‹ Les siéges de ParisChapitre 9 sur 10 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

\e\ — Le feu des Allemands est incessant toute la nuit et toute la matinée. Une reconnaissance, dirigée sur Bondy, est reçue par

une vive fusillade de nos soldats, qui force les Prussiens à rentrer dans leurs lignes.

2. — L’absence totale de nouvelles de la province jette du découragement. Mais le silence des feuilles prussiennes sur les opérations des armées de Ghanzy et de Faidherbe est favorablement interprété dans une note officielle. L’ennemi fait sauter la Tourdes-Anglais près Châtillon.

5. — Le bataillon Poulizac, des éclaireurs de la Seine, fait une expédition hardie en avant de Groslay. Un détachement de cent hommes déterminés surprennent un poste considérable, qui perd un assez grand nombre d’hommes et nous laisse six prisonniers. Le lieutenant Ruel est blessé mortellement.

5. — Le bombardement commence du côté du Sud. L’ennemi ne se contente pas de tirer sur les forts. Des projectiles sont lancés sur Vaugirard, Issv et même sur le faubourg Saint-Jacques. Ils font des victimes jusque dans l’intérieur des maisons. Le feu contre les forts redouble de tous côtés, mais sans résultats importants. Une attaque de l’ennemi sur Bondv échoue et lui coûte une quinzaine d’hommes. Le général Fournier pousse vigoureusement une reconnaissance nocturne sur le plateau d’Avron, chasse les postes prussiens et démolit un mur derrière lequel l’ennemi se retirait pendant le jour.

6. — Le gouverneur de Paris, par une proclamation énergique, répond aux bruits de capitulation et fait un appel au courage, à la confiance et au patriotisme. La veille il avait lancé une sorte de protestation contre le bombardement de la ville.

7. — Les batteries prussiennes continuent sans relâche leur feu. Celles de Meudon atteignent Boulogne et le Point-du-Jour, où elles font quelques victimes dans la population civile. L’Observatoire, le quartier Saint-Jacques, le Luxembourg, le boulevard Saint- Michel ont à souffrir du bombardement, qui dans les trois premiers jours a fait trente-cinq victimes, dont onze morts.

8. — L’acharnement de l’ennemi redouble. L’hôpital du Valde-Grâce semblant être l’objectif de son tir, le général Trochu

commande cl'y transporter des prisonniers blessés et en donne avis aux Prussiens. Il y a eu dans la nuit cinquante victimes, dont vingt-deux tués.

9. — Les projectiles atteignent le Panthéon, la Pitié et les établissements hospitaliers du faubourg Saint-Jacques. Pendant la nuit les ennemis ont tiré à toute volée sur la ville. Le nombre des victimes est à peu près le même que celui de la veille. Les Prussiens font de nouvelles tentatives d’attaque à la gauche de Rueil ; ils sont repoussés par les tirailleurs de l’Aisne et les francs-tireurs de la mobile de la Loire-Inférieure. Des nouvelles de nos armées de la province annoncent des succès, malheureusement bien exagérés.

10. — Note du Journal officiel : Après un investissement de plus de trois mois, le 50 décembre a commencé le bombardement de nos forts, et, six jours après, celui de la ville. Une pluie de projectiles, dont quelques-uns pesant 94 kilogrammes, apparaissant pour la première fois dans l’histoire des sièges, a été lancée sur la partie de Paris qui s’étend depuis les Invalides jusqu’au Muséum. Le feu a continué jour et nuit sans interruption avec une telle violence que, dans la nuit du 8 au 9 janvier, la partie de la ville située entre Saint-Sulpice et l'Odéon recevait un obus par chaque intervalle de deux minutes. Le colonel Porion conduit de grand matin une colonne de marins , de mobiles , de gardes nationaux et de gardiens de la paix en avant du fort cl’Issy , détruit les ouvrages construits par les Prussiens au Moulin -de-Pierre et ramène 21 prisonniers. Plus de 2,000 obus tombent sur Paris pendant la nuit. L’École de droit, le collège Sainte-Barbe et plusieurs autres monuments sont atteints. La Salpêtrière reçoit des obus quoiqu’elle soit surmontée du drapeau de la Convention de Genève. Les médecins de l’établissement publient une protestation.

11. — Des bruits de trahison, propagés par les journaux, jettent un grand émoi dans Paris. Des doutes planent sur un de nos généraux. Trochu, dans une note officielle, les attribue à une trame

coupable, à une manœuvre perfide, qui tend à décourager les dévouements.

12, — unG compagnie de zouaves et une autre de mobiles du Morbihan font une reconnaissance sur le plateau d'Avron. Le bombardement continue et atteint furtout le quartier Saint— Si ilpice. Le canon tonne contre 1rs forts d’Issv, de Vanves et de Montrouge. L’école polytechnique, l’entrepôt des vins déménagent.

1 i. — Le général Vinoy, avec les généraux Blanchard et Corréar, font une sortie contre le Moulin-de-Pierre. La tète de colonne est accueillie et repoussée par un feu des plus vifs. En revanche, h Drancy et ’a la Gare-aux-Bœufs, les Prussiens éprouvent le même sort.

15. — Toute quantité de farine excédant 5 kilos par ménage est soumise à la réquisition. M. Cernuschi offre vingt francs par quintal à quiconque découvrira du blé conservé en fraude; car l’on dit que les cultivateurs réfugiés dans Paris ont dissimulé de fortes réserves.

16. — Combat acharné d'artillerie sur toute la ligne du Sud. Le commandant de Mirandol remporte un avantage au pont de Champigny. Le lieutenant Laurent, des mobiles de l'Hérault, prend une belle part à cette affaire.

17. — Le bombardement redouble de violence et oblige un grand nombre d’habitants de la rive gauche à déménager. « La résistance de Paris est une héroïque folie. »

16. — Après plusieurs jours de brume, le temps s’éclaircit et permet aux canons de l’enceinte de joindre leurs effets à ceux des forts. Des obus tombent au delà de la Seine dans Pile Saint- Louis. La toiture de l’amphithéâtre de l’École de droit est effondrée.

17. — La mesure de M. Cernuschi est adoptée, et 25 francs sont officiellement promis à tout dénonciateur de grains conservés en fraude. Le fils du vice-amiral Saisset est tué au fort de Montrouge. La canonnade continue sur toute la ligne.

18. — Le pain est rationné à 500 grammes, et quel pain » Depuis l’affaire de Groslay et du Bourget du 21 décembre aucune action importante n’avait été tentée. Un appel du gouvernement de la défense et des mouvements de troupes annoncent que l’on prépare une sortie générale.

19. — Paris se réveille au bruit du canon. L’armée est partagée en trois colonnes ; celle du général Vinoy, à gauche, doit altaquer la redoute de Montretoul, les châteaux de Béarn et de Pozzo di Borgo ; celle du général deBellemare, au centre, se porte conlrele plateau de la Bergerie; le général Ducrot dirige celle de droite sur le parc de Buzenval et Longboyau. et delà sur le haras Lupin. Dès onze heures du matin les positions de Montretout sont enlevées et le général de Bellemare atteint la crête de la Bergerie après s’être emparé de la maison du curé. Mais sa droite n'est pas appuyée par la colonne du général Ducrot, qui arrive eu retard de deux heures. L’ennemi, surpris d'abord, a le temps de se reconnaître. Des renforts considérables de troupes fraîches lui permettent vers le soir de reprendre l'offensive. La crête des hauteurs est reprise par les assiégés. Mais les terrains défoncés rendaient impossible d’y faire parvenir de l’artillerie et de s’y établir fortement. La nuit venait, les troupes étaient harassées par de longues marches et douze heures de combat. Il eût été dangereux d’attendre l’ennemi sur ces positions chèrement achetées. On regagna les lignes françaises. Nos pertes sont sérieuses; mais celles de l’ennemi paraissent encore plus considérables. Cette journée, quoiqu’elle n’ait pas eu tous les résultats qu'on en attendait, a été une des plus glorieuses du siège pour les Parisiens, dont la bravoure ne s’est démentie sur aucun point. Le colonel de Bochebrune et le marquis de Coriolis, volontaire âgé de 68 ans, sont au nombre des tués.

20. — Tandis que des deux côtés on ramasse ses morts et ses blessés, le bombardement continue. Des incendies éclatentà Saint- Denis. La nouvelle de l’insuccès de la veille répand dans Paris l’agitation la plus vive.

22. — Pendant la nuit des agitateurs se portent à la prison de Mazas et mettent en liberté Flourens et les détenus politiques. Ils occupent un instant la mairie de Belleville, où ils pillent deux mille rations de vivres. Après une matinée fort agitée, l’insurrection marche contre l’Hôtel de Ville, défendu par le bataillon des mobiles du Finistère. La fusillade fait dans les rangs des insurgés une vingtaine de victimes, au nombre desquels se trouve le commandant Sapia. Plusieurs bataillons de la garde nationale et des détachements de gendarmes et de mobiles sous les ordres du général Corréard achèvent de comprimer le mouvement. Le général Vinoy est nommé commandant en chef de l’armée de Paris et le général Trochu conserve la présidence du gouvernement de la défense nationale.

23. — • Le bombardement de Saint-Denis redouble de violence. Le fort de la Briche ne reçoit pas moins de mille projectiles lancés par les batteries d’Enghien, de Deuil, de Montmorency et de la butte Pinson. Le feu s’est ralenti du côté des forts du Sud ; la batterie du Moulin-de-Pierre a été démontée.

24. — Le brouillard du matin ralentit les feux de l’ennemi ; mais î partir de midi la canonnade recommence avec fureur. La population de Saint-Denis est obligée de se réfugier dans Paris.

25. — Les nouvelles désastreuses de nos armées extérieures se propagent. Le général Faidherbe, malgré ses avantages partiels, est contraint de se retirer sous les murs de Douai et de Lille. L’armée de la Loire a éprouvé un échec auprès du Mans; celle de l’Est, loin de débloquer Belfort, a été rejetée vers la frontière suisse. On parle de négociations entamées par l’entremise de l’Angleterre.

26. — L’abattement règne dans Paris. Après quatre mois de résignation et de souffrances, tout espoir de salut est perdu. Mais le mot de capitulation fait horreur.

27. — Le gouvernement annonce qu’il est en voie de négocier un armistice avec ravitaillement pour la convocation d’une Assem-

Liée nationale. Les derniers coups de canon sont échangés à minuit.

28. — Paris est vaincu par la famine. L’armée allemande occupera les forts pendant l’armistice , mais n’entrera pas dans l’enceinte de Paris. La garde nationale et une division de douze mille hommes conserveront leurs armes. Le reste des troupes régulières livreront les leurs, les officiers garderont leurs épées. Les colleges électoraux sont convoqués pour le 8 février. A la nouvelle de la signature de ces conventions, les partisans de la guerre à outrance s’agitent; le tocsin sonne à Saint-Laurent et à Saint-Nicolas. La tentative insurrectionnelle n’a pas de suites.

Ce fut avec une profonde douleur que s’effectua l’évacuation des forts. Il fallait faire à la patrie ce dernier sacrifice. Des prolongations successives de l’armistice permirent de consacrer tout le mois de février à discuter les préliminaires de la paix, qui furent enfin arrêtés le 27. Ils devront être soumis à l’approbation de l’Assemblée nationale. Le Journal officiel annonce, le 27 février, que pour arriver à cette sanction, il faut une nouvelle prolongation d’armistice, et qu’elle n’a pu être obtenue qu’à la condition d’une occupation partielle et momentanée. Les troupes allemandes entreront le 1er mars, au nombre de trente mille hommes seulement. Elles n’occuperont que l’espace compris entre la Seine et le faubourg Saint-Honoré, depuis la place de la Concorde jusqu’au quartier des Ternes. Les troupes françaises se retireront sur la rive gauche et la garde nationale maintiendra l’ordre dans le reste de la ville.

Docile à l’appel du gouvernement, la population parisienne conserva, en présence de l’ennemi, une attitude ferme et digne. Un cordon infranchissable fut formé par les gardes nationaux pour empêcher les Allemands de pénétrer dans la ville au delà des limites qui leur étaient assignées. Les journaux suspendirent leur publication; les magasins restèrent fermés. Les drapeaux tricolores furent voilés d’un crêpe; le deuil était général, mais calme. La ratification des préliminaires fut signée le 2 mars, et le lendemain, les Allemands évacuèrent la capitale où, pour satisfaire leur amour-propre, il avait fallu les laisser se glisser un instant. La conduite de Taris vaincu rendait son rôle plus glorieux que celui de ses adversaires victorieux. Un sentiment d’admiration pour la noble cité régnait dans tous les cœurs, et l’on pouvait encore adresser avec fierté à nos oppresseurs les stances suivantes, aujourd’hui beaucoup moins de saison :

Allons ! soyez moins arrogants !

Espérez-vous tromper l’histoire ?

Vos obus seuls sont triomphants :

La famine est votre victoire.

Vous n’avez pu qu’un seul instant

Camper sur les bords de la Seine.

Vous n’avanciez qu’en hésitant,

Comme un vil troupeau qu’on entraîne.

Votre vieux berger aux abois

N'osait vous guider dans la plaine,

Et tous vos chiens, princes et rois,

Tremblaient accouplés à sa chaîne.

Il répétait, la Bible en main :

« Mes pouvoirs sont évangéliques. »

Alors, qu’il soit donc plus humain Et respecte nos basiliques.

Comme vous, jadis Attila Mêla le sang à la prière ;

Mais lui, du moins, il recula Devant la vierge de Nanterre.

Attendez, et bientôt la France,

Se souvenant de vos hauts faits,

A Berlin, par reconnaissance,

Ira vous payer vos bienfaits.

Lorsqu’au commencement du mois de mars nous écrivions ces vers que nous dictait l’indignation, nous pensions avoir fini notre tâche et pouvoir déposer notre plume. Quelques jours après, il nous fallait la reprendre en présence de la guerre civile.

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