SEPTEMBRE 1870. — 27 JANVIER
Quoique les événements postérieurs à 1814 soient trop contemporains pour entrer déjà dans le domaine de l’histoire, le siège de Paris de 1870-1871 ne pouvait être passé sous silence dans un ouvrage consacré aux annales militaires de la capitale. Nous allons donc donner un résumé des principaux événements de cette lutte glorieuse.
La France, habituée depuis dix-huit ans à une confiance et à une soumission aveugles, avait docilement répondu au premier cri de guerre de son gouvernement par celui-ci : « A Berlin ! à Berlin ! » Nos arsenaux étaient pleins , nos magasins d’approvisionnements regorgeaient de vivres, nos chassepots avaient de grands avantages sur les fusils à aiguille, nous avions seuls le secret des redoutables mitrailleuses, notre armée comptait plus de quatre cent mille hommes réputés invincibles. Tels étaient les faits rassurants dont nous berçaient les rapports officiels des hommes que
l’on devait considérer comme les mieux renseignés et les plus compétents.
Lorsque les événements de Forbach, de Reichshoffen et de Wissembourg eurent prouvé qu’il y avait au moins erreur dans les calculs, avec le théâtre de la guerre se déplaça le terrain des affirmations trompeuses. Paris était imprenable; un million d’hommes ne pourraient sans folie l’assiéger ; deux millions ne suffiraient pas pour l’investir. Chaque jour la presse officielle ou officieuse nous le répétait sur tous les tons.
Tandis que l’on travaillait à compléter les fortifications et le système de défense de Paris, si un sourire errait sur toutes les lèvres, c’est que de pareilles précautions paraissaient inutiles, ridicules. Nos armées se concentraient par d’habiles manœuvres. Nous étions encore plus près de Berlin que les Allemands de Paris. Pour la seconde fois, on éprouva de cruelles désillusions à la nouvelle des désastres de Sedan. Une de nos deux armées étaient bloquée sous les murs de Metz ; l’autre n’existait plus. Paris , néanmoins , n’avait rien perdu de son assurance. Ils n’oseraient ! semblait-on dire comme autrefois le duc de Guise.
L’auteur de ce livre était alors aux bains de mer de Dieppe. Le 16 septembre, de nombreux Parisiens, fonctionnaires ou commerçanls, arrivaient par les chemins de fer aux diverses stations des bords de la
Manche avec des billets d’aller et retour, valables du samedi au lundi. Ils avaient la plus grande confiance dans la possibilité de regagner la capitale. Le dimanche, il circula un bruit qui les frappa de stupeur. Tous les chemins de fer étaient coupés à l'exception de ceux de l’Ouest qui ne pouvaient tarder à l’être. On s’empressa de repartir le soir même. A la gare d’Oissel, où nous sommes arrivés à minuit, on nous annonça que la ligne était coupée à Mantes et qu’il fallait attendre le train de Serquigny, pour de là gagner la capitale par Dreux ou par Chartres. Buffets et salles d’attente étaient blindés et fermés. Après six heures passées sur les quais des gares d’Oissel et de Serquigny, sans autre toit que le ciel, sans autre literie que nos valises et nos sacs de voyage, nous étions transis de froid et accablés de fatigue. On nous annonça que les convois n’allaient plus au delà de Dreux ou de Chartres. Le jour commençait ; un seul hôtel s’offrait à notre vue ; on alla y chercher du secours contre la faim et les fluxions de poitrine. « Nous ne pouvons rien vendre, nous fut-il répondu. L’ennemi est à quelques lieues d’ici ; il va peut-être venir. » Il fallait bien sans doute avoir des provisions pour adoucir les farouches hulans. On nous permit toutefois de nous chauffer gratuitement aux fourneaux de la cuisine.
Nous ne rapportons ici de tels détails que pour montrer quelle confiance avait longtemps régné dans
les esprits et quelle terreur subite lui avait succédé. Si l’on désire connaître toutes les péripéties de ce voyage, nous les avons publiées sous le titre de : Une Caravane dieppoise , dans un article du Journal de Dieppe (numéro du 25 septembre 1870), reproduit par le Journal de Rouen (26 septembre), par la Vigie de Dieppe (4 octobre) et par le Nouvelliste de Rouen (6 octobre).
Plusieurs littérateurs de talent ont écrit l’histoire anecdotique du siège de Paris par les Prussiens. Nous citerons entre autres l’ouvrage de M. Sarcey et celui de M. Dalsème. Nous nous bornerons ici à donner un résumé chronologique des événements.
Dès la nuit du 1 7 au 18 septembre, l’investissement de Paris était complet. Ce but avait été atteint à l’improviste par deux à trois cent mille hommes manœuvrant avec une précision, une discipline et une habileté remarquables. Il n’y avait pas, il est vrai, pour défendre la capitale, plus de trente mille hommes de troupes régulières. Des mobiles, des mobilisés, des recrues et des volontaires mal armés, des gardes nationaux ayant des fusils à pierre transformés en fusils à piston ou à tabatière, formaient le reste de l’armée de la défense, qui avait la garde d’une vingtaine de forts et de dix lieues de remparts.
Dix mille Allemands, venus par les plateaux de la Brie, avaient envahi Joinville, le 15 septembre, et
telle était encore l’illusion que des journaux de province semblaient croire qu’il s’agissait de Joinville, en Champagne. Le même jour un train du chemin de fer du Nord avait été capturé à Senlis et un autre avait essuyé une vive fusillade aux environs de Chantilly.
La Seine offrait au sud de Paris une ligne de défense naturelle. Les éléments semblaient conjurés contre nous. Les eaux du Oeuve n’avaient pas depuis longtemps été aussi basses et, après une courte canonnade, les Allemands, à défaut de ponts, passèrent la Seine à gué entre Atliis et Juvisy. De là ils s’avancèrent paria route qui conduit de Choisy-le-Roi à Versailles, où ils devaient établir leur quartier général. Cette ville, bâtie sur un plateau et protégée de tous côtés par des bois et des hauteurs, leur offrait dans ce but une situation des plus propices.
Le 17, la division du général Exéa, dirigeant une reconnaissance sur la route de Choisy-le-Roi, livra un petit combat à l’arrière-garde d’une de leurs colonnes. Le lendemain , un engagement eut lieu au Plessis- Piquet et à la ferme de Trévaux, dont la position fut emportée par les zouaves. Les Allemands n’en continuèrent pas moins leur marche au nord de Paris ; les troupes allemandes, venues par Chantilly, ayant occupé Conflans, Andresy, Carrières et Triel, se préparaient à passer la Seine au-dessous de Poissy de manière à donner la main au corps d’armée arrivé à Ver-
sailles par le sud. La chaîne d’investissement allait se resserrer, il fallait s’opposer à la soudure de ses derniers anneaux. C’est ce que tenta le jour suivant le général Trochu, gouverneur de Paris, malgré l’insuffisance des forces dont il pouvait disposer.