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PERRON

Il eft vrai qu'après avoir crié : au dévouement! tant qu'ils sont en place, ils crient : à l'ingratitude! dès qu'ils n'y sont plus. Car, entre autres professions nouvellement introduites en France, nous avons celle de disgradé. On apprend un jour que Péchinard, qui

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était miniftre , vient d'être nommé sénateur & grand officier de la Légion d'honneur avec des émoluments de trente mille livres, tout le monde se dit :

—r- Tiens 1 mais c'eft une disgrâce!

Péchinard lui-même crie comme un brûlé, encaisse ses trente mille francs S^ trouve encore moyen de se faire plaindre. La malheureuse' position des disgraciés d'aujourd'hui me rappelle celle de cet enfant qui récriminait amèrement contre son père, lequel, pour le punir, le forçait à prendre un bouillon le matin, à midi deux plats de viande, un legume, un dessert & une demi-bouteille de bordeaux. Le soir, redoublant de barbarie, le père dénaturé le forçait à s'asseoir à une Jable ronde oîi, malgré ses cris, on lui servait un potage, lin poisson, une perdrix aux choux, un gigot rôti, des artichauts barigoule, coupés ça & là, pour comble de cruauté, d'entremets sucrés & de sorbets au marasquin.

— Après m'avoir traité de cette façon, ajoutait le jeune homme, savez- vous ce que fait mon père ? Il me donne de l'argent & me

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met à la porte en me disant d'aller me promener jusqu'à deux heures du matin au plus tard. Suis-)e assez à plaindre ?

Tels sont les disgraciés de 1867. Aussi j'ai beau retourner mon cœur dans tous les sens, je ne peux pas arriver à m'apitoyer sur leur sort; & comme je me plais à supposer qu'une partie du public eïl de mon avis, je leur conseille d'éviter à l'avenir de publier des lettres sentimentales qui feraient peut-être pleurer les rochers, mais qui font rire les Parisiens.

11 eft vrai que ceux-là mêmes qui affichent le plus profond mépris pour la presse se hâtent d'écrire aux journaux quand ils sont seulement désignés pu même quand ils ne le sont pas. Ainsi je ne me suis pas plus expliqué que mon confrère Jules Richard, de quel droit les officiers de paix tQ mettent à envoyer à M. le préfet de police des articles contre la liberté de la presse. L'Époque s'en prend aux sergents de ville & ce sont les officiers de paix qui répondent. La première fois que nous nous attaquerons aux quincaillers, attendons-

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nous à recevoir une lettre des syndics de la boulangerie.

Les officiers de paix demandent qu'on exerce des poursuites contre la rédadion de l'Époque. Il eft particulier & passablement blessant pour le préfet de police & le procu«reur impérial que ce soient précisément leurs agents qui leur indiquent ce qu'ils ont à faire. J'avais pensé jusqu'à' ce jour qu'un officier de paix était un homme vêtu d'un habit noir d collet brodé blanc, dont les fondions consistaient surtout à contenir la foule, les jours de fête, & à crier de temps en temps : Circulez, messieurs, circulez!

Je savais aussi que ces agents subalternes étaient quelquefois chargés démonter, sur les minuit, minuit & demi, dans les maisons de jeu clandeftines oti se tiennent des femmes suspectes déjà condamnées pour détournement de mineurs & retournement de rois.

Mais j'ignorais que, sous le képi de l'employé de police, se cachât le jurisconsulte & le titté- •rateur.

Remarquez que si les officiers de paix, qui

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n'ont pas qualité pour prendre la parole, s'amusent à écrire des lettres contre les journalises, les journalises se trouveront dans la dure nécessité de monter dans les maisons de jeu au lieu & place des ofSciers de paix. Ma besogne ne m'amuse pas beaucoup, 5'avoue cependant que celle-là me déplairait encore davantage.

Je sais. bien qu'à la place du préfet de police, je tancerais vertement mes subordonnés,' qui se permettent'de faire des phrases, quand ils ont pour mission unique de veiller à la sûreté de la bonne^ ville de Paris, Je suppose que, dans la Tour de Neshy au lieu de crier à la fin du premier afte :

— Il eft minuit, tout eft tranquille, Parisiens dormez.

Le veilleur de nuit eût écrit au sire En^ guerrand de Marigny pour se plaindre d'un gazetier de l'époque, la pièce y eût perdu un effet énorme, & Marguerite ' de Bourgogne aurait probablement profité de ce manque de ' surveillance pour faire égorger cinq ou six hommes de plus.

Que les officiers de paix rentrent donc dans leurs attributions, en nous laissant dans les nôtres, & qu^ils résident énergiquement désormais à cette maladie qu'ont maintenant tous les employés, de croire qu'on ne peut plus discuter la qualité de leurs gilets de flanelle sans attaquer la Conftitution.

10 septembre 1867.

La lifte, tirée du nouveau livre de M. Hostein, des pièces actuellement interdites^ après avoir été autrefois autorisées, ferait réfléchir jusqu'au .dernier des Abencerrages. Elle établit en effet deux choses: i® que plus nous avançons en âge^ plus nous sommes mal élevés, puisqu'on eft obligé de nous défendre aujourd'hui ce qu*on nous permettait il y a quelques années; 2® que la loi n'autorise qu'une censure^ mais que aous en avons deux, puisque, indépendamment de celle qui interdit la représentation des ouvrages nou-

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veaux, il en exifte une autre qui s'oppose à la reprise des ouvrages anciens.

Ceft là véritablement faire trop bien les choses. Optons^ au nom du ciel l optons. Du moment qu'une pièce autorisée peut subir l'interdi£lion absolument comme si elle ne l'était pas, autant supprimer une bonne fois cette autorisation préalable, qui n'autorise rien du tout. Pour se faire une idée de la situation du théâtre aâuel, il faut se figurer un montreur d'ours qui écrirait sur sa baraque :

PAR PERMISSION DE M, LE MAIlgLB

Le speâacle de ce soir eft expressément

interdit.

Un dentifle, débordant d'enthousiasme, s'eft écrié un jour :

N'arrache:{ pas, guérisse:^!

La censure préventive arrache, mais il paraît qu'elle ne guérit pas, puisque, agirès

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l'opération, elle se voit encore si souvent obligée de supprimer le sujet. Ces inconséquences prouvent surabondamment que, pour cent cinquante mille motifs plus concluants les uns que les autres, Pexamen préalable des ouvrages dramatiques eft une des causes prin* cipales de l'abaissement du niveau littéraire dans notre beau pays où on finira par ne plus trouver un seul niveau présentable.

En dehors des trois jours qu'on a appelés jours gras, sans doute par suite de l'état dans lequel eft ordinairement le pavé à cette époque, un citadin ne peut se promener dans les Vueç, coftumé en débardeur en chicard ou en clodoche. Pourquoi? je l'ignore; & quel préjudice peut causer à ses concitoyens un homme vêtu en clodoche plutôt qu'en conseiller d'Etat? je serais bien embarrassé de Texpliquer, & je crois que l'autorité elle-même aurait besoin d'un communiqué d'une dizaine de colonnes pour éclairer nos lefteurs à ce sujet, mais enfin l'ordonnance de police eit là : vous pouvez sortir en habit noir avec quatre-vingt-onze décorations à votre bou-

tonnière^ vous ne pouvez pas sortir de'guisé en pain de sucre ni même en nourrice!

Eh bien! quelles clameurs ne jetteriez-vous pas si tous les matins la population parisienne était appelée à la préfefture de police, qui passerait en revue nos différents vêtements afin de décider si rien ne s'opj)Ose à ce qu'on en permette la libre circulation.

Remarquez que la censure préalable ne fait pas autre chose. Au lieu de dii;e à une femme du monde :

— Madame, vous avezune robe vert-pomme qui pourrait amener quelque scandale dans Paris» veuillez l'envoyer immédiatement chez le teinturier.

Elle dit à un auteur : 1

— Monsieur^ voilà une scène qui nous paraît de nature à agiter la S£^lle : nous vous prions de vouloir bien la remplacer par un couplet de fa£lure sur l'asile du Yésinet.

La femme du monde répondrait :

— J'en suis désolée^ mais j'attendrai pour faire teindre ma robe que le scandale se soit produit*

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— Vous êtes bien bon pour moi^ pourrait à son tour, répliquer l'auteur; mais si la salle eft agitée^ nous le verrons bien^ & il sera temps alors de modifier la scène ou de faire disparaître la pièce.

La censure ayant pour objet capital le maintien de l'ordre &des bonnes mœurs^ rien n'eft facile, en poussant le syftème un peu loin, comme d'arriver à la démence. En effet, la commission d'examen peut demander à une aflrice de supprimer ses jambes sous prétexte qu'elle cédera peut-être à la tentation de les montrer, & les ténors envoyant quelquefois des regards expressifs aux dames des avantscènes, il faudrait exiger qu'ils se fissent crever les yeux avant d'entrer au Conservatoire.

Telle eft la censure préventive, sur laquelle nous insifterions moins, si elle n'éteignait pas les intelligences les mieux allumées. On n'a jamais appris à nager dans une baignoire. Un auteur entre maintenant dans son manuscrit comme un voleur qui s'introduit dans une église & passe son temps à tourner au*-

tour des piliers de peur d'être surpris & deviné par le bedeau.

Quand un épervier se sent en cage, il n'essaye même pas de s'envoler, ce qui ne veut pas dire qu'il ne rattraperait pas l'équipage du Géanty si on le posait seulement cinq minutes sur le dôme des Invalides.

Sur la base de ïa censure telle qu'on la pratique chez nous^ il faudrait briser à jamais tous les vases noélurnes souS| prétexte que trois jeunes Anglais de passage à Dinan ont trouvé comique de coiffer d'un de ces accessoires la (latue de Duguesclin qui orne la grande place de la ville. S'il faut en croire le procès qui s'en eft suivi, cet afte anti-français aurait pénétré d'une jufle indignation toutes les tables de nuit d'alçntour. Les trois coiffeurs ayant déserté le lieu du crime, tofites les gendarmeries de la sous-préfeâure ont été mises sur pied. Les photographies des malfaiteurs & un peu celle du vase de nuit ont été envoyées dans diverses direftions.

Enfin, après trois jours de recherches bien plus aftives que pour DumoUard, qui a tué

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des bonnes pendant huit années consécu-* tives, un des trois jeunes Anglais a été appréhendé au corps & traîné dans les prisons de la ville au milieu d'une foule qui voulait lui appliquer, séance tenante^ la loi de Lynch.

Que les habitants de Dinan poursuivent de leurs imprécations un jeune hdmme auteur^ d'une farce à la Romieu^ il n'y a rien là d'absolument surprenant, les foules se composant d'ordinaire de trois parties d'imbéciles sur quatre. Mais ce qui méfait craindre que nous ne donnions à la libre Angleterre une maigre idée dç notre façon de comprendre les plaisanteries, c'eft la façon solennelle avec laquelle ori^a condamné cet infortuné fils d'Albion à quinze jours de prison. Joseph Prud* homme manquait à la fête. Le subftitut a profité de la présence de cette casquette à anse recourbée pour prendre une éclatante ^evanchedela bataille de Waterloo. Il a eu des phrases émues pour rappeler nos vi£loires sur les Anglai's^ depuis les commencements de la royauté jusqu'à nos jours I C'eft en paroles extraordinairement senties qu'il a comparé

notre grandeur d'âme avec les vases de nuit que tous* les ennemis de la France essaieraient vainement de lui opposer.

Une seule chose m'a laissé perplexe dans crette affaire, dont il serait malpropre de faire r^essortir la gravité. Le vase était-il en porcelaine ou seulement en faïence? S'il était en porcelaine, la situation eft toujours très-délic:ate,-maisenfin,avecuneindemnitéd'unetrentaine de millions que le gouvernement de la Teine Vifloria nous accorderait en réparation de l'insulte faite à notre pavillon, l'épée peut encore refter au fourreau. Mais s'il était en faïence, je doute que notre honneur puisse se tirer de ce mauvais pas à moins de cinquante mille hommes tués ou blessés.

24 septembre 1867.

Les matériaux de l'Exposition universelle ayant trouvé, à Tinftar de Ravel, un engagement en Russie, la démolition totale du

temple où on paye en entrant eft irrévocablement décidée. Le Champ de Mars va reprendre ses attributions, c'eft-à-dire que le congrès de la paix va s'y trouver remplacé par le congrès de la guerre, & que là oîi le génie humain avait inflallé des fabrications de chapeaux inftantanées & des cartes de visites à la minute^ des soldats vont de nouveau faire la manœuvre^ sous les ordres d'un sergent-major , qui leur criera d'uiie voix douce :

— Eh ! vous là-bas, le numéro 4, rentrezmoi donc un peu ce ventre-là, ou je le fourre , à la salle de police avec son proj^riétaire.

•Si j'osais exprimer une opinion sur la classe trop calomniée des bonnes d'enfants, j'ajouterais qu'il ne sera pas sans gloire pour elles de donner rendez-vous à leurs militaires sur l'emplacement oîi s'élève encore aujourd'hui le palais bâti par le vice-roi d'Egypte, & de moucher les moutards confiés à leurs soins à l'endroit même que M. de Lesseps a choisi pour démontrer par un plan en felief que les actionnaires de l'ifthme de Suez au-

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xt^nt encore à effeftuer un certain nombre de "Versements avant d'aller faire des pleine-eau clans la mer Rouge.

Au point de vue matériel, il ne reliera clone bientôt plus rien de cette Convention rxationale des locomotives à musique & des xxiachines à couper le beurre. Au point de A/ue moral & scientifique, j'ai bien peur qu'il xi'en refte pas davantage. Ce qui ressort sur- "tout de cette grande épreuve, c'eft que le peuple français préfère de beaucoup la vue du géant chinois & la conversation du bon Sallot^ dit Casque-de-fer^ à toutes les inventions de la science unie à l'induftrie. J'en appelle à toutes les mères^ chaque fois qu'un de nous a dit à son compagnon de tourniquet:

On parle d'une presse à copier qui opère avec une rapidité hors ligne & une perfeftion remarquable, allons donc nous rendre compte de son mécanisme.

Oui ou non, ledit compagnon a-t-il répondu :'

— Allons donc plutôt au buffet anglais.

On dit que les sandwichs y sont excellents

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Si que les demoiselles du comptoir ne sont pas plus difficiles que si elles étaient françaises.

Il en résulte que dans les expositions induftrielles, la seule chose qui nous laisse froids, c'eft Tinduftrie. Nous formons un peuple ami des phénomènes. Le veau à deux têtes l'emportera toujours sur le câble sousmarin ou l'engrais artificiel. Certes, le caoutchouc vulcanisé eft une assez belle chose, mais une femme géante eft encore ce que nous pourrons éternellement offrir de mieux èi l'amour des populations. Quand M. Le Play aura besoin d'argent, & jugera à propos d'organiser une nouvelle exposition, afin d'en gagner, je lui conseille de supprimer résolument toutes ces vitrines & tous ces étalages qui ne sont pas absolument malpropres, mais qui tiennent de la place, & de ne plus tolérer, dans l'enceinte du public payant, que des speftacles véritablement attrayants, comme l'homme à la patte de homard & la femme tigrée^ surnommée Jaguarita parles dames du monde à cause que, dit l'affiche, sa peau

ressemble tellement à celle d'un jaguar^ qu'un riche Anglais la lui a déjà retenue pour s'en faire une descente de lit.

Si M. Le Play veut joindre à ces différentes attraftîons plusieurs petites citoyennes de Pékin, qui vendront très-cher des chinoiseries achetées au passage des Panoramas^ il pourra élever à deux francs le prix d'entrée (cinquante sous en location)^ ce qui, en doublant ses recettes, lui évitera les cris^ les procès & les conteftations après la diftribution des médailles.

Il eft vrai que les géants, qui ont fait beaucoup d'argent à cette exposition, ne feront peut-être pas un sou à une autre^ car on ne sait plus comment contenter ce troupeau d'oies plus ou moins sauvages qui coùftitue ce qu'on appelle une grande nation. Les gens qui considéraient comme patriotique & obligatoire décrier, il y a deux mois : Vive l'empereur de Russie ! trouvent très-ridicule que les Genevois crient maintenant de toute la force de leurs poumons : Vive Garibaldi ! car il eft devenu de mode, dans le monde de ceux

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qui aiment leur pays pour les places qu'il leur procure & les décorations qu'il leur oftroie, de répéter à tous les échos d'alentour que Garibaldi eft un Mélingue^ quelques-uns mêmes disent un simple Prifton, qui joue en Europe le rôle ridicule de Jocrisse de la liberté.

Ou Garibaldi eft un ambitieux, & il faut reconnaître qu'il eft d^ beaucoup le plus fort de tous les intrigants qui émaiUent aftuellement le continent, puisqu'il n'a qu'à se présenter dans la première ville venue pour y soulever des tempêtes d'enthousiasme;

Ou Garibaldi eft un homme convaincu, &, à une époque oîi les mensonges se payent si cher, c'eft bien le moins que la sincérité jouisse de quelque considération. Mais le secret de l'antipathie qu'inspire le libérateur de la Sicile à certains grands -politiques, c'eft qu'en conftatant les ovations spontanées qui éclatent à sa vue, ils ne peuvent s'empêther de se tenir à eux-mêmes ce langage décou- rageant :

— Comment! nous dépensons des sommes folles pour organiser l'enthousiasme. Chaque

applaudissement nous revient en moyenne à deux francs cinquante^ & il faut les commander par lots de vingt -cinq si nous voulons obtenir une petite diminution. Lui, au contraire, n'a pas seulement dans la poche dj2 son pantalon de toile de quoi fumer un Iondrès un peu convenable, &, sans débourser un sou, il obtient à la quarantième puissance ces succès qui nous coûtent si cher en nous rapportant, hélas 1 sj peu. Comment diable fait , ce condottiere?

Il eft, en effet, assez comique de voir tant de pouvoirs conftitués dépenser des sommes folles pour chauffer leurs entrées, échelonner sur leur passage de fausses mères qui leur présentent à bénir des nourrissons fabriqués avec de vieux traversins surmontés de têtes de bois, établir des relais pour les cris de joie, les scènes d'attendrissement, le rire & les larmes , pour qu'un monsieur qui part le matin avec l'insouciance d'un bourgeois qui vdi avec sa famille manger un pâté sur l'herbe du bois de Boulogne, renverse d'un regard toutes ces combinaisons.

On a prétendu que' le théâtre eft l'image de la vie; il eft surtout Timage de la politique. L'homme d'État, comme l'afteur, caracole devant un public payant, trop payant par malheur, qui le redemande ou le reconduit. Je me rappelle une pièce des Variétés où jouaient Bouffé & Lassagne. Tout semblait préparé pour le triomphe du vieil artifte, qu'on appelait l'inimitable. Les auteurs lui avaient ménagé ses effets avec la tendresse d'une mère. Lassagne apparaissait unique* ment pour donner à son camarade le temps matériel de ^changer de coftume. Bouffé fut sifflé & Lassagne porté aux nues. Puisse cette leçon profiter aux grands de la terre & aussi aux petits de la terre, qui sont infiniment plus nonibreux & non moins intéressants !

J'étais un jour dans la voiture armoriée d'une vieille dame qui avait été charmante, ce qui signifie qu'elle ne l'était plus. A la hmiteur du rond-point des Champs-Elysées, le cocher faillit écraser^une jeune blanchisseuse qui portait péniblement sur un crochet

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un monceau de linge sale. La pauvre enfant faillit tomber, &, après avoir retrouvé son aplomb, elle reprit péniblement le chemin de la rivière.

— -^Vous voyez cette petite, n'eft-ce pas?

me dit la vieille comtesse. Eh bien ! pour avoir encore son âge & sa jolie figure, je changerais, contre son crochet^ mes chevaux, mes voituresj mon hôtel de trois cent mille francs & mes quatre-vingt mille livres de rente. Et je m'engagerais^ par- dessus le marché, à porter tous les jours au bateau un paquet de linge deux fois plus lourd & deux fois plus sale que le sien.

Tel eft Garibaldi. C'eft un poseur, c'eft un Mélingue, c'eA un imbécile, c*eft tout ce que vous voudrez. Mais demandez aux gouvernements^ qui voudront bien être francs une fois par hasard, ce qu'ils ne donneraient pas pour rencontrer des enthousiasmes aussi sincères & aussi désintéressés.

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i6 septembre 1867.

Malines, ville célèbre par ses dentelles &' par ses congrès, partage en ce moment avec Genève l'attention de la terre & probablement du ciel; bien que la Providence, invitée tous les ans par M. Dupanloup à venir prendre part à ces passes d'armes religieuses, se soit excusée cette fois encore sur son extrême vieillesse & le mauvais état de sa santé. ^

Je tiens à ne désobliger en quoi que ce soit la religion apoftolique & romaine, dans laquelle j'ai été mal élevé, c'eft possible, mais enfin élevé. Je veux conftater simplenient à quel point le rôle adopté par l'évêque d'Orléans, dans ces assemblées tumultueuses, efl difficile à soutenir. Il eft impossible d'ouvrir un journal de quelque couleur qu'il soit, blanc, vert ou cuisse de nymphe, sans voir rhonorable M. Dupanloup qualifié de « fougueux prélat. » Le « fougueux prélat » a pris le train de cinq heures quarante-quatre. Le

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,« fougueux prélat » eft descendu à l'hôtel du Xioîi'd'Or, M. Dupanloup eft condamné à 3a fougue à perpétuité. Il eft maintenant obligé de prendre un ton fougueux pour demander un potage, & s'il commettait la faute de monter à la tribune sans rouler des yeux pleins de colère, tout le monde croirait qu'il a baissé.

A Malines, par exemple, peut-être n'avaitil pas la moindre intention de sortir d^une honnête réserve. Mais on Tavait fait venir uniquement pour être fougueux & il Ta été.

Je suppose que tous les matins, en se levant, l'évéque d'Orléans se dit à lui-même :

— Voyons, ce n'eft pas tout ça. J'ai beaucoup à faire aujourd'hui, je ne pourrai guère être fougueux que de midi à deux heures. Il faudra que je me rattrape demain & que je le sois au moins de onze heures à cinq.

Admettons que, donnant un jour de congé à cette fougue à jet continu, l'honorable prélat écrive les lignes les plus attendrissantes ou prononce les paroles les plus émues, personne n'y prêterait la plus légère attention, & les

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plus indulgents se contenteraient d'avertir les autres en disant :

7— Ce n'eft pas la peine de le lire aujourd'hui, il n'eft pas plus fougueux que vous & moi.

Le terrible, c'eft qu'il en eft de la fougue comme des exercices sur le trapèze. Il faut aller déplus fort en plus fort sous peine d'être relégué au second plan. Je vois le jour où M. Dupanloup sera obligé de retourner la tête aux enfants de. son diocèse en leur appliquant la confirmation.

Il eft vrai que ce métier de polémiftc coûte généralement moins cher à un évêque qu'à un journalifte qui peut y perdre sa vie, sa ^ liberté ou sa position, tandis que M. Dupanloup aura beau être regardé comme la fougue en personne, il n'en touchera pas moins ses émoluments, comme il n'en sera pas moin^ membre de l'Académie française et décoré de la Légion d'honneur^ outre que les convenances sociales & religieuses s'opposent à ce ^ qu'il rende jamais raison de ses attaques & que sa position le met^ou à peu près^au-dcssus

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des Ipis concernant la diffamation. A ce prixlà, je m'engage à être fougueux depuis le matin jusqu'au soir.

M. Veuillot s*eft montré fougueux^ lui aussi, mais non sans quelque courage^ il faut le dire, puisqu'il a payé autrefois de la suppression de son journal les manifeftations de son tempérament, & que^ tout récemment encore, il s'eft attiré de la part d'Augufte Vil-

■ lemot, notre maître à tous, trois ou quatre spirituels mandements, qui ont dû jeter quelque vinaigre dans le baume tranquille de sa béatitude & bossuer en plusieurs endroits le fer-blanc de son auréole.

Si, néanmoins, on me permet d'ouvrir ma pensée à deux battants, je crois que, comme rédacteur en chef, M. Louis Veuillot n'a pas été absolument fâché d'avoir une escarmouche avec le Figaro^ journal très-lu, afin de nou« forcer à tirer à cinquante mille exemplaires le titre de PUnivers^ dont le tirage eft res-

. treint. Plusieurs fois déjà la re'dadlion de P Univers, nous avait ce qu'on appelles aguichés. » Elle n'avait même pas dédaigné de

me décocher quelques traits; mais, dans mon petit intelleft, il m'a semblé inutile de.donner à nds adversaires les atouts qui étaient dans notre jeu. Un journal, si admirablement rédigé quTl puisse être^ n'a de portée qu'autant qu'il eft lu. J'apprends, je suppose, que trois individus réunis dans un dîner au cinquième étage d'une maison de la rue du Puits-del'Ermite ont prétendu que j'étais vendu à la Russie. Je ne vais pas m'amuser, n'eft-ce pas à rédiger à l'adresse de ces trois diffamateurs ma juftification dans le Figaro? Je ne veux pas insinuer par cette comparaison toute de fantaisie que F Univers n'a que trois abonnés, mais enfin je suis sûr que, s'il pouvait troquer les siens contre les nôtres, il ne serait pas assez magnanime pour nous prêter la publicité d'une discussion avec lui.

^ En revanche, un journal avec lequel il serait flatteur d'entamer une polémique, c'eft le Moniteur universel qui^ comme son nom l'indique, répand ses bienfaits aux points les plus opposés de la France. Le Moniteur a pris une habitude qu'on ne saurait trop re-

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commander aux sourds-muets, c'eft de ne pas répondre aux queftions qu'oq lui adresse.

Ainsi je parie trois roubles contre une rolipie que de ma vie ni de la vôtre^ jeneserai éclairé sur le fait suivant que depuis quelques jours j'ai sur le cœur :

Quand M. Kolb-Bernard ou tout autre député, plus toléré qu'agréable^ monte à la tribune armé d'un rouleau de papier, le Moniteur ne manque jamais de faire remarquer que M. Kolb-Bernard lit son discours.

Quand, au contraire^ c'eft M. de Persigny qui occupe la séance au Sénat, le Moniteur déclare que l'orateur j;rono«ctf son discours. Béte comme on ne l'eft pas, j'étais extrêmement surpris qu'un homme qui n'a aucune réputation comme avocat pût ainsi parler sans broncher pendant six colonnes du journal officiel. Il y a quelques jours à peine, j*ai appris que mon innocence avait été indignement surprise & que M. de Persigny avait lu d'autant plus de discours depuis son entrée aux affaires qu'il n'en avait jamais prononcé un seul.

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Je signale ce fait à l'honorable ex-miniftre de l'intérieur, qui a si habilement dirigé les éleftions de Paris, & je le supplie à l'avenir de corriger lui-même ses épreuves avant de livrer ses paroles à l'impression, afin de ne pas exposer le journal d'e son choix à l'accusation de propager des fausses nouvelles. En eSety consultez Littré & vous y verrez que prononcer & lire font deux, que dis-je? font quelquefois trois, attendu qu'on ne prononce guère que les discours qu'on a faits, tandis que rien ne s'oppose à ce qu'on lise le discours écrit par un autre.

Du jour oti je m'aperçois qu'un journal aussi avant dans les bonnes grâces de l'admiliiftration s'elljoué de ma crédulité, j'ai bien le droit de me tenir sur la défensive. Je ne fais certainement pas à M. de Persigny &aux Croisés dont il descend, l'injure de supposer qu'il n'eft pas de force à rédiger les discours qu'il nous sert deuxou trois foisl'an, mais pour confondre une bonne fois les détradeurs de son talent oratoire, je l'engage à accepter la proposition que je lui fais ici de se laisser en-

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fermer trois jours dans une chambre dont la clef sera déposée chez un notaire, & d'y écrire sa prochaine harangue. Je fais serment de le nourrir d'une façon sinon succulente, au moins des plus subftantielles : trois plats de viande, deux de légumes^ dessert assorti. Une bouteille de vin. Pain à discrétion.

Si M .« de Persigny trouve que trois de ces repas-là par jour sont insuffisants^ j'ajouterai un sorbet au marasquin à celui de midi. Je vous assure que «je n'en ai pas de meilleurs pour écrire mes articles qui malheureusement sont bien de moi.

21 septembre 1867.

Celui qui à cette heure folennelle trouverait moyen d'inventer un parapluie contre les communiqués^ ferait en très-peu de temps une fortune. colossale.

Nous avons aujourd'hui cinq éléments :

Teau, le feu, Tair, la terre & le communiqué.

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■ ■■ ■■■■■■ » »■■ ■ ■■ ■■■! ■ ■ 1^ I I I II ^^^^— — ^^^ I I I !■■ ^a^^— ■^^^^— — ^

Il eft impossible que devant cette nouvelle force de la nature, les almanachs de Mathieu de la Nièvre ne contiennent pas prochainement des prédiftions météorologiques dans ce genre: .

« Le mois d*oflobre se fera surtout remarquer par ses communiqués qui souf&eront du Nord au Sud & occasionneront la perte de plusieurs navires. »

Et il faut s'attendre d'un jour à l'autre à lire dans les feuilles imprimées :

« Pendant le dernier orage, un communiqué eft tombé devant la Madeleine. Entre autres personnes atteintes par le fluide, on cite un journaliftej duquel le4ofl:eur Ricord n'a encore pu retirer que deux des alinéas reftés dans la blessure. »

Si l'adminiftration, en envoyant tous les jours à tous les journaux des rcftifications de soixante-seize colonnes & demie^ a pour but de provoquer en France un désabonnement général^ le procédé eft plein de finesse. En effet, la loi autorise un citoyen attaqué à se défendre par une lettre plus longue du double

seulement que Tarticle auquel il répond.

Mais le Communiqué pouvant se composer d'un simple rez-de-chaussée ou de sept étages * successifs, à la volonté du communiqueur, rien n'empêche celui-ci de rédiger tous les matins une proteftation d'un format tel, qu'elle prenne un Journal depuis son titre jusqu'à son bulletin de Bourse. Il eft bien évident qu'au bout de vingt-cinq jours de cette littérature encombrante, le journal tombera en langueur & moupra misérablement, sans même trouver un acheteur au numéro pour lui fermer les yeux.

Cette façon d'aggraver les lois qui nous régissent, serait aussi ingénieuse qu'imprévue, mais si en effet les différents miniftères qui nous bombardent de leur écriture ont pourbut de re£lifier nos erreurs, qu'ils me permettent de les avertir qu'ils fo1it fausse route^ attendu que depuis que les Communiqués ont pris comme développement les proportions d'une calamité, il ne se rencontre plus personne pour avoir le courage de les lire.

Je signale ce danger à l'adminiftration :

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qu'elle les raccourcisse ou qu'elle les rédige sur un ton plus enjoué, sans quoi le communiqué eft deftiné à périr par son excès même. Le seul moyen de le sauver eft de le cribler d'anecdotes & de mots spirituels, qui rendent la ripofte aussi intéressante que l'attaque. Je suppose qlie demain j'avance que quatorze maisons viennent de s'écrouler rue de la Paix :

« Aucune maison ne s'eft écroulée rue de la Paix, répondrait l'adminiftration. Ce qui a pu donner lieu à ce faux bruit, c*eft que mademoiselle Crapaudine, la même qui, à l'exposition des produits de son industrie, a obtenu la Grande Médaille de déshonneur^ Boupait au second étage du n<» 96 avec son pratefteur, qu'on appelle Ruy Dégommez depuis qu'il s'eft ruiné à la hausse sur le Mobilier, & que ladite Crapaudine a jeté les bouteilles & les assiettes par la fenêtre, avec , un tel fracas, qu'on a cru un inftant à un écroulement général. 1

« Le plus curieux, c'eft que cette femme,

libre jusqu'à l'Adriatique, appartient à une excellente famille & a été sous-maîtresse dans un pensionnat des Batig^oUes, »

{Communiqué.)

Dans la voie que j'indique, on peut encore achalander quelques ledeurs obftinés. Mais sAs vouloir parodier un mot célèbre^ l'employé qui doit me faire avaler quatre colonnes en petit texte sur le cimetière de Méry-sur- Oisej n'eft certainement pas encore fondu.

Or, comme on ne peut pas pofter devant chacun dès kiosques du boulevard^ un sergent de ville qui force l'acheteur qui a lu nos assertions à dévorer les démentis qu'on y donne^ il en résulte que l'adminiftratidn ne doit pas s'étonner si, après nous avoir répondu vi£lorieusement, c'eft absolument comme si elle n'avait rien dit.

Si je me trompe, que tous les miniftères réunis se cotisent pour fondfer un journal quotidien intitulé le Communiqué, dans lequel toutes les répliques adminiftratives seront insérées au moment même de leur pro-

ig2 Les Signes du Temps

mulgation^ & le jour où ce nouvel organe parviendra à réunir trois abonnés, je consens à en être nommé rédafteur en chef.

Unir l'inutile au désagréable, c'eft trop ; mais, comme le dit notre excellent confrère Jules Claretie, dans la lettre qu'il a écrite récemment au FigarOy l'inutilejeft aujourd'hui en pleine floraison, au théâtre comme ailleurs. Il reproche avec raison aux auteurs de notre époque' de tourner continuellement comme des chevaux de manège dans le cirque du mariage de mademoiselle Léocadie avec M. Frédéric, & de ne jamais essayer de résoudre, même par à peu près^ le plus léger problème social.

Les onze douzièmes des pièces reçues ou refusées se réduisent à ceci : Un jeune homme aime une jeune fille ; les parents la lui refusent, alors le jeune homme se déguise en pâtissier pour pénétrer dans la maison.

Quelquefois, quand les auteurs, qui sont généralement trois pour embrouiller cet écheveau, ont énormément. de talent, le jeune

Les Signes dit Temps igB

hommcj au lieu d'arriver en pâtissier, arrive en porteur d'eau. Il advient aussi, mais alors c'eft du génie pur, que le futur agréé par la famille s'eft caché dans la fonfaine pour mieux faire la cour à la bonne, & que l'amoureux repoussé lui verse un seau d'eau sur la tête.

Dans les drames, c'eft absolument la même chose, à cela près que le seau d'eau eft renlplacé par une échelle de cordes. Je le demande à l'Europe en armes, ce travail de rémouleur en délire n'eft-il pas fait pour écœurer les

plus convaincus? Certes il y a mille & une queftions qu'une scène saisissante résoudrait plus vite & plus complètement que cent articles de nos journaux ; mais tentez donc d'y porter un dialogue profane, les direéleurs ne sauront même pas ce que vous voulez leur dire, & si dès la fin du second a£le ils n'ont pas vu s'allonger sur le mur les bras de l'échelle de cordes ou l'ombre du pâtissier, ils vous rendront votre manuscrit avec toutes les marques de leur mépris le plus diftingué.

Il en eft évidemment beaucoup parmi qous qui eussent poursuivi volontiers la veine dra-

matique , mais quoi ? toujours le pâtissier I Au lieu d'inftruire & d'éclairer ses concitoyens, contribuer à les énerver & à les abêtir, c'eft un courage que tout le monde n'a pas, & qui fait que, sauf quelques très-rares exceptions, la médiocrité seule se jette dans la carrière du théâtre. Il n*y a pas encore très-longtemps, les auteurs avaient essayé d'élargir le débat & de produire leurs conviélions devant la rampe : Félix Pyat donnait Diogèney à l'Odéon, & le Chiffonnier de Parisy à la Porte-Saint-Martin. Viftor Hugo écrivait j/e Roi s'amuse^ qui eft permis aux Italiens & interdit aux Français, sans qu'on ait jamais bien su au jude les raisons de cette préférence. Depuis ces tentatives le pâtissier, un moment banni de la scène, a repris ses droits, & voilà pourquoi les pièces sont maintenant, après les communiqués, ce qu'il y a au monde de plus inutile.

Les Si(^nes du Temps 195

2 3 septembre 18G7.

J'avais un ami qui, sans rien dire à personne, épousa un jour une demoiselle hors d'âge, avec des yeux à fleur de nez, &, comme couronnement de l'édifice, légèrement gon*dolée. Le mot de la fin, c'ed qu'elle possédait trois cent mille francs en Crédits mobiliers, achetés à dix-huit cent soixante-quinze francs, & en allions de la Société immobilière souscrites à l'émission, c'eft-à-dire à cinq cents francs.

Aujourd'hui, ses Mobiliers font deux cent vingt-cinq francs, ses Immobilières quatrevingt-quinze, & à la prochaine liquidation il reftera à mon ami, qui rêvait la députalion, tout jufte la somme nécessaire pour l'acquisition d'une brouette à légumes, que vous rencontrerez prochainement traînée par sa femme, qui se gondole chaque jour davantage.

Tel eft l'avenir réservé aux hommes qui placent leur cohfiance*dans ces feuilles de pa-

pier qu*on appelle des valeurSj parce qu'elles ne valent absolument rien. Les débâcles, suivies de démissions, qui ont révolutionné cçs jours-ci le périftyle de la- Bourse, prouvent une fois de plus le besoin inné qu'a le peuple français de se faire enfoncer par quelqu'un.

Il y a toujours chez nous un banquier Law quelconque qui continue à vous glisser des aftions du Mississipi; Il change seulement le nom de l'affaire & fait imprimer les titres en caradlères neufs. La seule différence sérieuse qui exifte réellement entre la rue Quincampoix & la plact de la Bourse, c'ell qu'à la rigueur dans le Mississipi on pouvait prendre des bains, tandis que dans les combinaisons nouvelles on ne peut boire que des bouillons.

A notre époque, il en eft d'une invention financière comme de la créance d'un joueur :

le premier jour avant midi elle ti'a subi encore aucune dépréciatioa ; à deux heures elle eft déjà 'au-dessous du pair. Le lendemain matin on peut s'en servir pour tapisser son.

cabinet de toilette. En attendant^ que faire .^

Les Signes du Temps luj

Faut-il immobiliser son argent dans un pot* à beurre ou l'enterrer au pied d'un piktane?

Jamais Je n'ai mieux senti l'énorme avantage de n'avoir pas un sou de Côté. J'avoue que si j'avais payé cinq cents francs un morceau de papier satiné, & qu'au moment de m'en défaire un agent de change me dît :

— Monsieur, je n'ai jamais pti trouver de votre marchandise plus de quarante sous, sans le courtage.

Rien ne pourrait m'empêcher de tomber en syncope. En efïet, lorsque vous signez à monsieur votre, tailleur un billet de deux cents francs, jamais il ne vous eft venu à l'idée de tenir ce langage au garçon de Banque, qui se présente chez vous le jour de l'échéance :

— Des circonftances toutes particulières & qu'il eft inutile c^ vous raconter font que mon billet de deux cents francs n'en vaut plus que sept cinquante. Voici sept livres dix sous, rendez-moi ma signature.

Comme adionnaire la scène change, & vous êtes trop heureux qu'on veuille bien

VOUS donner trois cents francs de ce que vous avez payé mille. Autrefois, les direfleurs d*une société en commandite mettaient quel-

que cérémonie à vous demander votre saint Frusquin, ce saint le plus respeélé de tous, bien que le calendrier n'en fasse aucune mention. Ils annonçaient des carrières de marbre rose à exploiter ou des fouilles à organiser pour retrouver le trésor des Pharaons.

Aujourd'hui les compagnies qui s'établissent

n'ont aucun programme ; elles se contentent de voBS dire :

— Donnez-nous votre argent, nous le ferons travailler.

Au bout d'un temps ^ussi court que possible, les compagnies vous écrivent que votre argent n'a décidément aucun goût pour le travail; que loin de profiter des soins maternels de la maison, votre magot s'eft affaibli à vue d'oeil, & que le peu qu'il en refte ne mérite pas que vous preniez une voiture de deux francs vingt cinq pour venir le chercher. C'eft ainsi que nous revenons insensiblenient, ou sensiblement plutôt, au syflème des assi-

Let Signes du Temps 190

■ » ' I 1 1 ■ . Il

gnats contre lesquels on a tant crié. Ces avions sur lesquelles s'étale avec orgueil le mot Mille francs, & que le plus naïf de vos fournisseurs n'accepterait pas pour cinquante, n'eft-ce pas simplement du papier-monnaie?

& encore nous voyons bien le papier, mais quand il s'agit de la monnaie les difficultés commencent.

Remarquez qu'il n'exifte aucun remède contre cette maladie de peau, qui pousse les gens à i:e faire tondre par des inconnus. Que demain un monsieur orné de croix étrangères, fonde une société pour le nivellement des Cordillières (6,000 pieds au-dessus du niveau de notre intelligence), si je me permets d'insinuer, dans un journal, que cette affaire pourrait bien ne pas donner ae dividende au bout des premiers trois mois, le monsieur décoré m'intente un procès, &, en vertii de la loi,^ne fait condamner comme diffamateur.

Six semaines après, le monsieur lui-même passe en police correftionnelle pour escroquerie; mais sa condamnation n'influe en rien sur la mienne.

Il y a quelques trois ou 'quatre ans à peine, M. Crampon, rédafteur du bulletin de la Bourse au journal le Monde, a été condamné pour excitation à la haine des billets de banque les uns contre les autres, comme ayant prédit que le Crédit mobilier était deftiné à tomber à quatre cents francs.

Il eft vrai qu'il se trompait gravement, puisque le Mobilier eft tombé à deux cent vingt-cinq; mais, moi qui assiftais à la séance, je n'oublierai jamais avec-quel mépris superbe l'avocat du gouvernement présenta M. Crampon comme un de ces hommes toujours prêts à ébranler la confiance publique, quand jamais la prospérité politique & financière n'avait atteint un plus magnifique développement.

Celui qui, malgré les discours incroyables (incroyables eft le mot) prononcés devant le Corps législatif par M. Rouher, eût conseillé aux petits rentiers de ne prendre à aucun prix des obligations mexicaines, eût été, je ne dis pas condamné à la prison comme diffamateur, mais exécuté sur la place de la Roquette

comme parricide. Il eût pourtant évité bien des cataclysmes dans les familles pauvres, puisque Its mexicains ont baissé des trois quarts, & que je n'attends plus, pour en avoir pour trois cent mille francs dans mon tiroir, que le jour oîi elles seront chez les marchands de tabac.

Cette grande queltion de savoir si les jeunes gens qui se promènent en bottes vernies dans ce Paris où leurs parents sont venus en sabots, & qui fu;nent le fruit des sueurs paternelles sous forme de cigares à deux francs la pièce, ne sont pas encore plus sages que les gens dits raisonnables qui vont échanger bénévolement leur patrimoine contre des feuilles de cartons ornées d'arabesques; cette queftion, dis-je, m'a entraîné tellement loin que la place & le courage me manquent également pour cataloguer ici les bruits de la semaine.

Je me vois donc obljgé de descendre de ma colonne, (la troisième), sans avoir même effleuré un grand nombre d'incidents récents, notamment l'affaire de ces ^malheureux employés homme de lettres qui, après avoir

écrit, comme journaliftes,desartîclesdans les feuilles quotidiennes, étaient obligés, comme fon£lionnaires, de rédiger des communiqués pour se répondre à eux-mêmes.

' 26 septembre 1867.

Mon dernier article sur les feuilles satinées ornées de gravures en taille douce, qu'on appelle des allions au porteur, m*a attiré plus de lettres que mes doigts ne se sentent la force d*en décacheter. Quelques-uns de mes correspondants me demandent si, pour parler avec cette amertume des affaires industrielles, j'ai perdu ma fortune dans les spéculations. D^aUtres veulent bien me prendre au sérieux au point de me demander mon avis personnel sur les causes de la décadence financière que je signale.

Ma fortune, soit en terre, soit en portefeuille, se composant d*une paire de chandeliers Louis XIII, je n*ai pu avoir l'idée de

* fonder une société avec un aussi maigre capital, ce qui m*eût d'ailleurs forcé à élire un conseil d'admîniftration chargé de surveiller mes chandeliers. A la rigueur, du refte, je comprends qu'on donne quinze mille francs contre une aquarelle de Bonnington, mais je doute qu'on parvienne jamais â faire ma photographie au moment oîi je verse quarante mille livres en échange d'une image repré • sentant des Renommées d'un dessin douteux & des Amours nus comme des ténias entrelaçant des cornes d'abondance.

Quant aux motifs de l'abaissement pro-^ gressif du niveau financier, j'avoue que je les ignore; mais je crois pouvoir les cara£Vériser par la situation de Jean Hiroux qui, bien

' que légalement con^lamné à mort, refusait de se laisser exécuter. Vainement le procureur impérial essayait de lui faire comprendre que ce n'était après tout qu'un moment à passer,

j & que, d'ailleurs, plusieurs hommes de science prétendaient que la sensation d'une exécution capitale était- plutôt agréable que douloureuse, Jean Hiroux répondait toujours :

— Je ne dis pas^^mais j'ai de la méfiance.

. Nous ne sommes pas tous des Jean Hiroux, mais on nous a présenté tant de marchands de lorgnettes comme de grands économiftes, on nous a montré tant de ftatues en marbre qui n'étaient qu'en mie de pain, que, nous aussi, nous avons de la méfiance. Le seul moyen d'amorcer encore le public serait d'inaugurer une ère nouvelle qu'on appellerait l'ère de la franchise. Remarquez que nous y entrons déjà, puisqu'on a donné hier dans tous les journaux l'âge réel des principales aftrices de Paris, ce qui, depuis les Nuées d'Ariftophane, n^avait jamais été essayé. Il ne s'agit plus que de continuer en donnant l'âge de nos principaux hommes politiques dont la décadence visible a besoin d'une explication.

Ainsi, à la seule inspection des théories financières de M, Rouher, beaucoup de contribuables se sont imaginé qu'il avait" au moins cent cinquante ans. Il serait utile de déclarer publiquemertt qu'il n'en a pas encore quatre-vingt-quinze. Bien des fautes se trou-

veraient sufîisamaient juflifiées si on donnait dans une lifte spédale l'âge des burgravesqui les ont conimises. On verrait que la politique eft un théâtre comme un autre oîi les pièces ne peuvent plus que tomber à platiorsque ceux qui sont mûrs pour les rôles de ganaches persiflent à vouloir jouer les jeunes premiers. Quelle révélation pour la France attentive si on lui mettait sous les yeux cette nomenclature dont nous osons presque garantir l'exactitude :

M. Belmontet, 6,833 ans;

M. Troplong, 8,945 ans;

M. Persigny,4,5 12 ans (c'eft le plus jeune);

M. Schneider, 7^661 ans.

Ces révélations les déprécieront peut-être auprès des femmes, mais elles éclaireront d'un jour tout nouveau l'état singulier dans lequel nous nous trouvons aftuellement.

J'ajouterai même que si, à côté de l'âge des hommes politiques, on pouvait donner l'âge des gouvernements, la lumière serait complète.

Il y a en ce moment un tel besoin de vé-

2o6 Les Signes du Temps

rite, que l'argent tomberait peut-être dans la caisse de TinduAriel qui aurait le courage de rédiger des prospeftus comme celui- ci :

c ly'affaire que je vous propose eft détestable, & ne peut qu'entraîner la ruine des imbéciles qui y prendront une part quelconque; mais comme en résumé elle n'eft pas plus mauvaise que tant d'autres pour lesquelles vous avez été trop heureux de souscrire en passant la nuit avec un morceau de pain & un cervelas, afin d'être les premier^ à l'ouverture des bureaux, je ne vois pas pourquoi je ne provoquerais pas le même enthousiasme que mes confrères. »

• Il faut, du refte, que l'envie de tout dire soit bien impérieuse, puisqu^après avoir subi, sanè se plaindre, la censure pendant vingt ans pour son théâtre, M. Hoftein lui-même, dans son récent volume, déclare cette inftitution inutile & dangereuse.

Il eft certain qu'en autorisant ce qu'on appelle les grandes machines, à l'exclusion des ouvrages qui pourraient avoir une portée po-

Les Signes du Tftnps 207

litique ou sociale, la commission d'examen a prêté la main à une immoralité dont elle aurait dû se rendre un compte un peu plus exaft. Chaque fois qu'un de nos trois ou quatre grands théâtres monte une pièce en vingt-cinq tableaux & deux mille personnages, il invite par une note publiée dans les journaux les jeunes filles disponibles à venir le soir, moyennant un franc par cachet, figurer sous le coftume d'Elisabeth d'Angleterre ou de la Reine des saucisses plates.

11 eft évident que les jeunes filles , qui ont d'ordinaire sur le théâtre les idées les plus saugrenues, se disent qu'il vaut infiniment mieux gagner vingt sous à se promener trois heures par soirée devant une toile de fond, que d'en gagner quinze à piquer des bottines pendant dix heures par jour. Elles se disent en outre que si les huit ressorts doivent jamais venir les trouver, ce n'eft pas à un cinquième & par un escalier de soupente qu'une simple vifloria ne pourrait même pas gravir.

Le théâtre étant aux charmes des demoi-

20 s Les Signes du Temps

selles de bonne volonté ce que le palais des Champs-Elysées eft aux tableaux de nos artiftes, c'eft-à-dire une salle d'exposition permanente, attirer des jeunes filles sur ce tremplin, c'eft évidemment les mettre à la merci du premier amateur venu. En effets ou la piqueuse de bottines qui se présente eft honnête, & en l'enrôlant vous exposez sa vertu aux tentations les plus funeftes^ ou elle ne demande qu'à profiter d'une bonne occasion à quatre roues avec laquais devant & derrière, & alors vous tendez simplement la perche à ses inftinfls décolletés.

Le Courrier français a qualifié d'excitation à la débauche ce genre d'entraînement. Il eft trop vrai que lorsque des messieurs décorés sont venus dire à une jeunesse écourtée qui fait des ronds de jambe entre cour & jardin :

— Mademoiselle, que diriez- vous de quatre ou cinq bécasses autour desquelles nous, nous trouverions réunis comme par hasard?

\\ eft bien difficile à la susdite jeunesse^ le succès de la pièce une fois épuisé, de retour-

ner dans son cabanon ourler des mouchoirs ou tailler des cravates.

D'autre part, il serait incqnteftablement fatal à un direéVeur de ne faire apj^el qu'aux femmes laides & âgées, sous prétexte que les feux de la rampe exposent les jeunes & les jolies à des incendies inévitables. Le speftateur qui a donné ses huit francs ne tient pas à ce qu'on lui serve de la vertu, mais à ce qu'on lui donne de la beauté. Si les femmes sont laides, il ne va pas au théâtre; si elles sont jolies, il y va trop. Et comme on ne sait à qui attribuer l'augmentation de cette population flottante, qui fait du jardin Mabille une affaire bien préférable à toutes celles qui ont baissé ces jours derniers, on met de temps en temps dans les journaux ces faits qu'on appelle divers, bien qu'ils manquent de diversité :

« Hier 1^ police a opéré une razzia parmi les femmes qui fréquentent les reftaurants des abords de l'Opéra. C*eft la cinquième depuis deux mois. »

Et personne ne se dit que si on avait

2 1 o Les Signes du Temps

laisse CCS malheureuses tranquilles dans leurs ateliers au lieu de les convoquer à venir montrer leurs mollets dans les apothéoses^ elles auraient encore la joie intime de gagner dixhuit sous en douze heures de travail, ce qui, du refte, ne vaut guère mieux que de tresser pour rien des chaussons de lisière dans une prison du gouvernement.

28 septembre iSGy.

M. Rattazzi paraît avoir reçu du ciel un don spécial : celui d'arrêter Garibaldi. Les uns travaillent dans les chaussures à vis, d'autres dans les veftes pour garçons de café ; lui, fait dans les arreftations de Garibaldi.

L'agence Havas n'en dit rien, mais je crois qu'il a pris une patente. Chaque fois que rilluilre patriote eft saupç:înné de quelque . projet révolutionnaire, v'ianl le commandeur Rattazzi eft nommé miniftre. Il prend alors le temps ftriflement nécessaire pour arrêter

Garibaldi , dépose son portefeuille & attend pour rentrer aux affaires que son client risque encore une tentative, afin de pouvoir satisfaire à une ncfuvelle commande d arreftation. On lui laisse supposer qu'on le prend comme miniftre , mais il eft bien évident qu^on le choisit uniquement comme arrêteur, puisqu'il cesse d'être miniftre dès qu'il a fini d'arrêter.

Je suis sûr que, deson côté Garibaldi, serait tout dépaysé s'il était appréhendé au corps par un autre que par son commandeur ordinaire. Il connaît les petites habitudes de M. Rattazzi; il sait que l'ouvrage sera bien fait & qu'il ne trouverait pas mieux dans une autre maison. Du refte, il paraît prouvé que le- miniftre des Arreftations Étrangères du roi d'Italie vient de faire imprimer plusieurs milliers d'étiquettes portant ces mots :

Tout individu qui arrêtera Garibaldi sans être revêtu de mon ejlampille sera poursuivi comme contrefaâeur.

Il y a ainsi des gens qui réunissent des fa-

cultes d'espèces en apparence tout à fait disparates. Ingres , qui était un peintre d'un grand mérite^ aimait par-dessus tout à jouer du violon. Balzac a eu toute sa vie l'idée d'abandonner la littérature pour se vouer tout entier à des opérations induftrielles. M. Rattazzi eft un homme politique non sans valeur, qui croit que sa vocation eft d'arrétçr Garibaldi, Ce qui n'eft pas moins comique, c'eft qile son gouvernement s'amuse à flatter sa manie & n'oserait jamais lui faire l'injure de s'adresser à un autre pour cette mission délicate. Cette préférence n'eft pas absolument glorieuse. Si je deviens jamais homme d^État (eh! mon Dieu!, j'en connais plusieurs qui ne sont pas beaucoup plus sérieux que moi), je ne me sentirai pas très-flatté que le chef du pouvoir exécutif me dise en me nommant grand-croix des Saints- Pancrace-&- Polycarpe :

Ce n'eft pas que vous soyez un miniftre bien capable^ mais je vous garde parce qu'il n'y en a pas deux comme vous pour arrêter les gens qui me gênent.

Les Signes du Temps 2i3

Il eft vrai que le gouvernement italien doit se trouver très-gêné dans son corset quand il s'agit de mettre ainsi la main sur Garibaldi, dont il a reçu un jour la Sicile & le royaume de Naples. Si le brave général était seulement la moitié aussi roué que la plus naïve de nos artiftes dramatiques^ il dirait simplement à son souverain :

— Pardon, avant de faire fusiller & arrêter les gens comme à Aspromonte & ailleurs, il faudrait au moins leur renvoyer les petits cadeaux qu'on a acceptés d'eux. Que penseriez- vous, 'Sire, d'une jeune personne qui écrirait à son fiancé : Je renonce à votre main^ & je vous défends de vous présenter désormais devant moi; mais comme la corbeille de mariage que vous aviez achetée eft pleine de cachemires qui font très-bien sur mes épaules^ j'ai l'honneur de vous avertir que je la garde.

La situation du général italien n'eft pas^ du refte^ beaucoup plus surprenante que celle des préfets de l'empire mexicain, qui, comme rétablit une circulaire publiée ces jours-ci, &

signée du général français Caftagny, menaçait de six mois de prison ceux qui refuseraient d'accepter ces fondions si , demandées ciiez nous. Si ce morceau n'avait pas paru dans plusieurs journaux à la fois, nous le croirions éclos dans les rêves d'un rédacteur du Tintamarre. C'eft du Molière pur. Jamais les princes de féerie qui entrent en scène en s'écriant : ♦

— Allons ! bon! ma table de nuit qui s'envole ! Voilà les farces qui vont recommencer.

Jamais, dis-je,les Drelindindin de la Porte- Saint-Martin & les Hurluberlu du Châtelet n'ont rien signé de plus renversant» Ce n'eft pas le médecin, c'eft le Préfet malgré lui.

Voilà des mesures qui doivent donner à l'Europe en général & aux Mexicains en particulier une haute idée de la façon dont nous sommes gouvernés. II faut, du refte, savoir gré au général en queftion d'avoir écrit cette circulaire qui jette un peu de gaieté sur le sombre tableau de réexpédition mexicaine.

Ce que je regrette, c'eft que le manque de grandeur qui m attache au rivage ne m'ait

Les' Signes du Temps 2 1 b

pas permis de faire le voyage de Mexico, uniquement pour assifter a& procès d'un homme condamné à six mois de prison pour avoir refusé d'être préfet.

D. Pourquoi, connaissant Ips peines édictées parla loi, avez- vous refusé la préfecture qu'on vous offrait ?

R. Monsieur le Président, je suis grainetier de mon état. Je n'ai jamais étudié pour être préfet. Je suis inc£(pable de rédiger un arrêté pour la deftrudion des hannetons.

D, On vous a rattrapé au moment oU vous tentiez d'échapper par la fuite à la haute dignité dont nous voulions vous revêtir. Un moment même, voU5 avez été nommé préfet par contumace. Heureusement nous vous tenons. Accusé, il eft encore temps d'attirer sur vous l'indulgence du tribunal par un sin cère repentir. Voulez- vous être préfet ?

R. Jamais de la vie.

D. De première classe ?

R. La classe n'y fait rien. Je refuse. Je suis grainetier.

2x6 1 Les Signet du Temps

D. Très-bien. Vous allez entendre votre ' jugement :

€ Le tribunal,

€ Après en avoir délibéré,

c Considér^mt que le sieur X... a obftinément décliné l'honneur d'adminiftrer sa province en qualité de préfet;

€ Délit prévu par l'article 4 du décret du 25 mars i865;

c Le condamne à six mois de prison & aux frais. »

L'accusé. — Maisj Monsieur le Président...

Le président. — N'aggravez pas votre situation. Un mot de plus & je vous décore.

J'ai découpé cette circulaire que je considère comme une œuvre monumentale. Je vais la faire encadrer dans un passe-partout entouré de baguettes d'or, & qu'on n'essaye pas de me détourner de nia résolution, ou j'en fais cadeau au Musée des souverains^ oîi, avec le coftume de satin blanc que portait \ Napoléon au Champ de Mai, elle sera évi-

demment la pièce la plus réjouissante de la colleélion.

Si les dire6leurs de baraques, dans les fêtes foraines, comprenaient leurs intérêts, au lieu de convier le public à d'éternels veaux à deux têtes & à de faftidieux crocodiles empaillés, croyez-vous qu'ils ne trouveraient pas mille fois plus facilement le succès & la fortune dans l'exploitation de faits aussi gais. Qu'à la prochaine fête de Saint-Cloud, un Bilboquet quelconque écrive en lettres de trois pieds sur sa porte :

Ici on voit un Mexicain âgé de trente-cinq ans qui a été condamné à six mois de prison pour avoir refusé la place de pré/et.

Et je ne doute pas qu'il ne refuse du monde.

Vous voyez que nous aurions encore quelques borfs éclats de rire sur la planche s*il ne se jugeait en ce moment à Alger un procès infiniment plus trifte que celui du Mexicain condamné pour refus de préfedlure. Il paraît qu'en Algérie, comme au Mexique ^ nous avons des moyens à nous de nous faire aimer

2i8 Le$ Sifçne$ du Temps

des indigènes. Parmi ceux qui ont été employés jusqu'ici avec le plus de succès, il faut citer les bureaux arabes. Un jeune capitaine, soupçonné de complicité dans les concussions de son domeftique, vient de se brûler la cervelle, ce qui eft un exemple, mais non une solution.

Voyez donc à quoi tient la deflinée ! Si, aa lieu de nous abîmer le cerveau à chercher des articles que nous ne trouvons pas toujours , nous nous étions mis à attaquer les diligences sur la route d'Alger & à assassiner les voyageurs, nous ne serions pas à cette heure tremblotants sous la bise parisienne, mais bien étendus au soleil, sous les orangers d'une terre enchanteresse, comme le capitaine Doineau.

Ajoutez que les habitants de Monaco se disent que ce M. Doineau doit être bien puissant pour avoir obtenu de subir sa condamnation à mort dans des conditions pareilles, & cet honorable meurtrier a fini par avoir sa petite cour.

— Je vous aurais bien présenté à lui, m'a

Le» Signet du Temps 219

dit un bourgeois de l'endroit^ mais il paraît qu'il n'aime pas les journaliftes, ** Un autre m'a assuré que c'était un trèsbrave homme. Fort surpris^ je lui ai demandé comment il fallait s'y prendre pour être une canaille. Il m'a raconté alors plusieurs hiftoires que je ne veux pas répéter ici.

3o septembre 1867.

Voilà Judas Iscariote tout à fait désap*pointé. Il comptait sur le traître Lopeis pour faire le soir son petit bésigue^ mais la longue lettre signée Lopez, que publient tous les journaux^ établit catégoriquement que nous nous sommes laissé prendre à un coupable canard, éclos d^abord dans les journaux américains^ puis propagé par cette grande niaise d'agence Havas; que jamais il n'a reçu seulement dix centimes pour livrer son souverain^ qui a été pris, non dans son lit, mais achevai^

2Î0 Les Signes du Temps

à la tête de son état-major, & que la chancellerie de la Légion d'honneur a eu bien tort de lui retirer la croix pour la donner à des gens qui ne le valaient pas. Si. toutes nos informations relatives au Mexique ont été aussi exaftes que celles qui concernaient Lopez, attendons-nous à apprendre un de ces jours que Maximilien n*a pas été fusillé le moins du monde & qu'il tient une table d'hôte à San- Francisco.

Je me rappelle^ comme si je le lisais encore^ le discours de M. Troplong, annonçant au Sénat l'exécution de l'empereur du Mexique.

Il tombait avec une indomptable énergie sur Lopez: « Ce monftre à face humaine, dont la mémoire eft vouée désormais à l'exécration de l'univers. » ^Mouvement d'horreur.)

Il faut avouer que nos sénateurs jouent de déveine. Voilà seize ans qu'à toutes les communications qui leur sont adressées, ils ne cessent de répondre par des « Très-bien I » non interrompus, & pour une fois qu'ils se donnent le luxe d'un mouvement d'horreur, il se trouve qu'il était erroné & intempeftif.

Le$ Signes du Temps 221

Maintenant, que feront les sénateurs? Vontils redemander leur mouvement d'horreur?

M. Troplong le leur rendra*t-il ? Le mieux, à mon avis, serait de le déposer à la Caisse des dépôts & consignations jusqu'à ce que la queftion Lopez soit entièrement vidée.

Il faut avouer du refte que cet homme qui ouvre la porte aux ennemis de son empereur eft venu bien à propos pour endosser subrepticement le dénoûment de notre mexicanerie.

Quand un gouvernement fait par hasard une chose utile, il la tiredans ses journaux à trois cent mille exemplaires, se bâtit à luimême des colonnes trajanes pour en perpétuer le souvenir; mais quand il a commis une grosse boulette bien caraftérisée^ bien indiscutable, il sort toujurs de terre comme par miracle un monsieur que personne ne connaissait la veille, mais qui eii cause de tous les désaftres & qu'il faut vouer séance tenante à l'exécration du monde civilisé.

Le gouvernement français nous envoie continuellement des Communiqués de cinq colonnes que nous sommes bien obligés d*in-

222 La Signes du Temps

sérer, quoiqu'ils n'aient rien de réjouissant pour nos ieâeurs. Lopez vient d'en adresser un au gouvernement français. Nous aimons à croire que le Moniteur aura le bon goût de l'insérer^ tout en étant parfaitement sûr qu'il ne l'insérera pas.

Le plus curieux de l'incident, c*eft que le jour même où paraissait la lettre de Lopez^ les journaux annonçaient que le duc de Nassau^ dépossédé Tannée dernière pendant la guerre d'Allemagne^ avait poussé des cris de douleur si aigus, que la Prusse s'était décidée à lui faire consentir la vente régulière de son duché moyennant quinze millions, que celui-ci s'eft hâté d'empocher, en poussant des cris non moins aigus^ mais qui étaient de joie.

Je prie maintenant mes contemporains de vouloir bien me répondre: Si, sous prétexte d'aller faire un coup de roulette à Wiesbaden, je me rendais auprès du roi Guillaume & que je lui misse dans les mains moyennant quinze millions les clefs de TAIsace&dela Lorraine, il eft bien évident que je serais considéré

'comme le dernier des misérables, & qu'on ferait de moi le sujet de plus d'un drame dans le genre de Périnet Leclerc & autres.

Eh bien! soyons impartiaux: quelle diffé* rence trouvez-vous entre un souverain qui négocie son territoire, ce qui se pratique tous les jours^ & un citoyen qui vend son pays, ce qui ne se fait pour ainsi dire jamais?

Si run des deux eft plus coupable que l'autre, je ferai même remarquer que c'eftle souverain. En vendant la Lorraine & la Prusse, ce que je ne ferais, du refte, qu'au cas oti je serais extrêmement pressé d'argent, j*ai toujours la faculté de présenter cette excuse :

— J'étais fort gêné pour mon terme, & d'ailleurs je ne trouve pas que mon pays ait été gentil pour moi en me laissant ainsi végéter dans les journaux, tandis qu'il pouvait utiliser mes talents comme ambassadeur ou général en chef.

Le souverain n'a même pas cette juftification à essayer. Il eft hébergé, nourri, habillé par ce même pays, qu'il cède pour un prix

224 ^^' Signes du Temps

quelconque, après l'avoir assuré tous les matins de son étemel amour.

Le duc de Nassau^ qui vient de toucher quinze millions en échange d*un certain nombre de Nassoviens, n^en sera pas moins reçu partout avec tous les honneurs dus à son rang^ & notamment chez M. Troplong. Si j'avais vendu mon pays pour quinze millions, je serais solennellement dégradé de la Légion d'honneur, dont je n'ai jamais été gradé, & je provoquerais des mouvements d'horreur dans le Sénat. Voilà la juftice des hommes, qui, comme fantaisie, ne peut être comparée qu'à celle des femmes.

Je me rappelle vaguement une pièce où Hyacinthe disait à Gil-Perès, qui jouait un souverain.

— Gomme vous avez de la diftinftion !

— Faut ça dans l'état de prince, répondait Pérès.

Il semble, en effet, qu'aujourd'hui la distinftion tienne lieu dé toutes les vertus civiques. C'eft même là probablement ce qui donne une grande importance à l'hiftoire pé-

rîodique de la « jeune femme du monde » qui se décide à entrer au théâtre & dont on annonçait encore ces jours-ci les prochains débuts à rOpéra-Comique. Voilà plusieurs années que nous sommes menacés à la scène d'une femme du monde qui doit nous étonner autant par ses armoiries que par l'élégance de ses manières.

Afin qu'il soit bien conftaté que la dame en queftion appartient à la plus haute société, on se murmure dans les journaux de théâtres que la famille s'eft jetée à ses genoux & traînée à ses bottines, afin de la détourner de son projet graveleux. On voit bien la famille allant endosser toutes les armures de la maison pour dire à cette jeune déclassée:

— Au nom du ciel, tu descends des Montmorency, songe à tes aïeux. Il eft impossible que tu joues le rôle de la soubrette dans Bonsoir y monsieur Pantalon.

J'ignore absolument de quelle femme du monde il s'agit aftuellement, mais je me joins à sa famille pour lui conseiller de laisser son plan inachevé. J'ai entendu quelquefois des

femmes du monde chanter des morceaux d'opéra & j'ai remarqué que la bonne éducation n'avait aucune influence sur les fausses notes. J *ai vu des femmesdu monde jouer des comédies à deux personnages, & je déclare que j'aurais bien voulu m'en aller.

Quand une artifle a du talent, qu'elle soit ou non ce qu'on appelle du monde, la question eil éminemment secondaire. Si le prince de La Tour & Taxis, dont on annonce égalefncnt les débuts^ ne répond pas ^ l'attente du public, nul doute qu'il ne soit reconduit comme le dernier des fils de coiicierge.

Quand mademoiselle Delaporte a joué le rôle de Janine dans les Idées de madame Aubrqy, personne n*a songé à se demander si elle était plus ou moins du monde. J'ai assiflé hier soir à la représentation du Barbier, oti mademoiselle Patii, cette merveille des merveilles, a soulevé des tempêtes de bravos. Elle serait alliée aux Guémenée que son immense talent n'y gagnerait absolument rien.

Du refte, quand une dame se met au piano & offre à ses invités une demi-heure de cris-

Les Signet du Tetnpt 227

patîons, il se rencontre toujours dans la Société quelqu'un pour dire :

— N'eft-ce pas que c*eft très-bièn pour une femme du monde?

Ceci rendrait à établir que les femmes qui sont du monde ont moins d'intelligence que celles qui n'en sont pas. Il en résulterait que le talent eft en raison inverse de Télévation de la i\aissance. Il n'en eft rien^ j'en suis absolument convaincu ; mais voyez, si on n'y prenait garde, â quelles conclusions révolutionnaires 4>ourrait conduire ce raisonnement, chez un peuple déjà abruti paY les somnambules & les zouaves guérisseurs.

3 oâobre 1867.

On causait Httérature dans un salon de jô ne sais quel faubourg.

— J'ai là, dit un monsieur^ quelque chose d'absolument inédit, signé Alexandre Dumas.

228 Let Signes du Temps

Voulez-vous me permettre d'en faire la lecture ?

Tout le inonde se serra pour mieux entendre. Le monsieur tira un papier de sa poche & lut le roman suivant :

« Au cinq mai prochain, je payerai, à M. X... ou à son ordre, la somme de quinze cents francs, valeur reçue comptant.

« Signé: Alexandre Dumas. »

Le vingt-deuxième volume qui vient de paraître de la correspondance "de Napoléon !•', me rappelle involontairement ce morceau philosophique du plus fécond de nos écrivains. On comprend parfaitement la curiosité qui s'attache aux hommes célèbres.

Que des gens spéciaux aient poussé Tadoration Jusqu'à exposer dans une des salles du Louvre les vieux bas & les gilets de flanelle du vainqueur d'Aufterlitz, c'eft peut-être malpropre, mais ce n'eft pas dangereux pour sa mémoire. Une paire de chaussures^ si

portée qu'elle ait été, ne peut dévoiler l'âme de son propriétaire. ^ *

Il en eft tout autrement d'une correspondance qui en eft à son vingt-deuxième volume. Les organisateurs de cette fête épiftolaire donnent Tidée d'une réunion d'ours qui auraient dévalisé un marchand de pavés.

J'ignore combien de temps vivra le souvenir de Napoléon I"^ mais si quelque chose peut contribuer à démolir ce grand capitaine, c'eft certainement cette coUeftion d'autographes, rassemblés cependant par des personnages officiels & d'autant plus dévoués à sa mémoire qu'ils touchent des appointements pour cela.

Cet homme, que l'on aimait à se représenter- impétueux, téméraire & chevaleresque, se révèle, dans ses moindre billets, potinier comme un employé à douze cents francs, soigneux de sa réputation & ferré sur la réclame comme Jenneval.

Ce faiseur de rois, dont les brusques manières, sont reflées célèbres, tutoyait ses généraux & leur pinçait l'oreille jusqu'au sang

3 3o Les Signes du Temps

dans ses heures d'épanchement intime^ ce qui les rendait joyeux pour toute la journée. Je n'ai même jamais compris ce genre de satisfaftion. Si j'étais général, que j'eusse une oreille & un souverain, & que celui-ci se permît de me pincer celle-là, tout porte à croire que je prendrais des mesures pour qu'il ne recommençât pas cette plaisanterie à peine usitée chez les fumifles.

Ce faiseur de rois, disais-je, s'inquiétait de ce qu'on disait dans les petits journaux sur la façon de sa culotte & la couleur des robes de l'impératrice. Il traite d'imbéciles, de niais & de cuiftres les journaliftes qui le servent ayec le plus d'humilité & de bassesse. Notez que dans la préface les éditeurs responsables de cette correspondance ont déclaré qu'ils avaient écarté les lettres blessantes pour des tiers. A en juger par ce qu'il écrit des journaliftes qui l'encensent, on devine facilement ce qu'il doit écrire de ses miniftres & de ses sénateurs. Mais que diable pourrait-il dire de plus que ce que les journaux ont reproduit ?

Quand on a traité les gens d'idiots & de plats

gueux, je ne vois pas trop quelles cpithètes peuvent refter au talon. \

Nous avons encore : fichue béte^ gâteux, hydrocéphale, va-nu-pieds & même muffle.

Mais puisqu'on publiait les autres expressions, il était superflu d'écartej celles-ci qui, comme beau langage, sont à peu près sur la même ligne. Ce qui surnage de ces aménités, c'eft qu'on nous accuse, nous autres, de manquer de mesure dans nos polémiques. Si vous voulez, nous ne nous servirons plus pour discuter nos hommes politiques que d'expressions tirées de la correspondance de Napoléon I". Vous verrez alors ce que nous aurons gagné en diftinâion & en jolies manières.

Voilà l'homme privé. Quant à l'homme politique, ses lettres nous le montrent sous un jour tout particulier. Ainsi, la Liberté d'hier en cite plusieurs, les unes adressées à l'empereur Alexandre, & les autres au miniftie de la guerre. Dans les premières, il assure le czar de son éternelle amitié & de son entier dévouement. Dans les secondes, qui portent la même date que les autres, il

a32 Le^ Signes du Temps

ordonne de mettre secrètement l'armée sur le pied de guerre, afin d'aller détrôner ce même Alexandre. Voyez-vous le quiproquo, si son secrétaire s'était trompé d'enveloppe.

Quand Garibaldi déclare qu'il veut, aller à Rome & qu'il y va, on rit de sa naïveté; quand Napoléon envoie à l'empereur de Russie des déclarations d'amour deftinées à masquer des déclarations de guerre, on déclare que c'eft. un grand homme. Je le veux bien, mais avouons que s'il n'eft possible d'être grand homme qu'à ce prix-là, cette profession a de bien mauvais côtés. Ces procédés n'ont rien d'ailleurs de particulièrement ingénieux. C'eft à peu près comme si un monsieur écrivait à une femme :

« Venez, je vous aime; je vous attends à deux heures. »

Et une fois qu'elle serait chez lui, qu'il la fit arrêter par deux sergents de ville.

On me répondra par cette rengaine qu'on eft bien embarrassé quand on tient la queue de la poêle. Moi je trouve qu'on ne s'occupe pas assez de ceux qui sont dans la poêle.

Evidemment, par exemple, c'eft en vertu de l'axiome ci-dessus qu^Antony vient d'être interdit en 1867, après avoir été autorisé depuis i835 jusqu'à nos jours. Cette nouvelle équipée censoriale remet sur le tapis tous les méfaits attribués à la Commission d*examen.

Je me permettrai de prendre sa défense dans cette circonftance toute spéciale. Il eft bien évident que, si une pièce comme Antony, que tout le monde connaît, eft interdite, le veto, vient non de la censure, mais du gouvernement lui-même. Car ce à quoi on ne songe pas assez, c'eft qu'indépendamment des membres de la Commission qui biffent les mots à double entente, le premier fonflionnaire venu peut demander la suppression d'une scène qui lui déplaît ou d'un tableau qui peut nuire à sa considération, & que si vous faites un drame dont le premier afte se passe sur le bord dé la mer, le second au musée du Louvre, le troisième sur la place de la Roquette & le quatrième sur celle de la Concorde, votre premier afte peut être in-

terdit par le miniftre de la marine, le second par celui des beaux-arts, «le troisième par celui de la judice & le dernier par M. Haussmann.

C'eft donc le gouvernement seul qui a la responsabilité de l'affaire d'AntonjTy & s'il en défend la représentation, c*eft probablement pour des raisons qu*il croit juftifiées. Quelles sont-elles ? Voilà la queftion. Si c'eft l'immoralité de l'œuvre qui l'inquiète, que le gouvernement se rassure. Comme Antonjr n'a pas été joué depuis longtemps, & que jamais la dépravation morale n'a fleuri avec un épanouissement aussi complet qu'aujourd'hui, il serait injufte d'accuser le héros d'Alexandre Dumas d'avoir porté dans les familles le trouble qu'on y remarque.

Si l'auteur 3 moins insouciant ^ voulait prendre la peine de rétorquer vos arguments, il vous ferait observer que jamais les mœurs publiques ne furent plus respeélées qu'à l'époque où fut donné ce drame dont le retentissement a été universel, sans que les convenances publiques, si atteintes aujour-

d'hui, en souffrissent alors le moins du monde. Le danger aftuel n'eft pas dans les femmes qui se tuent pour l'homme qu'elles aiment, il eft dans l'exemple de celles qui se rendent & qui se gardent bien d'en mourir.

Ce qu'il faut réprimer maintenant, ce n'eft pas la passion, c'efl la débauche.

Le speflacle des amours violents peut exalter les masses, mais il ne les détériore pas. Hélas ! hélas I craignez- vous donc que nos petits frisotins achètent des poignards pour les plonger dans les cœurs absents des demoiselles qui font le grand écart au Château d'Asnières ? Ce dont nous nous plaignons, c'eft précisément de cette indifférence en matière d'amour qui accompagne presque toujours l'indifférence en matière de patrie. Ce sont d'autres oeuvres que celles de Dumas qu'il aurait fallu proscrire. Quelles pièces interdirez-vous après les spéculations honteuses que vous avez non-seulement permises mais recommandées du haut de la tribune?

5 octobre 1867.

, Malgré Textrême bon marché du pain & l'incroyable prospérité financière dont nous continuons à jouir (ne riez pas, cette prospérité a été conftatée publiquement, il y a peu de temps encore, par un miniftre qui n'a d'autre portefeuille que celui de son agent de change); malgré, dis-je, tous ces avantages greffés sur notre influence extérieure, qui va en augmentant tous les matins & en diminuant tout les soirs^ la Bourse a eu avant-hier rimpertinence de dégringoler comme si Pennemi était, non pas seulement à nos portes y mais dans nos chambres à coucher.

Tout à coup, un commissaire de police, bardé de son écharpe, eft venu déclarer qu'il circulait des bruits, mais qu'ils étaient entièrement controuvés & que les auteurs de ces fausses nouvelles étaient aftivement recherchés. Le Moniteur qui a paru le lendemain, pas plus que le commissaire de police qui

Les Signes du Temps '23 j

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avait paru la veille, n'ayant expliqué de quelles nouvelles il s'agissait, la police va rencontrer des difficultés extrêmes à mettre la main sur le propagateur d'un bruit absolument indéterminé.

Eft-ce le bruit d'une conflagration générale, le bruit d'une locomotive qui éclate ou le bruit d'une porte qui se ferme ? Au refte le bruit en queftion fût-il parfaitement caradtéirisé, je cherche en vain par quels procédés Vidocq lui-même arriverait à en découvrir l'inventeur. Une fausse nouvelle n'eft pas un cadavre dont on puisse extraire de l'acide prussique ni de la digitaline. Si vous voyez un homme aller laver à la pompe un pantalon taché de sang, & si cet homme, qui vivait la veille avec du pain de. munition & des fèves de marais, s'amuse à dépenser tout d'un coup deux mille francs par jour & à faire élever des chevaux pour le Derby, vous avez le droit de supposer qu'il a fait quelque mauvais coup. La fausse nouvelle eft un crime dont la spécialité eft de ne laisser aucune trace. Le coupable qui l'a commis ne se livre

a38 Les Signes du Temps

à aucun savonnage suspeâ & n'en mange pas une côtelette de plus à son déjeuner.

Je plains le juge d'indruâion spécialement chargé des forfaits de ce genre. Allez donc dire aux habitants d'un village';

t— Pardon^ mes amis, vous n'auriez pas vu passer un colporteur ?

— Un colporteur ! qu'cft-ce qu'il colpor* tait ?

— Il colportait des fausses nouvelles.

Je suppose même qu'on parvienne à dénicher le colporteur. Quand vous essaieriez de lui prouver qu'il eft le criminel auteur des nouvelles qu'il colporte, comment vous en tirerez-vous s'il vous répond tranquillement :

— Mon manque d'imagination me rend incapable d'inventer quoi que ce soit ; mais comme j'attendais pour traverser le boulevard Montmartre que l'omnibus eût passé, un inconnu m'a dit à l'oreille que M. de Bismark avait reçu le général Fleury comme quelqu'un qui viendrait dîner chez vous sans être invité. J'ai répété le propos. Maintenant, si vous voulez retrouver le monsieur qui m'a

raconté les détails de cette réception, il eft grand, un peu voûté, & doit ganter sept trois quarts. Voilà mes renseignements; à présent, marchez.

Comment prouverez-vous à l'accusé qu'il en impose à la juftice & que son soi-disant inconnu ne gante même pas sept & demi ?

Je suis curieux de savoir de quelle façon s'y prendrait le dofteur Tardîeu pour rendre compte de ce genre d'autopsie.

a La fausse nouvelle, près de laquelle j'ai été appelé, était déjà soumise à la rigidité cadavérique, & m'a paru avoir été surprise pendant son sommeil. J'ai rencontré dans les régions stomachales plusieurs accents circonflexes & quelques points d'exclamation assez mal mâchés pour m'autoriser à supposer que la vidime a été assaillie une heure au plus après son dernier repas. Elle était d'ailleurs vigoureusement conflituée, quoiqu'elle portât un chignon d'emprunt, & paraissait deftinée à avoir beaucoup d'enfants. »

La loij du refte, a eu ^oin de déclarer que l'intention tie la regardait pas & qu'elle ï)u-

240 ^s Signes du Temps

nissait les nouvelles répandues de bonne foi, ce qui laisserait supposer que ceux qui les répandent de mauvaise foi ne sont pas inquiétés. Je m'explique ainsi qu'on ait pu impunément déclarer tout haut que les obligations mexicaines conftituaient un excellent placement.

Il eft vrai que, pour être incriminée, la fausse nouvelle doit être de nature à troubler la paix publique, ce qui permet de ne pas appliquer la loi en temps de guerre. On a pu s'en convaincre suffisamment , d'ailleurs , quand le Moniteur a annoncé officiellement la prise de Sébaflopol, qui n'était pas encore enlevé onze mois plus tard. Cette fausse nouvelle, de nature à troubler' seulement la guerre publique, n'en a pas moins permis au Moniteur de refier au mieux avec les magistrats, qui, de leur côté, sont très-bien vus du Moniteur.

Maintenant, si le gouvernement veut m'assurer une pension de dou:^e cents francs réversible^ après ma mort, sur la tête de Lamartine, je me charge de lui prouver que tqutes

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lés nouvelles, quoi qu'elles disent, sont de nature à troubler la paix publique. Ainsi, plusieurs journaux, doublés de quelques barïdagiftes, ont annoncé ces jours-ci que le comte de Beaufort venait d'inventer une jambe articulée d'une telle perfeftion, que si un chien atteint d'hydrophobie vous en mordait le mollet, il eft probable que vous deviendriez enragé. Il paraît même que cette jambe étant de son essence insensible & infatigable, nous aurions tout avantage, tous tant que nous sommes, à nous faire extirper celles que la nature nous a départies, & qui, par les temps d'orage, font souiBFrir tant de chrétiens, pour les remplacer par les nouvelles jambes articulées, dont la supériorité n'a pas besoin de commentaires.

Eh bien! je soutiens que ce fait divers eft susceptible, au plus haut point, de troubler la paix publique. Du moment, en effet, que les jambes poftiches .seront à la fois plus légères & plus agréables à porter que les autres, la guerre deviendra un simple jeu de quilles. Chaque soldat aura dans sa giberne trois ou

quatre spécimens de l'invention dont nous parlons. Lorsqu'un boulet jonchera le chantip de bataille de ses membres épars^ au lieu de recommander son âme à Dieu, le blessé s'écriera, en lui adressant des aâions de grâces;

— Quel bonheur! je vais donc avoir des jambes articulées !

Vous voyez comme désormais^ dans des conditions aussi anodines, la guerre deviendrait facile à déclarer. Or^ je n'ai pas besoin de le faire remarquer k nos leâeurs, dont l'intelligence passe toute mesure, il n'y a rien comjne la guerre pour troubler la paix publique.

Voulez^ vous une autre nouvelle de nature à troubler la même paix ? On assure que le poëte Barthélémy a laissé des mémoires, bien que ce bruit ait été démenti la semaine dernière. Il eft évident que si ces mémoires ne contenaient aucune révélation, les reftifications ne se croiseraient pas avec cet acharnement. Cette idée que M. Barthélémy va peutêtre m'apprendre que les hommes que je

Let Signes du Temps 243

méprise le plus sont três-respeftables, & que ceux devant lesquels j'ai la douce habitude de m'incliner avec respefl sont d'affreux saltimbanquesy cette idée, dis-je, eft bien faite pour troubler ma paix publique, à moi, laquelle ressemble probablement à la paix publique des autres.

Si Barthélémy n'a pas écrit ses mémoires, doit*on appliquer une peine affliâive & in-^ famante à ceux qui prétendent qu'il nous les a laissés? Si Barthélémy a laissé des mémoires, faut-il voir pourrir sur les pontons ceux qui soutiennent qu'il n'en laisse pas?

Tout cela eft bien, compliqué, & si le gouvernement se décide a traiter de rebelles tous ceux qui racontent une aventure dont ils n'ont pas fait la preuve par neuf, il s'expose à traîner sur les bancs de la police correflionnelle les êtres qui lui sont & qui lui coûtent le plus-cher.

244 ^^* Signet du Temps

7 octobre 1867.

Entre autres monomanies^ nous avons celle de posséder toujours deux minifltes, dont

l'un signifie la paix & dont l'autre représente la guerre] Si Frémicourt refte au pouvoir, c'eft la guerre ; maisc'eftla paix, si Bourgachart se laisse atteler en flèchç au tipaon de rÉtat, Je ne me suis jamais parfaitement expliqué ces deux spécialités, & je crois que le public ne s'en rend pas lui-même un compte bien exa£l; mais le fait efl là. Je suppose que vous logiez chez vous un ami arrivé de province pour visiter l'Exposition; vous lui dites en le trimballant sur les boulevards :

— Tu vois bien ce gros monsieur en habit vert-bouteille : eh bien I c'eft l'homme de la paix.

- — Ah bah! Et cet autre en gilet orange?

— Celui-là, c'eft l'homme de la guerre.

—- Eft-ce qu'il s'eft battu souvent ?

— Jamais de la vie. Il eft doux comme un agneau. Un enfant monterait dessus. Seule-

ment il faut bien représenter quelque chose : alors il représente la guerre. C'eft une base de renseignements pour les Parisiens; quand ils voient dans leur journal que Thabit vertbouteille eft parti pour Biarritz, ils se disent: Tiens! il paraît que tout s'arrange. Quand, au contraire, c*eft le gilet orange qui monte en wagon, ils tournent vers le Rhin des regards épouvantés.

Ces personnages intermittents rappellent à l'homme impartial les jeunes porte-maillots des revues de fin d'année qui se représentent périodiquement devant la rampe en s'annonçant par cette poésie :

C*efl moi qui suis la bretelle :

Je soutiens les pantalons, Et refte toujours fidèle Au culte des boutons.

Nous sommes tombés tellement au-dessous du niveau de la mer & de tous les autres niveaux que nous né comprenons même pas ù quel point il eft humiliant pour nous d'être obligés de consulter conftamment ces deux

24Ô Les Signes du Temps

marquis du Hallay pour savoir si nous allons nous battre ou non. Admettons qu'on nous donne un soufHet : il n'y a pourtant pas de Bourgachart qui tienne, il faudra bien marcher à la frontière & danser à la voix du canon. Si, au contraire^ je n'ai eu à subir aucune injure , Frémicourt aura beau être miniftre & venir chanter, comme ci-dessus :

« Cefl moi-même qui suis la guerre^ etc.

je n'aurai aucune envie d'aller me mesurer avec des gens qui n'auront eu pour moi que de bons procédés.

Nous avançons dans une nuit si profonde que nous ne pouvions plus marcher sans poteaux indicateurs. Nous avons inventé le monsieur qui signifie la paix^ celui qui veut dire la guerre, le monsieur qui représente l'armiftice & le monsieur qui eft l'emprunt.

Celui-là n a pas la signification la moins désagréable^ & il paraît qu'on Ta vu rôder dans les environs.

Ce qui manque actuellement dans la col-

Le9 Signes du Temps 247

leâion, c'eil un monsieur qui représente la confiance. J'entends répéter dans toutes les langues que nous traversons une crise. J'avoue que ce speftacle eft nouveau pour moi.

J*ai vu souvent des écuyères traverser dçs ronds de papier, mais }e n'ai jamais vu un peuple traverser une crise. Malheureusement, il. en eft un peu des crises comme des phénomènes céleftes. Il faut, pour les apercevoir, se servir de verres spéciaux & posséder' en outre dans Tœil une pénétration particulière. Beaucoup de gens à qui on apprend le soir qu'une éclipse de soleil visible à Paris a eu lieu hier dans la journée se contentent de répondre :

— Vous m'étonnez. J'étais à Paris & je ne l'ai pas vue.

Le même vague doit se produire au moment des crises. Il nous faudrait un second Observatoire^ qui fît annoncer dans les almanachs de Tannée qu'à deux heures trentecinq minutes quatorze secondes du matin la France traversera une crise^ sans quoi nous ne nous entendrons jamais sur la portée de ce

24S Let Signet du Temps

mot en usage dans les chambres de malades.

En effets si je vous dis :

— Nous traversons une crise.

Vous me réppndez :

^ — Non ; nous n'en traversons aucune.

Et il n'y a plus de discussion possible.

J'en conclus que nous aurions encore besoin d'un sixième iponsieur pour représenter la crise.

La première de la reprise d'Anionyj au théâtre de Gluny^ était annoncée comme devant conftituer un des éléments de la crise en queftion. Les opticiens avaient vendu dans la journée un grand nombre de jumelles noircies qui devaient permettre d'observer toutes les phases des phénomènes adronomico-dramatiques qui devaient se produire. Cette fois, la crise a été invisible à Paris. Le succès a été très-grand, mais aucune tête n'a été portée au bout d'une pique, comme on paraissait le craindre. Si c'était en vue de cette soirée que ^'adminiftrationa organisé plusieurs brigades de sergents de ville à cheval, elle peut décommander sa cavalerie. Le fameux abonné

Les Signet du Temps 249

du Confiitut tonne l, qui joue dans la pièce le rôle que son journal joue dans la politique, n'a pas non plus essuyé les avanies auxquelles on pouvait s'attendre.

Il eft vrai que, tout cacochyme qu'il fût, le Conjiitutionnel de cette époque était un sans-culotte, si on le compare à celui d'aujourd'hui. On le représentait alors sous les traits d'un vieux goutteux appuyé sur une béquille & protégé par un abat-jour vert. Ce Conjiitutionnel eft un jeune homme qui depuis a terriblement renforcé sa béquille & élargi son abat-jour. A cette heure, non-seulement il n'a plus d'âge, mais il n'a plus même de sexe.

En 1834, c'eft-à-dire après le rétablissement de la censure, voici comment, dans une revue intitulée la Tour de Babel, Antony lui même, traité de bâtard par le journal qu'il a attaqué, qualifie son adversaire :

Un bâtard oflogénaire, Dont le lang'age eft glacé, Un vrai bâtard littéraire Dont le bon temps eit passé,

25o Les Signet du Temps

Bâtard de bonapartisme^ Bâtard de moralité.

Bâtard de patriotisme, Et bâtard de liberté I

Ce couplet se chantait tous les soirs^ & la ville était tranquille le lendemain. Aujourd'hui l'auteur qui produirait des ouvrages de ce genre ne pourrait guère les faire jouer que par les artiftes du théâtre de Cayenne. Nous n'avons, il eft vrai, que trente-trois ans de plus sur la tête, ce qui eft peu dans la vie d'un grand peuple, mais quand un personnage de vaudeville appelle maintenant une femme : Mon petit ange ! on défend la pièce sous prétexte qu'elle contient des outrages à la religion.

10 o&obre 1867.

On s'écharpe en Espagne, on se mange le nez en Italie, on s'exécute à la Bourse, Theure eft propice pour publier le Code du

Cérémonial^ ainsi qu'a jugé à propos de le faire madame la comtesse de Bassanville.

Quand un monsieur va être passé par, les armes^ ou fouetté par les mains du bourreau, il lui serait très-utile, en effet, de savoir si ce fonftionnaire s'eft conformé à l'étiquette ; & quand on a reçu soi-même tant soit peu d'éducation, on ne tient pas à ce que le chef du peloton chargé de présider à votre dernière heure, soit en droit de venir vous dire au moment de commander le feu :

— Pardon, vous vous tenez très-mal en société. L'homme du monde qu'on fusille met un seul genou en terre & applique la main droite sur son cœur. Si, au contraire, il présente aux canons des fusils la partie postérieure de son individu, ou s'il fait un pied de nez au sergent d'exécution, il commet une faute très-grave contre le cérémonial & s'expose à ne plus être reçu nulle part.

Malheureusement, nous sommes laissés à nos propres inspirations sur la manière plus ou moins cérémonieuse dont il faut déclarer

à son agent de change qu onn a que quarantetrois francs pour payer les soixante - seize mille francs qu'on a perdus dans le mois, & le code dont nou^ parlons s'occupe à peu près uniquement d'indiquer la conduite à tenir aux gens qui ont l'inappréciable avantage d'être reçus chez les souverains. Je n'ose me demander à quels a£les de mauvais goût se livrent d'ordinaire les mortels privilégiés qui vivent dans la société des têtes couronnées; mais il faut bien admettre qu'ils manquaient essentiellement de tenue puisqu'une comtesse se voit dans la nécessité de les rappeler aux convenances.

De leur côté, reconnaissons-le^i les souverains ont bien tort d'inviter à leurs soirées intimes & de recevoir en audience particulière des sujets qui, comme le laisse entendra parfaitenjent l'auteur du Code du Cérémonial, se grattent avec leurs fourchettes dans les dîner« officiels & grimpent sur la table au dessert pour chanter des couplets en l'honneur du monarque de leur choix.

Il paraît^ par exemple^ que lorsqu'on entre

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chez un souverain, il faut^ à moins que ce ne soit dans Tintention de le détrôner, ce qui simplifie de beaucoup les choses, il faut^ disje, faire trois révérences à didances égales. Deux révérences sont Tindice d*un élevage imparfait^ quatre révérences vous classent dans le petit monde. C*eft l'observation de ces nuances qui conftitue l'homme bien né; mais^ comme ceux qui fréquentent les cours ne les observent pas, puisqu'on e(l obligé de publier des volumes pour les leur apprendre, il s ensuivrait que les souverains ne reçoivent plus aujourd'hui que des gens mal élevés.

Conclusion terri ble^ à laquelle le nombre toujours croissant des culottes courtes donne d'ailleurà un éclatant démenti.

En ce qui me concerne, ce qui m'empêchera probablement toujours de me faire une position dans les palais^ c'eft que, si d'une part nous sommes aftreintsà up cérémonial, d'autre part les monarques qui nous reçoivent ne sont pas tenus d'en observer aucun avec nous. Admettons que je manque à l'étiquette en ne faisant que deux révérences au

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lieu de trois, il me déplaît de penser que le souverain n'y manque pas en me faisant reconduire par un de ses chambellans à grands coups de clef dans le dos^ La partie n'eft pas égale. Je suis dans la position de ce grincheux qui refusait d'ôter son chapeau quand il rencontrait un enterrement, parce qu'il n'admettait pas qu'il saluât les morts & que ceux-ci ne lui rendissent jamais son salut*

La difficulté qu'on éprouve à se pénétrer des différentes prescriptions de cette gram^ maire officielle démontre que le Français n'eft pas fait pour gagner son pain à la sueur de ses révérences. Mais nous nous sommes toujours creusé le cerveau pour trouver les moyens d'être ridicules. Rien cependant n'eft fait pour vous dégoûter des cérémonies comme la leâure du Code du Cérémonial. & je n'ai jamais^ pour ma part, mieux compris qu'aujourd'hui tous les bienfaits de mon exécrable éducation.

J'ignore si les discours annuels prononcés dans les comices agricoles ont aussi leur cérémonial, mais il paraît être du meilleur ton

d*y parler de tout excepté d'agriculture. La récente allocution de M. Troploîlg au comice du département où il aui'a un jour sa statue, eft une merveille àu point de vue du peu d'agriculture qui y a iigiiré. Si un soldat laboureur se disait : ,

— M. Troplong a prononcé un discours agricole. Il eft président du Sétiat^ ce n*eft pas un homme à me tromper ; je vais acheter le journal, afin de voir à quelle époque il faut semer la luzerne.

L^infortuné en serait pour ses trois sous.

Toute l'année les orateurs du gouvernement adressent leurs compliments à l'agriculture, & quand le moment eft venu de s'en occuper, ils se mettenf^à parler politique. Si encore, dans les discours politiques, oii parlait de l'agriculture. Maïs c'eft vainement que la bettçrave demande la parole pour un fait personnel^ & que la carottç menace de passer à > l'opposition. Le seul champ dont se soit occupé M. Troplong, c'eft celui des conjeftures. Il y a des patriotes pour qui la vue d'une queue de poireau ou d'une feuille de salade

eft une occasion toute trouvée de parler de "notre gloire du dehors & de notre tranquillité du dedans. Les légumes ont beau s'écrier, en levant les yeux au ciel : -

— Mais au dehors nous manquons de fumier^ & nous n'avons au dedans que des loches qui nous sapent par la racine.

L'orateur n'en continue, pas moins à rendre hommage à Montesquieu & au pape Pie IX^ à la législation de la presse ainsi qu'à l'expédition romaine, & le premier trognon de chou qui lui tombe sous la main lui fournit une occasion de flétrir les entreprises criminelles de Gartbaldi.

Du refle, quand un homme se sent sur l'eftomac un discours qui veut éclater, tout lui eft bon pour provoquer l'explosion. Ainsi tous les ans M. de Persigny se rend arnié d'une conférence écrite de la contenance de soixante-trois colonnes au cercle de la Diana^ où l'on Joue comme partout l'écarté en cinq sec & le billard sans blouse, & par le carambolage ordinaire. En voyant le président se lever, on peut croire qu'il va demander que le

perdant soit tenu de payer les frais^ ainsi que cela se pratique dans les cafés. Mais pas du tout; il leur lit sa conférence, qui eft reproduite immédiatement dans le Conftitutionnel^ & que les autres journaux ont, du relie, la naïveté de discuter pendant huit jours.

Mais^ puisqu'il n'en peut être autrement & que les bras qui manquent à l'agriculture ont été remplacés par les discours politiques, M, Troplong aurait bien dû profiter de la dernière récolte de pommes de terre pour nous dire comment il se fait que^ sans preuves certaines^ sans renseignements sérieux, il a pu déclarer officiellement, en plein Sénat, que le colonel Lopéz avait liVré l'empereur Maximilien pour une somme d'argent. Aujourd'hui Lopez donne à M. Troplong un démenti catégorique, &^ comme les marchands de pommade, il oflFrè cent mille francs à qui prouvera qu'il a reçu un centitne & qu'il a livré qui que ce soit.

Notez que Lopez, coupable ou non, ne m'intéresse guère.. Ce Mexitain, rallié aux oppresseurs de son pays, essayerait vainement

de m'attendrir. Mais enfin, que M. Troplong s'explique. Pourquoi s'eft-il permis d'annoncer que Lopez avait trahi, puisqu'il n'avait à ce sujet aucune certitude ? Je suppose qu'un journalifte imprime demain qu'un colonel français a reçu trois cents allions du Crédit mobilier, ce qui ne ferait pas précisément une grosse somme, pour livrer M. Troplong. On irait jusque dans la banlieue acheter des anathèmes pour les jeter à la téte^de * ce publicifte, & le président de la chambre correSionnelle, devant laquelle il ne manquerait pas de passer, se ferait non-seulement un devoir, mais un véritable plaisir de constater en pleine audience que les journaliftes d'aujourd^hui se nourrissent uniquement de diffamations & de scandales, & que lorsqu'ils ont du monde à dîner ils ajoutent à ce menu un potage à la calomnie, un filet d'injures sauce Jarnac & une mayonnaise d'insinuations perfides à la crème de mauvaise foi. Il ajouterait qu'avec un peu de bonne volonté il était facile de savoir que jamais aucun colonel n'avait livré à personne le président du

Les Sig^xcs du Temps 269

Sénat, qui continuait à recevoir tous les mercredis.

Si nous autres, à qui Ton cache tout, nous sommes des condamnés du 6 mars quand nous nous trompons sur quelque chose, comment qualîfierez-vous la légèreté de nos sénateurs qui , sans contrôle , acceptent comme acquis à Thiftoire un fait divers des journaux américains? Quel eft donc le journalifte qui eût été assez imprudent pour rayer inftantanément de la lifte des décorés,comme l'a fait le grand chancelier de la Légion d'honneur, un homme sur la conduite duquel on n'avait en France aucune donnée positive ni même vague ?

Eh bien, messieurs, comprenez-vous que les journaliftes s'égarent quelquefois maintenant, puisqu'à la face de l'Europe, & sans même vouloir l'entendre , vous avez condamné au déshonneur un homme probablement innocent ? Nous ne pouvons guère lancer une assertion sans recevoir le lendemain, par huissier, une lettre de re£lification & de reproche. Nous insérons la lettre comme la

loi nous y oblige quelquefois. Que ferait , M. Troplong si Lopez lui envoyait du Mexique un discours par huissier? Le prononcerait-il ? Vous allez encore dire que je me nourris de diffamation : eh bien! je crois qu'il ne le prononcerait pas*

i3 o&obre 1867.

Les vingt sous de Périnetteont maintenant un pendant : ce sont lès trente-cinq francs du prince de Monaco que celui-ci refuse de payer à M. David, entrepreneur de menuiserie^pour réparations au v^ragon-salon de cette Altesse plus sérénissime que généreuse. Si réellement la poésie n'eft pas morte en France, je crois qu'il y a encore là un motif de romance. Au premier couplet on verrait le prince de Monaco qui, sans crainte de précipiter son pays dans les terribles embarras financiers dont nous souffrons ici, se décide- . rait à faire pour la réparation de son wagon

particulier une dépense de trente-cinq francs. Vainement son premier miniftre lui ferait observer que c'eft de gaieté de cœur courir à la banqueroute , le prince répondrait av^c le cynisme de Louis XV :

— Après moi la an du monde.

Au deuxième couplet, la menuiserie eft terminée , & M. David vient présenter sa note.

— Trente-cinq francs! répond Son Altesse, jamais de la vie. Toute ma lifte civile y passerait. Voulez - vou# quarante - trois sous ?

— Au prix où eft la main-d'œuvre, c'eft impossible.

— Alors retirez-vousj ou je vous fais arrêter comme conspirateur.

— Très-bien^ dirait le menuisier en sortant, nous plaiderons, & vous me paierez^ quand je devrais y manger mon dernier morceau de bois.

Au troisième couplet l'affaire a été plaidée au tribunal de Marseille, & bien que l'avocat du prince ait essayé de prouver que le menui-

aGa . Les Signes du Temps

sier eft un de ces révolutionnaire^ incorrigibles qui cherchent tous les moyens d'afia-* mer leur pays, le souverain a été condamné à payer les trente-cinq francs. M David prend le bateau à vapeur afin d'aller toucher son dû à Monaco; c*eft alors que Floreftan P' lui adresse ces paroles mémorables :

— Comme débiteur^ je vous autorise à venir palper vos trente-cinq francs ; mais comme prince régnant, je vous interdis à tout jamais l'entrée de mes États.

Je crois que la romance aurait beaucoup de succèSj parce que ce procédé eft bien d'un prince ami de la juftice. Il eft en effet d'un bon exemple qu'un souverain , fût - il de sixième classe, rappelle de temps en temps aux nations de l'Europe que les lois ne sont pas applicables à ceux qui les font. C'eft rhiftoire de Thomme qui excuse si volontiers une faute chez la femme d'un ami & qui pousse les hauts cris quand c'eft la sienne qui Ta commise.

Maintenant, que va devenir M. David?

Va-t-il en arriver à faire saisir le palais du

Les Signes du Temps i63

prince de Monaco & à le faire mettre en vente sur la mise à prix de trente-cinq francs? Il eft probable qu'il ne trouvera pas dans tous le pays un huissier assez audacieux pour inftrumenter. Il y aurait cependant là, pour cette corporation fort décriée, une belle occasion de se réhabiliter. Il serait beau de voir un de ces officiers miniftériels faire cette dé-* claration publique ;

— Pour trente-cinq francs j'ai vendu maintes fois sur la place publique des malheureux jusqu'à leur dernière bretelle, sans me laisser apitoyer par leurs larmes & leurs supplications. Je vendrai le prince Charles IV comme les autres, quand il se jetterait à mes genoux, en me promettant les épaulettcs de général.

Mais l'huissier, plus désagréable h la surface que les autres mortels, n'eft pas moins vicieux au fond. Chez lui, comme chez nous tous, c'eft comme une fatalité. Quand un homme eft sans ressource, ses prières nous laissent inflexibles; mais pour peu qu'il occupe quelque part un pofte élevé, le plus cui-

rassé des recors sent des larmes d'attendrissement monter à ses paupières & couler le long de ses joues frémissantes. 11 n'y a là qu'un hasard^ n'en doutons pas, mais il se reproduit si souvent que les misanthropes pourraient croire à une préméditation.

La conduite du prince de Monaco, interdisant l'entrée de sa principauté à un honorable entrepreneur à qui il doit trente-cinq francs, étonnera bien des gens. Elle découle pour^ tant de la logique la plus serrée. Dès qu'un homme a ea main la force, il ne songe plus qû*à en abuser. La conteftation soulevée par ce principicule sera très - remarquée, parce qu'il s'agit de la somme ridicule de trentecinq francs. Si la difficulté portait sur un territoire de quatre ou cinq millions d'habitants, lés huissiers seraient remplacés par des diplomates, & personne ne consentirait à reconnaître que la situation efl identiquement la même; c'eft-àt-dire que tous les hommes prennent au besoin des engagements^ mais qu'ils se font une fête de ne pas les tenir^ dès qu'ils ont le pouvoir de s'en dispenser.

En attendant, M, David écrit aux journaux pour se plaindre de ce bannissement injufte qui lèse gravement ses intérêts. Mais peutêtre, après tout, doit-il s'eftimer heureux d'en être quitte à si bon compte ; car, en songeant qu'il a été exilé pour trente-cinq francs, on se dit avec terreur que, si le prince lui en avait dû quarante-trois, il l'eût probablement fait condamner à mort & exécuter sur la grande place de Monaco. A cinquante-huit francs, on le tenaillait préalablement aux cuisses & aux mamelles.

Par ce. temps de folles dépenses & de luxe exagéré, nous saurons qu'il y a au moins deux, palais dans lesquels on pratique le syftème si vainement prêché des économies sérieuses : le palais du prince de Monaco & celui de l'Exposition universelle, récemment vendu à la Russie, qui a eu l'obligeance de se charger du transport. En même temps que je lisais cette nouvelle , preuve évidente que l'Exposition touche à ses représentations dernières, je découvrais à la troisième page de mon journal cet avis myftérieux ;

Vient de paraître : les Dangers de l'Amour, (Voir aux annonces.)

J'ai vu aux annonces que ces Dangers de l'Amour conftituaient un volume de près de cinq cents pages, ce qui démontre que Tamour eft aujourd'hui beaucoup plus dangereux qu'à l'époque oti les livres qui parlaient de lui n'en avaient que trois cents. Que vont en e&t devenir, une fois le palais du Champde-Mars définitivement fermé, les escadrons féminins qui, depuis bientôt sept mois, mettent les porte-monnaie masculins à feu & â sec? Les hôteliers ne m'inquiètent pas : ils remettront à quarante sous les chambres qu'ils avaient mises à cent-cinquante francs par jour; mais les femmes qui ont mal tourné en vue de profiter des arrivages exceptionnels d'étrangers, mais les jeunes ouvrières qui ont mis la clef sous la porte de l'atelier pour aller voir si, à ne rien faire, elles ne gagneraient pas plus qu'à travailler, que vont-elles devenir?

Reprendront-elles l'outil de la brunisseuse

OÙ l'aiguille delà piqueuse de bottines? Cette hypothèse eft peu admissible. Les moins gourmandes auraient, en grignotant leurs pommes de terre frites , des revenez-y de pattes de homard & de truffes au Champagne qui les emporteraient dans le pays des rêves, lequel tourne le dos au pays du piquage de bottines.

On nous prêche que le travail c'eft la liberté; mais nous sommes bien obligés de croire le contraire, puisque ce sont les femmes les plus libres qui travaillent le moins. Or, je ne puis me figurer une jeune personne allant se faire inscrire dans un bureau de placement^ & fournissant à la dame de la maison les renseignements suivants :

« Adélaïde, dix-neuf ans & demi, a passé deux mois avec unAméricain qui lui donnait huit cents francs par semaine^ loyer & voitures à part; six semaines avec un Russe qui a failli placer sur sa tête les biens confisqués de plusieurs Polonais, & quinze jours avec un Japonais qui la gavait de nids d'hiron-

délies : De;înande une place de bonne d'enfants. »

Il se produirait une rupture d'équilibre dont la société tout entière finirait par souf- .frir. Paris eft donc exposé à se trouver^ d'ici à très-peu de jours^ avec plusieurs milliers de femmes sur les bras. Avant l'Exposition, un jeune homme & son patrimoine duraient six mois entre les mains d'une biche d'appétit ordinaire. Quand la population va se trouver sur le pied de quatre^femdies pour un fils de famille^ l'infortuné sera sur la paille en quinze jours. Les conditions de la morale publique vont subir une altération visible. On dira d'un jeune homme qui demandera la main d'une demoiselle à marier :

— C'eft un garçon rangé comme personne.

La semaine dernière, il n'avait pas plus de cinq maîtresses à la fois.

Je signale cet état de choses avec d'autant plus d'empressement que je n'y vois aucun remède. Mais s'il eft utile de déclarer que de cette fameuse Exposition tout ce qui reftera

ce sont des femmes entretenues, il eft douloureux de se dire qu'après avoir coûté tant d'argent avant l'ouverture, elle en coûtera encore davantage une fois qu'elle sera fermée.

ig'oûobre 1867.

Comme le faisait très-judicieusement observer l'autre jour notre confrère & ami Pierre Véron, notre position de fils aîné de TÉglise menace de nous coûter cher. Je crois qu'il eût infiniment mieux valu, pour le bonheur de la France, qu'elle fût simple fille cadette. Si encore, en qualité de fils aînés, l'Église nous avantageait sur son teftamcnt! mais il eft probable qu'elle ne nous laissera pas un liard de plus qu'à ses autres enfants.

C'eft vainement que la France crie à madame sa mère :

— Comme fille aînée, je croyais avoir toute la fortune & laisser à mes autres sœurs les

travaux du ménage, le soin d'épousseter les étagères & la peine de faire reluire les uftensiles de cuisine. Pas du tout : non-seulement je suis forcée de tout faire dans la maison, mais chaque fois qu'il s'agit d'acquitter une note, c'eft ma pauvre argent qui danse.

Franchement, c'eft là un droit d'aînesse dont nous nous débarrasserions volontiers.

Si Ésaû a cédé le sien pour un plat de lentilles, je comprends que nous échangions le nôtre contre un plat de haricots blancs : que dis^je? contre une écuelle de fèves de marais. La terrible & fatigante besogne à laquelle nous sommes soumis depuis si longtemps déjà doit faire trembler toutes les allés aînées du monde connu. Je suppose qu'une demoiselle de bonne famille refuse de balayer le salon & de nettoyer au tripoli les croisées de l'appartement, sa mère aurait jusqu'à un certain point le droit de lui dire :

^ — Tu es vraiment bien désagréable : vois la France, qui eft la fille aînée de l'Église, comme tu es la mienne. Il n'y a rien qu'elle ne fasse pour contenter sa petite maman.

Elle eft allée à Rome une première fois; elle va probablement y retourner une seconde, puis une troisième^ une quatrième & ainsi de suite, jusqu'à ce que TÉglise la prie d'aller ailleurs. Et devant ce grand exemple tu refuserais de balayer le salon !

La demoiselle récalcitrante pourrait répondre^ il eft vrai^ que cette formule, « fille aînée de l'Église, » eft de pure convention, puisqu'à sa connaissance l'Eglise n'a jamais eu d*en fants. Elle aurait même le droit d'ajouter que c'eft là un de ces .mots comme la diplomatie aime à en produire de temps en temps, qui sont creux, séduisants & parfaitement inexplicables. Cette dernière qualité eft même la plus précieuse des trois, car, .s'ils étaient explicables, il faudrait les expliquer, & le jour où on les expliquerait il deviendrait encore plus difficile de les comprendre.

Je me demande maintenant ce que nous penserions si, par exemple, la Belgique, l'Espagne, ou même la principauté de Monaco venaient déclarer qu'elles sont plus filles aînées de l'Eglise que la France, & si elles

défiaient cette dernière puissance de produire son état civil; Bien que la recherche de la maternité ne soit pas interdite, j*avoue, quant à moi, que je serais bien embarrassé de fournir cette preuve. Car enfin, on m'assure que je suis fils aîné de l'Église : je veux bien le croire; mais que le roi Théodoros meure à l'inftant si je sais à quelle mairie eft déposé Pa£le où se trouve consignée cette vérité.

Mais il n'y a pas à revenir sur les phrases toutes faites^ une fois qu'elles sont adoptées. Si quelqu'un soutenait publiquement que la France n'eft pas la fille aînée de TÉglise, tout le monde attendrait que la terre s'entrouvrît pour engloutir ce témçraire, & c'eft à qui s'écrierait :

— A quoi pense donc la terre? elle ne s'entr'ouvre pas.

Je n'oublierai jamais la flupéfa£lion qu'un Anglais a un jour jetée dans un compartiment de chemin de fer oîi je me trouvais, en nous racontant que nous nous trompions complètement sur Hudson Lowe, & que c'eft lui qui a été conftamment persécuté par Napoléon.

Chaque fois que le gouverneur de Sainte- Hélène venait annoncer à son illuftre prisonnier que la soupe était sur la table, celui-ci le menaçait du tribunal de la, poflérité. Napoléofi, continuait l'Anglais, se levait le matin à quatre heures, & après avoir prié un de ses fidèles serviteurs <]u'on allât lui chercher son geôlier, il lui annpnçait que ce jour-là il désirait mettre les bottes qu!il portait à Marengo.

— Mais, lui répondait sir Hudson Lowe, j'ignore absolument ce qu'elles sont devenues, & malgré tout mon désir de vous être agréable, je ne peux cependant pas envoyer à deux mille cinq cents lieues chercher les bottes en queftion.

— Je n'insifte pas, disait le prisonnier, mais soyez tranquille, demain vous aurez votre petite affaire dans le Mémorial que je suis en train de di£ler à Las Cases.

Du refte, messieurs, continuait l'Anglais, je vous fais juge : jamais mon compatriote n'a écrit une ligne diffamatoire contre son prisonnier, qui a passé sa captivité à signaler

son gardien comme un malfaiteur de la plus dangereuse espèce. Celui des deux qui a nui à la réputation de Tautre, c*eft évidemment Napoléon. Quant à sir Hudson Lowe, loin d'avoir été, comme vous persiflez à le croire, le bourreau du vainqueur d*Aufterlitz, il n'a pas cessé une minute d'en être la vidime.

N'y a-t-il pas là, je le demande au le£leur, de quoi être retourné comme un gant dans ses conviftions les plus chères? On sent que rien ne tient plus, & que tout efl à défaire dans Tensemble comme dans les plus petits détails. Ainsi, ce n'eft pas sans un découragement voisin du désespoir, qUe.j'ai suivi ces jours-ci le procès de cette malheureuse demoiselle, qui, depuis i833, réclame des terrains situés devant le mont Sàînt-Michel, & que le Domaine retenait avec d'autant plus d^énergîe qu'ils ne lui appartenaient pas.

Tant que cette infortunée a été jeune, & conséquemment en état de Jouir de sa fortune, elle eft reflée dans une noire misère. Aujourd'hui que la voilà vieille & incapable de profiter de son bonheur, les tribunaux décident

qu*elle avait été injuftement dépossédée par ' le Domaine, ce monsieur sans gène qui prend tout ce qui lui tombe sous la main. Ceftlà encore une des merveilles die notre organisation sociale. Pour peu que vous ayez des droits jBur un bout de terrain de la conte^ nance d'un pot de fleurs, au moment oii vous venez en prendre possession, vous vous trour vez obligé, comme l'homme masqué, de lutter contre quatre ou cinq prétendants dont vous ne soupçonniez pas même Texiftence. Des gens vêtus de noir vous annoncent que le Do-^ maine revendique le coin nord de votre terrain. En revanche, le Fisc met opposition sur le coin sud.

— Mais, dites -vous, très-surpris de cette concurrence, puisque- le. Domaine m'a déjà réclamé le coin nord.

— Le Fisc & le Domaine soiTt deux pouvoirs entièrement séparés, vous répondent les gens vêtus de noir. Ceft comme si vous les compariez tous les deux à la Couronne, qui en diffère essentiellement, & qui s'apprête à vous demander également un troisième coin

qui, si nos informations sont , exafles, lui appartiendrait depuis Hugues Capet.

— Ah ! vraiment, la Couronne n'a aucun rapport avec le Fisc & le Domaine ?

— Pas plus que l'État, auquel revient, diton^ le quatrième coin, n*a de rapport avec la Couronne.

Si un terrain de forme carrée pouvait avoir un cinquième coin, je suis convaincu qu'un cinquième^ pouvoir se présenterait pour se l'annexer. Il ne se l'annexe pas toujours^mais avant d'avoir successivement triomphé de vos quatre adversaires, vous avez vu, peu à peu, vos dents tomber^ vos cheveux blanchir & votre colonne vertébrale se voûter comme;; un tunnel. Vous vous êtes présenté au tribunal avec une canne à pomme d'or, vous y rentrez avec des béquilles^ Quelquefois vous êtes à Bicétre, se6lion des bons pauvres, quand on vient vous annoncer que toutes les juridiâions ayant été épuisées^ enfin le pot de fleurs eft à vous. L'émotion eft alors tellement forte que vous mourez d'apoplexie dans la nuit.

Il eft vrai qu'après avoir vécu à peu près sans manger pendant une quaraataine d'années, vous vous trouvez subitement à la tête * d'une fortune qui vous permet de vous faire embaumer par Gannal, ce cuisinier célèbre entre tous dans Fart d'accommoder les reftes.

ai oûobre 1867.

Je lis partout depuis deux jours que la parole eft aux événements. Moi, qui ne puis avoir la prétention d'être un événement, je devrais donc me taire, mais je ne puis résifter au besoin dem'extasier un peu sur l'effroyable influence que les femmes ont prise, dans ces dernières années, sur les natures appauvries dont se compose maintenant notre sexe.

Ainsi^ tandis que les incidents les plus dramatiques passionnaient l'Europe en éveil; tandis que le Mexique inventait des volcans pour avoir une occasion de danser dessus, & que

l'Italie écrivait au maire d'Avignon de faire remettre du papier au palais des papes, une simple comédienne du théâtre de Vienne trouvait moyen de se faire épouser par l'archiduc Henri, propre cousin de S. M. Pempereùr d'Autriche^ roi de Hongrie^ duc d'Oftrogothie & autres lieux.

C'eft même de la part du jeune archiduc ^une façon originale de chercher des consolations à la mort récente de son parent, fusillé, comme on sait, dans des circonftances mémorables. Ce mariage égrillard me rappelle la conduite de cet homme déjà d'un certain âge, qui, tous les soirs de bal, allait à Mabille, danser le pas du radis noir, & exécuter toutes les voltiges chorégraphiques patronnées par le grand Chîcard. Tout en se livrant à son cours de dislocation, il criait à la foule qui faisait cercle : '

— Ce que j'en fais, ce n'efl pas pour mon plaisir. J'ai perdu ma femme la semaine dernière, & j'en ai conçu un tel désespoir, que, de l'avis de tous les médecins, je n'y résisterais pas quinze jours si je ne me donnais pas

Lei Signes du Temps 279

de violentes diftraflions. Je saute comme un cabri, mais c'efl pour oublier ; je fais la roue devant l'orcheftre, mais c*e(l afin d'éloigner une image qui m'obsède.

Je ne dis pas que le jeune Henri irait, pour oublier la mort de Maximilien son parent, jusqu'à figurer dans le quadrille de Clodoche, mais il me semble entendre mademoiselle Hoffmann (c'efl: le nom^ d'ailleurs juflifié, de l'héroïne de ce conte fantaflique] tenir ce lan* gage à son archiduc ordinaire :

— Si tu te laisses aller à tes idées noires, tu es perdu. Epouse-moi, je te raconterai de pe« tites hiftoires de coulisses qui te feront bien rire^ & de temps en temps nous jouerons ensemble des pièces à deux personnages comme Litschen et Fritchen ou Passé minuit. C'efl toi qui feras le rôle d'Arnal.

Il efl vrai que pour amortir le coup funefle porté par cette mésalliance à Tariflocratie viennoise, la jeune figurante^ qui n'était que princesse de la rampe^ a été nommée préalablement comtesse de quelque chose> je ne sais pas bien de quoi, ni elle non plus probable-

28o Les Signes du Temps,

ment. C'eft absolument comme si un monsieur disait à une demoiselle qu'il reifcontrerait sur les boulevards :

— Je t'épouse; mais comme tu es une coureuse émérite, je vais d'abord te faire nommer honnête femme par un décret qui paraîtra demain au Moniteur.

Quelque étrange que soit le speélacle d'un prince du sang prenant pour épouse légitime une jeunesse dont la profession efl: de venir annoncer à la fin des aâes' que le dîner efl servi, je ne m'en affligerais pas autrement, ôi je ne voyais^ dans la fréquence de ces unions mal assorties, les symptômes d^un accroissement fatal de la puissance féminine. Ceux que je plains dans ceci, ce ne sont ni les archiducs qui épousent des aârices^ ni les a£lrices qui épousent des archiducs^ mais bien les peuples qu'archiducs & aftrices peuvent être appelés un jour à gouverner.

Supposons, en effet, <jue des circonftances, dont le secret échappe à la clairvoyance humaine, fassent du fiancé de mademoiselle Hoffmann l'héritier présomptif de l'empire d'Au-

triche : voilà son épouse impératrice. Il efl clair qu'une gaillarde assez forte pour amener un prince du sang à un mariage sérieux prendra sans conteAation la diredion des affaires de l'Etat. Vous voyez d'ici ce qui se passerait alors. Elle se lèverait le matin en se disant :

— Il y a à mon théâtre un ténor de beaucoup de talent : si je le choisissais pour notre premier miniftre?

Aux hommes d'État les plus diftingués du pays. elle préférerait son ancien souffleur & le chef des machiniftes. Et après avoir choisi dans le corps de Uàllet ses principales dames d'honneur^ elle finirait par faire voter par les Chambres des lois sur le maquillage. Tel efl: l'avenir réservé aux nations chez qui le sceptre tombe, non pas en quenouille, la quenouille étant un inftrument de travail & d'induftrie, mais en crinoline & en fausses nattes. Les femmes, ne l'oublions pas, ,sont peut-être créées pour tenir les rênes d^un huit-ressoris, mais malheur aux pépies chez. qui elles tiennent les rênes du gouvernement! Elles ne

tardent pas à considérer le char de PÉtat comme un panier à salade^ & on n'ignore pas que les femmes ont la manie de conduire elles-mêmes.

Eloignons énergiquement cette idée qui tendrait à convertir un grand royaume en théâtre des Bouffes politiques, quoique la mort du fameux aigle, dont auquel la plume a signé le traité de Paris^ nous ait rappelé que tout ici-bas efl cabotinage & mise en scène.

On rougit involontairement pour son pays, quand on songe que les journaux étaient alors pleins de cette plume & de cet aigle, & que quelques-uns ont même raffonté que le noble volatile s'était prêté à l'opération avec une bonne grâce qui témoignait à quel point il avait consciencedu rôle importantqu'il jouait dans l'affaire. C'eft à croire qu'on n'ensanglante l'Europe à intervalles réguliers, qu'on n*invente des canons portatifs & des torpilles ^ouS-marines, qu'afin d'avoir un jour l'occasion de signer avec une plume d'aigle des traités qui.ne seraient pas plus respedlés, du rede, s'ils étaient signés avec une plume d*oie.

Franchement^ si c'eft dans le but de frapper les populations de respect qu'on a recours à ces procédés de cirque olympique^ les peuples sont bien méprisables & se laissent frapper pour trop peu de chose. L'aigle eil du refte un animal féroce^ qui se nourrit de chair humaine, dévore les faibles & respeâe les forts. Ceft probablement ce qui Ta fait nommer le roi des oiseaux par les ornithologues. S'il s'était nourri^le millet ou de blé de Turquie, qu'il n'eût pas mangé ses confrères, & qu'au lieu de leur faire la chasse il eût protégé les perdrix, les naturaliftes Tauraient appelé le roi des imbéciles.

Aujourd'hui que cette phrase de convention (du i5 septembre) : « La parole eft aux événements, » eft plus en honneur que jamais, que doit-on conclure de la mort de cet aigle aujourd'hui remplacé par un autre qui pré-* tera sa plume avec la même docilité pour la signature d'un second traité, lequel dira peutêtre tout le contraire de ce qu'arait décidé le premier. Le moment eft aux interprétations.

Ceft aux journaux qui nous ont annoncé

284 L£S Signes du Temps

qu'ils ne se sentaient pas de joie d*avoir contribué à signer le traité de Paris, à npus apprendre pourquoi il eft mort. Moi, je crois qu'il a succombé à un morceau de filet de bœuf qui lui eft refté dans Tœsophage; mais cette vulgaire explication ne peut pas satisfaire nos prophètes^ qui fourrent la Providence dans toutes leurs mayonnaises.

Il faut avouer d'ailleurs que la mort de Taigle du Jardin-des- Plantes, coïncidant avec la deftructiondes chaises du boulevard, donne beau jeu à Mathieu Laënsberg^ On prétend qu'à toutes les époques^ aux approches des grands cataclysmes^ les chaises ont été trouvées sur la voie publique brisées par une main inconnue. La veille des éclipses^ notamment^ on a conftaté à plusieurs reprises des pluies de bâtons de chaises. Une chansonnette célèbre, ironiquement intitulée la Maison tranquille j débute ainsi :

Ohé! les p'tits agneaux, Qu'cft-ce qui cass' les verres?

Je propose cette variante :

Ohé! les p'tits agneaux, Qu*efl-ce qui cass* les chaises?

m Et la chanson, au lieu de la Maison tratt" quille^ s'appellerait : le Calme effrayant.

14 o&obre 1867.

Savez-vous au jufte pourquoi la France prie en ce moment les navire^ d'endosser leurs cuirasses, polit ses canonnières, fourre des balles coniques dans les canons de ses fusils^ & pourquoi l'agence Havas nous expédie depuis trois jours les télégrammes suivants :

3 heures 10 minutes.

« Le général Dumont a, reçu l'ordre de s'embarquer. » '

3 heures 12 minutes r/2.

« Le général Dumont a reçu l'ordre de ne pas s'embarquer. » .

itHô Les Signes du Temps

3 heures i5 minutex.

« Le général Dumont a reçu l'ordre d'embarquer sa jambe droite, mais d'attendre d« nouvelles inflructions pour embarquer sa jambe gauche. »

Savez-vous aussi pourquoi les militaires en congé ont été gracieusement invités, sous peine d'être considérés comme déserteurs, à rejoindre leurs corps respeflifs? Non, vous ne le savez pas; eh bien! )e vais vous le dire : c'eft parce qu'on n'a pas joué assez souvent dans ces dernières années le Voyage de M. Perrichon, On se rappelle ou plutôt on ne se rappelle pas suffisamment que cette ingénieuse comédie repose sur cette intrigue : Un bourgeois, après avoir dans une excursion en' Suisse sauvé la vie à un jeune homme^ eft à son tour tiré d'une crevasse où il allait périr par un autre jeune homme, son compagnon de voyage'. Le premier sentiment du public eft que le bourgeois va donner non-seulement son amitié^ mais encore sa fille à son sau-

veur, qui Taime. Pas du tout. La sympathie de Perrichon se porte tout entière sur celui qu'il a sauvé. Il le dorlotte, il le promène, il voudrait le faire monter en épingle. En revanchej la vue de Pautre candidat l'exaspère, & plus celui-ci remet sous ses yeux le service qu'illui a rendu, plus Perrichon le prend en grippe. Il finit même par déclarer qu'il ne lui sait aucun gré de son sauvetage, attendu qu*il a la conviflion que si lui, Perrichon , eft tombé dans un trou, c'eft que l'autre l'y a poussé pbur avoir un prétexte de l'en retirer & s'en faire plus tard un mérite.

L'Italie, c'eft Perrichon^ & nous représentons le jeune homme qui arrache ft la crevasse ce bourgeois récalcitrant. Si nous avions pfls la peine d'étudier le cœur humain au lieu de rédiger des protocoles & d'aller à Vincennes faire la petite guerre qui eft presque aussi inutile que la grande^ nous aurions compris plus tôt qu'à force de répéter à l'Italie que nous l'avions tirée du néant, nos bienfaits finiraient par lui tourner sur le cœur. Je suppose^ ce qui après tout peut parfaitement

arriver, que je sois un jour invité à aller danser à Compiègne, & que, n'ayant pas de culotte courte, je me voie obligé d'en emprunter une à un de mes amis. Rien ne me serait pénible comme d'entendre cet ami me dire tout haut à la figure la plus intéressante d'un quadrille :

— Tu sais, ne mets pas trop les mains sur tes genoux, tu vas faire des taches de graisse à la culotte que je t'ai prêtée si obligeamment.

Si, sous prétexte que vous avez accepté cent sous un jour de dîner problématique, le monsieur qui vous les a offerts fondait des journaux quotidiens pour vous le- rappeler dans les éditions du matin & dans celles du soir, votre aversion pour cet homme généreux, mais insupportable, afFefterait bientôt tous les caradères de Tépilepsie. Nous avons rendu à l'Italie tous les services imaginables; mais, nom d'un tonnerre I Tavons-nous assez raconté à nos voisins! Autrefois, quand on .parlait de cette contrée fertile, on conflatait qu'elle avait la forme d'une botte; au-

Les Signes du Temps 28g

jourd'huî , on déclare qu'elle nous doit tout.

Italie, — presqu'île qui nous doit tout, diront les géographies de l'année prochaine.

La première fois que nous avons avancé cette proposition, l'Italie a repété avec une grande bonhomie :

— C'eft vrai^ nous leur devons tout.

La seconde fois, elle a encore reconnu sa dette; à la dixième fois^ elle a commencé à nous trouver monotones, & à la huit mille cinq cent soixante-seizième fois, eUe a fait comme M. Berrichon, elle nous a pris en grippe & a offert sa fille à un autre.

Ce que j'ai, quant à moi^ le plus sincèrement admiré dans les évolutions de ces derniers joursj c'eft cette exclamation poussée par Viftor-Emmanuel & répercutée par tous les journaux « qu'il y perdrait sa couronne. » Ce cri du cœur eft la plus naïve des révélations. Le roi d'Italie ne pouvait avouer avec plus d'abandon que, s'il tient à Rome capitale plutôt qu'à Rome sous-préfe£lure, c'eft surtout parce que la place lui paraît bonne & les appointements suffisants. Rien, en effet, n'eft

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plus secondaire que cette queilion. S'il perd sa couronne, eh bien 1 il n'en aura plus. L'important eft de savoir si le peuple italien sera plus heureux avec Rome que sans Rome : mais où eft la nécessité que Victor-Emmanuel ait une couronne ?

Le roi d'Italie s'imagine probablement que les peuples s'abordent dans les rues en se disant, avec tous les signes de la joie la plus vive :

— Quel bonhe\|r ! Vidor-Emmanuel a une couronne.

C'eft là une erreur foncière ; mais , Dieu merci ! nous n'en sommes pas à une erreur près. Nous h'avons même qu'à choisir dans la colleâion. Ainsi^ je lis cette phrase dans le texte du jugement qui vient de condamner P Epoque pour publication de fausses nouvelles :

« Attendu que ces nouvelles ont été officiellement démenties par un Communiqué adressé au journal PÉpoque^ & qui a été inséré dans se» colonnes ;

« qu'elles sont donc fausses. »

Les Signes du Temps agi

Ce petit paragraphe n^a Pair de rien^ cependant il établit que le rédaâeur d'un Communiqué eft un être infaillible dans Tordre adminîftratif, comme le pape dans l'ordre spirituel. Il résulte de cette infaillibilitéj conftatée par le tribunal, quelles lois, ordonnances & décrets peuvent être tous remplacés par des Communiqués^ attendu que les lois demandent souvent des modiâcations, tandis que le Communiqué^ ne pouvant pas se tromper^ simplifierait remarquablement le mécanisme judiciaire.

Outre que la Cour d'appel &la Cour de cassation se trouveraient supprimées, les témoins qu'on eft obligé de faire venir quelquefois de si loin pour déposer dans les affaires criminelles n'auraient plus aucuae raisofi d'être. On enverrait à l'accusé la petite note suivanl;e :

<c Vous prétendez que vous étiez à fiougivalle jour du crime qui s'eft commis à Marseille. L'adminiftration ne peut laisser passer de pareilles assertions sans y répondre.

Elle déclare donc que non-seulement vous étiez à Marseille^ mais que vous êtes condamné à mort^ & que vous serez exécuté lundi prochain. »

(Communiqué.)

On ne saura jamais jusqu'oti pourrait nous mener la théorie émise dans la condamnation contre le journal PÉpoque. Un jour, dans la vallée de Josaphat, quand nous nous retrouverons tous à la barre du même tribunal, nous serions donc jugés non pas sur nos faits & gefles'^ mais sur les communiqués que nous aurons encourus de notre vivant. L'hiftoire elle-même ne nous appartient plus. S'il prend fantaisie à un communiqué de nous faire savoir que Napoléon I" eft mort fusillé par le duc d'Enghien , sommes-nous tenus d'accepter cette assertion sans avoir le droit d'aller aux preuves?

Le communiqué doit-il remplacer désorr mais l'Evangile & les trois vertus théologales? Je ne m'y oppose pas, mais on a toujours prétendu que la foi transportait les monta -

gnes. Avant de croire à la toute-puissance du communiqué, j'aurais voulu lui voir au moins transporter deux ou trois petites collines.

Novembre 1867.

Tout gouvernement, en entrant en fonctions, devrait être tenu de dresser le programme des cris qui pourront être proférés sous son adminiflration. Que répondriez- vous à un homme qui vous ferait la déclaration suivante :

— En 1859, sur la place de PH6tel-de- Ville, j^ai reçu dé3 poignées de mains de plusieurs officiers de paix, qui criaient en même temps que moi : Vive P Italie! En 1867, sur la mémfe place de l'Hôtel-de- Ville, j'ai été arrêté par les mêmes officiers de paix, pour avoir poussé le même cri de : Vive PItalie!

En faisant rédiger comme je le propose un

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menu par nos cuisiniers politiques les plus diftingués^ nous ne serions pas exposés à ces malentendus. On ne se joindrait jamais à une manifeftation sans avoir dans sa poche la carte du jour^ que chacun consulterait avant d'ouvrir la bouche.

En effet, nos principes sont tellement arrêtés que ce qui était séditieux hier ne l'eft ' plus aujourd'hui^ & ce qui ne l'eft pas ce soir le sera demain matin. Outre que chacun pourrait crier à la carte ou à prix fixe, les enquêtes toujours si embrouillées sur les délits de ce genre, se trouveraient singulièrement simplifiées. D'autre part, les jeunes gens décidés à crier sauraient à quoi ils s'exposent. Ils se diraient :

— Le plat du jour était : « Vive Belmon- ,tetl » & j'ai crié : « Vive Garibaldil » Ileft évident que je me suis mis en contravention, attendu que ces deux hommes diffèrent essentiellement l'un de l'autre.

Si tous les cris étaient indiftinftement interdits sur la voie publique, je m'inclinerais devant la loi comme un simple roseau, mais

certaines exclamations étant non-seulèment permises^ mais même fortement encouragées, j'ai bien le droit de demander qu'on établisse au moins une censure qui donnerait des consultations sur la conduite à tenir dans les rassemblements»

— J'ai l'intention j dirait quelqu'un, de crier : vive l'Allemagne ! dans un cimetière > croyez-vous que je puisse sans danger me passer cette fantaisie ? »

— Pas maintenant, répondrait la commission d'examen après s'être consultée. Dans quelques mois peut-^tre, mais pas mainate* nant. En revanche si vous voulez remplacer votre : vive l'Allemagne ! par : vive l'Emprunt de la paix! nous n'y voyons aucun inconvénient.

Le plus simple serait alors d'aller trouver le direéteur de la prison de Mazas & de lui tenir ce langage :

— Monsieur, j'ai l'intention de pousser aujourd'hui, à la hauteur du Gymnase^ un cri coupé par la censure. On m'arrêtera, & Comme les agents s'imaginent qu'on leur a

résilié quand on ne les remercie pas avec eflusidn de vous avoir mis la main sur le collet, il eft probable que j'en aurai au moins pour mes quinze jours. Recevez-moi tout de suite. Vous m'épargnerez ainsi quelques coups de poing, outre une promenade malsaine par ces temps humides, & vous me relâcherez dans cinq jpurs^ comme on l'a fait pour les autres prévenus reconnus innocents.

Carmen France^ quand on eft coupable de cris séditieux, on fait quinze jours de prison, & on en fait cinq quand on ne l'eft pas. J'ai toujours pensé que si le contraire avait lieu & si les innocents reftaient en prison plus longtemps que les coupables^ l'effet produit serait encore plus salutaire.

Tant qu'à côté du Code du cérémonial nous n'aurons pas le Code des tnanif épations pu^ bliques^ guide officiel des cris séditieux^ il faut s'attendre à ces quiproquos.Tous les procès de ce genre se résumeront à ceci : /

— Vous/ivez proféré des acclamations défendues. . ' • — Je croyais qu'elles étaient permises.

Je sais bien en effet en quoi uile femme honnête diffère d'une femme qui ne l'eft pas^ & si j'aperçois la nuit Un individu forçant la serrure d'une boutique, je vois tout de suite que cet homme n'eft pas doué d*in(linâs excessivement délicats. Mais je défie le plus roué de nos jurisconsultes de définir au jufle les cara6lères dillinflifs qui font qu'un cri public ell plus condamnable qu'un autre.

Cette phrase que nous entendons journellement retentir sous nos fenêtres :

— Avez- vous des bouteilles cassées?

pourrait être grosse d'orages à un moment donné. Il y a pourtant un moyen de tout arranger^ auquel personne ne pense^ quoiqu'il soit de beaucoup le meilleur de tous» ce serait de laisser chacun pousser le cri qui lui convient. Mais il neigera encore bien longtemps sur la montagne^ & nous verrons se succéder bien des générations de sergents de ville avant qu'il vienne à un magiftrat français Tidée qu'un homme eft fait pour exprimes ses opinions à lui, '& non pour flatter celles des autres.

298 Les Signet du Temps

Au fond^ tout le inonde efl d'accord que rien n'eft honteux pour un homme comme de crier ivire Jacques ou Euftache, quand c'eft Joseph qu'il porte dans son cœur^ mais la morale politique eft le contraire des autres. M. Nisard^ qui a découven deux morales, eft aujourd'hui bien diftancé. Nous en possédons trois ou quatre. Le fait que citait dernièrement le Journal de Paris, feuille quotidienne rédigée par des écrivains d'un ta* lent aussi ferme que leur bon sens eft inattaquable, prouve surabondamment qu'en fait de morales, personne ne sait à quels chiffres nous nous arrêterons. En même temps, par exemple, que le Moniteur publiait les décrets suivants :

ft M. Magne eft nommé miniftre des finances en remplacement de M. Rouherdont la démission eft acceptée. »

Et

« M. Pinard eft nommé miniftre de l'inté-

rieur en remplacement de M. de la Valette dont la démission efl acceptée» »

Le jouri^al officiel étalait sous nos yeux surpris cet entrefilet :

a C'eft sur sa demande que M. Rouher a ' été relevé de ses fonélîons de miniftre des finances qu'il n'avait acceptées -que temporairement. »

Douce candeur! naïveté charmante ! Puisque M. Rouher a offert sa démission qui a été «acceptée, il efl bien évident qu'il a été remplacé sur sa demande. Ce n'efl donc pas sur leur demande qu'on accepte la démission des autres miniflres? Il efl impossible de livrer avec plus d'abandon le secret de la comédie. Il paraît que les fondlionnaires ont une façon à eux de se démettre. Un employé de confiance vient leur dire le matin :

— Monsieur le miniflre, une chose que vous ne savez peut-être pas, c'efl que vous venez de donner votre démission.

3oo Les Signes du Temps

— Ah I bah I j'ignorais en effet cette circonftance de ma vie.

— Ceft pourtant la vérité pure. Vous avez donné votre démission hier soir, & elle a été acceptée ce matin.

Un homme qui ne saurait ni lire ni écrire, & à qui on viendrait apprendre qu'il a une pièce en cinq afles reçue au Théâtre -Français, ne serait pas plus surpris que ne devrait l'être un miniflre à qui on annoncerait que sa démission a été acceptée sur sa demande.

Mais, à une époque affeélée, comme la nôtre, d'une paralysie du sens moral, cette note, qui eft, en réalité la plus cruelle des avanies, eft considérée comme une réclame. Le Môniteuvy en eflet, ne pouvait dire plus clairement au public :

«^ — Nous vous annonçons de temps en temps que des miniftres ont donné leur démission. Mais quoique nous n'ayons aucune raison de vous croire bien forts, nous ne vous supposons cependant pas assez bétes pour

Les Signes du Temps 3oi

admettre qu'un Français né ambitieux, qui se voit traité d'Excellence par ses visiteurs, qui porte aux banquets de l'Hôtel-de-Ville des habits ruisselant d'or & de décorations^ & qui plonge Jusqu'au coude dans les mystères du budgetj va de gaieté de cœur sortir de ce rêve d'opium pour rentrer dans la vie privée ou même dans le conseil de ce nom.

Vous savez très-bien qu'en termes diplomatiques donner sa démission signifie recevoir ses huit jours. Mais comme nous tenions à ce qu'on n'ignorât pas que M. Rouher avait lâché volontairement le portefeuille des finances, nous avons écrit que, non-seulement il donnait sa démission, mais que, par hasard & pour cette fois seulement, il la donnait sur sa demande.

« Cette phrase n'a aucun sens, nous en convenons volontiers, mais nousavons mieux aimé violer audacieusement toutes les lois de la rhétorique française, que de laisser la moindre ambiguïté dans l'esprit du lefteur. »

Du moment que le Moniteur entrait dans

3oi Lez Signes du Temps

là voie des révélations, la note relative à M. Rouber devait être suivie d'une autre ^ ainsi conçue :

« M. de la Valette n'a pas donné sa démission^ mais elle eft acceptée toqt d^ même.»

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