‹ Les signes du tempsChapitre 110 sur 148 · I LES RÉCRÉATIONS INSTRUCTIVES · texte numérisé non relu

I LES RÉCRÉATIONS INSTRUCTIVES

les divers produits que l'industrie agricole ou manufacturière tire de la gent ovine : des objets en corne , des savons, des bougies, des cordes d'instruments, de l'ammoniaque, des magasins d'étotïes, des fabriques de peau et des fdatures; rien n'y manque , par même l'agneau pascal des Israélites. Le tableau de la vache réunit de même tout ce qui concerne l'espèce bovine. Celui de la soie nous fait assister à toutes les transfigurations de ces fils précieux , depuis le cocon grossier qui s'étale sur la claie d'une magnanerie , jusqu'au chapeau de satin ou au crêpe de Chine, objets de tant de convoitises... Il y a aussi le tableau des moyens de transport, celui des cinq sens, celui de l'argile, celui des animaux nuisibles, et bien d'autres encore, tous plus ingénieux les uns que les autres. En vérité, M. Delbruck a découvert là une charmante manière de faire entrer dans la tète de nos enfants les notions les plus usuelles de la vie. Et pourtant, quels que soient l'intérêt et l'utilité pratique de ces Récréations instructives , j'ai sous les yeux un livre que j'aime mieux encore, bien qu'on n'y trouve ni la manière de faire le verre ni celle de fabriquer des poteries ; en revanche, on y recueille des leçons morales exprimées avec un rare bonheur; et, si l'auteur n'apprend point à distinguer les animaux nuisibles des animaux inotfensifs , il enseigne à fuir la

paresse, le mensonge, l'égoïsme, la gourmandise, la vanité, tous ces vilains défauts qui font sentinelle auprès du berceau de nos chers petits enfants, afin de s'en emparer bien vite dès leurs premiers pas dans la vie. Vraiment, cette Comédie enfantine de M. Louis Ratisbonne est un de ces livres précieux que le père de famille rencontre trop rarement sur son chemin et qu'il doit accueillir, quand l'occasion s'en présente, avec reconnaissance et cordialité, comme on accueille un homme d'expérience qui vient partager avec vous la grande tâche de l'éducation domestique. Pour mon compte, il y a bien longtemps que je bouquinais à tous les étalages des libraires pour découvrir un livre, un vrai livre d'enfants, c'est-àdire une œuvre vivante et spontanée, conçue avec l'âme, écrite avec le cœur. Hélas ! j'avais beau fureter et feuilleter dans tous ces ouvrages de pacotille et de commande , je ne trouvais que niaiseries et platitudes, sécheresse et dégoût; nul parfum, nul rayon, nul sourire, nulle larme ! pas une page sortie d'un cœur vraiment paternel ! Aussi , quand je suis tombé sur la Comédie de M. Ratisbonne, quand j'ai essayé sur un auditoire en jaquette l'amorce des petites scènes qui la composent, quand j'ai vu pendant ma lecture les regards attentifs et charmés, les visages émus et ravis de mon jeune aréopage, j'ai fait comme Archimède, j'ai crié : Eurêka !

LA COMÉDIK ENFANTI.NK. 299

Dans cette Comédie, il y a en effet des pages qui sont de nature à intéresser toute la bande enfantine, depuis le tout petit qui s'aide du doigt pour lire jusqu'à la pensionnaire qui suit le catéchisme de persévérance. Écoutez cette leçon qu'attrape en passant le petit Pierre :

« Oh 1 le beau diamant et la vilaine pierre !

— Non. c'est un diamant de même et fort joli ; Mais l'un est brut encor, l'autre est déjà poli.

— Je veu\ être poli, » répondit Petit-Pierre.

Et cette autre à l'adresse de la petite Emma, une coquette de dix ans qui veut toujours qu'on la regarde :

Il Regarde-moi, maman, comme je saule vite! » Disait Emma. » C'est bien, je vois; mais, ma petite. Je ne puis m'ébahir à chacun de tes pas.

— Manum, tu ne regardes pas!

J'ai fait au moins vingt tours de corde à la minute ! •> Au vingt-unième tour, Emma lit la culbuh? Et tomba rudement sur... vous devinez (luoi ! Il ne faut pas toujours crier : « Regardez-moi ! »

Mais la Comédie ne se borne pas à flageller les défauts , elle met en relief les qualités , elle les exalte et les encourage :

Un jour Paul, en courant, donna contre une pierre. Il était maladroit, mais il fut courageux; Et, sans pousser un cri, recommença les jeux, Pour ne pas effrajer sa mère.

11 avait une bosse au front, mais il riait. Disant : « Je n'ai pas mal ! « à sa sœur qui criait. Son père dit : « Bravo ! cette bosse à ton âge Ne t'enlaidira pas : c'est celle du courage ! »

Ailleurs elle donne quelque sage conseil, comme dans cette pièce intitulée le Tuteur :

« Délivre-moi , disait une rose trémière

A sa petite jardinière,

De cette perche auprès de moi , Qui me gêne et me nuit, qui m'étoutîe et me blesse ! — Je te l'ai mise exprès pour garder ta faiblesse.

— Me garder, vraiment ! et de quoi ?

Je me tiens toute seule en parfait équilibre ;

Je suis grande et veux être libre ! »

La jardinière enleva le tuteur.

Arrive un coup de vent, il emporte la fleur.

Songez-y, mes enfants, s'il vous prenait envie D'échapper à la main qui fait votre soutien, C'est un très-grand malheur pour l'enfant, en la vie, Que de n'être tenu par rien.

Parfois enfin, comme dans le Pater, la poëte se contente de rimer quelque joli mot échappé à un de ses enfants :

(i On ne s'arrête pas en disant sa prière ; Voyons ! ne reste pas cette (ois en arrière ! Ilecouunence avec moi le Pater, et dis bien : Donne-nous !

— Donne-nous...

— Le pain quotidien.

— Le pain...

— Eh bien ! cncor ! pourquoi donc cette pause Lt pounpioi marmotter tout bas

De ces mois (jue je n'entends pas '.

— Chère maman, voici la chose :

Je priais le bon Dieu, car le pain c'est bien sec. De nous donner toujours un peu de beurre avec. «

LES BIBLIOTHÈQUES DE l'ENFANCE. 301 ,

Je n'en finirais pas si je voulais citer tous les traits naïfs , délicats , charmants , tous les mots tins et spirituels, toutes les scènes naturellement et sûrement observées qui éclatent , pour ainsi dire , à chaque page de la Comédie enfantine. On voit que l'auteur a dû l'écrire en obéissant sans effort aux plus douces inspirations du foyer. On ne cherche pas un pareil livre, en effet, on le trouve. Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux, c'est peu d'être poëte, il faut être père; c'est peu d'avoir commerce avec les Muses, il faut vivre avec les enfants, il faut matin et soir pouvoir presser sur son cœur quelques-uns de ces anges, « anges visibles, » que Dieu nous donne pour nous faire pressentir les joies ineffables de son paradis.

Je dois ajouter que ce volume, qui est orné d'images d'un goût sobre et pur, d'une naïveté charmante, est, de plus, accompagné d'une préface dans laquelle l'éditeur, M. Hetzel, apprécie en fort bons termes la littérature enfantine. Il y déplore la stérilité des ouvrages français qui méritent de rester chers à la jeunesse et à l'enfance. Qui, en effet, n'a mille fois gémi, en parcourant les rayons de la bibliothèque du premier âge, d'y voir figurer tant de médiocrités, tant d'inepties, tant de platitudes, et si peu de livres vraiment utiles, vraiment inspirés? Quand on a nommé Perrault, dont la morale est pourtant si relâ-

302 LliS SIGNES DU TEMPS.

chée , pour ne rien dire de plus; madame d'Aulnoy, Berquin, madame Le Prince de Beaumont, l'auteur dnIlobi7ison Suisse, celui de la Fée aux Miettes, et de nos jours, les ouvrages si attachants et si justement populaires de mademoiselle Julie Gouraud et de madame la comtesse de Ségur, on a pour ainsi dire passé en revue toutes les œuvres dont les écrivains français ont enrichi la littérature enfantine.

Assurément une semblable stérilité ne provient point du défaut d'imagination ou d'esprit; bien au contraire , les écrivains de l'enfance et de la jeunesse ont souvent, chez nous, de l'esprit à en revendre, et leur imagination est armée d'aiguilles qui savent broder sur les plus simples canevas de fantastiques arabesques et de merveilleuses féeries. Que leur manque-t-il donc ? ce qui surabonde chez les littérateurs étrangers, en Angleterre et surtout en Allemagne, ce qui brille en chaque endroit de Rohinson, des histoires de miss Edgeworth, des contes du chanoine Schmidt, à chaque page des almanachs de Berlin ou de Leipsick, dans chaque trait des gravures de Ratisbonne ou de Dusseldorf : je veux dire le naturel et la naïveté.

lin nouveau livre de M. Jules Simon. — L'ouvrière. — Résultats de la révolution industrielle. — La manufacture et la famille. — 1,'ouvrière et l'ivrognerie. — Scène réaliste. — L'ouvrière en chambre. — Luxe et misère. — Conclusion de l'auteur. — L'ouvrière et la société chrétienne.

Voici un livre qui, par son sujet, ses actualités douloureuses, ses développements, par toutes les questions qu'il soulève, par les vues qu'il indique, ne pouvait échapper à une critique attentive à recueillir les SIGNES DU TEMi>s ; uu livre généreusement conçu, chaleureusement écrit, qui serait à bien des égards excellent et irréprochable si l'on pouvait, en pareille matière, s'en tenir au point de vue incomplet et restreint de la morale humaine, mais auquel il manque, hélas! une conception chrétienne pour constituer une œuvre utile et de véritable charité.

Ce livre a pour titre f Ouvrière et pour auteur M. Jules Simone

Page 1