‹ Les signes du tempsChapitre 111 sur 148 · Paris, 1861. i'*- éd. in-8 ; 2« éd. in · texte numérisé non relu

Paris, 1861. i'*- éd. in-8 ; 2« éd. in

11 est le fruit d'une enquête sérieuse. M. Jules Simon a consacré plus d'un an à visiter les principaux centres industriels, à parcourir les manufactures, à interroger les ouvriers et les fabric'ants, à rechercher les causes des innombrables misères qui affligent nos yeux, et il nous raconte, Tâme remplie d'une tristesse profonde, les impressions qu'il a ressenties, les souffrances qu'il a énumérées et pour ainsi dire touchées du doigt pendant le cours de sa longue et consciencieuse enquête. Quel récit! quel tableau navrant et douloureux ! Savez-vous à quoi ont abouti cette civilisation moderne, cette révolution industrielle et ce progrès si vantés? A accroître la misère matérielle et surtout la misère morale dans une incroyable proportion; à supprimer toute vie de famille pour la classe laborieuse, à supprimer la femme elle-même; car on ne saurait donner le nom de femme à celle qui, au lieu de vivre au foyer, d'une vie humble et cachée, entourée de la double auréole de l'épouse et de la mère, vit, comme le dit si bien M. Jules Simon, « sous la domination d'un contre-maître, au milieu de compagnes d'une moralité douteuse, en contact perpétuel avec des hommes, séparée de son mari et de ses enfants. » Voilà l'ouvrière telle que l'a faite l'industrie contemporaine ; ce n'est, répétons-le, ni une femme, ni une épouse, ni une mère, c'est une espèce de ma-

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chine à produire, l'équivalent du métier à tisser ou de la machine à coudre.

Levée à quatre heures, l'ouvrière part pour la fabrique ou l'atelier, presque toujours sans avoir pu donner un coup d'œil à son pauvre ménage. A-t-elle des enfants , elle les abandonne à une nourrice mal payée ou à une gardeuse qui les nourrit de quelques mauvaises soupes. Pendant le jour, ils vaguent au hasard dans des ruelles infectes, poursuivis par la faim et le froid. Le soir venu, la mère rentre harassée de fatigue dans une chambre vide; son foyer est éteint, elle n'a ni la force de préparer ses aliments, ni celle de raccommoder les vêtements en lambeaux de ses enfants et de son mari. Quant à ce dernier, il rentre avec dégoût dans une chambre malpropre et trop étroite, où l'attendent, comme le dit avec trop de vérité M. Jules Simon, «un repas mal préparé, des enfants à demi sauvages, une femme qui lui est devenue presque étrangère, puisqu'elle n'habite plus la maison et n'y rentre que pour prendre à la hâte un peu de repos entre deux journées de travail. » Qu'on s'étonne, après cela, s'il cède aux séductions du cabaret, aux grossièresjouissances de l'ivresse, et si chaque semaine les deux tiers de son salaire vont s'engouffrer dans la débauche !

La femme lutte d'abord contre les vices de son mari, elle leur oppose ses prières, ses larmes, ses

menaces. Bientôt elle se décourage et, le plus souvent, elle finit elle-même par se dégrader et par se plonger dans l'ivresse avec une sorte de frénétique désespoir. On sait qu'en Angleterre, où la vie de fabrique est plus ancienne et a déjà produit toutes ses tristes conséquences, l'ivrognerie des femmes est poussée à ses dernières limites ; les débits d'alcool reçoivent plus de femmes que d'hommes. Le gin est tellement mêlé au sang de certaines femmes, qu'on a vu des enfants refuser de prendre leur sein, si elles cessaient d'en boire. L'enquête de 1834 a révélé que des mères menaient avec elles de petits enfants au cabaret, et les battaient quand ils ne voulaient pas porter à leurs lèvres la liqueur empoisonnée. On en a vu frotter avec de l'eau-de-vie les lèvres de leurs nourrissons pour les dresser à l'ivrognerie! Eh bien , chose douloureuse ù redire, en France de pareilles habitudes se propagent dans les classes laborieuses; à Rouen l'ivrognerie commence à faire des ravages parmi les femmes. A Lille, elle n'a encore gagné qu'une femme sur deux hommes, mais tous les jours elle fait des progrès.

On devine aisément ce que deviennent, avec de telles habitudes et de telles mœurs, le foyer domestique, la famille, l'éducation des enfants.

Un observateur qui a passé sa vie au milieu des ouvriers a été témoin d'une scène fort caractéristi-

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