‹ Les signes du tempsChapitre 125 sur 148 · UNE ABSINTHEUSE DE DIX ANS · texte numérisé non relu

UNE ABSINTHEUSE DE DIX ANS

0 Allons, mignonne, bois, cela te donnera des for- « ces et des couleurs. »

« L'enfant résista d'abord; mais, vaincue par le ton d'autorité que prit son père, elle trempa ses lèvres dans le verre, et se rejeta presque aussitôt en arrière, montrant une vive répugnance pour le breuvage qui lui était imposé.

« Comme vous le pensez bien, les amis d'Aubin se mirent à rire aux éclats et trouvèrent drôle de répéter l'un après l'autre la triste plaisanterie du père. C'était à chaque instant des : « Viens ici, Ma- « ria, et bois, cela te fera grandir. — Allons, Maria, (I encore un petit coup pour rire, tu m'en diras des « nouvelles demain. — Regarde un peu, Aubin, « comme elle boit, la gaillarde, en voilà une qui « fessera bien son vin, etc., etc. »

« Etourdie par ces libations, qui sans être excessives, étaient cependant trop copieuses eu égard à sa jeunesse et à la faiblesse de son tempérament, l'enfant finit par sortir de sa torpeur habituelle; elle s'anima, ses joues pâles se colorèrent, sa langue se délia, et elle étonna tout le monde par ses saillies enfantines.

« Il se trouva là des gens assez dépourvus de raison pour s'enorgueillir de leur œuvre ; prenant l'éclat passager de la fièvre pour celui de la santé, ils conseillèrent à Aubin de renouveler l'expérience, si bien

qu'à partir de ce moment, quand l'enfant retombait dans sa morosité maladive, on lui faisait, bon gré mal gré, boire de l'absinthe. Le jour où, de progrès en progrès, elle parvint à en avaler pour la première fois un plein verre à elle seule, ce fut un vrai triomphe pour le père.

« Tu verras, tu verras, lui répétaient sans cesse « ses amis, cela la guérira, ta petite, car elle a des « vers, et l'absinthe est un vermifuge, tous les mé- « decins te le diront. »

« L'événement sembla d'abord donner raison à ces conseillers maladroits. L'enfant avait pris des couleurs; ses yeux brillaient d'un éclat singulier; elle avait comme des éclairs d'intelligence précoce, et de sombre et taciturne que la mort de sa mère l'avait rendue, elle était devenue rieuse et babillarde. Aussi Aubin, dont l'esprit borné ne jugeait les choses que sur leurs résultats immédiats et apparents, s'applaudissait-il de cette cure merveilleuse ; il sollicitait sans cesse sa fille à user du terrible remède qu'il lui avait trouvé.

« La petite avait fini par prendre goût i la chose; elle était la première à réclamer sa part quand on oubliait de la lui donner, et parfois elle absorbait jusqu'à deux verres d'absinthe dans une seule soirée.

« Mais bientôt la réaction s'opéra, et elle fut terrible. Les symptômes les plus alarmants se décla-

Page 1