SUR LES BOULEVARDS
lieux communs et quelles redites ! quels calembours surannés ! Ces gandins, ces hommes de lettres, ces gens de théâtre, ces fils de Voltaire, ces descendants des Beaumarchais et des Rivarol, ne font que ressasser des airs de vielle organisée et siffloter des pontsneufs. Ils ont bien, du reste, la figure de leur esprit : des yeux éteints, des traits affaissés, tous les signes d'une précoce décrépitude.
Détournons-nous de ce spectacle peu attrayant. Quittons ces lieux aristocratiques, et allons chercher il'esprit, le naturel, la sève gauloise, là où M. Chamfieury prétend qu'ils se sont réfugiés : dans les quartiers populaires. Nous voici au faubourg Saint-Antoine. Il y a moins de cafés que sur les boulevards ; en revanche quelle profusion de marchands de vin! Et toujours la consommation verte, autour de laquelle grouille une foule aussi panachée que la perfide liqueur, jtout un monde interlope qu'on ne rencontre qu'à Paris, membres de la pitoyable famille des déclassés ou des déchus ! Les reconnaissez-vous à leur chapeau crasseux, à leur habit boutonné dissimulant mal l'absence des vêtements de première nécessité, à leurs bottes éculées, à leurs mains crasseuses? Puis viennent de pauvres diables, amis de l'ivresse au rabais, des ouvriers munis de leur paye, et jusqu'à des femmes allaitant leurs nourrissons. Toute cette horde crie, s'injurie, se dis-
pute, se bat, tout en absorbant des quantités prodigieuses de liquide. La blouse déchirée fraternise dans l'égalité du comptoir avec l'habit râpé. Des vapeurs nauséabondes vous entourent et vous écœurent, vous voulez fuir cet odieux spectacle qui vous oppresse comme un cauchemar, vous vous dites en parodiant Racine :
Dieu! que ne suis-je assis à l'ombre des forêts!
Demeurons cependant , et sachons du moins quelle est cette singulière liqueur qui, dans nos temps d'inégalité, a le rare privilège de figurer en même temps dans les somptueux cafés des boulevards et dans les échoppes des quartiers populaires, d'obtenir à la fois les bonnes grâces du riche et du pauvre, du gandin et du chiffonnier.
Trempez vos lèvres dans cette ambroisie dont, par le temps qui court, il n'est pas trop permis de médire, puisqu'elle a reçu la sanction du suffrage universel.
— Pouah ! quel horrible mélange ! on dirait de l'eau de mer dans laquelle ou aurait laissé croupir un fiel de bœuf.
— Fort bien. Cependant gardez-vous d'y revenir, si vous voulez conserver à l'endroit de la liqueur traîtresse cette salutaire impression d'horreur et de
POPULARITÉ DE l'aBSINTHE. 345
dégoût. Tous ceux que vous voyez ont commencé comme vous par faire la grimace, et aujourd'hui l'absinthe est devenue un des éléments constitutifs de leur existence. S'ils n'en buvaient chaque jour, ils seraient malades. Cette saveur douceâtre et irritante à la fois leur chatouille agréablement le palais, réveille pour un instant leurs sens engourdis, leur cerveau surexcité se peuple de visions étranges qui les plongent dans des rêveries extatiques. Ils oublient pour une heure les douloureuses réalités de leur existence.
Voilà l'explication de la popularité de l'absinthe.
Ah ! l'on ne saurait trop maudire celui qui le premier mélangea pour la boire cette horrible boisson, qui jusqu'au xix" siècle était restée dans les officines des apothicaires, et qui aujourd'hui exerce une attraction pour ainsi dire fatale et universelle. L'absinthe est l'opium de l'Occident, c'est-à-dire une cause permanente d'abrutissement et de dégénérescence.
Regardez le buveur d'absinthe : ses muscles affaissés ont peine à soutenir le poids de son corps , ses paupières clignotent, ses mains tremblent comme celles des vieillards, ses tempes sont dégarnies, et son visage a des reflets livides. Ne dirait-on pas qu'il est marqué d'un sceau de réprobation ?
Chose triste et douloureuse à redire : ce sont les hommes de lettres et les artistes qui payent à l'absinthe le tribut le plus élevé ; c'est pour eux que la liqueur empoisonnée a les plus irrésistibles attraits. Voulez-vous, au nom de la morale, de l'hygiène, de la pure raison faire entendre, quelques conseils à ces âmes inquiètes et maladives, qu'une force invisible pousse invinciblement à la recherche de l'idéal et de l'inconnu? Elles vous diront qu'elles éprouvent un plaisir indéfinissable à suivre les bizarres ondulations de l'eau qui verdit et blanchit tour à tour en tombant au fond du verre; que l'arôme de la perfide liqueur cause à tout leur être une sensation indéfinissable; qu'il leur semble qu'un monde d'idées s'agite, se presse et déborde dans leur imagination surexcitée. C'est sous l'influence de ce stimulant que l'imagination crée ses plus enchanteresses chimères, et que naissent les plus ravissantes créations de la littérature et des arts.
Hélas ! combien ont glissé sur cette pente ! Combien en sont venus à ne pouvoir plus rien produire sans demander à des excitants, rendus chaque jour plus énergiques, la sensibilité, l'imagination, l'enthousiasme , l'élan de l'esprit ou du cœur que l'homme ne doit trouver qu'en lui-même ! Que de poètes, de musiciens et de peintres sont morts prématurément, les entrailles rongées par le funeste
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breuvage ! Que d'hommes d'étude ont été arrêtés sur le chemin d'une profession honorable qui leur promettait un brillant avenir, peut-être la gloire, et qui ont été rejetés dans les bas-fonds de la société par cette triste passion !
Un homme qui a fait une étude spéciale au point de vue pathologique de l'usage et de l'abus des liqueurs alcooliques, le docteur Legrand du Saule, cite un de ses vieux camarades d'étude dont l'intelligence, au-dessus de la moyenne, s'est graduellement affaiblie grâce à l'absinthe, et qui , de déchéance en déchéance , en est venu à crier dans les rues des bretelles à 13 sous, à vendre le soir, aux abords des théâtres, des billets à prix réduit, et à passer la nuit aux halles, où il remplit quelques fonctions infimes. Que d'exemples analogues ne pourrait-on pas rappeler?
Les officiers et les soldats de notre armée font aussi le plus déplorable usage de cette drogue empoisonnée qu'on nomme dans les casernes et les cafés militaires une infusion de gros sous.
De son côté, l'ouvrier a abandonné pour l'absinthe le vin bleu et le trois-six ; aussi, grâce à l'usage du poison, son ivresse est-elle devenue plus farouche, sa misère plus poignante, sa femme plus malheureuse; ses enfants sont plus atrophiés et plus chétifs.
Laissez-moi redire à cette occasion une histoire bien lamentable, que j'emprunte à un écrivain qui semble avoir étudié de près les mœurs populaires , et auquel elle a été racontée par le vieux médecin qui soigna la petite malade dont il s'agit :
« Un ouvrier ébéniste du faubourg Saint-Antoine, nommé Aubin, perdit sa femme à la suite d'une longue maladie. Resté seul au monde avec une petite fille de dix ans , cet homme , qui jusque alors avait été un travailleur infatigable, se dérangea peu à peu de ses habitudes d'ordre et d'économie ; il s'accoutuma insensiblement à aller passer ses soirées au cabaret, en compagnie de cinq ou six fainéants dont il avait fait la connaissance à l'atelier.
« Il aimait trop son enfant pour l'abandonner ou la confier à des mains mercenaires, il ne l'aimait pas assez pour lui sacrifier ses plaisirs nouveaux. Que fit-il? il prit un moyen terme et emmena la petite avec lui au cabaret; et, tandis que le père, le verre en main, festoyait avec ses amis, l'enfant, paie et morne, se morfondait dans un coin.
« Un soir qu'il avait bu, non pas plus que de coutume, car il buvait chaque soir de même, c'est-àdire trop pour sa raison et pour sa bourse, il eut une idée diabolique. Faisant signe à la petite de se rapprocher de lui, il lui tendit un verre d'absinthe en lui disant :