LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS
cueillera-t-il les renseignements que lui offre M. Faugère avec aussi peu de philosophie qu'il en a montré à l'époque où ce dernier s'est permis de publier sans son consentement le manuscrit de Pascal? Je ne saurais le dire; mais il me semble qu'une nouvelle édition de Madame de Sablé devient impérieusement nécessaire après la publication des Lettres de la mère Agnès. — Décidément l'illustre philosophe joue de malheur avec M. Faugère.
Quoi qu'il en soit, cette nouvelle publication, qui est, comme le fait très-bien remarquer le savant éditeur, une œuvre d'histoire et non de controverse, sera, nous n'en doutons pas, accueillie comme une bonne fortune par tous les lecteurs chrétiens et lettrés. C'est un nouveau trésor ajouté à tous ceux (ju'a produits cette époque de haute piété et de grande littérature, qui vivra à jamais dans la mémoire des hommes.
Qu'on ne s'étonne pas si je prononce le mot de littérature à l'occasion de ces billets tracés à la hâte sans aucune recherche par la vénérable abbesse, jamais par simple amusement d'esprit , toujours pour remplir quelque grave devoir. Peut-être, malgré leur incorrection ou leur défaut d'art, est-ce dans de tels écrits qu'il faut aller chercher la littérature par excellence, celle qui n'éblouit pas le lecteur par l'éclat trompeur de la forme et qui permet ù l'œil
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de pénétrer jusque dans les replis les plus cachés du cœur humain.
Notre époque éprouve, du reste, un singulier attrait pour ces œuvres qui n'émanent pas d'écrivains de profession. Ell&^e sent portée vers cette lecture, grâce à un de ces instincts de malades qui ne trompent guère, et qui désignent d'un regard assuré le remède sauveur qui a souvent échappé à la sagacité du médecin.
Ce qui a, en efï'et, épuisé la sève de notre littérature, c'est la surcharge de la forme, c'est le clinquant des images , c'est l'art poussé à une telle exagération que le nerf de la pensée a lini par disparaître sous l'éclat et l'abondance des mots. Les plus fervents adeptes de l'art contemporain sont les premiers à reconnaître ces pronostics de décadence littéraire, et hier encore je remarquais chez l'un d'eux cette douloureuse expression de tristesse et de découragement bien significative de la part d'un écrivain qui, après s'être longtemps épuisé dans la recherche et dans le culte de la forme, est forcé d'en reconnaître l'impuissance et la stérilité :
Rimeurs chélifs aux pauvretés superbes,
De nos verles saisons, hélas! qu'avons-nous fait ? Qui peut dire entre nous, pesant ses lourdes gerbes : Mourons! mon œuvre est mûre et mon cœur satisfait?
Jouets du rhythme, esfuits sans boussole cl sans force,
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Dans ses néants la forme égara nos ferveurs :
Du vrai, du grand, du beau, nous n'aimions que l'écorce ;
Nous avions tout du fruit, tout, hormis les saveurs!
En nombre d'or, rimant l'amour et ses délires. Nous n'avons rien senti, nous avons tout chanté : Vides sont les ac-ords qu'ont exhalés nos lyres ! Vide est le fruit d'orgueil que notre arbre a porté !
Il faisait froid au ciel quand nous vînmes au monde ; La sève était tarie où puisaient les aïeux. Résignons-nous, enfants d'une époque inféconde : Nous mourrons tout entiers, nous qui vivions sans dieux '.
On ne saurait trop le redire, le plus siîr moyen de conjurer de telles décadences, c'est de retremper la langue et la littérature françaises aux. sources vives et naturelles où elles ont naguère puisé tant de vigueur et tant d'éclat ; c'est de les ramener au culte de la simplicité, de la naïveté même, qui n'est certes pas exclusive de la véritable grandeur; en un mot, c'est de faire revivre parmi nous le culte de tous ces esprits à la fois simples et grands dont les œuvres, au-dessus desquelles il n'y a rien ici-bas, sont un reflet de l'immortelle beauté et de la sagesse infinie !