LE ROMAN CONTEMPORAIN
plaçant leur idéal dans la vertu , mais dans une sphère supérieure à l'homme, offraient l'inconvénient de faire considérer comme trop faciles la vie héroïque et la vie innocente. Aujourd'hui, il faut en convenir, le danger n'est plus là : l'idéal du roman contemporain est dans le vice élevé à la hauteur d'une doctrine, et paré de tous les attraits que peut lui prêter une imagination complaisante.
J'ai eu naguère entre les mains un petit volume dont le titre et la couverture fraîche, coquette et azurée, semblaient promettre, même à une jeune fille, une lecture morale et attrayante. Je l'ai ouvert et, dès les premières lignes, j'ai vu la couleuvre qui s'y cachait, comme sous un bouquet de pervenches, lever la tête et allonger son dard en sifflant. Notez que cette apologie de l'adultère , aussi informe qu'indigeste, est écrite d'un style violent et tordu, que la recherche de la forme n'y rachète en rien l'extrême pauvreté de la conception, qu'on y rencontre des variations qui courent les rues sur un thème passé depuis des siècles à l'état de pont-neuf, et veuillez, après cela, vous expliquer la cause de son succès. Car il en a obtenu , et beaucoup ; M. Jules Janin prétend même que le lendemain de sa publication il était déjà caché sous toutes les toilettes et qu'il a été dévore surtout par les honnêtes femmes.... Je n'ai nul désir de me livrer à
l'analyse d'un pareil livre; mais j'ai tenu à mentionner son succès comme un symptôme, comme un SIGNE DU TEMPS, et je me borne à publier le portrait suivant comme un échantillon du style et de la manière de l'auteur. C'est celui du mari de l'héroïne. Ceux qui connaissent les Baigneuses de M. Courbet trouveront sans doute qu'il n'est pas sans offrir quelque analogie avec ces vigoureuses créatures, Ut 'picturo. poesis :
« C'était une espèce de taureau à fece humaine. De taille moyenne, il avançait en balançant ses robustes épaules, et son siège gémissait sous la lourde flexion de ses reins carrés... Il mangeait, réunissant devant lui ses mains courtes et velues, et levant les coudes pour mieux peser sur son couteau brillant et sur le manche de sa fourchette. Entre chaque assiette, il respirait largement, s'essuyait la bouche et buvait à longs traits de grands coups de vin... »
En regard de ce livre que beaucoup de critiques ont loué, et que je ne veux pas même nommer, en voici un que je puis recommander à toutes les mères, sans qu'elles doivent pour cela en permettre la lecture ù leurs filles. C'est le roman d'Un jeune homme pauvre, de M. Octave Feuillet, un vrai roman de chevalerie, celui-là, par l'héroïsme et la générosité de ses sentiments, comme aussi par l'invraisemblance de ses aventures. N'est-ce pas, en effet, un chevalier
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du quatorzième siècle égaré dans le dix-neuvième, que ce marquis de Champcey qui , après s'être dépouillé jusqu'au dénûment pour payer des dettes qu'il n'a point faites, entre comme régisseur, sous le nom de Maxime Odiot, dans la maison des Laroque, où il accomplit des prouesses à la façon des Amadis et des Rolland ; qui s'expose à être englouti au fond d'un torrent pour sauver un chien — celui de mademoiselle Laroque, il est vrai; — qui se casse bras et jambes, en se jetant du haut de la tour d'Elven, pour couper court à une situation délicate? Madame et mademoiselle Laroque, belles âmes chimériques, qui aspirent, au sein d'un luxueux confort, vers les âpres jouissances de la pauvreté ; mademoiselle de Porhoët, la descendante des rois de Gaël, avec ses rêves de cathédrale et de succession en Espagne; M. de Bévallau lui-même, qui est à Maxime ce que Galaorest au preux Amadis, complètent l'illusion et achèvent de nous transporter en plein moyen âge. Inutile d'ajouter qu'Amadis, auquel mademoiselle de Porhoët laisse eji mourant une fortune royale, finit par épouser Oriane, après avoir mis en fuite Galaor- Bévallan. Toujours est-il que, malgré ses invraisemblances, ce livre est excellent, qu'il touche le cœur, le relève et l'ennoblit, qu'il y règne d'un bout à l'autre un souffle généreux qui rafraîchit l'âme et la console du spectacle de nos misères.
Dirai-je maintenant que M. Octave Feuillet, dont on connaît déjà quelques publications d'une rare délicatesse, où la morale se montre parée de toutes les grâces de la poésie, a réalisé dans ce nouvel ouvrage l'idéal du roman chrétien? Ison, certes; mais il est sur la voie, et un peu de courage le lui fera trouver. L Honnête Femme, dont M. Louis Veuillot vient de publier la troisième édition, en approche peut-être plus qu'aucune œuvre de ce temps, quoi qu'en disent certains critiques qui trouvent ce livre immoral. Il est vrai que ceux-là même vantent la moralité des œuvres de M. de Balzac et de madame George Sand. Il ne s'agit que de s'entendre. Comme, à nos yeux, l'immoralité consiste à voiler le vice sous une forme attrayante, et non point à le mettre aux prises avec la vertu et la piété, surtout quand celles-ci, armées de toutes pièces, restent maîtresses du champ de bataille, nous n'aurons garde de répéter cette accusation banale inventée par la mauvaise foi. L'Honnête Femme est plus qu'une œuvre morale, c'est un livre chrétien dont le style, les situations, les caractères, sinon la disposition générale et le plan, sont un des meilleurs titres littéraires de cette plume si vaillante dans la polémique, si habile à retremper notre langue aux grandes sources du dix-septième et du seizième siècle, et qui a depuis longtemps marqué la place de M. Louis Veuillot au premier rang
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de nos publicistes. Non point qu'on doive prétendre qu'un pareil ouvrage puisse se trouver impunément entre toutes les mains. Il y a bien peu de livres qui conviennent à l'universalité des lecteurs. L'Honnête Femme n'a pas été écrite pour ceux qui sont encore sur le seuil de la vie, dans cet heureux âge où l'ignorance du mal tient, dans le cœur, la place qu'occupera plus tard la haine du mal. Ce n'est pas un livre d'adolescents ou de jeunes filles. Mais ceux qui sont entrés dans ces années de lutte et d'expérience que Milton a si bien peintes quand, montrant Adam et Eve sortant du paradis terrestre, il ajoute : Le monde s'ouvrit devant eux, liront avec fruit cette profonde analyse du cœur humain. Le vice s'y montre, il est vrai, avec une certaine crudité, mais il est flétri, j'allais dire « cravaché » d'une main aussi vigoureuse qu'implacable.
Je ne veux pas terminer ce chapitre un peu vagabond sans signaler une nouvelle publication qui me ramène dans la voie d'exploration biographique et critique si brillamment inaugurée par M. Cousin : ce sont les Lettres de la mère Agnès Arnaidd ' , abbesse de Port-Royal , sœur du célèbre docteur Antoine Arnauld et de cette Marie-Angélique qu'on appelle la grande Angélique dans les mémoires du temps.
1, Deux vol. in-8, 1859.
Née en 1593, la mère Agnès fut d'abord coadjutrice et ensuite abbesse de Port-Royal. Elle mourut en 1671, à l'âge de soixante-dix-liuit ans. Tous ses contemporains, depuis l'abbé de Rancé jusqu'à Racine*, rendent hommage à sa haute capacité et à ses rares vertus, et la lecture de sa correspondance confirme en tout point un semblable jugement. Ses lettres ont été recueillies de nombreux manuscrits appartenant soit à des collections particulières , soit à la Ribliothèque impériale ou ci celle de l'Arsenal. Elles ont moins de force et de virilité que celles de la mère Angélique, mais elles révèlent plus de grâce et d'onction. » On y retrouve, dit le savant éditeur, M. Faugère, comme un rayon de la suave et bienfaisante lumière qui jaillit en tout temps de l'âme de saint François de Sales, et communique à ses moindres paroles un charme singulier*. »
Parmi les lettres de la mère Agnès , il s'en trouve un assez grand nombre qui sont adressées à une des héroïnes de M. Cousin, à la marquise de Sablé. M. Faugère insiste, avec une certaine malice, sur cette partie de la correspondance de l'abbesse de Port-Royal, dans laquelle l'illustre biographe trouvera, dit-il, de nouveaux traits â ajouter au portrait qu'il a tracé de la célèbre marquise. M. Cousin ac-