‹ Les signes du tempsChapitre 65 sur 148 · REACTION CONTRE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

REACTION CONTRE CHATEAUBRIAND

n'a de sympathie bien vive que pour les écrivains qui s'y montrent attachés et fidèles. Le souffle qui a traversé les forets de la vieille Gaule a seul le privilège (le l'émouvoir, et celui qui descend des hauteurs de l'Hélicon ou du Capitole le laisse fort indifférent quand il ne lui arrache pas des mouvements d'impatience et de colère. Chose plus grave : il m'a tout l'air de tenir le Cid en médiocre estime, et le sens des beautés cVAthaliehù échappe évidemment, puisqu'il place au-dessous de Phèdre cette tragédie unique qui n'est au-dessous ni au-dessus de nulle autre, parce qu'elle reste en dehors de toute comparaison. Enfin il se montre d'une sévérité étrange pour l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs, pour celui qui a rajeuni la sève épuisée de notre littérature, et auquel on doit peut-être tout ce qui nous reste encore d'idéal, d'enthousiasme, d'inspiration élevée et puissante.

Je sais qu'il est de mode aujourd'hui de rabaisser Chateaubriand. A mesure que la lèpre du réalisme fait des progrès et s'étend jusque sur les meilleurs esprits on perd le sentiment des beautés éblouissantes de son grand style, on oublie les services qu'il a rendus à la prose française, on méconnaît le jet vigoureux et l'éclat de sa pensée. On a tout dit quand on l'accuse d'avoir eu des accès de lyrisme et d'avoir commis de la prose poétique. Il est

vrai que la prose de Chateaubriand a des ailes et que celle de nos réalistes n'a que des pattes. Il est vrai qu'elle plane comme l'oiseau, au risque de se perdre quelquefois dans la région des nuages, tandis que la leur se traîne comme les grenouilles, attachée à la terre « par la fatalité du ventre » pour me servir d'une expression de M. Michelet.

Comment se fait-il que M. Louis Veuillot, qui n'a pourtant, grâce à Dieu, rien de commun avec le réalisme, s'unisse aux clameurs dirigées par cette école maUaine contre riLomère de notre ûge? Cela provient sans doute de ses sympathies trop exclusives pour la littérature gauloise, que j'indiquais tout à l'heure et dont le chantre des Martyrs est, il faut bien le reconnaître, l'antithèse vivante. Peut-être les mêmes sympathies expliquent-elles aussi pourquoi, après avoir lu avec un charme singulier les seize livres de Çà et là, on éprouve le besoin de parcourir quelques pages écrites avec plus d'ampleur, de majesté et d'harmonie , quelque œuvre posée et drapée comme l'oraison funèbre de Madame, le songe d'Athalie ou le récit d'Eudore. Non, certes, qu'il n'y ait une grande variété de ton et une rare souplesse dans ce nouveau livre où sont épuisées toutes les nuances de la plus riche palette, et où l'on voit même M. Louis Veuillat s'essayer ù la prose nombreuse et cadencce. ^Liis les élans et les jets d'enthousiasme y sont assez

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