L.N TRAIT ÉDIFIANT
« Un jour, que la seconde séance de dominos n'avait pu s'arranger, l'hôte de cette jeune mariée, ne sachant que faire pour l'intéresser, lui dit :
« Avez-vous vu notre drap mortuaire ?
« On alla le voir pour passer le temps jusqu'au souper. »
M. Louis Veuillot est prompt à saisir ainsi les travers ou les ridicules et à les fixer sur la page en quelques coups de plume vifs et fidèles. Son livre abonde aussi en traits édifiants et moraux. Mais il faut convenir qu'il a singulièrement transformé le genre illustré par l'abbé Reyre et ses nombreux imi tateurs. Autant il y a de platitudes, de banalités et de lieux communs dans la plupart des Morales en action , autant il y a ici d'originalité dans l'expression, de relief dans le style, d'aperçus nouveaux, ingénieux et piquants. Je me borne à signaler le trait suivant, dirige contre le luxe et le sans-gène des modes féminines :
« Jacques faisait le portrait d'une dame mondaine, riche, impertinente , hardie en opinions, au demeurant belle personne et encore jeune. Ses robes chatoyantes, ses dentelles, ses cheveux cendrés et ondes, sa carnation vigoureuse avaient fasciné l'œil du peintre. Enchanté du décor il ne demandait aucun prix. Le mari était dans l'argent et payait bien les toilettes, mais en fait d'art la photographie lui semblait suf-
fire. Le peintre disait : c'est joli à peindre. La dame disait : c'est pour rien. L'un et l'autre étaient contents.
« Tous les jours donc , dans cet atelier qui est plein de madones, de saints, de scènes religieuses, elle arrivait en grand train , en grands velours, en grande tête , bras nus , épaules nues , comme s'il se fût agi de livrer bataille. Mais quoi! C'était bien une bataille à gagner; c'était le temps, c'était la vieillesse auxquels il s'agissait d'arracher une part de leur butin.
« Jacques, silencieux, peignait, un peu étonné de l'économie que la couturière de cette dame avait faite sur le velours. Dès la seconde séance, il s'aperçut que le modèle s'ennuyait. Il essaya différents sujets de conversation : la propagation de la foi , les prédicateurs du carême, l'économie domestique. Elle n'entendait rien atout cela; lui n'entendait rien à autre chose. Il n'avait pas vu le dernier opéra ni le dernier vaudeville; il n'avait pas lu le dernier roman; il ne connaissait pas les héros de la dernière aventure. Pour animer un peu ce beau visage qui semblait s'aplatir et se déteindre, il imagina de faire venir ses enfants. La dame trouva les enfants gentils et leur fit quelques caresses. Elle prit dans ses bras un petit garçon de trois ans qui la regardait ébahi, surpQs de ce costume, si différent de celui de sa
L'LbI'I'.lT GALLOIS 183
mère et de ses tantes, il ne se laissait pas tenir sans résistance. — Eh bien! mon petit garçon, lui ditelle, te fais-je peur? ne veux-tu pas m'embrasser? L'enfant regardait son père avec une physionomie de plus en plus alarmée. — Embrasse la dame, lui dit Jacques.
« L'enfant n'obéit point; mais, se rejetant en arrière, et montrant du doigt ce buste à demi découvert qui faisait l'admiration de la Chaussée-d'Antin , il dit :
« Caca! »
Le mot est osé, mais, en fin de compte, il est réussi. Le style de M. Louis Veuillot, quoique épuré, comme je le faisais remarquer plus haut , a encore bien de ces audaces que ne se permettrait pas un écrivain plus préoccupé des convenances académiques. Il conserve un goût prononcé de terroir. En somme , c'est celui d'un vrai Gaulois , mais d'un Gaulois de la bonne école, car il y en a deux que l'on confond trop souvent.
Pour la masse des lecteurs, en effet, pour la plupart des historiens littéraires et , si j'ai bonne mémoire, pour M. Louis Veuillot lui-même , l'esprit gaulois, synonyme de paillardise, d'impiété, de raillerie sournoise et implacable, s'incarne dans les écrivains qui ont attaqué, depuis le moyeu âge jusqu'à nos jours, les institutions les plus saintes et
les personnages les plus vénérables : les moines , le mariage, l'Église, la monarchie, etc. On oublie trop que si l'esprit gaulois a fait les fabliaux , s'il a formé Villon, Marot, Régnier, Montaigne et Rabelais, s'il a écrit les Contes, le Tartufe, certaines pages des mémoires de Saint-Simon et , de nos jours, les odieux pamphlets de Paul-Louis, il a , d'un autre côté, inspiré les moralités et les mystères, dicté les chroniques de Joinville et de Froissart, les geuvres de saint François de Sales, les lettres de madame de Sévigné , les Fables et le Misanthrope. Ne le retrouve-t-on pas jusque dans certaines façons de notre Bossuet? Littérairement, les deux écoles ont pour caractère commun la clarté, la vivacité et le naturel. Elles se complaisent dans les régions moyennes et tempérées , elles ont la haine du solennel et de la pompe, et plus de goût pour le trait malin ou gaillard que pour les élans lyriques et passionnés. Aussi leur idéal n'est-il jamais pris de bien haut, à moins qu'il soit placé, comme chez l'évêque de Genève, sur les sommets de la foi. Par toutes les tendances de sa nature, de son goût, de son style, qui est chargé d'archaïsmes, M. Louis Veuillot est en plein dans cette tradition essentiellement populaire et dont la source jaillit des entrailles mêmes de notre pays. Au fond, ainsi que le prouve un chapitre de son livre intitulé Confession littiraire, il