‹ Les singes anthropoïdes et leur organisation comparée à celle de l'hommeChapitre 102 sur 115 · LE GORILLE EN CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

LE GORILLE EN CAPTIVITÉ

médius et l'index ; il regardait faire avec indifférence lorsqu'on prenait une partie des aliments entassés 'devant lui ; mais lorsqu'il n'avait encore rien reçu, il grommelait avec impatience, examinait, de sa place à table, tous les plats et accompagnait chaque assiette desservie par les jeunes nègres d'un grondement contrarié ou d'une toux sourde et sèche. Il cherchait aussi à saisir le bras de ceux qui passaient près de lui, pour manifester son mécontentement d'une façon plus expressive encore en tas mordant ou en les frappant gauchement. Une minute après, il jouait de nouveau avec eux comme avec ses semblables, et se distinguait par là absolument de tous les autres singes, surtout des Babouins, qui semblent avoir une haine instinctive pour beaucoup d'individus de la race noire et qui déchargent leur colère sur eux avec une prédilection toute spéciale.

« Il buvait en aspirant et en se baissant jusqu'au vase, sans jamais y plonger les doigts et sans jamais le renverser ; toutefois quand le vase était petit, il lui arrivait aussi de le porter à sa bouche. Il grimpait avec assez d'adresse ; mais de temps à autre son instinct.pétulant le rendait imprévoyant, de sorte qu'un jour il tomba sur le sol du haut d'un arbre, heureusement peu élevé. Sa propreté était excessive; lorsque par hasard il avait mis sa main dans des toiles d'araignée ou des ordures, il cherchait à s'en dégager avec un effroi comique ou tendait les deux bras pour se faire secourir. Il se distinguait même par une absence complète d'odeur et aimait par-dessus tout à jouer et à patauger dans l'eau, sans que d'ailleurs le bain qu'il venait de prendre l'empêchât de s'amuser en se roulant aussitôt après dans le sable avec d'autres singes. Parmi les qualités exprimant nettement son individualité, nous devons signaler surtout son bon caractère et sa ruse ou, pour mieux dire, son espièglerie. Lorsqu'on le corrigeait, comme il arriva plusieurs fois au début, il ne gardait jamais rancune, mais s'approchait en suppliant, se cramponnait à nos jambes et nous regardait avec une expression si singulière qu'il désarmait toute colère. Quand il voulait obtenir quelque chose, il savait manifester ses désirs avec toute l'énergie et la cajolerie qu'y mettrait un enfant. Si, malgré cela, il n'obtenait pas satisfaction, il avait recours à la ruse et regardait attentivement si on le surveillait. C'est précisément dans ces cas, où il poursuivait avec ténacité une idée conçue, qu'il montrait, d'une manière indiscutable, un plan arrêté d'avance et un jugement droit. Si par exemple il ne devait pas sortir de la chambre ou ne pas y rentrer et que plusieurs tentatives pour accomplir sa volonté aient été repoussées, il semblait se résigner à son sort et s'étendait à terre

à peu de distance de la porte avec une indifférence simulée. Mais bientôt il levait la tête, pour voir si l'occasion était favorable, se rapprochait lentement en tournant sur lui-même et regardait attentivement de tous les côtés. Arrivé au seuil de la porte, il se relevait doucement, en regardant à la dérobée, le franchissait d'un seul bond et fuyait si rapidement qu'on avait peine à le suivre.

« Il poursuivait son but, avec la même persistance, quand il prenait envie de manger du sucre ou des fruits, conservés dans une armoire de la salle à manger; il quittait alors brusquement ses jeux , s'éloignait du réfectoire et ne revenait sur ses pas que lorsqu'il se croyait hors de portée de la vue. A ce moment, il courait droit dans la chambre, allait à l'armoire, l'ouvrait, plongeait une main, preste et sûre, dans le sucrier ou dans le plat aux fruits (parfois même il refermait la porte de l'armoire sur lui) et consommait à son aise ce qu'il avait pris ou l'emportait, en fuyant à la hâte, quand il était découvert; tout, dans ses agissements, dénotait qu'il avait bien conscience de la faute qu'il commettait. Il éprouvait un plaisir particulier, qu'on pourrait presque appeler enfantin, à faire du bruit en frappant sur des objets creux ; rarement il laissait échapper l'occasion de tambouriner sur les tonneaux, les plats ou les tôles lorsqu'on passait près de lui avec des objets de ce genre. Il s'amusa très souvent à ce jeu pendant notre retour sur le navire, où on le laissait également circuler librement. Les bruits dont il ignorait la nature le contrariaient à un haut degré. Ainsi le tonnerre ou la pluie tombant sur un toit de feuillage et plus encore le son prolongé d'une trompette ou d'un sifflet, l'effrayaient au point que sa digestion en était toujours accélérée sympathiquement. Il était alors prudent de le tenir éloigné de nous autant que possible. Lorsqu'il était pris d'indispositions légères, on employait une semblable musique avec un succès aussi complet que celui qu'on obtient, dans d'autres cas, en employant des purgatifs (Die Loango-Expedition, Abth. II, p. 150-154). »

Mes observations personnelles ne me permettent d'ajouter que fort peu de chose à cette peinture si remarquable et si conforme à la vérité. Ce singe, on le sait, a grandi admirablement dans l'aquarium de Berlin. Il perdit peu à peu la peau épaisse et crevassée, qui recouvrait certains points de son corps, principalement les extrémités, et qui était galeuse suivant l'opinion de feu le vétérinaire Gerlach. Cette peau s'exfolia, devint noir foncé et lisse et se recouvrit de nouveau de jeunes poils. Cet animal couchait le plus souvent dans un lit avec son gardien Viereck, et

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