III. — COMPARAISON MORALE DES ANTHROPOÏDES AVEC L'HOMME
Guidés par des raisons purement psychiques, beaucoup d'hommes répugnent à admettre une parenté entre l'homme et les singes, parce que, suivant eux, l'assiette mentale du premier n'est rattachée, par aucun lien intermédiaire, à celle des singes anthropoïdes, qui leur semble trop peu développée. Mais, en cela, il ne faut pas oublier que les manifestations vitales de certains hommes inférieurs ne se distinguent souvent que fort peu de celles des singes anthropoïdes. Je rappelle, à ce propos, ce que je disais, à la page 67, des indigènes australiens, dont les instincts brutaux sont faits pour éveiller toute notre attention, lorsque nous entreprenons de semblables comparaisons* Une horde de Botocudos, comme celles que le prince Maximilien de Neuwied a observées dans le bassin du Rio Belmonte (1), un village de Miranhas sur le Youpoura supérieur, tel que Martius (2)^
(1) Reisenaeh Brasilien (Octav-Ausgabe. Frankfurt. a. M. 1821), II, 177.
(2) Beitrâge sur Ethnographie und Spraehenhunde Amerikas, etc. (Leipzig 1867), I, 534.
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l'a décrit, doivent laisser à l'observateur l'impression d'un abrutissement épouvantable. Cette impression serait encore plus forte si l'on pouvait voir un camp de huttes des Obongos ou des Dokos. On a observé que le sauvage le plus abruti était capable d'être miséricordieux et fidèle à ses semblables. Quand, par exemple, quelques-uns des Fuégiens, exhibés en Europe pendant l'hiver de 1881-82, tombèrent malades, ils furent soignés par leur entourage sauvage, avec une certaine affection et une certaine tendresse bien manifestes. On connaît des exemples du même genre dans d'autres contrées. Mais les anthropoides aussi soignent et défendent les membres de leur famille (Voy. liv. V), se témoignent de l'attachement et de la fidélité réciproques, comme on l'a constaté chez différents Orangs-Outans qui vivaient ensemble dans la même cage. L'affection pour les petits, assez souvent même l'amour conjugal le plus prononcé existent d'ailleurs chez un nombre relativement très grand d'animaux. Les peuples sauvages et civilisés commettent fréquemment, on le sait, les cruautés les plus indicibles les uns envers les autres, et c'est à tort qu'on qualifie ces actes d'inhumains ; car ces cruautés, ces boucheries, ces brigandages sont très souvent les conséquences d'une logique inflexible du caractère des peuples ; ce sont malheureusement bien des actes humains, car le monde animal ne nous offre rien de semblable* Il serait, par exemple, très injuste de comparer un bourreau sanguinaire du temps de la Terreur avec un tigre qui, poussé par le besoin naturel de se nourrir, égorge quelques mammifères, etc. Les atrocités des procès de sorcières, les meurtres en masses des nègres de la Guinée, les sacrifices des Konds, les Mériah, le dépècement d'hommes vivants chez les Battas, ne sauraient être mis en parallèle avec les manifestations vitales des animaux féroces. Mais, avant tout, il n'y a absolument rien de comparable à cela chez les anthropoïdes, qui sont paisibles et ne jouent jamais le rôle d'ennemis dangereux pour l'économie humaine et animale. Sous ce rapport le singe anthropoïde est bien supérieur à beaucoup d'hommes.
Je -suis convaincu qu'il existe un abîme considérable entre ces derniers et les singes, en ce que le genre humain est éducable et a su s'élever à la plus haute culture intellectuelle, tandis qu'on n'a jamais pu donner aux anthropoïdes les plus intelligents qu'une sorte d'éducation mécanique. La méchanceté des singes anthropoïdes, augmentant avec l'âge, vient toujours imposer une limite aux résultats d'une telle éducation. Les anthropoïdes peuvent bien être dressés à devenir des sujets intéressants dans
les ménageries, mais pas au point de devenir, comme nos animaux domestiques les plus ordinaires, des auxiliaires utiles dans notre domaine économique. Pour moi, je considère que toutes les races humaines sont susceptibles de perfectionnement, mais à des degrés très différents. Je ne crois pas qu'on puisse donner, sans plus de façon, à certains Australiens du Queensland, une instruction qui en fasse des gens comparables aux meilleurs esprits de notre nation par exemple. Mais aussi combien de siècles a-t-il fallu avant que nous ayons pu nous élever à un niveau si infiniment supérieur à celui des Papous ! Malgré cela, on a constaté que des sauvages, même entièrement incultes, ont pu devenir des membres très utiles de la société humaine. Quels changements se sont opérés, par exemple , dans l'espace de quatre-vingts ans, chez les insulaires de Sandwich, les Taï tiens, les Maoris ! Quand, de nos jours, des ambassadeurs de la reine de Madagascar savent se présenter dans les salons de la haute société berlinoise avec une tournure cavalière, nous sommes forcés de reconnaître, sans nous perdre dans des raisonnements faits pour nous désenchanter, que c'est là un fait d'une haute portée. On a souvent observé que des nègres africains, des Indiens, etc., développaient, dans leur jeunesse, une grande aptitude intellectuelle, croissaient rapidement en sagesse et en perfection, mais demeuraient stationnaires à un certain âge, sans pouvoir continuer de progresser dans la même mesure et retombaient souvent de nouveau, comme les singes avançant en âge, dans leur sauvagerie primitive. Nous accordons cela. Mais qu'on veuille bien aussi tenir compte que de semblables essais d'éducation ont échoué le plus souvent à cause d'une méthode pédagogique défectueuse. On amollit en effet ces jeunes enfants de la nature, on s'exagère leurs capacités enfantines, on surcharge leur esprit, on empêche le développement proportionné de l'intelligence et du corps, on les rend Qrgueilleux et l'on s'étonne ensuite quand, à mesure que leur conscience augmente, on voit s'établir dans ces têtes, non mûres, un degré plus ou moins grand de manies des grandeurs. Mais lorsqu'un sauvage civilisé, éduqué à grand' peine, retombe plus tard dans son état de nature ou que, devenu l'ennemi de ses bienfaiteurs, voleur de grands chemins, rebelle, etc., il trouve une mort violente, il montrera néanmoins dans les derniers moments de sa vie des dispositions et des états d'esprit qui rappelleront une époque meilleure. Nous en trouvons des exemples dans quelques Maoris civilisés, qui plus tard ont passé dans le parti des tribus rebelles et ont su donner à leurs compatriotes incultes une organisation plus puissante, pour résister à
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la domination anglaise. Arminius, le chef des Chérusques, a-t-il agi différemment lorsqu'il mena au combat les paysans barbares de la Westphalie pour les affranchir de la tutelle de Rome, qui était très civilisée à cette époque ? Dans la conduite de ces hommes, qui retournent à leur condition primitive, il y aura toujours quelque chose de bien supérieur à la méchanceté d'un vieux Chimpanzé ou d'un vieil Orang grogneur.
D'ailleurs, les tentatives d'instruire les enfants de la nature n'ont pas toujours échoué d'une manière absolue. Le grand chef indien Tekumseh, les présidents Benilo Juarez et Ram on Castilla, le nègre Toussaint Louverture, le roi des Howas, Radama I er , les chefs polynésiens, Kamehameha I er , Pomaré II, Georges et Kokabau donnent une idée approximative de ce que peuvent devenir de semblables êtres, dans un concours de circonstances favorables. Le fils d'un Indien d'Oaxaca, le président du Pérou, qui avait une volonté de fer et appartenait à une famille indigente d'Arrieros, le président d'Haïti, autrefois conducteur de voitures, dans une plantation, n'étaient pas plus civilisés que les Malgaches et les Polynésiens, élevés par les soins et sous l'influence des missionnaires européens.
On sait que, dans les premiers temps de leur existence, toutes les nations ont été obligées de traverser certains états barbares de leur évolution. Nos peuples les plus civilisés n'en ont pas été quittes ; pour tous l'âge de la pierre a été une période de transition nécessaire. Ce n'est qu'avec l'usage des métaux que s'est développée graduellement une époque de civilisation plus avancée. Bien qu'aujourd'hui nous soyons arrivés à ne plus considérer les âges de la pierre et des métaux comme des périodes nettement distinctes l'une de l'autre, il n'en est pas moins certain que le temps où des outils en pierre et celui où des outils en bronze et en fer furent surtout en usage servent à caractériser grosso modo des époques réelles dans l'histoire de la civilisation. Ainsi que nous le savons, l'âge de la pierre même a eu ses phases de développement. Dans les premiers temps de cet âge, les outils grossièrement taillés, non travaillés, ont dû servir â la race humaine, vivant alors, sans demeure fixe, dans des cavernes, des crevasses du sol et sous le couvert, peu confortable, des arbres, pour abattre les animaux à la chasse, décortiquer les arbres, apprêter les peaux, les cordes et les fibres végétales, dépecer le gibier, briser les os renfermant de la moelle, etc. Lorsque, plus tard, on se mita travailler ces outils, à les polir et à leur donner une forme plus jolie, on vit aussi la condition de l'homme s'améliorer progressivement.
Nous ne pouvons nous représenter les états physique et psychique des premiers hommes de l'âge de la pierre que comme ceux de sauvages excessivement barbares, mais qui néanmoins possédaient le don de se créer d'eux-mêmes des conditions d'existence meilleures .
En 1868, le colonel Laussedat présenta à l'Académie des sciences la mâchoire inférieure d'un rhinocéros provenant du miocène de Billy (Allier). Sur cette mâchoire on voyait une entaille qui, de l'avis de plusieurs naturalistes, devait provenir de main d'homme. L'abbé Delaunay trouva dans le miocène de Pouancé (Maine-et-Loire) une côte d'halitherium avec des entailles, qui semblait également avoir subi l'action de l'homme. Garrigou a exprimé l'opinion que certains ossements, provenant deSansan, avaient été brisés par une main humaine. Dûcker émit un avis analogue sur les fossiles de Pikermi. Ces idées rencontrèrent une vive résistance. Beaucoup de ces entailles ont en effet été reconnues comme des traces de dents de carnivores, de rongeurs, etc. L'abbé Bourgeois a trouvé dans le miocène de Thenay, près de Pont-Levoy (Loir-et-Cher) des silex, dont il attribue la confection à un être d'une intelligence supérieure à celle des animaux de l'époque actuelle. L'opinion de Bourgeois fut partagée par des anthropologistes éminents, tels que Vibraye, Worsaae, Mortillet, de Quatre fages et Hamy. Gaudry ne met pas en doute l'exactitude des rapports stratigraphiques, indiqués à Thenay par un géologue aussi habile que Bourgeois. Pour le célèbre descripteur de la faune quaternaire la question se réduit à savoir si les silex de Thenay sont taillés artificiellement ou non. Ces silex se trouvent dans une couche de cailloux roulés de même nature qu'eux. En en voyant un grand nombre, mélangés pêle-mêle, peu de personnes seulement seraient capables de distinguer sûrement un silex taillé artificiellement d'un silex non taillé. Cependant la présence supposée de silex taillés, à l'époque miocène, a besoin d'être confirmée. L'époque du miocène moyen remonte à une date très reculée : à la faune des calcaires de la Beauce et des faluns, succéda celle du miocène supérieur d'Eppelsheim, de Pikermi, du Mont Léberon, qui est différente. A celle-ci succéda la faune pliocène inférieure de Montpellier, puis la faune pliocène de Perrier, Solilhac et Coupet. Vint ensuite celle du forest bed de Cromer, puis celle du boulder-clay. Cette dernière, à en juger d'après les gisements du Norfolk, eut une existence très longue. La faune du boulder-clay fut suivie de celles du diluvium, de l'âge du renne et de la faune du monde actuel.
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Quelle que soit l'opinion qu'on ait sur ces nombreux changements; qu'on les considère comme le résultat de créations déterminées et indépendantes les unes des autres, ou comme le résultat de transformations lentes, aucun géologue ne doutera de l'immense période de temps qu'exigea la formation de ces dépôts. Dans le miocène moyen, il n'existe aucune espèce de mammifère, qui (corresponde à une espèce vivant actuellement. En se plaçant au point de vue de la paléontologie pure, il sera difficile d'admettre que les êtres qui ont taillé les silex de Thenay aient pu ne pas se modifier au milieu de cette variation générale. Si l'on arrivait, conclut Gaudry, à prouver que les silex recueillis par Bourgeois dans le calcaire de Beauce sont réellement taillés, il n'hésiterait pas à reconnaître dans le Dryopitkecus l'auteur de ces productions (1).
iv.— l'ancêtre commun de l'homme et des anthropoïdes.
Le DryopithccuS) ce prétendu tailleur de silex, est malheureusement encore fort peu connu et décrit seulement d'après quelques fragments d'os ; grâce à son anthropomorphisme qu'on dit très prononcé, il est devenu l'objet d'une hypothèse intéressante ; mais en attendant ce n'est qu'une hypothèse. Jusqu'à ce jour aucun anthropoïde ne s'est montré capable de façonner des pierres et d'autres objets de ce genre pour son propre usage économique. En général, les champions, même les plus fanatiques, de la théorie de la descendance acquièrent de plus en plus la conviction que l'homme ne peut descendre d'aucune des espèces anthropoïdes actuellement vivantes. On peut bien constater une parenté corporelle, très proche à certains égards, entre les hommes et les singes anthropoïdes, mais il est impossible de prouver que les premiers descendent directement des derniers. On arrive à cette conclusion en examinant les conditions du développement corporel des grands singes, qui ne ressemblent beaucoup à l'homme que dans le jeune âge et qui, en vieillissant, perdent de nouveau de plus en plus ce caractère. De plus, je crois que cela ressort également de l'impossibilité absolue où nous sommes de développer, au-delà d'un certain degré, les facultés intellectuelles de nos singes anthropoïdes, dont l'intelligence est, à la vérité, supérieure à celle des autres mammifères
(1) Les enchaînements du monde animait p. 240»
et même des autres singes, mais bien inférieure à l'intelligence humaine (plus perfectible). Dans le cours de leur évolution corporelle, les anthropoïdes, je suis forcé de le répéter sans cesse , s'éloignent de plus en plus de l'organisation humaine. C. Vogt dit fort bien : « Si, conformément aux principes de la théorie de l'évolution préconisée de nos jours, nous consultons l'histoire du développement, nous nous trouvons en face de ce fait important que l'enfant simien est, sous tous les rapports, plus voisin de l'enfant humain que le singe adulte ne l'est de l'homme adulte. Les différences qui existent au début, entre les êtres jeunes des deux types, sont beaucoup plus faibles que celles qui existent entre les adultes; cette assertion, depuis longtemps exprimée dans mes Leçons sur l'homme, a reçu une confirmation éclatante par les recherches récentes faites sur de jeunes anthropomorphes, morts dans les jardins zoologiques de l'Europe. Plus l'être avance en âge, plus aussi s'accusen les différences caractéristiques dans la conformation des mâchoires, des crêtes crâniennes, etc. L'homme et le singe se développent, à partir de l'état embryonnaire et du premier âge, dans une direction divergente et même presque opposée, pour arriver au type définitif de leur genre ; néanmoins les singes adultes mêmes conservent encore, dans toute leur organisation, des traits qui correspondent à ceux de l'enfant humain (1). » « Autant Yhomo sapiens, dit Quenstedt, est supérieur à tout animal par l'intelligence, autant la différence corporelle qui le sépare du singe est insignifiante, et le théâtre de la terre n'est nullement encore exploité au point que ces liens, déjà par euxmêmes si étroits, ne puissent avec le temps être resserrés encore davantage (2). »
Dans ces paroles se révèle l'opinion que j'ai déjà exprimée plus haut et qui, de nos jours, se répand de plus en plus, à
\ savoir que l'homme ne peut descendre ni de l'un des singes fossiles découverts jusqu'à ce jour, ni d'aucun des singes actuels.
! « Les deux types descendraient plutôt d'une forme fondamentale commune qui, dans la constitution enfantine, est encore plus fortement exprimée, parce que le premier âge est moins éloigné de cette forme. » (Vogt).
Naturellement cet ancêtre supposé de notre espèce est encore parfaitement hypothétique et toutes les tentatives faites jusqu'à présent pour nous en tracer une image, même approximative, ne sont que jeux d'imagination sans aucune signification.
(t) Dié Sâugethiere in Wort uncl Bild y p. 49.
(2) Handbuch der Petrefaeten kuncle (3. Aufl., Tûbingen, 1882) I, 38.
l'ancêtre commun de l'homme et des anthropoïdes 225
Darwin arrive à conclure que l'homme descend d'une forme moins parfaitement organisée que lui : « Les bases sur lesquelles repose cette conclusion sont inébranlables, car la similitude étroite qui existe entre l'homme et les animaux inférieurs pendant lé développement embryonnaire, ainsi que dans d'innombrables points de structure et de constitution, points tantôt importants, tantôt insignifiants;— les rudiments que l'homme conserve et les réversions anormales auxquelles il est accidentellement sujet, — sont des faits qu'on ne peut plus contester. Ces faits, bien que connus depuis longtemps, ne nous enseignaient rien, jusqu'à une époque toute récente, relativement à l'origine de l'homme. Aujourd'hui, éclairés que nous sommes par nos connaissances sur l'ensemble du monde organique, on ne peut plus se méprendre sur leur signification. Le grand principe de l'évolution ressort clairement de la comparaison de ces groupes de faits avec d'autres, tels que les affinités mutuelles des membres d'un même groupe, leur distribution géographique dans les temps passés et présents et leur succession géologique. Il est incroyable que de tous ces faits réunis sortit un enseignement faux. Le sauvage croit que les phénomènes de la nature n'ont aucun rapport les uns avec les autres, mais celui qui ne se contente pas de cette explication ne peut croire plus longtemps que l'homme soit le produit d'un acte séparé de création. Il est forcé d'admettre que l'étroite ressemblance qui existe entre l'embryon humain et celui d'un chien par exemple, — que la conformation de son crâne, de ses membres et de toute sa charpente, sur le même plan que celle des autres mammifères, quels que puissent être les usages de ces différentes parties, — que la réapparition accidentelle de diverses structures, comme celle de plusieurs muscles distincts que l'homme ne possède pas normalement, mais qui sont communs à tous les quadrumanes — qu'une foule de faits analogues, — que tout enfin mène de la manière la plus claire à la conclusion que l'homme descend, ainsi que d'autres mammifères, d'un ancêtre commun (1). »
« En remontant le plus haut possible la généalogie du sousrègne des vertébrés, dit ailleurs le grand naturaliste anglais, nous trouvons que les premiers ancêtres de ceux-ci ont probablement consisté en un groupe d'animaux marins, ressemblant aux larves des Ascidiens existants. Ces animaux ont produit probablement un groupe de poissons à l'organisation aussi inférieure que celle de l'Amphioxus ; ce groupe a dû à son tour pro-
(1) La descendance de l'homme, IL, 419.
Hartmann. — Les Singes. 15
duire les Ganoïdes, le Lepidosiren, poissons qui sont certainement peu inférieurs aux amphibiens. Nous avons vu que les oiseaux et les reptiles furent autrefois étroitement réunis ; et qu'aujourd'hui les monotrémes rattachent faiblement les mammifères aux reptiles. Mais personne ne saurait dire actuellement par quelle ligne de descendance les trois classes les plus élevées et les plus voisines, mammifères, oiseaux et reptiles, dérivent de Tune des deux classes vertébrées inférieures, amphibiens et poissons. On se figure aisément chez les mammifères les degrés qui ont conduit des monotrémes anciens aux anciens marsupiaux et de ceuxci aux premiers ancêtres des mammifères placentaires. On arrive ainsi aux Lémuridés, qu'un faible intervalle seulement sépare des Simiadés. Les Simiadés se sont alors séparés en deux grands troncs, les singes du nouveau monde et ceux de l'ancien monde ; et c'est de ces derniers qu'à une époque reculée, a procédé l'homme, la merveille et la gloire de l'univers (1). »
Laissons pour le moment de côté cette longue généalogie de l'homme, dans les diverses phases de laquelle il nous est défendu de pénétrer, à cause de l'état trop imparfait de nos connaissances. En ce qui concerne les Lémuriens, dont l'affinité avec les singes et les hommes a été fréquemment soutenue de nos jours, je me range parmi ceux qui, avec Vogt, pensent que dans cet ordre à formes variées (et qui probablement procède de plusieurs formes différentes, de masurpiaux peut-être, comme plusieurs traits de leur organisation l'indiquent) quelques-unes de celles-ci appartiennent aux mammifères tertiaires les plus anciens que nous connaissions. « Pour conclure, il résulte de^es faits qu'il est absolument impossible de prouver une relation étroite entre les Lémuriens et les singes et par suite entre eux et l'homme. A l'exception des pouces opposables, qui, on le sait, constituent un caractère propre à beaucoup d'animaux, les Lémuriens n'ont aucun trait anatomique commun avec les singes. La dentition, qui est le caractère le plus stable, les place à côté des insectivores ; vouloir les introduire dans la série ancestrale de l'homme, c'est insulter à tous les principes de l'investigation scientifique. »
L'ancêtre commun du singe et de l'homme, cet être purement hypothétique, reste donc encore à chercher et cela est la tâche de la paléontologie. Cette science, à laquelle est réservé un grand avenir, réussira-t-elle jamais dans cette tâche? C'est une question à part. Cependant, en présence des découvertes paléontologiques si grandioses, qui ont signalé notre époque, en présence de la
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déoourerte de ces Odontornithes, Aétosaures, RhamphorhynqueSf Holoptycbes, etc., il est permis de ne pas désespérer de la possibilité de découvrir un terme de liaison réel entre l'homme et les autres mammifères. Ce côté purement spéculatif des recherches, cette manière purement scientifique de traiter la question de la descendance, qui aujourd'hui non seulement ne se contente pas des principes contestables, mais qui de plus a confiance dans les efforts assidus de l'avenir, ne peut inquiéter personne à quelque confession religieuse, à quelque parti politique qu'il appartienne « Mais, quand on aura réussi à trouver, dans quelque couche géologique, le type supposé primitif, la science aura néanmoins encore à vaincre des difficultés très grandes ; elle devra expliquer le développement de la raison et du langage, ainsi que le perfectionnement spontané de la raison humaine en général. Devonsnous dés maintenant, sans aller plus loin, renoncer à la probabilité que nous avons de faire quelques découvertes nouvelles dans cette voie ? Ce serait imposer à notre penchant pour l'investigation scientifique une contrainte indigne des conquêtes faites jusqu'à ce jour par l'esprit humain. Poursuivons donc notre tâche avec ardeur !
Nous apprenons tous les jours en ethnologie que des races humaines, séparées par de très grandes distances et à l'unité nationale antérieure desquelles on ne saurait songer, ont fait des découvertes techniques tout à fait identiques, qu'elles ont observé les mêmes mœurs, les mêmes usages et les mêmes idées religieuses. Cela autorise bien à conclure à l'unité physique et psychique du genre humain, qui peut se démembrer en races, en variétés, mais non pas en espèces distinctes. Certains caractères de la forme primitive (hypothétique) pourront aussi se transmettre aux descendants, qui obéissent à une évolution spéciale de nature variable, et les réversions à la constitution animale n'ont rien d'étrange, même chez le terme le plus élevé de révolution organique, qui est l'homme. Ces réversions ne sont pas empêchées par l'évolution intellectuelle de l'homme* Les théromorphies, comme celles que nous avons appris à connaître dans le liv . III (apophyse frontale de l'écaillé temporale , crête transversale de l'occipital, oreille pointue, etc.), peuvent se répartir également entre les races humaines inférieures et supérieures ; tout comme on observe parfois, chez les races primitives aussi bien que chez les races les plus perfectionnées du cheval, des retours aux formes fossiles (doigt supplémentaire, sabot fendu, etc.). Ce n'est pas le développement corporel, mais le développement intellectuel de l'humanité, qui progresse uniformément et sans faire de sauts*
Sous le rapport physique, des avantages et des imperfections peuvent exister chez un nombre donné de Nigritiens et de Papous et manquer chez un nombre égal d'Européens, et Finverse peut également exister. Mais sous le rapport intellectuel, nous serons toujours forcés de placer les Nigritiens et les Papous au-dessous des Européens. Bien que des avantages physiques, dus à une civilisation plus avancée, à des ménagements plus grands, à une alimentation meilleure, à un genre de vie mieux réglé et parfois aussi à une sélection influencée souvent par des considérations esthétiques, soient plus répandus en général chez les peuples européens que chez d'autres, il n'en est pas moins, vrai que la réapparition de ces cas de théromorphie, qui demeurent sans influence sur l'évolution corporelle des individus, n'éprouve de limitation naturelle ni chez les unes, ni chez les autres de ces races. Au reste, je ne veux pas clore ces considérations sans citer textuellement les belles paroles qui terminent le livre de Darwin sur la descendance de l'homme : « L'homme, dit Darwin , est bien excusable d'éprouver quelque fierté de ce qu'il s'est élevé, quoique ce ne soit pas par ses propres efforts, au sommet de l'échelle organique ; et le fait qu'il s'y est ainsi élevé, au lieu d'y avoir été placé primitivement, peut lui faire espérer une destinée plus haute dans un avenir éloigné. Mais nous n'avons i pas à nous occuper ici ni d'espérances, ni de craintes, mais seulement de la vérité dans les limites où notre raison nous permet de la découvrir. J'ai accumulé les preuves aussi bien que j'ai pu. Or, il me semble que nous devons reconnaître que l'homme, malgré toutes ses nobles qualités, les sympathies qu'il éprouve pour les plus grossiers de ses semblables, la bienveillance qu'il étend non seulement à ses semblables, mais encore aux êtres vivants les plus humbles, malgré l'intelligence divine qui lui a permis de pénétrer les mouvements et la constitution du système solaire, — malgré toutes ces facultés d'un ordre si éminent, — nous devons , reconnaître, dis-je, que l'homme conserve encore dans son organisation corporelle le cachet indélébile de son origine inférieure (1). » .
(1) l.c. Il, 440.