LIVRE II
Chez le gorille, le chimpanzé et l'orang-outan la forme extérieure varie sensiblement avec l'âge et le sexe. Les différences sexuelles surtout sont plus prononcées chez le gorille que chez les autres. Ce sont les gibbons qui varient le moins sous ce rapport.
Quand on compare un fjorlllo mâle jeune avec un animal adulte et vieux, de la même espèce, on pourrait ètra tenté de croire qu'on a affaire à deux êtres entièrement différents. Tandis que le mâle jeune offre encore des traits qui le rapprochent plus nettement de l'homme, avec la physionomie et le maintien qui caractérisent la plupart des singes à courte queue de l'Ancien Monde, à l'exception des babouins, le gorille mâle vieux se montre conformé différemment. Celui-ci est bien moins comparable au type humain ; c'est un singe gigantesque, dont la main et le pied ont bien conservé ce qui les caractérise dans la famille des primates, mais dont la tète prognathe présente quelque chose d'intermédiaire entre la conformation du museau du babouin, de l'ours et du sanglier. Ces modifications frappantes dans la forme extérieure sont de plus accompagnées de modifications dans le développement de la charpente osseuse. Le crâne du gorille mâle vieux est devenu plus prognathe, ses canines ont presque atteint la longeur de celles du lion ou du tigre. Sur la voûte du crâne, arrondie pendant le jeune âge, se développent, suivant la ligne sagittale et sur l'occiput, les puissantes crêtes osseuses, qui; renforcées par les apophyses épineuses des vertèbres cervicales, relevées obliquement, servent d'appui à des muscles mastica-
teurs et cervicaux énormes. Les arcades osseuses, fortement voûtées au-dessus des orbites, se recouvrent d'une peau ridée et augmentent encore l'expression déjà par elle-même sauvage et hideuse de la physionomie de l'animal adulte. Il suffît de comparer les figures respectives (fig. 1-3), qui accompagnent ce texte. Dans le gorille femelle les différences sexuelles ne deviennent pas aussi frappantes que dans le mâle. Bien que la femelle vieille ait sans contredit un aspect très bestial, elle présente ni les crêtes, saillieset arcades osseuses, si développées chez le mâle, ni les puissantes masses musculaires, ni le prognathisme, ni la longueur et la grosseur des canines de ce dernier. Dans l'ensemble de sa conformation la femelle vieille ne s'écarte pas autant que le mâle vieux de l'état jeune de son sexe. Celle-là conserve, somme toute, une forme plus humaine que celui-ci. Autrefois des naturalistes, dont l'autorité avait même beaucoup de poids, ont prétendu que, dans l'étude des formes animales, le type féminin devait être surtout mis en relief dans les descriptions, comme étant le plus général. Mais H. de Nathusius désire que, dans l'étude des animaux domestiques, on considère toujours les deux sexes, parce que les deux ensemble peuvent seuls caractériser la race (1). J'adopte cette proposition pour l'examen et la description scientifiques des animaux saucages mêmes, à quelque genre et quelque espèce qu'ils appartiennent. Ce verbiage du type universel de la femelle est et restera toujours à mes yeux une simple phrase. Car la considération exacte du mâle, de la femelle et des individus jeunes des deux sexes d'une espèce peut seule nous procurer des éclaircissements suffisants sur leur phylogénie (histoire généalogique). Le mâle est généralement plus fort, certaines particularités de la forme de l'organisme spécifique atteignent chez lui un développement plus complet, tandis que chez la femelle adulte elles ne se traduisent que d'une manière plus indécise et que chez les jeunes impubères elles n'existent pas encore du toutou seulement à l'état d'ébauche plus primitive.
Considérons donc d'abord le prototype de l'espèce, le gorille mâle vieux dans la plénitude de son développement corporel (frontispice). L'animal, en station droite, atteint une taille excédant 6 pieds ou 2 mètres. La tête atteint jusqu'à 300 mm de longueur. L'occiput est plus large en bas qu'en haut où il se rétrécit vers la forte crête longitudinale du vertex, à la manière d'un toit à pignon. Les arcades, étendues en voûte au-dessus des orbites, s'élèvent très hautes et très épaisses sur la partie supérieure et médiane du
(i) Vortrâge uber Viehsucht und Rassenkenntniss (Berlin, 1872). I, 61.