IV. — LES LIGAMENTS DES OS
Les bandes ou ligaments qui maintiennent la charpente osseuse des anthropoïdes et en relient les divers éléments en une machine mobile ne diffèrent, somme toute, que fort peu des mêmes productions chez l'homme. Une description détaillée de ces parties ne saurait, pour plusieurs motifs, convenir au but du présent livre. Quelques différences et quelques particularités intéressantes doivent seules trouver place dans ce chapitre. Ainsi, par exemple, chez le Gorille, le ligament cervical est extraordinairement puissant, en corrélation parfaite avec le puissant développement des
(1) Studien ans dem GebieCe der Naturcvissenschajlen (Petersburg, 1876) II, 316.
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apophyses épineuses des vertèbres cervicales supérieures et l'aplatissement de Técaille occipitale. Grâce au profond enfoncement des vertèbres sacrées entre les hautes palettes iliaques (p. 121), les ligaments iliolombaires (ligamenta ilio-lumbalia) et les ligaments ilio-sacrés (lig. ilio-sacralia) atteignent une dimension considérable. Les tubérosités des ischions, qui sont hauts et étroits , descendant très bas, les ligaments tubéroso-sacrés (lig. tuberososacra), qui s'étendent entre elles et le sacrum, ont une longueur très grande chez le chimpanzé. Bien que chez ces singes l'épine ischiatique ne soit représentée que par une simple rugosité, il existe cependant entre celle-ci et le sacrum, de chaque côté, un puissant ligament spinoso-sacré (lig. spinoso-sacrum).
Le célèbre anatomiste J.-F. MeckeF avait cru que, chez les Chimpanzés et les Orangs-Outans, la tête du fémur n'offre pas de dépression (fovea capitis) servant à l'insertion du ligament iliaque rond y et il avait remarqué que ce ligament manque, non seulement chez les singes précités, mais aussi chez les Gibbons. Cependant Welcker trouva sur le squelette, préparé avec ses ligaments, d'un jeune Chimpanzé ayant encore ses dents de lait, un ligament iliaque rond parfaitement développé, implanté presque au milieu de la tête du fémur, formant un segment de sphère. Ce ligament était identique sous tous les rapports avec celui de l'homme. En revanche, la cavité cotyloïde d'un jeune Orang-Outan ne présenta pas trace d'un ligament rond. Le revêtement cartilagineux de la tête du fémur était partout lisse, sans trace d'une surface d'implantation du ligament. En concordance avec ce fait, Welcker trouva les fémurs d'un Orang-Outan mâle vieux dépourvus de la fossette ci-dessus mentionnée. Les fémurs d'un autre Orang- Outan vieux (désigné sous le nom dp Simia morio) ne montraient égalementaucune trace de la fossette. Welcker croit donc pouvoir affirmer que le ligament iliaque rond manque chez l'Orang-Outan, mais qu'il existe chez le Gorille, le Chimpanzé et le Gibbon. Le même auteur remarque que si l'absence totale d'un enfoncement, sur la tête fémorale, permet de conclure sûrement à l'absence du ligament rond, la présence d'une fossette dans la cavité cotyloïde ( fovea acetabuli) ne fournit par elle-même aucune preuve qu'un ligament rond y aurait été implanté. Les os iliaques d'Orangs- Outans adultes, examinés par Welcker, présentaient entre les deux branches de la surface articulaire semi-lunaire une petite fossette prolongée en forme de gouttière, depuis l'échancrure de la cavité cotyloïde jusque dans cette même cavité et donnant passage aux vaisseaux (1).
(11 Welcker in His und Braun's Archiv. Jahrg., I p. 71.
Hartmann. — Les Singes. 8
«Welcker ajoute dans un travail ultérieur (1), que l'absence du ligament rond chez l'Orang-Outan et sa présence chez le Chimpanzé avaient déjà été constatées antérieurement par Camper (2) et Owen (3). Owen trouva le ligament rond incomplètement développé des deux côtés chez trois Orangs, dont il étudia les cadavres frais. Selon lui, le Chimpanzé se distinguerait de l'Orang en ce qu'il possède une dépression sur la tète fémorale. Chez le Gorille cette fossette, a, selon Owen, à peu près la même situation, la même profondeur et la même orientation que chez l'homme. Sur l'invitation de Welcker, le professeur Dippel constata l'existence de cette fossette sur les fémurs d'un squelette de Gorille, qui se trouve dans les. collections d'histoire naturelle de Darmstadt. Dans un squelette d'Orang-Outan, Sain>George Mivart a vu chaque fémur pourvu d'une dépression faible, mais nettement marquée, située au lieu où le ligament rond sinsère habituellement quand il existe. Welcker pense donc pouvoir admettre que ce ligament n'est que faiblement développé chez certains spécimens du Gorille et qu'il manque même assez souvent. Le même auteur n'observa sur plusieurs fémurs de Gorilles que des traces douteuses des dépressions précitées. Duvernoy trouva un ligament rond très puissant chez le Gorille et le Chimpanzé. Vrolik ne le rencontra pas chez l'Orang-Outan, mais constata son existence chez le Chimpanzé. Gratiolet et Alix l'ont vu très développé chez leur Troglodytes Aubryi.
L'auteur du présent livre remarque, à propos de ces indications en partie divergentes, que certains os iliaques et certains fémurs des Gorilles, qu'il a examinés, présentaient des fossettes tantôt plus, tantôt moins nettes pour l'insertion du ligament rond. Ce dernier fut préparé sur le cadavre même du Gorille. Les mêmes constatations ont été faites sur des squelettes et des cadavres de Chimpanzés. Quant aux squelettes d'Orang, un seul présenta des traces faibles d'une fossette sur la tête du fémur gauche. Sur les os des autres individus, il n'en existait même pas de traces. Un grand Orang-Outan, mort dans l'Aquarium de Berlin, présenta, dans la cavité cotyloïde droite seulement, des faisceaux courts de tissu conjonctif strié auquel se trouvaient mélangées des cellules de cartillage isolées ou réunies par groupes. Celles-ci se comportaient comme les corpuscules cartilagineux des houpes articu-
(1) Welcker in His und Braun's Archiv, t. II, p. 106,
(2) Camper, Œuvres , t. I, p. 152. — Naturgeschichte des Orang-Utan, etc. Traduit en allemand par Herbell (Dusseldorf, 1791), p. 187.
(3) Owen, Transactions ofthe soological Society of London, 1. 1, p. 365-368. ibid., t. V. p. 15.
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laires. Les indications précédentes permettent de conclure que le ligament rond existe dans la plupart des cas, — mais pas toujours, — chez le Gorille et le Chimpanzé, et qu'il manque en général chez TOrang-Outan. Chez les Gibbons nous le retrouvons le plus souvent. Je Pai observé moi-même chez les Hylobates agilis^ leuciscus et stjndactylus. Owen pense que l'absence de ce ligament chez TOrang est une des causes de la démarche chancelante de ce singe. Mais son absence assez fréquente aussi, chez les autres anthropoïdes, nous rend cette opinion au moins douteuse. D'ailleurs la démarche de tous ces animaux, faits principalement pour vivre et grimper dans les arbres, a toujours quelque chose de très gauche (1).
(1) Pour plus de détails sur les ligaments des singes anthropoïdes, voyez Hartmann, Sitzungsbericht der Gesellschaft naturforsehender Freunde su Berlin, du 19 nov. 1878.