LES ORGANES ALIMENTAIRES ET RESPIRATOIRES
L'appareil digestif des anthropoïdes donne lieu également à des comparaisons intéressantes. L'orifice buccal est limité, comme nous l'ayons vu, par de grosses lèvres très protractiles. La muqueuse buccale et les gencives sont couleur de chair, plus foncées chez les animaux vieux que chez les jeunes ; chez ceux-là, ces parties sont quelquefois tachetées de gris-brunâtre ou de gris-bleuâtre. Ehlers décrit, dans la muqueuse buccale du Gorille et du Chimpanzé, des plis très marqués, qu'il appelle plis buccaux. Ils s'étendent de la face antérieure des deux mâchoires, au niveau de la canine, en arrière et latéralement sur la muqueuse de la joue (1)> Je n'ai observé que les plis supérieurs chez le Gorille, représenta dans la figure 3; chez les autres Gorilles et chez les autres anthropoïdes, j'ai vu ces plis à peine indiqués et ces indices étaient même si variables que je ne me sens nullement porté à donner à ce caractère une importance particulière. Deux petits ligaments labiaux, l'un supérieur, l'autre inférieur, existent chez tous ces animaux. Ils sont très souvent peu développés, mais néanmoins toujours reconnaissables.
La langue de ces singes est peu large ; sa base n'est pas , comme chez l'homme, pourvue de grands follicules cryptiformes; ceux-ci ne sont que faiblement représentés et en quelque sorte dissimulés. Autour de ces follicules , s'élèvent des papilles folliculaires et villeuses, qui deviennent cornées et parfois même très dures chez le Gorille vieux. Des papilles du même genre proéminent aussi entre les glandes folliculaires des amygdales. Les papilles linguales, entourées d'un rebord saillant, sont moins nombreuses que chez l'homme \ elles sont plus souvent, notam-
(1) Beitrâge zur Kenntnitt de$ Gorilla und Chimpanse, p. 32, pi. IL fig. 3-6.
ment chez le Chimpanzé, disposées en forme d'un T ou d'une croix, qu'en forme de V (Gorille).
La luette et la voûte palatine n'offrent rien de particulier, rien qui diffère du type humain (l).Lavoûte$)alatine présente un certain nombre de plis ou mieux de saillies allongées, tantôt simples, tantôt ramifiées, qui varient beaucoup, dans les détails, suivant les individus. Elles s'étendent, de la suture palatine médiane, sur les côtés vers les bords alvéolaires de la mâchoire, et sont disposés avec une certaine régularité. Elles sont surtout nettement développées chez le Chimpanzé vieux; on les voit encore distinctement chez le Gibbon. Ces reliefs, qui sont légèrement développés chez l'homme, où ils varient également beaucoup suivant les individus, ont été surtout décrits par Ehlers et Bischoff chez les anthropoïdes, depuis que Gegenbaur'a attiré l'attention des anatomistes sur cette question.
Les dents nous fournissent des matériaux de comparaison
importants. La formule dentaire ty, e-T'^T' m T ^ es s * n £ es catharrhiniens ou de l'ancien continent, s'applique en général aux
anthropoïdes. Pour les dents de lait, la formule est ty, c-p tfi-g—
Magitot (2) et Giglioli ont constaté que les dents de lait sortent dans le même ordre que chez l'homme : 1° les incisives inférieures; 2.° les incisives supérieures; 3° les molaires antérieures ou prémolaires; 4° les grosses molaires; 5° les canines. Le crâne d'un Chimpanzé, âgé d'environ deux ans, originaire de la côte du Loango, présente vingt dents de lait. Selon Magitot et Giglioli , l'éruption des dents permanentes ou définitives a lieu dans l'ordre suivant : 1° premières grosses molaires; 2° incisives inférieures et puis incisives supérieures ; 3° prémolaires ; 4° canines ; 5° secondes grosses molaires; 6° troisièmes grosses molaires. Giglioli a constaté, dans un crâne de Gorille mâle, que l'éruption des canines permanentes a lieu presque en même temps que celle des troisièmes molaires et après celle des secondes molaires. Le temps exigé pour l'éruption des canines paraît plus long que pour les autres dents.
La forme des dents permanentes des anthropoïdes varie suivant les espèces et aussi suivant le sexe. Chez le Gorille, les deux inci-
(1) Chez VOrang-Outan, le plus souvent la luette (uvula) n'est pas développée (Bischoff, Beitrâge zur Anatomie des Gorilla, p. 37, et Rûchert, Pharynx als Spraeh-und Sehluekapparat, Munchen, 1882, p. 24, pi. III, fig. 10) ; cependant j'ai observé et dessiné un exemplaire qui avait la luette, les piliers du voile du palais bien développés et la base de la langue voûtée.
(2) Bulletin de la Soeiété d'anthropologie de Paris, 1869, p. 113.
sives médianes supérieures sont larges, taillées en biseau et beaucoup plus grandes que les deux incisives supérieures externes. Les quatre incisives inférieures, au contraire, ont à peu près la dimension des incisives supérieures externes ; elles sont moins larges et taillées également en biseau. Les puissantes canines supérieures du mâle vieux sont courbées un peu en arrière et en dehors. Leur forme fondamentale est celle d'une pyramide triangulaire , cunéiforme. Le côté antérieur est courbe et présente, près de son bord interne, un profond sillon, qui s'étend depuis la base delà couronne jusque près de sa pointe. Le côté externe, formant, par son intersection avec le côté interne, une arête postérieure aiguë, est un peu convexe en avant, plan ou légèrement concave en arrière. Le côté interne est concave et présente une profonde gouttière longitudinale, qui le parcourt un peu en arrière de sa ligne médiane. Les canines inférieures du mâle vieux sont plus courtes que ses canines supérieures ; elles sont arquées et dirigées en dehors et légèrement en arrière. Elles ont également la forme d'une pyramide triangulaire. Leur côté antérieur est arrondi et parcouru dans sa portion interne par un sillon longitudinal beaucoup plus court que le sillon correspondant de la canine supérieure. Le côté externe est un peu convexe et, comme celui de la canine supérieure, un peu dirigé en arrière. La portion postérieure présente deux sillons longitudinaux (rarement un seul) qui , partant de la base de la couronne, se prolongent un peu au-delà du milieu de la dent. Le côté interne est (légèrement) concave, comme dans les canines supérieures. Les canines inférieures proéminent comme des piliers au-devant de ces dernières (fig. 15 et 16). Dans les canines du Gorille mâle jeune, les arêtes ne sont pas encore bien marquées, bien que ces dents présentent déjà nettement la forme d'une pyramide triangulaire. Les canines de la femelle adulte sont beaucoup plus petites que celles du mâle adulte et plus aplaties du dehors en dedans. La forme pyramidale triangulaire des canines supérieures est peu prononcée. Leur face externe est concave et pourvue d'une crête longitudinale médiane à peine visible. Au contour interne (du côté de la cavité buccale) se trouvent deux ou trois sillons longitudinaux, qui s'étendent depuis la base. jusque vers le milieu de la couronne. Les canines inférieures sont pyramidales triangulaires. Chacune d'elles a une face antérieure, une face postérieure et une face interne (regardant la cavité buccale). Les prémolaires antérieures du mâle vieux sont larges et présentent un gros tubercule externe et un tubercule interne plus petit. Chez le mâle, les quatre tubercules des trois molaires supérieures affectent une disposition plus régulière, plus
symétrique que chez la femelle ; chez celle-ci les tubercules sont placés davantage en alternance. Elles ressemblent , sous ce rapport, à celles de l'homme, avec cette différence qu'elles sont plus grosses. Les premières prémolaires inférieures du mâle sont pointues et ont la forme pyramidale quadrangulaire. Leur face antérieure et leur face externe sont convexes, la face interne ou buccale est plane et la face postérieure creusée en gouttière. Les deux prémolaires inférieures, au contraire, ont deux tubercules antérieurs (l'un externe, l'autre interne) et un tubercule postérieur. Ce dernier s'use généralement de bonne heure. Chaque molaire a deux tubercules externes et deux tubercules internes opposés les uns aux autres et de plus un tubercule postérieur. Il faut reconnaître qu'il y a là une analogie avec ce qui existe chez l'homme. Elle est encore plus accentuée chez la femelle.
Chez le Chimpanzé, les deux incisives médianes de la mâchoire supérieure ont également la forme de larges biseaux, tandis que les incisives externes et celles de la mâchoire inférieure sont plus petites. Il existe souvent, chez le mâle, un intervalle assez considérable entre elles et les canines. Ces dernières représentent chacune une pyramide triangulaire à bord antérieur obtus, descendant en ligne droite ; le bord postérieur est tranchant, échancré dans son tiers supérieur, et se termine à la base de la couronne par un tubercule postérieur. Les prémolaires ont un tubercule externe et un tubercule interne; les molaires présentent deux tubercules externes et deux autres internes, reliés entre eux par des bandes d'émail sinueuses. Les canines inférieures de cet animal ont bien aussi la forme fondamentale d'une pyramide triangulaire, mais leur arête antérieure est très obtuse, tandis que les arêtes interne et postérieure sont assez marquées. La face antérieure n'est pas canaliculée comme dans la canine supérieure. L'arête latérale est très courbe. Les molaires ont un cinquième tubercule postérieur très net. Celui-ci est également bien développé chez l'homme. Les incisives supérieures de l'Orang-Outan sont conformées comme celles «des autres anthropoïdes décrites ci-dessus. Les canines supérieures sont pyramidales triangulaires et présentent un sillon antérieur longitudinal. Les canines inférieures ont également un sillon semblable sur leur côté postérieur. Les molaires, comparées à celles des autres anthrophoïdes, ne présentent rien de particulier.
Les canines des anthropoïdes âgés, considérés jusqu'ici, s'usent fortement à leur contour postérieur. Les dents de ces animaux sont caractérisées par des cannelures transversales inégales, résultant du développement non uniforme des couches d'émail. Ces canner
l'estomac, l'intestin bt lb fois 143
lures se développent à mesure que la dent s'accroît. Outre les gouttières, mentionnées tout particulièrement plus haut, on trouve encore des empreintes longitudinales, surtout sur la face antérieure des incisives.
La face antérieure des incisives du Gibbon est lisse ; ici les incisives médianes supérieures sont les plus grosses, tandis que les incisives médianes inférieures sont les plus petites. Les canines supérieures, longues et fortes, déprimées latéralement, ont une arête postérieure aiguë et présentent une gouttière longitudinale antérieure et une gouttière interne. Les arêtes des canines inférieures sont obtuses. Aux molaires inférieures, le cinquième tubercule est exactement placé au milieu du contour postérieur.
On a parfois prétendu que les entailles, qui existent toujours au contour externe des molaires des anthropoïdes et s'étendent jusqu'aux racines de ces dents, constituent un caractère important, qui distingue ces dents de celles de l'homme, où généralement ces entailles ne se prolongent pas jusqu'aux racines. Toutefois les molaires humaines montrent parfois aussi des gouttières très profondes et très étendues. Je ne crois donc pas devoir accorder une importance particulière à ce prétendu caractère distinctif. Ce qui me paraît plus important, c'est le puissant développement des canines, qui est comparable à celui des canines des carnivores. Dans certains cas, on observe une molaire surnuméraire, tant chez l'homme que chez les anthropoïdes, quelquefois même chez le Gibbon (1).
Vestomac et Y intestin de ces animaux ne présentent qu'un petit nombre de caractères peu différents de ceux que ces mêmes organes offrent chez l'homme. La longueur de ces viscères varie aussi bien chez ce dernier que chez les anthropoïdes. Chez le Gorille et l'Orang seuls, j'ai vu les plis de la muqueuse, appelés plis de Kerkring, développés avec quelque netteté. Le cœcum de ces singes est long, large, suspendu librement et mobile dans le péritoine; son appendice vermiforme est volumineux, très long, surtout chez l'Orang et tordu en spirale.
"Le foie se partage en deux lobes principaux, — qui ne sont pas très nettement séparés chez l'Orang. — Je n'ai jamais constaté une seconde division des bords de ces lobes, comme Bolan et Auzoux l'ont représentée chez le Gorille. Bischoff n'a pas découvert, sur la face inférieure du foie du Gorille, la disposition en H des sillons, qui est si nette chez l'homme. Cette remarque peut
(1) Par exemple, chez Y Hy lobâtes syndactylus; Voir Giebel, Odontographie, Leipzig, 1855, p. 2.
également s'appliquer aux autres anthropoïdes. En général, les sillons inférieurs du foie n'entaillent pas sa substance jusqu'à une profondeur uniforme de chaque côté. Les vésicules biliaires du Gorille et de l'Orang ne sont pas très volumineuses ; chez le Chimpanzé, j'ai trouvé cet organe très développé et contourné; chez le Gibbon même il est encore assez volumineux.
La rate est haute chez le Gorille, le Chimpanzé et le Gibbon ; elle est moins haute et plus large chez l'Orang. Partout son contour gauche est fortement aplati. Le pancréas n'offre rien de remarquable.
Le larynx de ces animaux est, dans ses traits essentiels, semblale à celai de l'homme. Cette similitude existe surtout à l'entrée de cet organe. La portion vocale antérieure, proprement dite, de la glotte est courte, à peu près aussi longue que la portion respiratoire. Le corps de l'os hyoïde du Chimpanzé est profondément excavé en avant. Aux cornets de Morgagni se relient les sacs laryngers ou aériens, qui existent chez le Gorille, le Chimpanzé et l'Orang. Ce sont des poches à parois minces , extensibles , unies aux parties voisines, en un grand nombre de points, par du tissu conjonctif. Le sac larynger droit paraît être généralement plus grand que celui de gauche. Selon la description exacte de Duvernoy et d'Ehlers, il existe chez le Gorille seul une portion supérieure de cet organe. Chez cet animal et chez l'Orang, le sac larynger déploie un diverticule inférieur, qui se prolonge derrière le muscle abaisseur de la tête jusqu'à l'épaule, et un autre qui s'étend jusqu'au grand pectoral. Chez le Chimpanzé, la partie postérieure est seule développée. On prétend avoir observé, dans beaucoup de cas, l'existence d'un seul sac larynger impair communiquant avec les deux cornets de Morgagni ; je crois, avec Ehlers, que cela est invraisemblable. On peut admettre que, dans ces cas, l'un de ces organes ait passé inaperçu, par suite d'une asymétrie considérable. Chez l'Orang vieux, les sacs laryngers, recouverts d'une paroi adipeuse dans sa couche externe et reliés entre eux par du tissu conjonctif, pendent , avec toute la peau du cou, en un repli flasque et massif sur la partie médiane de la poitrine (p. 33, fig. 9). Parmi les Gibbons, le Siamang seul (p. 36) possède un sac larynger impair, d'après Sandiford (1); tandis que, selon Broca (2), ce singe aurait deux sacs distincts se rapprochant entièrement l'un de l'autre à leur extrémité supérieure, tout près du larynx. Les deux
(1) Ortlectkundige Besehrymng van en voltoassen orang-œtan. Verhandelingen over de natuurlijke der Needel Bezittingen, Leiden, 1840, p. 33.
(2) Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris, 1869, t. IV, p. 368-371.