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Le nom de Coucy est un des plus célèbres de la noblesse française. Pendant quatre cents ans il fut porté par une race d'hommes illustres, guerriers ou hommes d'Etat, que leur puissance et leur mérite personnel mêlèrent à toutes les grandes phases de l'histoire féodale en France. Rappeler les hauts faits de la maison de Coucy, c'est faire refleurir une des gloires nationales, gloire brillante et sans tache, bien qu'elle ait été soumise aux brûlantes épreuves de l'ambition et des mœurs du moyen âge ; c'est ouvrir l'une des plus belles pages de notre histoire; c'est mettre en évidence le type le plus éclatant de l'honneur, de la bravoure, de 1» piété, en un mot, de toutes les vertus chevaleresques qui ont élevé notre patrie au premier fang des nations.
Sans doute l'aurore de la maison de Coucy fut obscurcie par des actes coupables ; l'orgueil et la violence des passions humaines entraînèrent les premiers sires de Coucy * dans des voies funestes; mais, en déplorant ces tristes effets de l'orgueil
1. La qualité de sire équivalait anciennement au titre de àarorij et lorsque ce dernier titre devint commun à tous ceux q[ui obtinrent des érections de terre en baronnie, la qualité de stre prévalut. Elle était prise par les sires de Bourbon, de Montlhéry, de Beaujeu, de Coucy, etc., pour se distinguer des barons inférieurs qui n'étaient point vassaux immédiats de la couronne. La qualité de sircy employée dans ce sens, le sire de Coucy, ou
et du désordre de ces époques, on aime à voir celte race vigoureuse se régénérant peu à peu dans la succession des temps, et atteignant enfin cette renommée solide et pure dont son dernier représentant fut l'expression la plus complète. Nous ne parlons ici que de la branche aînée de la maison de Coucy, éteinte vers le commencement du XV* siècle : car ce beau nom, porté par de nobles rejetons d'une autre branche, a traversé les siècles; resplendissant d'une grandeur antique, il est venu prendre sa part des grandeurs modernes*. Sous la Restauration, le siège archiépiscopal de Reims fut occupé par Mr Charles de Coucy, auquel l'histoire génésdogique des pairs de France a consacré les lignes suivantes : « Jean-Charles, comte de Coucy, archevêque de Reims, né au château d'Escordal, en Champagne, le 23 septembre 1746, avait été, avant la Révolution, aumônier de la reine par brevet du 28 janvier 1776, grandvicaire de Reims et chanoine de cette métropole, n fut l'un des trois évêques de la nomination de Louis XVI qui eut lieu au mois d'octobre 1789. n fut sacré, à Paris, évêque de la Rochelle le 3 janvier 1790. Emigré peu de temps après, il envoya
bien Engaerrand, sire de Coucy, a toujours exprimé la haute noblesse ; tandis que devant le prénom, comme sire Jean, sire Pierre, elle a toujours caractérisé la roture. Le titre de baron pris dans une signification propre, c'est-à-dire affecté au possesseur d'une baronnie, marche immédiatement après celui de vicomte. Mais quand le mot baron était employé d une manière générale, il s'entendait anciennement des vassaux qui relevaient immédiatement du roi, et comprenait indistinctement les ducs, les marquis, les comtes et autres seigneurs qu'on nommait les barons du royaume... Les quatre premières ou plus notables baronnies de France étaient : Couqj, Craon, Sully et Beaujeu.
la démission de sa dignité ecclésiastique au pape, en octobre 1801, après la conclusion du concordat entre le Saint-Siège et le gouvernement français. Rentré en France après la première Restauration, M. de Coucy accompagna le roi pendant les Cent- Jours. n fut préconisé archevêque de Reims, primat de la Gaule Relgique, légat-né du Saint- Siège le 1*' octobre 1817, et créé comte-pair de France le 31 octobre 1822. Il est décédé à Reims le H mars 1824, dans sa 78* année. » {Hist. généalogique des pairs de France.)
Le même ouvrage mentionne quinze frères ht sœurs de l'illustre prélat, dont l'aîné s'est particulièrement distingué dans la carrière militaire. Il était colonel en second du régiment de Navarre, chevalier de Saint-Louis. Le 4 janvier 1783, par un brevet spécial, Louis XVI lui accorda une pension en considération des services que sa maison illustre^ alliée à celle de France ^ n'avait cessé de rendre à S. M. et aux roix ses prédécesseurs. Le 3 février suivant, il épousa Louise-Elisabeth de Dreuœ- Brézé, fille de feu Joachim de Dreux, marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies de France. Émigi'é en 1791, il fut admis à la retraite en 1817 au grade de maréchal de camp. Sa fille unique, née en 1783, avait épousé le comte de Clermont- Mont-Saint-Jean. Enfin de nos jours le nom de Coucy s'est uni à nos gloires les plus pures ; une femme qui résume en elle seule toutes les grâces et les vertus des anciennes dames de Coucy, madame la maréchale duchesse de Reggio, se nomme Eugénie de Coucy.
Mais notre intention n'est pas d'écrire une histoire complète de la famille de Coucy, non plus même que des premiers sires de ee nom : il nous faudrait pour cela refaire toute l'histoire du moyen âge, dont chaque page mentionne un de ces puissants seigneurs ; nous avons seulement choisi, dans la vie de quelques-uns d'entre eux, l'épisode le plus remarquable, et nous lui avons donné luie forme plus animée, plus dramatique que ne Teùt autorisé la sévérité historique. Dans certains cas, nous avons emprunté aux légendes leurs récits naïfs; mais toujours nous avons respecté l'exactitude historique des faits.
Un mot d'abord sur le berceau de nos héros.
Le nom de Coucy [Codiciacus ou Codiciacum, et par contraction Cociacus ou Cociacum) appartient également à une ville et à un village situés à un quart de lieue l'un de l'autre, dans la- partie de la Haute-Picardie qui s'étend entre Saint- Quentin, Noyon, Laon et Soissons. Le village, plus ancien que la ville, s'appelle Coucy-la-Ville, et, par une singularité dont nous allons donner l'explication, c'est la ville véritable qui porte le nom dè^. Coucy-le-Château. Cette cité célèbre est bâtie sur une montagne assez élevée, au milieu d'une vallée riante et fertile, arrosée par la ri* vière d'Ailette (Aquila)^ dont les Commentaires de César font meiition, et dans une position réellement admirable. Elle est environnée de hautes murailles de pierres* de taille, flanquée de trentetrois fortes tours et percée seulement de trois portes. Deux de* ces portes, celles du sud et du
couchant, étant hors d'attaque par leur situation, ne sont protégées que par une seule tour ; mais la troisième, la. porte de Laon, commandée par la montagne voisine, à laquelle Tunit un solide et antique pont de pierre, est flanquée de deuxénormes tours, précédées d'un ouvrage en pierre fort élevé, défendu lui-même par des ravins et des fossés profonds. Cette entrée est réellement formidable. L'origine de Coucy se perd dans la nuit des temps. Voici, en peu de mots, ce qu'en disent quelques historiens. Cette montagne avait été donnée au chapitre de Reims par saint Remy, qui la tenait de Clovis ; au ix® siècle, Hervé, archevêque de Reims, y fit construire une forteresse qui, en raison de sa position avantageuse, fut convoitée par les seigneurs du voisinage. Conquise par le comte de Vermandois vers l'an 930, reprise et reperdue, attaquée et occupée par différents partis, cette place paraît être demeurée, en définitive, au comté de Vermandois, dont elle dépendit longtemps comme un fief important.
C'est à ce titre même que les sires de Coucy la possédaient. En 1400, Marie de Coucy, fille d'Enguerrand VII, vendit cette terre au duc d'Orléans, qui la fit ériger en pairie ; puis, à l'avénisment de Louis XII, Coucy fut réuni au domaine de la couronne * . Donné à titre d'apanage à plusieurs
1. On lit dans le Traité de la noblesse de France, à Tarticle baronnies-pairies enregistrées : « Coucy ^ érigée i^ le 22 mai 1404 pour Louis, duc d'Orléans; 2® au inois de février 1805 pour Claude de France, fille de Louis XIL Pairie éteinte le !«' janvier 1515. »
La même mention est faite du comté-pairie de Soissons» autre
princes du sang, en dernier lieu au duc d'Orléans, le château revint à l'État en 1793. Aujourd'hui ces ruines appartiennent à la famille d'Orléans, depuis le règne de Louis-Philippe.
La ville est agréable, mais petite. Elle emprunte son véritable attrait aux ruines splendides du château que la magnificence d'un de ses anciens seigneurs lui avait donné pour protecteur. En même temps qu'il élevait les hautes murailles et les tours dont nous venons de parler, Enguerrand III, celui-là même qui osa rêver pour son front la couronne de saint Louis, construisait, au couchant de la montagne, un édifice sur les débris duquel l'œil s'arrête avec une admiration respectueuse. Séparé de la ville par une haute muraille, bien que compris dans la même enceinte extérieure, précédé d'une immease place d'armes, et dans la position la plus formidable, le château de Coucy s'élève orgueilleusement sur la montagne. C'est un carré irrégulier, formé par quatre énormes tours que lient entre elles des remparts de même hauteur, et d'où surgit, comme un fantôme gigantesque, cette célèbre tour de Coucy, l'un des monuments les plus extraordinaires du moyen âge.
Comment décrire ce qui maintenant n'est plus qu'une ruine? Nous ne pourrions que dire nos impressions à la vue de ce royal monument, et encore ne les rendrions-nous qu'incomplètement. Un écrivain qui s'est occupé de la maison de Coucy,
dépendance de la succession d'Enguerrand VII, également cédée par sa fille au duc d'Orléans.
le bénédictin dom Toussaint Duplessis, parle ainsi de ce château : « L'entrée est entièrement détruite... C'était un pont sur cinq piliers, qui soutenaient un pareil nombre de portes, par lesquelles il fallait passer avant d'arriver audedans du château... Entre les deux tours d'entrée est bâtie cette fameuse tour qui n'a point d'égale, ni pour sa hauteur, qui est de cent soixante et douze pieds, ni pour sa circonférence, qui en a trois cent cinq. Cette tour est sans communication avec le château : on n'y entrait que par un pont-levis. Pour la garantir contre toute attaque, on avait élevé tout autour une forte muraille de dix-huit pieds d'épaisseur et de pierre dure, que l'on appelait la chemise de la tour... Tous les ingénieurs conviennent qu'avant l'usage de la poudre , cette tour était absolument imprenable. » — Un autre écrivain, l'architecte Ducerceau, dans la description la plus sèche qui se puisse imaginer, parle « de la grande salle, longue de trente toises et large de sept et demie, » et des murs de la tour, « épais de vingt-deux pieds de bonne mesure. » Il ajoute que « en cette tour, y a trois étages voultez, et au-dessus terrasse couverte de plomb. » Il énumère et mesure par pieds et pouces les sculptures , le tribunal , la chapelle, les souterrains^ et ne trouve pas une émotion, pas une étincelle artistique en présence de ce représentant glorieux de la féodalité... Un morceau de sculpture seul le frappe, c'est celui qui décore, ou plutôt qui décorait, car il est on
ii LES SIRES DE COUCY
partie détruit, le fronton de la porte d'entrée de la tour principale : un chevalier y était représenté combattant un lion, sans doute en mémoire de la victoire mémorable remportée, comme nous aurons occasion de le raconter, par Enguerrand II sur le lion de Prémontré ; mais, chez Ducerceau, les termes sont si barbares, que nous nous abstiendrons de les citer.
L'imagination seule peut aujourd'hui relever ces murailles écroulées, soulever la mousse séculaire qui recouvre leurs débris, pour replacer sur leurs piédestaux ces antiques figures de pierre, barbarement renversées. La pensée peut, dans une rêveuse illusion, ressusciter les brillants chevaliers, tes ménestrels, les serfs, revêtus de leurs cottes de mailles, recevant la jcroix, agenouillés sur la verte pelouse, et prêts à partir pour la Palestine... Ces voûtes sombres ont entendu des ordres mystérieux aussitôt accomplis que donnés. Ici se retiouvent les traces de l'arène où de preux paladins se livraient de courtoises batailles ; là se voyait autrefois la splendide chapelle; plus loin, le tribunal du suzerain. Pénétrons-nous dans cette tour magnifique : les peintures que le temps a respectées sur la muraille; les nervures déliées de ces voûtes qui n'existent plus, les galeries habilement ménagées dans ces murs épais, ces oubliettes fatales, ces réduits obscurs, ces rainures de herse, ces anneaux de fer, ces crampons destinés aux ponts-levis , ces meurtrières perfides, ces lésions dans la pierre, ces traces violentes, cette fenêtre en dehors de
laquelle s'avance un gibet de pîerre, tout retrace le moyen âge, à l'aide de l'imagination qui enlend à travers les créneaux « la voix des années qui ne sont plus et qui se déroulent devant nous avec tous leurs événements. »
Le château de Coucy, habité, pendant plusieurs générations, par les descendants de son fondateur, fut, à diverses époques, embelli par les princes qui le possédèrent ensuite. Deux rois, François P" et Henri IV, y firent des constructions importantes, et les appartements qu'on y voyait avant sa ruine avaient reçu d'eux surtout . des améliorations notables. Une des tours, revêtue à l'intérieur de peintures à fresque dans lésquelles se trouve la couronne royale, a conservé le nom de tour du Roi. D'où provient donc la dévastation qui a succédé aux somptuosités princières? Quelle catastrophe a bouleversé cet ensemble admirable ? Est-ce la main des hommes ou quelque grand désordre de la nature qui s'est fait ressentir dans la contrée? Hypothèse doublement vraie, comme on va le voir.
Nous ne nous arrêterons pas sur les destinées variées du château de Coucy depuis l'extinction de la branche aînée de la famille, l^ossédé par des princes qui tour à tour prirent part aux troubles civils ou religieux des siècles passés, il suivit leurs fortunes diverses, et fut, selon leurs forces, attaqué et défendu, Bom'guignon ou Armagnac, Anglais ou Français, huguenot ou catholique, sans que les sièges qu'il eut à soutenir présentassent, jusqu'en l'année 1632, aucune circon-
• stance digne de remarque. Mais à cette époque Coucy se ressentit cruellement des troubles et de la guerre civile que le ministère de Mazarin et le mécontentement des princes avaient excités dans tout le royaume. Le commandant du château, nonrnié Hébert, était devenu suspect au cardinal, qui l'envoya sommer de remettre Goucy entre les mains du maréchal d'Estrées, gouverneur de Laon. « Je tiens cette place du roi Louis XIII, répondit Hébert ; il me l'a donnée pour récompense de mes services; l'ayant toujours gardée fidèlement, je ne puis croire que notre jeune souverain m'en veuille dépouiller. A moins qu'on ne me montre des ordres plus précis, je suis résolu de m'y maintenir; mais vous pouvez assurer M. le cardinal que rien ne se passera en ce château de contraire à l'obéissance due à Sa Majesté. »
A ce refus, le maréchal d'Estrées fit avancer quelques troupes pour investir la place, et M. de Manicamp, gouverneur de la Fère, s'étant joint à lui avec ses six pièces de canon, ils en formèrent conjointement le siège. Le 10 mai, la batterie ayant été dressée contre les murailles de la ville, il y eut bient^ une brèche considérable ; mais il se passa néanmoins cinq jours avant que les assiégeants, retenus par la fière contenance des assiégés, qui semblaient résolus de périr plutôt que de lâcher pied, pussent entrer dans la ville. Enfin Hébert dut se retirer dans le château, et les troupes du roi se répandirent dans la ville. Pour assurer cette prise, il fallait se rendre maître du
château, ce qui n'était pas l'affaire d'un jour. Le , siège, qui fut traîné en longueur, donna le temps à l'avant-garde des troupes lorraines, dont les quartiers étaient aux environs de Reims et de Soissons, de venir au secours d'Hébert. Le 12 mai, douze cents fantassins et huit cents chevaux parurent à un quart de lieue de la ville ; la cavalerie commença l'attaque par le quartier où commandait M. de Manicamp ; elle défit le régiment de Piémont et mit aussitôt en déroute celui qu'on avait formé tant des garnisons voisines que des levées nouvelles faites pour ce siège. Cet acte de vigueur démoralisa les assiégeants, qui s'enfuirent en désordre dans la forêt voisine, abandonnant la ville aux Lorrains. Ceux-ci confirmèrent Hébert dans son commandement.
Cependant, le 14 septembre suivant, la ville et le château furent rendus au roi... et le cardinal Mazarin envoya aussitôt pour démolir la place un ingénieur nommé Metezeau * , qui fit sauter par la mine les principales parties du château. Depuis lors il n'y eut plus trace d'habitation dans l'antique demeure des sires de Coucy. Pas une tour ne conserva ses voûtes intactes; les remparts démantelés ne protégèrent plus la double enceinte ; tous les ouvrages d'art furent démolis, les matériaux vendus, et, pendant près d'un siècle, le marteau des démolisseurs agrandit chaque jour le cercle de la dévastation. D'immenses souterrains régnaient sous le château, traversaient la mon-