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Fils de celui qui construisit la digue de la Rochelle

tagne dans plusieurs directions, et allaient aboutir les uns dans une forêt, les autres dans les abbayes environnantes : Tun d'eux avait, dit-on, • son entrée dans Tabbaye de Prémontré, située à deux lieues de Coucy ; tous furent détruits, comblés ou si bien bouleversés qu'il n'en reste pas trois cents pieds. .. Mais ces restes sont admirables.

Comme s'il n'eût pas suffi de la main des bommes pour accomplir l'œuvre de destruction, la nature, par une de ces mystérieuses perturbations qui déjouent les prévisions de la science humaine, acheva la ruine du château de Coucy et rendit toute réédification impossible. Voici ce qu'on dit dans le livre de dom Toussaint Duplessis : « Le tremblement de terre qui arriva en France, le 18 septembre 1692, fendit du haut en bas la grosse tour... » En efiFet trois longues fissures sillonnent maintenant ce noble édifice et présentent, au sommet, des brèches considérables. « Les autres tours, poursuit Duplessis, subsistent dans leur entier, mais les voûtes qui formaient plusieurs étages d'appartements se sont écroulées pour la plupart; de sorte que ce château célèbre, qui était, il y a cent ans, une des merveilles de la France, et peutêtre la place du royaume la plus imprenable, n'est plus qu'un triste monument de la magnificence de ses anciens seigneurs, et un avertissement aux grands du monde, qui se flattent d'éterniser leur mémoire par ces superbes édifices, que tout périt sur la terre, et que Dieu seul demeure éternellement. »

Avant d'aborder les faits historiques ou roma-

nesques attribués à chacun des sires de Coucy par .des autorités irrécusables ou seulement par la tradition locale, disons un mot des légendes particulières de leur château. Comme dans tous les manoirs, et principalement dans ceux des frontières de Flandre, les histoires merveilleuses sont nombreuses à Coucy. Les fées de Gommeron, Tune des portes de la ville, les lutinâ, les revenants et les fantômes nocturnes nous fourniraient une foule d'aventures bizarres et picpiantes, sinon vraisemblables; nous ne citerons que trois ou quatre légendes qui se distinguent des. autres par une naïveté toute particulière. C'est d'abord YÉtemument dans le puits de la grosse toyr. On raconte qu'un jeune archer étant un jour à côté de ce puits admirable, qui, pour le dire en passant, avait été comblé en 1682 et a été déblayé il y a vingt-cinq ans, entendit distinctement éternuer dans cet abîme profond. — « Dieu vous bénisse ! répond courageusement l'archer. » — Nouvel éternument et nouvelle salutation : Dieu vous bénisse ! Enfin l'esprit, car c'en était un évidemment, ayant éternué une troisième fois, l'archer impatienté s'écria : « Que le diable vous emporte ! » Alors il se fit au fond de l'eau un tourbillonnement dont l'archer voulut découvrir la cause : il se pencha, se pencha encore davantage, et, attiré par un pouvoir invincible, il se précipita la tête la première dans le gouffre, d'où, comme on peut le penser, il n'est jamais revenu. Dieu le 'bénisse !

Une autre légende est celle de la Cloche du

beffroi, gothique édifice, seul débris de la forteresse bâtie par Hervé. Cette cloche avait jadijs la propriété de sonner d'elle-même quand un habitant de la ville était sur le point de mourir ; mais ses tintements n'étaient ordinairement entendus que de la personne menacée, quoique dans quelques circonstances elle ait aussi frappé les oreilles d'autres individus. On cite des exemples, dont voici le plus remarquable. Un échevin, du nom de Canivet, entendit une nuit la cloche du beffroi sonner lentement quinze coups. Ce Canivet était en parfaitç santé, mais sa femme gardait depuis longtemps le lit par suite d'une maladie de poitrine ; il ne voulut rien dire à la malade de peur de l'effrayer, d'aggraver sa maladie et de la conduire par là au tombeau. Mais c'était à lui que s'adressait l'avertissement, car il mourut au bout de quinze jours, et sa, femme fut parfaitement rétablie. Quelque temps après, la veuve entendit, au milieu de la nuit, la cloche sonner encore d'ellemême ; son fils aine l'entendit aussi et mourut subitement. S'étant remariée, la même femme eut d'autres enfants, et, comme pour les Canivet, entendit tinter la cloche fatale dans un moment où nul être humain ne se trouvait dans le beffroi; ses enfants moururent successivement peu de semaines après leur naissance, comme des fleurs prîtttanières que le même jour voit éclore et se faner. . . Quelques personnes disent que ces coups de cloche étaient produits par de malins esprils ; d'autres pensent au contraire qu'ils étaient l'œuvre des bons anges. Le plus grand nombre enfin les

attribue à l'ange gardien, qui veut ainsi avertir rhomme et le faire songer à se préparer à la mort qui s'approche.

La légende du Rempart fleuri est plus gracieuse. On rapporte qu'un jeune pâtre de Verneuil-sous-Coucy se dirigea un jour avec son troupeau vers le pied de la montagne de Coucy et se mit à la gravir tristement. Au milieu de la route, il aperçut une fleur merveilleusement belle, telle qu'il n'en avait jamais vu; il la cueillit et la mit sur son chapeau pour en faire présent à sa fiancée. A sa grande surprise, il se trouva transporté, sans savoir comment, sur un certain rempart du château de Coucy qui s'appuie à la tour du Roi. La porte qui conduisait dans cette tour était ouverte ; le pâtre y pénétra et vit par terre une foule de petites pierres brillantes, 'dont il remplit son chapeau, fl voulait sortir lorsqu'une voix sourde lui cria : « Tu oublies ce qu'il y a de meilleur ! » Ne sachant pas ce que cela signifiait, il descendit du rempart et retourna vers son troupeau. A peine était-il au milieu de la montagne que, voulant remettre son chapeau, il vida toutes les petites pierres dans ses poches et s'aperçut qu'il avait perdu la fleur merveilleuse. Aussitôt une voix se fait entendre. « Qu'as-tu fait de la fleur que tu avais trouvée? — Il faut qu'elle soit tombée sur le rempart, répondit le pâtre tout troublé. — Tu as perdu la clef des trésors du château, reprit la voix; tu t'es montré ingrat et oublieux, tu ne retrouveras jamais pareil talisman. » Le jeime homme remonta en toute

liàte vers le pied du rempart, mais il lui fut impossible de le gravir. Lorsqu'il fut de retour à Verneuil, *il chercha dans ses poches et vit que toutes les petites pierres étaient devenues des pièces d'or frappées au bon coin.

La fleur merveilleuse a disparu, et si, par une. bizarrerie de la nature, d'énormes gerbeâ d'autres fleurs sauvages croissent chaque année sur le rempart auquel elles ont donné leur nom, on n'a pas encore retrouvé, parmi ces plantes éphémères, le talisman du jeune pâtre : le trésor du château, s'il existe, est toujours enfoui sous les décombres.

Combien est éloquente cette présence annuelle et sans cesse renouvelée des fleurs sur les ruines, symbole irrécusable de la fragilité des œuvres de ce monde en présence des œuvres de Dieu ! Les générations s'éteignent, les noms les plus célèbres tombent dans l'oubli... Et, lorsque chaque fleur de l'intelligence se flétrit, lorsque périssent dans les orages des temps les plus beaux ouvrages du génie humain, une vie nouvelle s'élance continuellement du sein de la terre. Prodigue, . infatigable, la nature, obéissant à la loi du Maître suprême, fait sans cesse éclore les tendres boutons, sans s 'inquiéter si les hommes ne détruiront point la fleur dans sa maturité.

[Enguerrand I"].

La famille de Goucy paraît avoir eu pour tige Albéric, qui vivait sur la fin du règne d'Henri P'. Ce seigneur, issu des anciens comtes de Vermandois, avait épousé la comtesse Adèle de Boves, laquelle lui avait apporté en dot la fameuse seigneurie de Boves et la comté d'Amiens. C'était donc un puissant seigneur; plusieurs écrivains lui attribuent la fondation de la riche abbaye de Nogent-sous-Coucy. Mais ce qui est plus certain, c'est que, s'il ne fit pas seul les frais de ce grand établissement, au moins donna-t-il au nouveau monastère des biens considérables. L'abbaye de Nogent ne fut entièrement achevée que vers l'année 1076 ; elle est située à une demi-lieue de Coucy, sur la rive droite de T^lette, dans un endroit où l'on découvrit, dit un chroniqueur, une grande quantité de cer-

cueîls remplis d'ossements, et disposés de telle sorte, qu'un de ces cercueils faisait le centre d'un cercle formé par les autres. Quels étaient ces morts?. Chrétiens ou païens, leur origine, de même que leur sort, est restée inconnue. L'abbaye de Nogent, occupée d'abord par six religieux tirés de celle de Saint-Remy à Reims, devint, grâce à la munificence des sires de Goucy, une des plus considérables de France ; elle a subsisté jusqu'à la première Révolution, possédée par les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur.

Au XII® siècle, le successeur immédiat d'Albéric de Boves, Enguerrand, son petit-fils, prit le premier le titre de sire de Coucy, qu'il porta alternativement avec celui de comte d'Amiens. Déjà placé par sa naissance au premier rang parmi les hauts barons, Enguerrand ajouta à ses possessions les deux baronnies de Marie et de la Fère, qui formèrent la dot d'Ade de Marie, sa première femme, tante de Beaudouin, roi de Jérusalem. Tant de richesses et d'honneurs, une puissance égale à celle d'un prince, n'empêchèrent pas que la vie d'Enguerrand de Coucy ne fût troublée par des agitations cruelles et d'horribles catastrophes. Laissant de côté les faits d'histoire générale auxquels le nom de ce seigneur se trouve mêlé ; sans parler ici des luttes qu'il soutint longtemps contre la commune d'Amiens, luttes mémorables, pourtant, mais connues par des récits sans nombre, nous nous attacherons principalement à la vie privée de ce sire de Coucy.

Quelle triste et lamentable histoire ! Le mariage d'Enguerrand n'avait point été heureux ; soit qu'Ade de Marie eût réellement offensé son époux, soit, comme le pensent plusieurs écrivains, qu'on l'eût calomniée

LA ilÈîlfî ET LE FILS f$

liprèô d'Engaerrand, ce derïiier l'accabla de mauvais ^tements, et lorsqu'un fils naquit de cette malheufcuse union, le sire de Goucy n'eut pour lui qu'une .tersion profonde, qu'il manifesta sans pitié. Yainement t dame de Goucy redoubla de douce résignation : Ën- [aerrand n'en fut pas fléchi. Les années s'écoulèrent dnsi, trop lentement au gré de chacun des deux époux. Ide passait sa vie dans la réclusion et leç pleurs ; Enjnerrand s'occupait à la guerre tant contre les sei-* jnedrs ses voisins que contre ses propres vassaux, loavetit révoltés ; une Nombre tempête semblait menacer le tiMteau, dans que les honneurs, les richesses, iès succès à la gdei*re, non plus que la vie exemplaire lé sa féfidinej pussent dissiper les liiiages qui obscur- Sssaient le front d'Engtiérrand. Un éclair de bonheur ft de rêcohciliation traversa pourtant cette vie intolérable k tbùs lès decrx. Saint Godèfroy, abbé du mônasfère de Nogent, dont nous venons de raconter l'origine j était en même temps évêque d'Amiens. Bien que, dans les déinêlës relatifs à lit Commune, il se fût prononcé en faveur des boui^geoië de cette tille; sa haute piété, r&arêole de respect et de vénération dôttt il était entouré, lilî donnaient sûr le sirë de Goucy tih tel ascendant; que célul-ef, cédant à ises exhortations, revint à des sentiments plus dOUx à l'égard de sa triste comparé et, pour tin moment, parut lui avoir rendu sa tendresse et sa confiance; Mais, comme nous l'avoiis dit, ce ne fut qu'un éclair; l'horizon s'obscurcit bientôt de nouveau ; des tempêtes plus tetribîeâ éclatèrent au château de Goucy, et, lorsque Ade de Marie mit au jour une flUe, il y avait longtemps déjà que la haine avait ^^ son empire âur le cœur de l'orgueilleux baron.

Le fils aîné d'Engaerrand avait alors atteint sa neayième année; à peine soaffert au châteaa, en butte aux mauvais traitements de son père, Thomas de Marle^ ainsi qu'on l'appelait déjà, ressentait vivement l'injustice dont sa mère et lui étaient victimes. Thomas, qui dans ses jeunes années annonçait cette énergie farouche, ces sombres fureurs dont la suite de sa vie offre tant d'exemples, haïssait avec une rage sacrilège celai que la douce Ade de Marie lui commandait pourtant de vénérer et d'aimer. Cependant, trop fier pour se plaindre, il dévorait en silence son fougueux ressentiment ; fuyant la compagnie des jeunes seigneurs de son âge, il s'exerçait constanmient au métier des armes, chassait dans les forêts immenses du voisinage, faisait même des expéditions solitaires vers des contrées plus éloignées, dans le but apparent de s'habituer aux fatigues et aux dangers de la guerre, mais, conmie on le sut trop bien par la suite, po.ur se lier avec des aventuriers et se concerter avec tous les mécontents de la Picardie. Évitant son père, il revenait chaque jour près de sa mère, s'efforçant ainsi de la dédonmiager, par ses propos affectueux, des chagrins qui dévoraient son cœur. C'est une marque bien éclatante de la puissance de l'amour maternel que le changement soudain qu'une parele de sa mère opérait sur l'esprit de Thomas. Il semblait qu'en s'approchcuit de la retraite où elle languissait isolée , ce jeune homme à l'humeur farouche et aux sentiments haineux fût transformé comme par magie. 11 redevenait doux et tendre; à la vue du mélancolique sourîrer d'Ade de Marie , des larmes mouillaient sa paupière , larmes bienfaisantes qui soulageaient son cœur gonflé de res*

sentiment. Parfois, pourtant, ces entrevues étaient agitées : l'abbé Guibert de Nogent rapporte que les officiers du château ne po.uyaient retenir leurs pleurs quand ils voyaient la mère et le fils se promener, en se tenant par le bras, dans le petit bois qui couvrait alors la montagne ; il ajoute qu'un jour le sénéchal vit Ade de Marie tenant étroitement embrassé son fils, aussi triste qu'elle^ et inclinant son visage pâle sur l'épaule du jeune homme :

— Il n'y a plus que toi qui m'aimes, disait-elle tout bas.

Et Thomas répondait avec un mouvement convulsif :

— Oui, je vous aime, madame; mais que ne me laissez wons vous venger?

Plusieurs scènes de ce genre ayant eu lieu, la malheureuse mère conçut la crainte de me pouvoir toujours retenir ce bras qui voulait devenir parricide.

Une. circonstance mit fin aux appréhensions d'Ade de Marie. La première coroisade fut prêchée. Avec l'autorité d'une mèreioujours obéie, la dame de Goucy ordonna à son fils de prendre la eroix... Il fallut se soumettre. Ce fut un cruel moment que celui de la séparation ! Ade parla ainsi au jeune homme attéré :

— Votre présence ici irrite monseigneur Ënguerrand : allez servir votre Dieu sur la terre où il souffrit et mourut; sa miséricorde attendrira votre père. Comportez-vous en brave chevalier, méritez de porter un nom que vous avez reçu sans tache. Mais, avant le départ, un devoir vous reste à remplir.

— Lequel, madame? demanda Thomas impatient d'entendre la réponse.

Ce jour-là, le sire Ënguerrand I" de Coucy rendait

la justice à ses vassaux dans la grande salle de la forteresse qui formait son habitation. Richement vêtu, entouré de ses ofGciers, dont le nombre et le rang donnaient à rassemblée Taspect d'une cour princière, le sire de Coucy avait déjà entendu bon nombre de bourgeois, de serfs ou paysans de ses terres, et leur avait rendu justice impartiale, lorsque la foule s'ouvrit lentement devant deux personnages sur lesquels tous les regards s'arrêtèrent. C'était d'abprd une femme, qn'à la richesse de son costume brodé d'or et à son noble maintien on reconnaissait pour une personne de haut rang; elle s'appuyait pour marcher sur le bras d'un jeune chevalier, dont le front découvert laissait apercevoir une expression hautaine et fière, quoique ses yeux fussent en ce moment baissés vers la terre ; sur la cotte d'armes du jeune honune, une croix rouge brodée annonçait en lui un des prochains défenseurs de la foi dans la Palestine. Un frémissement contenu parcourut l'assemblée quand chacun put reconnsutre Ade de Marie et son fils. La dame de Coucy était pâle; mais cette pâleur, qui prenait sa source moins dans la crainte que dans l'émotion et le sentiment du devoir qu'elle allait remplir, loin de rien ôter à la noblesse de ^es traits, la rendait seulement plus touchante. Quant à Thomas de Marie, enchaîné par l'obéissance, il s'avançait pâle aussi, -mais de l'effort d'une contrainte dans les bornes de laquelle on pouvait voir qu'il craignait de ne pouvoir rester.

Le sire de Coucy avait fait un mouvement de surprise, et un profond silence s'était établi.

— Que voulez- vous, madame? demanda-t-il impérieusement en fronçant le sourcil. Votre place n'est

point aa tribunal où sont jugés les pauvres gens et les bourgeois.

— N'avez- vous de justice que pour les pauvres gens, monseigneur? répondit avec fernieté la dame de Coucy.

Puis, voyant <[u'Enguerrand allait répondre avec emportement, elle ajouta plus doucement, en prenant la main de son fils :

-7 Monseigneur, en présence des nobles barons qui nous entourent, de vos vassaux qui nous entendent aussi ; dans cette enceinte où vous rendez la justice au nom du Dieu tout-puissant, nous voici, Thomas, votre fils, et moi, qui venons implorer vos bontés.

Ade de Marie, voyant qu'Ënguerrand ne répondait pas, continua :

— Votre fils, monseigneur, s'en va partir pour les pays lointains; il va, sous la bannière du comte de Yermandois, son cousin, combattre les infidèles pour conquérir les lieux saints. Au moment du départ, mon cœur de mère est attristé de la pensée qu'il n'emporte point votre bénédiction paternelle. Le voici devant vous, monseigneur, vous priant par ma bouche de lui accorder un peu de cet amour que chaque père accorde à son fils... Si jamais j'ai pu vous offenser, les larmes que votre rigueur m'a fait répandre ont assez expié ma faute : que votre fils au moins cesse d'en être puni! C'est justice que l'innocent ne paie point pour le coupable. Yous avez toujours été sacré pour moi; mais de perfides avis vous ont égaré, et vous avez trouvé bon de m'infliger le châtiment de votre courroux : c'est assez, monseigneur ; je ne iHurmurerai pas de vos rigueurs, si vous daignez en ce moment bénir votre fils. Me voici à vos genoux et mon fils avec moi.

2s LES SIRES DE COUCY

Entraîné par sa mère, Thomas de Ma^e fléchit en effet le genon sor les daUes du tribunal. Le silence était toujours le même; chaeon retenait son haleine dans l'attente de ce qui allait arriver. Ade, la tète baissée et tenant d'une main la main de son fils, essuyait avec l'antre des larmes brûlantes qui coulaient sur ses joues. Thomas de Marie n'avait pas détourné une seule fois les yeux du pavé sur lequel son regard semblait fixé. Il ne faisait pas un mouvement; seulement, pendant ce moment d'attente, on voyait sa poitrine se soulever comme si un poids énorme l'eût empêché de respirer, et la pâleur de ses traits était devenue presque ]ivide. Tout à coup le sire de Goucy prononça ces mots :

— Votre fils ne saurait faire mieux que de partir, madame : sa présence m'est odieuse. Relevez-vous et n'interrompez pas davantage le cours de la justice : retirez-vous l'un et l'autre.

Un murmure confus -circula dans les rangs de la foule ; mais ni la dame de Goucy ni son fils n'obéirent à cet ordre. Ade reprit la parole :

— Mon fils, qui est aussi le vôtre, monseigneur, ne quittera cette place qu'avec votre bénédiction. Moimême je ne me relèverai pas que je ne l'aie obtenue : car, par le ciel qui nous protège ! nulle injure ne vous est venue de nous. Me voici, monseigneur, moi qui suis d'aussi noble race que vous; qui vous ai enrichi de deux baronnies dont l'étendue et la richesse feraient à elles seules des principautés; me voici à vos pieds, vous conjurant de bénir votre fils. Ne me refusez pas !

Le sire de Goucy, agité d'une foule de sentiments divers', jetait les yeux autour de lui, cherchant à recon-

naître l'impression que cette scène produisait mxr l'auditoire. Il voyait des larmes dans presque tous les yeux, de la compassion sur tous les visages. Lui-même ne pouvait se défendre d'une profonde émotion, en voyant ainsi prosternée devant lui la noble femme qu'il avait méconnue; mais le bon mouvement qu'il avait ressenti s'évanouit bientôt.

— C'est trop longtemps nous retenir, madame, s'éeria-t-il ; je ne bénirai point un enfant que je ne puis aimer et que je voudrais voir mort ainsi que vous.

A peine ces mots étaient-ils prononcés que Thomas de Marie était debout, soutenant sur son bras sa mère évanouie. Un tremblement affreux agitait tous ses membres. Il ne parla pas, car les paroles n'auraient pu sortir de sa poitrine ; il jeta seulement sur le sire de Coucy un regard si horrible, que toute l'assistance et Enguerrand lui-même en furent épouvantés. Après quoi, soulevant sa mère dans ses bras, il la reporta luimême dans ses appartements, où il s'enferma avec elle.

Vers le soir de ce triste jour, Enguerrand de Coucy voulut faire diversion aux pensées agitées qui lui étaient restées de cette scène. Prenant un costume très-simple, il monta à cheval et s'enfonça dans la forêt qui entoure Coucy. Il allait devant lui sans choisir son chemin, si bien qu'ayant marché longtemps, il s'aperçut, quand vint la nuit, qu'il s'était égaré.

Gomme il cherchait à s'orienter, il entendit sur les feuilles des arbres le bruit de larges gouttes d'eau; la pluie tomba bientôt abondamment. Le sire de Coucy, pressant sa monture, ne tarda point à apercevoir, à quelque distance, une lumière qui lui fit espérer de trouver un abri. En effet il arriva en peu de temps à

la porte dîme forge dans laquelle briUait uq feu ardent. Enguerrand, on le sait, portait des yêtements sans apparence; un cor de chasse était suspendu à son cou, de sorte que quand il appela le midtre de la forge, celui-ci ne put deviner le rang du seigneur qui réclamait l'hospitalité. Le forgeron lui demanda qui il était :

— Veneur du sire de Goucy, répondit Enguerrand.

— Fi du sire de Goucy! reprit le forgerx)n; quiconque prononce son nom devrait à chaque fois s'essuyer la bouche I Cet homme a le cœur plus dur que mon enclume.

Enguerrand, irrité, porta la main à sa dague; mais un sentiment de générosité l'arrêta, et il mit pied à terre sans répondre.

— Je consens à te donner asile pour cette nuit, ajouta le forgeron; tu trouveras là, sous le hangar, du foin pour la litière de ton cheval et pour ton lit. Contente-toi de cela : car, à cause de ton maître, je ne veux pas mieux te traiter.

Le sire de Goucy se retira à l'écart, comme on le lai avait dit, mais il ne put dormir. Toute la nuit, le forgeron travailla, et, quand il frappait sur le fer avec un gros marteau, il disait à chaque coup :

— Puissent le malheur et le chagrin amollir un jour le cœur du sire Enguerrand, comme mon marteau pétrit ce fer rougi I Père sans entrailles ! continuait-îl ; époux cruel et injuste ! Résister aux larmes et aux prières d'une femme qui pleure depuis vingt ans et qui le supplie à genoux de bénir son enfant ! Je voudrais que chaque coup de mon marteau pût lui enfoncer le remords dans le cœur!.. Mais la dame de Goucy et s on fils seront vengés, sois-en sûre, Berthe !

— Oui, car le ciel est juste, répondait la femme du forgeron.

— Puisse celle qu'épousera le sire de Coucy, quand ladameAde de Marie sera morte, lui causer chaque jour autant de chagrins que mon marteau frappe de coups !

— Et tu dis que le seigneur Thomas n'a rien dit pour défendre sa noble mère ?

— Il ne pouvait rien contre son père; mais j'ai vu dans ses yeux un regard que je n'oublierai jamais... Je te dis que j'en ai le pressentiment : les malheurs et les tourments de toute sorte tomberont sur ce cœur de fer, aussi nombreux que les coups de mon marteau sur l'enclume !

Le forgeron continua de travailler et de parler ainsi jusqu'au matin; le sire de Coucy ne perdit pas une de ses paroles, et il était dans une agitation extrême quand il reprit, au lever du soleil, le chemin de son château. Son absence, du moins il le pensait, avait causé de l'inquiétude, car un mouvement extraordinaire se manifestait de toute part. La stupeur se lisait $ur tous les visages, et ses officiers, en lui rendant les honneurs habituels, baissaient les yeux comme pour éviter les siens.

— Me voici de retour, dit-il enfin à son chambellan, qui le précédait dans son appartement. Remettez-vous de vos inquiétudes et que la joie reparaisse dans mon domaine.

Le chambellan remplit les devoirs de sa charge, et se retira sans répondre. La fatigue, la privation de nourriture depuis la veille, firent qu'Enguerrand demanda à boire. L'échanson se présenta le visage lugubre et les yeux mouillés de larmes.

— Qu'est-ce à dire? Me voici dans mon château, reprit Enguerrand; mes fidèles serviteurs doivent sécher leur? larmes^ Bois ce verre d'hydromel à mon heureux retour.

L'échanson s'inclina silencieusement, fit signe qu'il n'avait point soif et sortit. Enguerrand se leva vivement, passa la main sur son front, et, sans toucher à ' l'hydromel qui lui avait été présenté, se disposa à sortir. Son sénéchal, vêtu de hoir, l'arrêta sur le seuil de son appartement. S 'inclinant pour cacher ses pleurs, il dit d'une voix sourde :

— La noble dame de Coucy est morte cette nuitl Enguerrand recula comme frappé de la foudre, et

le sénéchal le laissa seul dans son appartement, où personne n'entra de toute la journée.

Vers le soir, Enguerrand, pâle et défait, traversa les salles de son château et put voir, sur son passage, tous ses serviteurs agenouillés et en prières. Il marchait lentement, s'arrêtant de temps en temps, conmae s'il eût hésité à aller plus loin, et il arriva enfin à la porte de l'appartement de la dame de Coucy. La portière était baissée; nul bruit né se faisait entendre à l'intérieur. Enguerrand, interprétant ce silence selon son désir secret, leva doucement la tapisserie pour jeter un regard dans ce lieu où tant de pleurs avaient coulé. Un frisson parcourut tout son corps... Il avait vu, à genoux près du lit sur lequel reposaient les restes d'Ade de Marie, un homme qui, sans mouvement et sans larmes, tenait une des mains du cadavre. — Enguerrand laissa retomber la tapisserie et s'éloigna. Une heure après, il revint... Il avait pleuré, et ce fut avec un tremblement fébrile qu'il porta la main au rideau.

A la lueur d'une lampe, il aperçut l'homme toujours immobile etid^^s la même position ; il s'en alla encore une fois, n'osaût franchir ce seuil fatal. Enfin, une troisième fois, le malheureux sire de Goucy essaya de se traîner vers cette demeure de la mort; il souleva la portière. Mais cette fois il fut entendu ; l'homme agenouillé tourne la tête et regarda Enguerrand... Qu'exprimait donc ce regard? Le malheureux ne put le supporter. Poussant un grand cri, il tomba privé de sentiment dans la chambre. Avec un calme terrible et sans dire une parole, Thomas de Marie quitta un moment la main glacée qu'il tenait dans les siennes, repoussa du pied hors de l'appartement le sire de Goucy inanimé, et, la tapisserie étant retombée, le fils se remit à genoux près de sa mère.

Le lendenaain l'abbaye de Nogent vit une lugubre cérémonie. Thomas de Marie, suivi de toute la maison du sire de Goucy, conduisit au caveau que le fondateur de l'abbaye avait réservé pour sa famille les dépouilles mortelles de sa mère bien-aimée. Au moment où la pierre venait d'être scellée, un homme se précipita aux pieds du jeuuQ homme qui, l'œil sec et brûlant, n'avait pas prononcé une parole.

— Mon fils/ mon fils ! s'écria le sire de Goucy d'une voix déchirante, pardonne-moi I

— Demandez votre pardon à la tombe, répondit Thqmas de Marie en le regardant d'un air sombre; quant à moi, je n'ai pas de pardon pour vous.

En disant ces mots^ il sortit de l'église, s'élança sur son cheval eipritlaxoute de Saint-Quentin, où le comte de Yermandois rassemblait les chevaliers de sa bannière.

— mon Diea I dit avec doulear Enguerrand de CiOucy, voici le premier coup de marteau !

C'était le premier, en effet; mais le sire de Qoucy ne savait pas encore à quels malheurs il était réservé.

LA FONTAINE DE LA MORT [Enguerrand !•'.]

Du haut du rempart de son château, le sire de Goucy, Enguerrand P', regardait mélancoliquement dans la plaine. Son visage, ridé par les années moins peut-être que par les agitations de sa pensée, exprimait une sombre douleur; des larmes roulaient même sur sa longue barbe blanche, larmes amères, comme les verse la profonde affliction d'un homme. Un combat acharné se livrait au pied de la montagne ; deux partis étaient aux mains, criant d'un côté : « Goucy I Goucy ! Sus, sus pour Goucy et madame Sibylle ! » et de l'autre : (( Namur ! A la rescousse ; pour monseigneur Godefroy ! » •

— Assez ! assez ! disait convulsivement le sire de Goucy. Mon nom deviendra l'exécration de tout le royaume de France I Assez I que mes gens rentrent au château et laissent en paix ces soldats étrangers ! Holà !

qu'on arrête le combat I... Et ne plus avoir la force de soutenir une épée ! I nstrument dérisoire au côté d'un vieillard, puisse ma vie se briser comme je brise ta lame inutile I

En disant ces mots, le vieillard brisa de ses mains tremblantes une épée dont la poignée, ornée de pierres précieuses, aurait pu payer la rançon d'un prince ; il en jeta les morceaux avec un mépris mêlé de colère, et regarda avec abattement autour de lui : il était seul... Le puissant comte d'Amiens, le seigneur jadis redouté de la plus belle partie de la Picardie, celui enfin dont la richesse et la noble origine ne reconnaissaient de suprématie qu'au pied du trône de France, Enguerrand de Goucy était seul... Aucun officier de sa maison ne se ten£iit à portée d'entendre sa voix, d'exécuter ses ordres ; faible et courbé par l'âge, il n'avait pas un bras sur lequel il pût s'appuyer avec confiance et affection...

En ce moment, un nouveau et plus fort tumulte éclata dans la plaine ; les honmies d'armes de Goucy avaient /mis leurs ennemis en déroute et regagnaient le château, quand un tourbillon de poussière, au sein duquel étincelaient les armes d'une troupe nombreuse, s'éleva du côté du nord ; deux cents honunes environ, commandés par un chevalier de haute et puissante stature, tombèrent sur les gens d'Enguerrand, au cri de : a Marie I Marie I pour monseigneur Thomas I » En un clin d'œil, le sire de Goucy vit ses hommes défaits et massacrés ; son regard ne put embrasser à la fois les épisodes de cette surprise fatale ; tout ce que la barbarie du douzième siècle avait de plus atroce fiit mis en œuvre à l'égard des vaincus, et Enguerrand

dut assister impaissant à cette odieuse boucherie. — Je ne suis plus que l'ombre dé moi-même, s'écriat-il avec amertume. Je ne commande plus dans mon propre château. Pourquoi, mon Dieu I me laissez-vous vivre, si je ne puis combattre mes enneniis? Quel nouveau parti m'a suscité ceux-ci ?

— Marie I Marie I criaient les vainqueurs dans la plaine.

Ce nom arriva enfin jusqu'à l'oreille débile du vieillard.

— Mark / ré^éiSL'iril en frémissant. C'est lut/ Toujours implacable, toujours terrible... Il n'est donc pas de pardon sur cette terre I

— Sire de Coucy, dit la voix impérieuse d'une femme qui se présenta tout à coup devant Enguerrand, cinquc^nte des vôtres- viennent de trouver la mort sous les coups de votre fils... N*ordonnérez-vous pas enfin qu'un corps plus nombreux l'attaque dans son château de Marie et venge dans soii sang ses crimes et vos affronts ? • '

Celle qui parlait ainsi était la dame Sibylle de Ghâteau-Portien, seconde femme du sire de Coucy.

— Ah ! madame , répondit douloureusement Enguerrand, donnez, si bon vous semble, des ordres de mort et de carnage; ma bouche, près d'exhaler le dernier soupir, ne s'ouvrira plus pour coifimander à des meurtriers.

— Ne ressentez-vous donc plus les injures? Votre faiblesse ira-t-elle jusqu'à ouvrir les portes de ce château à votre ennemi vainqueur?' •

— Quelle injure peut-il me faire qui approche de celles dont j'ai accablé sa mère I Et lui 1 renié par moi.

repoussé, persécuté, bientôt déshérité. », Ah! Sibylle, tous les maux que j'endure sont une faible expiation !

— Pour qu'elle soit plus complète, attendrez-vous que Thomas pénètre jusque dans cette place ? dit en insistant Sibylle.

— Plût au ciel qu'il y vînt ! s'écria Enguerrand en fondant en larmes ; non pas en ennemi, mais en véritable fils et pour me fermer les yeux.

— Vous refusez d'agir I soit. Je commanderai pour vous et saurai défendre l'honneur de votre nom.

Elle quitta brusquement le sire de Goucy, qui, privé d'énei^e et de force, la regarda s'éloigner sans essayer de la retenir.

— L'honneur de mon npml dit-il lentement» Elle parle de mon honneur ! Qu'en a-t^elle fait, mon Dieu? de quelle tache va-t-elle le couvrir encore ?

Plein de tristes pressentiments, le malheureux seigneur regagna avec peine l'appartement àh son exis tence s'éteignait dans la solitude et l'abandon.

S'il est peu de familles qui aient joui au même degré que la maison de Goucy de l'illustration attachée aux nobles et grandes actions, lL n'en est peut-être pas une dont Torigine ait été marquée par d'aussi effroyables malheurs. Sans anticiper sur l'ordre chronologique des faits, nous trouvons, dans Enguerrand P', un exemple de la vérité de cette remarque* Yeuf de la triste Ade de Jiarle, que ses rigueurs injustes avaient conduite à la tombe, Enguerrand était resté pendant quelques années sans songer à une nouvelle union. Le choix qu'il fit plus tard de Sibylle de Ghâteau-Portien fut, pour le pays entier autant que pour lui-même, une source de calamités presque inouïes par leur durée, puisqu'elles

pesèrent sur l'un et sur l'autre pendant plus de vingt ans.

D. Guibert, abbé de Nogent, contemporain d'Enguerrand P', nous a transmis d'horribles détails à cet égard. Sibylle de Château-Portien, fille du comte de ce nom, était mariée à Godefroy, comte de Namur, prince illustre entre les premiers princes de l'empire. Une absence de Godefroy ayant obligé Sybille à résider momentanément chez son père, dont les domaines touchaient ceux du sire de Goucy, cette femme perverse, au mépris d'une union sacrée, s'empara de l'esprit d'Enguerrand, le décida à l'épouser et vint demeurer avec lui dans son château de Goucy. Unmariage aussi scandaleux ne pouvait manquer de faire de l'éclat, et il eut des suites fanestes. Le comte de Namur ne put supporter sans désir de vengeance l'affront qui lui avait été fait ; Enguerrand, de son côté, excité par Sibylle, qui redoutait de retomber entre les mains de son époux, déclara qu'il ne la rendrait qu'à la pointe de l'épée. Une guerre véritable éclata donc entre ces deux seigneurs, et fut, de part et d'autre, soutenue avec une animosité sans exemple.

Dans ces premiers temps de la troisième race, les seigneurs pouvaient se faire presque impunément la guerre; les rois, trop faibles pour empêcher ces troubles intérieurs, ou qui voyaient peut-être avec satisfaction diminuer les forces et la puissance de leurs vassaux, demeuraient fréquemment simples spectateurs de leurs querelles; ils ne s'en mêlaient eux-mêmes, comme le fit plus tard Louis le Gros à l'égard de Thomas de Marie, que quand la sûreté de l'État ou la vindicte publique exigeait cette intervention. Godefroy et Enguer-

rand armèrent donc Tun contre l'autre et en vinrent ^ aux dernières extrémités. Leur fureur ne fît quartier ni aux hommes ni aux terres : ravages, meurtres^ incendies, rien ne fut épargné. Tous ceux qui tombaient entre les mains d'Enguerrand étaient sur-le-champ mis à mort ; Godefroy ne faisait pas un meilleur parti, aux gens d'Enguerrand ; on leur crevait les yeux, on leur coupait les pieds ; la potence était leur plus doux supplice... En un mot, toute la contrée théâtre de cette guerre fut ensanglantée de ces exécutions, et en conserva longtemps après les marques hideuses.

Au milieu de tant de désolations, ce qu'Enguerrand avait le plus à craindre, c'était le zèle des évêques pour les lois et la discipline de l'Église : car les canons y étaient formels ; et si l'excommunication eût été lancée, elle eût entraîné, beaucoup plus sûrement que les armes de Godefroy, la séparation d'Ënguerrand et de Sibylle. Les circonstances de toute cette affaire ne sont pas complètement connues ; on sait seulement ■ que, le comte de Namur s'étant remarié, la querelle n'eut plus pour objet qu'une haine envenimée par mille outrages réciproques... Sibylle demeura à Goucy.

Sur ces entrefaites, Thomas de Marie, fîls aîné du sire de Coucy, revint dans le pays qu'il avait quitté, après la mort de sa malheureuse mère, pour se rendre en Palestine. Le souvenir des mauvais traitements dont sa jeunesse avait été abreuvée, l'incurable chagrin que la perte d'une mère vénérée avait gravé dans son cœur, l'avaient suivi en Terre-Sainte. Mûri par la réflexion, endurci par les combats, son caractère était devenu encore plus farouche qu'avant son départ. Il n'avait pu, le malheureux I pardonner à son père la mort de sa

mère innocente... Aussi ne vint-'il.pas d'ahord à Goucy. Marié à Milesende de Grécy^ jeune dame qui mourut en donnant le jour à un fils, Thomas en avait reçu pour sa dot les deux châteaux de Crécy et de Nogent-Vermandois^ places qui, jointes à celles de Marie et de la Fère, qui lui appartenaient du chef de sa mère, le mirent en état de se faire craindre en Picardie. Il y devint même bientôt presque aussi puissant qu'Enguerrand son père.

Ënguerrand avaitril essayé de fléchir Tayersion que son fils nourrissait contre lui ? Avait-il éprouvé un refus dédaigneux? C'est ce que ne nous apprend pas l'histoire; elle ne dit rien non plus de ce qui dut se passer entre Sibylle et son beau-'fils. Le chroniqueur, qui n^entionne seulement le fait d'une querelle sacrilège entre le père et le fils, rapporte avec détails les excès de Thomas de Marie, excès qu'on a honte de lire, et qu'on rendrait difficilement dans notre langue. Bornons-nous à peu de mots : aidé d'une fpule d'aventuriers qui avaient trouvé asile dans ses domaines, il porta Teffroi dans* des contrées déjà si malheureuses, ravagea par le fer et le feu les terres de son père, 0t lutta même longtemps contre son suzerain, le comte de Yermandois. D'atroces représailles, exercées au nom du vieil Enguerrand par les ordres de Sibylle, étaient plutôt de nature à irriter la haine de Thomas qu'à faire entrer dans son esprit des idées de paix et de modération. Un génie malfaisant s^oiblait animer cette femme. Elle ne reculait devant aucun crime pour assouvir ses passions ou ses vengeances; cruelle et déréglée comme Frédé* gonde, chaque jour de sa vie est marqué dans les chroniques par quelque action infâme : son nom seul était

un sujet d'épouvante et d'horreur dans tout le pays. • Et c'était une telle femme qui, maîtresse absolue des volontés du sire de Coucy, remplaçait près de lui la douce et infortunée Ade de Marie, autour de laquelle s'élevait jadis un cpncert de bénédictions universelles I Que de retours amers et poignants Enguerrand ne dut-, il pas faire sur lui-même 1 Souvent, en entendant les cris des mourants, en voyant s'élever au loin la flamme d'un incendie allumé par les ordres de Sibylle, en dévorant les affronts, les mépris dont cette mégère abreuvait sa vie, il dut se rappeler cette nuit dans la forêt où, inconnu, abrité chez un forgeron, 11 entendit cet homme parler de sa cruauté envers la mère de Thomas de Marie... <( Puissent les malheurs et les tourments tomber sur ce cœur de fer comme le marteau sur mon enclume I » disait le forgeron en travaillant, a Puisse la femme qu'il prendra lui rendre au centuple les tourments qu'il a fait souffrir à la dame Ade ! )> ajoutait-il... Enguerrand ne pouvait plus compter les coups que le marteau de la Providence avait infligés à son cœur brisé... Ce plus cruel, pour ce malheureux père, était la haine de son fils; c'était un martyre qui s'accroissait chaque jour : car, dans la solitude où l'âge et les infirmités l'avaient peu à peu relégué, Enguerrand appelait un libérateur, un protecteur contre la tyrannique oppression de sa femme; mais il appelait en vain, se voyait condamné k mourir, et pressentait que nulle main filiale no lui fermerait les yeux : il mourrait déshonora, méprisé !

Thomas de Marie, lui aussi, éveillait la crainte par 868 ftireurs; mais de. nombreux bienfaits, la protection qu'il accordait toujours aux opprimés, le prestige

qu'exerçaient sa volonté fenne et sa valeur à toute épreuve, puis enfin cet ascendant magique que donne la puissance jointe à la force, excitaient dans la masse de la population de vives sympathies, de profonds dévouements. Beaucoup soupiraient après le moment où, appelé à recueillir l'héritage de son père, il verrait s'accroître, avec ses richesses, la magnificence de ses largesses et de son hospitalité. Mais lui, il savait quels efforts faisait Sibylle pour arracher à Enguerrand un acte de déshérence; il savait que sa plus jeune sœur, restée entre les mains de Sibylle, était destinée par elle à un seigneur à qui, si Enguerrand se décidait, la seigneurie de Goucy passerait avec le comté d'Amiens. Thomas de Marie savait cela, et sa haine s'en augmentait.

Le jour oi!i commence ce récit, le hasard avait amené deux combats sous les murs de Goucy : le comte de Namur, revenant de Soissons avec quelques-uns de ses hommes d'armes, avait rencontré ceux de Goucy, et, moins fort, avait dû céder au nombre ; Thomas de Marie, averti de son côté de la faiblesse de la garnison de Goucy, avait tenté de s'emparer par un coup de main hardi du château, de Sibylle, et peut-être de son père à la fois... Il n'avait pu profiter de son succès : Sibylle avait soigneusement fait fermer toutes les portes, qui ne s'étaient même pas ouvertes devant les blessés poursuivis par les aventuriers de Thomas de Marie. Néanmoins ce dernier n'avait pas perdu toute espérance d'exécuter son audacieux dessein. Il connaissait si bien tous les points par lesquels il pouvait pénétrer au château, qu'il lui semblait impossible de ne pas réussir. Il jugea prudent, seulement, de iéindre

«ne retiuite; il se remît donc en route à la tête de sa iroupe, prenp,nt ostensiblement le chemin de la Fère, le plus voisin de ses châteaux. Arrivé à peu de distance, dans un endroit couvert de bois et de rochers, il choisit dix de ses hommes, les plus expérimentés et les plus vigoureux, leur donna des instructions, renvoya les autres à la Fère, et, seul, il s'enfonça de toute la vitesse de son cheval dans la forêt de Moyembrie.

Le jour tirait à sa fin; des nuages pourprés brillaient çà et là à travers les arbres, et quelques éclairs, indices menaçants d'un orage prochain, faisaient resplendir les profondes solitudes de la forêt. Une femme d'un âge déjà avancé, vêtue du costume grossier des t)aysannes, était assise, filant sa quenouille, sur le bord d'une fontaine connue dans le pays sous le nom de fontaine de la Mort, Ce nom lugubre est expliqué de diverses manières dans les légendes, mais voici la version la plus répandue. Située à peu de distance de l'antique et primitive résidence de la famille de Coucy, cette fontaine donne toute l'année une eau claire et abondante, et ne tarit jamais que quand une personne de cette famille doit mourir. Alors elle se dessèche entièrement, sans laisser après elle aucun indice indiquant qu'il y ait eu là une fontaine. Une fois, un des 5ires de Coucy qui prirent part aux croisades avait été blessé en Palestine et s'attendait à la mort; il dépêcha un messager dans son pays pour s'informer si la fontaine était tarie. A l'arrivée du messager, il n'y avait plus une goutte d'eau; mais on lui recommanda expressément <ie ne pas faire savoir au sire de Coucy ce flu'il en était, et de lui dite plutôt que la fontaine coulait toujours abondamment, afin de ne point lui inspirer

de tristes pensées. Le sire de Goucy rit lui-même de sa simplicité : un an d'ailleurs s'était écoulé entre le départ et le retour de son serviteur, et il se reprocha la supei:stition qui lui faisait chercher dans l'état d'ane fontaine ce qui dépendait uniquement de la volonté de Dieu. Il se rétablit même en peu de temps. Toutefois la fontaine ne s'étdit pas tarie en vain, et sa vieille réputation n'eut pas d'échec à essuyer. Dans le même temps, un neveu dii sire de Goucy, qui montait un cheval fougueux, toitiba et mourut sur la place.

Ainsi que nous l'avons dit, une vieille femme filait sur le bdr'd de cette fontaine, doat l'eau faisait entendre un murmure doux et régulier. La fileuse semblait absorbée dans ses réflexions et ne prenait pas garde aux éclairs qui, dé minute en minute plus précipités et plus brillants, l'enveloppaient quelquefois de leur flamme fugitive. En ce moment le bruit du pas d'un cheval la tira de sa rêverie : elle leva la tête, laissa tomber sa quenouille sur le gazon et joignit les mains dans une muette émotion.

— Alix î s'écria le cavalier en mettant pied à terre et en courant à la vieille femme, qu'il serra affectueusement dans ses bras. Ma bonne nourrice, est-ce toi?

— Mon enfant ! mon enfant !

C'est tout ce que put d'abord dire Alix ; mais des larmes ayant soulagé son émotion, elle ne tarda pas à continuer.

— Oui, c'est luil Sire de Marie, que venez-vous faire en ce canton désolé? Venez-vous y porter encore la mort et l'incendie? Celle que vous pleurez, votre bonne et douce mère, s'irrite du haut du ciel de votre haine parricide. Trop de sang a coulé pour venger les

larmes dont sa vie fut abreuvée : les jours de réconciliation ne viendront-ils donc jamais?

— Alix, répondit le jeune homme d'un air sombre et appuyant la main sur son sein, il se passe là d'étranges choses ! Une tempête incessante y bouillonne et ravage mon cœur. Mille sentiments confus s'y heurtent et s'y livrent une lutte qui me brise... Néanmoins je ne puis m'€trrêter... Trop d'affronts, trop de honte, trop de douleurs ont pesé sur ma mère et sur moi... Enguerrand de Goucy et moi ne pouvons respirer le même air.

— Malheureux ! c'est ton père !

— Il m'a renié. Et puis ne veut-il pas me déshériter? Écoute, Alix : aujourd'hui même, je le sais, doit se conclure le mariage de ma pauvre sœur Agnès avec Roderic de Beauvoir, le protégé de Sibylle... Agnès portera en dot à son mari la seigneurie de Goucy et le comté d'Amiens...

— Oh I c'est impossible ! interrompit Alix.

— Oui, c'est impossible, interrompit avec un sourire farouche le sire de Marie; impossible tant qu'une épée me res)iera. — J'assisterai au mariage !

La vieille femme frérfiit du regard étincelant avec lequel Thomas avait prononcé ces mots. Quant à lui, il s'était détourné vers la fontaine pour s'y désaltérer... Elle était tarie. ^

— Est-ce un songe? s'écria Thomas. Tout à l'heure une onde rafraîchissante ne coulait-elle pas sur ce gazon fleuri? .

— Sainte Vierge, mère de Dieu ! ayez pitié de celui qui va mourir I dit Alix en se prosternant avec terreur.

— Que veux-tu dire?

L'orage qui, depuis un instant, faisait entendre de

sourds gémissements, éclata avec une violence sans égale : la forêt parut toute en feu.

— Sire de Marie, reprît Alix en saisissant la main de Thomas, la voix du ciel vous avertit elle-même... La foudre exercera bien des ravages aujourd'hui, mais la Providence aussi va frapper un grand coup. — Pardonnez à votre père, sire de Marie, car Enguerrand de Goucy va mourir. Avez-vous oublié la tradition avec laquelle vos jeunes années ont été bercées sur mes genoux ? Rappelez- vous. . .

Quand d'un Coucy l'âme s'apprêtera Pour le dernier voyage, De la fontaine du bocage L'onde aussitôt son cours arrêtera.

— Adieu ! dit avec agitation Thomas de Marie.

Et sautant' sur son agile coursier, il enfonça les éperons et disparut. , Un, épouvantable coup de tonnerre ébranla les profondeurs de la forêt.

Une triste scène se passait au château de Goucy. Dans un appartement à demi éclairé par la lueur d'une lampe dont les rayons tiraient de pâles clartés de Tarmure du sire de Goucy, suspendue à la muraille, Enguerrand était étendu sur le lit où allÉiit s*exhaler son dernier soupir. A côté du lit, une jeune fille, pâle et tremblante, priait silencieusement en versant des pleurs. Un jeune homme marchait à grands pas dans l'appartement, en jetant de temps en temps un regard sur le lit du moribond, puis sur une femme qui soutenait la tête d'Enguerrand. Ges trois personnages, on le devine, étaient Agnès, fille du sire de Goucy et sœur de Thomas de Marie, Roderic de Beauvoir et Sibylle de Ghâteau-Por-

tien. Un clerc se tenait dans un coin, écrivant rapidement l'acte dont il était question.

— Il va mourir, dit tout bas Sibylle à Roderic.

— Clerc, ajouta ce^ui-ci en s'adressant au scribe, hâtez- vous I

— Mon père, s'écria douloureusement Agnès, prenez pitié de moi !

Sibylle se pencha sur Enguerrand, et d'une voix qu'elle sut rendre douce et séduisante :

— Monseigneur, si je dois perdre en ce jour votre personne vénérée, qu'au moins vos affaires terrestres soient réglées avant ce triste moment. Voici Roderic, celui que vous avez agréé pour l'époux de votre fille; l'acte qui consacre cette union et le don de vos titres et fiefs est prêt; il n'attend que votre approbation... Voulez- vous le revêtir du sceau de vos armes?...

— Je voudrais voir mon fils, dit le mourant d'une voix éteinte.

— Votre fils, monseigneur ! Vous ne l'avez que trop vu aujourd'hui : sa veniie a causé la mort de cinquante de vos hommes d'armes. Donnez-moi votre anneau, je l'apposerai pour vous sur ce parchemin.

En disant ces mots. Sibylle voulut arracher à la main défaillante d'Enguerrand le sceau indispensable à l'accomplissement de ses desseins.

— Vous violentez la volonté de mon père, s'écria Agnès au désespoir. Mon père, continua- t-elle en baisant la main que Sibylle avait laissé retomber, ne faites point le malheur de votre enfant. Je ne veux point épouçer cet homme que je ne connais pas; conservez à l'héritier de votre nom les biens qui sont attachés à ce titre... Il a bien souffert; ne poussez pas à l'extré-

mité cette âme ulcérée... Quant à moi, je finirai mes jours dans an couyent... Grâce, mon père ! grâce, monseignenr !

— C'est trop de délai ! interrompit avec emportement Sibylle. J'ai donné ma parole à Roderic, et la faiblesse d'un yieillard ne m'empêchera pas de la tenir. Roderic, prenez ce sceau...

Le jeune honmie s*ayança; mais le mourant ayant tourné vers lui ses yeux suppliants, il s'arrêta avec confusion.

— Je voudrais voir mon fils, dit Enguerrand d'une voix plus faible.

— Et que pouvez-vous attendre encore de lui? murmura avec impatience Sibylle.

— Mon pardon.

Au moment où le sire de Coucy articulait ces paroles, un coup de tonnerre ébranla le château, et le vent, en s'engouffrant dans les fenêtres, menaça d'éteindre la lampe... Quand la lumière entrepris son immobilité, les assistants, saisis de terreur, virent, debout au milieu de l'appartement, un homme de stature gigantesque, qui, répée nue à la main, mais la pointe tournée contre terre, contemplait cette scfene. Derrière lui, près de la porte, dix hommes armés attendaient silencieusement ses ordres.

— Mon frère I s'écria la première Agnès de Coucy en tombant évanouie.

— Mon fils!... balbutia le mourant. Pardon!

Thomas de Marie, troublé jusqu'au fond de l'âme

par le son de cette voix suppliante, chancela sur luimême. Enfin il s'avança vers le lit funèbre, mit un genou en terre et baisa la main de son père.

— Mou père, dit-il d'une voix grave, bénissez votre^ fils ; au nom de ma mère et du fond de mon cœur, je vous pardonne I

— Ah î... je puis mourir maintenant I Ënguerrand ne put continuer, mais il ouvrit des

bras défaillants, et Thomas s'y précipita. Etreinte solennelle, la première qui eût réuni jusque-là ces deux hommes; dernier adieu et premier baiser sur lesquels une tombe allait se fermer. Lorsque Thomas de Marie se dégagea des bras de son père, il vit une douce sérénité répandue sur ses traits; Ënguerrand lui pressa encore une fois la main et rendit l'âme en prononçant le mot : Pardon I

— Mort ! dit sourdement Thomas de Marie.

Et ayant fermé les yeux à son père, il baisa encore une fois son front et releva sa sœur évanouie. Ce fut alors qu'il parut pour la première fois faire attention à Sibylle et à Roderic.

— Je suis le maître ici, dit-il en les regardant d'un air féroce.

Roderic et Sibylle elle-même, malgré son audace ,^ frémirent de la menace qu'exprimait ce regard : ils comprirent qu'ils étaient à la merci de Thomas de Marie, désormais seigneur de Goucy.

LE eVÉ DE FOLLE-BNTIE

[Thomas de Marie.]

Il y avait dix ans déjà que le sire Thomas de Marie avait succédé à son père, Enguerrand P', dans la seigneurie de Goucy. Cette période avait été marquée par des événements importants, non-seulement pour la Picardie, mais pour la France tout entière. Les communes avaient pris naissance ; leur berceau avait été ensanglanté par des scènes de carnage et de mort; mais rinstitutiôn elle-même, favorisée par Louis le Gros, avait déjà jeté des racines dans les mœurs populaires, et de toute part on avait vu éclore ces municipalités, premiers pas de la barbarie vers la civilisation. Parmi les communes les plus célèbres, deux surtout, celle de Laon et celle d'Amiens, s'inaugurèrent au milieu des circonstances les plus tragiques. Nous ne ferons pas l'histoire de ces grandes luttes de la féodalité : nous rappellerons seulement la part active ou inspiratrice que Thomas de Marie fut appelé à y prendre. Héritier du comté d'Amiens, il ne pouvait rester indifférent au soulèvement de ses vassaux quand ils se coalisèrent pour obtenir le droit d'établir une commune. En effet

l'histoire nous montre Thomas de Marie luttant de toutes ses forces contre les bourgeois révoltés, déployant toutes les ressources de son génie pour déjouer' les espérances du peuple, et frappant d'un fer impitoyable les champions malheureux de cette grande cause.' Ainsi, à Amiens, Thomas de Marie était antipathique à la commune, et son caractère farouche, rendu cruel par l'instinct de la conservation, se signala par des violences sans exemple pendant la durée de la lutte. Gonmient expliquer maintenant le rôle tout opposé que joua Thomas de Marie dans l'affaire de la commune de Laon? Ici, ce n'est plus contre le peuple qu'il tourne ses armes; il est au contraire, ou activement ou tacitement, associé aux efforts des bourgeois contre les nobles et l'évêque de Laon. Une épouvantable catastrophe jette la consternation dans la contrée ; l'évêque Gualderic est massacré, le palais épiscopal saccagé, la ville livrée au pillage et à l'incendie; on proclame la commune sur les débris fumants des édifices publics; et, au milieu de ces horreurs, la sombre, la terrible figure de Thomas de Marie apparaît toujours, comme l'âme de la rébellion populaire... Le château de Marie sert d'asile aux meurtriers de Gualderic ; le comte de Vermandois assiège cette place, la détruit, et Thomas n'échappe que par miracle aux embûches qui lui sont dressées. Il s'échappe, mais c'est pour être frappé du coup le plus terrible qui pût lui être porté. Dégradé de l'ordre de la chevalerie, dépouillé par le roi du titre de comte d'Amiens, mis au ban du royaume, Thomas de Marie est enfin excommunié!

Quelles passions indomptables et mystérieuses

bouillonnaient dans le sein de cet homme extraordinaire? C*est ce que Thistoire, qui s'est bornée à constater les étranges contradictions de Thomas de Marie, ne pouvait nous apprendre. La cause secrète, Tintérêt caché qui dictaient la conduite du sire de Goucy, resteront à tout jamais inexpliqués et inexplicables : les uns diront : C'est un monstre; les autres peut-être en auront pitié.

Comme nous venons de le dire, dix ans s'étaient écoulés ainsi ; Thomas de Marie n'avait conservé de toute sa puissance que son château de Coucy. En horreur au monde, en proie lui-même à une fièvre brûlante qui le poussait à chercher dans de nouveaux crimes l'oubli des crimes qu'il avait commis, il se voyait environné d'une solitude qui Tépouvantait chaque jour davantage. A la vérité, la sentence d'excommunication avait été rapportée : l'histoire de cette époque si agitée ne dit pas comment Thomas de Marie parvint à rentrer dans la communion des fidèles ; mais, selon les chroniqueurs, de toutes parts des ennemis s'élevaient néanmoins contre lui. Le comte de Vermandois le poursuivait d'une haine implacable ; le roi luimême venait de se décider à le réduire et à l'abattre. Une croisade était en quelque sorte prêchée contre lui par le clergé de Laon, qu'il avait cruellement traité, et par les autres clergés de la contrée, qui tous avaient été victimes de ses violences.

Mais à tous les crimes dont on l'accusait, il se joignait contre Thomas de Marie le souvenir et la permanence, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'un forfait véritablement barbare. On se répétait avec un sentiment d'horreur que Sibylle de Château-Portien, dernière

LE GUÉ DE FOLLE-ENVIE , 5î

femme â^Enguerrand P* et belle-mère de Thomas de Marie, était, ainsi qu'un jeune seigneur que cette femme avait voulu donner pour époux à Agnès, soeur du sire de Goucy, détenue, depuis près de dix années, dans les cachots soutei'rains du château. C'était là du moins l'opinion la plus favorable, car d'autres avis, beaucoup plus nombreux, penchaient vers un bien plus grand crime. Ceux-là soutenaient que, pour se venger de sa belle-mère, dont le projet ne tendait à rien moins qu'à le faire déshériter, Thomas l'avait fait enterrer vive... Mais comme on n'avait aucune dannée certaine à cet égard, le champ des suppositions était ouvert, et Thomas n'avait jamais répondu que par un sourire farouche aux queâtions indirectes qui lui avaient été adressées à cet égard. L'incertitude durait depuis dix ans... Le roi lui-même n'avait rien obtenu, et cette obstination n'avait pas peu contribué sans doute à exaspérer le monarque contre son vassal révolté.

Un jour de l'année 1130, Thomas de Marie, sortant du château de Coucy, descendit de toute la vitesse de son cheval la montagne dont la pente aboutit à la forêt, et disparut aux yeux des hommes d'armes qui veillaient sur les remparts. Un seul homme l'accompagnait, c'était son écuyer, et encore lui donna-t-il l'ordre de l'attendre sur la lisière du bois, où il pénétra seul. Une pensée inquiète semblait rendre plus sombre encore le front déjà si soucieux du sire de Coucy ; il pressait sa monture, avançait de plus en plus vers le centre de la forêt, et ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé devant un édifice gotiiique dont il ne reste plus de trace aujourd'hui,' mais dont l'emplacement porte en-

o4 LES SIRES DE COUCY

core le nom de Val-Serein. C'était jadis un prieuré dépendant de Nogent ; mais, h l'époque où Thomas de Marie s'y rendit, nul religieux ne l'habitait. La terreur excitée par les luttes dont la contrée était le théâtre avait chassé les pieux solitaires vers un asile plus assuré et plus tranquille. Le sire de Goucy mit pied à terre, et sonna trois fois du cor qui était suspendu à ses épaules; un vieillard de l'aspect le plus vénérable «ntr'ouvrit la porte du prieuré, et, après avoir reconnu le chevalier, s'avança vers lui.

— La paix soit avec vous, mon fils ! dit le vieillard en tendant la main au chevalier.

— Il n'est point de paix pour moi, répondit d'un air sombre Thomas de Marie.

— Vous le voulez ainsi, mon fils, répondit le vieillard. Mais, s'il plaît à Dieu, les temps changeront et les échos de cette forêt ne retentiront plus du bruit des combats et des cris des mourants.

— Espérez- vous cela? demanda Thomas de Marie avec une ironie amère. Vivez dans cet espoir; quant à moi, je sais que la fin des combats ne peut être qu'une conséquence de ma mort. Tant que je vivrai, je lutterai.

Le vieillard soupira, et, montrant un banc de pierre au chevalier, il ajouta :

— Asseyez- vous, sire de Goucy; je vais vous amener celui qui, quand vous ne serez plus, rendra la paix à ces contrées, et séchera les pleurs que vos passions ont fait couler.

Sans répondre, le sire de Goucy baissa la tête sur sa poitrine et s'abandonna à d'amères réflexions. Il ne pouvait se dissimuler qu'il touchait au point critique oii se décideraient son sort et l'avenir de sa maison.

LE GUÉ DE FOLLE-ENVIE 5o

Une armée commandé par le rois Louis le Gros en personne s'avançait à marches forcées sur Coucy, et le lendemain un assaut vigoureux lui serait probablement donné. Quel serait le résultat de cette attaque? Vainqueur de son roi, quel usage ferait-il de sa victoire? Vaincu, quel serait son sort?... Un rire mêlé de rage et de désespoir s'échappa des lèvres de Thomas de Marie, lorsqu'il s'adressa cette question... Puis, peu à peu, ses idées s'adoucirent ; une tristesse qui n'était pas sans quelque douceur se répandit sur son esprit. Au fond de ce cœur bourrelé de haine, et sans doute de remords, vivait encore une flamme vive et pure que n'avaient pu éteindre tant de mauvaise passions ; un sentiment d'amour profond, semblable à celui qu'il avait jadis éprouvé pour sa mère, occcupait une place inexpugnable dans son cœur. Thomas de Marie avait un iils... Il avait eu une sœur aussi; mais, depuis longues années, il l'avait perdue. Thomas de Marie avaitun fils dont la naissance avait coûté la vie à une épouse noble et bien-aimée. Cet enfant, dernier débris de ses affections, était le seul objet sur lequel le sire de Coucy pût désormais reposer sa pensée avec amour et bonheur. Devant l'enfant, cet homme si hautain, si farouche, si cruel, devenait un homme simple, sensible, presque joyeux. Par un trait bizarre de son caractère, ou peut-être aussi par une sorte de respect pour l'heureuse innocence de son fils, Thomas de Marie avait voulu que le jeune Enguerrand fût élevé loin de lui, loin surtout du théâtre sanglant de ses querelles. 11 l'avait remis aux mains de Hugues de Crécy, père de la jeune femme si tôt enlevée à son affection. Hugues était un honmie sage, vénéré dans toute la contrée, et

renommé par sa piété autant qu'il l avait été jadis comme chevalier. Nul choix ne pouvait être plus heureux; aussi l'enfant grandissait-il en mérite et en vertu, à mesure que ses qualités physiques acquéraient leur développement naturel. Il promettait déjà d'être ce qu'il fut depuis : la première fleur des nobles et pieux chevaliers qui ont immortalisé le nom de Coucy. Au moment dont nous parlons, Thomas de Marie n'avait pas voulu que son fils vînt à Coucy même lui faire sa visite accoutumée ; il' avait choisi comme plus sûr le Val-Serein, désert alors abandonné à celui qui voulait l'occuper, et le vieil Hugues avait conduit l'enfant dans ce lieu retiré. Tout à l'heure Thomas de Marie* envisageait avec une sorte de découragement la position extrême où il était arrivé ; maintenant, c'est pour son fils que cet homme étrange s'alarme. S'il succombe, que devient Enguerrand ? Succomber, d'ailleurs, c'est mourir... d'une mort ignominieuse, peut-être ! Mais qu'importe I c'est mourir et ne plus voir son enfant si cher... Cette pensée traverse douloureusëm,ent le cœur de cet homme de fer : sa poitrine se soulève ; des pleurs baignent enfin ces joues où la colère a tant de fois fait monter une rougeur sanglante... En ce moment, deux bras enlacent Thomas de Marie et l'attirent doucement.

— Soyez béni, mon père ! dit un bel adolescent en fléchissant le genou. "

— Mon fils!...

C'est tout ce que put dire Thomas de Marie, tandis que, suffoqué par l'émotion, il relevait son fils, le serrait tendrement sur son sein agité. Ce premier moment passé, le père et le fils s'entretinrent affectueu-

sèment. Thomas voulut que son fils montât son propre cheval et exécutât quelques passes devant lui... L'enfant se montra agile, vigoureux, plein de grâce , et le sire de Coucy laissa voir dans toute sa naïveté la satisfaction dont son cœur était inondé. Plus d'une fois il se tourna vers le vieillard, le remerciant du regard des perfections qu'il découvrait dans son fils. Les heures passent rapidement dans ces effusions pleines de douceur; le moment de la séparation arrivé, Thomas de Marie hésitait à quitter son fils; on eût dit qu'un pressentiment secret lui commandait de ne point retourner à son château; le jeune Eoguerrand, grave et respecftueux, attendait l'ordre du départ^ sans que le sire de Coucy osât le donner.

• — Mon fils, dit le vieil Hugues de Grééy, voulezvous m'entendre un instant?

Thomas de Marie tressaillit; la sévérité de son beaupère lui était connue ; il n'avait point oublié les reproches que cet homme austère lui avait fait entendre dans mainte occasion. Mais, dans les . circonstances critiques où il se trouvait, il devinait que le vieillard allait lui parler avec un accent de solennité plus loarqué. n se trouvait mal à l'aise en présence de. ce noble caractère ; et, s'il avait rendu hommage à la vertu de Hugues en lui. confiant son fils, son esprit altier et orgueilleux souffrait avec peine les remontrances du vieux chevalier.

— Que me voulez-vous ? demanda le sire de Coucy avec une impatience contenue.

— Vous sauver, répondit à voix basse le vieillard. Vous savez, que le roi de France s'approche, conduit par votre ennemi le comte de Vermandois?

— Je le sais.

— Vous savez que sa colère est extrême? Des forces redoutables vont investir votre château : votre perte est certaine.

— Je le sais.

— Vous savez quel grief anime surtout contre vous le roi, Vermandois, le pays tout entier?

— Je le sais.

— Eh bien I sire de Goucy, au nom du titre glorieux qui vous est échu, au nom de cet enfant à qui vous paraissez ne vouloir léguer plus tard que l'infamie, au nom de ma fille qui fut l'épouse de vos affections^ écoutez mes paroles. Je ne vous parle point seulement ici sous l'inspiration d'un sentiment paternel; je suis Torgane qu'une volonté royale a daigné choisir pour» ébranler votre orgueil...

— Vous me parlez au nom du roi? interrompit avec agitation Thomas de Marie. Que veut Louis?

— Rendez à la lumière du jour et à la liberté Sibylle de Château-Portien etRoderic de Beauvoir, votre pardon vous est acquis; vous jurerez paix et obéissance, et vous ne serez plus inquiété; s'il vous plaisait, enfin, de vous retirer dans un monastère...

En ce moment le son d'un cor se fit entendre dans le lointain. Thomas de Marie saisit la main du vieillard.

— Sire Hugues, dit-il avec un regard étincelant, la lutte est ma vie, et je lutterai jusqu'au dernier soupir... Mon écuyer m'annonce l'approche de mes ennemis. Je ne serai pas pris au dépourvu. Gontiauez à veiUer sur mon enfant... Peut-être son héritage va-t-il lui échoir bientôt. Il faut maintenant qne 'je vous quitte tous deux. La journée de demain décidera de

mon sort... Nous reverrons-nous ? Le ciel peut seul le dire... Adieu. Mais, ajouta-t-il en regardant autour de lui, mon fils ne vient-il pas prendre congé de moi ?

Le vieux chevalier, étendant la main vers un tertre peu éloigné, où s'élevait une modeste croix de bois , montra Enguerrand qui, agenouillé devant ce signe de notre rédemption, priait dévotement. Thomas de Marie soupira; la prière avait depuis longtemps cessé de loi être familière ; la haine, Forgueil, la soif de la vengeance se partageaient, hélas I son cœur; mais chaque fois qu'il avait occasion de voir chez un* autre homme les effets d'une prière sincère et fervente, chaque fois qu'un chrétien rempli de piété et d'humilité offrait à sa vue soiw visage serein, animé par l'espérance, Thomas de Marie éprouvait un véritable supplice. Il enviait, le malheureux! une quiétude qu'il n'avait pas le courage de chercher; il se sentait pour jamais exilé du bonheur terrestre, et frémissait intérieurement sur son sort dans l'autre vie. La figure à la fois modeste et calme de son fils, tandis qu'il accomplissait cet acte pieux, of&ait un contraste bien frappant avec celle du sire de Goucy. C'étaient les mêmes traits, le même front, le même profil; mais les passions avaient laissé de profondes traces sur le visage de Thomas, tandis que la physionomie juvénile de son fils semblait réfléchir la pureté de son ime innocente. Le sire de Goucy attachait un regard plein d'angoisse sur Enguerrand; pour un instant, il oublia le cor qui venait de le rappeler et s'avança lentement vers le jeune honmie.

— Mon fils, dit-il lorsqu'il fut arrivé près de la croix de bois, interrompez votre prière et prenez congé de moi»

60 liËS SIRËIS DE COUCY

Enguerrand tourna les yeux vers lui, et dit avec douceur :

— Je priais pour vous, mon père, et pour ce pays tout entier. Je voudrais voir régner la paix sur votre front et parmi vos vassaux.

— Tu pries?... Oh I tu es heureux de pouvoir prier! ajouta Thomas ^e Marie en se baissant pour embrasser son fils.

— Et qui vous empêche de prier aussi ? demanda Enguerrand en retenant son père qui allait se rele* ver. Mettez-vous près de moi, mon père. Cette solitude, ce silence^ cette croix vénérée, tout invite à la prière et à la méditation. Prions I II me semble que nos voix, confondues dans les mêmes oraisons, se feront mieux entendre du Tout-Puissant..* Prions I Dieu est aussi près de nous dans la forêt qu'il Test du roi dans son palais.

. Thomas de Marie, sans pouvoir se rendre compte de ce qu'il éprouvait, tomba effectivement à genoux près de son fils, et peut-être allait-il prier...

T- Priez pour les prisonniers ! dit la voix grave de Hugues de Grécy.

Ce n^ot arracha Thomas de Marie à l'émotion momentanée qui l'avait saisi ; il se releva brusquement, embrassa de nouveau son fils, et dit avec une expression encore plus farouche :

— C'en est fait, je ne puis prier!... Sire Hugues, mon fils, adieu!....

— Si vous ne pouvez prier, je prierai en votre nom, dit timidement Enguerrand.

— Cet enfant vous donne l'exemple qu'il devrait recevoir de vous, reprit le vieillard. Ne vous laisserez-

LE 6UÉ DE FOLLfi-ENVIE 61

VOUS pas fléchir?... Mettez en liberté vos malheureux captifs, le pardon du roi vous est assuré;

Le son du cor retentit de nouveau dans la forêt ; le sire de Goucy retourna silencieusement vers l'endroit cil il avilit attaché son cheval, sauta en selle, ets'adressant à son fils :

— Si tu peux prier, mon cher enfant, prie pour la maison de Goucy 1 Et vous, sire Hugues, si je succombe, servez de pèr'ë à l'orphelin. Adieu I

II s'éloigna à ces mots.

— Homme endurci! cœur impitoyable! murmura Hugues de Grécy en le regardant s'enfoncer dans la foiêt; que ta destinée s'accomplisse !... Tu marches à la mort !

Tout à coup le jeune Ënguerrand, quittant le pied de la croix oii il était resté agenouillé, se dirigea vers le prieuré et en sortit bientôt, tenant par la bride son cheval tout équipé. Il revint près de son aïeul, et, s'indinant devant lui, parla ainsi :

— Bénissez-moi, mon père, avant que je me sépare de vous I

— Te séparer de moi I dit le vieillard surpris. Où vas-tu? Ne m'es-tu pas confié? Me quitteras-tu sans que j*y consente ? >

— N'avez-vous pas dit que mon père marchait à la mort? Ma place est auprès de lui dans ce moment suprême ; si ma poitrine ne peut recevoir tous les coups qui vont fondre sur lui, mon épée, du moins, brillera près de la sienne, et, s'il succombe, ma main lui fermera les yeux.

— Noble enfant! s'écria Hugues en pressant Ënguerrand sur son sein. Ton cœur généreux comprend tous

les devoirs et tous les dévouements ; heureux les vassaux qui t'auront un jour pour maître ! ... Oui, ta place est à côté de ton malheureux père ; mais tu n'iras pas seul le rejoindre : je t'accompagnerai... Puisse l'estime dont le roi m'honore me donner le moyen de terminer sans nouvelle effusion de sang la pacification de notre paysl

Le vieillard, ayant aussi repris son cheval, se mit en marche avec Ënguerrand sur la trace de Thomas de Marie. A mesure qu'ils avançaient dans la direction de Goucy, il leur semblait entendre une rumeur vague ; mais bientôt quelques cris plus distincts arrivant jusqu'à eux, ils pressèrent leurs montures. Cette forêt, de même que les plaines qui l'environnent, est traversée par une limpide rivière qui se nonmie l'Ailette ; cette rivière est peu profonde, et son cours tranquille trouble à peine d'un léger murmure le silence solennel de ces solitudes ; en un seul endroit, un rocher qui s'élève au milieu de la rivière oppose au courant un obstacle momentané : le flot s'y brise avec quelque fracas et retombe en cascade écumeuse de chaque côté du rocher. Pour retourner à Coucy, Thomas de Marie avait pris le chemin de ce rocher, aurdessus duquel un gué facile permettait de traverser l'Ailette ; c'était aussi vers le gué de Folle-Envie, comme on le nomme encore aujourd'hui, que Hugues et son petit-fils se dirigeaient en toute hâte.

La veille de ce jour, le roi Louis le Gros avait réuni dès le matin, en son palais royal de Laon, un conseil composé de plusieurs prélats, de Raoul, comte de Yermandois, du frère de ce dernier, Aimery de r4haumont, et des principaux barons du royaume qui l'avaient

suivi en Picardie. C'est là que le siège de Goucy avait été résolu, fixé au lendemain, et qu*on avait organisé un plan d'attaque aussi habile qu'audacieux.

« Cette résolution une fois prise, dît D. Duplessis, le roi avait envoyé reconnaître la place; vainement ses espions lui vinrent rapporter que Coucy était inaccessible, que ce serait se compromettre que de tenter une telle attaque; le roi, loin de se laisser ébranler, déclara hautement que ni l'amour de la vie ni la crainte de la mort ne seraient capables de le détourner de cette entreprise. » Et sur-le-champ il monta à cheval et se mit à la tête de ses troupes. Arrivé dans les environs de Crécy, il avait mandé le vénérable Hugues, et, dans son indulgente bonté, l'avait chargé de proposer encore une fois à Thomas de Marie les conditions d'une paix honorable. Hugues avait accepté la mission, en s'engageant à amener au gué de Folle- Envie, oîi l'attendraient le roi et les barons, le sire de Goucy repentant. On a vu comment il avait réussi, et on devinera de quelles appréhensions il devait être agité en entendant le bruit qui partait de ce lieu fatal.

Une scène af&euse, en eflfèt, se passait sur le bord de la rivière. L'écuyer de Thomas de Marie avait vu arriver une troupe nombreuse à la tête de laquelle marchait le comte de Yermandois et un autre chevalier inconnu. II. avait deviné le péril qui menaçait son maître et l'avait averti; deux fois son cor avait retenti dans la forêt; mais à la seconde fois l'infortuné serviteur fut aperçu, reconnu par Yermandois, interrogé et percé à l'instant même de mille coups. Thomas de Marie ignorait donc l'étendue da danger et s'avançait sans défiance vers le gué. « Son cheval n'avait encore

que les pieds de devant dans Teau, dît encore Duplessis, qu'il fut assailli par une foule de soldats que les buissons épais lui avaient dérobés. » Vingt coaps de hache tombèrent à la fois sur son armure sans qu'il en fût seulement ébranlé; enfonçant l'éperon dans les flancs de sa monture, il parvint à se dégager, et aurait peut-être atteint l'autre rive, si Aimery de Chaumont ne s'était élancé dans le gué pour lui barrer le passage.

•*- Prenez-le vivant! s'écriait le roi, qui assistait à cette lutte. Songez que sa vie répond de celle des prisonniers.

Aimery, qui, selon une chronique, avait épousé une sœur de Sibylle de Château-Portien, était l'ennemi le plus acharné de Thomas; c'était probablement lui qui, dans ces derniers temps, avait fomeiHié la ligue formidable au milieu de laquelle se débattait le sire de Coucy. La rencontre de ces deuxhommes devait naturellement amener un combat terrible. Avec ce rire sauvage et cruel qui hii était particulier, Thomas vit venir à lui son ennemi. Quelques coups de son épée suffirent pour écarter les soldats, et, en un clin d'oeil, il tint corps à corps le sire de Ghaumont. Ce dernier, trop impétueux pour bien calculer ses coups, et bien inférieur d'ailleurs en vigueur à son. adversaire, le frappait vaine* ment sans pouvoir entamer son arnrare éproiivée.- Thomas, au contraire, étouffait Aimery, le serrait d'un bras, et, le perçant des coups redoublés d'une courte dague, faisait couler les flots de son sang. Raoul de Vermandoîs voit le péril de son frère; il veut voler à son aide; mais Thomas semble avoir deviné; il a jugé d'un coup d'oeil sa situation désespérée; il a reconnu

le roi sur la rive ; il sait quelles couflitions OBt été maBes à son pardon : il veut tromper ps la folis Fespoir de Raoul, les vœux du roi, et arraéher à la vie Ainmry. Ses }>ras nerveux enlacent l'infortuné, et cette étreinlt, dirigée par la vengeance, est sûre, fatale, promplte conoqxbe celle de la mort; il l'enlève comme une ptunne, le tient ^n instant suspendu en l'air et lui brise le eràne sur Je rocher de la cascade... Aimery expire sans pousser, ua.gémissementw Mais un ori de fureur sféoliappe de, viogt bouches!}: vingt chevaliers, le roi «n * *•* têtiet^ çt, parmi les premiers, Raoul, se précipitent dan$., la rivière et' attaquent à -la fois Tkonu» de Marie.

-r- R9iids*toi^ misérable I crie le roi en lui portant le premier coup.

— Voici ^on épée, monseigneur, répond le sire de Gouoy en portant un coup furieux au monarque.

Heureusement le comte de Yermandois détourna l'ajnPQe régicide, et. le roi ne fut pas blessé. Le combat continua, quelques instants dans l'eau; enfin, par un effort désespéré, Thomas put atteindre la rive... G© fat alors qu'on s'aperçut qu'une effroyable blessure* hii avait ouvertnle flano. Son cheval, épuisé et ble'aaé loimême, toimba.surle gazon, et cet homme si redeiitable, vaincu, mais non pas encore dompté, se vie à la merci de ses ennemis. Raoul accourut sur lai, et, sans lui donner, Iç temps de se mettre en défense^ lui passa deux foiSf QiQn épée au travers du corps... Il allait continuer, quand le roi, arrêtant lui-même son bi»s, s'écria : ,

— Soqge aux prisonnieiss,. Raoul !

Par un eftort qu'inspiraient sans doute la rage et. la

douleur, Thomas de Marie s'était relevé sur un genou et brandissait encore son épée, comme 8*il eût cherché une dernière victime à frapper. Sa figure, à peine contractée par les souffirances, annonçait une audace surnaturelle; une amère raillerie se voyait sur ses lèvres, et chacun put juger de l'endurcissement de cet homme coupable, quand il s'écria d'une voix rauque :

— Oui, monseigneur, songez aux prisonniers!... Hais vous les chercherez en vain. Nul autre que moi sur la terre ne sait le chemin de leur cachot... Je suis vaincu, je meurs; mais du moins je n'ai point fléchi, et ma vengeance est assurée... La faim se chargera d'achever ma tâche.

En disant ces mots, il fut pris d'une faiblesse et s'évanouit.

Pour ne point prolonger le récit d'une scène qui est tout entière d'ailleurs, sauf quelques détails, dans les historiens Guibert et Suger, nous dirons que le roi eut beaucoup de peine à empêcher le comte de Yermandois d'achever le sire de Coucy. Louis avait l'espoir qu'en retenant l'étincelle de vie qui restait à Thomas, il parviendrait à obtenir de lui la liberté de Sibylle et de Roderic : des ordres furent donnés pour qu'un brancard transportât le blessé à Coucy... En ce moment parurent, sur l'autre rive de l'Ailette, Hugues de Crécy et le jeune Ënguerrand.

— Il est trop tard! s'écria douloureusement ce dernier en passant précipitamment le gué. mon père, ton fils n'a pu te défendre !

Mettant pied h terre, Ënguerrand se jeta à genoux près du brancard, et couvrit de ses larmes les mains et le visage de son père.

— Dieu tout-puissant 1... Il vit encore!... Ohl sauvez-le ! sauvez-le ! Que sa bouche me parle une fois encore !

Le roi ne put retenir son émotion à la vue de cette douleur filiale. La triste histoire du sire de Goucy était connue de tout le monde ; la jeune vertu d'Enguerrand commençait aussi à se révéler dans la contrée ; et Louis était trop juste pour rendre le fils responsable des crimes de son père. Il lui parla avec bonté, l'en* gagea à ne pas retarder le transport de Thomas de Marie au château de Goucy, où des secours lui seraient prodigués. Morne et silencieux, Ënguerrand se releva, aida à placer son père sur le brancard, et se jetant dans les bras de Hugues deCrécy, qui Pavait rejoint :

— Vous serez mon père, dit-il d'une voix étouffée, et nous le pleurerons ensemble.

Le cortège se mit en marche pour Goucy. Gomme, on le présume, la garnison, privée de son chef, ne fît aucune résistance, et le roi prit paisiblement possession du château. Ge n'était point, au surplus, une pensée spoliatrice qui avait conduit le monarque jusque-là; et l'idée ne lui vint pas de conserver pour luimême cette formidable citadelle. Tout entier à une pensée d'humanité, il essaya de découvrir le sort de Sibylle et de Roderic, mais ce fut en vain : nul autre que Thomas de Marie, comme il l'avait dit, ne connaissait leur prison, et le roi en fut réduit à désirer :- que le sire de Goucy les eût depuis longtemps fait mourir, car la seule idée des tortures qui leur étaient réservées, s'ils existaient encore, glaçait Louis d'épouvante.

Vers le soir, Engaerrand, qui n'avait pas quitté le lit de son père, surprit un long soupir sur ses lèvres.

— Qui est là? demanda le moribond d'une voix faible.

— Votre fils, mon père! votre fils soumis et affligé... Vos heures sont comptées en ce monde, et j'épiais le retour de votre raison pour vous demander de prier avec moi \

— Cher enfant ! dit le blessé, dont l'organe faiblissait de plus en plus. Ta .voix est douce et consolante, i. Prier!... Tu veux prier avec moi!... Malheur! je ne sais plus prier.

En ce moment, un prêtre entra; c'était D. Guibert de Nogent, abbé déjà célèbre à cette époque, et dans les écrits duquel nous avons parfois puisé pour notre récit. Avec l'autorité que lui donnaient son âge et son caractère, il fit signe à Enguerrand de se retirer, et, quand le jeune homme eut obéi, il commença à exhorter le mourant. Thomas de Marie écouta d'abord Guibert avec assez de calme ; mais quand celui-ci vint à lui parler des prisonniers, le malheureux te répondit que par son fatal sourire. Sur ces entrefaites, le roi entra; voulant essayer de tous les moyens pour fléchir cette volonté de fer, Louis annonça au sire de Goucy qu'il userait avec clémence de sa victoire, le rassura sur Tavenir de son fils et l'engagea à reconnaître cette bonté par l'élargissement de ses victimes. « Cependant, dit Duplessis, ni cette grâce qu'il venait dé recevoir de son prince, ni la crainte des jugements de Dieu, à qui il allait rendre compte de sa vie passée, ne purent avoir d'empire sur lui... Le roi menaça, il s'abaissa jusqu'aux prières; tout fut inutile.. . A peine

pût-on gagner qu'il se confessât et demandât les sacrements. )>

Cette dernière demande, Thomas de Marie, pressé par son fils qui était revenu près de lui, la fit cependant. Mais, par un châtiment singulier de l'impiété de sa vie, il ne pul communier. Afin qu'on ne nous accuse p8s d'imaginer un dénouement bizarre pour cette vie criminelle, nous citerons textuellement les termes dans lesquels Suger rapporte la mort de Thomas de Marie : a Lorsque Thomas de Marie, dit-il, se leva pour recevoir la sainte communion, une main invisible lui tordit le col, » et il retomba sans vie entre les bras de son fils au désespoir.

— Paix à sa cendre I dit solennellement le roî. Puis, se tournant vers Hugues de Crécy, Louis

ajouta :

— Demeurez auprès de votre élève, cbevaBcp;}© loi rends tous les biens que j'avais confisqués sur son père. J'en ai le pressentiment, ses vertus, qui sont votre ouvrage, ramèneront la paix et le bonheur dans ce pays.. 4. Hélas r ceux dont le sort nous est inconnnu nB reverront pourtoat pas la lumière du jour... Prions pour eux, en même temps que nous demanderons à Dieu de recevoir Thomas de Marie en sa sainte xuiséri- CQrclei.

Tous, suivant l'exemple du roi, s'agenowillèrent, et Raoul. de, Yermandois lui-même, chrétien fervent autant que valeureux chevalier, pria pour Véme An me«rtrier de son frère.

l'abbaye

[Engaerrand IL]

Entre Soissons et Làon, à trois lieues de cette dernière ville, il est, au milieu d'une forêt épaisse, un site d'un aspect mélancolique, où de sombres rochers montrent leur cime sans végétation ; là un sol marécageux et malsain laisse échapper d'humides vapeurs, qui glacent l'atmosphère ; les arbres mêmes qui entourent cet endroit sauvage semblent n'y croître qu'à regret; ils affectent des fcfrmes bizarres et n'acquièrent ni la force ni la haute taille des autres arbres de la forêt; leurs feuilles tombent sur la mousse longtemps avant les jours d'automne : tout, enfin, est triste et repoussant dans ce lieu. S'il en est encore ainsi, maintenant que la main des hbnunes a métamorphosé ce désert en un village populeux, quel ne devait pas être son aspect sauvage à une époque où la plupart des contrées aujourd'hui riches de moissons étaient couvertes de forêts inexplorées ! Certes il fallait alors ^un motif puissant pour qu'un homme eût l'idée de pénétrer au sein de ces mystérieuses profondeurs ; et une terreur superstitieuse devait arrêter, sur le seuil de la

forêt, les chasseurs, même les plas audacieux, qui voyaient leur proie s'y réfugier.

Ce fut pourtant au milieu de ces rochers et des marécages qui verdissent leur base qu'un saint honmie, rempli de l'amour de Dieu, osa, yej^ l'année 1130, jeter les fondements d'un ordre religieux qui depuis devint puissant et fameux dans le monde chrétien.

L'origine de l'abbaye de Prémontré présente des circonstances assez bizarres pour qu'on lise avec intérêt ce qu'en rapportent les chroniques et les traditions locales. L'opinion la plus accréditée est que ce fut un exploit singulier d'Enguerrand II, sire de Goucy, qui donna lieu à l'érection de l'abbaye de Prémontré. Engaerrand n'avait point hérité des idées violentes de son père^ et avait pris à tâche d'efTacer le souvenir des maux que ce dernier avait fait souffrir à la contrée. Les gens d'église, surtout les couvents, qui avaient été en butte à des exactions dé toute espèce, reçurent du jeune seigneur des dédommagements magnifiques; oa priait même encore, avant la Révolution de 1789, pour messire Enguerrand II, sire de Goucy, dans les abbayes de Saint-André au Gateau-Gambrésis, de Saint- Vincent de Laon, de Foigny, de Thenailles, de Glerfontaines, etc., etc., ce qui donne lieu de penser qu'il était au nombre des bienfaiteurs de ces diverses maisons. Quant à Prémontré, nous allons voir que c'était à titre de co-fondateur qu'il y était vénéré.

Les idées pieuses que nourrissait le sire de Goucy ne l'empêchaient pas d'être un chevalier accompli, valeureux sur les champs de bataille, expert dans les jeux

chevaleresques de cette époque; les mœurs d'alors autorisaient ce mélange d'occupations saintes et vio-

lentes;, le& croisades en étaient rexpression, et ees contrastes, qui paraissent saillants dans le siècle on nous vivons, étaient la vie habituelle des barons du moyen âge» Enguerrand, moins que tout autre, pouvait ne pas être un vaillant guerrier : allié à la maison royale de France, il brillait à la tête des seigneurô de Yermandois et leur devait naturellement l'exemi^e de toutes les vertus chevaleresques. Gomme on le comiaissait dans le pays pour un cœur intarépide et gé&éreux, il arriva un jour qu'en montant à cheval pour se rendre k la chasse, il sq vit entouré de paysans en larmes q.ui imploraient tumultueusement son assistance.

— Seigneur, seigneur, disaient-ils, prenez vob vassaux en pitié I Leurs maisons .sont désolées, leurs bergeries dévastées, leurs enfants exposés à la mort; la frayeur et Vhorreur sont assises. à tous les chevets;.. Une bê£e monstrueuse parcourt le pays, dévorant sur son passage tout ce qui ne fuit pas à son approche;

-—Cette bête, disait une vieille faxune, m'a dévoré mon unique vache.

— Eïle m'a dévoré deux moutons, disait une autre.

— Elle a mis en pièces hier un malheureux enfant égaré.

— Une femme faisait sa prière à la . croix de Rosière : la bête l'a dévorée à moitié et a emporté ses débris vers la forêt de Waast.

— Nous l'avons poursuivie, reprenait un paysan; nous avons tendu les pièges les plus solides : elle nous échappe toujours. Vous seul, notre seigneur, pourrez en délivrer le pays.

— Vous avez bleu fait de venir à moi, dit le sire de

Coucy à ces pauvres gens ; avec l'aide de Dieu, je ferai ce que vous demandez; je poursuivrai cette bête cruelle et mettrai fin à vos alarmes. Mais, avant tout, il faut que vous me disiez oii je trouverai votre ennemi et de quelle espèce il est.

— C'est un lion, dirent les paysans.

— Un lion I continua Enguerrand. J'ai vu de ces animaux dans le cours de mes voyages; mais dans ces contrées la présence d'un lion me semble miraculeuse. N'importe; lion ou renard, je lui ferai sentir le poids de mon bras. Mais où le rencontrerai-je ?

— Je vous conduirai, monseigneur, dit un manant en s'avançant.

— A lïnstant même ! s'écria Enguerrand en poussant son cheval. Et vous autres, continua-t-il en s'adressant aux paysans, rendez-vous à l'églfse de Saint- Sauveur, et priez jusqu'à mon retour pour le succès de mon entreprise.

Le vaillant chevalier, précédé de son guide, marcha pendant près de deux heures et se trouva enfin sur le bord de la forêt de Waast, qui s'étendait jadis jusqu'à celle des Ardennes. Là, reconnaissant que son cheval ne pouvait pénétrer dans des sentiers à peine tracés, il mit pied à terre, et, sans autres armes qu'une épée et un bouclier, suivitje paysan, qui entra sur-lechamp dans la forêt. A mesure qu'ils avançaient, le chemin devenait de plus en plus difficile. Des ravins profonds, des ronces épaisses, des rochers creusés par la nature semblaient prêts à laisser échapper tout à coup le terrible animal; mais néanmoins il se passa encore une heure avant que rien ne s'offrît à la vue du sire de Coucy* Ils venaient d'arriver au site que

nous avons essayé de décrire en commençant ce récit, lorsque le paysan, santant tout à coup de côté, s'écria avec tous les signes de l'épouvante :

— Monseigneur, le voici !

— Dieu m'aide ! s'écria le sire de Coucy en tirant son épée; c'est bien un lion, mais tu me l'as de près montré,,.

Ayant dit^ces mots, le chevalier attaqua vigoureusement l'animal, le combattit longtemps, et finit par lui enfoncer son épée à travers le corps. Cette victoire, qui affiranchissait le pays d'un monstre terrible, plongea toute la contrée dans la joie. Le sire de Coucy retourna à son château, précédé du lion, qui était porté triomphalement. Les paysans vinrent en foule remercier leur seigneur, et ses vassaux profitèrent de la circonstance pour lui renouveler l'acte de foi et hommage qu'ils lui avaient déjà prêté.

La vie de nos pères était plus poétique que la nôtre, leurs usages plus dramatiques et plus pittoresques. Chaque classe de la société avait Ses mœurs, ses habitudes, ses traditions ; chaque ville ses institutions, ses coutumes, qui toutes tiraient leur origine de quelque fait mémorable, ce qui constituait la diversité la plus .bizarre entre les coutumes et les institutions de chaque pays. Dans cette société des anciens temps , si variée de forme et d'aspect, tout est en relief et tout parle aux yeux. Les idées, alors, n'étaient jamais revêtues de formes assez solennelles; tout était calculé pour saisir l'imagination. De nos jours, toute chose est ramenée à la plus rigoureuse nudité ; l'esprit moderne dédaigne ou ignore la puissance de ces moyens, et n'accepte que les procédés les plus simples. L'unité

légale embrasse tous les échelons de la société, tandis qu'au moyen âge, avant l'émancipation des communes et longtemps encore depuis, il y eut une sorte de chaos d'usages et de coutumes changés et modifiés suivant le caprice des chefs ou les préférences des habitants. L'esprit dramatique du douzième siècle ne pouvait manquer de s'emparer de l'acte courageux du sire de Goucy. Le jour du combat, Enguerrand avait reçu, comme on l'a dit, les félicitations de toute la contrée. Touché de ces marques de gratitude, il avait sans doute généreusement hébergé ses vassaux, car ils prirent insensiblement l'habitude de venir, trois fois par an, à Noël, à Pâques et à la Pentecôte , renouveler leurs remerciements.

Enguerrand lui-même prit goût à cette coutume, si bien qu'il la régla selon son bon plaisir, et en fit une obligation pour ses vassaux. Seulement, afln de lui dqpner plus de solennité, et pour constater sur l'abbaye de Nogent, voisine de son château, une suprématie qui, peut-être, n'avait pas été bien réglée jusque-là, il voulut que les vassaux de la terre de Goucy fussent, dans cette circonstance, représentés par l'abbé de ce monastère. Enguerrand avait offert précédemment des rafraîchissements à la foule qui affluait dans son château : il voulut alors que l'abbé fît dorénavant les frais de cette collation en plein air. Bref, il institua une cérémonie empreinte de tout ce que l'imagination peut présenter de plus bizarre, et imposa, comme condition d'investiture, à chaque nouvel abbé, l'usage que rapporte ainsi un vieil auteur :

(( Des fêtes de réjouissance furent alors instituées en faveur de cet Enguerrand, et une cérémonie qui

s'observe encore présentement, ' par Tabbé de Nogent, qui est de la fondation de cette maison, lequel est obligé de présenter, trois fois l'an, des rissoles au seigneur de Goucy ou à ses officiers, en une place où fut sculptée la forme et figure de ce lion mis à mort par Enguerrand. Voici conunent cette chose se pratique : l'abbé de Nogent ou son fermier, vêtu d*tin habit de laboureur, le fouet à la main, doit paraître en la place de Goucy, monté sur un cheval de couleur Isabelle, propre à aller à la charrue, auquel on a coupé la queue et les oreilles, et dont l'équipement doit être complet. Puis, faisant plusieurs tours en claquant de son fouet, il est arrêté et visité de toutes parts ; alors, s'il ne manque rien à son équipage, il est reçu à faire, avec l'acte de foi et hommage, les présents dont il vient d'être parlé; et il distribue ces rissoles ou gâteaux à la plèbe assemblée; mais s'il manque tant seulement un clou à l'équipage du cheval , est léfdit cheval saisi et confisqué... »

Cette scène , toute bizarre qu'elle fût , s'est perpétuée jusqu'à la Révolution de 1789, malgré les résistances légitimes des abbés de Nogent, qui, comme on le pense bien, usèrent avec empressement de la faculté qui leur était accordée de s'y faire représenter. La cérémonie avait toujours lieu; seulement le duc d'Orléans , régent sous Louis XV , étant titulaire de la pairie attachée à la possession de Goucy , avait converti les riésolés en une prestation en grains.

Ces détails, qui peuvent ressembler à une dîgresôion oiseuse , se lient pourtant intimement à notre sujet. La cérémonie des rissoles ne devait pas seule servir à transmettre à la postérité le triomphe du sire

de Goucy. Peu après cet événement, un monument d'un autre genre devait lui être élevé. Le douzième siècle est riche en noms célèbres dans l'Église : sans pai'ler de saint Bernard, d'Abélard, de Suger, etc., les Gaibert (de Nogent), Barthélémy, Anselme, Raoul, saint Norbert, se présentent à la pensée, quatid on se reporte à cette époque. Or il arriva que, vers l'année 1130, la plupart des illustres personnages que nous venons de nommer en second lieu se trouvaient réunis dans le Yermandois : les uns, parce que les fonctions augustes dont ils étaient revêtus les retenaient dans le pays ; les autres, attirés par le renom de leurs émules, et fixés près d'eux par la liaison intime qui s'établit si facilement entre les esprits élevés voués aux mêmes travaux, Guibert était abbé de Nogent ; Barthélémy, évêque de Laon ; Anselmp et après lui son frère Raoul étaient chefs de la célèbre école de théologie établie en cette ville. Quant à saint Norbert, il avait connu l'évêque de Laon à Reims^ et celui^i n'avait pas eu de peine à l'engager à se fixer dans son diocèse. C'était peu de temps après le combat du sire de Goucy ; l'évêque de Laon raconta cet événement à son hôte, qui alla de sa personne en féliciter Enguerrand. Il paraît que le saint exposa au sire de Goucy le désir qu'il avait de fonder un monastère dans les environs , et qu'il y eut, à ce sujet, des négociations entre Enguerraad et Tévêque de Laon : car ils offrirent bientôt, de concert avec saint Norbert, pour y élever son monastère, l'endroit sauvage et affreux dans lequel le lion avait été mis à mort. Norbert accepta. A l'imitation des solitaires des premiers temps du christianisme , les fondateurs des monastères du moyen âge ne trou-

vaient pas de retraite assez profonde, de site assez horrible pour leur ferveur de pénitence ; et , quoi qu'ait débité l'esprit de parti , de quelques calomnies qu'ait été atteinte la vie contemplative des religieux des anciens temps, rien n'est mieux fait pour exciter l'admirafion des chrétiens que le sentiment d'humilité et d'abnégation qui portait ces saints hommes à s'ensevelir vivants dans ces cloîtres où, les yeux*sans cesse fixés vers le ciel, ils oubliaient, dans la pratique des austérités, les grandeurs et les misères de la société, et jusqu'aux noms qu'ils avaient portés.

Les temps qui virent les croisades furent féconds en exemples de ces immolations volontaires; et, tandis que le zèle des uns se dévoilait dans de périlleux voyages et dans de sanglants combats, la piété des autres appelait, du fond 4'une cellule, la bénédiction du ciel sur les armes chrétiennes. Mais de tous les ordres ou succursales d'ordres qui s'établirent alors dans la Picardie, nul ne prit en si peu de temps le développement qu'atteignit presque aussitôt l'ordre fondé par saint Norbert. Par une concession toute naturelle faite aux mœurs de l'époque et à la puissance du sire de Goiècy, Norbert donna le nom de Prémontré à son abbaye, et cela en mémoire des paroles qu'avait dites Enguerrand en mettant le lion à mort : « Tu me Tas de près montré. » Puis, s'étant rendu à Laon, dans l'école de Raoul, frère du fameux Anselme, le saint y prononça un discours si touchant, qu'à la fin de l'année 1130 l'abbaye comptait déjà quarante sujets. Le sire de Coucy l'avait dotée de rentes en argent, de diverses prestations en nature et d'un territoire étendu, mais non défriché : on vit alors ces exilés du moade élever

de leurs propres mains les chétives murailles de leur demeure; il leur fallut d'abord conquérir, pour ainsi dire, le sol lui-même au fond de la vase infecte qui le couvrait; il leur fallut abattre des arbres séculaires, dessécher des marais, creuser des rochers, arracher de leurs mains des ronces et des broussailles. Plus d'une fois sans doute les hôtes habituels de la forêt, les Ipups, les sangliers, durent assaillir les courageux solitaires au milieu de leurs travaux. Soutenus par cette foi qui inspire tous les genres de courage, les religieux ne se laissèrent abattre par aucun danger, ni rebuter par aucun obstacle. Au bout de six mois une maison était complètement élevée ; un espace de terrain, suffisant pour la culture des légumes dont se nourrissaient les reclus, avait été défriché; les quarante frères avaient été installés et édifiaient la contrée par leur exemple. Bientôt ce lieu devint célèbre : les néophytes s'y présentèrent en foide; de hauts et puissants per* sonnages sollicitèrent comme une faveur l'honneur d'y être reçus ; d'autres firent au monastère des dons considérables, quiaidèrentàagrandirl'enceinte trop étroite ; bref, le nom de Prémontré devint, tant en France qu'à l'étranger, le symbole de la vie monastique par excellence, et l'on vint solliciter Norbert d'établir des succursales de l'ordre dans toutes les parties de l'Europe.

Les bornes de cet ouvrage ne me permettent pas de suivre pas à pas le prodigieux développement de l'ordre des Prémontrés. On sait d'ailleurs quelles destinées brillantes il a parcourues. Nous dirons seulement quelques mots de son organisation intérieure, (i'^bbaye de Prémontré fut, après ^ainj; Norbert, gou-

vernée par un abbé que les religieux choisissaient parmi eux, et à qui son titre donnait la juridiction sur tout son ordre. C'était à Prémontré que se tenaient les chapitres généraux et nationaux. La règle prinoiitive était presque aussi rigide que celle de saint Bruno ; néanmoins, pour remplir une lacune importante dans Tordre régulier, les successeurs de saint Norbert réformèrent les premiers statuts, et toutes les maisons de Prémontrés renfermèrent des maîtres pour former des novices à l'étude de la théologie et des autres sciences. Les religieux furent destinés au ministère et à la desserte des cures, et ces modifications ajoutèrent à la fois.à l'éclat et à l'utilité de l'institution. L'abbé de Prémontré prenait le titre de général de l'ordre. Le cardinal de Richelieu le portait à sa mort.

Ce n'est pas sans attendrissement que nous nous rappelons le dernier chef des Prémontrés, le savant abbé de Lecuy. Cet homme vénérable avait fait beaucoup jadis pour Tordre des Prémontrés ; il n'avait pas prévu l'immense cataclysme social qui devait engloutir, avec sa maison, tous les ordres religieux de la France. Aux cours qui existaient déjà, il avait ajouté, peu d'années avant la Révolution, ceux de grammaire, de belles-lettres et de mathématiques. Ami éclairé des lettres, il avait doté le monastère d'une splendide bibliothèque... Hélas ! le souffle révolutionnaire a passé sur la forêt de Prémontré, et tous ces trésors de science sont perdus, toutes les espérances de cet homme de bien sont évanouies. Au moment de sa suppression, Tabbaye renfermait cinquante religieux, auxquels la Révolution ne laissa ni asile ni pain...

Nous avons dît que saint Norbert avait été sollicité

d'établir, en plusieurs pays, des succursales de Tordre des Prémontrés. La partie de la Picardie et du Termandois qui forme aujourd'hui le département de l'Aisne renfermait beaucoup d'abbayes dépendant du chef d'ordre, toutes fondées dans le xii* siècle. Dans le nombre, nous citerons les suivantes, que mentionne la statistique de l'Aisne : V abbaye de Saint-Martin de Laon. Cette abbaye, regardée comme la seconde maison de l'ordre, donna un pape à l'Église dans le cardinal Albert Moira, connu sous lé nom de Grégoire VIII. Elle a compté parmi ses agrégés Jean Gomnène, empereur de Gonstantinople. Son avant-dernier prieur, l'abbé de Montcey, qui possédait des connaissances étendues en bibliographie, y avait réuni une ample collection de livres choisis. L'abbaye de Saint-Martin est devenue l'hospice des malades, h' abbaye de Saint-Yves, à firaisne. Agnès, comtesse de Braisne, qui épousa Robert de Dreux, fils de Louis-le-Gros, fit construire dans cette abbaye une vaste église, dans laquelle on voyait une riche chapelle sépulcrale oh étaient déposés les mausolées tant des seigneurs de la maison de Dreux que de ceux qui leur avaient succédé dans ce noble domaine. "L'abbaye du Mont-Saînt-Martin, près le Gatelet, fondée par Garembert, chanoine de Saint- Quentin, avait été reconstruite dans un style moderne vers le milieu du siècle dernier. Gette maison fut occupée, en 1816, par le général Wellington. Vabbaye de Vahery, à deux lieues de Villers-Cotterets, fondée au XII* siècle par Hugues, seigneur de la Ferté-Milon. L'église renfermait plusieurs mausolées, entre autres celui de Catherine de Valois, épouse de Charles de France, comte de Valois, et celui de Marguerite de Ci-

S!l LES SIRES DE COUCY

cile. Enfin, parmi les abbayes de l'observance réfor-» mée, on remarquait encore celles de Beaurieux et de Genlis.

L'abbaye de Prémontré, reconstruite vers le milieu du XVIII" siècle, avait reçu des proportions grandioses, dignes de la célébrité de Tordre. C'était un édifice magnifique, dans lequel l'architecture avait déployétoutes ses richesses. Il y avait surtout un escalier admirable qui, par sa hardiesse, son élégance, la grâce de ses proportions, faisait l'admiration des hommes de l'art. C'était, dit-on, l'œuvre d'un simple ouvrier, nommé Bonhomme. Mais le monument le plus remarquable était sans contredit le tombeau placé près du grand autel, dans l'église du monastère : <( C'était une effigie en marbre blanc, aïant à ses pieds un lion, et portant au bras un écu fascé de vair sans nombre avec le nom à'Enguerrand presque efacé. » Ce mausolée était celui d'Ënguerrand II, sire de Coucy, le héros du combat que nous avons rapporté, et l'un des fondateurs de l'abbaye. Maintenant ce témoignage de reconnaissance a disparu ; la mémoire d'Ënguerrand est encore plus effacée que ne l'était son nom sur son écu, et la génération prochaine ignorera peut-être qu'une abbaye célèbre a existé là ou l'on exploite aujourd'hui une verrerie. Le siècle de l'industrie et du progrès n'a pas de souvenir pour les temps de religion et de chevalerie I

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RANULF LE JONGLEUR

[Engnerrand II.]

Au sud de la montagne de Goucy, sur la rive gauche de TAilette, il est, au fond d'une vallée resserrée entre trois collines boisées, un domaine qui porte le nom de Câtillon, C'est encore, de nos jours, une sorte de château, modeste, mais agréablement situé, et, comme ce nom l'indique, c'était, dans les temps anciens, un castel sans importance, une maison de plaisance plutôt qu'une forteresse. Câtillon appartenait jadis à la maison de Coucy, et Enguerrand P' avait, en 1097, fondé le prieuré de Plainchâtel, sur une montagne voisine qui porte encore ce nom et qui dôpendat du domaine de Câtillon. Pendant long ^ temps les si^es de Coucy, qui ne possédaient pas encore le magnifique château dont les ruines seules sont maintenant debout, avaient coutume, quand venait l'été, de quitter leur forteresse de pierre pour un horizon moins sévère et une nature plus riante : c'était à Câtillon que ces illustres seigneurs allaient se délasser de la guerre ou des tournois.

L'an li46, Enguerrand II, sire de Coucy,^était venu

se fixer, beaucoup plus tôt qu'il ne le faisait ordinairement, dans son domaine de Câtillon. Le sire de Coucy n'avait emmené avec lui qu'une faible partie de ses gens, la distance qui sépare Coucy de Câtillon n'étant que d'environ une lieue, Enguerrand était toujours à portée de donner des ordres et' de les faire exécuter, sans être pour cela contraint de s'entourer d'une foule d'officiers oisifs. D'ailleurs, pour des motifs plus particuliers encore, quelques serviteurs intimes l'avaient seuls suivi à Câtillon. Mais la solitude lui était toujours douce en la compagnie de la dame de Coucy et de ses deux fils Raoul et Enguerrand. Le sire de Coucy, dont l'enfance s'était écoulée loin de Thomas de Marie, son père, accordait à ses enfants cette affection et ces soins remplis de tendresse qu'il avait vainement souhaités pour lui. En cela sa noble femme le secondait merveilleusement, et nulle famille ne présentait à un plus haut degré l'alliance de toutes les vertus privées et des vertus chevaleresques. Après la mort de son père, Enguerrand avait eu encore à lutter contre les rancunes de ses voisins ; mais son caractère était à la fois si modéré et si juste, qu'il n'avait pas tardé à rétablir la paix dans le pays. Le roi luimême avait voulu sceller d'une manière solennelle la réconciliation avec la maison de Coucy; Agnès de Beaugency, nièce du comte de Vermandois et cousinegermaine du roi, avait été donnée pour épouse à Enguerrand : faveur qui, en ralliant à la famille royale, semble avoir inspiré au sire de Coucy les nobles sentiments dont toute sa vie est l'expression.

Le pays respirait déjà plus librement après tant d'aiyiées de tourmente; les coutumes locales repre-

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naieot leur cours ; la justice, rendue suivant des lois antiques et avec des formes souvent bizarres, mais toujours impartiales, n'était plus une arme de bon plaisir entre les mains du puissant seigneur de Goucy.- A Tentour du château, on voyait revenir peu à peu, dans leurs monastères restaurés, les religieux, les chastes nonnes que les violences de la guerre en avaient chassés. Les églises, les chapelles, les maladreries, tous les établissements que la piété et la bienfaisance des premiers seigneurs de la famille avaient fondés, tous plus florissants, plus riches que dans leur splendeur primitive, proclamaient la généreuse intention d'ËDguerrand II de réparer tous les maux, de sécher tous les pleurs, de cicatriser toutes les plaies. Aussî^e quel calme jouissait-il au fond de son cœur ! Guibert de Nogent, rillustre chroniqueur, ne trouve pas d'expression pour louer ses vertus, et, bien qu'il ne l'ait connu que fort peu de temps, il le proclame le modèle des chevaliers chrétiens.

- Ainsi que nous l'avons dit, Enguerrand s'était, en 1146, fixé à Gâtillon^ avant même que le printemps eût fait place aux chaleurs de l'été. On eût pu s'étonner de cette résolution du sire de Goucy : car chaque jour, rappelé sans doute par des devoirs impérieux, il s'absentait pendant plusieurs heures de cette retraite paisible. La dame de Goucy savait qu'aux yeux de son noble époux l'administration de la justice était une des prérogatives les plus précieuses de la puissance féodale, et elle présumait bien qu'il se rendait alors à Goucy pour présider aux solennités judiciaires. G 'est dans une semblable occasion qu'arriva le fait étrange que nous allons raconter.

Par une de ces belles matinées de printemps où les fleurs et les Lois étalent aux doux rayons du soleil la vie nouvelle qui les ressuscite, Enguerrand partit, comme de coutume, de Câtillon pour se rendre à son château de Coucy. Il avait pris congé de la noble Agnès, sa femme, et, à mesure qu'il chevauchait sous la feuillée naissante, il voyait plus distinctement ses jeunes fils qui, l'ayant devancé, se livraient aux jeux de leur âge sur la lisière du bois. Bientôt il fut près d'eux, et vit alors qu'un homme étranger s'était introduit en leur compagnie. Le sire de Coucy fronça d'abord le sourcil à cette vue ; mais ayant aperçu, assis à peu de distance, le prieur de Plainchâtel, vénérable précepteur de ses enfants, il ne conçut aucune inquiétude de la présence de l'inconnu. L'aspect de cet homme avait pourtant quelque chose de bizarre. Son teint cuivré annonçait qu'il avait vu les lointains climats où le soleil darde ses plus brûlants rayons ; un air de finesse et d'audace régnait sur ses traits et dans ses yeux noirs; enfin toute sa physionomie respirait l'intelligence et la perspicacité. Son costume consistait dans une casaque de peau de daim, serrée autour de la taille par une ceinture ; des chausses rouges et collantes, terminées par des bottines de buffle, couvraient ses jambes nerveuses. C'était un homme d'environ quarante ans.

Près de lui gisait sur le gazon un havre-sac ouvert, et duquel l'étranger avait déjà tiré plusieurs objets qui excitaient la curiosité des jeunes enfants. C'étaient des boules d'airain, des anneaux de même métal, des cercles, des poignards mauresques à pointe émoussée, des bâtons de diverses longueurs; en un mot, l'attirail ordinaire des jongleurs anciens et modernes. Enguer-

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rand sourit à la vue de ces objets, et jetant une aumône à rétranger, il l'invita à divertir ses fils par ses tours d'adresse.

— Je sais plusieurs tours surprenants, noble seigneur, dit le jongleur en apprêtant ses instruments. J'arrive d'un pays où mon art est enseigné par des maîtres babiles : j'ai profité de leurs leçons.

— Et peut-on te demander, sire jongleur, de quel pays tli viens? ajouta le sire de Goucy. Peut-on savoir ton nom?

Le jongleur regarda fixement Enguerrand pendant quelques instants, et répondit avec un sourire contraint :

— Mon nom n'est point sans renommée... J'appartiens au très-illustre comte Raoul de Vermandois...

A ce nom, qui rappelait toujours à Enguerrand la fin tragique de Thomas de Marie, son père, un nuage passa sur le front du sire de Goucy. Le jongleur n'eut pas l'air d'y prendre garde et continua :

— Je suis Ranulf, jongleur du comte et, qui plus est, enfant de la gaie science. J'arrive de Palestine, noble chevalier, et, s'il plaît au ciel, bientôt j'y retournerai. J'étais de la croisade où figura votre vaillant père, monseigneur Thomas de Marie...

— Tu as connu mon père? demanda Enguerrand avec vivacité.

— Oui, quand il était jeune et quil appelait son frère d'armes le comte de Vermandois. Vous n'ignorez pas que Thomas et Raoul étaient, en Palestine, unis de la plus vive amitié.

— Je le sais, répondit Enguerrand avec un soupir.

— C'était le bon temps. Mais quand, après une

longue captivité, je suis revenu dans la Picardie, i*ai trouvé les hommes et les choses bien changés. Les amis s'entre-tuaient; les chevaliers qui, en Orient, montraient le plus de piété, étaient devenus des démons incarnés. Votre père lui-même...

— * C'est trop de hardiesse ! interrompit avec véhémence Enguerrand. Modère ta langue ou tu te repentiras d'avoir parlé... L'épée du comte de Vermandois m'a privé de mon père, mais Dieu nous commande le pardon... La paix règne en ces contrées, et je n'y ramènerai pas la guerre. Quant à mon père, son âme a comparu devant son juge. Si les prières et les bonnes œuvres sont de quelque poids dans la balance céleste, j'espère en la miséricorde de Dieu.

— Pardonnez à un homme qui ose dire sa pensée, continua avec calme le jongleur; mais les bonnes œuvres peuvent se faire par la main des dames, et les prières ne sont pas la seule manière dont un chevalier chrétien puisse signaler son zèle pour le service deDieu,

— Que veux-tu dire ?

— Rien, noble seigneur... Rien du moins que vous ne sachiez aussi bien et mieux que moi. La croisade se rassemble, et, pour la première fois, le nom de Coucy ne sera pas prononcé au milieu des batailles... Je me trompe... Peut-être que le roi, regardant autour de lui et comptant les barons morts pour la sainte cause, dira : « Où donc est le sire de Coucy ? »

Enguerrand sentit le feu lui monter au visage; mais reprenant la calme plein de dignité qui lui était habituel :

— Amuse ces enfants, dit-il, et ne t'aventure pas à porter un jugement sur les affaires de tes maîtres...

RAMULF LE JONOLEUK 89

Chacun sert Dieu selon ses forces, et c'est Dieu seul, entends-tu? qui juge les intentions des hommes.

A ces mots, Enguerrand continua son chemin vers Goucy; ses deux fils, qui, pendant l'entretien, s'étaient un peu éloignés, revinrent en courant près du jon« gleur.

— Oui, murmura ce dernier en regardant partir le sire de Goucy, Dieu juge les intentions. Mais la foi peut tiédir dans le cœur même d'un Goucy ; c'est pourquoi je dois stimuler la vôtre, monseigneur.

Les jeunes sires de Goucy étant arrivés, le jongleujp commença à leur donner des preuves non équivoques de son adresse merveilleuse. Les tours les plus extraordinaires se succédaient, au grand plaisir des enfants, qui ne savaient ce qu'il fallait le plus admirer, de la dextérité ou de la vigueur du jongleur.

— Tenez, mes jeunes seigneurs, dit tout à coup cet homme leur montrant une boule d'argent de la grosseur d'une pomme ; voici une boule comme vous n'en avez pas vu encore ; elle ressemble à la fortune ou au bonheur : celui qui cherche à l'atteindre fait souvent fausse route... Gependant il peut arriver qu'on la rejoigne; c'est pourquoi je la donnerai volontiers à celui de vous qui arrivera aussitôt qu'elle au bois de Nogent, là-bas, au bout de la prairie. Voulez-vous essayer votre agilité?

— Jetez la boule, dirent en même temps Enguerrand et Raoul.

-^ Oh I il ne faut que la poser à terre, répondit le jongleur; donnez-lui un peu d'avance pour le franc jeu... Tenez, maintenant, courez, mes jeunes sires, et arrêtez-la si vous pouvez.

Il posa en effet la boule d'argent sur le gazon, lui donna Timpulsion en la poussant légèrement, et bientôt elle sembla voler sur la prairie avec la rapidité d'une flèche. Les deux enfants s'élancèrent à sa poursuite, suivis, mais plus lentement, par le jongleur qui les regardait courir en souriant avec malice.

Le prieur de Plainchâtel avait vu cette scène ; mais, ne se préoccupant pas de l'issue qu'elle pouvait avoir, il continuait sa lecture à l'ombre d'un saule aux feuilles frémissantes.

Pendant ce temps, Enguerrand chevauchait vers Coucy, ou il arriva bientôt. Sans perdre un instant, il demanda son sénéchal, Raymond ou Aymond de Troly.

— Sire de Troly, dit-il, le secret me pèse et je ne puis le garder plus ' longtemps. Mon honneur est suspecté, ma foi et mon amour pour mon divin Sauveur sont révoqués en doute... C'est trop tarder à me déclarer. Faites, dès aujourd'hui, publier dans toutes mes terres, ainsi que dans celles qui relèvent de cette baronnie, que le sire Enguerrand de Coucy a pris la croix, et qu'avec lui trente chevaliers des plus nobles du pays rejoindront notre gracieux souverain, le roi de France, au jour fixé pour son départ. Annoncez que tout homme, serf, paysan ou bourgeois, qui voudra marcher sous mes ordres, peut se présenter ; il recevra des armes, la nourriture, une solde et, s'il plaît au ciel, sa part du butin sur les infidèles. Quant à moi, je veux, dès aujourd'hui aussi, annoncer moi-même à la dame de Coucy la résolution que je lui cache.

— Ne craignez-vous pas les pleurs de la noble dame, monseigneur? demanda le sénéchal»

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— Eh ! si je ne les redoutais, Raymond, lui auraisje fait mystère des préparatifs de mon départ? Mais j'espère en sa piété et aussi dans son attachement à notre maison. Voudrait-elle que înon écu fût déshonoré? D'ailleurs, ajouta le sire de Goucy en hésitant, n'est-ce pas pécher que de croire aux prédictions d'un ignorant charlatan?

— Quelle prédiction, monseigneur? demanda le sénéchal avec curiosité.

— En deux mots, reprit le sire de Goucy comme s'il eût été pressé de quitter ce sujet d'entretien, lorsque nous étions à la cour du roi de France, l'été passé, des gens venus on ne sait de quelles contrées demandèrent à notre gracieux souverain et aux personnes de sa compagnie la permission de tirer leur horoscope. Le roi y consentant, chacun s'empressa de consulter ces prétendus devins. Le roi, le comte de Champagne, celui de Soissons, Raoul de Yermandois, et enfin moi-même, nous nous soumîmes à leur science imaginaire. Diverses prédictions furent faites, dont aucune ne se réalisera sans doute jamais... Quant à celle qui m'échut...

— Eh bien ? dit Raymond de Troly qui voyait Enguerrand hésiter.

— On mè dit à peu près ceci : « Laissez à d'autres les lointains voyages ; si vous touchez jamais le sol de Palestine, votre sort demeurera inconnu à votre famille désolée ; une tombe ignorée vous attend au désert; tous ceux de vos descendants qui iront en Terre-Sainte partageront votre destinée... Nul d'entre eux ne reviendra vivant en France. »

Cette prédiction sinistre n'est point hpaginaire ; plu-

sieurs écrivains qui ont parlé de la maison de Goucy la mentionnent avec des différences qui s'écartent trèspeu de notre version. Elle est tout à fait dans les mœurs du temps, et\ bien qu'un homme pieux comme Enguerrand dût penser que l'avenir appartenait à Dieu seul, il était tout naturel qu'un horoscope semblable fît impression sur lui. La dame de Coucy en avait été plus effrayée encore ; heureuse épouse du plus noble des hommes, mère de deux jeunes enfants qui avaient besoin d'un guide et d'un modèle, l'idée d'un destin si fatal la reniplissait d'angoisse, et, dans toutes les occasions, elle manifestait l'épouvante qu'un voyage en Terre-3ainte lui inspirait. Si, devançant l'avenir, elle avait pu voir la prédiction terrible réalisée de point en point! si elle avait pu savoir que, depuis Enguerrand II, toutes les croisades seraient effectivement fatales à la maison de Coucy, que le dernier seigneur de ce nom, enfin, succomberait glorieusement dans la dernière croisade, Agnès de Beaugency n'eût pas éprouvé plus de terreur qu'elle n'en manifestait alors. De là le mystère avec lequel le sire de Coucy se disposait au départ; de là, faut-il le dire aussi? la mélancolie qui, dans les derniers temps, gagnait, en dépit de lui-même, l'esprit d'Enguerrand,

Le sénéchal demeura un moment pensîT après cette confidence; aussi éclairé que le permettait la barbarie du temps, Raymond n'admettait pas toutes les superstitions répandues à cette époque; mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, les prédictions, la croyance illusoire aux horoscopes, étaient dans les mœurs, et Raymond ne pouvait les rejeter complètement

— Avec rai#e de Dieu, monseigneur, dit-il à En-

ftANULP LE JONGLEUR 93

guerrand, vous reviendrez chargé de gloire dans votre patrie. Mais, si la prédiction doit s'accomplir, du moins mourrez-vous avec honneur; en combattant les ennemis de Dieu, vous vous assurerez sa miséricorde, et vous qui avez toute votre vie pratiqué la vertu et la piété, vous recevrez dans le ciel votre récompense éternelle.

— Amen ! dit pieusement le sire de Coucy* Puisjavec l'énergie et la vivacité d'un vrai chevalîef,

il ajouta :

— Oui, c'est trop de mystère; Agnès est de trop bonne race pour ne pas reprendre courage. La vie d'un chevalier est le champ de bataille. Dieu et le roi I c'est aujourd'hui le cri de ralliement de la France et de la chrétienté. Je mêlerai ma voix à cette grande voix : Dieu et le roi ! Raymond, dis-le hautement aujourd'hui : j'ai pris la croix, et désormais elle ne quittera plus mes vêtements. Raoul de Vermandois a voulu m'éprouver ce matin ; une sorte de jongleur qui est à son service a été envoyé sur mes terres pour me reprocher mon inaction ; je veux qu'il réporte bonnes nouvelles à son maître. Qu'as-tu fait ?

— Les armes se fabriquent, les chevaux s'achètent fet s'équipent ; chaque jour la liste des chevaliers qui veulent tiiàrcher sous votre bannière s'augmente dô plusieurs noms nouveaux, et certes ils viendraient plus nombreux sans le secret que vous avez recommandé.

— Eh bien! je te permets d'agir sans mystère... Moi-même je veux assembler demain mes vassaux, leur faire connaître mes intentions, et, j'en ai la conviction, la dame de Coucy elle-mênip attachera sur

leur poitrine la croix qui les fera soldats de Jésus- Christ ! Qu'on cherche le jongleur du comte de Vennandois. Je Tai laissé dans la prairie, et il se nomme Ranulf, l'enfant de la gaie science.

— Ranulf ! s'écria Raymond de Troly en tressaillant. Monseigneur, vous n'avez pu voir tout à l'heure Ranulf le jongleur I

— Gonmient ! je te dis que je viens de le quitter au moment où, après quelques allusions à la croisade, il se disposait à divertir mes deux fils, Enguerrand et Raoul...

— Mais cet homme, ce Ranulf est mort depuis longtemps, monseigneur.

Le sire deCoucy fit un mouvement de surprise; mais il ajouta bientôt avec indifTérence :

— C'est peut-être un autre Ranulf; deux jongleurs peuvent porter le même nom. Au surplus, quel que soit son nom, faites chercher l'homme en question : on le trouvera dans la prairie.

En ce moment un bruit de chevaux se fit entendre, suivi d'une rumeur prolongée ; la portière de l'appartement fut brusquement levée, et une femme éplorée se précipita au cou d'Enguerrand.

— Agnès I dit le sire de Coucy.

— Malheur ! malheur ! murmura-t-elle. Nos enfants... Enguerrand... nos enfants !...

— Au nom du ciel 1 est-il arrivé malheur à nos enfants ?

— Ils ont disparu, monseigneur, dit un écuyer en larmes...

RETOUR ET CROISADE 9o

RETOUR BT CROISADE

[Engaerrand II.]

Des émissaires, envoyés en hâte dans toutes les directions , revinrent le soir au château de Goucy ; leur contenance morne et abattue témoignait de l'inutilité de leurs recherches : aucun indice n'avait pu être recueilli sur le sort des jeunes sires de Goucy. Enguerrand, leur père, avait lui-même parcouru, accompagné de Raymond de Troly, la prairie dans laquelle il avait vu pour la dernière fois peut-être ses enfants bien-aimés. Il n'avait trouvé que le prieur de Plainchâtel qui, de^venu presque insensé par suite d'une disparition que sa surveillance eût peut-être prévenue, se tenait agenouillé sur le bord de l'Ailette, regardant ooulej; l'eau dans une immobilité parfaite. Le sire de Coucy ne put tirer de lui aucun renseignement ; on voulut reconduire au prieuré le vieillard à demi mort; mais il résista avec tant de ténacité, que le sire de Goucy conçut une horrible pensée: il. frémit, à l'idée que ses enfants, tombés dans la petite rivière, s'y étaient peutêtre' noyés... Mais tout à coup cette crainte lui fut enlevée et il se trouva plongé de nouveau dans une doses-

pérante incertitude. Un écuyer accourut à toute bride : il avait trouvé, dans un sentier qui traverse du sud au nord le bois de Nogent, Tare bien connu du jeune Raoul et la toque de velours cramoisi de son frère... En présence de ces objets, que le malheureux sire de Goucy pouvait considérer comme les dernières dépouilles des enfants de son affection , des larmes abondantes coulèrent de ses yeux. Jusque-là sa douleur avait été muette ; hors d'état de parler, il n'avait pu pleurer non plus; sa poitrine, oppressée par un poids énorme, se dilata sous l'influence bienfaisante de ces pleurs qui soulagent les douleurs profondes. Il baisa, avec une tendresse presque respectueuse, ces tristes objets, et tomba à genoux sur le gazon de la prairie. D*un commun accord, les assistants imitèrent leur seigneur qui, élevant les mains vers le ciel, s'écria avec ferveur :

— Mon Dieu ! prenez pitié de ma peine ; mettez fin k l*âllgoisse d'Agnès, ma femme, qui pleure en son tjhâteau. Nos cœurs vous sont acquis; honneur, renom, richesses, nous mettons tout aux pieds de votre miséricorde... Jamais pensée d'orgueil n'est entrée dans nos âmes, et nous avons cherché, selon notre pouvoir, à répandre autour de nous le bonheur et la joie. Si votre volonté sainte a décidé que mes fils me semient ravis dès leurs jeunes années ; si je les ai perdus pour toujours, comme de tendres fleurs qui, nées hier, sont mortes aujourd'hui... mon Dieu, je courberai la tête et porterai 1er poids de votre courroux; Agnès aussi le portera sans murmurer, avec une égale résignation... Mais, mon Dieu , prenez-en pitié notre peine, et ditesnous par un signe évident quel est le destin de nos en-

RETOBR ET CftOlSADÈ 97

fants. Si nous ne les retrouvons ou si nous n'apprenons d'une manière certaine leur mort, nous verrons chaque jour cette mort suspendue sur leur tête et prête à les frapper... Nos cœurs se briseront, mon Dieu I Et vous, Vierge-mère, qui avez pleuré sur votre fils mourant, priez pour nous le Dieu puissant qu'il prenne en pitié notrç peine I

Cette prière, qi)^ nous abrégeons en la traduisant d'après le naïf Aymar, fit une telle impression sur les assistants, que des pleurs coulèrent de tous les yeuXé Enguerrand, plein de confiance dans la bonté divine, se releva plus calme et reprit le chemin de Goucy. Par ses ordres, de nouveaux messagers partirent pour toutes les parties de la contrée et même de la France, promettant de royales récompenses à ceux qui mettraient sur la trace des jeunes enfants ou de leur ravisseur. Quant à ce dernier, l'écuyer particulier du sire de Goucy était parti pour Saint-Quentin, où se tenait la cour du comte de Vermandois; les renseignements qu'il rapporterait le lendemain apprendraient si réellement cet homme était Ranulf, que Raymond tenait pour mort, ou un imposteur inconnu du comte de Vermandois.

Pour la dame de Goucy, sa douleur ne peut se peindre. Le cœur d'une mère a ses mystères de douleurs, comme il est le foyer de jouissances inconnues au cœur de l'honmie. Ge jour commença pour Agnès une vie d'angoisses, de tortures, qu'on essayerait vainement de retracer. Le lendemain, l'écuyer du sire de Coucy revint de Saint-Quentin; Ranulf était mort depuis vingt ans; aucun successeur ne lui avait été donné. En un mot, et jusqu'à la dernière évidence, le misérable

jongleur était un fourbe qui, dans un but encore inconnu, avait dérobé les malheureux enfants. Dans les moments de calamité, le cœur s'attache, conmie à une ancre de salut, à la moindre espérance, à la plus petite chance favorable... Ce vol de deux enfants, les plus nobles du pays, ne pouvait être désintéressé. Enguerrand n'avait pas d'ennemis : donc l'intérêt ne pouvait être l'assouvissement d'une vengeahce cruelle... Il était trop horrible de penser que cet homme étrange eût, pour contenter des instincts sanguinaires, trempé ses mains dans le sang de ces êtres innocents... Une pensée cupide, l'espoir d'une magnifique rançon, ne pouvaient-ils avoir tenté un vagabpnd, favorisé d'ailleurs par l'isolement des enfants et par la négligence de leur précepteur? Enguerrand embrassa cette idée avec ardeur ; il fit annoncer une plus forte récompense, promit même une rançon au jongleur lui-même, lui garantit sur son honneur de chevalier la vie sauve et l'impunité complète. Mais les jours s'écoulèrent; nul ne se présenta. Vainement la dame de Coucy prêtaitelle l'oreille au moindre bruit; vainement semait-ellé l'argent et les promesses : l'incertitude subsista ainsi pendant des jours, des semaines et des mois entiers. Le chagrin gravait tous les jours un sillon plus profond sur les traits de la triste mère, et tous les jours amssi, après la prière du soir, le sire de Coucy, retiré dans ses appartements, disait en pleurant à sa compagne : — Peut-être demain reverrons-nous nos enfants I Le bruit de cet événement n'avait point tardé à se répandre ; les avis et les promesses du sire de Coucy l'eussent fait connaître, lors même que le rang élevé de cette famille n'eût pas attiré un intérêt universeU

On vit alors un spectacle touchant. A quelques lieues de Laon et de Goucy s'élève le bourg célèbre de Notre-Dame de Liesse ; ce bourg doit son origine au pèlerinage qui y fut institué vers le onzième siècle. Â cette époque, des chevaliers chrétiens, ayant été délivrés miraculeusement de leur captivité chez les Turcs, par l'intercession de la sainte Vierge, bâtirent, à leur retour, une chapelle où fut placée l'image de leur divine protectrice ; bientôt des miracles eurent lieu dans ce petit temple, des guérisons merveilleuses furent le prix des longs pèlerinages qui s'y firent de toutes les codtrées de l'Europe, et, depuis ce temps jusqu'à nos jours, Notre-Dame de Liesse n'a pas cessé d'être fréquentée par- une multitude de pèlerins, qui afHiuent surtout dans les mois de mai, juin et juillet. L'église de Liesse, enrichie des libéralités de nos rois, fut visitée, en 1538, par François 1" et toute sa famille, lors de la trêve conclue entre ce prince et GharlesTQuint. Dans la cha](>elle, on voit encore un tableau où sont peints Louis XIII et la reine Anne d'Autriche, priant pour obtenir un âls. Le fond représente la Nativité, et au-dessous du tableau se trouve l'inscription suivante : « Tabkau donné par Louis XIII, le 14 octobre 1618, lor$ de son second pèlerinage à Liesse. »

Ce lieu, destiné à une si durable célébrité, fut en 1146, et à l'occasion du malheur qui avait frappé la maison de Goucy, le théâtre d'une démonstration éclatante des sympathies qu'excitait cette famille. Toute la noblesse de Picardie; tout le clergé des abbayes et églises environnantes ; les vassaux comme les serfs, les paysans comme les bourgeois, se rendirent à pied, par troupes de trois à cinq cents personnes, et selon un

ordre réglé d^avance entre les diverses localités, à la chapelle de Notre-Dame de Liesse... Le roi de France lui-même, Louis le Jeune, dont la dame de Goucy était cousine germaine , alla aussi à pied, de son château de Samoussy, implorer la mère de Dieu en faveur d'une si grande infortune. Pendant tout le mois de juillet, les routes furent couvertes de pèlerins, et la chapelle fut trop étroite pour recevoir tant d'hôtes à la fois. Des hôtelleries s'élevèrent à Tentour du temple et formèrent» comme par enchantement, un bourg assez étendu, qui s'est à peine augmenté depuis. Tant de prières, montant de concert vers le ciel, devaient*elles être repoussées? L'événement prouva le contraire ; mais la manière singulière dont l'affliction du sire de Goucy fut consolée a quelque chose de si invraisemblable, que nous hésiterions à la rapporter si de graves écrivains ne nous avaient précédé.

En ce moment, Louis le Jeune se disposait à partir pour la célèbre croisade prêcbée par saint Bernard; la noblesse de France se pressait autour du monarque, briguant avec ardeur l'honneur de marcher à ses côtés à la défense des fidèles de la Terre-Sainte. Le pèlerinage de Notre-Dame de Liesse préparait saintement le départ des croisés, dont le rendez-vous était à Yézelay, en Bourgogne; et, en quittant la modeste chapelle, chaque baron se mettait en route pour rejoindre sa bannière. Le roi demeura l'un des derniers en Picardie; respectant la douleur du sire de Coucy^ il n'avait fait jusqu'alors aucune allusion au retard apparent qu'avait apporté Enguerrand à prendre la croix; mais nombre de voix s'étant élevées pour en faire la remarque, Louis se décida à parler à son cousin. Il vint donc,

RETOUR ET CROISADE iOi

de sa personne, à Goucy ; sa présence en ce château ne saurait être révoquée en doute, car on conserve encore aux archives locales une charte donnée à Goucy, à la date de juillet 1146, par laquelle Louis le Jeune règle différentes questions relatives à la commune de Laon, Les liens de parenté et les tristes circonstances étaient le motif apparent de cette visite; mais ni Ënguerrand ni Agnès de Beaugency ne s'abusèrent sur son but réel. La fatale prédiction était toujours présente à la pensée de l'un et de l'autre; le sire de Goucy n'avait pas le courage de quitter une femme désespérée, qui maintenant n'avait plus que lui dans le monde, et, malgré sa force de caractère, il se disait que, si l'ho^ roscope se vérifiait, c'en était fait de la maison de Goucy ; nul héritier de son nom n'était plus là pour lui succéder; il se vouait à une mort obscure, dans laquelle .s'éclipseraient la gloire et les destinées de sa maison, Agnès, privée de ses plus tendres affections^ ahimée d'une crédulité superstitieuse, n'osait arrêter sa pensée sur le départ de son mari. Nul ne prononçait le mot de croisade, mais il planait, si l'on peut s'exprimer ainsi, sur tous les entretiens. Parfois Ënguerrand avait des conférences avec Raymond de Troly; celui-ci pressait le sire de Goucy de se décider : car les chevaliers inscrits pour suivre la bannière de Goucy commençaient à murmurer d'un retard qui leur semblait une impiété.

— Le sire de Goucy, disaient-ils, ne doit pas négliger une si belle occasion de se concilier la bienveillance du ciel; la croisade, les combats pour la foi, son sang même, s'il doit le verser, ne sont pas des prix trop élevés pour le salut de son âme et le retour de ses en-

iM LES SIRES DE COUCY

fanis. La contrée entière a prié pour lui : lui seul ne fera-t-il donc rien?

Ces propos, rapportés au sire de Goucy, le mettaient du supplice; il s'accusait de pusillanimité, ouvrait la bouche pour se déclarer; mais, à la vue de la pâle et triste figure de sa fenune, les paroles expiraient sur ses lèvres, et ses hésitations continuaient.

Ce fut dans ces circonstances que le roi arriva aa château de Goucy. La réception d'un hôte aussi illustre fit un instant diversion au chagrin d'Enguerrand et ^d'Agnès; la reconnaissance et le désir de traiter dignement leur royal parent remplacèrent, pour un moment, leurs préoccupations intimes. Néanmoins Louis voyait de Teffort dans l'empressement dont il était l'objet : il comprenait que cette contrainte ne pouvait durer, et, généreusement, il voulut y mettre un terme. Un jour qu'en compagnie du sire de Goucy, de sa fenmie et de quelques seigneurs du voisinage, il chevauchait dans la forêt, il saisit l'occasion.

— Gousin, dit-il en s'adressant à Enguerrand, plus je séjourne dans ce canton, plus j'hésite à le quitter... Néanmoins je dois bientôt partir et me mettre à la tête de la brave noblesse de France pour la conduire en Palestine. Depuis longtemps j'ai sur les lèvres une question que je veux vous faire; le moment est venu de vous l'adresser, car demain je me mettrai en route. Votre piété, comme votre valeur chevaleresque, est connue dans tout le royaume : d'où vient donc que, seul parmi les barons de France, vous vous teniez à l'écart du grand mouvement qui entraîne en Orient la fleur de notre chevalerie?

Les seigneurs qui entendirent cette question échan-

KETOUR ET CROISADE 403

gèrent un regard d'intelligence; tous avaient pris la croix, tous faisaient partie de la bannière de Coucy, et ils remerciaient, du fond de leur cœur, le roi d'avoir enfin provoqué une explication. Enguerjrand avait jeté les yeux sur sa femme et l'avait vue pâlir; il eut compassion de cette terreur, qu'il aurait pu porter à son comble en proclamant sur-le-champ son intention.

— Si mon gracieux souverain le permet, répondit-il, je lui donnerai ce soir même, en son appartement, l'explication de ma conduite. Je me flatte de n'avoir pas démérité aux yeux de la chevalerie de France. Dieu sait le fond de mon cœur, et moù prince le connaîtra de même aujourd'hui.

— Nous espérons, sire de Coucy, que l'explication que vous nous dcuinerez ne portera atteinte ni à l'honneur de votre nom ni au salut de votre âme.

En disant ces mots d'un ton sérieux et grave, le monarque piqua son destrier, et au bout d'un instant changea le sujet de l'entretien. Le soir, à peine les officiers de sa suite avaient-ils quitté le roi, que le sire de Coucy se présenta et demanda audience. Sans doute que le roi triompha de ses hésitations une fois qu'il en connut le motif, carie lendemain, dès le point du jour, les fanfares des clairons retentirent de toutes parts dans la seigneurie de Coucy ; des messages furent envoyés aux chevaliers des environs; les vassaux, les paysans, les serfis, les bourgeois, assemblés par les soins de Raymond de Troly, accoururent en foule sur la pelouse fleurie qui s'étendait devant le château. Des armes leur furent distribuées, des bannières aux armes de Coucy flottèrent au-dessus des rangs pressés ; une population immense accourut à ce spectacle et fit re-

tentir Tair de ses acclamations.' Des cantiques pieux montèrent vers ciel, chantés par mille voix à la fois; un autel fut dressé sur un tertre, et le chapelain du château célébra le saint sacrifice en présence du roi, du peuple, du sire de Coucy et d'Agnès de Beaugency. Triste et résignée, la ^ame de Coucy avait courbé la tête devant la volonté de son mari appuyée de celle du roi; des traces de larmes se voyaient sur ses joues; mais, quelle que fût sa souffrance, elle ne l'avait point exprimée. Elle avait compris que la faiblesse d'une femme ne pouvait interrompre plus longtemps les devoirs que le rang de son époux lui imposait. Ce fut donc sans murmurer et même avec l'enthousiasme d'une sainte ferveur qu'elle attacha de ses mains, sur la poitrine des nouveaux champions de la foi, la croix de drap rouge, signe de leur engagement. Seulement, lorsque, après cette cérémonie solennelle, les croisés défilèrent en chantant VUltreia S Agnès fléchit le genou devant le roi.

— Gracieux prince, dit-elle avec douceur, monseigneur Enguerrand va quitter ce château et le pays pour n'y plus revenir jamais peut-être; je vais demeurer seule ici, en proie à l'inquiétude et aux larmes; femme sans mari, mère sans enfants, ma vie est désormais flétrie et désolée. N'aurez-vous point pitié de tant de peines? Je n'ai point opposé mes désirs aux volontés de Votre Grâce. Enguerrand va partir... Partira-t-il seul et voulez-vous ma mort, ou bien, en partant avtfc lui, partagerai-je ses dangers? Je sais que votre sa-

1. Ultreia était le refrain d'une chanson des croisés partant pour la Terre-Sainte : Eial ultra! En avant I courage !

gesse royale, oonseillée par le saint abbé Suger, a décidé que nulle femme ne pourrait suivre en Palestine son époux ou son père. Mais, sire, mon sort si triste ne mérite-t-il aucune faveur? Me voici à vos pieds, mon prince et cousin; si le sang qui coule en mes veines me donne droit à quelques privilèges, je les ab^ dique pour conserver seulement le droit de suivre mon époux.

Enguerrand ne put retenir ses larmes en entendant cette prière touchante, preuve généreuse de l'affection de sa femme. Le roi lui-même était ému et surtout embarrassé; il releva la dame de Goucy, et allait répondre, quand le bruit d'un cor se fit entendre à l'extrémité de la pelouse. Une rumeur soudaine agita la foule des croisés ; ils se pressèrent autour de quelques personnes que Féloignement empêchait encore d'apercevoir, mais des acclamations joyeuses annoncèrent une heureuse nouvelle. Le cœur d'Agnès tressaillit dans son sein... Un rayon d'espoir, comme cent fois déjà la pauvre mère en avait entrevu, brilla à ses yeux. Enguerrand lui-même devint pâle, et, enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, il s'élança vers le lieu du tumulte. Les voix devinrent de plus en plus distinctes. \

— Les voilà ! les voilà ! criait la foule. Place I place ! Ds sont de retour.

Agnès était hors d'état de soutenir l'émotion que ces mots lui causaient; éperdue, les bras étendus, dans une attitude sublime d'espérance et ii'anxiété, elle attachait ses regards sur cette foule qui lui apportait peut-être la vie... Tout à coup elle voit Enguerrand s'élancer à terre ; elle le perd un instant de vue ; puis

les rangs des croisés s'ouvrent, et le sire de Goacy paridt, tenant deux enfants par la main. Agnès retrouve des forces, se relève, vole au-devant de son époux. Elle a reconnu, à leur air modeste et plein de candeur, les âls qu'elle avait perdus.

— Agnès ! lui dit Enguerrand près de succomber à sa propre joie, embrasse tes enfonts 1

— Ce sont eux! s'écrist la jeune mère en ouvrant les bras pour les recevoir.

Elle les serra avec transport contre son cœur, poussa un cri de bonheur et tomba évanouie sur le gazon.

Le roi avait vu toute cette scène avec un attendrissement profond. Il ouvrit ses bras au sire de Goucy, qui s'y précipita avec effusion.

— Je puis partir maintenant, sire, dit Enguerrand; mon nom ne périra pas. Si je trouve la mort aux plaines de la Syrie, cet instant a payé tout le sang que je répandrai.

Les premiers transports passés, et lorsque Agnès eut repris ses sens, les enfants furent interrogés sur ce qui leur était arrivé depuis trois mois. Ce fut en vain qu'on les pressa de questions : ils ne purent rien dire, sinon qu'ils avaient habité un château où chaque jour on leur donnait des nouvelles de leurs parents. Ils avaient joui de tous les agréments qu'ils étaient accoutumés à rencontrer à Goucy : des bois à parcourir, des prairies vertes et fleuries, s'offraient de toutes parts à eux, et ils avaient cru que c'était l'ordre de leur père, obligé à une absence, qui les avait placés dans ce lieu charmant. Ils ne donnèrent aucun autre renseignement sur le prétendu Ranulf j dont Us semblaient même avoir perdu 1q convenir,

Cette bizarre aventure est, comme nous Tayons dit,, rapportée par les historiens de la maison de Coucy, qui tous ont fait des conjectures sur Tévénement. Il est fâcheux de ne pouvoir former encore aujourd'hui que des suppositions à cet égard. Toutefois on pourrait admettre avec Aymar que quelque seigneur du voisinage, pour provoquer de la part d'Ënguerrand un vœu qui le conduirait plus tôt en Terre-Sainte, avait tenté cette épreuve si cruelle pour les parents des jeunes enfants. Leur retour inopiné le jour môme oîi Enguerrand avait pris la croix viendrait à l'appui de cette version. Mais nous ne nous hasarderons pas dans ces conjectures, auxquelles l'esprit du temps n'a pas manqué d'ajouter beaucoup de merveilleux. Nous nous bornerons à mentionner ce qui est positif : c'est qu'en actions de grâces du retour inespéré de leurs fils, Enguerrand II de Coacy et Agnès de Beaugency, sa femme, avaient fondé à Nogent, à Coucy, à Prémontré, à Notre- Dame de Liesse et dans plusieurs autres églises et couvents, une messe perpétuelle qui s'appelait la Messe du retour.

Maintenant nous n'avons qu'un mot à dire pour terminer notre récit. Enguerrand, fidèle à son vœu et à la croix qu'il avait prise, suivit Louis le Jeune en Palestine. Pendant des années, la dame de Coucy, qui était demeurée en France avec ses deux enfants bienaimés, compta les heures, dans l'espoir d'apprendre le sort de son mari. La prédiction sinistre lui revenait sans cesse à l'esprit, bien que le prieur de Plainchâtel, rentré en ses fonctions de précepteur, combattît comme impies ces idées superstitieuses. Les années s'écoulèrent, et nulle nouvelle d'Ënguerrand n'arriva en

10g LES SIRES DE COUCY

France. Son sort fut poor jamais enveloppé d'un mystère impénétrable, et quand les débris de l'armée revinrent en Europe, on dut penser qu'Enguerrand avait péri dans cette croisade si funeste à la noblesse de France et d* Allemagne. Ses deux fils grandirent en grâces et en vertus sous l'égide de leur noble et pieuse mère. Raoul, l'aîné, fut 'sire de Coucy, et, comme son père, mourut en Palestine, couvert de gloire et laissant une succession presque royale. Enguerrand, son jeune frère, est moins connu dans l'histoire ; on sait seulement qu'il fut le père du célèbre châtelain de Coucy (gouverneur en l'absence du seigneur), poète guerrier que rendit fameux le drame de la dame de Fayel. Le récit de cette catastrophe est trop horrible pour trouver place dans ce livre, exclusivement consacré, d'ailleurs, aux sires de Coucy; nous dirons seulement que le châtelain est connu comme l'un des troubadours les plus re^ marquables du moyen âge; il a composé un grand nombre de chansons, dans lesquelles la contemplation de la nature, l'amour de la gloire, et^ plus que tout, une piété chevaleresque, ont inspiré au châtelain des vers remplis* de charme, de noblesse ' et d'énergie. Vaillant chevalier, il prit la croix en 1190, et reçut au siège d'Acre une blessure mortelle. Ajoutons quelques mots sur Raoul I", sire de Coucy.

A peine sorti de l'enfance lorsqu'il prit possession de ia terre de Coucy, Raoul eut bientôt un état de maison comparable à celui d'un prince. Il avait des chambellans, un bouteillier, en un mot tous les officiers qui ne se trouvent que dans les maisons souveraines. Marié en premières noces (1154) à Agnès de Hainaut, tante de la reine de France, femme de Philippe-Auguste, il

eat de cette union quatre filles, qui toutes contractèrent de brillants mariages.

Yolande, l'aînée, épousa Robert de Dreux, petitfils de Louis le Gros, en même temps que le sire de Coucy, devenu veuf, se remariait à Alix de Dreux, sœur de son gendre. De cette princesse Raoul eut quatre fils.

Bien qu'il fût encore jeune lorsqu'il mourut, Raoul I" eut une carrière brillante et noblement remplie. Son nom est cité avec éloge dans l'histoire du temps jusqu'à la croisade de 1190. A cette époque, marchant sur les traces d'un père valeureux, il suivit en Palestine, avec Enguerrand, son fils aîné, le roi Philippe-Auguste. Ainsi que le châtelain, son neveu, le sire de Coucy mourut au siège d'Acre, et son fils, escortant pieusement sa dépouille mortelle, revint en France l'ensevelir dans l'abbaye de Foigny. Telle était la volonté de Raoul, exprimée dans le testament qu'il avait fait avant de partir pour la Terre-Sainte, et dans lequel ses immenses domaines étaient partagés entre ses enfants.

Par suite de ce partage, Enguerrand eut la baronnie de Coucy et fut institué chef de la famille. Deux autres branches de cette maison prirent alors naissance, du nom des terres attribuées aux autres héritiers du sire de Coucy. Thomas, le second, fut sire de Vervim; Robert, le troisième, fut sire de Pix^on. Le quatrième, Raoul, était évêque de Noyon et n'eut aucune part à l'héritage paternel. Quant aux filles, elles avaient été noblement dotées. On trouvera à la fin de ce volume une courte notice sur les deux branches cadettes de la maison de Coucy : quant à présent, nous ne nous oc-

ilO LES SIRES DE COUCY

cuperons que de la branche aînée, dont le chef est l'objet des pages qui suivent *.

[Engaerrand le Grand.]

Louis VIU venait de mourir, laissant enti'e les mains de Blanche de Gastille, qu'il avait instituée régente, son fils et le royaume de France. On sait quels troubles signalèrent la minorité de saint Louis. Les grands du royaume, loin d'approuver les dispositions prises parle roi défunt) voulaient que l'un d'entre eux fût déclaré régent. « Il ne convient pas, disaient-ils, que le royaume soit gouverné par une femme, surtout par une femme étrangère. » Mais, continue l'historien, leur vrai motif était que cette femme gouvernerait trop bien à leur gré. Ils s'étaient flattés, les uns d'être appelés à partager l'autorité , les autres d'obtenir des domaines qui pourraient leur convenir; et au contraire ils voyaient

1. L'église dé Notre-Dame de Liesse, dont il est fait mention dans ce chapitré, fut, en 1821, Tobjet d'un pèlerinage qui of&it un rapprochement remarquable. S. Â. R. Madame, duchesse de Berry, s'y rendit accompagnée de sa première dame d'honneur, madame la maréchale duchesse de Reggio (Eugénie de Coucy) ; ainsi, à sept siècles de distance, l'héritière du nom et de la piété d'Enguerrand II s'agenouillait sur la même pierre où son glorieux ancêtre avait aussi fléchi le genou.

LES CONJURÉS lll

Blanche disposée à agir sans les consulter... Dans une assemblée tenue entre eux, ils résolurent de l'attaquer. Les mécontents se flattaient d'avoir bon marché de la résistance d'une femme et d'un enfant; ils s'étaient concertés, avaient pris les mesures qu'ils croyaient les * plus propres à assurer le succès de leur entreprise, et s'étaient liés par des serments solennels. Mais, comme il arrive fréquemment dans ces sortes de coalitions^ tout manqua faute d'ensemble et d'unité. Le comte de Toulouse, l'un des plus ardents des révoltés, attaqua trop tôt les troupes de la reine; ses confédérés ne purent le seconder, et il fut réduit à accepter une paix honteuse. Enfermé à la tour du Louvre, il n'en sortit qu'un moment, et ce fut pour subir, conmae fauteur des hérétiques albigeois, les humiliations de la pénitence publique* Une ameiîde énorme lui fut en outre imposée; ses principales villes furent démantelées; en un mot, le comte subit, dans toute leur rigueur^ les lois répressives de la félonie et de la révolte*

Cet échec avait porté un rude coilp à la conjuration; l'habileté et la force de caractère de la reine Blanche s'étaient révélées avec tant d'éclat, que, pour un instant, les ambitieux vassaux furent frappés de stupeur. Ils firent néanmoins quelques autres tentatives; mais elles échouèrent également devant le courage et la prudence de la reinéi Ils résolurent enfin de réunir tous leurs efforts pour frapper lin cotip décisif, et, à cet effet, des émissaires, envoyés dans toutes les directions, convoquèrent les seigneurs mécontents à une entrevue secrète.

On était alors en l'année 1228. La nuit la plus épaisse régnait sur l'horizon, et le vent de novembre, froid et

impétueux, faisait entendre des sifQements aigus dans les montagnes. Une pluie fine et glacée avait trempé les routes, alors mal entretenues, et rendait pénible la marche des cavaliers aussi bien que celle dès piétons. Deux hommes, qu'à leur costume on pouvait reconnaître pour des écuyers au service de quelque ^and seigneur, étaient assis en face d'un feu pétillant, dans la salle basse d'une maison de peu d'apparence, située sur la route de Paris à Orléans. Ces deux hommes devisaient à demi voix en se chauffant les doigts, prêtant de temps en temps l'oreille aux bruits du dehors^ et n'entendant, à leur grand regret, que la pluie fouettée contre les fenêtres par le vent déchaîné.

— M'est avis, dit l'un d'eux, que nos seigneurs auront eu peur du froid et de la pluie. Voici une heure déjà que le moment du rendez-vous est passé. N'entends-tu rien, Wallerand?

— Rien, répondit l'autre. Cependant je ne puis croire que la crainte d'un rhume arrête des hommes qui vont jouer leur tête. C'est plutôt le mauvais chemin qui les retarde, et puis la certitude de se trouver fait qu'on se cherche avec moins d'impatience.

En ce moment une porte s'ouvrit, et un vieillard, vêtu comme les paysans d'alors, entra timidement dans la salle.

— Que veux-tu? demanda avec arrogance Wallerand récuyer.

— Sauf le respect que je vous dois, sires écuyers, le froid est insupportable dans le grenier où vous m'avez relégué. L'eau a percé le toit de cette pauvre maison : mes habits en sont trempés... Permettez-moi de me chauffer à cette cheminée, qui est la mienne, et dans

laquelle se consume si vite le bois que j'ai amassé pendant Tété.

Richard, le second écuyer, se mit à rire et se rangea pour laisser passer le vieillard ; mais Wallerand repoussa brutalement ce malheureux.

-~ Je t'ai payé et au delà ta maison et ton bois, ditil ; ainsi rien de cela ne t'appartient jusqu'au lever du jour. Laisse-nous. Les princes qui vont se rendre ici ne voudraient pas y trouver plus d'oreilles qu'il n'en faut pour entendre leurs paroles.

— Je ne sais de quels princes vous parlez, sire écuyer, et je ne désire point les connaître. Vous m'avez pris de force cette maison, et par force je me résigne à vous voir y commander en maître... Mais puisque ceux que vous attendez ne sont point encore venus, ne puis-je jusqu'à leur arrivée me réchauffer à mon foyer?

— C'est trop de paroles. liichard et moi nous avons à parler d'affaires sérieuses. Laisse-nous, te dis-je.

— Hélas ! causez à votre aise, braves écuyers, tandis que je m'approcherai de cette flamme brillante qui dévore mon bois. Je ne donnerais pas un denier pour entendre vos discours, pas plus que ceux qui se tiendront ici cette nuit. Quand les grands se cachent pour parler, il est dangereux aux petits d'écouter.

Le bruit d'un cheval qui s'arrêtait devant la porte empêcha Wallerand de répondre. Les deux écuyers se levèrent précipitamment, et repoussèrent dehors le vieux paysan, qui remonta tristement à son grenier. Wallerand, ayant ouyert, se trouva en face d'un chevalier qui, lui jetant la bride ^e soq coqrsier, entra aussiT

tôt dans la s^Ue,

il4 LES SIHE8 DS COUClf *

— Personne encore ! dit le nouveau venu eu paiv courant des yeux la pauvre maison.

Celui qui parlait ainsi était de haute stature et dans la force de Tâge, Sa physionomie, empreinte de ce caractère altier que donnent une haute naissance et rbabitude du commandement, était belle, quoiqu'un peu trop sévère et imposante. On voyait sur son front, quand son casque ne le couvrait plus, ces rides profondes que l'ambition plus encore que les années tra* cent sur le front des grands, et son regard dur et fier annonçait une énergie tenace, qui devait le rendre redoutable à ses adversaires. Il s'assit avec humeur sur un des sièges que venaient de quitter les écuyers, et, la tête appuyée sur une de ses mains, il resta immobile, plongé dans les graves pensées qui Toccupaient. Cet homme était l'adversaire ambitieux et acharné de Blanche de Castille, mère et tutrice de Louis IX : c'était Philippe, comte de Boulogne, oncle du jeune roi et le chef de la ligue des seigneurs coalisés contre son autorité.

Il y avait longtemps déjà que des rêves orgueilleux s'étaient emparés de son esprit : ce qu'il voulait, peutêtre n'osait-il se l'avouer à lui-même, et, en tout cas, jan^ais honune au monde n'en avait su le secret. Aussi habile politique qu'il était ambitieux, il ne laissait voir que la surface de son âme, tandis que dans son for intérieur il entretenait l'espérance véritable qui l'avait jeté dans la lice. Expulsé de la régence par l'habileté de la reine, il avait subi cet échec avec une colère voisine de la démence. La défaite de son allié, le comte de Toulouse, avait été un coup plus cruel encore peutêtre, car elle çonfirme^it ce que la première victoire de

Blanche avait laissé incertain : Tinfériorité des conjurés et l'appui moral que le pays accordait à son jeune prince. Aussi, à Tardent désir de voir couronner son ambition politique, se joignait-il chez le comte, au point de vue de l'amour-propre, un désir non moins vif de surmonter tant de difficultés et de périls.

U était naturel que Philippe fût grave et recueilli au moment critique où commence ce récit. Le retard même qu'apportaient ses associés à se rendre au conciliabule devait lui donner à penser. Parmi eux, en première ligne, figurait ce Thibaut, comte de Champagne, connu par son admiration pour Blanche, et Philippe de Boulogne pouvait redouter que l'ascendant de la reine ne triomphât de l'ambition qui avait jeté le comte dans la conjuration, et ne le portât à trahir les projets auxquels il s'était associé.

Un seul allié paraissait réellement sûr au comte de Boulogne, c'était Pierre, duc de Bretagne, qui fut depuis appelé MauclerCf l'arrière-petit-fils de Louis le Gros. Pierre s'appuyait secrètement sur Henri III d'Angleterre, qui lui avait promis une armée; c'était donc un confédéré précieux, bien qu'on pût redouter d'avoir à compter avec lui.

Ce fut le duc de Bretagne qui arriva le second dans la maison dont nous avons parlé. Plusieurs barons, dont l'histoire n'a pas conservé les noms, vinrent se joindre aux deux princes; mais ce ne fut que quand ils étaient déjà douze dans la salle que Thibaut de Champagne arriva.

Aussitôt les écuyers Richard et Wallerand furent placés en sentinelle près de la porte, avec ordre d'avertir h la moindre alarme.

-* Votre absence, sire comte, commençait à inquiéter Tos amis, dit Philippe de Boulogne an comte de Champagne. Nous craignions que Votre Grâce ne fût tombée au pouvoir de la reine, car nous savons que cette femme artificieuse a plus d'un moyen de vous retenir en ses filets.

— Mon cheval s'est abattu plusieurs fois depuis Paris, répondit en détournant les yeux Thibaut de Champagne; c'est à quoi vous devez attribuer mon retard. Quant aux embûches de la reine, si je les avais aperçues, Dieu aidant, je m'en serais tiré. Au surplus, nobles seigneurs, me voici; l'heure est avancée, la prudence veut que nous nous séparions au point du jour : hâtons-nous donc de conférer sur l'objet important qui nous rassemble.

— C'est bien dit, reprit le comte de Boulogne ; mais, avant tout, qu'il soit bien établi que nous avons tous le même but, le même intérêt. Renouvelons le serment que déjà nous nous sommes fait de nous soutenir les uns les autres contre le gouvernement de la reine, et de nous prêter loyale et mutuelle assistance. Jurons-le sur notre honneur de chevalier et sur notre part de salut en l'autre vie.

Le serment fut prononcé par acclamation.

— Je n'ai point entendu la voix du comte de Champagne, dit un seigneur picard, le baron de Trébécourt.

-^ J'ai prêté le serment; sur mon honneur de chevalier, sur ma part de paradis, je vous serai allié fidèle et loyal. Mon plus grand souhait en ce monde est désormais d'abattre l'orgueil de la reine. Ëst-if ici quelqu'un qui doute de*moî?

^n prononçant ces mots, Thibaut mit ayec énergie

LES CONJURÉS liS

la main sur son épée; mais nul n'osa suspecter davantage sa franchise.

— Je vous ai rassemblés, nobles seigneurs, continua le comte de Boulogne, afin de vous soumettre mes pensées touchant notre entreprise. Chacun de vous sait quel malheur a frappé notre allié le comte de Toulouse. Ce qui lui est arrivé par excès de zèle, chacun de nous pouvait réprouver et peut l'éprouver encore, si nous n'avisons à régler nos efforts d'après une impulsion unique. Toutes les grandes conjurations .ont eu un chef entre les mains duquel les confédérés remettaient l'autorité. Investi de la confiance de ses amis, il avait le commandement suprême au moment de l'action. C'est un chef semblable qu'il nous faut élire aujourd'hui, en même temps que nous constituerons près de lui un conseil pour discuter et éclairer ses décisions. Si quelqu'un d'entre vous s'op*pose à ma proposition, je suis prêt à l'entendre.

— Rien de plus sage en effet que l'avis du noble comte, dit Pierre de Bretagne. Mais qui choisironsnous pour chef? voilà la question difficile. En ces sortes d'entreprises, si le but, c'est-à-dire le désir de renverser, est le même pour tous, l'intérêt, quant à l'emploi du succès, n'est plus égal sitôt qu'il s'agît du gouvernement d'un royaume. M'est avis qu'il faut redouter l'ambition du chef que l'on choisira; c'est pourquoi ce chef doit être élu parmi des princes assez puissants déjà pour n'avoir rien à désirer...

— Rien que la couronne royale, interrompit Philippe. Le noble duc de Bretagne est précisément en cette condition. Mais, ce me semble, j'ai été désigné pour la régence par nos confédérés ici présents : n'est-il pas

juste, dès lors, que je prenne d'avance le commandement au nom du roi, mon neveu?

— J'ai derrière moi l'armée du roi d'Angleterre, reprit le duc de Bretagne. Avec un tel secours je puis à moi seul renverser la régente. Hais nos amis prononceront. Le comte de Champagne veut parler, je crois?

— Si le commandement doit appartenir à quelqu'un ici, dit Thibaut, c'est au prince que sa naissance appelle à porter une couronne royale. Le royaume de Navarre m'appartient par héritage, je puis le recueillir demain; or il conviendrait peu qu'un roi f&t sous l'autorité d'un simple prince.

— Il conviendrait moins encore, reprit Philippe, de confier le sort de tant de braves chevaliers à un homme qui peut-être livrerait notre cause et nos têtes, si la reine les exigeait.

Thibault sentit le feu de la colère lui monter à la figure, et l'altercation fût sans doute devenue plus vive si le baron de Trébécourt n'était intervenu.

— Laissons de côté, pour le moment, les questions d'ambition personnelle, dit-il; l'illustre duc de Bretagne, le comte de Champagne et le vaillant Philippe de Boulogne sont également dignes de nos suffrages ; chacun d'eux, nous n'en doutons pas, remplirait noblement la place qu'il s'agit de créer. Mais ne vaudraitil pas mieux faire un choix moins significatif? SI l'un des trois est élu, la partie de la noblesse de France qui reste en dehors de la lutte ne voudra pas croire qu'il s'agit seulement de régence; elle se déclarera infailliblement contre nous pour protéger les droits légitimes du roi. 11 faut donc, quelle que soit la détermination à prendre ultérieurement, rassurer en ce

moment les partisans du roi et les bien persuader que c'est à radministration seule que nous faisons la guerre. C'est pourquoi je pense qu'il serait habile de choisir notre chef dans les rangs mêmes de ces fidèles champions de la royauté : en rassurant la meisse, nous en attirerions peut-être quelques-uns à notre cause. Il ne manque pas d'hommes illustres et expérimentés dans la noblesse française; s'il en était besoin, je nommerais le plus illustre et le plus sage de tous.

— Enguerrand de Goucy ! dirent à la fois d'un air pensif le comte de Boulogne et Pierre de Bretagne.

— Lui-même, reprit Trébécourt. Est-il quelqu'un ici, prince ou chevalier, qui ne tienne à honneur de marcher sous ses ordres?

-^ Mais, dit avec impatience le duc de Bretagne, Enguerrand de Goucy acceptera-t-il? Il n'a pris jusqu'ici aucune part à la querelle.

— Enguerrand de Goucy est ambitieux, autant et plus peut-être que Votre Grâce elle-même, répliqua Trébécourt.

— Je le sais, s'écria avec emportement le duc ; c'est pourquoi je ne céderai pas à une autre ambition ce que vous n'accorderiez pas à la mienne. Si Enguerrand accepte, il n'agira que pour lui-même.

Depuis quelques instants, Philippe de Boulogne était absorbé dans ses réflexion» ; la proposition du baron de Trébécourt l'avait frappé. Le comte connaissait les talents, la bravoure et la prudence .du sire de Goucy ; son renom exerçait un véritable prestige dans les rangs de la chevalerie ; c'était donc une acquisition importante peut-être, capitale même, pour la conspiration. Et puis la redoutable concurrence de Pierre de Breta-

itù LES SIRES DE COUCY

gae, celle moins dangereuse, mais aussi embarrassante, de Thibault de Champagne, se trouvaient ainsi provisoirement écartées. Philippe, ami d'Ënguerrand de Goucy, se flattait d*obtenir en lui un appui. Le comte résolut donc d'appuyer chaudement Télection d'Ënguerrand comme chef de Tentreprise, et, plein de sécurité pour l'avenir, il sourit quand il entendit le duc de Bretagne exprimer la crainte que le sire de Goucy n'agît que dans un intérêt personnel.

— Servons-nous de lui, noble duc, dit-il ; nous serons toujours là pour le forcer de compter avec nous.

Les autres seigneurs présents à la séance se déclarèrent hautement pour Enguerrand, qui était à leurs yeux le modèle de la chevalerie. Néanmoins le duc de Bretagne et Thibault de Champagne prolongèrent tant qu'ils le purent la discussion ; il leur fallut pourtant céder. Au point du jour il était décidé que le comte de Boulogne enverrait à Enguerrand son écuyer Wallerand porteur d'un message qui venait d'être rédigé d'un commun accord. Un nouveau rendez -vous fut pris, mais dans une autre contrée, et les conjurés se séparèrent après s'être liés par un nouveau serment.

Le comte de Champagne était sorti en même temps que Pierre Mauclerc ; il se disposait à monter à cheval quand il sentit une main presser la sienne et y laisser un mince rouleau de parchemin.

" — De la reine, monseigneur ! dit une voix.

Il se retourna vivement, et vit un homme disparaître derrière la maison. Troublé jusque dans le fond de l'âme, le comte s'élança à cheval, et galopa bientôt dans la direction de Paris. Le duc de Bretagne n'avait rien vu, et se mit en route vers Orléans,

LES CONJURÉS m

— Que penses-tu de ceci ? demanda Richard à Wallerand quand tous les chevaliers eurent quitté la maison.

— Je pense^ répondit celui-ci, qui serrait dans sa cotte de buffle le message dont on Tavait chargé, que nos seigneurs se jettei||i dans la gueule du lion.

La porte intérieure s'était ouverte, et le vieux paysan, presque mort de froid, se traîna péniblement jusqu'à la cheminée où quelques tisons à demi éteints jetaient d'incertaines lueurs. Les écuyers ne le remarquèrent pas d'abord.

— Je pense comme toi, dit Richard : le sire de Goucy mettra le pied sur tous ces fronts orgueilleux et montera...

— Plus de feu ! plus de bois ! disait en grelottant le vieillard.

Les deux écuyers se retournèrent et tirèrent leurs poignards. Leur imprudence avait laissé échapper le secret de la conspiration : un coup d'œil significatif fut échangé; Richard se détourna, et Wallerand frappa mortellement le vieillard sans défiance.

— Qu'avais-je fait? bégaya l'infortuné...

Pois, se soulevant avec effort, il étendit la main vers son meurtrier :

—Mon sang retombera sur vous et sur vos maîtres... Diea me soit en aide.

Et il retomba mort.

— A Coucy ! dit Wallerand en entrdnant Richard.

itt LES SIRES DE COUCY

[Enguerrand le Grand.]

Coucy était depuis quelques années devenu une demeure presque royale. Enguerrand III avait couronné la montagne d'un splendide diadème de tours et de remparts ; une ville nouvelle, une église, des chapelles, un hôpital et des bâtiments d'utilité publique s'étaient élevés comme par enchantement; et quand on réfléchit qu'au même moment le même seigneur faisait construire des châteaux formidables à Saint-Gobin, Marie, la Fère et Acy, à Folembray, Saint-Aubin, Espintière, sans compter le magnifique hôtel de Coucy à Paris, près de Saint-Jean-en -Grève, on se demande comment un simple baron pouvait suffire à des dépenses si considérables. A Coucy surtout, Enguerrand avait créé des merveilles d'architecture, et, sur ce point seulement, un homme de l'art évaluait, il y a peu de temps encore, à plus de six millions de notre monncde les dépenses de ces étonnants travaux. L'intérieur du château répondait à la splendeur de l'extérieur ; maintenant que des monceaux de ruines ont remplacé toutes ces magnificences, on ne peut en avoir qu'une idée incomplète ; mais, d'après les descriptions qui en ont été faites, on sait que peu de maisons princières eussent pu rivaliser avec le château de Coucy.

La grande salle, qui, dans les châteaux du moyen âge, rassemblait chaque jour la plupart des habitants, depuis le seigneur jusqu'au dernier varlet, était Tune des plus belles de France. Des trophées d'armes, des ligures de chevaliers, des bannières déployées la décoraient ; et lorsque, dans les soirées d'hiver, à la lueur des torches et du fèu qui brûlait dans les cheminées inunenses, la famille de Coucy, nombreuse et brillante, écoutait quelque lecture pieuse ou la voix de quelque ménestrel, cette salle devait présenter un coup d'œil admirable.

Peu de jours après la scène que nous avons rapportée, une assemblée illustre était réunie dans la grande salle du château de Coucy. Outre Enguerrand, on y voyait Robert de Dreux^ prince du sang royal, qui, dans un âge déjà avancé, avait épousé Yolande de Coucy, sœur d'Enguerrand * ; les jeunes fils du sire de Coucy, Raoul, Enguerrand, qui, plus tard, devaient lui succéder tour à tour, et Honorât, le troisième ; ses deux filles, que les historiens représentent comme les modèles des dames de cette époque, Marie de Coucy, reine d'Ecosse et femme d'Alexandre II, et AlU de* Coucy, épouse du comte de Guines Arnould II. D'autres personnages de distinction se groupaient autour de ceux-ci; des chevaliers des environs ou de la suite des princes étalaient de somptueux vêtements, de riches chaînes d'or qui resplendissaient aux lumières. Mais le personnage *le plus remarquable de l'assemblée était une femme placée à côté d'Enguerrand de Coucy. Parvenue aux dernières limites de la vie humaine, elle

i . De ce mariage naquit une fille qui épousa Ralnard de Choiseul, de qui descend toute la maison de Choiseul.

iU LES SIRES DE COUCY

avait conservé la physionomie la plus noble et la phs imposante. Au respect dont le sire de Goucy et sa famille l'environnaient, on reconnaissait la veuve de Raoul P', mère d'Ënguerrand, sœur aînée de Robert de Dreux et petite-fille du roi Louis le Gros. Cette femme vénérable exerçait sur les trois nobles générations qui se pressaient autour d'elle une influence et une autorité sans bornes : hommage rendu bien plus encore à son caractère et à ses surprenantes facultés qu'à son titre de mère. La dame de Goucy, Marie de Montmirel, troisième femme d'Ënguerrand, était seule absente; elle était alors en Ecosse, dont le roi^ son gendre, n'avait permis le voyage de sa jeune femme en France qu'à la condition de posséder, pour le dédommager, la société de sa belle-mère.

La noble compagnie prêtait alors l'oreille aux chants du famaUx Odon, poète brabançon, qui, outre son talent de versificateur, était l'un des plus grands musiciens de son temps. Le sire de Goucy l'avait attiré dans ses domaines, et, pour l'y retenir définitivement, lui avait fait don d'une maison en la ville, près de la porte qui s'est appelée longtemps la porte de Maître- Odon, en y ajoutant un revenu suffisant pour que tous ses désirs fussent largement satisfaits. Le barde avait, ce jour-là, choisi pour sujet de sa canson la croisade de 1190... G'était un sujet délicat à traiter en présence de ses illustres auditeurs. Raoul, l'époux d'Alix de Dreux et père du sire de Goucy, avait trouvé une mort glorieuse sous les murs d'Acre, en Palestine, et Enguerrand, fils pieux et fidèle, avait ramené en France le corps de son père, qu'il avait déposé aux pieds de sa noble mère... Mais nulle trace de douleur ne se fit re-

marquer parmi les assistants; le poète avait trouvé de si nobles accents pour retracer la gloire de la maison, il avait si chaleureusement exprimé le courage du sire de Goncy dans ce combat mémorable, il avait exalté avec tant d'enthousiasme cette mort si belle et si chrétienne, que, loin d'être repris par Enguerrand, il en fut hautement complimenté.

— C'est bravement et noblement chanté, maître Odon, dit le sire de Coucy; de semblables vers sont faits pour inspirer à nos fils la valeur de leur aïeul et ses héroïques vertus.

— Les jeunes sires, répondit Odon, n'ont pas besoin de remonter si loin dans leur généalogie, noble Coucy. N'êtes-vous pas l'héritier de la gloire de votre illustre père ? Et, comme vous l'avez fait pour sa puissance, n'avez-vous pas accru du doufile son éclatante renommée ? Honneur à la maison oii les vertus vont ainsi croissant avec la fortune !

— Raoul est mort de là plus belle de toutes les morts, dit la vieille Alix; mes yeux ont versé des larmes sur son cercueil; mais je souhaite pour mon fils un trépas semblable à celui de son père. Mourir pour son Dieu, sous l'étendard de son roi, c'est ainsi qu'un Coucy, allié à la maison de France, doit mourir ! Tenez, ménestrel, recevez ceci comme un gage de ma satisfaction,

Alix, faisant venir un page, le chargea de remettre à Odon une magnifique chaîne d'argent richement travaQlée. Chacun imita la généreuse dame, et le ménestrel confus se trouva possesseur d'une véritable fortune. En ce moment, le chambellan du sire de Coucy s'approcha de soQ mettre et lui parla bas h, TgreiUe. En*

426 LES SIRB8 DE COUCT

gnerrand se leva brusquemeot; 'mais, comme pour réparer la vivacité de ce moavement, il prit la main de sa mère, la baisa respectuensemeiH et lui dit à voix basse :

— Pour un instant, soafiErez que je vous quitte, madame. On m'apprend qu'un écuyer du comte de Bon* logne veut me remettre un message de son maître... Pour ne point troubler cette réunion, je vais le recevoir hors d'ici,

— Le comte de Boulogne vous envoie un message ! dit d'un air pensif Alix de Dreux... Philippe le Révolté!.,. Je vous accompagnerai, mon fils, et lirai avec vous ce message.

Le sire de Goucy s'inclina, offrit la main à sa mère, qui, d'un pas ferme et assuré, sortit avec lui de la salle. Un page porteur d'un flambeau les précédait.

Quand Wallerand, l'écuyer, eut remis la lettre dont il était chargé, Enguerrand le congédia; puis, condui-* sant sa mère vers un siège, il prit la lumière des mains du jeune page, qu'il renvoya également, et donna à Alix le parchemin encore scellé aux armes de Philippe de Boulogne.

— Lisez, ma mère, dit-il avec déférence.

La vieille dame brisa le cachet, et tandis qu'Enguerrand tenait la lumière, elle lut lentement la missive da comte. Dans une afTaire de cette importance, la prudence commandait une grande réserve ; comme on peut le supposer, les conjurés n'avaient point confiée un écuyer qui pouvait les trahir un exposé complet de leurs projets; la lettre informait seulement Enguerrand de Goucy du désir qu'avaient ses {unis et alliés, Pierre, Thibaut et Philippe, de conférer avec lui sw

les afbireg du royaume. Il y était dit encore que quelques amis, dont les noms seraient plus tard connus, avaient éprouvé le même désir ; çue, dans les circonstances graves où se trouvait l'État, les lumières du sire de Coucy pouvaient contribuer à la solution de bien des difficultés, que rien ne se déciderait sans son opinion, qu'on accepterait ses conseils comme des ordres... C'était faire pressentir Toffre du commandement sans la formuler. Enguerrand et sa mère comprirent. Un rendez-vous était assigné pour un jour pvochain, et on adjurait Enguerrand de s'y rendre exactement.

Alix demeura longtemps pensive après la lecture de cette lettre qu'elle conserva entre les mains. Enfin, eomme si sa détermination eût été prise, elle tendit le parchemin au sire de Coucy , qui attendait son bon plaisir,

— Lisez, mon fils, et ne me cachez pas votre pensée. Donnez-moi cette lumière ; je la tiendrai d'une main ferme^ quoiqu'une émotion surhumaine ait un instant traversé tout mon être.

Enguerrand lisant avec réflexion la lettre du comte, sa mère, suivant d'un œil scrutateur les mouvements de sa physionomie, cette vaste salle dont une partie seulement était éclairée par une faible lumière, ce silence solennel interrompu de temps en temps par les mugissements du vent , tout cela formait un tableau d'un effet étrange et dramatique. Le sort d'un royaume dépendait du dénouement de cette scène.

— Eh bien ! que pense mon fils de cette lettre ? dit Alix quand Enguerrand eut replié le parchemin.

— Ma mère, dit le sire de Coucy en la regardant

i28 LES SIRES DE COUCY

avec des yeux étincelants, votre' fils sera digne de vous!

— Je le savais!... Mais que voyez-vous dans cette démarche... au bout de l'entreprise?

— Ce que j'y vois, ma mère !... Tovtl Mais ce but, loin de m'éblouir, plaît à mes regards avides... ma mère , votre noble , votre grand cœur comprend le mien ; c'est vous qui m'inspirez ces pensées immenses qui, jusqu'ici, n'avaient fait que traverser, sans y laisser d'empreinte, mon âme inquiète. C'est votre royal sang qui m'élève à mes propres yeux comme aux yeux de la noblesse de France. Oui, je le sens, ma mère, de hautes destinées m'attendent... C'est à vous que je les devrai... Puissent votre sagesse et vos vertus me servir longtemps encore de guide et de soutien. Bénissezmoi , mère vénérée , bénissez-moi du fond de votre cœur.

Enguerrand se mit à genoux, et sa mère étendit la main sur son front qu'elle effleura de ses doigts.

— Oui, je te bénis, mon fils, dit-elle d'une voix grave. Enguerrand de Goucy, tu seras grand !

Le sire de Goucy se releva et pressa de ses lèvres la main qui venait de le bénir.

— Vous irez au reiidez-vous, reprit avec calme Alix; vous entendrez leurs propositions; mais; crpyez-en mes pressentiments et les vôtres, c'est un chef qu'ils demandent, et vous leur donnerez un maître,

— J'irai, ma mère.

— Ne vous avancez pas,, laissez-les venir à vous. Trop d'empressement à accepter les alarmerait; ni Philippe de Boulogne ni le duc de Bretagne ne doivent concevoir d'ombrage. Yqus ^evre^ agir ^ur \^

masse ; la chevalerie entière vous révère et vous prend pour modèle : c'est là qu'il faut viser. Quand toute la noblesse vous saluera pour son chef, que pourront deux hommes, si puissants qu'ils soient ?

— Je suivrai vos avis.

— Ne mettez encore personne dans la confidence de vos projets. Amis et ennemis doivent ignorer, quant à présent, le fond de votre pensée. Dirigez les circonstances, mais ayez l'air de les suhir. Dans ces graves affaires, mon fils, le génie, c'est la patience.

— Je serai patient, ma mère.

— Vous allez marcher sur un terrain difficile ; de chaque côté est un abîme... Ne perdez pas votre sang-froid, car c'en serait fait de vous. Si vous suivez mes avis, vous parviendrez au but qui vient de se montrer à vous... Enguerrand, vous serez...

— Un traître fait une voix.

La dame de Goucy tressaillit si violemment, que le flambeau échappa de ses mains et tomba à terre. La salle se trouva dans une obscurité complète.

— Qui est là ? s'écria avec colère le sire de Coucy. Holà! ici, quelqu'un!

Des pages accoururent à sa voix avec de nouvelles lumières. Alix s'était rassise dans le fauteuil gothique et avait repris sa physionomie impassible.

— Quelqu'un est-il sorti de cette salle? demanda vivement le sire de Goucy.

— Personne, noble seigneur, dit un page.

— Alors il est encore ici ; on a parlé ; on nous épiait. . . Quel qu'il soit, l'audacieux paiera de sa vie son indiscrétion. Cherchez partout I cherchez!

Enguerrand, fort ému, tira lui-même son épée , et ,

pareonnit rapidement la salle. Enfin il troava, blottie derrière le fantenil même de sa mère, une femme qui, tirée violemment par Ini , le regarda avec des yeux hébétés.

— La folle ! dirent les pages en riant.

En voyant cette pauvre créature, Engnerrand se rassura; c'était une jeune fîUe insensée, qu'on soufi&ait par humanité dans le château, et, comme elle était fort douce, chacun l'aimait et l'aurait protégée au besoin.

— Emmenez cette folle, dit Engnerrand, et laisseznous.

— Voilà une belle épée, murmura la jeune fille en regardant l'arme que le sire de Coucy remettait au fourreau; mais, si elle devient félonne, malheur à qoi la porte!

Les pages ayant emmené Berthe, ainsi qu'on l'appelait, Enguerrand s'approcha de sa mère, qui était plongée dans la rêverie.

— Cette fille nous a dérangés, dit*îl ; heureusement son intelligence est troublée; elle ne peut nous trahir..* Mais, ma mère, n'est-ce pas la voix du ciel qui est venue nous avertir?... J'ai prêté serment de fidélité à la reine et au roi...

— Seigneur, dit un page en entrant brusquement^ une dame, suivie de deux écuyers, demande, pour la nuit, l'hospitalité dans votre château. ,

— Une dame? donnez-lui asile et pourvoyez à tous ses besoins. Que ses fantaisies soient des ordres pour voué. Dites-lui que, si elle veut cacher son nom, je respecterai son désir; mais, si elle est noble et honorable, ma mère, mes filles, la reine d'Ecosse et la comtesse de

. Guines la recevront en ^eur compagnie.

BLANCHE DE CÂStlLtE 131

— Elle a demandé que ce billet fût remis aux mains de Votre Grâce, disant qu'à vous seul elle voulait faire connaître son nom.

Enguerrand de Goucy lut le billet, et trembla comme 8*il eût été frappé de la foudre. Il passa le parchemin à sa mère, qui, d'une voix brève et oppressée, murmura :

— Blanche de Gastille, la reine, en ce château !

— Sire de Goucy, dit une femme qui venait d'entrer sans bruit, et vous, madame, la reine de France vous salue !

BLANCHE DB CASTILLË [Enguerrand le Grand.]

^Madame... dit le sire de Goucy en fléchissant le genou, Votre Grâce est la bienvenue en mon château.

La dame Alix s'était levée avec émotion ; mais, maîtresse d'elle-même dans les circonstances les plus difficiles, elle dissimula bientôt ce trouble passager.

— G'est un honneur pour notre maison, qui dans ce înoment compte déjà tant d'hôtes illustres, de recevoir aujourd'hui la plus illustre des femmes, la mère de notre monarque bien-aimé. Je m'en félicite, madame, comme parente et comme hôtesse.

En disant ces mots, la mère d'Enguerrand fit une inclination respectueuse devant la reine, qui la regarda fixement sans répondre. Enguerrand s'empressa de mettre fin à la gêne commune;

— Votre Grâce doit être fatiguée de la route, dit-il, veut-elle me permettre de la conduire à son appartement? J'avertirai ensuite mes hôtes delà présence delà reine... tous s'empresseront de lui faire leur cour.

— Non, sire de Goucy, interrompit Blanche, n'avertissez personne; ce n'est point pour se livrer à dès passe-temps et à des conversations frivoles que la mère de votre roi vient à cette heure avancée de la nuit frapper à la porte de votre château. Des soins plus graves m'ont conduite ici. Je désire rester inconnue de tous ceux qui habitent cette maison ; madame Alix seule m'a vue et sait qui je suis : sa prudence et sa discrétion me garantissent le secret. Je vous prie de me conduire en quelque appartement où nous puissions conférer sans témoins; votre noble mère retournera près de vos hôtes, et, dans une heure, je quitterai votre château en compagnie des deux fidèles serviteurs qui m'accompagnent

— Vos volontés sont des ordres, reprit Enguerrand avec respect.

^ — J'obéis à vos désirs, ajouta Alix.

Le sire de Coucy échangea un regard avec sa mère, qui sortit lentement de la salle.

— Maintenant, sire de Coucy, dit Blanche avec vivacité, ne perdons pas le temps en courtoisies inutiles; voici ma main, conduisez-moi.

La reine ramena sur son visage le voile qui couvrait sa coiffure, et Enguerrand la conduisit en silence à l'appartement de sa mère, où tous deux eurent l'entretien suivant :

— Parlons sans détours, sire Enguerrand, dit la reine. Je sais tout. Une œuvre d'iniquité se prépare; on veut arracher de mes mains le dépôt sacré qu'y a

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