‹ Les sires de CoucyChapitre 14 sur 14 · LE DERNIER · texte numérisé non relu

LE DERNIER

— Madame, dit encore le duc prêt à $uffoqu,er, vous êtes cruelle...

Il s'arrêta devant le regard étonné de la duchesse, et comprit qu'il fallait souffrir encore un moment pour ne pas être deviné. Il accepta ce supplice avec résignation, en priant Dieu de lui donner la force de le supporter.

— Vous me trouvez cruelle, reprit la duchesse, quand je vous parle de notre enfant ! Je comprends : vos craintes sur son sort sont trop vives pour qu'il s'y mêle aucun souvenir riant. Eh bien ! pour un instant encore, écoutez-moi. Aujourd'hui, dans cet anniversaire de la naissance de notre Sauveur, anniversaire que nous devons bénir doublement, j'ai résolu de fonder une fête solennelle, dans laquelle nous célébrerons les plus chers et les plus augustes souvenirs... Mais vous ne m'écoutëz pas... Quand Jean notre fils sera de retour... Bien sûr, vous souffrez... Votre visage est pâle et votre front couvert de sueur... Pouvez-vous m'entendre une minute encore? J'ai besoin de votre consentement. Quand donc notre fils sera de retour...

Le duc ne put en entendre davantage. Ces projets de bonheur et de joie en présence d'une mort qui paraissait certaine étaient une véritable torture.

— 11 faut que je sorte... que je prenne l'air! s'écriat»il; dans un instant je reviendrai. Ne me suivez pas.

Et, s'arrachant des bras de la duchesse alarmée, il s'éloigna de toute la vitesse de son pas. Il trouva, sur l'escalier, le page Pierre de Glignet qui l'attendait.

— Où sont ces hommes? Oii sont-ils, où sont-ils? Un instant de retard, et ce que je souffre m'arrachera Tftme.

— Je les ai conduits dans ma chambre, monseigneur ; si Votre Grâce le désire, je vais les lui amener. Ils ne veulent rien dire qu'à vous seul.

— Non, nous irons les trouver nous*même... Viens! Us parcoururent rapidement les galeries de l'hôtel et

arrivèrent dans les combles, où logeait le jeune honmie. Au moment d'entrer, le duc passa la main sur son front, et hésita dans un moment de suprême anxiété ; une voix qu'il entendit dans la chambre le décida à entrer. A la vue de ces haillons misérables, de ces visages hâves et décharnés, de ces pieds ensanglantés par des blessures et de longues marches, le duc se sentit défaillir ; il pensait que, si ses pressentiments étaient fondés, le sort de ces infortunés était le plus heureux que pût avoir son fils, l'héritier de ses duchés et comtés. Faisant néanmoins un effort digne de sa grande âme, il commanda à ces hommes de garder le silence et d'attendre ses questions.

— Vous venez de Hongrie? Répondez comme à votre heure suprême, ne nous abusez pas de vains mensonges. Venez-vous de Hongrie et faisiez-vous partie de la croisade ?

— Nous venons de Hongrie, monseigneur, et je suis Hugues Lambert ou le Daim^ fauconnier du comte d'Eu, le connétable.

— Nous avons plusieurs questions à vous adresser» Avant d'être père, nous nous devons à l'État. Ditesnous donc des nouvelles de l'armée, en ne répondant qu'aux points sur lesquels je vous interrogerai. Où est l'armée ?

— Votre Grâce l'a devant les yeux, répondit avec un sourire amer Hugues le fiaim^

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Le sang monta violemment au front du malheureux père. Néanmoins il eut la force de continuer :

— Gomment a-t-elle péri ?

— Écrasée par des forces centuples des siennes, sous les murs de Nicopolis.

— Oh ! nous n'y pouvons tenir plus longtemps. •• Mon fils? mon fils?

— - Il est vivant et prisonnier, sire duc. Le sire de Helly, retenu malade en Allemagne où nous l'avions précédé, m'a remis pour Votre Grâce la lettre que voici... Elle est de monseigneur le comte de Nevers.

Le duc tomba à genoux dans une muette reconnaissance ; son âme éleva une intime et profonde action de grâces vers l'Auteur et le Dispensateur de toutes choses... Puis se relevant, il sortit sans mot dire, emportant la précieuse lettre. Il touchait presque à la saUe où il avait laissé les dames, quand un cri aigu lui fit presser le pas.

— Il vit ! s'écria la duchesse en s'élançant à sa rencontre.

Pour toute réponse, le duc lui tendit la lettre qui venait de lui être remise, et entra dans la salle. Il eut alors Texplication du cri qu'il avait entendu et dans lequel il n'avait pas reconnu la voix de la duchesse. L'envoyé du sire de Goucy, Yves de Troiy, soutenait dans ses bras madame de Goucy privée de sentiment.

— Monseigneur, dit le fidèle serviteur, Je comte de Nevers, votre noble fils, est prisonnier des Turcs ; une grosse rançon vous le rendra ; mais tous les trésors du monde ne rendront pas la lumière du jour à ceux' qui l'ont perdue. La maison de Goucy est peut-être maintenant éteinte; après des prodiges de valeur, après

avoir vu tomber autour de lui la fleur de la chevalerie de France, le plus brave d*entre les braves, l'illustre Enguerrand de Goucy, est tombé ; je Tai laissé mourant,

— Malheureuse que je suis ! dit faiblement Isabelle en ouvrant les yeux. Mais s'il était possible qu'il vécût encore ! mon noble Enguerrand!... ma vie pour te revoir un jour I ,

La funeste nouvelle se répandit et retentit en France comme un coup de foudre. Quand on sut que les chevaliers ne recouvraient la liberté qu'au moyen d'énormes rançons, de toutes parts on vendit châteaux, titres, bijoux, argenterie, pour accomplir l'oeuvre de délivrance; et cet or, arrosé des larmes de tant de nobles familles, fut dirigé vers les contrées où languissaient, malades, épuisés, soumis à de barbares traitements, ces nobles débris de la valeureuse année de France. Quelques-uns supportaient courageusement leur malheur... Mais d'autres, convaincus qu'ils ne reverraient jamais la France, exhalaient de lamentables plaintes... Enguerrand de Goucy était de ce nombre... Ses plaies ne purent se cicatriser. Une fièvre ardente, augmentée par le souvenir de sa jeune femme et de ses enfants, le dévorait la nuit et le laissait sans force pendant le jour.

Enfin la délivrance arriva pour tous... Bajazet vendit chèrement ses captifs, mais il les laissa reprendre paisiblement le chemin de leur patrie.

Yves de Troly était arrivé l'un des premiers, porteur de la rançon de son maître vénéré... Il lui avait dit la douleur de la dame de Goucy, et se flattait de remettre

entre les bras tremblants de cette princesse tendre et fldèk répoux qu'elle aimait de tant d'amour... Pour un moment, Enguerrand sembla renaître à la vie. . . Ses yeux reprirent de Téclat, ses forces mêmes se ranimèrent... Il se mit en route pour ce royaume de France qu'il avait si noblement servi. Mais ce fut un éclair bientôt évanoui... Arrivé àBurse en Bithynie, il y tomba pour ne plus se relever

Une nuit, comme le comte Henri de Bar, gendre d'Enguerrand, veillait auprès de son lit de souffrance, il entendit une voix faible murmurer ces mots :

— Isabelle !... ta France !...

— Pleurez, messire, dit une autre voix brisée par la douleur, la voix du fidèle Yves de Troly. Pleurez, car monseigneur n'est plus.

En efTet la dernière croisade avait tué le dernier sîre de Coucy.

Ici s'arrête l'histoire des sires de Coucy. Enguerrand VII avait élu sa sépulture dans l'église de Nogentsous-Coucy ; son corps, ramené en France, fut en effet inhumé dans cette abbaye, et son cœur déposé aux Gélestins de Soissons. De ses deux mariages, Enguerrand n'avait eu que deux filles : Marie du premier, et Isabelle du second. Marie, qui avait épousé le comte Henri V de Bar, hérita, en sa qualité d'aînée, de la plus grande partie des biens de son père. Malheureu- ^ sèment, en perdant son père, elle perdit presque aus-

sitôt son mari, gui moarat aussi à Venise avant d'avoir revu la France. Jeune encore, inexpérimentée, environnée de séductions qu'elle ne sut pas repousser, Marie devait accomplir sa ruine et celle de sa maison... Le duc d'Orléans, frère de Charles YI, exerça, dit-on, une grande influence sur elle. Marie n'eut de volonté que la volonté de ce prince, et lui vendit, moyennant quatre cent mille livres, un château qu'il convoitait depuis longtemps, les immenses domaines qui en dépendaient; elle lui céda en outre le comté de Soissons et les droits d'Enguerrand YII à l'archiduché d'Autriche, reconnus valables par un jugement de l'empire. L'acte de vente est du 15 novembre 1400.

Ces ventes furent, en 1409, l'objet d'un proéès soutenu par Philippe de Bourgogne, comte de Nevers, qui avait épousé Isabelle, sœur de Marie. Un partage eut lieu... mais Marie mourut bientôt avec quelque soupçon de poison. — Son fils, Robert de Bar, poursuivit le duc d'Orléans en paiement du prix de la vente. Bi*ef, par suite d'une4;ransactIon (1412), Charles d'Orléans, héritier du duc, remit à Robert de Bar, pour se libérer, une partie de la succession d'Enguerrand VII, réservant seulement la baronni^ de Coucy, le comté de Soissons et quelques dépendances.

Mais notre sujet est épuisé. Nous ne devons même indiquer que. sommairement les destinées des autres branches de la maison de Coucy.

En 1190, à la mort de Raoul P% trois branches s'étaient formées : la branche de Coucy proprement dite, celle de Ver vins et celle de Pinon. Cette dernière s'est éteinte dès la troisième génération. Quant à la branche de Yervlns, plus heureuse que les autres, eUe s'est,

comme nous l'avons dit dans Yavant-propoM^ perpétuée jusqu'à nos jours; elle a compté plusieurs hommes remarquables, parmi lesquels nous devons citer le malheureux Jacques de Goucy-Vervins, lieutenant des armées du roi sous François !•', et gendre du maréchal de Biez. Accusé d'avoir vendu Boulogne aux Anglais, Jacques, victime des intrigues de la cour, fut, ainsi que le maréchal de Biez, condamné à perdre la vie sous le règne de Henri II... Jacques seul fut décapité en juin 1549... Le roi, désabusé trop tard, fît mettre en li- JDerté le vieil Oudart de Biez. La mémoire de Jacques de Vervins fut réhabilitée sous le règne de Henri III, et cette réhabilitation, qui eut lieu avec un éclat sans exemple, rendit au beau nom de Goucy l'auréole d'honneur et de loyauté qui l'environnait depuis tant de siècles.

Parmi les membres de cette famille dont nous n'avons pu parler dans le cours de cet ouvrage, il en est plusieurs qui ont joué un rôle important et se sont distingués par cette valeur chevaleresque et cette loyauté politique qui forme le plus bel apanage de leur illustre maison. D'autres ont occupé les hautes charges à la cour des rois de France : ceux-là furent maréchaux de France, ceux-ci évêques; l'un fut grand amiral, charge expressément créée pour un sire de Goucy ; tous enfin, types généreux de cette noblesse qui, en même temps qu'elle aidait les rois à former notre belle France, semait, autour d'elle des établissements dont le germe féconde encore quelques-unes de nos institutions; tous, disons-nous, furent les bienfaiteurs du pays où s'exerçait leur autorité paternelle. En même temps que desmaladreries, des hôpitaux, fondés parla maison de Goucy, ouvraient leur asile réparateur aux

infortunés atteints de souffrances corporelles, de pieuses retraites, élevées par les mêmes mains, recevaient et consolaient, au sein d'une douce et tranquille solitude, les âmes que les orages du monde avaient atteintes et blessées. L'enfance même, cette fleur fragile, espérance des jours futurs, fut l'objet de la sollicitude des Coucy : par leurs soins, une éducation en rapport avec les idées du temps fut offerte au jeune âge dans des écoles gratuites. Des établissements importants durent même la naissance à ces magnifiques seigneurs, qui se délassaient des travaux du champ de bataille dans l'étude des belles-lettres, des sciences et des arts.

Au nombre de ces établissements, nous mentionnerons le collège de Vervins, fondé en 1598 par Jean de Coucy-Vervins, et dans lequel étaient enseignés l'histoire, la géographie et les éléments de la langue latine. Nous n'omettrons pas non plus la fondation faite antérieurement au collège de Laon, à Paris, par un autre Jean de Coucy, seigneur d'Avrincourt, l'oncle et instituteur du dernier sire de Coucy. Chose digne de remarque ! dans cette occasion le fondateur s'intitule Maître en médecine. « Je veux et ordonne, dit-il dans son testament, qu'il soit établi par nos exécuteurs testamentaires deux élèves du diocèse de Laon, aptes à étudier la médecine, ou deux autres à leur place si ceux-ci ne font pas de progrès. En conséquence, il y aura toujours dans cette maison deux élèves en médecine, desquels je veux et ordonne que l'un d'eux soit de ma famille, si cela est possible, et je veux qu'il soit de la ville de Coucy ou d'une ville voisine. — De même je lègue aux mêmes étudiants, pour leur propre usage et

celui de leurs successeurs, tous les livres de médecine ci-dessous désignés, etc. — Donné en Tan du Seigneur 1539, le dixième jour du mois de janvier. »

Mais tous ces droits honorables à la vénération pu* blique sont effacés par un titre qui rend digne de tous nos respects le nom de Goucy. Nous ne pouvons oublier que ce sang illustre, versé avec une si grande prodigalité sur les champs de bataille de la monarchie et de la religion, s'est, à plusieurs reprises, confondu avec le plus illustre de tous. La maison royale de France, -en un mot toutes les branches de la maison de Bourbon , descendent en ligne directe , par les femmes, de cet Enguerrand Vil, le dernier et le plus glorieux desr sires de Goucy. En effet Marie de Goucy, fille d'Enguerrand, fut mariée au comte Henri de Bar ; et Jeanne de Bar, qui naquît de cette union, épouse de Louis de Luxembourg, comte de Saint-Paul, fut Taïeule de Marie de Luxembourg, bisaïeule de rinunortel Henri IV, roi de France et de Navarre.

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