‹ Les sires de CoucyChapitre 13 sur 14 · LE DERNIER · texte numérisé non relu

LE DERNIER

[Enguerrand VIL]

Le jour de Noël de l'année 1396^ une foule considérable assiégeait les abords de l'hôtel Saint-Paul à Paris. Sur la place se tenaient grelottants, demi-nus et presque morts de froid et de misère, quelques hommes à longue barbe, exténués par la fatigue, et dont plusieurs montraient aux regards des curieux des blessures mal cicatrisées, des mutilations horribles à voir.

— Dans quel temps vivons-nous? disait un bourgeois à son voisin ; voilà qu'on raconte aujourd'hui que les

côtes du Languedoc sont couvertes de débris de naufrages et de cadavres de matelots.

— Et hier, ajoutait un autre, vous avez vu comme nous, au milieu du ciel, cette belle étoile assaillie par cinq petites, et une apparence d'homme qui, armé d'une lance, frappait sur la grande étoile ?

— Et, en même tempS) avez-vous entendu des cris dans le ciel ?

— Je ne les ai pas entendus, voisin; mais en Guienne, s'il faut en croire l'écuyer de monseigneur le duc d'Orléans, on a certainement ouï des bruits d'armes qui s'entre-choquaient et de gens qui se combattaient. Or de tels prodiges...

— - Gomment, dit un troisième personnage, des gens sensés peuvent-ils contribuer à jeter, par de semblables récits, la peur dans les esprits crédules ?

Celui qui parlait ainsi était un jeune homme alerte et bien découplé, qu'à la couleur de son pourpoint et aux armes qu'il portait brodées devant et derrière, on reconnaissait pour un page de l'hôtel de Bourgogne.

— Eh I sire page, reprit un des bourgeois, tout ce qui se passe est-il donc de si bon augure ? Savez- vous ce que disent ces pauvres gens que vous voyez blottis contre les murailles ainsi que des chiens sans asile?...

— Que m'importe ! dit le page en jetant à peine un regard sur ces malheureux.

— Ils arrivent de Hongrie, ajouta un vieillard, et les nouvelles qu'ils apportent étaient annoncées dans le ciel et sur la mer... Jamais désastre pareil n'est arrivé aux chevaliers de France.

Au nom du royaume de Hongrie, le page avait tressailli. Une simple réflexion lui fit penser que les hom-

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mes en question pouyaient aussi biea dire la vérité que conter des histoires. Â leur état de dénûment, on pouvait croire Tun ou l'autre ; le jeune homme s'apjprûfiha d^fiux.

— On dit que vous apportez de tristes nouvelles? leur demanda-t-il.

— Faites, pour l'amour du ciel, que nous puissions manger et nous réchauffer, dit Tun d'eux d'une voix éteinte. Depuis quatre jours, nous n'avons que l'eau de la rivière et la paille des fumiers pour nous nourrir et nous coucher... Quand nous pourrons parler, nous dirons la vérité.

— Dites-moi d'abord si vous venez de Hongrie.

— Aussi vrai que je mourrai dans une heure si vous ne me secourez, j'arrive, et mes compagnons aussi, de la guerre de Hongrie, où l'armée française a été détruite.

— Vagabonds imposteurs ! s'écria une voix. Ce sont des bohémiens qui, à l'aide de mensonges, veulent nous extorquer des secours. Il faut pendre ou jeter à l'eau toute cette canaille qui sème ainsi des bruits alarmants.

— Silence! dit le page que les dernières paroles de l'étranger avaient fort troublé ; songez aux inquiétudes de tant de nobles familles qui, sans compter celle de mon maître et seigneur- le duc de Bourgogne, attendent en anxiété des nouvelles de la croisade.

— Bien des maisons de pauvres gens attendent également, reprit le bourgeois.

— C'est pourquoi il faut laisser parler ces malheureux. Et d'ailleurs ne devriez-vous pas rougir de les voir ainsi nus et mourants, sans leur donner d'autre consolation que des injures ?

— Il fait trop froid pour rougir, sire page, murmura un autre assistant; et quant à donner des consolations, tout ce que nous pouvons faire, c'est d'engager ces vagabonds à se rendre à Thôtel de Bourgogne avec nous. Pour nous, nous n'avons plus d'argent à dépenser en aumônes. Notre superflu est parti avec notre nécessaire, et le tout ensemble a pris la route de Hongrie ou celle des coffres du roi.

— Pierre de Glignet méconnaît-il son ami ? dit un des mendiants en se soulevant avec peine sur un bras.

Le page tressaillit.

— Pierre de Glignet! tel est en effet mon nom, s'écria-t-il avec surprise. Mais que je devienne drapier si j'ai jamais vu ta figure, mon pauvre homme !

— Je suis Hugues Lambert, reprit avec effort le malheureux.

— Non... non... ce n'est pas possible ! Hugues Lambert, le fauconnier du comte d'Eu, le connétable de France ! Hugues Lambert qu'on surnommait le Dam^ à cause de sa légèreté à la course !... Cent fois non, ce n'est pas Hugues Lambert.

— En effet... je ne le serai pas longtemps si tu m'abandonnes... Le Daim! ajouta-t-il avec un sourire pénible à voir... le daim est aux abois... Pourtant, si tu me mets sur pied et que je puisse parler au duc, tu ne t'en repentiras pas.

Le page tira brusquement quelques pièces d'argent de son escarcelle, et, s'adressant d'un ton d'autorité à la foule :

— Quelqu'un est-il cabaretier, ici? Voici de l'argent; donnez à ces malheureux de la nourriture et du vin !

A la vue de l'argent, les secours vainement implorés

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parurent comme par enchantement. Les mendiants burent Et mangèrent avec ayidité, et, au moment où la foule se disposjait à les interroger de nouveau, le page, leur imposant silence, leur fit signe de le suivre, et disparut bientôt avec ce singulier cortège.

Il n'était que trop vrai, le duc et la duchesse de Bourgogne étaient dans de mortelles anxiétés sur le sort de rarmée de Hongrie et sur celui de leur cher fils le comte de Ne vers. Ces craintes, tout le royaume les partageait, et bien plus encore ces nobles dames et damoiselles qui avaient vu partir en pleurant leurs maris, leurs fils, leurs frères. La dame de Goucy était, cette fois encore, sous la garde amicale des msdtres de rhôtel d'Artois; elle ne les avait pas quittés depuis le départ du noble Enguerrand, car ce lui était douce consolation de pouvoir exprimer en leur présence des angoisses de tout point conformes aux leurs. Ce jour-là précisément, la société s'était réunie, comme au début de notre récit, à l'issue de la grand' messe ; une morne tristesse planait sur tous les assistants. Philippe de Bourgogne marchait rêveur dans l'appartement, la duchesse essuyait furtivement ses larmes, et la dame de Goucy baisait convulsivement les blonds cheveux de sa fille, qui était tout enfant.

— Rien encore aujourd'hui ! murmura le duc... Puis, comme s'il se fût reproché d'avoir laissé voir des préoccupations pénibles, il ajouta : Le sire Guillaume de L'Aigle, que nous avons envoyé en Hongrie, doit être embarqué maintenant... Espérons qu'il arrivera sain et sauf; mais espérons plutôt que les messagers de notre fils le rencontreront et nous le ramèneront porteur de bonnes nouvelles.

âSS LBS SlilES DE COUCV

Le silence continua. Sealement la dame de Goucy sanglota subitement, et sa fille, trop jeune encore ponr apprécier de semblables angoisses, lui dit d'un ton boudeur :

— Vous pleurez toujours, ma chère mère... et la nuit vous me réveillez par vos sanglots.

La duchesse de Bourgogne se leva, et vint embrasser la dame de Goucy. '

— Nous sommes bien à plaindre, dame de Goucy; le ciel seul peut comprendre ce qui se passe en nous. N'est-il pas vrai que l'incertitude si longtemps prolongée doit amener la folie ?...

— Hélas I madame, je suis à moitié insensée déjà... Mes pressentiments sont affreux Mes rêves se peuplent d'images sanglantes et horribles. Des cris déchirants retentissent à mes oreilles...

— Ge ne sont que des rêves! Du moins Dieu

veuille que votre esprit, justement inquiet, les évoque seul en dépit de vous-même I

En ce moment, le duc, qui regardait dans la cour de l'hôtel, parut prêter attention à quelque incident inattendu. Il ouvrit brusquement la fenêtre, et avec une agitation qu'il ne put maîtriser, il appela à haute voix son page :

— Pierre de Glignet ! venez en cette salle; nous voulons vous parler.

Les dames le regardèrent ; mais, supposant qu'il s'agissait de quelque ordre relatif au service intérieur, elles ne prêtèrent que peu d'attention àla venue du jeune homme. Si cependant elles l'eussent mieux regardé, leur sollicitude se fût certainement éveillée : car Pierre était pâle comme la mort lorsqu'il se présenta devant le duc.

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Après avoir fléchi le genou en signe de respect, le jeune homme baissa les yeux avec embarras, tant le regard perçant de son seigneur l'avait troublé.

^ Pierre, reprit le duc, quels sont ces mendiants en haillons que vous introduisez à l'hôtel d'Artois ? C'est une étrange compagnie pour un varlet de bonne maison que aspire à devenir écuyer et plus tard chevalier de Bourgogne.

— Monseigneur... balbutia le page en jetant un coup d'œil à la dérobée sur les dames qui, en ce mo« ment, ne s'occupaient pas de lui, ce sont des soldats»., des pèlerins...

— D'où viennent-ils ?

Le page hésita trop longtemps à répondre pour que Philippe n'en fût pas frappé ; il allait renouveler sa question quand Pierre, faisant un signe respectueux mais expressif, lui montra les dames, et en même

temps une porte qui conduisait à l'appartement particulier du duc. Des larmes roulaient dans fës yeux du page ; sll eut assez de force pour ne pas les laisser s'échapper^ le duc de Bourgogne les remarqua, et, l'esprit toujours tourné vers le même objet, il se sentit pris d'un affreux saisissement. 11 fît signe à Pierre de le suivre, et entra dans la salle voisine.

— Eh bien I dit-il d'une voix entrecoupée , d'où viennent*ils ?

— De Hongrie, monseigneur, répondit le page en pleurant tout à fait.

Le duc s'appuya sur un meuble, incapable d'artîcii-* 1er une autre question. Enfin il parvint à se dompter lui-même.

— Quelles nouvelles? murmura-t-îli

•—Mauvaises, monseigneur!... Un désastre horrible ! L'armée détruite !

— Et mon fils?... Et mon fils?... dit le malheureux père en contenant sa voix pour qu'elle ne fût pas entendue des dames.

Tout à coup la duchesse de Bourgogne parut sur le seuil de l'appartement, et le duc, avec une force d'âme presque surhumaine, feignit de réprimander le page, dont les pleurs se trouvèrent ainsi expliqués.

— Allez, lui dit-il brusquement, nous allons vous montrer comment on fait son devoir... Attendez nos ordres au péristyle de la cour.

Un signe imperceptible avertit le page, qui se retira dans un abattement trop réel pour que la duchesse conçût le moindre soupçon. Un autre sup* plice commença alors pour le duc ; sa noble épouse semblait moins affligée, et serrant avec affection sa main qu'elle avait prise, elle lui dit avec un triste sourire :

— Philippe, au milieu de nos chagrins, nous oublions les sujets de joie que le ciel nous a donnés.

Philippe l'interrompit :

— Pardon... Un soin important me réclame... Souffrez que je vous quitte.

— Votre Grâce réprimandera plus tard cet enfant étourdi, reprit avec tendresse la duchesse. Laissez-moi

' vous dire que le ciel a été trop libéral envers nous jusqu'ici pour qu'il veuille, par la plus cruelle des afflictions, nous précipiter dans l'abîme. C'est aujourd'hui, noble duc, l'anniversaire de notre heureuse union, et, vous le savez, aussi l'anniversaire du baptême de Jean, notre fils bien-aimé, notre premier-né.

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