LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULBVABD DIS ITAtlElll, 15, EN FACE DE LA IIAISOH DORtS 1* tradnctioD et la lepndaetion «mt létavées.
Mon flls, combien de cœars malades sont morts ponr des femmes ! combien de cœurs vierges sont tombés en langnenr I
[Lettre d'Abou-Beker à Mohammed' Ibn'Kaeim.)
Monsieur Godefroy de Pranat était un jeune homme comme il faut qui florissait sur le boulevard, au bois de Boulogne et à l'Opéra. 11 appartenait à cette classe d'individus dont l'intelligence douteuse se satisfait de peu de chose ; il marchait toujours en raison directe de l'idée reçue, et faisait ce qu'il faut faire; tout jugement consacré lui paraissait inattaquable ; il proclamait hautement que Déranger était le plus grand poète national, faisait souvent des parallèles entre Voltaire et Rousseau, dont il n'avait jamais lu les ouvrages, trouvait George Sand immoral, et appelait volontiers Louis XIV : le grand roi.
11 avait reçu d'instruction tout juste ce qu'on en donne dans les collèges; comme il avait de la fortune, il était propre à tout, et par conséquent il ne fit rien, ce qui désolait fort une vieille tante qui aurait voulu le. voir
entrer dans la diplomatie, parce que, disait-elle, c'est une jolie carrière.
De réducation, il en avait peu ; il était fort jeune encore lorsqu'il perdit sa mère ; quant à son père, Jacques Pranat, qui avait fait une grosse fortune dans le commerce des cuirs, sous la raison sociale Pranai, Viaulani et compagnie, il n'était point de nature à donner de belles manières à ses enfants. Lorsqu'il mourut, Godefroy avait vingt-trois ans, et se trouva subitement maître d'une quarantaine de mille livres de rente ; il se jeta vite à travers les tristes élégances de nos jours ; il laissa facilement ses fournisseurs et les amis qui lui empruntaient de l'argent ajouter une particule à son nom roturier ; il rompit en apparence avec les gens de Bourse que fréquentait son père; il eut des chevaux anglais, entretint des Gydalises, joua gros jeu et fit le grand seigneur, tout en surveillant très-attentivement lui-même ses placements, transferts, transports et mutations de rentes, ainsi que le lui avait appris monsieur son père.
Il avait une soeur qui était fort belle, madame la comtesse de Portant, née Glotilde Pranat, veuve d'un gentillâtre ruiné, qui lui avait donné un titre en échange d'une dot, et, de plus, l'avait fort malmenée de son vivant, et même un peu battue, à ce que disaient les mauvaises langues. Maintenant, dans la splendeur de sa maturité et dans les douceurs du veuvage, elle se reposait de ses fatigues conjugales. Elle recevait un monde assez recherché, achetait des tableaux, sous prétexte de protéger les arts, se montrait souvent, aux Italiens, donnait par an deux ou trois concerts, passait les étés à la campagne et rie reculait pas devant le luxe de quelques amants.
RElS-IBRAHIBf 3
Au moment où eommence cette véridique histoirts Clotilde avait trente-cinq ans et Godefroy vingt-4iuit. Ce dernier avait fait à la Bourse je ne sais quelle opération mal réussie ; il avait quitté une danseuse qu'il aimait assez et qui le trompait pour son coiffeur; son cheval favori était mort après lui avoir fait perdre un gros pari; tout semblait se rembrunir et tourna à mal pour ce pauvre Godefroy, qui s'ennuyait beaucoup. \f alla consulter sa sceur, qui lui donna charitablement le conseil de voyager, en vertu de cet axiome : On se distrait en changeant de pays.
Godefroy, qui était de ceux qui voyagent seulement pour avoir voyagé, qui était de ces cerveaux lymphatiques et mous sur lesquels toute impression glisse sans laisser de trace; Godefroy, qui eût volontiers regretté le café de Paris dans la pagode de Kédaram, et pensé au pont Neuf sur les bords de TEurotas, se demanda quel pays il allait visiter. Il connaissait l'Italie, car à Naples il s'était promené sous les chênes verts de la Chiaja; à Rome il avait vu la semaine sainte ; à Florence il s'était montré en belle voilure aux Caccine, et à Venise il avait déjeuné au café Florian, sur la place Saint-Marc. L'Espagne changeait de gouvernement toutes les semaines, et laissait volontiers ses brigands rançonner les voyageurs ; l'Angleterre, il n'y pouvait songer, car la saison des courses n'était pas encore venue; la Belgique était trop près; l'Allemagne, il n'y pensa même pas, car il n'aimait pas les vins du Rhin ; et puis, il voulait faire un voyage sérieux, un voyage lointain, un vrai voyage, et après beaucoup d'hésitations, il se décida pour l'Egypte*
Quand ce projet fut suffisamment connu, il valut à
Godefroy les plus grands éloges. On admira ce jeune homme qui avait le courage de quitter les douceurs de de la vie civilisée pour aller chercher la fatigue du désert. Ce sera un homme sérieux, disait-on» et qui pourra par la suite prétendre aux plus hauts emplois; on disait encore : Les voyages forment la jeunesse. £t comme on parlait des dangers qui pouvaient embarrasser sa route, un monsieur très-instruit ajouta : « Non sennper viator a latrone^ nonnunquam etiam latro a vialore occiditur; » ce qui fut trouvé de tr^s-bon goût et obtint l'approbation générale.
Tous ces lieux communs chatouillaient au plus vif Tamour-propre de Godefroy, qui préparait ardemment son départ; le jour vint enfin pour lui de marcher vers cette terre splendide et rayonnante que nul profane ne devrait jamais fouler, et il reçut les adieux de ses amis; chacun lui donna ses commissions : l'un lui demanda un cheval arabe, Taulre une esclave d'Abyssinie, un troisième une statue en granit rose pour mettre dans son jardin; les plus modestes réclamaient des robes de chambre turques, et tous voulaient du tabac de Latakyeh.
11 partit en chantant : « Quel plaisir de courir le monde ! » fit un bon dtner à Malte, où il relâcha pendant vingt-quatre heures, fut très-malade 6n mer, et s'amusa fort à Alexandrie, où le consul d'Angleterre l'invita à uu bal qu'il donnait le lendemain de son arrivée. Il quitta Alexandrie et remonta le Nil jusqu'au Kaire. Lorsque, juché sur un ftne et suivi d'un drogman, il eut suffisamment couru à travers Tencombrement des bazars; lorsqu'il eut fumé un narguileh sur la place de l'Ëzbekyeb ;
beis-ibrâhim &
lorsqu'il eut trouvé les jardins de Rhôda mal entretenus et les fellahs mal habillés; lorsqu'il eut passé ses soirées chez les consuls, et lu les journaux français; lorsqu'il eut escaladé les Pyramides, et visité, sans les comprendre, les travaux du barrage, enfin lorsqu'il eut fait ce que font la plupart des touristes, il se prépara au voyage de la haute Egypte pour lequel il avait en vain cherché un compagnon; il acheta un drapeau tricolore, loua une cange, prit un ordre du vice-roi, afin de pouvoir faire bâtonner légalement ses matelots, et partit un beau matin au soleil levant.
Il fut ravi tout d'abord de cette façon de voyager; sa cange était grande, elle contenait chambres et salon. Tout le jour, couché sur son divan, il regardait les rives qui fuyaient avec leurs villages grisâtres, leurs ramiers voltigeant, leurs bouquets de palmiers et leurs plantations de doura. Sa barque, emménagée comme une maison, glissait sur les eaux du IJil qu'elle remontait sous l'impulsion de ses voiles aiguës semblables à des ailes de goéland. Lorsque le vent se taisait, lorsque les hautes tiges des arbres s'immobilisaient dans une atmosphère inaltérée, lorsque le fleuve poussait entre les rivages ses grandes ondes pacifiques, il descendait à terre, et, son fusil en main, chassait, suivi d'un de ses matelots. Il marchait à travers les champs de bamias, de cotonniers, de colocazias ; se glissait sous les cassis épineux , chercliait à découvrir les tourterelles tapies sous les feuilles meurtrières des palmiers doums, tuait sans peine les pigeonsqui venaient boire aux mares d'eau stagnante oubliées par l'inondation, et se laissait escorter par les paysans qui ramassaient son gibier abattu.
Cette vie sans fatigues le charma d'abord; ce voyage qiii, pour les ignorants, a des apparences de dangers qui n'existent pas, lui donnait de lui-même une haute opinion; le respect dont Tentouraient les hommes de sa barque le grandissait dans sa propre estime ; il s'admirait dans sa supériorité sur ces sauvages, ainsi qu'il les appelait, et aurait fcH't souhaité de les avoir à Paris a&n de les éblouir par toutes les merveilles de la civilisation. Mais si l'on avait soulevé toutes ces mesquines satisfactions d'un amour-propre étroit, si l'on était arrivé jusqu'au fond de son cœur, on y eût trouvé le ver rongeur de l'ennui. 11 admirait de confiance, parce que d'autres avaient admiré avant lui ; il ne raisonnait pas ses impressions, et souvent* pensait à tout autre chose qu'aux monuments devant lesquels il criait au prodige. 11 ne cotoprit pas, ce pauvre liomme du monde perdu seul et si loin du milieu de grasse médiocrité dans lequel il avait toujours vécu, il ne comprit pas les mélancolies fécondantes des ruines amoncelées; il ne s'attendrit pas à la vue du visage extatique et doux des pharaons séculaires, il n'aima pas les couchers de soleil derrière des montagnes plus blondes que le miel; il n'admira pas l'azur implacable de ce ciel tacheté par le vol des cigognes et des gypaètes ; la soif du passé ne le tourmenta pas, et la poésie débordante des grandes solitudes ne monta pas jusqu'à son cœur. Karnak l'étonna cependant par l'énormilé de ses matériaux, et il pensa facétieusement qu'on ferait une belle salle à manger dans le grand spéos d'ibsamboul.
Les temples lui paraissaient toujours semblables; c'étaient toujours des palmiers qui verdoyaient sur les
berges rongées du fleuve, c'étaient toujours les chaînes libyque et arabique qui découpaient leur silhouette immense sur Thorizon toujours bleu; c'était toujours le Nil» c'était toujours l'Egypte I II se fatigua de cettp monotonie apparente au fond de laquelle il ne savait pas voir les variations multiples d'une splendide nature, et il se prit à s'ennuyer sérieusement.
Ne sachant pas à quoi occuper les longues journées qui coulaient pour lui pleines de mollesse et de désœuvrement, il allait souvent s'asseoir à la proue, sur une natte du Kordôfal, et là, tout en fumant, il causait avec le rets (patron), de sa barque.
Reïs-lbrahim, c'est ainsi qu'il se nommait, était un jeune homme de vingt-cinq ans environ. Son visage, singulièrement beau et couvert de cette teinte uniformément bronzée particulière aux habitants de l'Egypte, s'animait de deux yeux noirs, mélancoliques et doux ; sa barbe rare ombrageait son menton carré et ses lèvres épaisses derrière lesquelles brillaient des dents d'une éblouissante blancheur. Vêtu d'une longue robe en cotonnade bleue et coiffé d'un large turban blanc qui ceignait sa tête rasée, il passait des jours entiers accroupi à l'avant de sa barque, examinant le fleuve, cherchant à reconnaître les déplacements de sables, commandant la manœuvre d'une voix impérieuse et brève, faisant ^régulièrement les cinq prières ordonnées, parlant peu, ne chantant jamais, et traitant ses matelots avec une hauteur qui touchait de près au mépris.
Pour un Arabe, fils d'un fellah, né dans les masures en-boue d'un des villages riverains du Nil, Reïs-lbrahim n'était point un honmie ordinaire. Il savait lire et écrire,
et, par cela seul, conquérait sur les autres patrons de barque une supériorité qu'on ne cherchait même pas à lui contester. Sa cange, appropriée à tous les besoins, étaiWpréférablement choisie par les étrangers. De nombreux rapports s'étaient donc établis entre lui et les voyageurs qu'il avait conduits si souvent aux temples ruinés de la vieille Egypte. De cette fréquentation, constamment renouvelée depuis six ans qu'il était reïs, il avait retiré un inappréciable avantage : il avait appris à parler français. Certes, son langage n'était point d'une pureté irréprochable, bien des fautes, bien des lacunes, bien des prononciations au moins étranges le rendaient difficile à comprendre au premier abord, mais enfin c'était une sorte de français qui permettait à Reïs-Ibrahim de s'entretenir directement, et sans le secours d'un interprète, avec la plupart des voyageurs.
Quoiqu'il fût dévot et invinciblement attaché aux coutumes de son pays, il n'avait point pour nos usages ce mépris insouciant qui enferme les Arabes dans le cercle étroit de la tradition. 11 aimait à s'instruire et causait volontiers avec les Européens. Quelquefois même, il devenait esprit fort. Un jour qu'il s'était profondément déchiré le bras en sautant hors de sa barque, ses matelots voulaient aller cherclier un cheikh célèbre pour qu'il écrivît un talisman destiné à cicatriser promptement la blessure. •
— Donnez-moi de la charpie, du linge et de l'eau fraîche, dit Reïs-Ibrahim; cela vaut mieux que tous les talismans.
Un Arabe d'Egypte, capable d'exprimer hardiment une opinion semblable, est presque un homme hors
REIS-IBRÂHlIi
ligne dans ce pays où Fignorance, la superstition, Tapathie et une préoccupation constante des puérilités les . plus manifestes aveuglent encore les yeux les mieux ouverts. Réfléchi, observateur et concentré, Reis-Ibrahim était relativement supérieur à Godefroy, et cependant ce dernier le dominait de toute la hauteur de ses qualités de/Français, de maître, d'homme riche et civilisé.
Godefroy, qui regrettait la France, ne parlait jamais à Reïs-lbrahim que de Paris. Il lui décrivait minutieusement les habitudes de nos existences embarrassées de besoins ; il lui expliquait nos spectacles, lui peignait nos grandes armées, lui racontait la beauté des femmes, la science des hommes, et cherchait à Téblouir par le récit de toutes nos splendeurs. Était-ce pour plaire au patron de sa barque que Godefroy Tentretenait sans cesse de ces lointaines merveilles? Je ne le crois pas ; malgré lui, il obéissait au désir de parler de ce monde où il aurait voulu être de retour et qu'il se blâmait déjà d'avoir quitté.
Ces conversations, pendant lesquelles Reis*lbrahim ne faisait que questionner son très-complaisant interlocuteur, eurent un résultat que Godefroy n'avait pas prévu : elles allumèrent dans le cœur du pauvre Arabe une impérieuse envie d'aller voir cette France extraordinaire où on lui disait que des voitures marchaient sans chevaux, que des lampes brûlaient sans huile, et que des hommes au cœur d'airain s'enlevaient dans les airs avec un globe de taffetas.
— Ton pays est beau, et ceux qui l'habitent ont de grands secrets, disait-il à Godefroy ; lirais vous n'avez pas le Nil!
Godefroy se prit à rire de pitié en répondant :
-r- Nos fleuves sont plus larges que le Nil, et nos rivières si nombreuses que je ne saurais les conipter.
—r Hélas I reprit Ibrahim, tant de fleuves, tant de rivières pour ta seule patrie, tandis que les Bédouins du désert ont à peine quelques sources isolées parmi les sables, et que les pèlerins musulmans meurent de . soif en traversant les solitudes !
A ces réflexions, Godefroy levait les épaules et semblait dire : Qu'est-ce que cela me fait?
— Par notre seigneur Mohammed (sur qui soient les saluts de Dieu)l dit un jour Ibrahim à Godefroy, si je ii'élais un Arabe pauvre et condamné à nourrir mon ventre avec le travail de mes bras ; si j'avais une maison, un champ, une barque ou des esclaves h vendre, ou si seulement les changeurs juifs voulaient me prêter de l'argent, je partirais avec toi ; j'irais voir cette grande ville où tu es né, j'irais admirer ces choses étranges dont tes paroles ont versé le désir en moi. Mais, hélas! je ne suis qu'un malheureux reïs de barque ; ma vie se passera sur le fleuve, et je ne pourrai jamais connaître par moi-même les singularités dont abonde le pays des Francs,
Le soir même, dans son lit étroit, Godefroy ne dormait pas; il avait beau éteindre et rallumer sa lampe, ouvrir et refermer un livre, bâiller, se retourner sur son matelas et geindre comme un malade, il ne pouvait forcer le sommeil à clore ses paupières ; il songeait qu'à pareille heure il pourrait être à l'Opéra, ou à son club, ou à souper gaillardement avec quelque fille entretenue suffisamment débraillée, et il faisait entre Paris et
REIS-IBRAHIM Ji
rÉgypte un nombre raiscmnable de comparaisons qui n'étaient point à l'avantage de eette dernière. Sa pensée errante et tourmentée, à force de flotter à travers des regrets mesquins et de se porter tantôt sur les tristes joies parisiennes, et tantôt sur les prétendus désagréments du voyage, finit par s'arrêter sur Reïs-Ibrahim, et Godefroy se fit à lui-même le monologue suivant :
— Heureusement que cette insipide absence touche à son terme, et que bientôt j'aurai rejoint l'asphalte des boulevards, que j'espère bien ne plus quitter. Je suis parti avec trop d'enthousiasme, j'ai eu tort, car je ne pourrai, à mon retour, raconter tous les ennuis que j'ai subis; on se moquerait de moi. Ces imbéciles qui n'ont jamais perdu de vu le coin de leur feu s'imaginent que tout est charmant en voyage; je voudrais bien les y voir : manger des pigeons, regarder de vieilles colon- * nés, avoir les yeux brûlés par le soleil, vivre dans une barque comme un chien dans sa niche, n'avoir pour toute distraction que les conversations d'un Arabe qui parie un charabias inextricable, ne pas trouver seulement un journal français qui vous dise le cours de la Bourse et les discussions de la Chambre , cela n'est pas amusant et l'on s'ennuierait à moins. 11 faut cependant que mon séjour en Egypte me serve à quelque chose lorsque enfin je serai de retour, et je ne veux pas revenir Jean comme devant. Que rapporter? Des animaux féroces pour les donner au jardin des Plantes? C'est bien usé; et puis où en trouver ici? A peine pourrai-je me procurer dans cet absurde pays quelque hyène puante .qui sera très-difficile à ramener, très-coûteuse à .entretenir, et qui peut-être tentera de se nourrir de moi-
même. Des statues qu'on mettrait au Louvre avec une inscription : Donnée par monsieur Godefroy de Pranai? Cela n'est pas mal, et les journaux pourraient en parler. Mais toutes les statues que j'ai vues ici ont le nez cassé; elles n'ont rien de beau et ne sont même pas en marbre; leur granit, dont Us font tant de bruit, n'est déjà pas si extraordinaire ; et puis du granit, ça n'est pas rare, la Bretagne en est pleine ; à Paris, on en fait des trottoirs. J'avais bien pensé à un cheval arabe, mais je crois que le cheval arabe n'existe plus; je n'ai rencontré que des rosses haletantes que battrait, n'importe où, le dernier poney d'Angleterre. Je ne puis cependant pas arriver les mains vides, et j'ai fort envie de ramener Reïs-ibrahim avec moi. Je le conduirai à l'Opéra, aux courses, au bois de Boulogne, au club, dans deux ou trois maisons, et quand je l'aurai suffisamment trimballé pour le mettre à la mode, tout le monde saura que c'est moi qui l'ai fait venir, à mes frais, à Paris, afin de lui donner une notion des civilisations européennes. Son passage ne me coûtera pas grand'chose; je le logerai chez moi; ces brutes-là, ça n'est pas cher à nourrir, 11 apprendra à mon valet de chambre à bien préparer un narguileh; mes amis lui serviront volontiers de cornac, et ma sœur sera enchantée d'avoir un pareil mamamouchi dans son salon.
L'esprit calmé sans doute par cette belle résolution, Godefroy. s'endormit paisiblement, çt le lendemain, au milieu d'un petit discours soufflé et boursouflé comme une profession de foi électorale, il fil part de son projet à Reïs-lbrahim, qui répondit avec calme :
— S'il plaît à Dieu, j'irai avec toi dans ton pays;
Dieu est grand, car il réalise ainsi le plus violent de mes désirs.
Pendant les jours suivants il ne fut question que de C3 futur voyage, et Godefroy, tout en détaillant à Reïs- Ibrahim les richesses qu'il lui ferait contempler, avait grand soin d'exalter sa propre générosité et de dire :
— 11 n'y a pas beaucoup d'Européens qui en feraient autant.
Lorsque leur excursion d'Egypte fut terminée et qu'ils furent revenus au Kaire, Ibrahim alla trouver un vieux cheikh qu'il connaissait depuis longtemps et le pria de faire un khatmé* pour l'heureuse issue de son voyage. Le saint homme lui dit :
— Écoute, Reïs-lbrahim, et avant de quitter le bon pays d*Égypte, pèse bien mes paroles. Tu as tort de partir pour la patrie des Francs; ils sont infidèles, incirconcis, et adorent des images qui sont en abomination aux yeux de Dieu l'unique. L'eau de leurs fleuves ne vaut pas l'eau du Nil; ils boivent du vin et mangent la chair immonde des pourceaux. Là, dans leurs villes où règne Chitân le Lapidé, tu oublieras de réciter chaque jour les cinq prières ordonnées par notre seigneur Mohammed; tu tomberas dans des fornications coupables avec des femmes impures qui montrent leur visage à tous les hommes; tu n'entendras plus la voix des muezzins résonner dans la galerie des minarets; ton costume, la couleur de ta peau, tes habitudes seront comme un objet de risée pour ce peuple pâle qui combat nos frères du Moghreb. Crois-moi, reste dans la ville sacrée oii ont régné les khalifes descendants de Fatima; continue à
1 Récitation rtu Koran tout ctitîer.
naviguer paisiblement sur notre fleuve, sous notre ciel toujours bleu, et ne va pas vers le nord que des nuages obscurcissent sans cesse. Tu sais ce qu'un de nos poètes a dit :
Le cœor devient noir loin de la tente où Ton est né;
Ne quittez jamais la terre oii le soleil a saloé votre premier cri!
Si lu es tourmenté par le désir de voir des contrées étrangères, si tu veux monter sur le dromadaire des voyages, pense alors au saint pèlerinage que tu dois accomplir; traverse la mer où Dieu confondit les ennemis du prophète Mouça, va faire le tour de la Raaba, va interroger les ulémas de la Mekke, mais oublie ton projet d'aller dormir sous le toit des infidèles qui vivent ■dans la nuit de l'ignorance et du paganisme.
Reïs-lbrahim secoua la tête et répondit :
— O cheikh ! Dieu nous mène au but de noire vie par des chemins que nous ne connaissons pas; il a mis ce grand désir dans mon cœur, et j'y obéirai; j'irai dans le pays des Francs, je regarderai les choses extraordinaires <iu'ils savent exécuter, et je reviendrai ensuite ici, sur les bords du Nil, avant de faire le pèlerinage de la Mekke!
— Dieu est le plus grand 1 répliqua sentencieusement le cheikh, je vais faire lekhatmé afin que, dans ce voyage, rien ne puisse ébranler ta foi, troubler ton cœur ou menacer ta vie.
Le même jour Godefroy terminait une longue lettre adressée à sa sœur et il y ajoutait en post^scriptum:
« Je ne te rapporte ni gazelle pour ton jardin, ni cheval arabe pour tes écuries, ma chère Qotilde; mais je
REIS-IBRAHI&l 15
te ramène un animal plus curieux cent fois que les deux quadrupèdes susnommés : c'est le patron de la barque sur laquelle j'ai remonté et descendu le Nil. Les hommes légers riront peut-être en me voyant revenir flanqué d'un Arabe en longue robe et en turban, mais cela m'importe peu. J'ai cru obéir à un devoir en procurant à un pauvre habitant d'Egypte l'occasion de voir nos villes, d'étudier nos mœurs, de se mûrir à notre contact * €t d'admirer nos œuvres. Je ne suis plus un enfant; une vie sérieuse va s'ouvrir devant moi, je veux y marcher d'un pas ferme. Reïs-lbrahim vivra près de moi ; à mes côtés il s'initiera aux splendeurs de ma patrie, et lorsqu'il sera retourné au Raire, il pourra raconter tous les spectacles dont il aura été témoin. Peut-être même rapportera-t-il quelque invention utile, et de viendra- 1- il, par la suite, un agent de progrès dans son malheureux pays; mon nom restera béni dans sa mémoire, et je me sentirai heureux d'avoir ouvert à la lumière les yeux d'un de mes semblables. Mon voyage a singulièrement uiodiGé mes idées sur bien des points : l'homme doit se rendre utile aux hommes ; c'est pour cela que je conduis Ibrahim avec moi et que je te demande pour lui ton accueil le meilleur et tes sourires les plus doux. »
Clotilde se mit à rire en lisant cette lettre ; elle connaissait trop bien son frère pour être la dupe de ses phrases humanitaires.
— Le sage comprend à demi-mot, se dit-elle; Godei'roy m'écrit ces sornettes afin.que je les communiquée nos amis ; je ferai comme il désire.
En effet, le soir même, Clotilde lut, à une dizaine de personnes, le post-scripium de la lettre de Godefroy .
— Gela sent furieusement son saint Vincent de Paul» dît un jeune homme.
— Bonaparte avait aussi ramené quelques mameluks d'Egypte, ajouta un académicien.
— Ah! ma chère, s'écria une jeune femme blonde, j'en aurai' peur: ces Turcs! on dit qu'ils fument du matin au soir, qu'ils mangent de l'opium et qu'ils ont au moins deux ou trois cents femmes I
Pendant toute la soirée on causa de Reïs-Ibrahim, de' Turcs, d'Arabes et de la question d'Orient, ce qui fournit à l'académicien l'occasion de dire :
— Voltaire, dans sa tragédie de Mahomet^ ce faux prophète que quelques historiens ont nommé Bafomet, a tracé d'un pinceau vigoureux les traits les plus sail> lants du fatalisme imposteur de ce législateur qui fut un guerrier. Je serai content de m'enlretenir avec cet Arabe, afin de lui demander ce qu'il pense des sources du Nil sur lesquelles plane encore une obscurité fâcheuse pour la science.
L'académicien parla ainsi pendant une heure; puis on se sépara.
Au bout de huit jours tout Paris, c'est-à-dire le petit monde que Godefroy fréquentait d'habitude, sut qull revenait accompagné d'un Arabe; quelques personnes ajoutaient même que] cet Arabe lui avait sauvé la vie, mais d'autres prétendaient que c'était lui qui avait sauvé la yie à l'Arabe.
Pendant que ces commérages s'épanouissaient et portaient leurs fruits, Godefroy débarquait à Marseille avec Reïs-lbrahim.
A celle époque (c'était en 1842 ), les lignes de chemin
de fer, aujourd'hui partiellement organisées entre Marseille et Paris, n'existaient pas encore ; Godefroy prit la malle-poste. Reïs-Ibrahim s'émerveilla tout le long du voyage.
— Quel est donc le peuple qui habite ce pays! disaitil : tous les champs sont cultivés ; des routes larges où roulent des voitures sont balayées et propres comme l'intérieur d'une mosquée; les villages louchent aux villages; les villes sont nombreuses; tout le monde semble y travailler, et personne ne dort dans les rues ; les fleuves coulent parmi les prairies et reçoivent des rivières ; des ponts sautent d'une rive à l'autre, si hauts que Jes grands bateaux peuvent passer sous leurs arches ; la nuit, les rues des villes sont éclairées par de grosses lanternes qui remplacent le soleil ; il y a des horloges où l'heure sonne à chaque instant du jour, et Ton sait à Tavancele moment précis du passage des voitures, car il y a des chevaux qui attendent, attachés devant les portes, et tout prêts à remplacer ceux que leur course a fatigués.
A chaque ville où l'on s'arrêtait pour relayer ou manger, il demandait :
— Est-ce là Paris?
Il arriva enfin un matin, vers cinq heures ; le jour était levé, mais la ville dormait encore. La voiture, entraînée au trot précipité de ses quatre chevaux, traversa les rues désertes, les quais et les ponts. Reïs-Ibrabim regardait par la portière .
— Hélas I disait-il, c'est comme une ville bâtie par Djian-ben-Djian ; auprès d'elle le Kaire semblerait à peine un village.
Godefroy demeurait rue du Helder, il loua dans un hôtel voisin de sa maison un petit appartement oh il installa Reïs-lbrahim. Ce fut dans Tauberge une véritable révolution lorsqu'on y vit entrer cet Arabe vêtu d'une ample robe bleue et coiffé d'un turban blanc. Les domestiques l'entouraient de soins, prévenaient ses désirs, lui faisaient mille questions saugrenues et le choyaient à qui mieux mieux en vertu de ce vieil axiome, vrai surtout à»Paris : Tout nouveau tout beau.
Reïs-lbrahim, touché de tant d'attentions dont il ne saisissait pas le motif intéressé, se disait :
— Tous ces hommes sont bons ; on doit être heureux de vivre au milieu d'eux. «
Quelques amis de Godefroy, prévenus de son retour et invités par lui h déjeuner, accablèrent Ibrahim de prévenances, tout en conservant envers lui une nuance de supériorité justifiée en apparence par leur qualité de civilisés. Le pauvre reïs se confondait en remercîments. Le soir, on le fit promener sur le boulevard; il s'arrêtait <levant chaque boutique de bijoutier et criait au pro- (Jige; il suivait d'un long regard les femmes qui se retournaient en le considérant; il vit un homme qui allumait un bec de gaz, et resta immobile à la même place, cherchant à s'expliquer cette flamme singulière qui brûlait au bout d'une tringle en fer. 11 demanda à Godefroy, qui l'accompagnait, de lui faire comprendre cette sorcellerie. Godefroy parla longtemps et ne put rien expliquer. Lorsque Ibrahim se coucha, il était comme ivre de tout ce qu'il avait vu. 11 ne s'endormit que fort tard, au jour levant.
Le lendemain on le mena chez Clotiîde. Une vingtaine
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de personnes étaient réunies dans un salon d'dsse? mauvais goût, plein de porcelaines de Sèvres et de dorures; des fleurs s'épanouissaient dans des jardinières en bois des Indes; plusieurs lampes et des candélabres projetaient une ébouissante clarté que reflétaient des glaces nombreuses ; un cbaud parfum composé de mille senteurs différentes planait autour des femmes dont les épaules et les bras nus blanchissaient sous la lumière. Reïs-Ibrahim entra et s'arrêta sur le seuil comme suffoqué. Puis, escorté de Godefroy, il marcha gravement vers Clotilde et la salua à la mode orientale. Elle lui serra la main et le fit asseoir auprès d'elle.
Chacun se taisait et examinait Ibrahim. 11 était pâle et se remettait mal de l'émotion que lui avait <:.ausée son enti'ée dans ce salon plein de femmes et de lumières. Pour un Arabe des bords du Nil, c'était plus qu'il n'eût osé rêver dans le paradis de Mahomet. Godefroy se rengorgeait et se croyait obligé de répéter au reïs toutes les questions qu'on lui adressait. On le considérait comme un animal étrange, comme une chose curieuse, et avec cette sottise impertinente dés gens du monde, on parlait tout haut de lui devant lui-même. Mais il n'y faisait pas attention, car il regardait Clotilde qui semblait prendre un certain plaisir à se laisser regarder.
L'académicien, qui ne manquait jamais une soirée de Clotilde, parce qu'il aimait fort les petits gâteaux, et aussi parce qu'il espérait obtenir par elle une croix napolitaine dont il avait envie et une place dont il n'avait pas besoin, l'académicien qui n'avait jamais reculé devant aucune platitude pour s'augmenter un peu; qui, fUs de Voltaire, votait par intérêt pour les fils des^ croi"
ao LES SIX AVENTURES
ses; qui avait servi tous les gouvernements avec un égal dévouement toujours récompensé ; l'académicien , qui n'eût été jadis qu'un cuistre de collège et qui, mainte* nant, à force de vilenies habilement dirigées, était arrivé à se faire une sorte de position^ voulut ce soir-là donner de son savoir une opinion favorable. Il s'approcha de Reïs-lbrahim, et, comme il -avait la prétention d'avoir la science infuse, il lui parla en arabe, au grand ébahissement des naïfs assistants qui se disaient :
— C'est un homme universel!
Le reïs l'écouta avec une attention profondément soutenue, le regardant avec ses yeux intelligents et doux, comme s'il eût voulu deviner les paroles dont le sens lui échappait. Lorsque le savant eui fini, Ibrahim lui dit:
— Parle-moi en français, si tu veux que je te comprenne.
L'académicien, désappointé, se pencha vers Glotilde et lui expliqua, à très-haute voix, afin d'être entendu par tout le monde, que lui il ne savait que l'arabe littéraire tel qu'il est écrit dans le Koran , tandis que ce reis ne connaissait sans doute que le dialecte parlé en Egypte. Comme dans le monde l'indifférence rend les gens très-polis, chacun fit semblant de le croire.
Il répéta sa question en français, fit en peu de mots rhistorique des recherches accomplies déjà pour trouver les sources du Nil, se livra à une petite digression sur les crocodiles, ajouta quelques mots bien sentis sur Sésostris et demanda à Ibrahim ce qu'il pensait de l'origine du Nil.
— Je pense, répondit le reïs, que notre fleuve des-
cend du ciel où il a traversé le paradis, afin de désaltérer les anges qui servent Dieu, Tami du Prophète.
L'académicien se tourna vers les femmes avec un geste d'épaule qui semblait dire : Vous voyez bien quêtai raison, et que ce pauvre liomme ne comprend pas plus l'arabe que le français.
L'académicien délivra Ibrahim de son prétentieux bavardage, et le reïs demeura immobile sous la lumière des lampes qui Téclairaient en plein visage. Clotilde le regardait, et, malgré elle peut-être, le comparait aux jeunes gens qui remplissaient son salon. Portant alternativement ses yeux sur l'un et sur les autres, elle se disait mentalement :
— Voici une dizaine d'hommes qui passent pour élégants et agréables; ils ont des favoris frisés, des cheveux pommadés, des mains étroitement gantées; ils sentent toutes sortes d'odeurs achetées chez le perruquier du coin; ils ont un langajge précieusement ridicule et des manières de filles entretenues. On les trouve beaux et spirituels; on les attire et parfois on les aime, et cependant comme ils sont pauvrement mesquins, étiolés, surfaits, minaudiers, bavards et vides, en présence de cet Arabe bronzé, simple, vigoureux, primitif et superbe dans son large costume !
Clotilde termina par un soupir de découragement ce petit monologue. Si elle avait été une femme intelligente elle eût pu ajouter :
— Ces poupées qui sont ce qu'on appelle des hommes à bonnes fortunes, n'ont rien en eux qui mérite les regards d'une femme. Enfermés dans le cercle toujours plus resserré d'un monde idiotement égoïste, pleins de
suffisances injustifiées, de morgue, de sottise, çl'âpreto au gain, d'ignorances incompréhensibles, d'opinions toutes faites, de lâches complaisances, d'élégances frelatées, de petites jalousies, de fanfaronnades pitoyables, que valent-ils auprès de ce reïs demi-barbare, sous la naïveté duquel on trouverait peut-être plus de force, plus de dignité, plus de vertus de tout genre qu'il n'y en a dans la poitrine de tous ces pauvres gens du monde si fiers de leur nom , de leur ai^en et de leurs cfaevaux»
Mais Glotilde était une femme trop ordinaire pour pousser ses observations comparatives au delà de l'épiderme. Reïs-lbrahim lui semblait plus beau que la plupart des petits messieurs qui grasseyaient dans son oreille des phrases amoureuses, et elle ne cherchait pas plus loin. Le côté moral des gens lui était indifférent ou lui échappait. Sous la Restauration elle eût aimé un garde du corps : une belle brute bien habillée. Reïs. Ibrahim représentait pour elle un type de beauté mâle et de force sauvage qui attirait au moins ses regards.
Dans un mouvement qu'il fit pour rassurer son turban, la large manche de sa robe se replia en arrière et découvrit son bras tatoué d'un verset du Koran, qui déroulait sur la peau brune ses lignes bleues et bizarres. Glotilde demanda vite l'explication de celte inscription ; puisxollant son bras nu contre celui du reïs, elle lui dit en souriant :
— Vois comme mon bras est bien plus blanc que le tien.
En sentant cette chair tiède, douce et charmante s'appuyer contre la sienne, Ibrahim éprouva comme une
vague défaillance. Il pâlit et arrêta sur Glotilde des yeux si noirs, si profonds, si humides, si intimement émus, qu'elle retira son bras et baissa les paupières en rougissant.
Cette nuit-là non plus, Reïs- Ibrahim ne dormit pas bien.
Gimque soir il allait chez Glotilde, et chaque soir il la trouvait plus belle.
Quelquefois il s'asseyait dans un coin du salon, et pendant qu'elle allait, offrant une tasse de thé à l'un, disant quelques mots à un autre, échangeant un sourire avec un jeune homme, ou s'extasiant sur la toilette d'une femme, il la contemplait attentivement.
U s'enivrait en voyant ses épaules puissantes, sa nu*que charnue qu'entourait une épaisse torsade de cheveux bruns; il aimait le sourire de ses lèvres rouges et le regard hardiment voilé de ses yeux d'un bleu si foncé qu'ils paraissaient noirs; lorsqu'elle passait près de lui avec ses bras nus, sa taille ronde et ses mouvements de chatte amoureuse qui faisaient craquer sa robe de sa,tin, il se sentait pris de désirs infinis et se prenait à la convoiter avec désespoir.
Glotilde avait une loge deux fois par semaine à rOpéra; elle emmenait toujours Reïs-lbrahim avec elle; alors toutes les lorgnettes se dirigeaient vers elle , et chacun demandait à son voisin :
— Quelle est donc cette jolie femme qui est accompagnée d'un Turc?
Glotilde s'apercevait de ce manège, elle y gagnait beaucoup d'admirateurs et s'en réjouissait.
L'Opéra avait fait sur Ibrahim une impression pro-
f(mde; les flols de lumière, les danseuses, la musique, les femmes, tout ce spectacle et tout ce bruit avaient ébranlé sa raison. Il ouvrait de grands yeux et répétait:
— C'est ici le temple des péris! •
Ciotilde s'amusait de son étonnement et le traitait avec une familiarité presque provocante, que le pauvre reis n'osait pas interpréter. Assis derrière elle, respirant ce parfum chaud et pénétrant qui émane des jeunes femmes, bercé par les chants de l'orchestre, ébloui par les clartés du lustre, ahuri par cette foule silencieuse et parée, il fermait à demi les yeux et se croyait emporté vers les sphères merveilleuses habitées par les génies. Quelquefois, à travers tous ees prodiges qui remuaient, confoDdaient et écrasaient son &me, il lui revenait une vague ressouvenance du Nil, de son village, de son ba* teau, de ses nuits passées à dormir sur les berges du fleuve, des paroles que le cheikh lui avait dites avant son départ du Kaire, et il s'étonnait d'être ce même homme qui, autrefois, avait mangé le pain noir des fellahs et manié les lourds avirons de sa barque. Il se sentait allangui, énervé, fatigué sans motif; il restait parfois de longues heures muet et comme emprisonné dans une rêverie dont rien ne pouvait l'arracher ; des oppressions inconnues étouffaient sa poitrine; il eût voulu pouvoir appuyer sa tête sur les épaules de Ciotilde et y pleurer à son aise.
Perdu au milieu de cette civilisation nouvelle qui l'effrayait par son luxe et ses raffinements, hésitant à chaque pas parmi ce monde qu'il ne connaissait pas, sentant instinctivement qu'il était comme exploité par une curiosité dont le bénéfice ne devait pas lui revenir, Ibrahim
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avait peur et n'osait parier de son amour. Ootilde lui apparaissait pareille à une dresse; il lui semblait qu'une trop grande distance le séparait d'elle pour qu'elle ne fût pas à jamais perdue pour lui ; il Teùt crue volontiers d'une race supérieure à la sienne.
— C'est une khanoun (grande dame), se disait-il quelquefois, et moi je ne suis qu'un malheureux fellah d'É-
gypte.
Une luttait pas contre son amour; il s'y abandonnait au contraire avec une sorte de joie douloureuse; il jouissait de son propre désespoir; il ne savait rien des usages de cette société où il comprenait que le premier imbécile venu saurait mieux se diriger que lui ; son ignorance le faisait plus timide qu'un enfant, et il souffrait sans se plaindre comme un collégien qui aime, pleure et se tait.
Cependant Godefroy et ses amis lui laissaient peu de repos le jour. On le conduisait en chemin de fer, dans les musées, sur les promenades, chez des filles de théâtre curieuses de le connaître, dans les enlises, dans les palais, dans les usines, aux Invalides, dont on lui faisait admirer la grande marmite; dans les Panoramas qui représentent des batailles. Reïs-lbrahim regardait tout *cela d'un air distrait, disait avec douceur :
— Les Français sont un grand peuple !
Et pensait à Clotilde, qui peut-être bien pensait à lui.
'En effet elle avait vite remarqué la passion que sa (beauté mûre et solide avait allumée dans le cœur d'I- Idrahim, et avec celte implacable cruauté de la coquettearia de certaines femmes, elle avait mis tout en œuvre •pour l'augmenter. Elle n'aimait pas le reïs, mais il lui plaisait et elle se sentait attirée vers lui. Profondément
dépravée par réducation que le inonde donne aux femmes, corrompue par un mariage sans amour, accoutumée à des liaisons pleines de complaisances, sachant que Il société accepte» par un accord tacite, tout ce qui ne heurte pas trop violemment la mesquinerie de ses habitudes, Glotilde n'hésita pas au dedans d'elle-même à so promettre d'approfondir cette passion qu'elle voyait grandir à toute heure. Elle s'étonnait de la réserve d'Ibrahim et se disait cyniquement :
— Si tous les Turcs sont comme celui-là, il faut avouer qu'ils ont un peu bien volé leur réputation.
Quant à Godefroy, il ne se doutait et ne s^occupait de rien. 11 savait que de tous côtés on disait en parlant d'Ibrahim :
— Vous savez , c'est cet original que monsieur do Pranat a ramené d'Orient, cet Arabe qui va à l'Opéra..'.
Ses amis appelaient en riant le reïs : a le mameluk de Godefroy, » et cela suffisait à ce pauvre ceneau qu'un grain de vanité satisfaite grisait vite jusqu'au délire. Aussi , il était très-fier de son Arabe ; il le trimballait partout, pour me servir de ses expressions, et quoiqu'il fût souvent fort empêché de répondre à ses naïves questions, il avait la prétention de l'initier aux idéeê modernes ; il ne le quittait pas, et prenait son rôle assez au sérieux pour s'en amuser encore.
Un soir cependant qu'il avait été invité à une petite débauche à huis clos, il ne put accompagner Ibrahim chez Glotilde. Le reïs sortit seul; il marcha lentement le long des trottoirs en se rendant rue de la Pépinière, oii la comtesse de Portant habitait un petit hôtel entre cour et jardin. C'était pendant le mois de mars; une vapeur
énervante et diaude remplissait Vatmosphère ; Tair était tiède comme celui d'une étuve; Thumidité perlait aux murs des maisons, qui semblaient en sueur. C'était un de ces jours où chacun ressent les premiers allanguissements du printemps prochain, un de ces jours où tout fatigue, le travail comme le repos; jours pleins d'assoupissants effluves et de vagues désirs qu'il serait souvent impossible de formuler; jours de tristesse pour les uns, de rêverie pour les autres, de lassitude pour tous.
Reïs-lbrahim subissait cette amollissante influence ; il allait, le front baissé, pensant toujours à Clotilde qui remplissait son cœur, ralentissant involontairement le pas à mesure qu'il approchait du terme de sa course, et sentant circuler dans ses veines une faiblesse pesante et profonde. Il leva la tête,' huma de ses laides narines une bouffée d'air comme s'il eût aspiré quelque senteur lointaine :
— Ah ! dit-il, il y a du khamsin * du côté de Karnac!
Il n'était pas seul ce soir-là à supporter de telles langueurs ; Clotilde, dans son salon, les éprouvaitcomme lui. Elle répondait à peine aux quelques intimes qui s'empressaient autour d'elle. A demi couchée sur un canapé, ayant rejeté le châle de dentelle qui couvrait ses épaules et ses bras, alourdie par l'atmosphère chargée du parfum des fleurs nouvelles qui l'environnait, voilant sesgrands yeux de ses paupièrespresque fermées, laissant tomber çà et là un mot d'une voix lente et comme affaiblie, elle se sentait dévorée par une insurmontable
I Khamsin (cinquante) est le nom que les Arabes d'Egypte donnent an venl do sud-onest {temoun).
inquiétude Qt regardait iavolonlairement du côté de la porte.
Lorsqu'elle s'ouvrit pour donner passage à Reïs-lbrahim, Qotilde fit un imperceptible mouvement en arrière, comme si une rapide défaillance se fût emparée d'elle. L'Arabe était pâle de celte pâleur verdâtre el mate qui est particulière aux peaux brunes ; ses yeux, agrandis par la fatigue, brillaient d'une singulière lueur; ses lèvres, sèches et entr'ou vertes, laissaient voir ses dents éclatantes. 11 s'avançait gravement dans ses larges vêtements et semblait porter en lui une émotion puissante qui remua Glotilde tout entière. Elle fit asseoir le reïs auprès d'elle, pendant qu'il lirait un chapelet de sa ceinture elle roulait machinalement entre ses doigts.
— Qu'as-tu? lui dit-elle en se penchant vers lui jusqu'à lui faire sentir la tiédeur de son haleine, tu parais triste et souffrant?
— Mon cœur est malade, répondit Ibrahim d'une voix profonde.
— Est-ce que tu regrettes déjà ton pays? lui demandât-elle vivement.
— NonI non! répliqua le reïs en fixant sur elle son regard doux comme un baiser; non, je ne regrette pas l'Egypte; je regrette de ne pas être un de ces jeunes hommes au visage blanc qui savent te dire des paroles qui te plaisent; car alors tu aurais peut-être pitié de ton esclave.
Glotilde serra la main du reïs, détourna les yeux avec effort et se tut en poussant un soupir.
La conversation se généralisa , et chacun y prit une part plus ou moins active, à l'exception d'Ibrahim, qui
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restait muet et comme consterné. L'académicien fit merveilles; il parla de tout et sur tout, développa des idées saugrenues à Taide de ce langage conventionnel et de ces phrases toutes faites que le monde semble avoir réservés pour son usage.
Je ne sais comment, sautant de sujet en sujet, la causerie en arriva sur la politique à l'ordre du jour : on s'occupa de ce fameux droit de visite^ aujourd'hui oublié, et qui alors excitait fort l'intelligence des hommes d'État. L'académicien profita de la circonstance pour donner un aperçu du sort des esclaves dans l'antiquité, cita quelques textes latins et fil bâiller d'ennui tous ceux qui l'entendirent;
— Dans ton pays, combien coûte une esclave? demanda Clôtilde à Ibrahim.
— Gela dépend de sa couleur, de sa jeunesse et de sa force, répondit le reïs; une négresse du Darfour coûte cinq cents francs ; une Abyssinienne, mille francs,
— Et une Circassienne?
— Oh! très-cher I très-cher! il y en a qui se sont vendues jusqu'à vingt mille francs. Il n'y a que les sultans et les pachas qui peuvent acheter des femmes si belles et si blanches.
— Mais enfin, répliqua Glotilde, dans ton pays on doit savoir juger, à première vue, le prix d'une femme, comme ici on apprécie la valeur d'un djeval. Eli bien, moi! par exemple, ajouta-t-elle en souriant, si j'étais une esclave h vend ire, combien me payerait-on au bazar?
Aeïs-Ibrahim baissa les yeux, puis les relevant pleins d'ardeur vers Ootilde, il lui répondit en ad<mcf9sant toutes les cordes de sa voix :
ao LES SIX AVENTURES
*- Lorsque Zolaykha, femme de Foulfyr, «cheta Joseph, fils de Jacob, on mit le jeune prophète dans un des plateaux d*une balance, et dans Tautre on mit cinq fois son poids en or et cinq fois son poids en argent, et encore on ajouta dix mille dinars. Si tu étais à vendre, nul ne pourrait te payer à ta simple valeur, car il faudrait donner dix fois ton poids en or, dix fois ton poids en argent, et vingt mille dinars encore.
— Ëh bien ! messieurs, cria Clotilde en riant, quel esl celui de vous qui saurait faire un compliment si richement oriental.
Nul ne répondit; Clotilde reprit au bout de quelques secondes de silence et comme se parlant tout bas :
— Il faut que j'apprenne Varabel
— La langue arabe, se dépêcha de dire Tacadémicien, comme toutes les langues d'origine sémitique, offre dans sa construction...
Clotilde ne Técouta pas et elle reprit :
— Ibrahim, l'arabe est-il bien difficile à apprendre?
— Notre langage est doux et sonore, répondit lereïs; mais il doit se graver avec peine dans la mémoire des Francs, car je n'ai jamais entendu aucun de tes compatriotes le parler purement.
Gotilde commença alors à interroger Ibraliim :
— Comment dis-tu en arabe : Une table, un bateau, une femme, une rose, un cheval? *- Comment dis-tu : J'ai soif! je souffre I j'aime?
Ibrahim répondait, et Clotilde répétait chaque mot après lui.
— Comment dis- tu : Tais-toi? lui demanda-t-elle avec un regard étrange.
— Oâkouii! répondit le reïs.
Dix heures venaient de sonner; les domestiques avaient apporté le thé; Ibrahim était toujours assis près de Clotilde, qui ne parlait plus et semblait en proie à une indéfinissable émotion. Parfois elle regardait le reïs, et aussitôt elle détournait les yeux comme si elle eût craint d'y laisser lire une impression qu'elle cherchait à cacher.
Ibrahim se leva, dit adieu à Qotilde et sortit.
A, peine avait-il disparu, que Clotilde fit un bond en jetant un petit cri, comme si, tout à coup, le souvenir d'une chose oubliée eût passé dans sa mémoire. Elle courut rapidement à la porte, l'ouvrit et la referma sur elle.
Elle se trouva dans une sorte de grand boudoir qui précédait son salon et qu'on ouvrait seulement les jours où les visiteurs étaient plus nombreux. Reïs-lbrahim y était encore. Clotilde marcha résolument vers lui, le saisit par le bras sans mot dire, ouvrit une porte qui donnait dans une sorte de cabinet hoir et y poussa le reïs stupéfait. Clotilde mit un doigt sur ses lèvres, et parlant à voix très-basse, elle dit :
— 0«toM«/ (tais-toi!)
Puis elle ferma la porte avec précaution et s'éloigna.
Ibrahim chercha des mains une muraille contre laquelle iljût s'appuyer; et, comprenant vaguement qu'il aUait enQn toucher à la réalité de son rêve, il resta immobile, écoutant les battements de son cœur, et voyant dans l'obscurité de grands cercles d'or qui couraient devant ses yeux.
Lorsque Clotilde rentra dans le salon, elle alla vers la table et but rapidement une tasse de thé.
— Je ne sais ce que j^ai, dit-elle d'une voix légèrenaent voilée, je suis toute souffrante ce soir.
Elle ouvrit la fenêtre, s*accouda au balcon, et respira largement à plusieurs reprises. Ses mains étaient moites; la chaleur de ses yeux brûlait ses paupières ; ses lèvres desséchées tremblaient malgré elle.
— J'élouffe, dit-elle, en venant se recoucher sur son canapé.
— Le temps est orageux , dit quelqu'un.
-^ Vous êtes si nerveuse ! ajouta Tacadémicien, qui savait qu'une femme est toujours flattée lorsqu'on lui parle de ses nerfs.
Clotilde ne répondit pas et ferma les yeux comme si elle eût voulu dormir. Chacun se relira peu à peu, et bientôt un jeune homme resta seul auprès de Clotilde.
— Je vous en prie, mon cher Anatole, lui dit-elle, faites comme tout le monde et allez-vous-en ; je suis à bout de forces ; cette chaleur humide m'a fait réellement mal.
Monsieur Anatole se penclia vers Clotilde et déposa un long baiser sur son bras nu.
— En effet, lui dit-il, vous paraissez fort agitée ; couchez-vous vite, et surtout soignez-vous bien ; soignetoi bien, ajouta-t-il avec insistance.
Au moment où il saisissait le bouton de la porte, il se retourna et dit :
— A propos, sortez-vous demain ?
— Je ne sais pas trop ; je n'ai aucun projet, répondit Clotilde.
— EJi bien , je tâcherai de venir vous voir vers les trois heures. Bonne nuit.
£t il sortit en chanteronnant.
Clotilde écouta le bruit des pas qui s'éloignaient ; lorsqu'elle fut bien certaine que nul que celui qu'elle voulait n'était demeuré dans sa maison, elle se leva, se promena pendant quelques instants dans l'appartement et alla s'appuyer contre un des battants de la fenêtre ouverte. Elle regarda vers le ciel : de larges nuages, emportés par de tièdes rafales, passaient devant la lune ; tout était Irès-calme ; on entendait au loin le murmure confus de Paris. Un frisson rapide agita les épaules de Clotilde ; elle mil ses deux mains sur sa poitrine.
— Le cœur me manque. Suis-je assez enfant! dit-elle en souriant, est-ce que je vais avoir peur ?
Vers quatre heures du matin, un peu avant le lever du jour, une petite porte du jardin de Clotilde, qui donnait sur la rue de Courcelles, s'ouvrit discrètement pour laisser sortir Reïs-lbrahim.
Il traversa les rues désertes qu'ébranlaient parfois les lourdes voitures des maraîchers ; il allait d'un pas alerte, murmurant une chanson que les bateliers chantent en ramant sur le Nil. Il atteignit sou auberge, se jeta tout vêtu sur son lit et s'endormit d'un sommeil pesant et profond. Lorsqu'il se réveilla, et que le souvenir de son aventure nocturne lui revint à la mémoire, il crut presque à un songe. En effet, comment lui, ce pauvre reïs, respectueux jusqu'à la timidité, pouvait-il comprendre
Pacte hardi de Glotilde? C'était plus qu*il n'en fallait pour confondre toutes ses idées.
— Elle a eu pitié de mes souffrances, se disait-il, et elle est généreusement venue vers moi.
Alors il bénissait en son cœur cette femme héroïque qui n'avait reculé devant aucun obstacle pour pouvoir calmer des douleurs qu'elle avait inspirées.
— Non! non! se disait-il encore, ce n'est pas par générosité, c'est par amour. Elle m'aime ! Si elle ne m'aimait pas, eût-elle osé tout risquer, tout braver pour me faire arriver jusqu'à elle?
— Elle m'aime ! elle m'aime ! se répétait-il en marchant à grands pas dans sa chambre. A cette pensée un orgueil immense remplissait son cœur près d'éclater. Il prenait en pitié tous ces jeunes hommes que Glotilde supportait autour d'elle ; il s'exaltait en songeant que c'était pour lui, misérable fellah d'Egypte, qu'avait mûri cette beauté robuste, et il poussa un rire éclatant en s'écriant :
— Et le cheikh qui ne m'avait promis que des tristesses pendant mon voyage !
, Il se sentai^ heureux jusque dans les dernières fibres de son être ; il faisait des rêves comme en font tous les am(»ureux.
— Qu'importent l'Egypte, et le Nil, et le soleil? se disait-il ; ma vraie patrie, c'est là où habite Glotilde ; ma seule religion, c'est sa tendresse. Je resterai en France, à Paris, près d'elle. Que pourrais je faire maintenant loin de ses yeux ? Ma vie est dans son cœur, mon bonheur est sur ses lèvres, je ne veux plus quitter celle qui a tant fait pour moi.
Jamais dans ses jours de plus fiévreuse espérance il n'eût osé croire à la possibilité d'une félicité pareille. Maintenant il pouvait se dire conune Ruy-Blas :
Donc, je marche vivant dans mon rêve étoile.
. Hélas! ces spasmes d'ivresse, il était seul à les ressentir. Clotilde, pendant que son amant improvisé s'en allait au delà des nuages, était durement retombée à terre du haut d'un désir satisfait.
Elle s'était levée tard. Sa toilette fut longue et minutieuse. Elle grondait sa femme de chambre, la trouvait maladroite, lente et distraite.
— Mais vous me tirez les cheveux I lui disait-elle. — Vous me faites mal en agrafant ma robe. — Qu'est-ce que vous faites donc? vous ne savez même plus mettre une épingle? — Dieu, qu'ouest malheureux d'être si mal servi !
En sortant, après avoir reçu tous ces reproches avec l'insouciance d'une domestique de bonne maison, mademoiselle Virginie rencontra le cocher dans l'antichambre.
— Si madame sort aujourd'hui, lui dit-elle, vous ferez bien de ne pas broncher, elle est d'une humeur massa* crante.
— Tiens! qu'est-ce qu'elle a? demanda le cocher.
— Ah! je n'en sais rien, répondit la femme de chambre; elle aura peut-êlre eu des mots avec son monsieur Anatole.
Clotilde était d'une humeur massacrante^ cela est vrai, mais nK)nsieur Anatole n'y était pour rien.
Semblable à un homme qui se réveille le lendemain
3a LES 61X AVENTURES
(l'une débauche iDacooutumée avec la tète lourde et le cœur troublét et qui rougit de s*étre laissé surprendre par une iyresse lionteuse, Clotilde se sentait humiliée et comme diminuée vis-à-vis d'elle-même.
L'amour, qui peut tout excuser, n'avait eu en effet aucune part dans l'acte violent et extraordinaire par lequel Clotilde avait attiré Ibrahim à elle. Un désir ardent, ou , pour être vrai, je ne sais quelle curiosité dépravée avait seule poussé Clotilde vers cette action étrange qui ne devait laisser après elle qu'un souvenir presque semblable à un remords. Non pas, grand Dieu! que Clotilde se reprochât sa conduite au point de vue de la morale absolue; non pas qu'elle s'indignât d'avoir trompé monsieur Anatole; non, l'éducation que le monde lui avait faite ne lui permettait pas d'avoir ces idées étroites et bourgeoises. A l'endroit de l'amour, Clotilde était an esprit fort et une femme pratique ; elle Tavait assez souvent ressenti pour ne pas le nier, mais «lie avait su l'approprier aux besoins de la vie, aux exigences de la société et à la convenance de ses relations. Ce n'étaient donc pas les récriminations d'une vertu repentante qui rendaient Clotilde triste et maussade ; ce n'était pas non plus le chagrin d'avoir, dans un instant de délire, trompé la confiance d'une agréable affection; non, c'était un sentiment très - égoïstemenl personnel. Elle ne s'en voulait pas d'avoir fait une folie, elle s'en voulait d'avoir fait une sottise dont les conséquences l'effrayaient.
Elle ressemblait à ces voleurs qui dérobent Tobjet qui les tente depuis longtemps et qui, lorsqu'ils le tiennent enfin en leur possession, n'osent pas s'en servir, et le
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cachent à tous les yeux dans la crainte de voir leur crime découvert.
Clotilde était fort embarrassée de sa conquête» et c'est là ce qui la troublait si fort.
— Hélas l se disait-elle en levant les épaules avec colère, qu'est-ce que je vais faire de ce moricaud?
£t elle se repentait d'avoir sottement cédé à ce qu'elle appelait avec naïveté son premier mouvement.
Elle mit tout en oeuvre pour se distraire ; mais rien ne put y réussir.
Le feuilleton de son journal Tennuya ; une promenade dans son jardin la fatigua ; tous ses chiffons lui parurent fanés, et elle trouva son déjeuner mauvais.
Elle fut assez aimable cependant avec monsieur Anatole, qui vint la voir vers le milieu du jour, et qui lui expliqua en grands détails une opération de bourse qu'il avait faite le matin à la coulisse.
Lorsqu'il fut parti, un sentiment de commisération quelque peu ironique sembla passer dans l'esprit de Clotilde, car elle dit avec un sourire assez difficile à décrire:
— Ce pauvre Anatole !
Était-ce donc son amant qu'elle plaignait? Je n'en crois rien. C'était elle-même qu'elle plaignait en lui.
— Mais que faire? se répétait-elle à chaque minute en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres avec ce mouvement involontaire que l'on a lorsqu'on cherche à chasser un souvenir importun.
Mais elle avait beau faire, lè souvenir tenait bon- Il était bavard en outre comme un parvenu, et lui racontait avec une implacable lucidité tous les incidents de
cette nuit étrange. Il lui montrait Ibrahim tremblant comme un écolier et défaillant d'espérance dans ce cabinet où elle Firvait enfermé; il lui répétait des cris de bonheur étouffés par la prudence; il lui représentait le reïs faisant ses pas légers pour marcher au point du jour le long des allées du jardin et se retournant vers elle avec des regards de reconnaissance et d'amour, et il lui rappelait le soupir de délivrance qu'elle avait poussé en fermant la porte sur celui qui partait plein d'un espoir ineffable.
Harcelée sans relâche par ses souvenirs, Clotilde, haletante et inquiète, se sentait prise de rage contre Ibrahim et contre elle-même. A sa folie, à son délire de la veille avait succédé une horreur mêlée de dégoût.
— Moi! moi ! se disait-eUe en tremblant de colère, et cet Arabe qu'on montrerait à la foire!
Elle était femme de résolution, elle l'a déjà prouvé, et ne reculait pas devant un parti extrême. Sa décision fut immédiatement prise d'éloigner le reïs d'elle à jamais, mais avec prudence cependant, avec toutes sortes de précautions, afin de ne donner aucun éveil aux familiers de ses soirées.
Ainsi que cela arrive presque toujours en pareil cas, elle vit un ennemi dans cet homme aux bras duquel elle s'était si brusquement jetée. Elle prévit rapidement ses plaintes, ses récriminations, ses désespoirs, ses emportements, et comme répondant par avance à des objections qu'elle pressentait:
'— Et après tout, s'écria-t-elle, de quoi donc se plaintil? N'est-ce pas moi plutôt qui serais endroit de lui adresser des reproches?
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Puis entrant déplus en plus dans cette idée qulbrahini serait injuste de se lamenter, et coupable envers elle de recberdier encore ce qu'on lui avait offert de si grand cœur, elle ajoutait, avec une expression de tristesse qui touchait de près au grotesque :
— On est toujours puni de sa bonté!
Le soir, Glotilde paraissait pteine de mélancolie ; elle dissimulait son irritation intérieure sous les apparences d'une lassitude vague de Texistence; elle laissait échapper, en levant les yeux au ciel , des phrases philosophiques dans le goût de celle-ci :
— Ah ! la vie n*est pas toujours couleur de rose I Pendant ce temps, et après une journée de joie infinie , Ibrahim arrivait chez Glotilde, le cœur battant et l'âme pleine de lumière. Elle le reçut bien , comme elle faisait d'habitude, mais aussi comme si jamais rien ne s'était passé entre eux. Elle trouva facilement moyen d'être toujours environnée de quelques amis et de l)rendre un si grand intérêt aux convei-sations qu'on tenait avec elle , qu'elle n'eut même pas le temps d'a- <lresser une seule fois la parole à Ibrahim.
L'académicien avait accaparé ce dernier, et lui disait, avec ce gros sourire satisfait des médiocrités parvenues :
— Tu n'as certainement lu ni Hérodote, le père de l'histoire, ni Pline le Naturaliste, ce martyr de la science, ot tu ne sais pas sans doute ce que c'est que le trochUus, que les cl^ssificateurs modernes ont rangé dans la fanaîlle des percheurs ténuirostres ; mais , en voyageant sur les ondes inconstantes du Nil, lu as pu remarquer que souvent un petit oiseau entrait dans la gueule béante des crocodiles afin d'enlever les mouches qui...
Reïi^lbrahim le laissa continuer sans Tinterrompre, car il ne l'écoutait pas. Quand le bruit emphatique des paroles de Facadémicien eut cessé de bourdonner à ses oreilles, il répondit simplement :
— Je ne sais pas!
Le savant ne se tint pas pour battu, et encouragé par Clotilde qui venait de lui crier :
— C'est fort intéressant, votre petite histoire î 11 reprit :
— Les anciens semblent avoir attribué par excellence aux crocodiles, que Joinville nomme coquatrix, le nombre soixante. D'après eux, ces sauriens ; — les sauriens, ajoutait-il en façon de parenthèse, comprennent le second ordre de reptiles, qui a pour tyj»& le genre lézard; — d'après eux , ces sauriens auraient soixante vertèbres, vivraient soixante années , auraient la mâchoire armée de soixante dents; la femelle pondrait soixante œufs, et dans la saison des amours, le mâle...
— Eh ! je ne sais pas ! interrompit Ibrahim avec impatience.
— Godefroy, dit Clotilde à son frère, de façon à être . entendue par tout le monde, recommande donc à ton
reïs d'être plus poli ; il n'est pas ici avec ses matelots!
Ibrahim comprit toute la dureté de cette observation brutale et sentit son brun visage qui s'empourprait de honte.
H fit quelques efforts pour se rapprocher do Clotilde, mais en vain; elle était toujours entourée et comme défendue par quatre ou cinq jeunes gens avec lesquels elle se montrait fort en coquetterie. Ibrahim cherelia à rester après 4es autres visiteurs , afin de pouvoir au
REIS-IBRAUIM 41
moins échanger un mot avec elle ; mais elle ne fut pas dupe de ce petit stratagème, et elle lui dit, avec un air irès-naturéliement étonné :
— Eh bien ! tu ne t'en vas pas avec Godefroy ? Ibraliim partit et fut triste jusqu'à la mort.
11 savait bien, en venant chez elle, qu'il la trouverait, comme toujours, au milieu d'un groupe d'amis intimes; il savait bien qu'il lui serait impossible sans doute de s'isoler quelques instants avec elle, mais il espérait qu'un mot , un coup d'oéil , un pressement de main viendrait lui rappeler son bonheur de la veille et confirmer les espérances qui chantaient dans son cœur ; mais il n'avait rien pu surprendre sur le visage composé de Glotilde ; les«eules paroles qu'elle lui avait indirectement adressées avaient été injustement dures, et ses regards avaient été sans souvenirs et sans promesses,
— Que lui ai-je donc fait ? se disait-il en suivant Godefroy qui marchait devant lui,
D eut beau examiner sa conscience, il la trouva nette de tout reproche à l'endroit de Glotilde, et comme les hommes en général , et les amoureux en particulier, ne vivent que d'illusions, il en arriva, de raisonnement en raisonnement, à se persuader qu'elle n'avait agi ainsi' avec lui que pour dérober à son frère et à ses familiers la connaissance de son nouvel amour.
Rassuré par cette belle découverte, Reïs-lbrahim fut plus calme et se dit :
— Demain elle me parlera!
Si Ibrahim eût été clairvoyant, s'il eût pu descendre dans les derniers replis du cœur de Glotilde, il se serait dit avec vérité :
— Tout est perdu, car jamais elle ne me pardonnera
l'action qu'elle a commise, action dont je n'ai été que le prétexte, et dont le mobile était en elle. Attirée vers moi par cet attrait de l'inconnu si puissant chez les natures sensuelles et secondaires, elle a goûté de cette tendresse torride qui semble emprunter quelque chose de son ardeur au soleil de mon pays^ mais un amour si violent l'effraye et lui semble dangereux. Pour elle je ne peux 'être qu'un accident; elle doit à ses amis, à ses relations, de ne point s'isoler dans une passion extravaganle. Que dirait le monde, s'il apprenait cette escapade! Avec son indifférente indulgence il excuserait peut-être ce coup de tête en en riant sous cape; mais une liaison suivie choquerait ses plats instincts , exciterait ses colères factices et soulèverait un ouragan d'hypocrites tempêtes. Cette femme, qui rougit déjà de cette hardiesse que j'ai trouvée si grandement généreuse , va s'éloigner de moi à jamais; ce que j'ai de mieux à faire, c'est de repartir potir l'Egypte et d'aller reprendre los avirons de mon bateau.
Mais ces sages pensées étaient loin dlbrahim, qui, en tant que musulman, connaissait peu les femmes et ignorait absolument la Parisienne , qui est la plus insaisissable, la plus multiple, la plus complète de toutes. Aussi, cherchait-il en lui les motifs les plus futiles, les raisons les plus spécieuses pour étayer son espoir.
Le lendemain, dans la journée, il alla chez Clotilde; les domestiques lui dirent qu'elle était sortie. Il y retourna le soir; elle le traita avec cette froideur et cette indifférence qui l'avaient déjà si fort affligé.
11 en fut ainsi pendant plusieurs jours.
RElS-IfiRAHlM 46
Ibrahim se désolait. Son amour, agrandi par la possession, augmenté parles obstacles, Taccablait etTélouffait. 11 tournait dans sa peine comme un loup dans sa cage, sans pouvoir en sortir.
Un soir il réussit à s'approcher de Clotilde ; il s'assit auprès d'elle comme autrefois et se crut revenu à ce bon temps où tout semblait encourager sa tendresse.
— Que t'ai-je fait, lui dit-il, et en quoi ai-je pu te déplaire?
— Tu ne m'as rien fait et tu ne m'as déplu en rien, lui répondit--elle avec un froid sourire; et, sans lui donner le temps de répliquer, elle se mit à lui parler de l'Egypte, et lui dit eu terminant :
— Tu ferais bien d'y retourner; il n'est pas bon de rester trop longtemps loin de son pays!
Puis elle se leva et alla se placer près de quelques femmes assises autour de la table. Ce soir-là Godefroy lui dit :
— Pourquoi donc n'emmènes-tu plus Ibraliim à l'Opéra?
— Je croîs que cela l'ennuie, répondit-elle.
Le reïs passa la nuit à faire des projets, à penser à ce ce qu'il dirait h Clotilde lorsque enfin il pourrait la voir seule. 11 ne comprenait rien, sinon qu'elle semblait ne plus se souvenir.
— Je veux savoir à quoi m'en tenir, se dit-il, j'irai lui parler aujourd'hui.
Dans la matinée, vers onze heures, il se rendit chez elle. Le valet de chambre lui expliqua que « Madame » ne pouvait le recevoir. Il insista, pria, menaça même, mais en vain. La valetaille, qui voyait les maîtres traiter
a LES SIX AVENTURES
Ibrahim avec un certain dédain familier, n'hésita pas a le traiter avec une grande impertinence, et on lui ferma rudement la porte au nez.
I^ soir même, — c'était un jour d'Opéra, Clotilde n'était point chez elle, — Godefroy se promenait avec Ibrahim sur le boulevard, et tout en fumant, il lui dit en manière de discours les paroles suivantes, que le pauvre reïs écouta avec stupeur :
— Mon cher Ibrahim, depuis plus de deux mois que tu es à Paris, guidé par moi, éclairé par mes explications, entouré de soins semblables à ceux que j'aurais pu avoir pour mon ami le plus intime, traité par toutes mes connaissances avec une bont^ qui m'a touché sans m'étonner, car elle n'était qu'une nouvelle preuve de la considération que l'on a pour moi, admis dans l'intimité des hommes distingués que je fréquente, tu as pu te baigner largement dans notre civilisation. Tout ce qui pouvait l'intéresser, l'instruire, te plaire même, je te l'ai montré, expliqué; commenté, de façon à ce que tu pusses rapporter en Egypte des notions de bien-être que lu ignorais jusqu'à ce jour. Tu n'as plus rien à faire ici ; tu as vu tout ce que tu devais voir, tu as appris tout ce que tu devais apprendre. Il est temps que tu partes. Voici le mois de mai qui approclie, c'est l'époque où chaque année je m'éloigne de Paris; je ne puis te laisser seul ici, tu le comprendras facilement; et puis je tiens essentiellement à veiller moi-même sur toi, afin que rien de désagréable ne puisse l'arriver pendant ton séjour ici; je veux que tu emportes un bon et durable souvenir de ton passage parmi nous. Nous avons encore quelques courses à faire aux environs de Paris, à Saint-Cloud, à Versailles,
RËIS-IBRAHIM .49
à Fontainebleau t qu'il faut que tu connaisses, afin d'avoir une idée complète de nos richesses artistiques, et puis nous nous séparerons. Je pourvoirai aux besoins de ton voyage. Dans une huitaine de jours environ nous nous dirons adieu, et j'espère que lorsque tu seras revenu dans ton pays, tu n'oublieras pas notre belle France et celui qui fa facilité les moyens de la parcourir et de l'admirer.
Godefroy avait prononcé lentement son petit speech^ dans lequel il avait cherché à mêler à doses convenables la dignité et la bienveillance. Quand il eut fini, il r^arda vers le reïs. Celui-ci baissait les yeux et comprimait de toutes ses forces l'émotion qui l'étouffait.
— Eh bien? demanda Godefroy, étonné du silence que gardait Ibrahim.
— Je ferai comme il te plaira, répondit le malheureux d'une voix très-allérée.
En liistorien véridique, nous devons avouer que cette idée de renvoyer Ibrahim en Egypte avait été suggérée k Godefroy par Clotilde , qui avait dit à son frère : — Voilà bien assez longtemps que tU traînes ton Arabe à la remorique. A quoi te sert-il ici? A rien. II te coûte de l'argent, et voilà tout. Sa présence a pu étonner pendant les premiers jours, mais maintenant qu'on y est fort habitué, on commence à rire de toi et à trouver que tu fais un mélier de dupe. Tes amis en font des goi^es chaudes quand ils parlent de toi. Je t'engage donc à te débarrasser de cet iroquois ; paye-lui son voyage jusqu'à Marseille, son passage jusqu'à Alexandrie; tu feras môme bien de lui donner en outre quelque argent, afin que jamais il n'ait le droit de se plaindre de nous; mais.
46 LBSSIX AVENTURES
crois-moi, dans ton intérêt, il est temps de le renvoyer en Egypte.
Dans cette observation, Godefroy n'avait compris qu'une chose, c'est que ses amis se moquaient de lui. Sa vanité, habilement mise en jeu par Clotilde, se dressa tout entière, et il prit vite la résolution qu'il communiqua h Ibrahim.
— Clotilde ne me laissera pas partir, se disait le reïs, qui ne pouvait arracher de son cœur Vespoir d'être encore heureux. Si elle ne m'aimait pas, se répétail-il sans cesse, elle ne serait point venue à moi !
Le lendemain, Ibrahim rôda pendant une partie de la journée autour de la maison de Clotilde. Vers trois heures, un jardinier sortit par cette petite porte que le reïs avait franchie un malin, exalté jusqu'au délire. Le jardinier, qui s'en allait paisiblement chez un marchand (le vin voisin , laissa la porte enlre-bâillée. Ibrahim entra. Il parcourut les allées de ce jardin où il avait marché pieds nus. Auprès d'un quinconce il aperçut Clotilde assise. Elle était seule et lisait. Il alla résolument vers elle. En entendant un bruit de pas rapides, Clotilde tourna la tête et reconnut Ibrahim ; elle fit un mouvement comme pour se lever et s'enfuir, mais elle fut retenue en se disant :
— Ah bah ! aussi bien, il faut en finir une fois pour toutes !
-^ Que veux-tu? dit-elle à Ibrahim en le regardant fixement» Tu sais que je ne veux point te voir dans la journée. Je chasserai le domestique qui t'a laissé entrer malgré mes ordres. Va-t'en !
Le reïs s'appuya contre un arbre et resta quelques
REIS-IBRâHIM 9Î
instants silencieux, contemplant, avec une expression pleine d'amertume désolée, cette femme adorée qui lui parlait si durement.
— Que t'ai-je donc fait pour que tu me haïsses et que tu me chasses? dit-il enfin. Pourquoi as-tu donc idlumé en moi un si grand amour,' si tu ne veux plus le partager?
— Eh! tu m'ennuies, répondit Glotilde avec impatience, tu me persécutes avec tes doléances, et je n'ai aucun compte à te rendre de ma conduite.
Ibrahim s'approcha d'elle, soumis comme un enfant; il essaya de bii prendre la main, il lui parla longuement et longtemps ; il la pria, il la supplia avec une voix attendrie jusqu'aux larmes; ce fut en vain, Glotilde fut inflexible.
— Voilà , s'écria-t-elle avec une colère très-réelle , conmient on est toujours récompensé du bien que l'on îaû.
Elle se leva et se dirigea vers la maison. Ibrahim marchait derrière elle; tout à coup il la prit dans ses bras et l'étreignant avec rage, il abaissa vers elle son visage brun où brillaient deux yeux étincelants.
Glotilde poussa un cri perçant ; un domestique accourut.
— Ghassez ce misérable, dit Glotilde, qui s'éloigna en laissant Ibrahim comme pétrifié. 11 ne. fit aucune résistance; il marcha devant le domestique qui le suivait en souriant à demi, et sortit sans prononcer un mot.
— Je jure que je ne partirai pas, se dit-il lorsqu'il fut dans la rue.
Il se rendit chez Godefroy. Ce dernier, qui devait dtner en ville, était occupé à faire sa barbe.
— Tiens, te voilà, ditnl à Ibrahim en continuant h se barbouiller le visage de savon; qu'est-ce que tu veux?
— Je veux te dire, répondit Ibratiim, que je ne partirai pas, parce que j'aime ta sœur.
— Ali çàl drôle, s'écria Godefroy, qu'est-ce que c'est que cette liistoire-là ?
— Écoute-moi sans colère, reprit le reïs, et tu venra» que je ne puis pas partir.
£t il raconta, dans les moindres détails, tout ce qui s'était passé entre Glotilde et lui.
Godefroy, qui, au fond peut-être, avait plus envie de rire que de se fâcher, leva imperceptiblement les épaules avec un mouvement qui signifiait :
— Cette folle-là. est capable de tout. Et il ajouta mentalement, en égalisant avec un soin minutieux la coupe de sa moustache : — C'est ce pauvre Anatole qui pousserait de beaux cris s'il savait cela !
— Tu vois maintenant, dit Ibrahim en terminant, que je ne puis pas partir. On a jeté un sort à ta sœur, cela est certain, mais elle reviendra vers moi, comme une fois déjà elle y est venue. Tout mon cœur est avec elle, et je veux pour toujours vivre à ses côtés.
Pour répondre au reïs, Godefroy prit ce qu'on app^e vulgairement une mine de circonstance.
— Je ne sais ce que c'est que tous les fagots que tu viens me raconter, lui dit-il ; en tout cas, je te trouve bien hardi de me parier ainsi de ma sœur, de laquelle tu as reçu un accueil que tu ne devrais pas oublier. C'€»st
témoigner une singulière reconnaissance pourmesbontés que de venir m'ennuyer de toutes tes billevesées. Je verrai Clotilde, et prends garde à toi si tu as menti. Demain, je te donnerai une réponse définitive; et quelle que soit la résolution que je croirai devoir prendre, prépare-toi à t'y soumettre.
— Que la volonlé de Dieu IHmique soit faite! dit Ibrahim en se retirant.
Il passa le reste de la journée à errer dans les Champs- Elysées et dans les promenades qui avoisinent Paris, plus triste, plus inquiet, plus troublé qu'un mourant.
Le lendemain, au moment où il allait se rendre chez Godefroy pour apprendre son sort, il entendit qu'on montait rapidement l'escalier;* sa porte s'ouvrit brusquement et Godefroy parut.
Ibrahim leva vers le frère de Clotilde un regard plein de questions curieuses, et vit un visage sévère et des yeux froidement durs.
— Tu ne partiras pas dans huit jours, dit Godefroy d'un ton impératif; tu partiras demain ! Je reste avec le regret d'avoir eu affaire à un ingrat et de t'avoir mené dans une maison que tu as cherché à troubler par tes méchantes passions ! Ne m'interromps pas, je sais ce que je dis; tu as manqué de respect à ma sœur, tu as été fort indiscret avec elle, et si tu étais autre chose qu*un patron de barque égyptienne, une sorte de domestique dont j'ai sottement consenti h me faire le camarade, je t'ap* prendrais à vivre en te donnant une leçon dont tu te souviendrais longtemps; tu mériterais que je t'abandonnasse dès aujourd'hui, tout de suite, et que je te laissasse te tirer d'affaire tout seul. Mais je suis bon, et
meilleur que tu n'en es digne. Je payerai ta dépense h l'auberge, et, de plus, je vais te remettre cinq cents francs, qui te sont plus que suffisants pour gagner l'Egypte, d'où je n'aurais jamais dû te faire sortir.
— Mais qu'a dit Clotilde? demanda en balbutiant Ibraliim abasourdi.
— Ce que ma sœur a dit ne te regarde pas, répliqua lestement Godefroy ; je suis seulement chaîné de te dire de sa part qu'elle te défend de jamais reparaître devant elle. J'expliquerai ton départ à nos amis, et grâce à Dieu, demain nous serons débarrassés de loi.
— C'est toi qui forces ta sœur à me chasser, dit Ibrahim, c'est loi qui es un méchant. Ta sœur reviendra vers moi, je sens quelque chose qui me le promet dans mon cœur. Je ne partirai pas.
— Tu ne partiras pas?
— Non, par Mohammed, l'ami de Dieu 1
•— Ah ! tune partiras pas*! s'écria Godefroy en serrant les poings, c'est ce que nous verrons. Puis, comprenant sans doute les impossibilités qui allaient assaillir le reïs de toutes parts, s'il restait seul à Paris, il ajouta avec un rire forcé : — Au reste, cela te regarde, fais comme tu voudras; voilà tes cinq cents francs, tu en feras ce que bon te semblera ; j'ai agi selon ma conscience, et j'aurai fait mon devoir jusqu'au bout ; s'il t'arrive malheur, tant pis pour toi. Je vais donner ordre à un garçon d'auberge de te conduire aux diligences, afmque tu puisses retenir la place jusqu'à Marseille; pars si tu veux; reste si cela te convient ; je ne me mêlerai plus de, toi. Seulement, je te préviens charitablement d'avance que si tu essayes de
revoir ma sœur, je te couperai les oreilles à coups de cravache.
Après ce mémorable discours, monsieur Godefroy, très-satisfait de son énei^e, sortit de chez Ibrahim et s'arrêta au bureau de l'hôtel; il solda le compte du reïs» donna un pourboire suffisant aux domestiques, et déclara qu'à partir de ce jour les dépenses d'Ibrahim resteraient à la chaire de ce dernier.
— J'espère que Clotilde sera contente, se dit-il quand il fut dans la rue.
En effet, la dernière recommandation de Clotilde h son frère, dans l'explication fort amicale qu'ils avaient eue ensemble au sujet de Reïs-Ibrahim, avait été celleci: a Au nom du ciel, délivre-moi de ce malheureux ! » ^
— Ah! c'est égal! ajouta Godefroy en souriant, j'aurais bien donné dix louis pour voir Ibrahim faire le Tircis auprès de cette sotte-là.
Ibrahim, resté seul, mit sa tête dans ses mains et ple)ira longtemps.
— Non, se dit-il, je ne partirai pas. Surveillée par son frère, soupçonnée peut-être par ses amis, elle a dû agir ainsi avec moi et me traiter avec dureté pour faire croire qu'elle ne m'aimait pas; mais, j'en suis certain, elle n'attend qu'une occasion pour me rappeler près d'elle. Je resterai à Paris; j'ai de l'argent, cinq cents francs font au moins deux mille piastres turques, avec cela on peut vivre longtemps. Le soir j'irai à l'Opéra, afin de voir Clotilde et de bien lui prouver que je n'ai pas voulu m'éloigner d'elle. C'est là, dans sa loge, que pour la première fois elle a tourné ve s moi des yeux pleins de tendresse,
52 LES SIX AVENTORIIS
elle s'en souviendra, s*il pMt à Dieu, let elle arrachera de moi toutes les douleurs qui me déchirent.
Ce pauvre reîs était comme les amoureui , il se rassasiait de chimères et prenait ingénument ses désirs pour des espérances.
Pendant qu'il était seul, perdu dans sa tristesse, et raccrochant son rêve à des espoirs insensés, une réalité très-sérieuse entra chez lui sous forme d'un garçon d'hôtel, nommé Antoine.
— EU bien! Ibrahim, lui dit le domestique, es-tu prêt à sortir? nous allons aller aux messageries pour retenir ta place.
— C'est inutile, répondit Ibrahim, je ne partirai pas. ' — Alil mais lu sais que monsieur de Pranat ne veut
plus rien payer ici pour toi.
— Je le sais; cela m'est égal , j'ai de l'argent; j'ai cinq cents francs.
— Ce n'est pas lourd ; et que veux-tu faire avec cela?
— Je veux rester ici, et aller tous les soirs à l'Opéra.
— Ah ! alors ça ne durera pas longtemps ; écoute, mon vieux, ajouta Antoine qui était accoutumé à traiter Ibrahim avec une familiarité qu'il croyait pleine de politesse pour un Arabe, je vais te faire ton compte.
Après un calcul rapide, il prouva au reïs que la vie à Paris, dans l'hôtel qu'il habitait, lui coûterait, avec l'Opéra, au moins vingt francs par jour.
— Hélas! que faire? s'écria Ibrahim, qui n'ayant jamais rien payé de ses dépenses personnelles, ignorait combien l'existence parisienne vide promptement les coffres-forts les mieux remplis. En Egypte, il eût vécu près d'une année avec ses cinq cents francs.
— Écoute, reprit le domestique, je suis un bon garçon, et je veux te donner un conseil que tu feras bien de suivre. Au lieu de rester ici, dans Thôtel, oîi tu payeras fort cher tes repas et ta chambre, va- t'en vers les faubourgs et loue un cabinet meublé ; tu trouveras facilement un cabaret borgne où tu iras, manger, car tu ne dois pas être délicat sur la nourriture, et tu pourras faire des économies qui te permettront de séjourner deux ou trois mois à Paris. Puisque tu aimes la musique, lu seras quitte pour faire une longue course afin d'arriver à l'Opéra.
— Tu as raison, répondit Ibrahim; il m'importe peu d'être bien ou mal logé, bien ou mal nourri; ce qui m'importe, c'est de rester à Paris, et j'y resterai.
— Eh bien , répliqua le domestique, attends jusqu'à domain, c'est mon jour de sortie ; je te conduirai à une maison que je connais, et où tu seras comme ui} coq en pâte.
Ibrahim ne comprit peut-être pas très-clairement la valeur de cette dernière expression, mais il se sentit plus fort en pensant qu'il ne serait pas obligé de quitter Paris.
Le soir même, il alla à l'Opéra dans l'espérance d'y apercevoir Clotildc, mais elle n'y était pas ; des inconnus occupaient sa loge.
Dans la matinée du lendemain, le garçon de l'hôtel vint chercher Ibrahim. Les paquets furent bientôt prêts; quelque peu de linge, un turban et deux robes en cotonnade bleue composaient tout le bagage du reïs; il le mit sous son bras, et suivit son complaisant conducteur.
Ils marchèrent ensemble, traversant les boulevards.
suivant les quais, passant devant le jardin des Plantes, longeant les murailles lépreuses de Notre-Dame de la Pitié, et arrivèrent enfin dans une petite rue assez ignorée qu'on appelle la rue du Fer à moulin.
Antoine s'arrêta en face d'une haute maison de pauvre apparence. De longues perches chargées de linge s'élançaient des croisées sur le rebord desquelles vér^étaient dans des pots quelques touffes de basilic. Un merle sifflait dans une cage d'osier accrochée à la muraille. Au-dessus delà porte, sur un écriteau grisâtre et vermoulu, on lisait ces mots à demi effacés : Maiion meublée; cabinets garnis. On loge à la nuit. Anloinc entra, suivi de Reïs-Ibrahim. 11 ouvrit la porte vitrée d'upe loge de portier, d'où s'échappa une épaisse odeur de cuir mouillé et de friture à la graisse.
— Hé! père Legeindre, s'écria Antoine, voilà un locataire que je vous amène, et un fameui encore, qui vient d'un pays où le soleil fait durcir les œufs rien qu'en les regardant.
— Tiens! c'est monsieur Antoine ! toujours de bonne humeur, dit le père Legeindre en se levant et en secouant sa serpillière pleine de rognures de vieux souliers.
Le portier tira du milieu de ses chaussures en train deux tabourets crasseux qu'il offrit à Antoine et à Ibrahim. Ce dernier promenait sur les murailles sordides ses regards étonnés, et il pensait, malgré lui, à ce salon de Clotilde où il n'y avait que des lumières et des parfums.
Après les premières politesses échangées, Antoine expliqua au père Legeindre le motif de sa visite. Il lu^ recommanda très-chaudement Ibrahim, que la curiosité du portier dévisageait des pieds à la tête.
— J'ai votre affaire, dit41 enfin; une petite chambre qui donne sur la rue ; ça est propre et ça a de Tair. Dame ! monsieur TArabe, vous n*y serez pas comme un sultan, ajouta-t-il en riant beaucoup de cette plaisanteiio orientale, mais vous serez toujours mieux que moi. Voyez ma soupente, si on ne dirait pas une niche à chien ; pour un homme de mon âge, c'est dur, allez, de coucher là dedans; mais j'ai beau me plaindre, c'est comme si je chantais ; les propriétaires, c'est si c-ancre!
Puis, après avoir poussé un gros soupir, il prit un trousseau de clefs et monta l'escalier, dont les marches sales.et disjointes semblaient trembler sous les pieds. Il parvint ainsi au cinquième étage, ouvrit une porte et entra en disant à Ibrahim :
— Voici votre palais!
C'était une petite chambre carrelée et mansardée ; le jour y pénétrait par une fenêtre étroite ; un lit de sangle garni d'un matelas* une chaise en paille, une tatle en bois blanc, une terrine, une cruche pleine d'eau et quelques clous plantés dans le mur, en guise de patères, formaient tout l'ameublement. Au loin, on apercevait les arbres du jardin des Plantes que dominait le cèdre du labyrinthe.
Ibrahim ne fit aucune objection ; il accepta, sans les débattre, les conditions posées par le père Legeindre et ratifiées par Antoine; il jeta son petit paquet sur le lit, remercia Antoine de sa complaisance et lui dit adieu.
— Ah! ce n'est pas tout, dit Antoine, il faut que tu payes ta bienvenue au père Legeindre ; tu vas nous offrir à déjeuner.
lbral)im-ne refusa pas. Le portier quitta son tablier
de cuir y laissa la loge à la garde de sa femme et conduisit son nouveau locataire et Antoine dans un cabaret voisin, où, disait- il, on était servi aux oiseaux!
Pendant le déjeuner Ibrahim mangea peu et entendit, sans trop Técouter, la conversation du père L^eindre et de son ami Antoine. 11 avait un vague sentiment de honte et comme la perception indéfinie d'une certaine dégradation morale. U s'était vite accoutuipé aux façons aimables qu'il avait rencontrées chez les amis de Godefroy, et malgré son ignorance de nos usages, il avait assez d'intelligence pour comprendre qu'il se trouvait maintenant en présence d'êtres inférieurs et de mœurs peu élevées.
Quand la nuit fut venue, Ibrahim, qui était enferme chez lui depuis longtemps, ouvrit la fenêtre de sa mansarde. Un murmure confus s'élevait à peine dans cette partie presque déserte de la ville ; la lune brillait sur les arbres du jardin des Plantes. Il restait immobile, aspirant les senteurs balsamiques que le vent avait enlevées aux fleurs des serres entr'ouvertes ; il regardait les étoiles qui scintillaient dans le ciel sombre, et pensait à l'amour de son cœur. Il fut tiré de sa rêverie par une sorte de mugissement plaintif et déchirant qui vint jusqu'à lui. Il reconnut le cri d'un lion qui pleurait derrière les barreaux de sa cage.
— Hélas ! tu souffres aussi, s'écria-t-il, 6 mon frère du désert!
Quelques jours après que le triste Ibrahim eut quitte la rue du lleUier pour aller habiter un quartier plus 'économique, un malin , Godefroy était chez lui en compagnie de deux de ses amis : monsieur Anatole, que nous connaissons déjà, et le vicomte Gontrand de Caprignole.
Godefroy, vêtu d'une robe de chambre, était accroupi sur un canapé près duquel il avait orientalement laissé ses pantoufles. 11 fumait un tchibouk dont il semblait savourer la fumée avec un soin minutieux, semblable à un gourmet qui déguste avec une savante préméditation un verre de vin rare. Il est juste de dire que Godefroy souffrait de rester ainsi les jambes croisées et qu'il se donnait beaucoup de mal pour manœuvrer adroitement le long tuyau de sa pipe; mais lorsqu'on lui demandait la raison de ses postures singulières, il aimait à pouvoir répondre avec toute l'apparence de naïveté dont il était capable :
— C'est une habitude que j'ai prise en voyage! Quand il était seul, il s'asseyait confortablement dans
un bon fauteuil et fumait des cigares de la Havane. Cette innocente petite comédie n'avait lieu qu'en public : aussi les domestiques, qui ont un flair exquis pour découvrir les ridicules de leurs mattres, disaient-ils dès qu'ils voyaient entrer un des amis dé Godefroy :
— Vite! il faut préparer la grande pipe, voilS du monde! Monsieur va faire le Turc!
Donc, ce malin-là, Godefroy fanait le Turc et disait au vicomte de Caprignole :
— Eh bien, cher, où en êtes-vous avec la Rosalfaide?
— J'ensuis aux coups de cravache; la drôlesse me coûte un argent d'enfer, répondit monsieur Gontrand de Caprignole; je suis monté à cheval hier avec elle;* elle a tellement éreinté ma petite jument que la pauvre béte aura besoin de quinze jours de litière avant de se remettre ; quand j'ai vu cela, la mauvaise humeur m'a pris, et j'ai corrigé ma Dulcinée.
— Et vous avez bien fait, cher; ça lui apprendrai l'avenir à ménager vos chevaux.
— Ce qui m'embête^ reprit Gontrand, c'est que je serai forcé de la quitter; elle me coûte vraiment trop cher, et depuis quelque temps j'ai une veine désastreuse au baccara. Ça me vexera de la congédier, car jamais je ne trouverai, parmi ces espèces-là, une fille qui ait plus de fumet, plus de ragoût, plus d'allures que cette chère Rosalinde...
— Née Joséphine Pluchard, ajouta Anatole.
— Vous auriez tort, cher vicomte, dit Godefroy, de quitter une femme qui vous plaît et qui vous fait le plus grand honneur. Nous ne sommes malheureusement plus à l'époque où nos fortunes étaient assez considérables pour que nous pussions nous charger seuls de l'entretien d'une femme qui, par cela même qu'elle est notre maîtresse, doit faire dans le monde une certaine figure. Il faut être philosophe et marcher avec son époque. Que diable, nous ne sommes plus des enfants et nous ne sommes pas de ces petits grimauds jaloux d'une œillades et troublés d'un soupir.
— Ahl quant à cela, nonl interrompit monsieur de Caprignole!
— ËbbienI reprit Godefroy, pourquoi ne pas faire avec nos maîtresses ce que les agents de change font pour leur chaire? ils se mettent deux, trois et plus pour Tacheter ; pourquoi ne pas se mettre deux, trois ou plus pour solder les besoins et les fantaisies d*une tille à la mode?
— D'autant plus, objecta monsieur Anatole, que si vous ne le faites pas vous-même, . elles le font pour vous.
— J*y avais bien pensé , répliqua le vicomte ; mais vous comprenez, mon cher Godefroy, que je dois avoir au moins le droit de choisir mon associé; il me faut un garçon qui m'offre des garanties sérieuses ; ceci n'est point une mince affaire, et je ne veux pas m'aventurer légèrement ; il y aurait des engagements à tenir, des promesses à respecter, une confiance absolue à mériter; en un mot il me faut un honnête et galant homme, et ça ne se trouve pas facilement.
— Eh bien! prenez Anatole, dit Godefroy.
Anatole leva vers son ami un regard embarrassé
et qui semblait lui reprocher de lui tendre un piège.
— Es-tu bête? s'écria Godefroy en comprenant l'expression des yeux d'Anatole ; me crois-tu capable d'une mauvaise plaisanterie? Les hommes doivent se soutenir entre eux, et j'estime que tu feras bien, malgré ce que nous pouvons savoir, de l'entendre avec le vicomte à l'endroit de la Rosalinde.
— 11 est de fait , repartit monsieur de Caprignole, qu'il me serait impossible de fahre un choix meilleur;
m LES SIX AVENTDRES
si TOUS èles mon horame, mon cher AnaMe, je suis le vôtre.
— Ma foi, je n'y ai pas d'objection, répondit Anatole en souriant ; je vous prierai seulement d'être discret. J'ai entamé hier une opération à la Bourse; si elle réus* sit, comme j'ai lieu de l'espérer, je fais cette affaire-là avec vous...
— Et nous prendrons pour raison sociale : Anatole et Gontrand de Gaprignole..*
— Et compagnie ! ajouta Godefroj.
— 11 y a gros à gagner maintenant avec les actions du chemin de fer de Sourville, reprit Anatde : j'étais bter matin chez Nuciogen, et j'y ai appris par hasard que les trois compagnies ont fusionné*
— Diable ! mais cela m'intéresse, s'écria le vicomte; j'ai de la œmpagnie des maîtres de poste; étes-vous certain de ce que vous dites, mon cher Anatole?
— Très-certain; j'étais dans le cabinet de Nucingen. On est venu appeler le gros banquier pour je ne sais quel motif. Je suis resté seul une minute; mais comme je sais que chez ces gens-là il y a toujours quelque chose de bon à apprendre, j'ai eu le temps dejeter les yeux sur une lettre ouverte ; elle contenait l'avis de la fusion définitive des trois compagnies rivales. Vous voyez que je suis bien renseigné. J'ai fait acheter liicr tout ce que j'ai pu trouver h la coulisse et à la Bourse; c'est une affaire qui ne me paraît pas douteuse, et je compte bien empocher deux ou trois cent mille francs. Ta soeur a aussi du Sourville, ajouta Anatole en se tournant vers Godefroy, je l'ai prévenue.
— A propos, dit Godefroy, on prétend que le comte
REIS-IBAAHIM (M
de SiablaD Tient d'obtenir, la concession de la ligne de Terrier à Saint-Pieu.
T- C'est vrai, dit Gaprîgnole» hier on l'a annoncé au club.
— Bon! reprit Godefroy, J'irai le voir aujourd'hui pour lui carotter quelques actions.
Puis les trois amis continuèrent à causer sur ce ton pendant quelques instants. Au moment où Anatole et le vicomte prenaient leurs chapeaux aQn d'aller déjeuner ensemble en causant de la Hosalinde, la porte s'ouvrit, la. p(»rtière se souleva, et Reïs-fbrahim parut.
Son visage pâli, ses yeux agrandis par la maigreur, tous ses traits qui semblaient modelés par la souffrance et la passion, lui donnaient un aspect désolé qui augmentait encore sa beauté naturelle. Il avait l'air de venir comme une protestation vivante de probité et d'amour au milieu de ces trois imbéciles qui se vantaient, dans leur coquinerie, de battre les femmes, de lire les lettres oubliées près d'eux, de carotter des actions de chemin de fer, qui sous-louaient leurs maîtresses, et dont le seul but dans l'existence était d'atteindre au résultat le plus immoral de notre société vermoulue ; le gain sans travail I
— Tiens ! tu n'es pas parti! s'écrièrent à la fois les trois jeunes gens.
Ibrahim alla s'asseoir sur le canapé, et regardant Godefroy étonné :
— J'ai à te parler, lui dit-il.
Le vicomte et Anatole sortirent et laissèrent Godefroy en présence d'Ibrahim.
— Que veux-tu encore? Pourquoi n'es-tu pas pwrti
es LES SIX AVE19TURES
tomme je te l'avais ordonné? Viens- tu ici pour me couvrir de ridicule avec tes escapades ? Parie vite, dépèchetoi, je n'ai pas de temps à perdre, s'écria Godefroy.
— Je ne suis plus ton hôte; tu m'as retiré le pain de l'hospitalité, répondit Ibrahim, parle*moi donc avec douceur; j'ai droit à ce que tu m'écoutes, car c'est par toi que sont venues toutes mes souffrances.
— Faites donc du bien à ces gens-là, dit Godefroy avec impatience, voilà la gratitude dont ils payent vos sacrifices.
— Écoute-moi, reprit doucement Ibrahim : je ne puis plus vivre avecles douieursqui me dévorent, ettune veui pas que celui que tu as amené d'Egypte reste malheureux à toujours. Ce matin encore j'ai été chez ta sœur, car je veux la voir ; ses domestiques m'ont ri au nez et m'ont poussé par les épaules. Gela ne peut pas durer, 'aime mieux mourir. Je ne veux pas retourner au Kaire, je veux rester ici. Ta sœur m'a aimé; si je puis seulement lui parler, elle m'aimera encore. Tu as été bon pour moi, car c'est pour me plaire que tu m'as conduit dans ton pays, tu ne pouvais savoir tous les chagrins qui m'y attendaient. Eh bien! je t'en conjure, par ce Dieu auquel vous avez élevé des églises plus grandes que nos mosquées, allons ensemble chez Glotilde, dis-lui de ne pas me tenir ainsi loin de sa présence; mes yeux sont altérés de son visage, mes lèvres ne savent dire que son nom, et mon cœur est devenu faible à force de battre pour elle. Qu'est-ce que je demande ? une pauvre petite place dans sa vie ; je resterai humblement derrière ceux qui l'entourent, je ne la gênerai point, je veux seulement qu'elle sente auprès d'elle cet amour sans
pareil qui sort de moi comme la clarté sort d'une lampe allumée. Quel mal ai-je fait? aucun. Ai-je élé méchant? ai-je voulu contraindre sa tendresse? Non I lu le sais, c'est elle qui est venue vers moi et qui m'a dit : Je t'aime ! elle sur qui je n'aurais jamais osé lever mes regards. Pourquoi tout cela est-il changé? Pourquoi m'a-t-elle 6té mon soleil et m'a-t-elle plongé dons les ténèbres? je l'ignore. On lui a jeté le mauvais œil, et je souffre comme un petit enfant abandonné par sa mère. Ah! ton pays est plein de soldats et il est trop loin do l'Egypte ; sans cela, il y a longtemps que j'aurais pris ta sœur et que je l'aurais emportée là-bas, sur la limite du désert, dans quelque maison bâtie au bord du Nil. Mais que veux-tu que je fasse dans cette France où je suis environné d'indifférents, où je me sens plus perdu qu'un pMerin égaré dans les sables, loin de sa caravane? C'est à toi, pour qui j'ai laissé mes matelots et ma cange, qu'il appartient de me secourir. On m'a dit qu'ici, dans ta patrie, tous les hommes étaient égaux, et qu'il n'y avait plus de castes irrémissiblement séparées les unes des autres. Eh bien, Godefroy, va chez ta sœur, dis- lui que je meurs d'amour pour elle; dis-lui que ma vie s'use dans les angoisses; dis-lui que je mérite sa tendresse par la grandeur de ma passion; dis-lui enfin, ajouta Reis-Ibrahim en baissant la voix, que je renierai ma croyance, et que, si elle le veut, je me ferai chrétien pour arriver jusqu'à elle.
Godefroy, qui s'était armé de patience, avait écouté avec assez de calme les paroles d'Ibrahim ; mais lorsqu'il entendit ces derniers mots, il se renversa sur son fauteuil, en proie à un rite inextinguible.
Le reïs le regardait et ne comprenait rien à son hilarité.
— Ahl tu veux e faire chrétien, criait Godefroy en riant toujours; fais-toi Chinois, si tu veux ; ah! tu veui te faire chrétien, sans doute pour épouser ma sœur! Ah! cette idée vaut son pesant d*or; moi, le beau-frère de monsieur Ibrahim !
— Veux-tu me conduire chez ta sœur? demanda Ibrahim en se levant.
— Ehl va te promener, toi, ton amour, tareligion» tes souffrances et ta bêtise, répondit vivement Godefroy eo tirant le cordon d'une sonnette.
Un valet de chambre parut.
— Reconduisez Ibrahim jusqu*à la porte» dit Godefroy, et dorénavant ne le laissez plus entrer.
— Dieu jugera entre nous! dit Ibrahim en s'éloignant.
Il traversa r^ntichambre; un domestique de Glotilde était assis sur une banquette ; en voyant passer Ibraliim, il lui cria :
— Ah ! te voilà, moricaud ; madame a dit que si tu Tembètais encore, elle te ferait empoigner par le commissaire de police.
Toute la valetaille assemblée se mit à rire^
Ibrahim regagna lentement son logis lointain ; comfne
il passait devant la loge du portier, ie père Legeindre
ouvrit son vasis as et dit :
— Eh bien ?
— Rien! répondit Ibrahim en montant Tescalier sans s'arrêter.
Comme on peut le voir par ces deux simples mono-
syllabes, Reis-lbraliim avait confié ses douleurs au père Legeindre. Souffrant d'autant plus qu'il était plus isolé, trop naïf et trop ignorant pour savoir cacher au fond de lui-même les angoisses qui Toppressaient, sans cesse questionné par ce portier curieux et bavard, il lui avait raconté ses peines et lui avait demandé des avis. Le père Legeindre avait accepté son double rôle de confident et de conseilla avec importance. C'était au demeurant un assez brave homme \ il n'avait que le ridicule de se fâcher lorsqu'on l'appelait portier, il voulait absolument être traité de concierge; ambition très-pardonnable à notre époque d'égalité forcenée où les apothicaires sont devenus des pharmaciens, les perruquiers ' des coiffeurs, et les marchands de brio-à-brac des mar^ chauds de curiosités.
Il avait pris en amitié Reï&-Ibrahim, qu'il nommait familièrement Abd^el-Kaden Sous prétexte que la nour* riture des cabarets était mauvaise, il l'avait pris'fn pension chez lui et poussait quelquefois l'innocence de ses plaisanteries jusqu'à lui faire manger de la soupe au lard. C'était moins par charité chrétienne peut-être que par intérêt, je dois le dire, que le père Legeindre avait recueilli Ibrahim ; ce dernier avait quelque argent, et le portier avait fait cette judicieuse réflexion :
— Puisqu'il loge chez nous, et que je peux le nourrir, son argent sera mieux dans ma poche que dans celle des marchands de vin, qui sont tous des richards.
Hélas! cet aident s'épuisait vite, et Reïs-Ibrahim voyait venir avec épouvante le jour où il allait se trouver sans un sou dans celte grande ville inhospitalière qu'il avait prise en hcHrreur. En d^ors d^ dépenses que le
père Legeindre avait trouvé moyen d'augmenter sans cesse, il avait été à TOpéra réguliëremenl tous les deux jours, cherchant Giotilde du regard tst ne l'apercevant jamais.
— £lle y venait bien souvent autrefois, pourquoi maintenant n'y vient-elle plus? Est-ce donc pour me fuir davantage? se disait Ibrahim, qui ne pouvait s'expliquer cette absence.
Le motif en était très -simple cependant, mais Ibraliim, qui ne savait que peu de chose des habitudes d'un certain monde, ne pouvait le comprendre.
Giotilde avait à l'Opéra une loge à l'année, mais au mois de mai, à l'époque où elle partait pour la campagne, elle sous-louait sa loge à un marchand de contre- * marques qui en tirait le parti qu'il pouvait.
Tourmenté par l'avenir d'une misère prochaîne» dévoré par cette passion qui grandissait dans les larmes et le désespoir, ne pouvant croire encore à l'abandcm de cette femme qu'il idolâtrait, Ibrahim se sentait devenir chaque jour plus faible, plus consterné, plus débile.
— Vois- tu, Abd-el-Kader, lui dit un matin le père Legeindre, moi, je connais les femmes. Ta belle dame ne veut pas te voir parce qu'elle en est empêchée par son frère qui me fait l'effet d'un fiérot, et qui se trouve humilié par rapport à toi, comme qui dirait d'une naésalUance. Les femmes, quand ça aime, ça n'y 'regarde pas de si près, sans compter qu'elles ont joliment raison, parce qu'on aura beau faire, vois-tu, tous les hommes sont égaux, ça, c'est connu. J'ai une idée; faut lui écrire, à cette dame. Je porterai la lettre moi-même, adroitement, une supposition, comme si c'était de la part d'un
REIS-1BRAH1M 6T
banquier ou d'un ministre; quand elle verra que t» Taimes toujours, elle t'écrira et tu recommenceras à rigoler une fameuse existence. \
Le père Legeindre emmena Ibrahim sur la place Maubert et s'arrêta devant une échoppe sur laquelle on lisait en lettres moulées : au tobibeau des secrets. Monsieur Ckampie^ dit la Plume dUor^ écrivain public. Un vieux bonhomme, assez crasseux, qui avait des lunettes d'argent sur le nez et des bouts de manche de serge aux avant'-bras, les reçut, écouta attentivement les explica-^ tions du père Legeindre et répondit :
— ^J'ai votre affaire.
Il prit sur un casier un livre jaune et jauni, graisseux à toutes les pages et taché d'encre. C'était le Nouveau petit Secrétaire général et universel, contenant des modèles de lettres pour les diverses circonstances de lavie, etc II le feuilleta, en appelant à deini-voix les différents titres qu'il rencontrait, l'ouvrit enfin à la page 152 et copia textuellement ce qui suit :
c( Madame,
» Ayez pitié, je vous en supplie, des maux que j'endure, et ne me refusez pas de me donner les preuves d'un tendre retour! Sans cesse vous vous dérobez à mes. empressements; vainement je sollicite près de vous la permission d'aller vous rendre un moment mes hommages, et je n'ai pu obtenir encore ce moment désiré .r Hélas I je ne vois que trop mon malheur; ingrate, cruelle que vous êtes, si vous partagiez mon amour, vous cesseriez toute réserve envers moi, vous m'accorderiez ces^ preuves touchantes après lesquelles mon cœur soupire-
m LES SIX AVENTUHES
si ardemment. Ah! madame, je vous en conjure, mon irez-* vous sensible à mes tourments; ne craignez pas de rendre heureux celui qui ne vit que pour vous aime^ et vous réitérer les sentiments sincères d'amour et d'amitié avec lesquels je ne cesserai d'être...
— Ck)mment vous nommez-vous? demanda l'écrivain public.
— Ibraliim.
L'écrivain signa :
» Votre très-obéissant serviteur, » iBBAHiM, pour la^vie. »
Quand il entendit la lecture de cette sotte épttre, le père Legeindre déclara qu'il la trouvait bien rédigée, et Ibrahim se contenta de dire :
— Ajoutez qu'un poëte a dit : « S'il n'y a pas de pitié dans ton cœur, Dieu ne te laissera pas sentir l'odeur du paradis. »
Lorsque la lettre fut cachetée et pliée, le portier la prit et s'éloigna pour aller la remettre à Glotilde.
Ibrahim, plein d'anxiété, attendait son retour. Dès qu'il le vit paraître au bout de la rue, il courut vers lui,
'— Elle est à la campagne depuis une semaine, dit le père Legeindre; j'ai expliqué que c'était une lettre trèsimportante ; le concierge, qui a une fameuse loge, m'a promis de l'envoyer par la poste; il faut attendre, car, certainement, elle te répondra.
— Plaise à Dieul s'écria Ibrahim.
Mais les jours se passèrent, et la réponse ne vint pas. Si Glotilde reçut la lettre, ce que j'ignore, elle a dû en rire et la jeter au feu.
R£1S*1BRAH1M 60
Cependant Ibrahim sombrait chaque jour davantage dans un abîme de désolation; tout croissait en douleurs autour de lui. Aux peines morales qui torturaient son âme se joignaient mille tracasseries journalières qui venaient le piquer comme des taons qui se ruent sur un cheval tombé sous le fouet. Les gens de son populeux quarlier, race travailleuse et robuste, fatigués sans doute de le voir traîner ses tristes nonchalances à travers les rues, l'insultaient lorsqu'il passait ; les polissons le poursuivaient de huées à cau^ de son costume étranger et le traitaient de sprand faignantl A la curiosité assez naturelle qu'il avait excitée pendant les premiers jours avait succédé une sorte d'animation hostile ; on le trouvait fier parce qu'il ne parlait à personne, et on lui en voulait de sa réserve, car chacun eût été bien aise de percer le mystère dont il était enveloppé. Le père Legeindre, lui-même, avait senti se ralentir sa bienveillance à mesure que l'argent de son pensionnaire avait diminué.
Souvent Ibrahim passait des journées entières dans le jardin des Plantes à regarder les dromadaires, les buffles» les cigognes et les autres animaux qui lui rappelaient son pays.
Un soir, que l'atmosphère était chargée d'orage et qu'il était las de tourner dans sa mansarde où il ne pouvait trouver ni repos ni sommeil, il sortit. Il suivit les boulevards extérieurs. Un grand silence l'entourait; des rafales de vent faisaient osciller la lumière du gaz; des éclairs ouvraient le ciel où couraient des nuages désor* donnés.
Lorsqu'il eut marché longtemps et qu'il fut arrivé
aux environs de Grenelle, il s*assit dans un fossé et laissa tomber son front sur ses bras. Une horloge sonna lentement minuit au milieu de lobscurité ; un nuage plein de grosse pluie creva au-dessus de sa tête; il ne s'aperçut de rien» il pensait à Clotilde.
Il se rappelait un à un tous les instants qu'il avait passés près de cette femme qu'U ne se lassait pas de regretter; il revoyait, avec une étrangelucidité, cette chambre chaude, éclairée d'une vacillante veilleuse, pénétrée de parfums enivrants, où il n'était entré qu'une fois pour ne jamais y revenir; et alors il sentait descendre en lui les tourments des organisations les plus nerveusement civilisées ; des jalousies atroces déchiraient son cœur ; des images, vivantes comme la réalité, passaient devant ses yeux, et il s'écriait :
— Oh ! cette chambre où je voudrais me traîner à genoux, d'autres y ont été, d autres y seront, d'autres y sont peut-être. Oh! est-il donc vrai qu'elle ne m'ait jamais aimé, qu'elle a joué avec moi comme un tigre avec un chevreau ; est-il donc vrai qu'elle a voulu briser le vase après y avoir bu une goi^ée?
• 11 éclata en larmes avec des cris de rage; ses sanglots semblaient le soulever de terre.
Autour de son cou et de ses bras , selon la mode arabe, il portait des tahsmans enfermés dans des sachets de cuir; il les arracha, les déchira et dispersa leurs débris au vent qui les emporta.
— Maudits soient Dieu et le Prophète ! criait-il en frappant son front. Son turban déroulé était tombé près de lui.
Après cet accès de folle rage, il fut abattu par une
REIS-IBRÀHIM 71
sorte de torpeur engourdissante qui ne lui laissait que deux sensations distinctes : celle d'un grand froid et celle d'une insupportable douleur dans la tête.
Tout à coup il se sentit durement secoué par le bras et il entendit une voix rude qui lui disait :
— Hé! l'hooune, qu'est-ce que vous faites là ? il leva les yeux et vit des soldats. C'étai t une patrouille ; le caporal ne fut pas satisfait, sans doute, des réponses d'Ibrahim, car il le conduisit au poste ; on l'enferma au violon, où il passa le reste de la nuit, ne comprenant rien à ce qui lui arrivait et croyant parfois que c'était Clotilde qui l'avait fait arrêter.
Au matin, le chef du poste le relâcha, en l'engageant à ne plus faire le vagabond ; quand il se vit en liberté il crut qu'il venait d'échapper à un grand péril. Il rentra chez lui, le père Legeindre l'y suivit presque immédiatement.
-^Tu as passé la nuit dehors, dit le portier en prenant un visage sévère, tu compromets ma maison, tu es revenu fait comme un voleur; vois-tu, Abd-el-Kader, si tu ne changes pas de conduite je te flanquerai à la porte. C'est demain le premier, si lu ne payes pas ton mois d'avance, je te préviens que je ne te garderai pas ici; je n'ai pas envie d'être obligé de rembourser ton loyer au propriétaire.
— Je n'ai plus d'argent, dit Ibrahim.
— Trouves-en, répondit le père Legeindre, si tu n'en as pas demain matin, bonsoir!
Lorsque Ibrahim fut seul, il céda involontairement à un invincible sommeil; quand Use réveilla et qu'il voulut se lever, il ne le put pas; une soif ardente dévorait
son être; une insupportable pesanteur alourdissait son front; ses tempes battaient avec force; des bourdonnements murmuraient dans ses oreilles; ses veinés semblaient gonQées ; une fièvre violente l'agitait.
— Oh I je ne veux pas mourir dans ce pays d'infidèles, se dit-il avec terreur. 11 se leva, il«e tratna jusqu'à une cruche placée dans un coin de sa chambre ; mais, quand il voulut regagner son lit, ses forces Vabandoonèrent et il tomba évanoui sur le carreau.
Quand il revint à lui, la nuit commençait à descendre; il ne put se soulever; des idées sans suite traversaieiU son cerveau endolori; il entendit les cris qu'il poussait sans pouvoir s'empêcher de crier; il vil confusément le père Legeindre et d'autres personnes qui entraient dans sa chambre; il éprouva une horrible sensation qui le fit éclater de rire en recevant de l'eau sur son visage ; puis il comprit que des mains robustes le prenaient, qu'on le posait sur un brancard ; il se sentit rafraîchi par un air frais qui circulait autour de lui. Il aperçut, à travers le voile de sang qui aveuglait ses yeux, des hommes qui Tesaminaieut : à leurs questions il ne répondait que par des cris de douleur; puis il vit encore une grande salle où on le coucha sur un lit, pendant qu'une femme vêtue de blanc s'empressait autour de lui, et il perdit absolument connaissance en croyant qu'il allait mourir.
Reïs-lbraliim , cependant , ne devait pas mourir en France.
Un matin , 11 lui sembla qu'il sortait d'épaisses ténèbres; nul souvenir ne flottait dans sa tête affaiblie; une sorte de lassitude insurmontable l'accablait ; il se trouvait comme diminué dans toutes ses facultés. 11
REIS-IBBAHIM 73
parla tout haut pour s'assurer qu'il vivait encore. Il entendit près de lui une voix qui disait:
— Ma sœur, voilà le numéro dix-sept qui demande quelque chose.
Une femme vint vers lui, portant une tasse d'étain à la main, et l'approcha de ses lèvres en lui disant avec douceur:
— Buvez.
A ce moment des hommes entraient : c'étaient des jeunes gens dont les vêtements étaient protégés par une serpillière blanche; ils suivaient un homme âgé, décoré, qui allait à chacun des lits rangés autour de la salle, disait quelques mots et s'éloignait.
Ibrahim faisait de grands efforts pour se remémorer. Eài voyant le groupe de visiteurs se diriger vers lui, il se dit:
— Je vais écouter leurs paroles, afin de savoir où je suis.
L'Jiomme décoré s'arrêta près de lui, lui tâla le pouls, lui parla, et parut étonné de la lucidité de ses réponses. Un des jeunes gens dit :
— En voilà un qui a de la chance de se tirer d'une méningite aiguë !
— Ceci est un cas curieux, messieurs, dit l'homme décoré, qui n'était autre que le célèbre docteur Lanère. Il faut que cet homme -là ait un tempérament de taureau pour avoir vaincu sa maladie. De quel pays es- tu? ajouta- t-il en s'adressant à Ibrahim.
— De Beni-Souef.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Beni-Souef?
— C'est à vingt lieues du grand Kaire, répondit le reïs.
— De Beni*Souef ou de Pékin, c'est égal, reprit le docteur, tu dois une belle chandelle au bon Dieu pour t'avoir sorti de là. Puis, se tournant vers ses élèves, il leur dit : — Ce cas-ci offre plusieurs analogies avec celui que nous avons eu dans la salle Sainte-Adélaïde, il y a cinq ou six mois ; vous vous rappelez, sans doute, dans quel état nous avons trouvé le cerveau en faisant Tautopsie quarante heures environ après la mort. Les méninges étaient assez vivement injectées sur toute la convexité des hémisphères cérébraux. Vers Textrémité antérieure de la face interne de ces hémisphères, l'arachnoïde était soulevée des deux côtés par une couche purulente qu'on déplaçait , mais qu'on n'enlevait pas, en passant le dos d'un scalpel sur cette membrane. Du pus infiltrait encore la pie-mère dans toute l'étendue de la scissure de Sylvius du côté droit; on retrouvait une couche de ce même liquide à la face supérieure des deux lobes du cervelet. La paroi supérieure de chacun des ventricules latéraux était fortement soulevée et présentait sous le doigt une fluctuation évidente. Chaque ventricule latéral contenait, en effet, un liquide grisâtre, au milieu duquel nageaient de nombreux flocons. Ces flocons, accumulés dans la partie inférieure des ventricules, formaient une couche épaisse qui recouvrait la corne d'Ammon de chaque côté. Ces mêoies flocons remplissaient, sans mélange de sérosité, le troisième et le quatrième ventricule. Enfin, quelques plaques blanchâtres existaient au-dessous de l'arachnoïde, à la face inférieure des hénûsphères cérébraux. Eh bien ! les
symptômes ont été les mêmes à \\eu près chez les deux malades. L'uncomme l'autre avait le regard fixe, les pu* pilles contractées, la tête rejetée en arrière et opposant une invincible résistance lorsqu'on voulait Fincliner sur la poitrine ; ils n'ont fait ni Tun ni l'autre de réponse à mes questions ; tous deux ont nécessité l'emploi de la camisole de force, parce qu'ils voulaient s'échapper, et, chez les deux sujets, au délire le plus violent nous avons vu succéder un coma profond. L'un est mort, l'autre sera sauvé ; — un malade ne doit jamais être considéré comme perdu, ajouta i)hilosophiquement le docteur Lanère.
Reïs-lbraliim écouta fort attentivement ces paroles, sur lesquelles il avai^. compté pour savoir où il était, et je dois déclarer qu'il ne comprit rien à ce qu'il avait entendu.
— Où suis-je donc ? demanda-t-il à haute voix.
— A l'hôpital, lui répondit son voisin.
Les nuages qui obscurcissaient son souvenir se dégagèrent peu à peu. 11 se rappela son départ d'Egypte, son arrivée à Paris, sa première entrevue avec Gotilde, son amour, ses peines, ses désespoirs ; il se rappela tout.
— Oh ! dit-il, comme j'ai souffert !
Sa convalescence, entourée de soins intelligents et aidée par un désir immodéré de quitter la France pour retourner en Egypte, marcha rapidement. Bientôt il fut en état de Se lever et put descendre dans la cour. Mais lorsque, au lieu de ses amples vêtements et de son turban de mousseline blanche, il fut obligé d'endosser la triste casaque des hôpitaux et de se coiffer du bonnet numé-
76 LESSIX AVEXTLRES
roté, il fut saisi d'une humiliation pleine d'amertume et se sentit défaillir jusqu'au fond de son cœur.
Un jour qu'il errait dans les cours à la recherche d'un rayon de soleil et qu'il passait le long d'un mur, il entendit des rires et de joyeux éclats de voix. Une porte entre-bâillée s'ouvrait près de lui, il regarda curieusement et recula épouvanté. 11 venait de voir des jeunes gens qui découpaient un cadavre en riant et en chantant.
— Quel pays que celui-ci I s'écria-t-il.
Une nuit qu'il ne dormait pas et qu'il pensait tristement à l'Egypte, et aussi peut-être à Clotilde, il vit trois ou quatre sœurs qui causaient non loin de son lit. Au milieu du silence, leurs voix arrivaient distinctement jusqu'à lui.
— Ce serait une belle cérémonie, disait l'une.
— Oh oui , ma chère sœur, ajoutait l'autre, l'archevêque viendrait; on tendrait la chapelle ; nous mettrions des fleurs partout. Il y aurait beaucoup de monde; ce serait superbe. Vous pensez bien que ce ne serait pas comme un baptême ordinaire. On ferait un sermon auquel toute la communauté assisterait; et puis alors on amènerait le... Quel mot a donc dit l'aumônier?
— Le jeune catéchumène, souffla une des sœurs.
— Oui, c'est cela, le jeune catéchumène, et quand on verserait sur lui l'eau sainte du baptême, toutes les cloches sonneraient. Ah I ce serait magnifique 1
— Quelle est sa religion? est-ce qu'il est protestant?
— Non, ma sœur. Un protestant, ça n'est pas rare; mais c'est un Arabe ! un vrai musulman ! Jugez de notre
joie, si nous pouvions en faire un chrétien et çrracher cette âme à l'enfer,
Ibrahim comprit qu'il s'agissait de lui et qu'on méditait sa conversion pour le plus grand honneur d'une demi-douzaine do curés. Gela lui fil peur, et il se promit de partir le plus tôt. qu'il pourrait.
Le lendemain, il parla longtemps au docteur Lanère de son désir de retourner dans son pays. Le docteur, le trouvant suffisamment rétabli, signa son billet de sortie.
Quelques internes, qui avaient pris Ibrahim en amitié et qui connaissaient sa misère, se cotisèrent entre eux et lui remirent cinquante francs pour ses frais de route.
C'est avec cette petite somme qu'il quitta Paris, après avoir été encore une fois à l'Opéra dans l'espoir d'apercevoir celle pour qui il avait tant souffert. Elle n'y était pas.
Il gagna Lyon en diligence ; puis il marcha à pied le long du Rhône et sur les grands cljtemins. Des rouliers lui permirent de monter sur leurs voitures. Entre Avignon et Arles, il mendia aux portes, épuisé, encore faible de sa longue maladie et presque affamé.
A Marseille, où il arriva brisé de fatigue, il alla trouver le consul ottoman, qui le prit en pilié, le recueillit, et obtint son passage à bord d'un bateau à vapeur que la maison Pastré frères expédiait au vice-roi d'Egypte, à la condition qu'il ferait le service de matelot jusqu'à Alexandrie.
Ce fut avec une joie mêlée d'amertume et de colère qu'il monta sur le navire. 11 regarda la côte de la Provence qui se perdait dans l'éloignement, et levant la
main centre cette France qu'il ne devait plus revoir, il s'écria :
-^ Sois maudite, terre de mécréants, d'infidèles ei d'incirconcisl Tes chemins de fer, tes machines à vapeur peuvent te faire forte et puissante; mais le cœur de tes enfants est pourri à jamais. Jl'ai vu ce que tu appelles ta société : que la malédiction de Dieu soit sur elle! Je retourne avec mes frères, les fellahs d'Égyple. que jamais je n'aurais dû quitter!
Les personnages qui ont joué un rôle dans cette trèsvéritable histoire vivent encore, et je puis en parler avant de clore mon récit.
Godefroy, nommé député en 1847, se rangea immédiatement dans la majorité. Plusieurs fois il monta à la tribune pour soutenir des lois d'intérêt local, et toujoup il eut soin de dire :
« J'ai pu dans mes longs voyages comparer entre elle? les différentes civilisations des peuples; j'ai étudié la riche Angleterre, j'ai dormi sous la hutte des laboureurs d'Egypte, etc., etc. »
Ces beaux discours finissaient par une demande d'al* location de quelques mille francs pour une route i^ petite vicinalité ou pour la restauration d'un cloclier de paroisse.
Le 22 février 1848, il éclata de rire en entendant les bourgeois crier : Vive la réforme! et pensa que monsieur Guizot était plus inébranlable que l'Hymalaya.
Le 23, il crut que le roi ferait bien de changer son
ministère ptmr donner satisfaction à l'opinion publique.
Le 24, il coupa ses moustaches, mit des lunettes bleues et se cacha. Quand il se fut aperçu qu'on ne tuait, qu'on n'exilait, qu'on n'emprisonnait, qu'on ne dépouillait, qu'on ne molestait personne, il reparut.
11 fut nommé de la Constituante comme républicam du lendemain; il fut élu à la Législative comme réactionnaire. Dep^is ce temps il a continué sa carrière politique, qui est plus brillante que jamais.
Glotilde engraisse; elle est dame de charité et quête pendant le carême; elle a marié monsieur Anatole à la fille d'une de ses amies, et s'occupe fort de pousser dans le monde un jeune homme qui a les deux grandes qualités nécessaires pour faire son chemin : la platitude et la bêtise.
L'académicien met la dernière main à l'œuvre importante qui doit faire parvenir son nom à la postérité la plus reculée; il termine son grand ouvrage : De rinfluence des queues de poissons sur les mouvements de la mer.
Reïs-Ibrahim est en Egypte ; il est redevenu patron débarque; c'est lui qui commandait la cange sur laquelle j'ai remonté le Nil jusqu'à la seconde cataracte. C'est un homme triste et doux.
Un jour, près de Korosko, pendant qu'un vent de khamsin empêchait notre barque d'avancer, il s'assit à mes côtés sur le sable, en compagnie d'un vieux cheikh du pays, et c'est là qu'il me raconta son histoire.
Quand il eut terminé, je me retournai vers lui et lui demandai avec cette curiosité souvent cruelle des voyageurs :
— Eh bien! reïs, quelles sont les femmes que tu préfères, celles de France ou celles d'Egypte ?
— Celles d'Egypte! celles d'Egypte! s'écria Ibrahim. Au moins elles ont des voiles sur le visage, et, si belles qu'elles soient, on n'en devient pas amoureux , car on ne peut jamais les voir.
Puis s'adressant au vieillard, il lui dit :
— cheikh ! que penses-tu de mon histoire ?
— mon fils! répondit le cheikh, écoute un apologue. Un jour le pigeon ramier voulut voyager. Il partit. 11 but dans les fleuves et mangea dans les rizières. Le soir, après avoir vu bien des choses inconnues, il arriva au pays des vautours et demanda l'hospitalité. Les vautours, qui étaient repus de charogne, le reçurent de bon cœur, le questionnèrent sur les mœurs de sa patrie, et s'endormirent en le laissant très-content de la façon dont ils l'avaient traité. Le lendemain, les vautours s'éveillèrent avec l'estomac creux, car Dieu leur a donné une insatiable voracité; le pigeon ramier dormait encore, sur la foi de l'hospitalité; mais les vautours, qui sont des mécréants, se jetèrent sur lui et voulurent le dévorer. Il n'eut que le temps d'ouvrir ses ailes et de voler en toute hâte vers son pays, où il revint blessé, presque déplumé, sanglant et meurtri. Mon fils, il ne faut jamais aller dans le pays des méchants 1
Je sois toQjoars avec voos.
S. Nattbiec, c. xxviii, v.M.
J'ai connu autrefois un liUéraleur qui s*appelait Jean- Marc; c'était un rêveur qui chérissait les longues clievelures, les parfums et le soleil. Ainsi que Figaro, il était paresseux avec délices et restait volontiers plusieurs semaines sans toucher une plume, causant tout seul avec ses idées en regardant sauter les étincelles de son feu. Parfois aussi il se mettait au tra\'ul, et alors, comme disent les bonnes gens, il abattait beaucoup de besogne.
Un soir, un beau soir de printemps tout chargé d'étoiles, il était couché sur son divan, jambe de ci, jambe de là, perdu dans quelque bon souvenir d'amour, fumant un narguileh et vêtu d'une robe de chambre tur- <iue, comme il convient à un homme qui a voyagé en Orient. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer les molles tiédeurs de la nuit, la flamme vacillante des bougies se reflétait dans leurs collerettes de cristal, des fleurs s'épanouissaient dans de grands vases, et, sur une table, des plumes fraîchement taillées s'entassaient entre un encrier plehi et des feuilles de papier blanc. Ce soir-là, Jean-Marc devait commencer un roman nouveau.
Il en était arrivé à ce moment terrible où il faut por-
ter une main hardie sur la virginité du papier; il fallait commencer, il fallait écrire ce premier mot, si difficile qu'il fait souvent reculer les plus braves. La raison lui criait : A l'œuvre I et la rêverie — cette bonne sœur des mauvais jours — murmurait à son oreille : Reste encore, ne me quitte pas ; viens avec moi ; nous irons tous les deux sous les orangers de Scio, vers cette petite maison de marbre blanc où tu voudrais cacher tes amours et la vie; viens, je t'emmènerai dans les étoiles, et tu verras de longs regards bleus qui se fixeront sur toi.
Jean-Marc hésitait, il était tout prêt à composer encore avec sa conscience; sans doute il allait remettre son œuvre à des temps moins songeurs, lorsqu'un bruit singulier lui fit tourner la tête. Sur sa table, ses phimes se remuaient. Il crut qu'un gros scarabée, détourné de sa route par l'éclat des lumières, était venu étourdiment tomber chez lui. Comme il avait bon cœur, il se levait déjà pour lui rendre la liberté ; mais il resta imnttobile et pâle devant le mouvement étrange qui s'agitait sur sa table. Voici ce qu'il vit :
Une plume se dressa toute seule, se regarda à la bougie, se trempa dans l'encre et se mit à écrire; elle fit un pâté et se jeta au loin avec colère. Jean-Marc, épouvanté, retomba sur son siège. Une autre plume alla s'abreuver à l'encrier et bientôt se prit à courir sur le papier; parfois elle s'arrêtait avec hésitation sur un mot, faisait une rature et continuait. Lorsqu'un feuillet était écrit, il se mettait lui-même de côté, et un autre se présentait comme soulevé par un souffle invisible. Quand une plume était fatiguée, elle se laissait tomber sur le tapis et une autre la remplaçait. Cela dura longtemps ; Jean-
Marc regardait toujours et ne comprenait pas. Enfin une plume, la dernière, écrivit en majuscules le mol fim et raccompagna d'un grand i»arafe; puis tout resta paisible.
Jean-Marc se rassura ; il quitta la pipe éteinte qu'il fuuiait machinalement depuis deux heures, il s'approcha de la table, y rassembla toutes les feuilles écrites, les mit en ordre, et ce fut avec des yeux agrandis par rétonnement qu'il lut ce qui suit :
Je suis une âme errante, une Ame en peine ; je vague à travers les espaces en attendant un corps, je vais sur les ailes du vent, dans l'azur du ciel, dans le chant des oiseaux, dans les pâles clartés de la lune : je suis une âme errante.
Je suis une âme éternelle, comme le sont toutes mes sœurs. Pendant mes existences différentes, bien souvent j'ai entendu discuter sur nous. Les uns disaient : L'âme n'existe pas ! les autres disaient : L'âme est immortelle ! Us se trompaient, tous, nous sommes étemelles. Nous coexistons avec Dieu, dont nous sommes une émanation essentielle, nous sommes une parcelle de son immensité, et plus tard nous remonterons vers lui pour nous y absorber à jamais. Seuls ils ont entendu la voix du Seigneur, seuls ils ont été élus par lui, ceux qui ont confessé notre éternité.
Depuis l'instant où Dieu nous a séparées de lui, wms avons vécu sur terre bien des fois, montant de génération en génération, abandonnant sans regret les corps qui nous sont confiés, et continuant l'œuvre de aotre propre perfectionnement à travers les existences que nous subissons.
Lorsque nous quittons cet hôte incommode qui nous
sert si mal, lorsqu'il est allé féconder et renouveler la terre dont il est sorti, lorsque, en liberté, nous ouvrons enfin nos ailes, Dieu nous donne alors de connaître notre but. Nous revoyons nos existences précédentes, nous jugeons des progrès que nous avons faits depuis les siècles, nous comprenons les punitions et les récompenses qui nous ont atteintes par les joies et les douleurs de notre vie, nous voyons notre intelligence croître de naissance en naissance, et nous aspirons vers Tétai suprême par lequel nous quitterons cette patrie inférieure pour gagner les planètes rayonnantes où les passions sont plus élevées, l'amour moins oublieui, le bonheur plus tenace, les organes plus développés, les sens plus nombreux, et dont le séjour est réservé aux monades qui, par leurs vertus, ont approché plus que nous (le la béatitude.
Lorsque Dieu nous renvoie dans des corps qui doivent vivre par nous leur misérable vie, nous perdons toute conscience de ce qui a précédé ces naissances nouvelles; le mot, qui s'élait réveillé, s'est rendormi, il ne persiste plus, et de nos existences passées il ne reste que de vagues réminiscences qui causent en nous les sympathies, les antipathies, et aussi parfois les idées innées.
Je ne parlerai point de toutes les créatures qui onl vécu, de mon souffle, mais ma vie dernière a subi un malheur si grand, que de celle-là seule je dirai l'histoire.
Avant que mon imprudence m'eût fait perdre ma forme humaine, je vivais parmi les hommes, et beaucoup eussent envié ma fortune, mon bonheur et ma jeunesse.
Une amie de ma mère avait une fille qui était plus
jeune que moi de cinq ans et qui se nommait Marguerite; avec elle j'avais partagé tous les jeux de mon enfance; je Taimaîs d'une de ces tendresses vives et prévoyantes qui empruntent à la paternité sa faiblesse attendrie et ses douces sévérités; je la traitais en enfant gâtée; parfois elle me tyrannisait bien un peu, mais dès qu'une circonstance grave se présentait, je devenais sérieux, et, par les raisonnements de mon amitié» j'obtenais tous les sacrifices qu'on lui demandait. Marguerite était plus qu'une affection pour moi, c'était une habitude; nous avions ensemble d'interminables causeries, nous faisions tous les deux mille projets d'avenir; nous avions grandi côte à côte et il me semblait que nous devions traverser la vie en nous tenant par la main.
Cependant j'arrivais à la jeunesse; j'avais vingt ans et Marguerite en avait quinze. A cette époque je fis un voyage de cinq mois, et lorsque je revins, tout heureux de la revoir, j'eus peine à la reconnaître. Ce n'était plus cette enfant joyeuse et babillarde qui sautait 'sur mes genoux et jouait avec moi comme avec un frère aîné; c'était une jeune fille sérieuse et pâle, dont les yeux avaient d'ineffables langueurs et devant laquelle je me sentis troublé. Je m'étonnai de ce changement profond, car j'ignorais que les femmes atteignent la gravité de leur sexe tout à coup et presque sans transition.
Maintenant les rôles n'étaient plus les mêmes, c'était elle qui me grondait, et chaque jour elle prenait plus d'ascendant sur moi. A ses côtés ma gaieté s'évanouissait, j'étais triste, embarrassé, et je ne comprenais rien au trouble qui remuait mon cœur. J'en parlai 5 ma mère.
— O ma mère! lui dis-je, il mo semble que je n'aime
plus Marguerite, el cependant plus qu'autrefois j*ai besoin de la voir; j'ai de singuliers affadissements, je sens des émotions que j'ignorais et que je ne puis exprimer; lorsqu'elle est là, je voudrais lui parler et je ne trouve rien à lui dire.
Ma mère ne me répondit pas et passa en souriant sa main dans mes cheveux.
Un jour d'hiver qu'il avait beaucoup neigé, j'étais assis au coin de mon feu, l'œil immobile, la tète abaissée, et je pensais à Marguerite. J'étais la proie d'une mélancolie douloureuse et j'avais je ne sais quel vague désir de mourir. Une angoisse violente me monta au cœur et je me pris à pleurer. Ce malaise nerveux, que j'éprouvais pour la première fois, fut comme un rayonnement subit, il m'illumina tout entier; je compris alors que j'aim'ais, et je criai le nom de Marguerite. Je courus vers ma mère et me jetai dans ses bras; eUe sourit encore et me répondit : « Vous êtes bien jeunes, mes enfants; dans quelques années nous verrons I »
Lorsque je vis Marguerite, je me mis à genoux devant eUe, je pressai ses mains sur mes lèvres et lui racontai cette révélation d'amour qui s'était faite en moi; elle renversa la tête en fermant les yeux; puis ramenant vçrs mon visage son regard humide : « Oh! dit-elle, ce n'est pas d'aujourd'hui que je t'aime ! »
De ce moment, ses manières changèrent; elle me traitait avec une réserve pleine de tendresse et de pudeur; elle perdit ce qu'elle avait encore d'enfantin; chaque jour la femme se dessinait en elle : c'était une toute petite grande dame de quinze ans I
Oh! comme nous eussions été heureux! comme la
joie eût toujours habité notre vie, si mes imprudentes curiosités n'avaient attiré sur moi les punitions de Dieuî
J'étais fier d'être amoureux; j'avais concentré toutes les forces de mon être dans cette passion que j'exagérais à plaisir ; ce jeune amour remplissait ma vie. Je voyais souvent Marguerite, quelquefois tous les jours, et il me semblait que ce n'était jamais assez. J'aurais voulu la suivre, la voir, l'écouter sans cesse. Le soir, surtout, lorsque j'étais seul, je me racontais la journée dans tous ses détails; je me répétais, en cherchant à imiter sa voix, les mots qu'elle avait prononcés; je me rappelais mille choses que j'avais oublié de lui dire, et je m'abandonnais avec délices à ces souvenirs charmants qui baisent le cœur comme des lèvres tièdes; j'invoquais un miracle qui pût me transporter à ses côtés; je comptais les années, les mois, les jours, les heures qui nous séparaient encore, et j'aspirais vers elle avec toute la fiévreuse intensité d'un cœur de vingt ans!
Un soir qu'elle avait longtemps fait de la musique, je la quittai tout tremblant d'émotion, serrant sur ma poitrine un bouquet de roses jaunes qu'elle m'avait donné, et je me couchai, après avoir mis mes fleurs sous l'oreiller, afin d'avoir de jolis songes. Une indicible inquiétude me tourmentait, je ne pouvais dormir; des étincelles d'or couraient devant mes yeux, une insupportable chaleur me brûlait, des formes vagues de Marguerite m'apparaissaient, et mon esprit chantait des mélodies étranges que jamais je n'avais entendues. Je faisais des rêves insensés; je regrettais ces temps heureux où les fées mignonnes vous douaient à votre naissance de toutes les vertus et de toutes les beautés; j'aurais voulu être
un de ces enchanteurs des contes orientaui, qui ont des anneaux qui rendent invisibles, des filtres qui font aimer et des paroles mystérieuses qui vous emportent à travers les airs.
A force de désirer, il me sembla qu'une puissance inconnue descendait en moi ; il me sembla que, si je le voulais avec violence, mon âme pourrait se séparer de mon corps et courir vers celle qu'elle aimait. Celte idée s'empara de moi jusqu'à me faire douter de ma raison; je ne pensais plus au sommeil qui me fuyait sans relâche. Une sorte de terreur inexpliquée m'avait envahi; je n'avais plus qu'un besoin : sortir de moi-même pour aller voir Marguerite. Aux premières lueurs du jour, je ne dormais pas encore; alors, poussé peut-être par un pressentiment fatal,' je ne combattis plus mes désirs, je m'y abandonnai, et j'ordonnai à ma volonté d'être assez forte pour obtenir le miracle. Hélas ! elle m'^obéit, et de là sont venues toutes mes infortunes !
Je me sentis tout à coup allégé d'un grand poids, ffio" corps perdit la faculté de se mouvoir, et mon âme, effrayée de sa liberté, voltigeait dans la chambre audessus de celui qu'elle animait tout à l'heure et qui. maintenant, semblait profondément endormi. Sans tarder, je voulus éprouver ce pouvoir surnaturel q^' venait de se révéler en moi, et auquel je ne comprenais rien, sinon que j'en avais peur. Je traversai les appartements, passant dans les fissures des portes, me glissaut sous les draperies, trouvant ma route par les ouvertures les plus étroites. J'arrivai ainsi chez ma mère; elle étail éveillée et lisait dans son ht. Je fus surpris qu'elle ne s'étonnât pas de me voir entrer chez ellft à pareille
L'AME ERRANTl^: 99
heure. Je m'approchai d'une glace, je regardai et ne vis rien; je n'avais plus de reflet; j'allai voltiger autour de ma mère, elle ne fit aucun mouvement; je me plaçai entre son livre et ses yeux, elle continua à lire. J'étais diaphane, invisible, impalpable ; je voyais, j'entendais, je. jouissais de la partie immatérielle de mes sens, mais je ne pouvais les manifester. J'étais un souffle , une essence, une monade ; enfin, j'étais mon âme. Je retournai dans ma chambre, mon corps dormait toujours ; je me posai sur ses lèvres, je rentrai en lui, et mon être complet se réveilla.
Le soleil rayonnait ; le jour, à pleins effluves, pénétrait à travers mes croisées; il était trop larJ pour aller chez Marguerite; j'attendis la nuit avec anxiété.
Le soir vint enfin et avec lui une appréhension douloureuse. Je prétextai , pour me retirer, un malaise que justifiait ma pâleur. Ma mère m'accompagna, en me donnant le baiser d'habitude, et je restai seul! J'hésitai longtemps, j'étais effrayé de moi-même; je n'osais tenter une seconde expérience de mon pouvoir, mais une curiosité ardente et immodérée me sollicitait ; comme la veille, je sortis de mon corps, je le. laissai immobile sur mon lit, et, me précipitant en liberté, je pris mon chemin dans les airs, vers la demeure de Marguerite.
A peine étais-je entré dans sa petite chambre qu'elle arriva. Je me blottis dans un coin afin de ne pas attirer ses regards, oubliant déjà que je me perdais dans la transparence de l'air. Elle s'approcha de la glace en fredonnant une ariette italienne, déroula ses cheveux, et, tout en se souriant à elle-même, elle les tressa autour
de son front. Elle se considéra ainsi quelques secondes, fit une petite moue et murmura à demi-voix :
— Les tresses ne me vont pas bien; et puis, ajoutât-elle, il me préfère en bandeaux!
O mon ^ftme, mon Ame! pensais-je, que je vous remercie!
Je la vis dépouiller ses vêtements épingle à épingle, je vis apparaître ses bras charmants et ses frêles épaules; je la contemplai tout entière à la clarté du pâle flambeau qui brûlait près d'elle. Lorsqu'elle eut longtemps sautillé et gazouillé comme une fauvette, qu'elle eut revêtu son costume blanc, lorsque, ainsi que 6retchen, elle eut lentement récité les litanies de la Vierge et que sa tête reposa sur Toreiller, je m'approchai d'elle, caressant son visage et passant comme un souffle dans les nappes de ses cheveux.
— Mes pauvres fleurs sont toutes fanées! dit-relle en effeuillant quelques roses du Bengale placées auprès d'elle ; demain je ferai prendre des violettes de Parme.
Peu à peu ses yeux se fermèrent ; le sommeil s'étendit sur elle; et pendant toute la nuit, je voltigeai sur ses lèvres, à\\ souffle tiède et régulier de son haleine. Au point du jour, j'avais rejoint mon corps endormi, et mon premier soin fut d'envoyer à Marguerite les fleurs qu'elle avait désirées.
Lorsque au matin je vis ma mère, elle s'informa avec sollicitude de ma santé :
— Cette nuit, me dit-elle, je ne pouvais dormir ; j'étais inquiète de ta souffrance; je me suis levée et j'ai été dans ta chambre; tu ne t'es pas réveillé au bruit; tu étais couché sur le dos, pâle et sans mouvement; je
L*ÂM£ ERRANTE 91
n'entendais pas ta respiration, tu dormais si profondé* ment que tu m'as fait peur; tu avais l'air d'un mort; je t'ai embrassé sur le front et tu ne t'en es pas aperçu.
Chaque soir il en fut ainsi ; en partant, Je fermais avec soin lés yeux de mon corps afin de faire croire à son sommeil; chaque soir, invisible pour Marguerite, j'assistais avec amour aux pensées de sa solitude, au charnte de son repos, aux songes de ses nuits, au moindre de ses désirs qu'à tout prix je parvenais à réaliser. J'étais certain de sa tendresse, l'espérance chantait ses hosannah dans mon cœur, et cependant une mordante inquiétude me dévorait, une invincible crainte empoisonnait ma vie, me dérobait l'avenir, et analgré tout mon bonheur, je ne me sentais pas heureux. Mais lorsque j'étais auprès d'elle, lorsque je passais sur ses lèvres en m'enivrant de sa présence, j'oubliais mes pressentiments, je reniais mon effroi et je ne pensais plus qu'à ma félicité. •
Mon temps se passait ainsi, entre mes angoisses et les charmantes niaiseries de ma tendresse. Depuis plus d'une année déjà que j'usais de cette faculté surhumaine, j'avais bien gardé mon secret et nul ne le soupçonnait. Qui donc eût donné croyance à cette merveilleuse histoire? Une fois, j'avais osé dire que je croyais à la possibilité d'une séparation momentanée de l'âme et du corps, et on avait déclaré en riant que j'avais des idées exagérées qui se modifieraient avec l'âge. A cela je n'avais rien à répondre et mes raisonnements ne pouvaient convaincre que moi.
Jamais de frivoles curiosités ne me détournèrent de ma route; en partant, je n'avais qu'une idée, qu'un
désir, qu'un rêve, ^qu'un amour : Marguerite! Il y avait en elle une grâce qui agitait mon corps lorsque mon âme lui en apportait le souvenir; ses traits étaient d'une exquise finesse, et sous la maigreur de la jeune fille on prévoyait l'avenir d'une incomparable beauté. Bien souvent, lorsqu'elle dépouillait ses vêtements et déroulait sa chevelure, j'ai pensé à ces naïades blondes qui riaient au soleil, sur le bord des grands fleuves, en secouant leurs couronnes de roseaux verts. En la voyant, je savourais le bonheur qui m'était promis, je me façonnais une vie remplie de paisibles amours, mes ospoii-s touchaient à la réalité, je me croyais arrivé à ce terme qui se rapprochait chaque jour davantage, et dans l'ombre, à mes côtés, le malheur m'attendait pour m'emporter dans son tourbillon.
Un soir, que je revenais d'un court voyage pendant lequel je n'avais point entendu parler de Maguerite, je me jetai promjilement au lit, et, tout ardent d'impatience, je laissai là mon corps et je partis. Lorsque j'arrivai chez elle, je fus étonné de l'ordre symétrique qui régnait partout. Les meubles étaient enveloppés de housses, les rideaux enlevés, et je ne rencontrai personne dans les appartements déserts. J'attendis. La nuit avançait; je voulus regarder l'heure aux pendules, elles étaient toutes arrêtées. Je cherchai à oublier pour forcer le temps à passer plus vite ; je courais dans les chambres, je furetais, j'appelais à moi des idées étrangères, mais en vain I je retombais toujours sur cette pensée : Pourquoi n'est-elle pas ici? J'avais besoin de la voir, depuis deux longues semaines que je ne l'avais pas contemplée. Une horloge Voisine sonna et je comptai quatre heures.
Une |pre inquiétude me saisit , je redoutais vaguement un malheur que je ne connaissais pas, mais dont la prévision m'épouvantait. Ma pauvre &me ne savait que répondre aux mille questions qu'elle s'adressait. Dans l'espoir de découvrir enfin la cause de cette absence navrante, je parcourus la maison ; je la fouillai, et ne découvris rien. Je revins chez Marguerite, espérant que peut-être elle serait rentrée; non! Le même silence morne dormait autour de inoi; alors je crus mourir et je me perdis dans les rideaux de ce lit dont l'immobile régularité ipe désespérait. Où est-elle? où est-elle? me disais-je avec angoisse. J'étais brisé par un insurmontable effroi. Je peuplais de fantômes le calme qui m'environnait, et, comme ces oiseaux de nuit surpris par une clarté soudaine, je fuyais, je voletais tout effrayé de ma solitude. J'avais tout oublié : mon âme, mon corps, ma mère ; je ne pensais qu'à Marguerite ; je voulais la revoir, à tout prix, à Tinstant, et je ne savais où elle était.
Mon anxiété dura jusqu'au matin ; le jour était déjà venu lorsqu'une circonstance imprévue vint m' apprendre que Marguerite, avec sa mère, était à la campagne. Je n*hésitai point; mes terreurs de la nuit ne me laissaient point réfléchir; une aspiration désordonnée me poussait vers elle ; j'oubliai l'heure, la distancé, le danger, et je partis à tire-d'aile.
Ce soir je serai revenu, me disais-je en volant plus vite ; on croira à un sommeil prolongé que j'expliquerai par la fatigue du voyage. Je traversais les prairies, les champs, les bois, les villes et les rivières; j'allais, souslo ciel, en compagnie des oiseaux, et je les devançais dans l'ardeur de mon désir et la rapidité de ma courâe.
9t LES SIX AVENTURES
Enfin, j'arrivai! je trouvai Marguerite agenojiillée dans le jardin, devant une plate-bande, et remuant la terre autour d'une fleur. Je me posai sur une touffe d'héliotrope et restai absorbé dans sa contemplation.
Elle se leva, je la suivis ; après avoir marché le long des parterres en murmurant tout bas une romance syracusaine que je lui avais apprise, elle s'assit à l'ombre d'un platane et réunit en faisceau les fleurs qui remplissaient son tablier. Parfois elle s'arrêtait et inclinait imperceptiblement la tête sur son épaule pour considérer son bouquet. Tout à coup elle y prit une large marguerite et arracha un à un ses petits pétales lancéolés en disant :
— 11 m'aime! jan peu... beaucoup... passionnément! Elle battit des mains et s'écria avec une joie d'enfant:
— il m'aime! il m'aime!
Son visage tout rose de chaleur semblait rayonner; ses yeux, levés et brillants, souriaient en même temps que ses lèvres; sa main, pendante sur son genou, tenait encore la fleur découronnée dont l'oracle avait dit si vrai. J'étais plongé dans une extase ineffable; je regrettais mon corps, j'aurais voulu reprendre une forme et tomber à ses pieds pour y mourir de bonheur.
Je m'arrête avec complaisance sur ces détails frivoles; j'aime à me les raconter; eux seuls, dans mes longues souffrances, ont soutenu mon courage; ils sont maintenant mes dernières jouissances, car demain je ne we souviendrai plus.
Cette journée s'écoula comme un songe heureux, et la nuit vint que j'étais encore perdu dans le crépuscule»
conta^nplant Marguerite qui écoutait les oiseaux chanter et regardait le soleil couchant.
La raison m'ordonnait de fuir et sa voix me criait : 11 est temps! mais une invincible attraction me retenait ; dégagée de tous ses liens terrestres, mon âme s'était comme infusée en elle. Je ne veux, je ne peux la quitter, me disais-ja; demain, demain il sera bien temps de partir.
Et le lendemain je ne partis pas!
Je restai à ses côtés; il s'élevait en moi un frémissement de tendresse et d'enivrement, lorsque j'allais sur ses pas, oubliant le monde entier pour ne jdus voir que ma blanche chérie. Quand mon Âme seule était auprès d'elle, il y avait dans mes sentiments et dans mes pensées une angélique pureté que je ne retrouvais plus lorsque j'étais redevenu mon être complet.
Le soir de ce second jour, elle chanta, et je me blottis sur son sein pour écouter sa voix. Je l'ai dit, j'avais tout oublié, je ne prévoyais, je ne redoutais rien. Lorsqu'elle fut retirée chez elle, elle se tressa, avec un enfantillage enchanteur, des couronnes de chèvrefeuille qu'elle posa sur sa tête, et se fit, ainsi parée , de grandes révérences devant sa glace. C'était un spectacle digne d'envie que de la voir, demi-vêtue, le front chargé de fleurs, rire en dansant sur ses petits pieds roses.
Elle s'endormit; son sommeil fut inquiet; une sueur glacée mouillait ses tempes, ses mains s'agitaient convulsivement, pendant qu'elle semblait se débattre contre l'oppression d'un cauchemar; une expression d'épouvante décomposait son visage, et plusieurs fois elle cria mon nom.
Il était déjà tard lorsque sa mère entra chez elle.
— Es-tu souffrante^ lui dit-elle en l'embrassant, ta parais fatiguée?
— • Non , ma mère, répliqua Marguerite ; mais celte nuit j'ai fait un songe affreux : j*ai rêvé que j'entendais une voix bien connue qui pleurait sous terre et qu'une autre voix répondait : Il est trop tard, tu ne reviendras plus !
Aces mots, le souvenir revint à ma mémoire. 11 y avait bientôt soixante heures que j'avais abandonné mon corps; une vague terreur passa en moi et je pris mon vol. Le ciel était chargé d'orage; un vent lourd et chaud m'enveloppait comme l'haleine d'une forge; les oiseaux se réfugiaient dans les arbres; des corbeaux sinistres croassaient autour de moi; je me hAtais, je courais, je dévorais l'espace.
J'atteignis enfin le but de ma course, et bientôt j'allais pouvoir rassurer ma mère. Lorsque j'arrivai devant ma maison, deux spectacles inaccoutumés me frappèrent. Des hommes détachaient une tenture noire suspendue au-dessus de la porte et enlevaient de grands flambeaux de cuivre; à mes fenêtres ouvertes je distinguai des draps étendus. Que se passe-t-il donc?
Je me précipitai dans ma chambre; elle était en désordre et mon corps n'était plus sur mon lit bouleversé. Sur les tapis, j'aperçus un marteau, quelques clous, des linges ensanglantés, et un vase d'argent où trempait une branche de buis. Dans mon effroi je ne compris rien : à travers les appartements déserts je cmmxs et j'entrai chez ma mère.
Ohl je n'oublierai jamais ce que je vis alors. Elle était
assise, affaissée sur elle-même, les yeux fermés, le visage pâle et les mains jointes; ses amis étaient à ses côtés; tout le jnonde pleurait.
Quelqu'un se pencha à son oreille et lui murmura des paroles que je i^e pus entendre. Alors elle renversa sa tête en arrière, et s'écria avec des sanglots :
— Mon enfant! mon enfant! qpi m'eût dit que tu devais mourir ainsi, si jeune et si cruellement!
Je compris alors; et Thorrible vérité se dévoila tout entière ! Pendant l'absence de mon âme, on m'avait cru mort; on avait appelé les médecins; ils avaient longuement discuté, et s'étaient résumés en déclarant que j'a-^ vais succombé à une apoplexie foudroyante. Pour s'en assurer, ils firent l'autopsie et pratiquèrent à mon pauvre corps une grande ouverture par laquelle mon âme eût été forcée de s'échapper.
Un dernier espoir me restait; je volai, j'allai à l'église, au cimetière. Hélas! il était trop tard! Les dernières pelletées de terre venaient de résonner sur mon cercueil, et la foule s'écoulait tristement.
Je rentrai chez ma mère éperdu, accablé par un regret immense. Je pleurai mon imprudence et cette faculté maudite qui l'avait causée. Pendant plusieurs jours, absorbé par mon malheur, je restai immobile, contemplant avec désespoir cette douleur que j'avais fait naître.
Depuis quelques jours déjà j'étais mort pour tous, lorsqu'un matin la porte s'ouvrit et Marguerite se jeta dans les bras de ma mère. Je vis alors à quel j)oint j'élais aimé, et quel trésor d'amour j'avais bénévolement perdu. Mon bonheur, mon beau bonheur était maintenant évanoui pour toujours!
9g LES SIX AVENTURES
Je fis un effort surhumain pour parler et faire comprendre mon invisible présence. Je voulais leur crier : — Ne pleurez plus, femmes chéries, ne pleurez plus. Je suis à vos côtés, invisible, mais toujours aimant; mon corps est parti, mais mon Ame vous resté, jamais elle ne vous quittera. Je me partagerai entre vous deux, j'écouterai vos paroles sans pouvoir y répondre, mais vous me devinerez à l'atmosphère de tendresse que je répandrai autour de vous.
Mes efforts furent impuissants et je restai muet, invisible, impalpable ; j'enviais le sort de mon corps qui dormait pour toujours et n'avait plus à souffrir. Je me sentais si malheureux que j'eusse voulu mourir, et je ne le pouvais pas, car j'étais en possession de mon éternité!
Voilà deux ans de cela, et depuis ce temps je fais partie de ces légions d'ftmes voyageuses qui errent dans les espaces, sans forme et sans bruit, et qui demeurent inconnues dans les airs jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de les renfermer dans de nouveaux corps.
Pendant de longs jours, je fus sans courage, mon mallieur m'avait brisé ; à ma propre infortune, au regret déchirant d'avoir perdu celle pour qui j'étais mort et pour qui j'aurais dû vivre, au remords des souffrances que j'avais répandues sur tous mes amours, se joignait l'épouvante de l'avenir. Au milieu de ces douleurs , je pensais à Marguerite : — £h bien, me disai&j^, puisqu*il en est ainsi, puisqu'il m'est défendu de repu-aitre à ses yeux sous la forme qu'elle a aimée, je ne la quitterai plus, je marcherai dans son ombre et je dormirai sur ses pwpières.
De ce moment , je donnai toute mon existence à m«
mère et à Marguerite. Je la voyais chaque jour croître eD beauté, et je me désespérais.
A sa gracieuse pétulance avait succédé une mélancolie paisible ; bien souvent je l'entendis m'appeler en pleurant, et elle ne se doutait guère que c'était mon âme qui gémissait en elle. En effet, c'est en vertu du don d'ubiquité que nous avons, peut-être à notre insu, pendant notre vie, que nous sommes malheureux en amour et que nous regrettons les morts.
Lorsqu'on aime et qu'on est aimé, l'âme s'échange; on donne à la créature chérie et on reçoit d'elle une portion égale du souffle divin qui nous anime ; nous sommes à la fois en nous et en elle , nous vivons dans son cœur comme elle vit dans le nôtre ; de cette sorte, la monade ravivée par ces éléments étrangers, fécondée par cette communion nouvelle , sent ses forces se développer, sa joie grandir, ses facultés s'élever, et alors l'être est heureux.
Mais lorsqu'un des amants, fatigué de tendresse, poussé vers d'autres jouissances par son inconstance naturelle, rappelle à lui la part de son âme qu'il a donnée, l'équilibre se trouve brisé chez celui qui aime encore; un grand vide se fait en lui, il se sent dépossédé d'une partie de lui-même ; il est plein d'hésitations , de contractions, de troubles, de douleurs ; il souffre et connaît alors toutes les douleurs de l'amour malheureux, jus-^ qu'à ce qu'il rentre en possession d'une portion d'âme qui remplace celle qui lui a été ravie.
Lorsque la mort a fait élection du corps que nous habitons, lorsque nous le rejetons pour ne jamais le retrouver, nous partons , laissant à ceux que nous avons^
dimés sur terre la part de nous-mêmes que nous leur avions donnée pendant que nous vivions auprès d'eui, et c'est ainsi qu'ils gardent notre mémoire. Lorsqu'ils se souviennent de nous, c'est notre voix qui parle en eux, c'est l'écho du baiser que leur âme reçoit de la nôtre qui leur rappelle Têtre qu'ils ont pleuré. Lorsque l'homme a des tristesses vagues et des aspirations profondes vers les dioses inconnues, c'est son âme qui obéit instinctivement à l'appel d'une de ses parties emportées par la mort.
Nous-mêmes, nous emportons aussi les portions d'âme que nos amis nous ont données, et c'est cette agrégation de monades diverses qui servira d'éléments aux instincts nouveaux ou modifiés qui doivent agir en nous dans les créations futures. Donc, l'âme va toujours ainsi, à travers les existences qu'elle parcourt, s'échangeani, se complétant, s'irradiant, grandissant, et devient digne enfin de ces mondes rayoiinants où nous devons nous absorber un jour.
Marguerite ne savait pas cela; elle ignorait qu*elleme portait en elle, et sa douleur accroissait la mienne.
Partout je la suivais; dans les bals où la conduisait sa mère; je me glissais sur ses pas, je voltigeais autour d'elle et je rafraîchissais de mon soufflé ses épaules brûlantes. Ah! si elle avait pu savoir que souvent, sur les guirlandes de son jeune front, reposait l'âme de celui qu'elle regrettait! Parfois, j'allais me coucher au soleil dans le calice des fleurs, et je revenais vers elle tout chargé des parfums qu'elle aimait.
En hiver, je suis bien malheureux. Les arbres n'ont plus de feuilles et les fleurs sont mortes ! Je ne sais où m'abriter. C'est à peine si quelque hâtif perce-neige
UAME ERRANTE ^ lOt
peut me donieî asile; alors j'erre, je cours effrayé, cherchant un refuge contre les frimas, et je tinis toujours par voler vers Marguerite* Souvent, lorsque je touche à sa demeure, lorsque je vais pouvoir me réchauffer à son haleine, un tourbillon de vent passe et m'emporte. Je ne peux lutter, sa force m'entraîne ; je me trouve en compagnie de mes sœurs les Âmes en peine, et sur les ailes des ouragans je traverse des pays désolés, sous im ciel âpre et dur, parmi les pâles bruyères et les ronces déchirantes, dans les forêts mugissantes et sur les flots, où le matelot tremble et invoque Notre-Dame de Bon -Secours en entendant passer la rafale toute chargée de nos gémissements. Quelquefois je parviens à m'échapper; tout meurtri de la fureur du vent, bien loin de celle vers laquelle je tends toujours, je vais dans les campagnes, j'entre dans les fermes isolées, et je cours me cacher auprès de râtre, dans l'étroite retraite où le grillon chante en s'accompagnant des pétillements du feu.
Ces supplices eussent peut-être duré pendant l'éternité entière si Dieu, dans sa pitié infinie, ne m'avait permis de vivre de nouveau parmi l'humanité. Cette nuit peut-être va s'opérer mon incarnation, et je profite d'une dernière grâce que Dieu a concédée à mes prières : je me hâte et j'écris mes mémoires, afin qu'ils servent de leçon aux imprudents de l'avenir.
Un soir, j'étais chez Marguerite lorsque sa mère entra. Elle lui prit la main, la baisa au front et lui dit qu'elle avait vingt ans, que le moment était venu de songer au mariage. A ces mots, la pauvre enfant baissa la tête et sanglota en prononçant mon nom.
Sa mère lui parla longtemps avec de douces remontrances : une douleur exagérée, im regret inutile ne devaient pas l'empêcher de prévoir l'avenir, et le souvenir de celui qui n'était plus ne pouvait porter obstacle à une union qui s'offrait avec toutes les conditions que recherchent les jeunes filles.
Marguerite hésitait; un combat se livrait dans son cœur que j'occupais encore ; elle regardait sa mère sans parler; puis, enfin, se jetant dans ses bras :
— ma mère, dit-elle, je vous obéirai L
Que dirai-je? tout fut conclu, et ce mariage fut décidé.
Elle fut froide d'abord et réservée avec son fiancé ; quelque chose lui disait sans cesse : Souviens-toi ! souviens-toi ! Mais cet écho de ma pensée s'affaiblit peu à peu et finit par s'éteindre. Marguerite s'adoucit et se charma de cette nouvelle tendresse. Mon amour avait quitté son cœur, il n'y restait plus que comme un sentiment à demi effacé, ainsi que la chaleur qui persiste encore dans le nid lorsque déjà les oiseaux sont envolés.
Cet oubli me désespéra. Je n'avais pas réfléchi que toutes les blessures se cicatrisent, et que l'amour est comme le phénix qui meurt souvent et renaît toujours.
Au milieu des tourments de ma jalousie, une idée soudaine m'illumina. Us allaient se marier, et peut-être obtiendrais-je de Dieu la permission de rentrer sur terre sous une forme adorée de Marguerite. Je montai moi-même porter ma prière au Seigneur, il avait été touché du long martyre qui avait si cruellement puni
L*âME errante 103
mon imprudence, et il m'accorda la grâce que je demandais. Maintenant tout est prêt de finir, et demain il y aura dans les désespoirs secrets de l'espace une âme en peine de moins.
Je reviendrai aux yeux de Marguerite sous une apparence qui lui sera plus chère encore que je ne Tai jamais été. Ce matin le prêtre a béni leur union ; et cette nuit, bientôt, dans quelques minutes, la porte de la chambre nuptiale retombera sur les deux époux- Alors commenceront ces doux mystères de Talcôve que j'ai tant rêvés, que j'ai tant pleures ; alors je serai là ; alors, Dieu me l'a promis, ils prendront mon âme entre deux baisers, et moi, qui ai tant aimé Marguerite, bientôt je serai son enfant !
Le manuscrit s'arrêtait là. Lorsque Jean-Marc eut terminé celte lecture, il reconnut qu'il était trop tard pour commencer son roman. Il ralluma son narguileli, et maintenant il croit avec ferveur à la transmigration des âmes.