‹ Les six aventuresChapitre 2 sur 7 · FIN DX L'AVI KRRANTI · texte numérisé non relu

FIN DX L'AVI KRRANTI

TAGAHOR

Come Taraba Fenioe :

Che \i sia, ciascan lo dieè; Dovesia, nessonlosa.

Metastasio.

Autrefois, il y a bien longtemps, bien longtemps, un batelier vivait sur les bords du Gange; il s'appelait Tagahor et n'avait d'autre métier que de conduire les voyageurs d'une rive à l'autre du fleuve. Tout le jour il était accroupi dans une hutte d'herbes sèches qu'il s'était bâtie contre le tronc d'un figuier, et là il attendait que quelqu'un vînt à passer. Souvent il ne venait personne, et alors Tagahor demeurait immobile, regardant l'eau couler et se plaignant de sa destinée- Lorsque la nuit arrivait, il se levait, rangeait ses avirons recourbés, abattait le petit mAt de bambous, roulait la voile de roseaux tressés, et s'en allait triste jusqu'à sa chaumière où nul ne guettait son retour.

il était beau, il avait vingt ans et se sentait rongé par de singuliers ennuis. Un soir que le soleil se couciiait^ il tenait sa tête appuyée dans ses mains et laissait ses yeux errer autour de lui; les feuilles aiguës des cocotiers semblaient des dards de pourpre ; un aigle du Malabar volait ea poussant des cris ; le Gange coulait avec fracas

et se ridait autour de quelques points noirs qui étaient des têtes d'alligators humant la fraîcheur des brises. En voyant tout cela, il éprouva une grande tristesse et il s'écria :

— Oh ! comme ilâ sont heureui ceux qui ne sont pas bateliers, comme moi, sur le bord des rivières I Comme ils sont heureux ceux qui ont des éléphants pour aller à la guerre, et des palanquins où ils dorment en marchant f II y en a qui passent leur vie à chasser dans les forêts et qui trouvent en revenant des femmes trèsbelles qui les reçoivent sur des nattes de toutes couleurs ! Us babitent dans des palais gardés comme des forteresses ; lorsqu'ils sortent, ils sont montés sur des chevaux superbes; on les évente avec des plumes et on va devant eux en heurtant des cymbales et en chantant leur gloire. Moi, je n'ai rien, et mes bras sont insuffisants à ma vie! Brahma, quels crimes ai-je donc commis dans mes créations antérieures pour avoir mérité l'existence que tu m'as infligée? Que ne m'as-tu fait riche ! que ne m'astu donné au moins de quoi repaître les désirs que tu as mis en moi! Bralima, pourquoi m'as-tu créé si malheureux I

Il resta quelque temps silencieux, engourdi dans son chagrin ; puis, se levant et descendant vers le fleuve, il fit ses ablutions, purifia ses vêtements en les trempant dans l'eau, et se prosternant, il invoqua le soleil :

— soleil I dit-il, tu es Brahma lorsque tu te lèves, Siva au milieu de la journée et Wichnou à ton coucher! Tu es la pierre précieuse de l'air, le roi de la lumière, le témoin de toutes les actions des hommes ; tu es l'œil du monde et la mesure du temps. C'est toi qui règles

les jours, les nuits, les semaines, les mois, les saisons, les cycles et les éternités. Tu es le seigneur des neuf planètes ; tu effaces les péchés de ceux qui t'invoquent ; tu parcours sur ton char la grande montagne du nord qui a quatre-vingt-dix millions cinq cent dis. mille yodjanas d'étendue. soleil! exauce. mes vœux et détruis mes péchés 1

La nuit venait ; quelques phalènes lumineux commençaient à voltiger ; les iguanes rampaient sur les racines des arbres. Tagahor s'éloigna. 11 marchait le long du Gange, répétant ses plaintes à demi-voix et foulant les longues herbes que le vent du soir courbait devant ses pas ; tout à coup, dans le jour verdâtre du crépuscule, s'éleva une étrange apparition.

Du milieu des eaux sortait une forme lumineuse; c'était une femme ; ses pieds reposaient sur un poisson reluisant et moiré qui poussait de l'écume par ses narines ; une étoffe blanche ceignait ses reins, et , retombant par derrière jusque sur ses talons, laissait à découvert ses genoux arrondis et ses jambes entourées de cercles d'or. Sur sa poitrine nue se balançait un long collier de lotus rouges ; à ses bras se tordaient des bracelets de coquillages. Ses yeux, qui regardaient fixement, étaient violet-foncé, et leurs teintes se dégradaient par d'imperceptibles transitions jusqu'au blanc le plus pur. Sa chevelure noire, tirée sur les tempes, s'épanouissait au sommet de la tête sous une couronne de joncs. Deux petits poissons d'or lui servaient de pendants d'oreilles; dans sa main gauche tremblait ime étoile de feu,

Tagahor était tombé la face contre terre, et il entendit une voix qui disait :

TAGAHOR 107

a Tes lamentations ont monté jusqu'à moi; j'ai quitté le Veikonta, séjour bienheureux, où je dormais couchée aux pieds de mon père Wichnou, et je suis venue. Au ciel, on me nomme Mandakini ; aux enfers, fihâgavati, et sur terre, Gangft. Je suis la déesse du Gange. Tu m'as adorée avec ferveur ; jamais ta barque n'a glissé sur mçn dos humide sans que tu n'invoquasses mon nom, et toujours tu m'as jeté l'offrande de tes plus beaux fruits. Maintenant que tu gémis et que tu maudis ton sort, je t'apporte la récompense de ta dévotion assidue et l'accomplissement de tes désirs. Tu veux être riche, lu le seras; et ta fortune sera si liaute que tu regarderas en pitié ceux dont tu enviais la puissance. Voici un talisman à l'aide duquel tu découvriras les trésors enfouis dans le sein de la terre ; c'est à toi que je le donne et non à d'autres, car il ne peut avoir de vertu qu'entre tes mains. Va donc maintenant, et n'accuse plus les dieux. Demain, tu trouveras d'incalculables richesses ; lorsqu'elles seront épuisées, ton talisman t'en montrera d'autres, et il en sera ainsi jusqu'à ce que ton âme abandonne ton corps. Adieu; sache être heureux, car je ne reviendrai plus. »

Lorsque Tagahor se redressât, tout mouillé encore par lés sueurs de l'épouvante, il aspira les senteurs pénétrantes d'un parfum qu'il ne connaissait pas. Il entendit les lentes cadences d'un chœur lointain, mais la vision avait disparu, et il ne vit plus que la nuit. Sa main, fermée avec force, tenait une sorte de médaillon en bois de cantal chargé d'ornements bizarres. Qui le lui avait donné? où l'avait-il pris? 11 ne le sut jamais.

Il courut d'une haleine jusqu'à sa chaumière, poussa

violemment la porte, et, se laissant tomber sur sa naUe de paille, il la baisa avec transport. Il avait le délire, il était fou. 11 tournait et retournait son amulette, il la faisait danser entre ses doigts et jetait des cris en l'appuyant sur son cœur. Il s'agitait à grands pas dans sa pauvre cabane; il brisait en riant ses meubles de bc^ à peine dégrossi ; il parlait à voix liante et se sentait wBf^i dans des espoirs sans bornes. Enfin, il allait donc pou* voir marcher dans la réalité de ses rêves. Lui aussi, il allait mener l'existence de ces radjas que souvent il avait vus passer au milieu de leurs esclaves. Pour lui, des bayadères danseraient pendant qu'il les regarderait eu mâchant du bétel, et chaque jour, des brahmanes payés par lui offriraient de longs sacrifices, en priant les dieui de conserver son bonheur. Son bonheur! à quoi bon? En est-il d'autre que la richesse? et ses trésors devaient être inépuisables.

il pensait aux femmes nombreuses qui charmeraient sa vie, aux repas remplis de musiciens, aux chasses retentissantes d'aboiements sonores, aux extases de ses longs plaisirs, et il cherchait les noms dont il appellerait ses éléphants. Tout à coup, en voyant un aviron qui soutenait le toit de branchages qui abritait sa tête, il se souvint qu'il était batelier, et il lui sembla qu'il y avait déjà bien longtemps qu'il ne l'était plus.

11 ne dormit pas ; mais il avait été secoué par uj si rudes émotions, qu'il se sentit épuisé ; il s'assit, et, tenant son genou entre ses mains, il s'engourdit peu à peu dans une somnolence pleine d'images. 11 lui semblait qu'il était à la fois rameur dans sa pirogue et dominateur d'une partie de la terre. Alors il se réveillait en sursaut^

TAGAHOfi 109

touchait son talisman suspendu à son cou, et riait en pensant qu'il avait pu un instant se croire encore misérable. Vingt rois il se leva pour voir si le jour venait, et jamais nuit ne lui parut plus longue. Le soleil surgit enfin et Tagahor sortit.

A peine eut-il marclié pendant une heure qu*il s'arrêta ; un trésor reluisait à ses pieds, il se baissa pour le saisir, mais ses mains ne rencontrèrent que le sol, et il comprit alors qu'il avait la merveilleuse faculté de voir sous terre. Vite il se mit à Tœuvre, il creusa, et bientôt un monceau d'or et d*argent ruissela devant lui. Il s'y plongea les bras jusqu'aux épaules; il s'y baigna le visage ; il en fil des cascades qui sonnaient avec un bruit métallique charmant à ses oreilles. 11 regarda el vit des lingots symétriquement rangés qui soutenaient une pyramide de perles et de pierres précieuses, de diamants et de monnaies de toutes sortes. Il voulut compter ses richesses, mais il ne le put pas, elles étaient trop nombreuses.

— O Ganga 1 s'écria-t-il, merci, merci, je suis le plus heureux des hommes!

Page 1