‹ Les six aventuresChapitre 7 sur 7 · SB LES SIX ATEHTCRES · texte numérisé non relu

SB LES SIX ATEHTCRES

chée d'or, qui detait plus tard seirir de dernier yétemeiit à son corps prêt à comparaltce devant Moukir et Nakir, les deux anges ioterrogateurs des premières heures du tombeau.

Par une anomalie singulière, il n'avait jamais eu qu'une femme, épouse légitime, qui était morte en lui laissant un enfant que la beauté extraordinaire de son regard avait fait surnommer Aïn-Saher^. Bedreddin, qui ne s'était jamais remarié, consacra tous ses loisirs à l'éducation de son fils, et comme un jour un de ses amis lui demandait pourquoi, avec des richesses aussi grandes que les siennes, il ne possédait ni épouses, ni esclaves, il répliqua en citant ce verset du livre :

« Si vous craignez d'être injustes envers les orphelins, n'épousez que peu de fejnmes, deux, trois ou quatre, parmi celles qui vous auront plu ; si vous craignez d'être encore injustes, n'en épousez qu'une seule ^. »

On croyait communément que les regrets qu'il ressentait de la mort de sa femme étaient seuls la cause de son long célibat et de sa chasteté solitaire ; mais, une fois, à un de ses proches parents qui le plaignait de éon iscrfement et qui l'engageait à acheter quelques esclaves de Géorgie pour amuser sa vieiDesse, il répondit :

— Nonl celle qui est partie ne m'a point laissé seul; son âme ne m'a point quitté; celle qui fut la mère de mon enfant est morte, il est vrai, mais sa mort n'est qu'une apparence qui peut troubler les ignorants, tout en permettant aux initiés de rester paisiblement heu*

I L'Œil qai fascine, t Koran^ eh. iv, y. 8.

reux. La fonne palpable de son être m'a abandonné pour rentrer au sein des choses, mais son esprit est toujours en moi aussi tendre, aussi charmant qu*aux premières heures de notre union. Celle que tu crois expirée et disparue à jamais, je la sens exister dans mon cœur et se révéler incessamment en me poussant au bien et à la méditation ; je la sens en moi, qui aime son fils et se réjouit de son intelligente beauté; je la sens qui console les malheureux, qui adore Dieu, et qui me répète dans mes jours de langueur : « Je suis avec toi; comme je t'ai aimé pendant ma courte vie actuelle, je t'aimerai pendant l'éternité entière; nos actions ne sont point passagères, elles se prolongent dans l'infini, et grandissent en force et en vertu dans le sein même de celui qui créa le ciel et la terre. »

— Quelle est cette foi nouvelle, et qui te l'a enseignée? demanda le parent.

— Cette foi n'est point nouvelle, répondit Bedreddin; elle émane de Dieu même pour ceux qu'il a jugés dignes d'être ses élus; celui qui me l'a apprise s'appelle Simorg.

Or, comme on le sait, ce Simorg était le chef des génies qui jadis avaient été soumis à Soliman-ben-Daoud, que les infidèles nomment Salomon.

Le parent s'éloigna assez surpris de ce qu'il venait d'entendre, et pensa que Bedreddin, déjà affaibli par l'âge, était devenu visionnaire à force de réfléchir sur les choses divines et humaines.

Bedreddin n'était point visionnaire ; il avait été touché par le souffle de Dieu et marchait dans la vie l'œil fixé vers des vérités sublimes que les autres n'aperce-

vaieot pas. En dehors des pensées qu*il entretenait avec recuiîillement, son fils faisait toute sa joie. L'enfant croissait en intelligence, en force et en grâces, car son père lui avait appris de bonne heure les principes de charité et Famour du semblable. Un jour qu'il l'avait mené au delà de Djebel-Salahieh jusqu'au village d'El-Dom'har, et qu'ils étaient assis tous deux près d'un large ruisseau coulant sous les saules chevelus, Aïn-Saher remarqua un laboureur qui ensemençait un champ. Comme il était naturellement curieux de s'instruire, il demanda à son père pourquoi cet homme jetait ainsi des graines autour de lui.

— Petit enfant, répondit le vieillard, ce que ce paysan répand ainsi sur la terre deviendra bientôt une herbe précieuse qui couvrira ce champ tout entier ; quand le temps sera venu, on coupera cette lierbe, on la fera fouler aux pieds des chevaux pour en extraire une graine semblable à celle qu'on disperse à cette heure et qui en sera la multiplication, puis, de cette graine qu'on écrasera entre deux pierres on fera de la farine, et avec cette farine on pétrira du pain ; respecte cet homme, car il sème de quoi rassasier ceux qui auront faim. N'oublie jamais ce que tu viens de voir et traverse la vie en semant tes richesses, afin de faire germer autour de toi le repos et le bonheur.

Ain Saher n'oublia point ce précepte, et souvent il sortait dans la ville suivi de deux esclaves noirs qui portaient des sacoches pleines de menue monnaie qu'il distribuait largement à tous les pauvres. Aussi fut-il bientôt connu dans Damas, et dès qu'il paraissait au milieu des bazars, on s'écriait autour de lui :

— C'est Aïn-Saher le charitable! Aïn-Saher le riche! Aïn-Saher le puits de générosité! Aïn-Sâher le miséricordieux!

11 n'était bruit que de lui ; tous les pères le proposaient en exemple à leurs enfants, et toutes les mères eussent voulu l'avoir pour fils.

Les meilleurs professeurs, les cheikhs les plus renommés lui donnaient des leçons et commentaient avec lui la loi que Dieu a dictée pour nous à notre seigneur Mahomet. A quinze ans, il savait toutes les langues savantes de l'islamisme, et faisait déjà des vers qui méritaient l'approbation tle ses maîtres.

Lorsqu'il eut vingt ans, il fut pris par les besoins de plaisirs et d'activité qui saisissent généralement les jeunes hommes de cet âge. Son père, qui ne refusait rien à ses désirs, lui avait donné des chevaux, des dromadaires, des faucons, des chiens, des arcs de Mingrélie et des esclaves nombreux. Aïn-Saher passait une partie de son temps, en compagnie de ses nombreux amis, à poursuivre les gazelles dans le désert, à faire des cavalcades dans les jardins qui environnent Damas, et à dîner joyeusement dans un pavillon qu'il avait fait construire sur les bords du Barrady *. •

Le vieux Bedreddin ne mettait nul obstacle aux ardeurs de son fils; loin de là, il se réjouissait de ses joies et se rajeunissait à cette fougue saine ftt vigoureuse.

— va, mon enfant , lui disait-il souvent, développe tes forces et épanouis- toi dans l'existence ; le sycomore découronné de son feuillage est heureux de voir des pousses pleines de sève verdir sous ses branches dessé-

i LeParpharùe rÉcritnre. (flow^ch. v, v. là.)

an LES SIX AVENTURES

chées. La vie, qui peu à peu se retire de moi , fennente dans ton sein : épanche-la sans crainte ; fais provision de bonheur pendant que tu es jeune, plus tard, ton âme n'en sera que plus robuste pour supporter les chagrins par où Dieu nous mène vers la vérité ; c'est ainsi que le voyageur, sur les routes du Nord couvertes de neige, est protégé longtemps contre le froid par la chaleur qu'il a amassée au foyer du gîte où il a dormi pendant la nuit.

Quand il eut atteint l'âge de vingt-deux ans, Aïor Saher, qui avait une foi fervente, obtint de son pke l'autorisation de faire le pèlerinage ordonné par le Prophète. Il partit, fut absent pendant de longs mois, et à son retour retrouva Bedreddin épuisé, qui s'acheminait paisiblement vers la mort. Le vieillard la voyait approcher sans crainte, comme un juste qu'il était. Elle lui apparaissait douce comme une délivrance et attrayante comme une promesse.

— Les esprits supérieurs à l'humanité, avec lesquels j'ai conversé souvent, disait-il, m'ont appris à ne point redouter cette crise de mon existence présente. La mort est un relais qui donne des forces pour une vie nouvelle ; la mort est une fin, je le sais, mais c'est aussi un recommencement !

11 s'affaiblissait de jour en jour ; il demeurait parfois immobile, le r^ard fixe et coname en contemplation devant des spectacles que lui seul pouvait apercevoir; parfois aussi un cahne sourire passait sur ses lèvres, éclairait ses yeux et répandait sur tous ses traits une volu}>té intime et profonde.

— Qu'a donc mon père ? lui demanda un soir Aïn-

Saber qui venait de surprendre sur le visage ridé de . Bedreddin un rayonnement extraordinaire.

— Tais-toi, tais-toi, répondit le vieillard avec douceur, les esprits parlent autour de moi.

Aïn-Saher n'osa plus troubler ces extases qu'il respectait sans les comprendre.

Son père/ne sortait presque plus ; quelquefois cependant, vers l'heure où le soleil disparaît à l'horizon, quand les muezzins aveugles chantent en haut des minarets , il montait sur la terrasse de sa maison et restait absorbé dans ses pensées et baigné par les chaudes lueurs du couchant. Mais ces instants devenaient de plus en plus rares ; bientôt il fut forcé de vivre dans ses appartements; puis, sa faiblesse augmentant encore, il ne quitta plus son lit, et un jour enfin, qu'il se trouvait plus débile que d'habitude, il fit appeler Ain-Saher et lui dit :

. — L'Iieure est venue, mon enfant, où mon âme échappée de son enveloppe terrestre va partir pour les migrations nouvelles qui l'attendent ; ne pleure pas, la meilleure part de moi-même restera en toi pour t'aimer, te guider et te bénir; nous ne nous quitterons jamais, et par cela même que nous nous sommes aimés pendant cette phase de mon existence, nous nous aimerons toujours, et toujours nous vivrons dans une corrélation que rien ne dénouera si nous savons être vertueux. Si tu veux après ta mort retrouver ceux qui ont vécu dans ton cœur, si tu veux grandir en intelligence, en force et en amour, observe ta vie et sache la maintenir à tout prix dans les étroits sentiers de la probité. N'écoute point ces hommes des religions faciles qui di-

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sent qu'il suffit , à sa dernière Iieure, de regretter sincèrement ses iniquités pour mériter et obtenir le pardon de Dieu ; rappelle*toi au contraire que le Prophète a dit : a Le repentir n'est d'aucune utilité à celui qui commet constamment de mauvaises actions et qui s'écrie , à l'approche de la mort : Je me repens * !» mon fils! n'oublie jamais ce précepte de ton yieui père mourant : on n'a jamais trop de vertu , trop de foi, trop d'amour! Si les génies qui m'ont aimé dâi-« gnent te secourir aussi de leurs conseils, tu apprendras le véritable but de la vie, et tu mériteras Tindulgence de Dieu. Écoute maintenant, et ne te plains pas de ce que je vais rapprendre : c'est par J'abnégation que tu dois te montrer digne du bonheur que je souhaite pour toi. Mes trésors sont grands, je t'ai permis d'y puiser à ton aise, afin de le faire comprendre que les richesses ne sont bonnes qu'à être répandues. Je ne t'en laisse qu'une toute petite part, car, quoique tu sois mon fils, tu n'as aucun droit à posséder ce que j'ai acquis par mon travail. Tu es mon fils unique, cela est vrai, mais ma fortune me force à adopter d'autres enfants que toi; ma paternité doit se révéler à ceux qui sont faibles, à ceux qui souffrent , à ceux qui sont ignorants, à teux qui ont froid et faim. Je laisse donc des sommes considérables qu'on emploiera à des constructions de charité dont 'tu trouveras le détail dans mon testament. Quant à toi, mon fils, je le lègue sept coffres cerclés de fer qui contiennent une fortune que bien des hommes t'envieraient ; promets-moi de ne les ouvrir qu'au fur et à mesure de les besoins, l'un après l'autre, le second

1 Xoran^ch. iv, v. 32.

après le premier, le troisième après le second, et ainsi de suite jusqu'au dernier. Si tu veux écouter mon conseil, tu ne te réjouiras pas de ces richesses, tu ne les mépriseras pas jusqu'à les laisser inutiles, tu ne les estimeras pas jusqu'à en devenir le serviteur ; tu les répandras généreusement autou)- de toi : chaque largesse que tu feras sera une part de ton héritage que tu rendras à ton prochain qui est ton frère. Enrichis les autres par tes aumônes et par tes plaisirs, et si tu deviens pauvre à ton tour, sois heureux d'avoir tant appris, car le travail te sera facile et te rendra promptement le pain quotidien auquel nous avons droit; si, contre mes prévisions, tu restes riche, travaille néanmoins, travaille sans te lasser, ne serait-ce que pour faire excuser tes trésors, car celui qui ne travaille pas, ou qui n'a pas travaillé, n'a pas le droit de posséder.

— Mon père a parlé avec la sagesse d'un prophète, et je lui promets d'exécuter fidèlement ses volontés, dit Aïn-Saher en se penchant vers le vieillard dont il baisa dévotement la barbe blanche.

— Bien, mon fils, bien, répondit Bedreddin; si tu veux savoir la vérité, épuise les sept coffres jusqu'au dernier, et Dieu t'éclairera.

Quelques instants après qu'il eut prononcé ces paroles, il fut pris d'une angoisse vic^ente : une sueur abondante couvrait son visage, son corps était remué par l'agonie comme un arbre est remué par le vent.

— Je vais sans crainte vers toi,*ô mon Dieu, murmura-t-il, mon àme est paisible, mais ma chair se révolte contre la souffrance. * Bientôt après il pria son fils de lui tourner le visage

vers la Mekke ; il devint plus calme, se recueillit dans une pensée suprême, poussa uu léger soupir et mourut.

Aïn-Salier se conduisit comme un bon fils ; il pleura beaucoup son père et lui fit faire des funérailles qui attestèrent réclat de sa douleur; des esclaves précédant le convoi jetèrent des pièces d'or et d'argent à la foule qui s'empressait pour voir cette pompe magnifique ; chacun des assistants reçut un cadeau spécial destiné à fixer dans sa mémoire le souvenir de celui qui avait été touché par l'ange de la mort; un grand nombre de bœufe et de moutons furent égorgés sur la tombe de Bedreddin, et leur chair fut distribuée aux pauvres; une coupole en marbre blanc, à galeries dentelées, fut élevée au-dessus de la dépouille mortelle du vieillard, et tout auprès on bâtil une fontaine où un homme veillait nuit et jour pour offrir à boire aux passants.

— C'est le moin^ que je devais faire, se disait Aïn- Saher en s'apercevant que les prodigalités de son chagrin filial avaient épuisé son premier coffre.

Fidèle aux conseils que son père lui avait donnés, il ne prit aucun souci de son avenir, regarda ses richesses comme un bien passager dont il n'était que le dépositaire, et s'efforça de les remettre dans la circulation générale en les distribuant partout où il les croyait plus justement placées qu'entre ses mains. Il n'avait rien changé au grand train de maison du vieux Bedreddin; il tenait table ouverte, était entouré par de nombreux serviteurs, doublait le prix de ses générosités par la

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bonne grâce qu'il mettait à les faire, et allait djans la vie, main donnante et cœur ouvert, semblable à ce semeur qu'il avait vu jadis lorsqu'il était enfant, et jetant autour de lui ces graines d'or d'où germent souvent la joie et la paix. •

n travaillait cependant, et malgré ce qu'il savait déjà, il ne se lassait pas d'apprendre. 11 faisait des vers harmonieux que ses amis récitaient et qui lui avaient donné un grand renom flans la ville. Chaque jour, des gens venaient le trouver et lui disaient :

— Aïn-Saher, je vais me marier, fais-moi un épithalame. — Aïn-Saher, le vizir doit venir dans ma maison, fais-moi une kacideh. — Aïn-Saher, fais un poëme sur la beauté, atin que je puisse l'envoyer à celle que j'aime.

Huit jours après, Aïn-Saher donnait l'épithalame, le poëme ou la kacideh; et lorsqu'on lui offrait quelque cadeau pour le récompenser de ses peines, il répondait :

— Allez porter vos présents à ceux qui travaillent et qui sont pauvres ; le fils de Bédreddi n est assez riche pour demeurer votre obligé si vous voulez bien accepter ces vers pour l'amour de Dieu, dont notre seigneur Mahomet est l'apôtre.

Quand il sortait et qu'il parcourait les bazars, on se le montrait du regard, et il entendait des louanges qui montaient autour de lui comme une fumée d'encens. Souvent même il avait surpris derrière le voile des femmes des yeux qui le contemplaient attentivement. Un jour qu'après une longue promenade il^était entré dans un jardin pour se reposer sous les arbres, il vit venir une femme suivie d'une négresse. Elle s'arrêta, et, soûle-

vant le voile qui cachait soa jeuae visage, elle dit à Aïn- Saher: ' "

— Fils de Bedreddin, je te suis depuis longtemps pour m'enivrer de ta vue ; je sais tes vers que mon cœur répèle sans cesse; mon mari est parti pour le pèlerinage, l'esclave noire qui m'accompagne m'est dévouée depuis mon enfance, je t'aime, et je viens te dire que je veux être à toi.

Aïn-Saherla regarda et devint rougi d'émotion; mais en même temps il entendit parler dans son âme une voix qu'il crut reconnaître pour celle de son père. Il se leta et répondit en s'inclinant :

— Ton mari accomplit l'œuvre de Dieu, 6 femme! tu es sacrée pour moi I

Puis il s'éloigna; quand il fut sur le point de sortir du jardin, il se retourna et vit la femme immobile à la même place et essuyant ses yeux qui ruisselaient de pleurs.

Lorsqu'il fut rentré chez lui, il fit sur ce sujet une kacideh qui eut un grand succès dans la ville.

Cependant, et ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas, les sommes affectées par Bedreddin aux bonnes œuvres qu'il avait ordonnées avant de mourir n'étaient point suffisantes. Elles furent promptement épuisées par les constructions qu'Aïn-Saher surveillait lui-même et dont il ne se lassait pas de faire augmenter la magnificence. Bien des enfants, ^e contentant de pouvoir se parer des apparences d'un devoir strictement accompli, n'auraient point hésité à abandonner les travaux entrepris et aliraient laissé inachevés les khans et les hôpitaux, sans plus se soucier des pauvres, des voyageurs, des malades

et des volontés paternelles; mais Aïa-Saher n*était point ainsi: il donna ses propres richesses pour assurer Texécution des désirs de son père, et ne se plaignit pas de la large brèche qu'il fut contraint de faire à ses trésors. Peut-être connaissaitr-il ce dieton populaire dans tous les pays du inonde : a Qui donne aux pauvres prête à Dieu, » et peut-être aussi était-il guidé par une curiosité impérieuse qui le poussait à connaître le contenu du septième coffre qu'il avait promis de n'ouvrir que le dernier. Était-il plein d'or, conmie les autres ? Les richesses qu'il renfermait étaient-elles si grandes qu'elles suffiraient à la vie d'un homàie accoutumé à une fortune inépuisable? Aïn-Saher l'ignorait; une fois, il avait voulu le soulever, et il l'avait trouvé si résistant, si pesant, qu'il lui avait été même impossible de l'ébranler.

Le jour approchait cependant où, sans violer le serment qu'il avait juré à son père, il allait pouvoir enfin découvrir ce mystère. Ses richesses diminuaient d'heure en heure, emportées par les bonnes actions et les prodigalités. Cinq coffres déjà vides gisaient dans un coin, le sixième était entamé. Les trésors qu'il renfermait ne durèrent pas longtemps entre les mains d'Aïn-Saher. C'était l'époque où la caravane de la Mekke allait partir ; il équipa à ses frais mille pèlerins , et , continuant les pieuses sollicitudes de Bedreddin, il remit au chef des hadjis une grille d'or destinée à entourer les deux palmiers qui, à Médine, s'inclinèrent autrefois^ pour offrir, leurs fruits au Prophète. Un minaret de la grande mosquée fut jeté bas par un coup de vent de khamsin, il le fit réédifier de ses deniers ; et un soir il s'aperçut

que le sixième, coffre était vide, absolument vide, et qu'il ne contenait plus ni un gazie, ni un para. Son premier mouvement fut de courir au septième coffre, de l'ouvrir; mais il réfléchit qu*un homme sage devait toujours être maître de sa volonté, et il remit au lendemain l'expérience qu'il redoutait tout en la désirant.

11 se coucha, s'endormit et eut un rêve. Il vit son père rayonnant de lumière, mais grave et triste. Le vieillard se pencha vers son fils et le baisa au front ; puis, sans parler, il prit son ccdam et traça sur la muraille, en lettres flamboyantes, les quatre vers suivants :

La fleur qai poosse dans les prairies est foulée aux pieds des bestianx ; Celle qae cherche rhomme valeureux croit sur la montagne inaccessible : Des lions y hurlent, des serpents j rampent, des vautours y volent, Les rochers y sont hauts, les gouffres y sont profonds; auras-tu le courage d'aller la cueillir?

Puis il vit la huppe, l'oiseau chéri de Soliman-Ben- Daoud , qui voltigeait au-dessus de son père et qui disait : (( Si tu veux me suivre, je te conduirai I »

Aïn-Saher se réveilla au petit point du jour, se leva et courut à la chambre souterraine qui renfermait le septième coffre. A peine avait-il délié les nœuds compliqués des premières courroies, que le couvercle vola en éclats avec un grand bruit, et qu'une lumière éblouissante remplit le caveau tout entier. Le fils de Bedreddin tomba la face contre terre, et crut que sa dernière heure était arrivée. Lorsqu'au bout de quelques instants il osa relever les yeux, il vit un jeune homme d'une merveilleuse beauté qui souriait et tendait la main vers lui en lui faisant signe de se redresser.

LES TtlOIS VIEILLARDS DE PIERRE m

— Écoute-moi, Aïn-Saher, lui dit-il avec une voix plus mélodieuse que le sou des flûtes, celui qui peut tout et qui aime les hommes m'avait donné à ton père. Quand Bedreddin vit que son heure allait bientôt sonner, il réussit, par la science infinie qu'il avait acquise en méjditant , à m'enfermer dans ce coffre et me fit jurer d'attendre, pour en sortir, que tu vinsses l'ouvrir toir? même. Je t'aime parce que j'ai aimé ton père , et je puis faire pour toi ce que tu désireras.

— O génie ! répondit Aïn-Saher dont la voix tremblait, que puis-je te demander? ne suis-je pas un honune borné par des organes incomplets, et les désirs que, dans mon ignorance, je peux formuler aujourd'hui , ne me conduiraient-ils pas peut-être à ma perte au lieu de me conduire à mon salut? Parle, monlre-moi mon but et dis-moi par quels efforts je dois l'atteindre*

— Tes paroles sont celles d'un sage , reprit le génie ; il y a d'autres félicités à chercher que celles dont les hommes ordinaires se contentent. Tes richesses sont épuisées, je pourrais attacher à ton cou le talisman qui fait découvrir les trésors cachés; mais, hélas! ma sœur Ganga l'avait donné au pêcheur Tagahor, et ce dernier, qui avait un faible cœur, est mort misérable et dégoûté de tout. Tu me demandes quel est ton but; nul ne peut te le dire, et tu ne le connaîtras qu'en y touchant, dans cette existence ou dans une autre; quant aux moyens de l'atteindre , seuls les Vieillards de pierre peuvent te l'indiquer. Va les consulter, ils demeurent dans la caverne d'émeraude qui est au fond de la montagne de Gaf . Quitte tout et pars ; gagne à tout prix le mont où habitent les génies, écoute les préceptes qu'ils te don-

neront, et si tu veux être heureux, ne mets jamais leurs paroles en oubli. De grands dangers t'attendent peutêtre, sache les vaincre : celui qui croit en Dieu ne doit rien redouter.

— Mais qui me guidera vers ces pays inconnus où nul être humain n*a jamais mis le pied? demanda Âïn- Saher,

— Le messager queSoliman-ben-Daoud envoya jadis à la reine de Saba.

— La huppe! s'écria le fils de Bedreddin; cette nuit, je l'ai vue dans un rêve.

— Elle l'avertissait d'avoir à ceindre tes reins pour commencer le pèlerinage qui mène vers l'éternité. Vends les biens qui te restent, distribue-les en aumônes, affranchis tes esclaves, et, libre, seul, pauvre, gravis le mont Salahieh, dis adieu à la ville où celui qui annonça le prophète Aïssa * doit descendre au jour du jugement dernier ; obéis à la voix qui t'appellera, ne désespère jamais, arme ton cœur de courage, et bénis Dieu qui t'aime assez pour te révéler la vie.

A ces mots, le génie disparut, et il n'y eut plus à sa place qu'un coffre vide d'où s'exhalait un parfum exquis.

Huit jours après, Aïn-Saher avait vendu ses biens qu'il distribua en aumônes, affranchi ses esclaves, et se trouvait un matin, au soleil levant, libre, seul et pauvre, en haut de Djebel-Salahieh. Pour toute fortune maintenant, il avait quelques sultaniehs d'or cachés dans un pli de son turban, son encrier passé à sa cein-

1 lahia (saint Jean), le précnrsenr de Jésus (Alssa), doit, an jagcmcnt dernier, descendre dans la grande mosqaée de Damas.

ture, un bâton armé d'une lance à la main, sa jeunesse, son intelligence et sa foi en Dieu. Lorsqu'il fut arrivé en haut de la montagne, il se retourna vers Damas, et con* templant cette ville où il était né, où il avait grandi, où jl avait aimé et perdu son père, où il laissait un peuple de pauvres habitués à bénir son nom, il sentit son cœur .faillir, essuya ses yeux humides et se parlant à luimême, il dit :

— Où vais-je aller ?

— A Bagdad, répondit une voix qui passa au-dessus de sa tête.

Aïn-Saher leva les yeux avec étonnement et vit une huppe joyeuse qui s'envolait à tire-d'aile.

-^ Au nom de Dieu clément et miséricordieux! s'écrial-il en se mettant en marche, l'oiseau de Soliman-ben- Daoud a parlé pour moi I A Bagdad !

La route est longue de Damas à Bagdad. Am-Saher la fit à pied, dans la poussière et sous le soleil; souvent il regretta ses bons dromadaires blancs, son pavillon sur les bords du Barrady, sa table abondante et ses esclaves empressés; mais néanmoins son courage ne faiblissait pas, et il accomplit son voyage, traversant les hordes errantes des Bédouins pasteurs, dormant sous les caroubiers verts, mangeant le pain de l'hospitalité, demeurant quelques jours à Bir, à Orfa, pour converser avec les cheikhs des mosquées, franchissant les fleuves sur des radeaux soutenus par des outres et marchant toujours vers cette ville de Bagdad dont la huppe avait crié

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le nom au-dessus de sa tète. 11 y arriva enfin ; il fut surpris de sa grandeur, de la magnificence de ses mosquées, de la beauté de ses jardins, de la largeur de son fleuve, de la solidité de ses ponts et de l'immense population de toute race qui remplissait ses rues. A cette époque, la ville vivait heureuse sous le khalifat de Mabadi-ben-Aboudjiaffar, le grand prince qui dépensa sii millions de pièces d'or dans son voyage à la Mekke et à Médine.

Quand Aïn-Saher entra à Bagdad, des réjouissances y bruissaient de toutes parts, car on venait d'apprendre que les armées du klialife avaient enfin vaincu l'imposteur Hakem-ben-Hachem, l'homme au masque d'or, qui voulait se faire passer pour dieu ^ Le fils de Bedreddin ne négligea pas cette occasion de prouver les grands talents qu'il avait reçus de Dieu; il fit une kacideh anagrammatique en l'honneur de Mahadi et alla un soir, au coucher du soleil, la réciter à haute voix sur la place la plus fréquentée de Bagdad. Dès le lendemaiii, il ne fut bruit dans la ville que du nouveau poète qui chantait si bien les splendeurs du klialifat et les gloires du vrai Dieu. Mahadi lui-même voulut le voir; il écouta ses vers et les. récompensa en lui donnant un cafetan bordé de fourrures et une grosse bourse pleine.

11 n'y avait pas six semaines qu'Aïn-Saher habitait Bagdad, que déjà la pluie d'or qui chaque jour tombait sur lui avait changé sa pauvreté en richesse. Comme à Damas, il distribuait de larges aumônes qui ne tarissaient pas ses coffres, car tous les seigneurs de la cour,

i. Vid. d'Herbelot, Bihl, or., aux titres Mahadi, t. H, p. 511 et scq.; et Hahem-ben^Hachem, id. , p. 184 et seq. La Haye, 1777.

tenant àhonneur d'imiter leurmaitre, envoyaientsouven t chez le poëte des présents considérables. Un soir qu'il rentrait dans sa maison en revenant de la mosquée, une femme passa près de lui, laissa tomber un bouquet et disparut au détour d'un cbemin. Aïn*Saher ramassa machinalement les fleurs et vit qu'elles cachaient un papier sur lequel ces mots étaient écrits : a Tes yeux ont troublé mon ftme; mes trésors sont immenses; ma jeunesse vient à peine d'édore; ina beauté est incompara- Ue, et ma vie est à toi si tu daignes la recevoir! »

Quand Aïn-Saher fut enfermé dans sa chambre, il se sentit pris d'une mélancolie profonde. Il ouvrit la moucbarabie de sa fenêtre, et, regardant les arbres d'un jardin voisin, il se dit:

— Que dois- je faire? Peut-être le bonheur de ma vie est-il ici; dois-je le repousser? Celle qui m'écrit est-elle la compagne étemelle dont l'âme de mon père a parlé dans mon cœur? Dois-je arrêter ma destinée avant d'avoir consulté les Vieillards de pierre? Dois-je rester encore ici? dois-je partir?

— Partir! répondit une voix aiguë qui semblait descendre du haut des arbres.

— Mais nul ne sait le chemin qui mène à la montagne de Gaf; où irai-je? demanda Aïn-Saher qui avait reconnu la huppe.

— A Chyraz, répliqua la voix.

Le lendemain, Aïn-Saher se remit en chemin ; jseulement, cette fois, il n'allait plus à pied; il avait acheté trois chevaux, un esclave, et voyageait moins péniblement. Comme, avant de partir, il avait hésité s'il donnerait tout son argent aux pauvres ou s'il en garderait une

partie pour payer ses chevaux, entretenir son esdave et pourvoir aux besoins de sa route, la voix intérieure lui avait dit ;

— Ceci est le salaire de ton travail, tu peux en jouir sans remords et sans crainte !

Il demeura quelque temps à Chyraz, puis à Ispahan, à Casbin, à Ourmia, la patrie de Timpôsteur Zoroastre, à Tauris et à Tiflis. Dans chacune de ces villes, sa réputation grandissait, car il célébrait la vertu, flagellait le crime et détruisait les abus ; la fortune laissait tomber Tor sur ses genoux, et des femmes s'approchaient de lui pour lui dire : Je f aime ! Mais chaque fois que son cœur hésitant lui avait conseillé de renoncer à ses aventures et d'asseoir enfin sa vie, la huppe fidèle lui était apparue et lui avait donné un signal de départ auquel il avait toujours obéi. Ses trois chevaux et son esclave ne l'avaient point quitté ; il continuait, comme par le passé, à donner son superflu à ceux qui souffraient ; partout il avait généreusement semé autour de lui Tabondance et le bonheur, et partout aussi son nom, couvert de louanges, était répété de bouche en bouche. Les souverains des pays qu'il avait traversés, charmés de sa bonne mine et de son talent merveilleux, avaient voulu le retenir et lui avaient promis, pour se l'attacher, des honneurs et des richesses ; mais Aïn-Saher, que ne touchaient point les biens du monde et que travaillaient des besoins d'aimer encore inassouvis, avait toujours refusé ces offres et avait repris sa route.

-r Quand donc finira cet étrange pèlerinage ? disait-il quelquefois.

— Marche 1 répondait la huppe.

i:i le fils de Bedreddin poursuivait son chemin en se dumandant si la montagne de Caf n'était pas au bout du monde.

Le dixième jour après son départ de Tiflis, il arriva au pied d'une montagne si haute, que son sommet, toujours blanc de neige, se perd sous les nuages ; les liabitants du pays la nomment le mont Matchikhpar, et ne traversent qu'en tremblant ses défilés obstrués de rochers et ses ravins parsemés de troncs d'arbres déracinés par les torrents. Tout autour le paysage est morne; l'air pestilentiel des marais plane comme une haleine impure au-dessus de la terre amollie; des serpents visqueux rampent sous les herbes malfaisantes, et, pendant la nuit, les bêtes fauves hurlent derrière les broussailles.

— Que Dieu soit notre guide, dit Aïn-Saher en s'engageant dans la montagne.

A mesure qu'il la gravissait, il la trouvait plus horrible ; les rocs nus semblaient s'être amoncelés comme pour fermer la route ; des vautours, le cou enfoncé dans les épaules, regardaient du haut des pics décharnés les voyageurs dont ils se promettaient la dépouille ; de sinistres choucas croassaient sous le ciel; le soleil était disparu derrière les nuages assombris ; tout était froid, repoussant et terrible. Aïn-Saher eut peur; il eut envie de retourner sur ses pas ; mais cette voix intérieure qu'il prenait pour la voix de son père et qui n'était peut-être que celle de sa propre conscience, lui ordonna impérieusement de marcher en avant et de s'en remettre, pour toutes choses, à la garde de Dieu.

11 descendit de cheval, car le chemin était si difficile que sa monture bronchait à chaque pas, il la confia aux

tm '' LES SIX AVENTURES

mains de son esdavcf et prit les devants dans Fespoir de trouver un sentier moins pénible. Mais ce fut en vain qu'il s'aventura de tous côtés; la montagne devenait de plus en plus menaçante, et quand, après une heure de redierches infructueuses, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver son esclave et ses chevaux, il s'aperçut qu'il était égaré. Il s'arrêta, prêtant Foreille, et n'entendit que le glapissement des oiseaux de proie; il se coudia et appliqua son oreille contre terre dans l'espoir que le bruit du pas des chevaux viendrait jusqu'à lui ; il eut beau écouter en retenant sa respiration, il n'entendit que le mugissement des rafales qui passaient en ébranlant la montagne, il se releva, escalada le plus haut rocher qu'il aperçut, regarda autour de lui et ne vit, sous les nuages, qu'un pays désolé. Le soir venait; il pensa que son' esclave, tourmenté de ne plus le voir, diercherait à le retrouver et parviendrait peut-être jusqu'à lui. Il se résolut alors à passer la nuit dans l'endroit même où il était ; il s'accommoda, comme il put, à l'abri d'un rocher, et malgré l'inquiétude, le froid et la faim, il dormit. Les premières lueurs du jour le réveillèrent ; nul pas de cheval, nul bruit de grelot, nul appel ne troublaient le si^ lence. Ain-Saher marcha droit devant lui, espérant ainsi rejoindre quelque voyageur qui le remettrait dans la bonne route. Mais il ne vit personne et épuisa toute sa journée en tentatives inutiles. Il arracha quelques lichens qu'il mangea pour apaiser sa faim et but de la neige recueillie dans le creux d'un rocher. Le soir, il dormit encore en plein air. Le lendemain, il s'égara de plus en plus et sentit un découragement profond descendre dans ses membres fatigués.

LES TROIS VI1£1LLARDS DE PIERRE flTf

— O Damas! pensait-*il en se traînant sur des routes que nul pied humain n'avait encore foulées, 6 Damas! où sont tes jardins? où sont tes fleuves? où sont tes palais? où est ton soleil ?

Le quatrième jour, à Taube , il fut debout, il regarda vers lé ciel et aperçut un point noir qui montait et descendait avec une rapidité extraordinaire. C'était la huppe; elle volait vers Aïn-Saher, et, se retournant brusquement, elle semblait Finviter à la suivre. Il obéit. Tout le jour il marcha et trois jours encore, se nourrissant d'herbes sauvages, buvant de la neige et se guidant toujours sur le vol de la tiuppe qui allait en avant sans se lasser. Le septième jour il était épuisé ; ses pieds ensanglantés rougissaient la terre, ses yeux fatigués ne s'ouvraient plus qu'avec peine :

— Où suis-je? s'écria-t-il.

— A Caf, répondit la huppe en s'engageant sous la voûte d'une immense caverne au fond de laquelle brillait une lueur éclatante.

Malgré sa lassitude, malgré ses souffrances, le fils de Bedreddin n'hésita pas à s'enfoncer aussi dans cette grotte profonde. Il avançait parmi d'épaisses ténèbres, se dirigeant vers la lueur grdhdissante qu'il apercevait et raffermissant son cœur plein d'une insurmontable émotion. La lueur qu'il avait aperçue était produite par l'éclat d'une porte faite d'une seule escarboucle et de-* vant laquelle il s'arrêta ^ il cherclia de l'œil la huppe et ne l'aperçut pas.

11 se prosterna, fit sa prière en s'orientant de son mieux vers la sainte maison de la Kaaba, et, se redressant plus fort et plus hardi, il frappa à la porte :

an .LES SIX AVENTURES

— Qui es-tu, loi qui oses frapper à la porte de la caverne d'émeraude? demanda une voix invisible.

— Je suis Âïn-Saber-ben-Bedreddin.

— Qui Va conduit jusqu'ici?

— Le messager qui alla jadis au-devant de la reine de Saba.

— C'est bien ! Dis les paroles qui doivent iaire ouvrir les battants de diamants de la porte toujours fermée.

— Hélas I dit Aïn-Saber, on ne m'a point appris les paroles qu'il faut prononcer; cependant je sois un croyant, et s'il est vrai que je sois aimé par celui qu'annonça notre seigneur Mahomet, ouvrez-moi, ô génies invisibles, ouvrez-moi au nom de Dieu clément et miséricordieux!

Il sembla au fils de Bedreddin que toute fatigue disparaissait pour lui et que cinq mille voix plus harmonieuses que des soupirs répétaient avec des intonations ineffables :

— Au nom de Dieu clément et miséricordieux!

La porte s'ouvrit et il entra.

Il se trouva dans une salle immense taillée au milieu d'une seule émeraude qui laissait pénétrer à travers ses parois transparentes un^ lumière nuancée de teintes adoucies; des jets d'eau jaillissaient dans de laides bassins en saphir où nageaient des poissons resplendissant comme des pierreries; un sable d'or plus fin que les étoiles de la voie lactée couvrait le sol et amortissait le bruit des pas; de vagues harmonies passaient sous la voûte d'où retombait une fraîcheur fortifiante; des parfums inconnus aux hommes montaient comme des caresses autour d'Aïn-Saher ébloui.

Devant lui s'étendait un énorme rideau, disposé ainsi qu'une portière et fait d'une étoffe étrange tissée avec des plumes d'oiseaux. Ce rideau était divisé en trois tableaux distincts dont chacun offrait un sujet différent. Dans le premier on voyait Adam et Eve, tous deux hauts de cent pieds, se tenant enlacés et marchant d'un pas absolument égal dans les allées du paradis. Le second montrait, d'une part , la terre telle qu'elle sortit du néant, couverte de marais, de fougères, de monstres horribles et d'impénétrables forêts; et de l'autre, cette même terre cultivée par le travail de l'homme, jaune de moissons, baignée par des fleuves, sillonnée de routes et peuplée d'animaux utilisés. ï^ troisième enfin représentait un homme absorbé dans la méditation et communiquant avec Dieu par une spirale infinie où des génies ailés montaient et descendaient sans cesse. Au bas du premier tableau on lisait en lettres de diamants : Aime ! au bas du second : Travaille 1 au bas du troisième : Croi^I

Aïn-Saher regardait toutes ces choses merveilleuses, dont il tâchait de comprendre le sens, lorsqu'il entendit une voix qui semblait sortir de terre et qui l'appelait par son nom. Il abaissa ses yeux et n'aperçut rien ; cependant, à force de regarder, il crut voir quelques parcelles de sable d'or qui s'agitaient à ses pieds; il s'agenouilla et finit par découvrir un ciron microscopique, assis sur son imperceptible derrière et qui agitait comme un orateur ses pattes plus déliées que les cils d'un enfant nouveau-né. Dès que l'insecte, qui est la plus petite des créatures, reconnut qu'il était remarqué, il dit de sa voix grêle :

tt2 LES SIX AVENTURES

— Je saisie ciron; je suis celui qu'on oublia d'enchanter * et qui affirma la grandeur de Dieu. Fils de Bedreddin, les Vieillards de pierre ont entendu le bruit de tes pas; ils t'attendent; soulève ce rideau et péDètre dans la salle où ils échangent entre eux des vérités éter-*

Puis, comme il voyait Aïn-Saher demeurer immobile, il ajouta :

— Ne m'as-tu pas entendu? pourquoi n'avances-tu pas?

Âïn-Saher répondit humblement :

— ciron! j'ai peur, quand je serai relevé, de ne plus^Vapercevoir et de t'écraser involontairement.

— Marche I marche! s'écria le ciron en se redressant de toute sa hauteur, j'appartiens à Dieu; les montagnes de l'Atlas et de THymalaya peuvent s'écrouler sur moi sans même faire frémir mes antennes, si^rela ne plaît pas à celui dont nous sommes tous les serviteurs.

Aïn-Saher écarta les draperies et pénétra dans léisalle dont elles cachaient l'entrée. Il vit trois géants de pierre 'assis sur des trônes d'or. 11 se prosterna ; les trois hommes impassibles inclinèrent leurs têtes et fixèrent sur lui leurs yeux immobiles.

Le premier semblait taillé tout entier dans une pierre violette, brillante etdure. Une longue barbe déroulait ses anneaux touffus jusque sur sa poitrine; un pli de médi^

1 Salomon, se sentant près de moarir, avait enchanté tons les êtres de la création afin que personne ne s'aperçût de sa mort ; l'enchantement devait dorer mille uns, et, an bout de ce temps, le fils de Da \id devait recommencer k vivre. 11 s'api'oya contre un pilier et mourat; mais, grftce à sa puissance sornatareiie, il avait Tair d'un homme endormi. Cependant il avait ooblié d'enchanter le ciron; celni-ci rongea le pilier qni soutenait le roi. La veille do jooroù le charme devait cesser, le pilier s'écronla el Salomon fnt rëdoit en poussière.

talion creusait son front d'où s'élançaient deux rayons lumineux; d'une main il tenait une large tablette gravée de caractères hébraïques, de l'autre il s'appuyait sur une baguette; un serpent d'airain se tordait sous ses pieds.

Le second était d'une pierre plus blanche que du lait. Son visage, singulièrement doux, était comme attendri par ime profonde expression de mélancolie rêveuse. Au-<lessus de sa tète, ceinte d'un bandeau royal, la huppe planait par un mouvement si rapide que ses ailes paraissaient immobilisées. Le ciron reposait sur les genoux du géant.

Le troisième, d'une pierre rouge comme du sang fraîchement répandu, inclinait légèrement sur l'épaule gauche son front encasqué. Son regard pensif semblait chercher dans le lointain des horizons inconnus; à la main il tenait un coffret d'or d'où sortaient deux poëmes écrits en langage grec sur des papyrus égyptiens ; un de ses pieds s'appuyait sur un globe terrestre traversé par un glaive. Derrière son trône dormait, dans sa rigidité marmoréenne, un cheval harnaché pour la guerre.

— pères! dit Aïn-Saher en s'inclinant, pouvez- 'vous apprendre à votre humble esclave quel est le but

de la vie ?

Les trois hommes He pierre agitèrent négativement la tète,

— Le génie m'avait fait pressentir votre réponse,reprit Aïn-Saher; ce but ne peut être que grand, religieux et saint, puisqu'il a été fixé par Dieu. Mais si je ne puis le connaître maintenant, daignerez* vous du moins, 6 pères de sagesse, m'indiquer les moyens de l'atteindre en res-

tant toujours ferme et droit dans le chemin de celui qui désaltéra Ismaël dans le désert?

— Écoute! écoute! écoute! cria la huppe en dressant joyeusement son aigrette.

Le premier vieillard desserra lentement ses lèvres, et, parlant avec une voix plus retentissante que le choc des cymbales, il dit :

— > Je suis Mouça-ben-Amran S celui que les hqmmes moralement engendrés par Mohammed ont sumonuné KaUm-Allah K J'ai cru en Dieu, et parce que j'ai eu la foi, j'ai vaincu les magiciens du Pharaon, j'ai franclû avec mon peuple la mer de Kalzum, j'ai fait jaillir l'eau du rocher; mais là, hélas ! j'ai douté, et en juste punition de ce péché, je n'ai pu entrer que par le regard dans la terre où Yacoub avait vécu et qui nous était promise. J'ai brisé le veau d'or et j'ai donné aux hommes sur des tables d'émeraude les lois que leur ignorance leur permettait alors d'entendre, et que chaque jour maintenant l'humanité commente et agrandit en comprenant mieux le Dieu clément qui vit en elle pour l'aimer et la conduire au bien. Aux Hébreux frivoles et amollis par une longue servitude, j'ai révélé un Dieu terrible, un Dieu jaloux, afin qu'ils eussent peur et qu'ils ne retournassent pas aux idoles. Dieu sait approprier aux différents instincts et aux besoins divers des nationsla révélation qu'il fait de lui-même. Qu'ici on l'appelle Jehovah, là Osiris, ailleui:? Wichnou, cela importe peu, car c'est Lui, l'Éternel, Lui, toujours Lui qu'on adore, qu'on sert et qu'on aime. Je n'ai point vu Dieu face à face, car, comme l'a

1 Moïse, fils d'Amram.

i L'iuterlocateur de Diea.

dit le poète persan : a Nul œil mortel ne peut voir Tinnmortelle beauté. » Mais je l'ai compris, et si je ne l'ai point montré tel qu'il est réellement aux hommes avec qui j'ai vécu, c'est qu'ils n'auraient point su le comprendre et qu'ils auraient été s'agenouiller de nouveau devant des statues d'argile. Dieu, le vrai Dieu, le seul Dieu, vil dans toutes lés créatures qui toutes vivent en lui sans que pourtant aucune d'elles soit lui. Toi qui nous intert roges; tu es une émanation essentielle de lui, et plus dans les existences successives tu croîtras en amour, en grandeur, en intelligence, plus tu deviendras semblable à lui, car il est le suprêmeamour, la suprême grandeur, la suprême intelligence. Tu as vécu, tu vis et tu vivras te perfectionnant sans cesse, faisant chaque jour, comme l'humanité dont tu es une partie, un pas dans la route infinie du progrès; car, si imparfait que tu sois, lu es perfectible, et il faudra qu'un jour tu montes jusqu'à Dieu, qui est parfait. Il t'aime, t'encourage et t'appelle. Le but, tu le sauras quand l'ange des transmigrations aura touché les paupières; les moyens, je ne peux t'en indiquer qu'un seul : Crois !

Mouça-ben-Amran se tut, et la huppe cria de nouveau:

— Éeoute! écoule I écoute.'

Le vieillard taillé dans la pierre blanche leva la tête el dit à son tour :

— Je suis Soliman-ben-Daoud, celui qui commanda aux génies et auquel le vent du ciel servit de monture. J'ai bâti le Temple et j'ai laissé, dans des livres qui no périront pas, les préceptes de la morale étemelle. Par la grandeur qu'il a donnée à mon nom, par les splendeurs

dont il a entouré ma vie» Dieu a affirmé son indulgente intelligence ; il a prouvé qu'à ses yeux chaque homme n'est responsable que de ses actes, et que les fautes paternelles ne doivent jamais retomber sur les enfants ; en effet, je suis le fils de l'adultère; mon père fit tuer ¥rj, et pendant quarante jours il pleura son péché avec des larmes qui faisaient germer les fleurs ; mais Dieu lui pardonna, en connaissant qu'il aimait ma mère, l#beUe Bethzabée, car rien plus que l'amour n'est agréable aux yeux de Dieu. J'ai commandé aux oiseaux du ciel, aux animaux de la terre, aux génies et aux plantes; j'ai eu des épouses nombreuses, des concubines de tous les pays, des esclaves plus radieuses que le soleil; mais à travers toutes ces caresses qui tentaient mes désirs, je n'ai aimé qu'une femme, une seule, que j'aime encore, car maintenant je la sens vivre en moi et partager la glorieuse possession de mon éternité. Quand elle m'apparut pour la première fois, radieuse et charmante, entrant avec inquiétude dans le palais de cristal que j'avais bâti pour la forcer à découvrir ses pieds calomniés*, ce futcômme une révélation et je compris que j'avais donné mon âme. Une multitude immense se pressait autour d'elle pour voir cette reine des Hamîarites, cette Balkis, fille de Hadhad, qui venait de la ville de Mareb, capitale du royaume de Saba , les oiseaux du ciel réunis sous les

I Koràn^ ch. xxyii, t. 44. « On lai dit : Entrez dans ee palais, et, quand elle to vit, elle croyait <|oe c'était une pièce d'ean, et elle se retroussa les jandies. — C'est un édifice pavé de cristal, répondit Salomon. »

Les commeutateuis ajoutent qu'on avait dit à Salomon que Balkis avait des pieds de chèvre. Tout ee chapitre xxvii, qui contient l'histoire de la huppe, de Salomon et de la reine de Saba, est éminemment curieux.

ordres de la huppe formaient un dais immense au-dessut^ de nos têtes, et moi'je restais immobile, absorbé dans la contemplation de sa jeune beauté. Derrière elle, marchait son peuple portant les statues de ses divinités informes, idoles grimaçantes, lippues et terribles, qu avaient traversé le désert, comme l'image multiple du polythéisme, pour venir s'incliner et se pulvériser devant le monothéisme qui était la forme divine la plus élevée que lliumanité connût alors. Mais cela m'importait peu; je m'absorbai dans son amour, j'y gardai ma vie jusqu'à mon dernier jour, et c'est par cet amour unique et fortifiant que mon âme a pu grandir jusqu'à être adoptée par Dieu. Le but, tu le sauras quand l'ange des transmigrations aura touché tes paupières; les moyens, je ne puis t'en indiquer qu'un seul • Aime!

Soliman-ben-Daoud se tut, et la huppe cria encore :

— Écoute 1 écoute I écoute!

Le géant qui était d'une pierre rouge comme du sang nouvellement répandu, tourna les yeux vers Aïn-Saber et lui dit :

— Je suis IskenderDoulkaméin ^ ; mes contemporains m'appelaient, pendant ma vie terrestre, Alexandre, fils de Philippe, quoique cependant je sois réellement le fils de Darius, qui répudia ma mère, fille de Philippe, le lendemain même de ses noces, et la renvoya en Macédoine où je naquis ^. J'ai été le travailleur

1 Alexandre aux deux eornet, ainsi nommé à cause des cornes (continents d'Orient et d'Occident) qa'il avait conquises ; on peat-ètre à cause des cornes de Jupiter Amraou.

i Vid. dMIerbelot, Bibl. or., aux titres Estai^tr^U I, p. 940 et seq.; et DaroJb^ id., p. 567 et seq. La Haye, 17T7.

de Dieu, et j'ai été forcé, liélas ! par Tétat d'ignorance où \ivait alors Thumanité, de travailler par le glaive! Ceux qui voudront m'imiter dans la suite seront maudits, car Dieu a horreur du sang versé, et les hommes doivent maintenant être conquis par la parole-et non pas par répée. Quelques-uns de ceux qui m'entouraient m'avaient surnommé le fils de Jupiter, flatterie grossière que je n'ai point repoussée, car je savais que j'étais fils de Dieu, et que pour ces hommes à cerveau étroit il n'y avait pas alors de dieu plus puissant que ce Jupiter au front encorné. J'ai pris la plus haute civilisation qui fût alors, et j'ai été la répandre à travers le monde, ouvrant l'humanité à coups de lance pour y jeter ipa semence fécondante, semblable au chirurgien qui fait des plaies à un malade pour hâter sa guérison. Partout oîi j'ai passé avec mes armées, j'ai donné des lois supérieures à celles qui existaient, j'ai fondé des villes, j'ai établi des empires, j'ai épargné les cités rebelles on faveur des poètes et des philosophes qu'elles avaient nourris; j'ai préparé l'avenir en renversant le passé; partout enfin j'ai accompli l'œuvre divine pour laquelle j'avais été envoyé. Je suis mort jeune, las de ce travail incessant auquel j'étais condamné, et dont le but était peut-être de ne faire qu'une seule famille de toutes les familles humaines. Ce résultat grandiose, chéri de Dieu, vers lequel le Monde marchera toujours de plus en plus, je le vois dans le lointain des âges, et mes yeux cherchent à percer les horizons obscurs pour apercevoir enfin la réalisation que j'ai tentée, mais que je n'ai pu atteindre. J'ai travaillé sans repos, j'ai travaillé sans relâche, comme un ouvrier surhumain que j'étais; heureux ceux qui m'imiteront sans traverser

mes œuvres sanglantes! Le but, tu le sauras quand Fange des transmigrations aura touché tes paupières; les moyens, je ne puis t'en indiquer qu'un seul : Travaille !

Iskender Doulkarnéin se lut, et tout rentra dans le silence.

Aïn-Saher se prosterna, et au moment où son front touchait à la poudre d'or qui couvrait le sol, il fut pris d'un éblouissement étrange et aperçut une vision plus rapide qu'un éclair, il lui sembla que les trois géants s'étaient dressés sur leurs trônes et que, la main dirigée vers le ciel, ils lui montraient une double étoile qui courait dans l'azur infini avec une rapidité extraordinaire; il ne sut par quelle hallucination inexplicable il crut se reconnaître dans cette étoile qu'emportaient dans leur gravitation les astres supérieurs . Il eUtendit le ciron qui chantait des louanges ineffables; il vit la huppe qui toiirbillonnait en poussant des cris de joie ; il sentit passer sur sa face un soupir qui lui rappela l'instant suprême où son père était parti dans la mort ; il voulut se relever; mais, pris de vertige et brisé d'émotion, il tomba évanoui.

Quand Aïn-Saher revint à lui, il était couché au pied d'un sycomore, près des murailles d'une ville qu'il ne connaissait pas. Le jour naissait, de laides bandes safranées déroulées dans le ciel s'allongeaient derrière la sombre silhouette des arbres immobiles, les oiseaux

990 LES SIX AVENTCRES

commençaient à s*éveiller, de graves cigognes marchaient à pas comptés parmi les herbes touffues, la rosée emperlait les feuilles, une fontaine jaillie d'un robinet de cuivre murmurait monotonement dans son bassin de marbre ; au loin on apercevait dos ma'isons, des coupoles et des minarets, Aïn-Saher se souleva sur le coude, r^ardant avec des yeux étonnés la campagne qui verdissait autour de lui, et ne comprenant pas comment il se trouvait à cette place, dans ce pays qu'il n'avait jamais vu. Ses souvenirs, indécis d'abord, s' éclairant peu à peu d'une lueur lointaine, lui rappelèrent ses dures journées de fatigue, la montagne de Caf , son entrée dans la caverne merveilleuse et les paroles que les Vieillards de pierre avaient prononcées devant lui.

— Ai-je rêvé? se dit-il en se dressant debout; ce que j'ai souffert, ce (flic j'ai vu, ce que j'ai entendu, la neige, le ciron, la huppe et l'étoile, tout cela n'est-il qu'un songe?

Encore troublé, il alla vers la fontaine, fit les ablutions ordonnées, et se tournant vers le soleil levant, il commença sa prière; au moment où il croisait ses mains sur sa poitrine, il s'arrêta, car il venait de toucher un coDier auquel pendaient trois amulettes de forme arrondie. Toutes trois elles affirmaient que les aventures d' Aïn-Saher n'étaient point un songe. En effet, sur la première il put lire le mot : « Crois! » Elle était en améthyste, car le violet est la couleur de la foi; sur la seconde il lut ce mot : a Aime ! » Elle était en diamant, car le blanc est la couleur de l'amour; sur la troisième il lut ce mot : a Travaille ! » Elle était en rubis, car le rouge est la couleur du travail»

Il acheva sa prière avec joie et remercia Dieu de l'avoir initié aux mystères qui devaient le conduire au but de la vie :

— Je crois, se disait4l, j'ai toujours cru; mon père^ Bedreddin le sage, m'a dès mon enfance inspiré une foi profonde pour le Créateur de toutes choses; je travaille,, mes chants sont répétés par toutes les bouches, et je n'ai jamais cessé de célébrer celui qui est la justice et la bonté ; mais je n'ai pas encore aimé; qui donc aimerai-je et où donc aimerai-je?

— Ici, répondit la huppe en s'envolant si loin et si haut qu'elle parut comme un point noir sur le soleil qui, à cet instant même, sortait radieusement des nuages.

Aïn-Saher s'avança vers la ville; tout en marchant, il s'aperçut que son encrier était encore passé dans sa ceinture, et que les pièces d'or qu'il avait* emportées de Tiflis n'avaient point quitté son turban : c'était de quoi parer largement aux premières nécessités de la vie. Cependant il s'attristait en pensant à son esclave et à'ses chevaux.

— Si Dieu ne les a gardés, disait-il, ils auront certainement été dévorés par les loups dans la montagne !

Comme il arrivait à uiîe large porte défendue par deux tourelles reliées d'une courtine, il aperçut un soldat qui se tenait immobile, armé de sa lance et de son arc.

— Je suis étranger, lui dit Ain Saher, je viens de loin et j'ignore le nom de cette ville.

— C'est Djarbekir, répondit la sentinelle.

C'était à cette époque la capitale d'un grand empire qui n'existe plus depuis longtemps et qui est oublie aujourd'hui. Par un usage étrange chez les nations qui sui-

vent la loi révélée à notre seigneur Mahomet, les femmes pouvaient régner sur les peuples du Djarbekir ; le Irène était occupé alors par une princesse d'une grande beauté, que la longueur extraordinaire de sa chevelure avait fait surnommer Oum-ech-Chaour t. Nulle créature vivante sous le soleil n'avait plus de charmes qu'elle ; rien qu'à la voir on se sentait ému. Ses yeux bleus avaient tant de douceur, son âme avait tant de bonté, sa voix était si mélodieuse, qu'on eût voulu passer sa vie dans la c(mtemplation de cette reine adorable. Ses cheveux, plus blonds qu'un rayon de miel, tombaient jusqu'à terre et entouraient son jeune .front élincelant d'intelligence; nulle infortune ne l'avait jamais invoquée en vain; sa parole, semblable à un baume, guérissait toutes les douleurs; une paix profonde favorisait ses États, car elle haïssait la guerre; elle aimait les poètes, les philosophes, les savants, et méprisait sagement la force brutale pour ne jamais admirer que la puissance intellectuelle. Cependant, malgré toutes les qualités précieuses J^ui embellissaient son âme, Oum-ech-Chaour n'était pas heureuse ; une vague tristesse se lisait sur son visage et répandait sur toute sa personne une sorte de langueur qui la rendait plus charmatite encore. En effet, toute grande reine qu'elle était, Oum-ech-Chaour n'était point mariée, et elle pensait avec peine que son cœur était vide encore.

A l'âge de seize ans, quand elle fut ceinte de la couronne héréditaire, les princes, les fils d'empereur, les rois même vinrent de tous côtés dans l'espoir de plaire à ses yeux et d'être élus par elle. Oum-ech-Chaour, in-

i La Mère aux cheveux.

différente, écouta les conseils de sa nourrice et de ses femmes, et daigna laisser tomber son choix sur le fils de l'empereur de Trébisonde ; mais le soir m^me du jour où cette décision avait été annoncée au jeune prince, il était devenu aveugle; or, comme il existe.au Djarbekir une loi qui déclare que tout homme aveugle, borgne, manchot, bossu ou boiteux ne peut monter sur le trône, le prétendant malheureux fut évincé. Toujours guidée par les avis de ses femmes, Oum-ech-Chaour laissa voir qu'elle n'aurait pas trop^ de répugnance à épouser le roi de Bassora; à peine celui-ci connaissait-il ce sort enviable, qu'il fut affligé d'une bosse énorme qui jaillit tout à coup entre ses deux épaules. Oum-ecli-Chaour, étonnée de la persistance du mauvais destin qui poursuivait ses adorateurs, voulut s'en rapporter au hasard ; elle écrivit sur des billets le nom de tous les aspirants à sa main ; un enfant tira un des bulletins ballottés dans une urne, et le nom du vainqueur fut proclamé avec des fanfares. Dès que le favorisé de la fortune s'entendit appeler, il voulut courir se jeter aux pieds de la princesse, mais gravissant les escaliers avec trop de rapidité, il, tomba et se brisa si cruellement les jambes qu'on fut obligé de les lui couper. Oum-ech-Chaour était trop bonne pour ne pas s'affliger du malheur arrivé à ceux qui cherchaient à lui plaire, mais elle était trop jeune encore pour s'attrister de rester fille.

Ce triple événement avait consterné la ville et tout le royaume. On fit venir les devins et les sorciers, qui ne surent que répondre. Enfin on pensa qu'il serait bon de consulter un vieux solitaire, très-célèbre en tous pays par sa sagesse, qui vivait non loin du lac d'Ourmia, et

qu'on nommait Gheikh-Said. On l'envoya chercher, avec des présents magnifiques et de superbes chevaux ; il refusa les cadeaux et arriva monté sur un âne si âgé, qu'il en était tout blanc. Il vit Oum-ech-Cbaour, examina avec sollicitude les lignes de sa main et les épis de ses cheveux; il demanda à voir l'horoscope qu'on avait tiré le jour de sa naissance, étudia les astres pendant de longues nuits, et quitta la princesse en lui remettant un parchemin sur lequel il avait écrit les quatre vers suivants : ,

Le désastre attend ceux qui ponr toi ambitiounent Tiinion terrestre ;

ATanion éternelle ta es destinée, 6 Oum-ech-Cbaoar!

Où d3i94a voir celai qne Dieu réserve à tes félicités?

Est-ce derrière les barreaux d'une prison? Est-ce dans nne étoile?

A ce quatrain, Oum-ecli-Chaour ne comprit qu'une seule chose, c'est qu'elle attirerait de grands malheurs sur celui qui tenterait de l'épouser ; elle congédia ceuï qui ambitionnaient sa main, et dit en souriant avec une douceur pleine d'indifférence :

*— Je ne me marierai donc pas, et mon trône reviendra à ma sœur.

Or cette sœur était tout le contraire d'Oum-ech- Chaour; elle lui ressemblait cependant, mais comme le singe ressemble à l'homme, laidement et méchamment. On l'appelait DjoUfina^ à cause de ses paupières trop épaisses; sa démarche était brusque et hautaine, ses mouvements masculins n'avaient aucune grâce, sa voix dure vibrait étrangement, et ses dents trop serrées don-

1 Le manuscrit portait Oum-el-Djefoun ^ la Mër« aux paupières; j'ai craioi pour les lecteurs la confusion avec le nom d'Oum-ech-Chaour, et j'ai substitué l'épithète au substantif. Djoufina signifie proprement la Palpébrée.

naient à sa bouche une forme sensuellement ironique. Malgré la fraîcheur de son teint et la blancheur de sa peau, elle portait au visage des marques rouges qui la déparaient et qui éteignaient l'éclat de ses yeux trop pâles. Autant Oum-ech-Gbaour était aimée par ceux qui l'approchaient, autant Djoufina était redoutée et détestée. Elle battait ses femmes, étranglait ses oiseaux, et n'avait d'autre plaisir, quand elle se promenait dans les jardins du serai, que d'abattre les fleurs à coups de baguette.

Lorsque les prétendants se virent forcés de renoncer au bonheur de partager la .vie d'Oum-ech-Chaour, comme ils n'étaient pour la plupart que des ambitieux sans valeur, ils tournèrent leurs vœux du côté de Djoufina, qui avait alors quinze ans, et à laquelle semblait promis le sceptre de Djarbekir. Djoufina hésita longtemps, et sollicitée par les instincts de sa mauvaise nature, elle arrêta son choix sur le second fils du roi d'Érivan, homme jeune, mais si fourbe, si avide, si brun de peau malgré la froide régularité de ses traits, qu'on l'avait nommé Kafer^ 11 épousa donc Djoufina, et vivant près de la douce Oum-ech-Ghaour, il n'avait d'autre rêve que de monter promptement sur le trône pour tyranniser à son aise l'heureux peuple de Djarbekir.

Six ans étaient passés depuis ces divers événements; Oum-ech-Chaour avait maintenant vingt-deux ans; la vue du bonheur d'autrui lui faisait parfois regretter la solitude de son cœur; la méchanceté de Kafer et de Djoufina, qu'elle ne pouvait cependant s'empêcher d'ai-

1 Infidèle.

mer, attristait son Âme, et c'est pour cela que son visage paraissait souvent mélancolique et soucieux.

Lorsque Aïn-Saher apprit cette histoire , en causant dans les bazars avec les marchands, il se réjouit d'avoir été conduit par la volonté des Vieillards de pierre vers une ville gouvernée par une reine si aimée de ses sujets, et se promit de la chanter dans ses plus beaux vers. 11 loua une petite maison couverte en terrasse, selon l'usage du pays, et s'y installa avec un serviteur qu'il prit ÎL gages. Cette maison s'élevait tout près des murs du serai, à côté d'une haute tourelle où l'on enfermait autrefois les prisonniers d'État; mais, sous le règne d'Oum-ech-Chaour, la prison demeurait incessamment vide et le métier de geôlier était une sinécure.

Apporté de Tiflis par mille voyageurs, le nom d'Aïn- Satier était depuis longtemps célèbre à Djarbekir; aussi ce fut une grande joie dans la ville lorsqu'on sut qu'un si grand poêle y était arrivé. Dès que sa demeure fut connue, il se vit chaque jour assiégé par des gens qui venaient lui demander des vers, et les gazies d'or et les bassorides d'argent recommencèrent à tomber chez lui comme une pluie printanière.

Il travaillait sans relâche et passait souvent des nuits entières à méditer les paroles de ceux qu'il avait vus dans la caverne d'émeraude. 11 croyait, il travaillait, mais il n'aimait pas. Sa mémoire lui rappelait,, sans cesse son réveil aux portes de la ville et le cri de la huppe.

— C'est ici que je dois aimer, se disait-il; l'oiseau qui n'a jamais menti me Ta annoncé!

Alors il s'en allait, marchant à travers les rues, i>ar-

courant les bazars, regardant attentivement les femmes qui passaient près de lui, et rentrait plus anxieux que jamais, car il n'avait rien vu qui pût troubler son âme. Un jour qu'il s'élait fatigué dans une de ces courses inutiles à la recherche de celle qu'il pressentait sans pouvoir la rencontrer, il sortit de la ville et s'arrêta sous le sycomore où il avait repris ses sens après son fantastique voyage. 11 aimait cet endroit, hi il y venait souvent se reposer, réfléchir et rêver à ses destinées futures. Une sorte d'instinct irraisonné l'y poussait malgré lui et l'y retenait parfois pendant de longues heures dans l'espoir d'un événement qu'il attendait sans pouvoir le définir. Ce jour-là, soit lassitude, soit prédisposition naturelle, il s'endormit.

11 dormait depuis longtemps déjà et rêvait qu'il entendait des musiques délicieuses, lorsqu'il fut tiré de son sommeil par un coup léger et rapide qui frappa sa joue. 11 se réveilla et vit la huppe qui s'éloignait après l'avoir louché de son aile. Les symphonies qu'il écoutait dans son rêve n'avaient point cessé; il reconnut le son des instruments qui jouaient une marche lente et cadencée, et vit bientôt apparaître un cortège nombreux. En tête marchaient des officiers vêtus de costumes éclatants, des musiciens, des pages, des femmes à cheval et en palanquin. Aïn-Saher devina que la reine allait passer; comme jamais encore il ne l'avait aperçue, il se posta derrière le tronc du sycomore et attendit avec impatience l'occasion de la voir. C'était Oum-ecli-Chaour en effet qui allait, suivie de toute sa cour, faire une promenade dans un bois voisin. Elle montait un cheval du Nedj, noir comme la nuit et vif comme l'éclair. En che-

9Sm LES SIX AVENTURES

minant au pas elle causait avec une de ses femmes. Tout à coup le cheval, effrayé par un violent retentissement de cymbales, se cabra au grand effroi des assistants qui poussèrent un cri ; Oum-ech-Chaour, toujours maîtresse d'elle-même, se plia gracieusement au soubresaut de sa monture, lui rendit la main et la calma avec quelques caresses; mais dans ce brusque mouvement, son turban de mousseline blanche se détacha et ses cheveux se déroulèrent sur ses épaules et jusque sur la croupe du cheval comme les longs anneaux d un serpent d*or. La cavalcade s'arrêta ; sans permettre à ses femmes de venir à son aide, Oum-ech-Chaour saisit sa chevelure, la tordit, et avec un geste d'un charme ineffable répara vite ce désordre. Ain-Saher la regardait; il vit son visage où brillaient des yeux plus bleus et plus doux que le ciel ; il admira sa chevelure, plus abondante que celle dont la mère des humams s'enveloppait jadis près des fleuves du paradis; il comprit l'intelligente bonté de cette jeune femme, et la trouvant fort belle, il sentit qu'il en devenait amoureux.

Le cortège reprit sa marche, s'éloigna et disparut, accompagnant Oum-ech-Gljaour qui, sans le savoir, emportait l'âme d'Aïn-Saher.

«— Hélas! se disait-il en regagnant lentement sa maison, est-ce donc la reine que je dois aimer? Sa grâce et sa beauté sont entrées si profondément en moi que maintenant je ne m'appartiens plus. Ma vie est en elle, mon cœur bat dans sa poitrine, l'amour d'elle a pour toujours envahi mon cœur. Que vais-je devenir et vers quelle destinée va me pousser ce besoin d'être à celle qui ne peut pas être à moi? Qui suis-je pour lui plaire.

à elle que n'ont pu atteindre les grands de ce inonde ? un pauvre poëte, le fils d*un marchand de pierreries, un hoBune sut lequel elle ne daignera jamais abaisser les yeux. Est-ce donc vers un amour impossible que les Vieillards de, pierre m'ont envoyé?

U rentra, et pendant de longs jours il resta absorbé dans la pensée de celle qu'il avait vue; un découragement infini s'était emparé de lui; il se répétait souvent: —A quoi bon travailler, à quoi bon vivre, puisque celle que j'aime m'est défendue pour jamais?

D'autres fois, cependant, il était plus sage et il se disait :

— Ne suis-je pas chéri de Dieu? n'ai-je pas vu face à face un de ses génies? n'ai-je point été guidé par la huppe? n'ai-je point traversé sans malheur tous les périls de l'inaccessible montagne? n'ai-je point pénétré dans la caverne encliantée ? n'ai-je point entendu les paroles surhumaines des pères de la sagesse? Dieu m'a conduit ici ; il m'y a porté par un prodige éclatant ; œ n'est point dans un vain but qu'il m'a ainsi révélé sa grandeur. Dieu est le plus grand! il peut 42e qu'il veut, et si Oum-ech-Ghaour doit appartenir à son humble serviteur, les étoiles elles-mêmes célébreront ma tendresse.

Dans ces instants de foi fervente, il reprenait toute sa vigueur; il remerciait Dieu du réconfort qu'il en recevait, et composait, en l'honneur de celle qu'il adorait, des poèmes plus harmonieux que ceux d'imr'oul-Kaïs. Un jour, il envoya une kacideh à la reine ; elle la lut avec un intérêt étrange, remuée par ces beaux vers qui vibraient comme les cordes d'un tébégour et chantaient comme le gosier de Bulbul* ; elle eut envie de voir leur

i Le rossignol

aOO LES SIX AVENTURES

auteur; mais je nelsais quelle voix mystérieuse lui conseilla de ne point le faire et d'attendre encore, avant de connaître celui qui savait dire de si belles choses avec un si beau langage. Elle se contenta de lui envoyer des vêtements magniflques et une bourse pleine de sultaniehs. Aïn-Saher prit les pièces d*or et en fit un collier qu'il mit à son cou.

Quand la jphaleur du jour s'affaiblissait pour faire place aux fraîches .sérénités delà nuit, Aïn-Saher montait sur la terrasse de sa maison, et là, immobile, roulant son chapelet d'ambre jaune entre ses doigts, il regardait vers les jardins du seraï et pensait à celle qui faisait les délices et les tourments de son cœur. Souvent il voyait sur la plate-forme de la prison une vieille femme qui filait en chanteronnant tout bas une psalmodie lente et monotone : c'était la femme du geôlier. Aïn-Saher enviait son sort; car elle avait le droit de se promener dans les allées du jardin où peut-être elle pouvait apercevoir la reine. Il jalousait le destin de tous ceux qui vivaient près d'Oum-ech-Chaour ; il eût voulu être son icoglan, son bouffon, le sais qui lui amenait son cheval, le soldat qui montait la garde aux portes de son palais, l'esclave qui la servait, l'oiseau qui chantait dans ses volières ; il eût voulu, dût-il mourir après, passer une^eure à ses pieds pour lui raconter tout ce que renfermait son âme endolorie. Le jour il y pensait, la nuit il en rêvait; et pendant son sommeil il revoyait toujours cette créature charmante qui devant lui avait relevé ses longs cheveux; alors il se réveillait en sursaut et pleurait en pensant que jamais elle ne serait à lui.

Un soir qu'il était resté sur la terrasse plus longtemps

LES TROIS VIEILLARDS DE PIERRE 30f

que de coutume, et que la nuit avait étendu ses voiles constellés sur la nature endormie, il leva les mains vers le ciel et s'écria avec désespoir :

— Mais que faut-il donc faire pour être heureux quand on aime?

Une voix qu'il reconnut pour celle de la huppe lui répondit du haut des airs :

— Il faut aimer !

Pendant qu'Aïn-Salier souffrait, Oura-ech-Ghaour, toujours vivant avec son cœur soUtaire, continuait à se répandre en bienfaits autour d'elle, comme une rosée bienfaisante, sans se douter des sinistres projets que des hommes méchants méditaient à l'ombre de sa bonté. En effet, le prince Kafer, tourmenté par son ambition et poussé au mal par l'envieuse Djoufina, ne pouvait vivre en repos. Aidé de sa femme et de quelques amis aussi pervers que lui, il préparait depuis longtemps la perte 4'Oum-ech-Chaour et l'usurpation de son pouvoir. Pour palUer son crhne aux yeux de ses confidents, il leur disait:

— Le ciel lui-même semble s'opposer à ce que la reine se marie jamais; nous avons tous été témoins des prodiges que Dieu a fait éclater jadis pour l'empêcher d'épouser ceux qu'elle avait librement choisis; c'est un signe manifeste que le trône du Djfiarbekir doit apparfenir h la princesse Djoufina, et par conséquent à moi. A quoi bon attendre encore pour entrer en possession d'un empire qui m'est légitimement dû, et pourquoi ne

pas obéir aux arrêts du ciel en forçant la destinée à s'accomplir?

Ses conseillers ne manquai^fit pas de lui dire qu*il raisonnait à merveille, et qu'il devait se hâter d'exécuter les glorieux desseins qu'il avait conçus. C'est aussi à quoi il songeait jour et nuit. 11 avait acheté par des cadeaux et par des promesses plusieurs officiers du palais; et sous prétexte de se composer une suite imposante pour aller rendre visite au khalife siégeant à Bagdad, il avait réuni près de lui un grand nombre de ces féroces cavaliers du Kurdistan qui n'ont d'autres lois que leurs fantaisies et d'autre bonheur que le pillage. Souterrainement, ténébreusement, Kafer préparait se^ voies; il attendit que le pèlerinage sacré eût emmené un partie des hommes vaillants de Djarbekir, pour démasquer enfin ses trames odieuses et pour escalader le trône.

Une nuit, pendant que tout dormait, ses émissaires, enivrés par les boissons fermentées qui sont en horreur à Dieu l'unique, se répandirent dans la ville, s'emparèrent des portes, cernèrent le palais et se préparèrent à dompter les habitants qui tenteraient de leur résister. Au point du jour, des crieurs, précédés de hérauts sonnant des trompettes, parcoururent les rues en proclamant la déchéance d'Oum-ech-Ghaour et l'avènement de Kafer et de Djoufina. Le peuple fut consterné; les curieux s'assemblèrent sur les places ; les plus hardis proposèrent de recourir aux armes pour défendre les droits imprescriptibles de leur souveraine, leur bonheur et leur liberté. C'est alors qu'on fit avancer les montagnards kurdes ; ils se précipitèrent sur les inoffensifs citoyens, les percèrent à coups de flèohes, les égorgèrent à coups

de sabre* les éventrèrent à coups de couteau, pendirent par les pieds leurs cadavres aux portes de la ville, chassèrent dans leurs maisons ceux qui vivaient encore et qu'affaiblissait l'épouvante, et chantèrent victoire en criant à tue-tête : a Vivent le prince Kafer et la reine bjouflna ! » Le soir, tout était rentré dans Tordre, c'est-» à-dire que la ville ensanglantée, terrifiée, éperdue, ne remuait pas plus qu'une morte.

Kafer triomphait; car, de son côté, il n'était pas resté oisif. Suivi de quelques confidents intimes, il avait, au milieu de la nuit, forcé l'entrée des appartements de la reine, en massacrant les gardes surpris dans leur premier sommeil. Oum-ech-Ghaour, faible, douce, abandonnée, avait compris que nulle résistance ne pouvait la défendre, et comme elle avait une grande âme, elle s'était livrée sans plainte à ses persécuteurs, en se contentant de dire au prince Kafer :

— Je prie Dieu que ce crime ne retombe point sur votre tête. *

Kafer, toujours escorté de ses acolytes et emmenant avec lui Oum-ech-Chaour, à laquelle on avait à peine laissé le temps de se vêtir, traversa les jardins du serai', et heurtant à la porte de la tourelle qui servait autrefois de prisoiv, il réveilla le geôlier. Celui-ci vint ouvrir, et Kafer lui dit en lui remettant la reine :

— Enferme cette femme dans ton cachot le plus secret et reviens me parler.

Le geôlier stupéfait obéit. Quand il fut de retour, Kafer, qui se promenait avec agitation dans une allée, le prit à part et lui dit:

— Écoute, Kara-Sekkin \ ta fortune peut devenir grande, et je te donnerai beaucoup d'or si tu veux m'obéir. Celte Oum-ech-Chaour trahissait son peuple qui m'a proclamé roi; je me fie à toi qui es un bon sénateur; plus tard, tu auras une maison pour vivre en paix et je placerai tes fils dans mon armée; tu peux sauver le royaume de Djarbekir. Rentre dans la prison et tue Oum-ech-Chaour sans la faire souffrir, car Dieu défend d'être méchant. Ce matin, quand le jour sera levé, viens au palais ; apporte-moi la ceinture de la reine teinte de son sang, afin que j'aie la preuve de sa mort, et pour commencer mes générosités envers toi, je te donnerai ibille sultaniehs.

— Je le ferai , s'il plaît à Dieu , répondit Kara- Sekkin.

Le prince Kafer ne put réprimer un mouvement de joie, et il s'éloigna en disant à ses amis :

— Nous sommes sauvés, le royaume est à nous !

' Le geôlier remonta chez lui, prit son coutelas, et se mit à l'aiguiser durement sur une pierre. A ce bruit, sa femme, qui s'appelait Bédra, et qui n'était autre que cette vieille fileuse dont Aïn-Saher jalousait le sort, se réveilla. Comme elle était d'humeur assez quer^tease, surtout lorsqu'on interrompait mal à propos «on sommeil, elle se mit à crier :

— Eh! fils du diable, veux-tu bien laisser là ta pierre et ton couteau, et venir dormir ? Tu auras bien le temps,

"^ quand le soleil aura paru, de faire ta bruyante besogne I

— Tais-toi, femme, tais-toi; tourne-toi du côté de la

1 Le noir Coutelas.

muraille, répondit Kara-Sekkin. Si j'aiguise mon couteau pendant la nuit, ne t'en occupe pas; au soleil levé, je t'apporterai mille sullaniehs d'or. .

Bédra crut que son mari était devenu i;ou.

— As-tu mangé tant d'opium que ta cervelle se soit envolée? dit-elle; mille sultaniehs d'or! Allons, mon pauvre homme, tu rêves; laisse là tes billevesées et viens te coucher.

— Je ne rêve pas, répliqua le mari; et, pour prouver à sa femme qu'il disait la vérité, il loi raconta tout ce qui venait de se passer ; qu'Oum-ech-Ghaour était renfermée dans la prison , et que s'il la tuait , comme il en avait reçu l'ordre, il aurait une grosse somme d'argent.

En entendant ces mots, Bédra, qui était bonneau fond, malgré son caractère acariâtre, sauta à bas du lit, courut vers Kara-Sekkin, et lui saisissant les mains, elle lui dit d'une voix émue :

— Eh ! mon homme , tu ne fpras pas cela I

— Si, ma foi ! je le ferai ; nous aurons beaucoup d'or, une maison pour nous, et pour nos fils des grades dans l'armée.

Bédra se mit à pleurer, et se jetant aux genoux de son mari, elle lui dit à travers les sanglots qui entrecoupaient ses paroles :

— Ah ! par le Dieu vivant, ne fais point un si méchant crime ; garde- toi pur pour le dernier jour, ou sans cela tu iras brûler éternellement dans les flammes soufflées par Eblis \ Oum-ech-Chaour était douce comme un sourire; elle n'a jamais fait de mal à personne; laisse-moi

i Le diable.

aoe LES SIX aventures

la sauver, et si jamais elle remoate sur son trône, tu auras de grands honneurs et des richesses inépuisables.

— J*ai promis de la tuer, s'écria Kara-Sekkin en hochant la tête.

— Qu'importe la promesse! Dieu ne la recoimaît pas; dois4u obéir au?L ordres du prince Kafer qui est une iniquité vivante? Par nos enfants que J'ai portés dans mon sein, que j'ai nourris de mwi lait, que j'ai élevés dans la crainte des prévarications, mon homme, ne fais point cela. Si tu me refuses, je vais monter sur la tercasse de la tourelle , et je crierai de toutes mes forces • Oum -ech-Ghaour est prisoimière ici ; habitants de Djarbekir, venez la délivrer I

— Le diable te torde le cou, trompette de malheur! dit le geôlier en jetant son couteau loin de lui ; que veux-tu que je fasse? puis-je perdre mille sullaniehs d'or, une fortune !

— Eh bien, reprit la bonne Bédra, tu diras que tu as tué Oum-ech-Chaour, et le prince Kafer te donnera ce qu'il t'a promis.

— Mais tu oublies que je dois montrer la ceinture trempée dans te sang de la reine.

— N'est-ce que cela qui t'inquiète ? répliqua vivement la femme. Ah ! que ces hommes sont simples ! Tu tueras un de nos moutons; dans son sang tu baigneras la ceinture d'Oum-ech-Ghaour, et tu iras la porter au prince, qui croira tout ce que tu lui diras, car Dieu aveugle les méchants.

Kara-Sekkin se laissa vaincre ; Bédra descendit auprès d'Oum-ech-Chaour, qui était tristement assise et qui se

disait, en sehtant des larmes couler le long de ses joues pâlies :

— Ahl comme il a été mal exaucé, ce poète aux vers charmants qui me souhaitait tant de prospérités pour ma vie !

— Séchez vos pleurs, ne parlez pas; votre mort est ordonnée, lui dit Bédra en se prosternant jusqu'à ses pieds; laissez-moi prendre votre ceinture , et attendezmoi avec confiance ; bientôt je reviendrai, nous vous cacherons, et, s'il plaît à Dieu, vous serez sauvée.

Quand le jour fut levé , Kara-Sekkin se rendit au patlais; il s'approcha du prince Kafer, et lui montra Técharpe teinte de sang,

— Où as-tu enfoui le cadavre? dit le prince.

— Je l'ai enterré dans un trou profond que j'ai creusé au milieu d'un cachot souterrain; nul jamais ne pourra l'y découvrir.

— C'est bien; tu es un bon serviteur, reprit Kafer; et il lui fit donner mille sultaniehs d'or. Djoufina entendit les paroles que son mari échangeait avec le geôlier ; elle fut si satisfaite d'apprendre la mort de sa sœur, qu'elle détacha un gros bracelet en perles fines qui entourait son bras et qu'elle le jeta à Kara-Sekkin.

Cependant la vieille Bédra, secouant la lenteur de ses muscles engourdis par l'âge, avait préparé une petite chambre qui se trouvait située près de la sienne; des fenêtres défendues par de fins treillages de bois étroitement entre-croisés empêchaient d'être vu de l'extérieur et permettaient cependant de voir dans la rue et sur les terrasses des maisons voisines; un divan couvert en cotonnade servait à la fois de siège et de lit ; quelques vieux

JOè LES SIX AVENTURES

manuscrits à demi rongés par les vers et 'oubliés sans doute par un ancien prisonnier d*État, gisaient dans un coin; cela était petit, mais gai; on y entendait chanter les oiseaux, on y sentait le parfum des fleurs du jardin. Ce fut là, dans ce pauvre réduit, que Bédra fit cacher Oum-ech-Cbaour.

— Hélas! lui dit-elle en lui montrant cette misérable retraite où elle devait vivre loin de tous les yeux, ce n'est point un palais semblable à ceux que vous avez habités, 6 reine; mais du moins ici vous serez à l'abri de toute violence ; on vous croit morte; Kafer se réjouit en pensant qu'il est délivré de vous; mais, patience! Dieu finit toujours par reconnaître les siens, et peut-être remonterez-vous bientôt sur le trône que le parjure va souiller de sa présence.

Oum-ech-Chaour se jeta dans les bras de la bonne vieille et l'embrassa' tendrement.

Bédra apporta à la reine des vêtements communs, cacha ses cheveux blonds sous un turban d'étoffe grossière, lui prêta une quenouille, du lin, et lui dit :

— Ayez toujours soin de bien vous cacher; mais si par hasard quelques-uns des amis de mon mari vous apercevaient en venant nous voir, nous leur dirions que vous êtes ma nièce récemment arrivée du village de Kini, et vous rentreriez vite dans votre appartement, afin de n'être pas reconnue.

Oum-ech-Chaour était bien triste , mais elle pensait moins à son propre malheur qu'à la grande infortune qui venait de frapper ses peuples. Chaque jour, en effet, elle apprenait quelque récente cruauté du prince Kafer, dont la tyrannie ne gardait plus de mesure. Quand, par

hasard, elle demandait à Bédra des nouvelles des ofjGLciers qui l'entouraient jadis, de ceux qu'elle aimait pardessus les autres: Ils sont morts, lui répondait-on; Kafer les a fait tuer pour les dépouiller de leurs biens. D'autres, attachés par les coudes les uns aux autres, comme des malfaiteurs, avaient été conduits dans des pays malsains où on les forçait, à coups de fouet, à défricher des marais, à creuser des canaux, à abattre du bois. Le royaume de Djarbekir était en deuil et comme étouffé sous le poids du nouveau règne , qui inspirait une telle terreur que les plus hardis courbaient le front sans oser se plaindre. Quand Oum-ech-Chaour entendait ces exécrables nouvelles, elle laissait tomber sa tête sur sa poitrine et pleurait avec amertume.

Elle était plus charmante que jamais dans sa tristesse et sous ses rudes vêtements; la fatigue des insomnies avait agrandi ses yeux qui semblaient nager sous des paupières toujours humides ; son teint pâli était d'une blancheur extraordinaire, et ses lèvres, qui ne souriaient plus, restaient souvent muettes pendant des journées entières. Elle filait, et tout en tordant le lin délié sous ses doigts plus déliés encore, elle suivait le cours de ses pensées pénibles qui lui rappelaient sa misérable aventure , ou , s'en allant sur l'aile bleue des rêves , elle échappait à la réalité par les merveilleuses aventures qu'elle imaginait pour son avenir. Parfois aussi elle lisait, mais bien souvent sesyeux seuls parcouraient les ligneset son esprit s'entretenait avec ses chimères douloureuses. Quand la journée était près de finir, elle s'asseyait sur le divan, devant 1^ moucharabie, et regardait ce qui se passait autour du donjon. Elle écoutait les bruits de la

910 I.KSSIX AVENTURES

ville, suivait d'un œil curieux les habitants qui rentraient dans leurs demeures, pensant aux joies domestiques qui les attendaient au retour, à la femme laborieuse, aux enfants souriants, au repas de famille; et, faisant un triste retour sur ses misères, sur son isolement, sur sa déchéance, elle pleurait, et, sans accuser le sort, demandait à Dieu de la délivrer.

Parmi ses anciens sujets dont elle prenait ainsi plaisir à regarder invisiblement les actes, il en était un qui lui inspirait un intérêt qu'elle ne pouvait nettement expliquer : c'était un jeune homme dont la maison s'élevait en face de la tourelle de la prison* Chaque soir, il montait sur la terrasse et y restait de longues heures absorbé dans une rêverie dont rien ne paraissait pouvoir le distraire. Oum-ech-Chaour, qui, toute reine qu*elle avait été, n'en était pas moins femme, avait vite remarqué la beauté de cet inconnu. Son visage, qui peignait une inexprimable douleur, s'illuminait de deux yeux si doux, si doux, qu'Oum-ech-Chaour ne pouvait les voir sans être troublée. Un singulier phénomène, dont elle se fatiguait vainement à chercher l'explication, excitait encore sa curiosité vers lui. Elle s'était aperçue qu'il portait au cou un collier de forme étrange, auquel pendaient trois amulettes resplendissantes : l'une violette, Tautre blaache, la dernière rouge. Or, quand la nuit venue était si profonde qu'elle dérobait aux yeux de la reine tous les objets environnants, l'amulette blanche brillait alors d'un tel éclat, qu'on l'eût volontiers prise pour une étoile; c'est même à la lumière qu'elle répandait qu'Oum-ech- Ghaour reconnaissait que le jeune homme, disparu dans l'ombre, rêvait encore sur la terrasse. Sans savoir pour-

LES TROIS VIEILLARDS DE PIERRE 3il

quoi, elle établissait entre sa pro|)re existence et celle de rincoBOu un rapprochement singulier; il lui semblait que, comme elle, il devait être malheureux, séparé de tout ce qu'il aimait, en proie à un incurable chagrin, et qu'il aspirait vers des impossibiHtés irréalisables. Toutes les fois que, dans sa solitude, elle faisait des projets ou plutôt des rêves de fuite et de liberté, elle y associait, comme ïnalgré elle, celui dont, le talisman brillait pendant la nuit.^ Chaque jour, à. une heure si régulièrement fidèle qu'on eût pu la croire convenue entre eux, elle regardait à travers la moucharabie, et il venait s'asseoir sur la terrasse. Si, par hasard, il était en retard, elle s'inquiétait, elle comptait le temps avec angoisse, et ne se rassérénait qu'en le voyant paraître. Quant à lui, il levait rarement les yeux vers ce donjon aveugle et muet, et il ne soupçonnait pas qu'une femme jeune, cliarmante et reine, le contemplait avec un intérêt si assidu.

Un soir qu'Oum-ech-Ghaour ne l'apercevait plus qu'à la lueur de sa blanche amulette, elle l'entendit tout à C€up pousser un sanglot déchirant et parler à haute voix, dans un mode cadencé, comme s'il récitait des vers. Elle prêta l'oreille, et à travers les mots dont la distance ne lui envoyait que le bourdonnement confus, elle crut distinguer son nom.

Toute la nuit elle pensa à lui, et le lendemain, n'y tenant plus, elle dit à la bonne geôlière dès qu'elle la vit:

. — Mère Bédra, dis-moi, sais-tu quel est ce jeune homme qui demeure en face de la prison et qui chaque soir monte sur sa terrasse ?

— Ne le connaissez-vous pas ? c'est le joyau du Djar-

bekir, répondit Bédra ; c'est un poète que chacun admire et dont chacun récite les vers; il est de pays lointaio et se nomme Âïn-Saher.

En entendant ce nom, Oum-ech-Chaour sentit quelque chose de doux comme un baiser qui passait dans son cœur, et elle se rappela la kacideh qu'elle avait lue avec tant de charme lorsqu'elle était encore sur le trône.

Le soir du même jour, pendant qu'elle le considérait comme d'habitude et que tout en suivant du regard ses moindres mouvements elle se racontait les phases différentes de sa vie royale d'autrefois, elle poussa un cri de surprise; car un souvenir étrange venait de surgir dans sa mémoire, vivant, impérieux, irrésistible.

— Gheikh-Saïd, se dit-elle en fermant les yeux sous l'émotion qui la dominait, Çheikh-Saïd, pourquoi m'astu dit jadis :

Où dois-ta voir celui que Dien réserve à tes félicités?

Est-ce derrière les barreaux d'une prison? Esl-ce dans une étoile?

— Celui que je dois aimer est-il donc Aïn-Saher? Je l'ai vu derrière les grilles de mon cachot ; mais alors que signifie l'étoile?

Aïn-Saher croyait, comme tout le monde, qu'Oumech-Ghaour n'existait plus et il se désespérait. Ainsi que d'autres, il s'arma pendant ce jour néfaste que j'ai raconté; mais repoussé par le nombre, blessé d'un coup de flèche, il rentra chez lui, sentant que la meilleure part de son âme était partie. Il vivait dans la désolation,

et nuit et jour pensait à cette reine qu'il avait aperçue pendant quelques minutes et qu'il aimait maintenant pour toute sa vie. Enveloppé comme dans un crêpe funèbre, il ne voyait plus rien qu'à travers son voile de deuil. Il ne travaillait plus, et si par hasard il faisait encore des vers, c'étaient des lamentations si tristes qu'elles eussent fait pleurer les animaux féroces.

— Pourquoi ne pas mourir, se disait-il souvent, puisque celle que j'aime habite maintenant dans la mort, et que là seulement jô pourrai la rencontrer ?

Cependant , presque tous les poètes de Djarbekir avaient vite oublié le règne généreux d'Oum-ech-Ghaour et s'étaient mis à célébrer l'usurpateur. Pendant quinze jours, les kacidehs, les poèmes, les chansons, les odes, les distiques, les quatrains étaient tombés drus comme grêle dans le palais, aux pieds du prince Kafer et de Djoufina. On arrangeait des vers qui déjà avaient été récompensés par Oum-ecli-Chaour, afin de pouvoir les servir aux nouveaux souverains ; on comparait l'un à Djiamchid, on assimilait l'autre à Simrah, et l'un et l'autre, pour payer ces lourdes flatteries, jetaient quelques poignées d'or que les poètes mercenaires ramassaient en se prosternant. Mais ces rimes adulatrices ne satisfaisaient ni Djoufina ni Kafer; ils eussent voulu être chantés par celui-là seul qui se taisait avec obstinatiqn et dont chacun répétaient les louanges, car ils comprenaient bien, tout aveugles qu'ils étaient, que les vrais poètes donnent seuls l'immortalité, et qu'un vers renfermant une grande pensée dans une forme magnifique, vaut mieux que tous les poèmes inspirés par la cupidité,

— Çà, dit un jour le prince Kafer en parlant à sa

femme, cet Âïi^Saber manque à tous ses devoirs. Pourquoi n'a-t-il pas encore célébré notre avènement ? Je le ferai reconduire hors du Djarbekir avec force bourrades s'il ne se dépêche de nous chanter l'un et l'autre,

— Ain-Saber n*est point sans doute un honmie comme les autres, répondit Djoufina; il faut le faire venir et lui demander des vers; il sera ébloui par les magnificences de notre cour, et composera sur nos grandeurs une belle kacideh qui vaincra le temps et portera notre double nom jusqu'à la fln des âges.

Des officiers du palais se rendirent alors chez Aïn- Saher, lui donnèrent brutalement l'ordre d'avoir à se présenter devant le prince, et comme il hésitait, ils l'emmenèrent.

Lorsqu'il pénétra dans le palais qu'avait habité Oumech-€haour, le fils de Bedreddin refoula un sanglot qui montait de son cœur à ses lèvres.

— Oh! disait-il tout bas, c'est donc ici que tu as vécu, créature adorée qui n'est plus parmi nous ; que me veulent ceux qui t'ont persécutée; pourquoi ne me laissent-ils pas attendre paisiblement la mort en pensant à toi?

On le fit entrer dans une grande salle oîi Kafer et Djoufina étaient assis sur un divan. Dès que Djoufina l'aperçut, elle ne put détourner son regard de lui, car jamais elle n'avait vu encore un être si beau, jamais elle n'avait vu sur des traits plus intelligents une mélancolie plus touchante. Un trouble profond s'était emparé d'elle, et elle écoulait sa pensée qui lui répétait : a Comme die doit être heureuse celle qui est aimée de lui l »

— Holà! Aïn-Saher, dit le prince d'une voix rude,.

LES TROIS VIEILLARDS DE PIKRnE 315

on prétend que tu es un grand poëte ; comment se faitil que je ne le sache pas par moi-même? Toi qui sais tout' chanter, pourquoi n'as-tu pas rélébro notre fortune agrandie?

— La poésie est seml>l&ble à la source d'eau vive qu'on rencontre parmi les sables, répondit Aïn-Saher; quand le vent est mauvais et que l'atmosphère est lourde, elle tarit et nul n'y peut plus boire.

— L'atmosphère est légère et le vent est propice, répliqua Kafer avec emportement ; vois nos splendeurs, et ose dire que je ne suis pas le plus puissant souverain du monde.

— Dieu est le plus grand! dit Aïn-Saher en baissant les yeux.

— Et notre seigneur Mahomet est son apôtre, reprit Kafer, je le sais depuis longtemps. Écoute-moi, je sais que les poètes sont des gens facilement irritables, je veux bien te parler avec douceur; fais pour la reine bjoufma et pour moi une belle kacideh en vers retentissants, et j'ouvrirai sm* toi le nuage de mes faveurs; tu vivras à notre cour, et chacun enviera ton sort.

— Tu vivras près de nous^et de grands bonheurs te sont réservés si tu veux nous obéir, dit Djoufina qui frémissait à cette seule pensée qu' Aïn-Saher serait toujours présent à ses yeux.

— El si je n'obéis pas, demanda Aïn-Saher avec un sourire dédaigneux, si je ne veux pas qu'on envie mon sort, si je préfère ma médiocrité studieuse, si je ne puis faire jaillir pour toi, ô prince, la veine épuisée de mon inspiration ?

-^ Oh ! alors, s'écria Kafer rouge de fureur, tu seras

jeté dans un cul de basse- fosse et je te ferai manger par des scorpions. Tu me parais être un insupportable raisonneur. Songe bien à mes paroles : de grandes récompenses ou la mort, choisis !

— Tes menaces n'effrayent point mon âme, car celui qui est au-dessus de nous a dit par la voix de son Prophète : a Quant à ceux qui, sacrifiant la vie d'ici-bas à la vie future, combattent dans la voie de Dieu, qu'ils succombent ou qu'ils soient vainqueurs, nous leur donnerons une récompense généreuse *. »

Puis, comme chacun se taisait, effrayé de Faudace d'Aïn-Saher, il pensa à Oum-ech-Chaour; il pensa que sa destinée le poussait peut-être à être réuni à elle dans la mort, et il reprit •

— Soit! prince; tu veux que je te chante, je te chanterai ; je célébrerai tes hauts faits, tes vertus et ta gloire; dans huit jours je reviendrai, et tu comparaîtras devant mes vers.

A ces mots il s'éloigna, pendant que Djoufina eût voulu courir après lui et lui dire en s'enivrant de son regard ; Je t'aime et je t'aimerai; ce n'est point de l'or que je t'offre, c'est de l'amour; obéis donc, car mon cœiu* est éperdu, et moi qui suis la reine, je te supplie d'avoir pitié de moi.

Djoufina restait blessée d'un mal incurable; sa pensée, uniquement occupée d'Aïn-Saher, lui rappelait sans cesse le jeune poète; une insurmontable lassitude s'était emparée d'elle ; elle restait souvent des heures entières à demi couchée et rêvant, les yeux ouverts, à celui qu'elle désirait ; si elle eût cédé au besoin impérieux

1 Koran^ chap. iv, y. 76.

LES TROIS VIEILLARDS DE PIERRE 3lT

qu'elle éprouvait de le voir, elle Teût envoyé chercher tout de suite, pour se jeter à ses pieds et lui demander Faumône de sa tendresse.

Elle lutta contre la volonté de son cœur, mais elle ne fut pas la plus forte, et, vaincue, énervée, brûlant de feux étranges, elle appela près d'elle une vieille esclave qui depuis longtemps était la confidente de ses caprices ; car en fait de semblables aventures, on peut croire que Djouûna n'en était point à son coup d'essai.

— Va, lui dit-elle, va vite chez Aïn-Saher le poète ; dis-lui qu'une femme, ne me nomme pas, l'attendra cette nuit dans les jardirfs du serai; va, tu le conduiras toi-même, tu le feras entrer parla porte cachée ; puis tu viendras me prévenir, et je sais alors ce qu'il me restera à faire.

— Mais si le prince se réveille, objecta la vieille, et que, te cherchant à ses côtés, il ne te trouve pas, 6 reine, que pensera-t-il?

— 11 ne se réveillera pas, reprit Djoutina; moi-même, ce soir, je préparerai son opium, et je te jure qu'il dormira jusqu'à demain, emporté dans le pays des songes.

La vieille s'éloigna et revipt au bout d'une heure avec la mine piteuse d'un messager qui apporte une mauvaise nouveUe.

— Eh bien? s'écria Djoufma en s'élançant vers elle.

— Il ne viendra pas,* dit la vieille ; à mes prières, à mes supplications, il n'a répondu que par des refus invincibles, ff mère, m'a-t-il dit, apprends à celle qui t'envoie que mon cœur est parti ; que celle dont tu ne prononces pas le nom oublie qu'elle m'a vu ; tu arracherais plus facilement une larme d'un caillou qu'un cri d'a-

môur de mon Ame éteinte: » ¥,i comme j'insistais, il m*a donné une poignée d'or et ma iH>limentmise à la porte.

— Ah I vieille louve! s'écria Djoufina en battant son esclave, tu Tas effrayé avec ton laid visage, et tu n'as pas su lui parler.

La confldente s'enfuit, et Djoufina se mit à pleurer de colère et de honte.

Cependant l'époque fixée par Aïn-Saher était arrivée ; le matin même du huitième jour, Kafer avait envoyé chez te poète et lui avait fait dire :

— Es-tû prêt?

— Je suis })rêt ! avait répondu Aïn-Saher.

Le prince réunit toute sa cour autour de lui, et, accompagné de sa femme, il attendit le fils de Bedreddin. Chacun pensait qu'on allait entendre une large poésie, pleine de métaphores et de comparaisons plaisantes pour les deux souverains. Aïn-Saher entra; il marchait ferme et droit devant lui, fixant ses yeux sur Kafer vêtu d'or et de diamants. Il ne voyait pas Djoufina, brisée d'émotion, enfiévrée, haletante,' car c'était moins l'amour qui s'était abattu sur elle que des désirs impurs, semblables à une volée de corbeaux. •

Un grand silence se fit, et Ain Saher commença :

Quand le joar do jngement dernier sera venu; quand le Prophète

Plaidera vainement la cause des hommes souillés de crimes ;

Quand Ehlis rira en pensant aux tortures qu'il réserve aux méchants;

prince Kafer 1 quand tu apparaîtras en tremblant devant la justice étemelle.

Tu entendras se fermer pour toujours les portes d^émeraude du paradis,

Et Dieu, d'une voix plus terrible que l'ouragan furieux, plus afftigée

Que les lamentations d'une mère qui a perdu ses enfants, te dira :

infidèle, pourquoi as-tu les mains rouges? Alors la blanche Oum-ech-

Ghaonr, Toute resplendissante de ses vertus, apparaîtra derrière tes crimes à face de

monstre...

LES TROIS VIEILLARDS DE PIERRE a«»

Un murmure d'indignation s'éleva coraoie une tempête au milieu des assistants, et Aïn-Saher s'interrcmipit en entendant un cri de désolation. C'était Djoufina qui venait de s'évanouir. On s'empressa autour d'elle, pendant quedessoldatss'emparaientd'Aïn-Saher impassible.

Entourée de ses femmes, la reine ne tarda pas à revenir à elle, et son premier soin fut de regarder vers- le poète et de se réjouir en reconnaissant que Kafer ne l'avait pas fait massacrer dans le -premier moment de sa fureur.

Le prince se pencha vers elle et lui dit:

— La vie de cet homme vous appartient, car il mérite la mort, non pas pour ses insultes, qui ne peuvent monter jusqu'à tious, mais parce qu'il vous a causé une grande horreur, ô Djoufina, et que tout ce qui vous déplaît doit mpurir. Daignez donc -ordonner le genre de supplice auquel il doit être livré.

— Princç, répondit Djoufina d'une voix mourante, cet homme a sans doute été poussé par nos ennemis; il se repentira peut-être. Ne versons pas le sang dès poètes, car Dieu s^it le féconder contre ceux qui l'ont répandu. Donnons à celui-ci le temps de réparer son crime. Qu'il soit enfermé dans la prison de la tourelle, seul, privé de lumière, pendant huit jours encore, et si au bout de ce temps, il persiste dans sa haine, alors que sa mort soit résolue I

Djoufina parlait ainsi, car elle espérait réussir facilement à fléchir Aïn-Saher, qu'une semaine de captivité et la perspective du supplice pouvaient affaiblir et effrayer.

Aïn-Saher fut conduit à la prison; on l'enferma dans

un cachot humide; des salamandres rampaient sur les dalles, des animaux gluants grimpaient le long des murs; il n'avait pour dormir qu'Une botte de paille à moitié moisie ; une obscurité profonde l'entourait de toutes parts. Quand il fut seul, il porta la main à son talisman et il se dit :

— Qu'importe la mort! 6 Vieillards de pierre, n*ai-je point fait mon devoir?

Il lui sembla alors que les amulettes vibraient entre ses doigts.

Il y avait deux jours qu'il était là, tranquille avec sa conscience et pensant à Oum-ech-Ghaour, lorsqu'il vit entrer dans sa prison cette vieille esclave qui avait été le chercher chez lui.

— Aïn-Saher, lui dit-elle, tu n'as plus que six jour pour te repentir; une mort effroyable t'attend. Celle qui m'a dépêchée vers toi et qui ne cesse de t'aimer me charge de te dire : a Je peux te sauver si tu veux être à moi. B

n lui répondit'

— Il ne tombera pas un cheveu de ma tête sans la permission de celui qui fut l'ami d'Abraham; dis à celle qui t'envoie : « Le cœur d'Aïn-Saher ne lui appartient plus : une morte l'a emporté dans son lipceul. »

Depuis deux jours, Oum-ech-Chaour ne dormait pas, car depuis deux jours elle ne voyi^it plus Aïn-Saher. Son cœur, écrasé de prévisions sinistres, battait mal dans sa poitrine; elle ne filait plus, ne lisait plus et s'apercevait

enfin 9 aux angoisses qui la dévoraient, qu'un amour pénétrant s'était emparé d'elle. Sa pensée douloureuse tournait en elle sans pouvoir sortir des préoccupations qui l'accablaient; elle oubliait les malheurs de son passé, les misères de son présent, les craintes de son avenir, et se disait :

— Sa vue était la seule joie de ma vie; si cela aussi m'est arraché, que vais-je devenir?

Comme elle pleurait silencieusement, assise à la mpucharabie, tâchant de pénétrer l'obscurité pour chercher au milieu de l'ombre l'amulette éblouissante qu'elle n'y voyait pas, la bonne geôlière entra.

— O reine ! lui dit-elle en la saluant, pourquoi ces larmes? remercie Dieu, qui a permis à la dernière de tes esclaves de pouvoir sauver ta vie; le règne du méchant ne peut durer, et bientôt tu ressaisiras le sceptre du Djarbekir.

—Ah! ce n'est pas mon trône que je pleure, répondit Oum-ech-Chaour ea laissant éclater son âme; que me font ma couronne et mes peuples? Je pleure et j'ai envie de mourir, parce que depuis deux soirées je n'ai point aperçu celui que mes yeux ne peuvent se lasser de contempler. Toi qui as été si secourablement bonne pour moi, mère Bédra, toi qui as la liberté, va voir, au nom de Dieu, s'il n'est pas arrivé quelque malheur au poète Aïn-Saher!

— Hélas! repartit Bédra étonnée, je puis te le dire sans quitter ta chambre. J'ignore comment Aïn-Saher a offensé Kafer et Djoufina, mais je sais qu'il est enfermé ici et que dans six jours il doit être mis à mort.

En entendant ces mots, Oum-ech-Chaour se renversa

en arrière, ferma les yeux, et de ses deux mains serra son cœur défaillant.

— Eh bien! s'écria-t-elle, puisqu'il doit mourir, puisque c'est lui que j'ai aperçu à travers les barreaux d'une prison, puisque la vie me deviendra tout à fait insupportable le jour où il perdra la sienne, je veux le voir, je veux qu'il sache au moins qu'il a été aimé par cette pauvre reine dont naguère il chantait les gloires.

— Y penses-tu ? dit Bédra.

— Je pense qu'il n'a plus que quelques jours à vivre, interrompit vivement Oum-ech-Chaour, je pense que toute ma joie est en lui et que je donnerais mon existence entière pour pouvoir lui dire ce qui se passe en moi. mère 'Bédra, la nuit est profonde, nul ne peut nous voir, tu connais les détours de cette prison, raènemoî vers le cachot d'Aïn-Saher; par ton âme étemelle! je te jure que tout ceci est la volonté de Dieu.

— Quoique tu sois morte pour tes sujets, 6 Oumech-Chaour, répondit Bédra, tu es toujours la reine et je dois t'obéir; Kara-^ekkin dort comme un ivrogne qu'il est, les deux soldats qui veillent hors de la tourelle ne nous entendront pas; viens donc, et que Dieu nous protège?

Oum-ech-Chaoïir suivit silencieusement Bédra, qui portait une lanterne; elle descendit ainsi de nombreux escaliers, traversa de longs couloirs et arriva enfin devant une porte basse garnie de solides serrures; Bédra fit adroitement glisser les verrous, et poussant le battant de chêne, elle entra dans la froide cellule d'Aïn-Saher.

Couché sur la paille, il dormait. Son visage rayonnait de beauté, et sa respiration paisible soulevait sa poitrine

LES TROIS VIEILLARDS DE PIERRE d23

OÙ brillaient les trois amulettes; Oum-ech-Cbaour se pencha vers lui, et prenant entre ses mains le talisman qui Tavait si souvent étonnée, elle y lut le mot : Aime f

— C'est un ordre, se dit-elle, et j'y obéirai I Cependant, à l'éclat de la lumière qui frappait ses

paupières, Aïn-Saher ouvrit les yeux; il vit à ses côtés, inclinée vers lui, une femme charmante, vêtue d'un costume grossier, et qui pleurait en le regardant. Dès qu'il l'eût considérée, il se leva, et lui saisissant la main» il s'écria :

— Qui es-tu, toi qui, pour me visiter, as pris la forme adorable de celle que des misérables ont tuée et que mon cœur a tant aimée? Es-tu une apparition envoyée par Dieu ? es-tu la messagère des Vieillards de la montagne de Cafî viens- tu m'annoncer que mon heure dernière va enfin sonner ? Tant mieux, j'ai désiré mourir, car je veux être réuni dans la mort à celle que j'aime, puisque ma vie n'a pu se mêler à la sienne I Si tu n'es qu'un fantôme, envole-tôi, car ton aspect avive mes douleurs et me rend intolérables les heures qui me restent à vivre.

— Je ne suis point un fantôme, ô Aïn-Saher, répondit-elle ; je suis une pauvre femme que Dieu a miracureusement sauvée ; je suis Oum-ech-Chaour.

Aïn-Saher se jeta à ses pieds et, restant prosterjié, il lui dit :

— reine, ne me foudroie pas de ta colère, et dans cette prison, en présence de ma mort prochaine, laissemoi te dire que je t'aime depuis ce jour où, sortant de la ville avec ton cortège, tu as relevé ta longue chevelure.

— Hedresse-toi, Aïn-Saher, lui dit Oum-ech-Chaour en lui tendant la main, il n'y a pas de reine ici, il n'y a qu'une xnisérable prisonnière qui prenait plaisir à te regarder pendant que tu rêvais sur ta terrasse, et qui veut que tu saches avant ta mort que toi aussi tu étais aimé.

Aïn-Saher crut que le ciel s'ouvrait devant lui. 11 pleurait de Joie et racontait à Oum-ech-Chaour l'histoire de sa tendresse; il lui disait ses enivrements, ses désirs, ses rêves insensés, ses découragements, sa douleur éperdue en apprenant la nouvelle de sa mort, sa résolution de mourir et sa lutte contre le prince Kafer.

Pendant qu'il parlait, Oum-ech-Chaour ne le quittait pas des yeux; sa voix lui semblait plus douce qu'une musique céleste; elle savourait chacune de ses paroles et se sentait pénétrée par d'inconcevables délices.

La vieille Bédra les écoutait en silence et pleurait aussi en entendant les mots qu'ils se disaient.

— Ah! s'écria Oum-ech-Chaour avec un sourire plein d'extase, qui m'eût jamais dit que l'heure la plus solennellement heureuse de ma vie sonnerait dans un cachot, à deux pas de la violence et du meurtre! Puis, saisie tout à coup par une pensée terrible, elle dit, en éclatant en sanglots : — Hélas! et tu vas mourir!

— Qui est-ce qui parle de mourir? reprit Aïn-Saher; Dieu est généreux, et il ne nous a pas réunis pour nous séparer ; celui qui a ouvert la mer de Kalzum devant les pas de MoUça-ben-Amran saura bien ouvrir devant nous la voie secrète où se trouve notre salut.

Ils passèrent ainsi la nuit à causer, et se quittèrent en se promettant de se revoir la nuit suivante.

LES TROIS VIEILLARDS DE PIERRE 3â5

£ux qui avaient été si désolés, ils ne concevaient pas maintenant de plus belle demeure que cette prison où ils avaient tant souffert. Séparés pendant le jour, ils passaient leur temps à se redire, chacun de son côté, l'histoire étrange dont ils étaient les héros.

— Il me semble, pensait la reine, que ce jour est le premier de ma vie.

— Jusqu'à présent je n'avais jamais vécu, se disait Aïn-Salier.

En effet, ils commençaient à vivre, car l'amour seul est le principe fécondant qui donne à nos facultés leur développement naturel. Leur esprit ne touchait plus terre, et tous deux ils se sentaient emportés vers l'infini par des espérances surhumaines.

Les journées leur paraissaient interminables et les nuits leur semblaient trop courtes. Bédra, qui ne savait rien refuser à Oum-ech-Chaour, la conduisait au cachot d'Aïn*Saher; puis, les enfermant tous deux après leur avoir recommandé de parler bas, elle s'asseyait, la bonne vieille, sur les marches de l'escalier, et elle faisait le guet, afin de prévenir tout danger. Pendant ce temps, Oum-ech-Chaour et Aïn-Saher étaient heureux, heureux d'un bonheur qulils n'auraient jamais osé soupçonner.

— sainte trinité des vertus qui conduisent à Dieu, disait le fils de Bedreddin, foi, amour et travail, je vous possède, et je sens la vie qui se développe en moi jusqu'à inonter mon ftme vers le ciel I

Chaque soir cependant, au coucher du soleil, l'esclave de Djoufina, qui n'avait jamais prononcé le nom de sa mattresse, ouvrait le cachot du poëte et disait :

3âA LES SIX AVENTURES

:— Aïa-Saher, tu n'as plus que cinq jours... tu n'as plus que quatre jours! Celle qui m'envoie et qui seule peut te sauver encore te demande si tu veux, par son amouri devenir aussi grand que tu es maintenant misérable.

— Non, répondait Aïn-Saher, qui se réjouissait de voir apparaître la vieille, car sa venue lui annonçaitrapproche de la nuit et l'arrivée d'Oum-ech-Ghaour qui ne se lassait pas de dire :

— Je n'aurais jamais cru qu'on pût être si heureux!

Cependant le septième jour était près de finir. A l'heure accoutumée, l'esclave entra, mais cette fois elle n'était pas seule; une femme enveloppée de voiles l'accompagnait. La vieille posa une lampe sur un banc de pierre et sortit. La femme 6ta ses voiles : c'était Djoufina.

— Que viens-tu faire ici? s'écria Aïn-Saher en la reconnaissant, yiens-tu encore tremper tes deux bras dans le sang ?

— Ah I dit-elle en lui prenant les mains, je viens te dire que je t'aime! Ma vie est attachée à là tienne ; si ce n'est par envie de vivre, que ce soit par pitié pour moi; cède au prince Kafer qui veut ta mort; tu dCAÎendras l'homme le plus puissant de notre empire, et tu seras pour moi comme Dieu lui-même.

— Que m'importent ta puissance et ta tendresse? je méprise l'une, l'autre me fait horreur; c'est le ciel qui te chfttie en t'envoyant un amourimpossible, répondit Ain» Saher.

Djouûna se laissa tomber assise sur le banc de pierre,

LES TROIS VIEILLARDS DE PIERRE 3arr

la tète dans ses mains ; elle était bien changée; ses traits amaigris, ses pommettes en feu, ses lèvres sèches, son regard alangui donnaient à son visage je ne sais quelle singulière expression à la fois attractive et repoussante.

Elle se leva, tratna vers Aïn-Saher son corps haletant de désirs, lui prit encore la main et, appuyant sa tête alourdie sur son épaule, elle lui dit :

— Par ta mère, aie compassion de ma souffrance 1 Tu €S prisonnier, àma merci, et je viens, moi qui suis reine, tfi dire que j*ai besoin de toi pour n'être pas malheu-^ reuse. N'as-tu donc aucune commisération dans l'âme, et ne vois=-tu pas qu'il faut que je sois bien misérable pour venir ainsi m'humilier à tes pieds ?

Aïn-Saher ne répondait pas.

— Depuis que je t'ai vu, reprit Djoufina dont l'ha- Irme brûlante passait sur le visage d'Aïn-Saher comme une acre caresse, depuis que je t'ai vu, mes nuits sont sans sommeil et ma vie s'épuise à rêver ta tendresse. Tu es le paradis de mes désirs, et je voudrais être la dernière esclave de mon palais, pourvu qu'il me fût donné de te plaire.

En cet instant, l'amulette blanche se détacha, jaillit sur les dalles, et, rebondissant comme une bille, elle vint retomber dans la main d'Aïn-Saher.

Le courage, la vertu, la force de mourir, la haine des prévarications et l'horreur des joies qu'on lui offrait, se «Iressèrent dans le cœur du poëte, et se tournant vers Djoufina:

— Va-t'en, chouette ardente ! lui cria-t-il ; mon cœur

a» LES SIX AVENTURES

est à ceUe que tu as tuée; j'aime Oum-ech-Ghaour, et je n'ai que de la liaine pour toi. «

— Abt tu es crueli dit Djoufina en s'appuyant contre la muraille; Oum-ech-Ghaour est morte! Aie pitié de nous, et tends-moi ta main pleine de pardon.

— Va-t'en! va-t'en! reprit Àïn-Saher furieux, ou j'appelle les geôliers et je dis ta honte à ceux qui vont entrer.

Djoufina sembla faire un effort désespéré sur ellemême; elle s'enveloppa de ses voiles et dit d'une voi\ étranglée :

— Celui qui a vu les misères de la reine ne peut plus vivre; celui qui a méprisé mon amour doit mourir. Adieu, Aïn-Saher; tu as vu ton dernier soleil!

— Adieu , Djoufina; je te donne rendez-vous en face du tribunal étemel, au jour du jugement dernier.

Djoufina disparut, et le fils de Bedreddin, resté seul, baisa son talisman en s'écriant : '

— La vérité est avec moi I

A peine achevait-il de parler que la porte s'ouvrit de nouveau et qu'Oum-ech-Chaour entra; elle était pâle, et, marchant droit à Aïn-Salier, elle lui dit en tremblant :

— Écoute, j'ai tout entendu; je venais, le bruit de vos voix m'a arrêtée ; je me suis cachée, je sais tout. Djoufina t'aime; si* tu ne lui cèdes, tu es perdu. chères délices de ma vie, écoute sa voix; abandonne ta pauvre servante Oum-ech-Gbaour, sauve ton existence, mais rappelle-toi toujours que je t'aime pour l'éternité!

— Tu es à moi jusqu'au delà de la mort, répondît Ain-Saher; maudite soit Djoufma!

— Hélas 1 qu'allons-nous devenir? disait la pauvre Bédra, qui, de terreur, s'était laissée tomber sur le lit de paille.

— Je connais Djoufina, reprit Oum-ech-Ghaour, jamais elle ne te pardonnera ton mépris; demain tu seras torturé;' on brisera tes membres, on arrachera la chair, on ira chercher ton sang jusqu*au fond de ton cœur.

— Qu'importe, puisque je t'aime! dit Aïn-Saher.

— Eh bien, fuis alors, sauve-toi, laisse-moi ici penser à toi et regretter éternellement les heures bénies que j'ai passées à tes côtés.

— Fuir! je le veux bien, Oum-ech-Ghaour; mais alors tu viendras avec moi, car, sans toi, ma vie est maintenant impossible.

— Ah ! s'écria-t-elle en s'élançant à son cou, c'est mon unique rêve que tu veux réaliser ; fuir avec toi, enfermer nos jours quelque part, ou sans fin ni cesse nous puissions nous aimer !

— O reine, dit Bédra en se levant, peux-tu penser à fuir? ne connais-tu pas le destin des empires ? Demain ne peut-il pas s'émouvoir une révolution ici et ne peuxlu pas remonter sur le trône?

— Eh ! qu'est-ce que le trône, et l'empire, et la puissance, ô mère Bédra, si tu les compares à l'amour ineffable qui remplit mon être?

— Fuyez donc, reprit la geôlière en pleurant, et que I^ieu ait pitié de moi, car la vengeance de Djoufina me sera cruelle.

Ils gravirent les escaliers de la prison ; ils attachèrent

a> LES SIX AV£NTIRES

et bftiBoDilèrent Kara-Sekkin, qui rooflail dans son lit, et lièrent aussi la TÎeilie Bédra à un poteau, afin de faire croire à sa non-complicité. Oum-ecb-Chaour l'embrassa.

— O reine! dit la pauvre Tieille, n'oublie pas celle qui t'a sauvée et qui demain peut-être sera écarielée vive!

Aïn<-Saher se jeta la face contre terre et pria , il dit : -^Seigneur, toi qui t'es révélé aux Vieillards qui m'ont parlé; toi qui as ranimé les oiseaux que coupa Abraham * ; toi qui vis en nous, fais un miracle pour nous arracher à la mort et pour nous permettre de vi>Te en suivant les préceptes d'amour que tu m'as donnés. père de miséricorde, ne repousse pas ma prière!

Puis, se relevant, il prit le coutelas de Kara-Sekkin, très-décidé à éventrer, s'il en était besoin, les deux gardes qui veillaient hors du donjon.

— Adieu, mère Bédra, dit-il encore; ton âme est e» nous et ne nous quittera jamais!

Il descendit; Oum-ech-Chaour marchait derrière lui. Arrivé à la porte d'entrée, il l'ouvrit et prépara son couteau. Mais il recula d'étomiement au spectacle qui Tattendait. A la clartéjie la lune, il vit les deux gardes couchés sur le dos, les yeux crevés, évanouis et comme morts. A quelques pas de là, il aperçut la huppe, dont 'e bec rougi laissait échapper des gouttelettes de sang. Elle

1 Koran^ ch. ii, v. 362. « Dieu lai (à Abraham) dit alors : Prends quatie oiseaux et coupe- les en morceaux; disperse leurs membres sur la cime des montagnes, appelle-les ensuite, ils viendront à toi; et sache que Dieu est puissant et sage. »

Selon la tradition, ce miracle eut lieu sur Djebel-Salahieh, près de Damas.

déploya ses ailes et elle voleta en avant d'Aïn-Saher et d'Oum-ech-Ghaour.

Ils traversèrent sans encombre le jardin du serai 5 ils sortirent par une petite porte qu'Oum-ech-Chaour connaissait, et marchèrent dans les rues sans être rencontrés, car, à cette heure, tous les habitants dormaient. En arrivant à la porte de la ville, la sentinelle les arrêta en leur demandant le mot d'ordre. Aïn-Saher, embarrassé, allait peut-être se trahir, lorsque la huppe murmura le mot à Toreille du soldat.

— Passez, et que Dieu vous garde ! s*écria-t-il. Assortirent et se trouvèrent dans la campagne; ils

hâtèrent le pas, ouvrant Toreille à tous les bruits et se demandant peut-être, pour la première fois, vers quelle retraite ils allaient se diriger. De loin ils aperçurent le sycomore sous lequel Aïn-Saher s'était réveillé ; il le mohtra à Oum-ech-Chaour.

— C'est là, lui dit-il, que tu m'es apparue pour la première fois,

#— Béni soit-il, Tarbre qui a vu naître mon bonheur! répondit-elle.

Cependant, en approchant, ils entendirent un bruit de grelots et ne tardèrent pas à voir trois chevaux entravés sous le sycomore, près d'un homme endormi.

~Hé! l'homme, dit Aïn-Saher, pensant à quelques pièces d'or qu'il avait dans sa ceinture, veux-tu nous louer tes chevaux pour cette nuit, nous te payerons ce que tu demanderas ?

Dès que l'homme eut entendu ces paroles, il se leva, et s'incUnant sur les mains d' Aïn-Saher pour les baiser, illuidit:

— mon mattre, ne me reconnais4u pas? Ces chevaux sont à loi et je suis ton esclave. Jamais je n'ai pu traverser la grande montagne, je suis revenu à Tiflis; là, j'ai attendu vainement ton retour. Enfln,*des voyageurs venus de Djarbekir ont raconté que tu vivais ici, plus honoré, plus renommé que jamais. Alors je suis parti afin de te rejoindre; je suis arrivé ce soir à cette place, mais trop tard pour pouvoir pénétrer dans la^ ville; j'ai entravé mes chevaux, je me suis couché, et je dormais en attendant le lever du soleil.

— Dieu est pour nous! s'écria Aïn-Saher; en .route, bon esclave! en route, c'est le ciel qui t'a conduit ici pour sauver nos jours!

Ils sautèrent en selle tous les trois, et, sous les étoiles, ils partirent au galop.

Ils allèrent ainsi pendant longtemps, joyeux et résolus : le jour, caiisant, de leurs aventures, de leur amour,^e leurs rêves d'avenir; la nuit, s'arrêtant près des arbres sous lesquels ils se reposaient. Oum-ech-Chaour aimait cette vie enivrante, et elle ne trouvait pas maintenant qu'il y eût de meilleures couches pour dormir heureuse qu'un champ d'herbes épaisses avec le ciel au-dessus de sa tête.

La huppe leur apparaissait tous les jours, volant devant eux comme pour leur indiquer la route. Après qu'ils eurent couru dans l'ouest pendant bien des journées, ils arrivèrent près d'un lac si grand qu'il ressemblait à une mer; la huppe alla se percher sur un minaret qui s'éle-

vait au milieu d'une petite ville, puis, faisant trois cris, elle reprit son vol et se perdit sous les nuages,

— Arrêtons-nous ici, dit Aïn-Saher ; l'oiseau de Solinoan-ben-Daoud nous le commande.

La ville se nommait Ouzarlou et mirait ses blanches maisons entourées d'arbres dans les eaux, du lac Ourmia.

Aïn-Saher avait retrouvé sur les chevaux si miraculeusement ramenés par son esclave des sacoches pleines d'or qu'il avait jadis emportées de Tifflis ; il était donc riche, il acheta une petite maison enclavée dans un vaste jardin, se procura deux négresses pour le service d'Oum-ech-Chaour, et, vivant enfin tranquille dans la libre expansion de son amour, il se mit à chanter son bonheur.

Que dirai-je de leur existence? rien ; ils étaient heureux •,. ils s'aimaient sans relâche, ne se fatiguaient pas de se le dire , ne se lassaient pas de se le prouver. Absorbés dans leur tendresse, ils avaient oublié l'univers entier, ne regrettaient rien , ne désiraient rien et ne savaient par quelles actions de grâces remercier Dieu des félicités qu'il leur avait envoyées. Leurs journées passaient rapides comme des songes, leurs nuits plus rapides encore. Us ,ne se sentaient troublés que lorsqu'ils parlaient de la pauvre Bédra. Leur vie absolument calme eût peut-être semblé monotone aux autres hommes, mais pour ceux qui s'aiment il y a dans la tranquillité même des jours semblables un charme infini ; l'accident le plus léger, le détail le plus insignifiant prend des proportions inconnues et donne lieu souvent à des joies inexprimables.

33é LES SIX AVENTURES

Aïn-Salier n'avait rien cacbé de ses aventures à Oumech-Chaour; il lui avait raconté son voyage à la montagne de Gaf et son entretien avec les Vieillards de pierre. Il lui avait répété les paroles ineffaçablement gravées dans son souvenir qu'avaient prononcées les trois sages; il lui expliquait l'essence de Dieu et fécondait son âme en lui révélant les mystères qu'elle avait ignorés jusqu'ici. Oum-ecli-Chaour Técoutait, le croy wt et se sentait la femme la plus heureuse du monde.

Un jour qu'ils étaient assis tous deux à l'ombre d'un mimosa, dans le jardin dont la porte était demeurée ouverte , ils virent venir vers eux un vieillard si vieux que sa longue barbé blanche traînait jusqu'à terre; il s'approcha, et les saluant, il dit :

— Oum-ech-Chaour, ancienne reine du Djarbekir, ne me reconnais-tu pas ? je suis celui qui fus consulté par toi et qui t'ai annoncé la vérité; bienheureux est-il celui que tu as vu à travers les barreaux d'une prison ; je suis Cheikh-Saïd!

— Q Cheikh! sois le bienvenu et prends place près de nous, répondit Oum-ech-Chaour ; tu m'as effrayée en m'appelant par mon nom ; qui donc a pu t'instruire que je vis ici, cachée avec celui que Dieu a créé pour moi?

— Je l'ai su par les astres, qui ne peuvent rien me celer, répliqua Gheikh-Saïd; j'ai quitté ma retraite qui est au centre de la grande forêt située à quinze heures de marche d'ici, et je suis venu pour voir ton bonheur. Je vais retourner au milieu de mes bois. Oum-ech- Chaour, agrandis ton cœur, élève ton &me et aime Dieu» car tu es aimée de lui.

— Ne reviendras-tu jamais nous voir, ô GheikhZ dit

LhS TROIS VIEILLARDS DE PIERRE 335."

AïD-Saber; notre maison est à toi, et nous serons lieureux de te servir comme si nous étions tes enfants.

— Je dois partir, reprit Saïd , mes heures sont comptées ; je vous reverrai, mais non point ici,, et alors vous^ jouirez d'un bonheur si grand que Fliumanité entière enviera votre sort !

— O vieillard, s'écria Oum-ech-Chaour, il n'y a passijr terre de félicité plus exquise que la nôtre.

— Dieu, répliqua le vieillard, n'est pas seulement le^ Seigneur de la terre, il est aussi le maître des soleils et des étoiles.

Puis le vieillard s'éloigna, laissant Oum-ech-Chaour et Aïn-Saher très-surpris de sa réponse qu'ils ne comprirent pas.

Depuis six mois environ ils vivaient ainsi d'une viequi ressemblait à une extase , lorsqu'un jour, vers le soir, Aïn-Saher, étant sorti dans la ville, vit les marchands du bazar en proie à une inquiétude excessive.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-il à l'un d'eux.

— Un malheur nous menace, répondit le marchand; un homme vient de traverser la ville à cheval'en criant : a Fuyez, fuyez! il y a une armée nombreuse qui s'avance de ce côté. Puis il a continué sa route, et nous ne savons^ rien de plus. »

Aïn-Saher rentra près d'Oum-ech-Chaour, triste et préoccupé de cette nouvelle. La nuit il dormit mal et ne cessa de penser au prince Kafer et à ses méchantes actions.

Le matin, au point du jour, il sortit. Le peuple, assemblé sur la place de la mosquée, entourait un homme h cheval; l'homme fit faire silence et cria :

— Ohél les hommes, écoutez-moi! Un poëte nommé Aïn-Saher et une prostituée qui fut reine et qu'on appelle Oum-ech-Cbaour se sont sauvés des prisons de Djarbekir. Nous les cherchons et nous sommes sur leurs traces. Ouvrez vos maisons afin qu'elles soient visitées et que nous puissions saisir les coupables. Si vous vous y refusez, votre ville sera brûlée, ses habitants seront emmenés en esclavage, les femmes seront éventrées, les petits enfants seront foulés aux pieds des chevaux. Au nom de Dieu puissant et miséricordieux, j'ai dit! Te est Tordre du prince Kafer et de la reine Djoufina!

— Que faire ? cria le peuple.

— Ouvrir vos demeures et prier Dieu, répondit Aïn- Saher.

Puis il courut d'une haleine jusqu'à sa maison où la souriante Oum-ech-Chaour Tattendait.

— Fuyons! fuyons! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut ; l'adultère eU'iniquité viennent contre nous pour nous saisir. '

En deux mots il lui expliqua ce qu'il avait appris*

— La ville sera épargnée, lui dit-il-, mais ils ne nous trouveront pas; partons et allons demander un asile à Gheikh-Saïd.

Les chevaux étaient au pâturage, Aïn-Saher et Oumech-Ghaour ne voulurent pas attendre qu'on allât les chercher; ils partirent à pied en toute hâte.

Ils marchaient, retournant souvent la tête pour voir s'ils n'étaient pas suivis, longeant les bords du lac et tremblant l'un pour l'autre. Us allaient sans parler, s'entretenant seuls avec leurs tristes pensées et frémissant à

cette id^ qu*ils pouvaient tomber entre les mains des bandes terribles de Kafer.

Vers la fin du jour, comme ils commençaient à apercevoir dans le lointain la forêt habitée par Cheikîi- Saïd, Oum-ech-Chaour, qui depuis quelque temps déjà ralentissait son pas alourdi, s'arrêta et se coucha par terre épuisée par la fatigue. Aïn-Saher s'assit près d'elle.

— Du courage, lui dit-il, du courage, voici la nuit qui s'approche ; marche encore et gagnons au moins la forêt, où nous serons en sûreté.

— Abandonne-moi, lui répondit-elle; laisse -moi ici périr misérablçment, mais sauve tes jours; puisque tu as encore des forces, marche en avant et ne te retourne pas.

— mon Dieu, s'écria Aïn-Saher, donnez-moi la vigueur de Djian-ben-Djian!

Puis, se penchant versOum-ech-Chaour, il la saisit dans ses bras et reprit sa route.

Il alla ainsi longtemps, jusqu'à ce qu'il eut atteint la forêt. Ses forces le quittaient, sa respiration haletante ne suffisait plus à sa poitrine. Il s'arrêta à son tour, et, déposant son cher fardeau sous un arbre, il se mit à pleurer comme un enfant.

— Je marcherai, dit Oum-ech-Chaour en se relevant, l'habitation de Cheikh-Saïd-ne doit pas être loin.

Ils se remirent en chemin ; mais ils ne marchaient plus, ils se traînaient. Les pieds d'Oum-ech-Chaour, gonflés de lassitude, déchirés par les ronces, laissaient échapper leur sang et refusaient de la soutenir.

Aïn-Saher, brisé par l'effort qu'il avait fait en la portant dans ses bras, pouvait à peine la suivre.

— Ah! se (lil-il en reprenant espoir, j'ai ^javersé la montagne de Gaf !

Et il rappelait toute sa vaillance, mais elle ne lui obéissait plus, et il se sentait énervé jusque dans la moelle de ses os.

Enfin ils arrivèrent tous deux près d'une source jaiUie au pied d'un platane immense. Ils s'y arrêtèrent. Ain- Saber prit de l'eau dans ses mains, baigna les tempes d'Oum-ech-Chaour, lava ses pieds sanglants et lui offrit quelque peu de cresson poussé auprès de la fontaine, car ils avaient grand'faim, n'ayant pas mangé depuis la veille.

— Passons la nuit ici, dirent-ils; demain, s'il platt à Dieu, nous pourrons trouver la demeure de Gheikh- Saïd.

Aïn-Sahcr s'assit sous le platane, et prenant Oumech-Ghaour comme un enfant, il la plaça sur ses genoux; elle passa ses bras autour du cou de son amant, sur sa poitrine elle ajipuya sa tête et lui dit :

— Que Dieu écarte de nous les animaux féroces.

Malgré leur fatigue , ils ne dormaient pas. Une profonde tristesse pleine d'un charme ineffable s'était répandue sur eux ; ils se racontaient à voix basse, pour la millième fois peut-être, le vide passé de leur âme lorsqu'ils ne s'aimaient pas encere ; ils se sentaient plus unis, plus près l'un de l'autre qu'ils ne l'avaient jamais été ; ils comprenaient que rien ne pourrait les séparer ni dans la vie ni dans la mort, et malgré l'horreur de leur situation, ils trouvaient que jamais ils n'avaient été plus heureux.

La nuit était tout à fait venue; quelques lucioles bril-

lantes voltigeaient autour d'eux; Oum-ech-Chaour, affaiblie, serra Aïa-Saher contre son cœur avec une sorte d'émotion religieuse qui la remuait tout entière, et réunissant sa lèvre à la sienne, elle lui dit :

— ma chère âme, comme je f aime !

Puis, succombant enfin à la fatigue, elle inclina son front et fut emportée par le sonuneil.

Aïn-Saher déroula son turban pour mieux couvrir celle qu'il aimait, et appuyant à son tour sa tête contre le tronc de l'arbre, il resta, les yeux ouverts, livré à ses pensées.

11 voulait veiller afin d'être prêt à repousser tout danger; il écoulait au loin des appels de jaguar; chaque bruit l'alarmait; au moindre tressaillement des feuilles son cœur battait à rompre ; tout à coup il entendit un palpitement d'ailes bien connu, et au-dessus de sa tête ce cri de la huppe qui l'avait guidé si souvent.

— Ah ! dit-il en respirant joyeusement. Dieu ne nous a pas quittés!

Et vaincu à son tour, il baissa la tête et s'endormit.

Je n'ai plus que peu de mots à dire.

Le lendemain du jour où Aïn-Saher et Oum-ech - Chaour s'étaient enfuis de la prison de Djarbekir, des hommes envoyés' par Djoufina vinrent pour saisir le fils de Bedreddin et le mettre à mort. Grand fut leur étonliement en trouvant la tourelle ouverte, les gardes aveuglés, Kara-Sekkin bâillonné dans son lit et Bédra attachée à un poteau.

Le geôlier et sa femme, amenés en présence de Kafer, furent mis à la torture,' et,*affaiblis par les tourments, avouèrent tout, la fuite d'Aïn-Saher et la fuite d'Oumech-Chaour. En apprenant que la reine n'était point morte, Kafer entra dans une colère effroyable, et jura par Chitlian le Lapidé qu'il irait la chercher et qu'il la ' tuerait lui-même. Il croyait qu'Oum-ech-Chaour ne s'était enfuie que pour aller demander des secours à un prince voisin, et que bientôt elle reviendrait à la tète de troupes nombreuses pour reconquérir son empire. 11 résolut 4e la prévenir ; il leva une armée, envoya des espions de tous côtés, et quand il eut appris la route probable qu'avaient prise les fugitifs, il se mit en marche, accompagné de Djoufina.

Dès qu'il se fut éloigné de Djarbekir, les peuples, qui le haïssaient, ne sentant plus peser sur eux son insupportable tyrannie, se soulevèrent en masse et chassèrent ses partisans, qui, aussi lâclies que cruels, prirent la fuite à la première alerte. Le bruit se répandit vite qu'Oum-ech-Chaour n'était point morte, et que Kafer marchait contre elle. Le peuple, qui adorait son ancienne reine, s'arma en toute hâte, se réunit et partit pour rejoindre l'usurpateur, le défaire, retrouver Oumech-Ghaour et la proclamer de nouveau.

Les partisans de la reine firent force de marche et rejoignirent l'armée de Kafer au moment où elle allait pénétrer dans la petite ville d'Ouzarlou, et quelques heures seulement après qu'Aïn-Saher et Oum-echdiaour l'avaient quittée en toute hâte. Le combat ne fut pas long; Kafer et Djoufina, abandonnés de leurs troupes, furent vite culbutés et tombèrent vivants entre

les mains des vainqueurs, quj lesépargnèrent afin de réserver à Oum-ech-Ghaour le droit de décider de leur sort. Aussitôt la bataille gagnée on se mit en devoir de retrouver la reine; mais ce fut en vain, car Aïn-Saher et Oum-ech-Ghaour s'étaient établis à Ouzarlou sous un faux nom, afin d'être respectés dans leur secret bonheur. Les gens du pays se rappelaient bien avoir vu un jeune liomme et une jeune femme semblables à ceux qu'on leur désignait, mais nul ne pouvait dire ce qu'ils étaient devenus. Les recherches inutiles duraient depuis plus de six semaines, lorsqu'un pêcheur du lac Ourmia, étant venu vendre du poisson dans la ville, entendit parler de cette disparition singulière et demanda à être conduit près du général qui commandait l'armée des habitants de Djarbekir. Quand il fut en sa présence, il lui dit :

— n y a un mois et demi, lorsque des soldats apparurent près de la ville, j'étais sur les bords du lac et je tirais mon filet. Un homme et une femme, jeunes, trèsbeaux et qui semblaient harassés de fatigue, s'arrêtèrent près de moi et me demandèrent la route de la demeure de Gheikh-Saïd. Je la leur indiquai, et je remarquai que le jeune homme portait au cou trois amulettes brillantes, rouge, violette, blanche. Us me remercièrent et partirent.

— Ge sont eux, s'écria-t-on aussitôt.

Les grands dignitaires montèrent à cheval, portant le sceptre et la couronne, afin de l'offrir à Oum-ech-Ghaour et à son époux, et guidés par le pêcheur ils se dirigèrent vers la maison de Gheikh-Saïd, en emmenant avec eux Kafer et Djoufina chargés de lourdes chaînes.

Un peu avantie coucher du soleil, on parvint à la retraite du Cheikh; il sortit de sa cabane pour recevoir rimposant cortège qui venait vers'lui, et au premier mot qu'on lui adressa» il répondit :

— Ceux que vous cherchez ne sont pas près de moi; je vais vous conduire où vous pourrez les voir encore.

On mit .pied à terre et on suivit Saïd qui marchait vers un des endroits des plus fourrés de la forêt. Il arriva près de ]a fontaine au platane. Au pied de Tarbre, Aïn-Saher endormi portait sur ses genoux Oum-ech- Ghaour qui le tenait enlacé dans ses bras.

— vieillard, réveille-les 1 dit le chef de l'armée.

— Réveille-les toi-même, si tu l'oses; ils dorment depuis six semaines, et la huppe veille au sommet du platane pour les protéger contre les bêtes féroces.

— Mais ils sont morts , 6 Cheikh !

— Oui, mon fils, ils sont morts, car Dieu a eu pitié fl'eux.

Et comme chacun pleurait, Cbeikh-Saïd reprit :

— Ne pleurez pas, mais enviez leur destinée; ceux qui sont à plaindre sont au milieu de vous : c^est toi, Kafer, c'est toi, Djouflna! vous vivrez captifs et misérables, vous mourrez et vous renaîtrez rongés de désirs insatiablement inassouvis, jusqu'au jour où, redevenus vertueux à force de luttes et de courage, vous mérit^^ez la miséricorde de Dieu.

La nuit venait; les dernières lueurs du couchant empourpraient l'horizon ; le croissant de la lune brillait sur le pâle azur du ciel; les constellations apparaissaient une aune, et parmi elles on voyait deux petites étoiles liées

entre elles par un trait de feu qui couraient dans Tespace infini avec une rapidité éblouissante.

— Les voilà, dit Cheikh-Saïd en levant la main vers cette étoile jumelle ; Dieu les a réunis à jamais dans des noces éternelles, et il en a fait un des astres qui roulent sous ses pieds parmi l'immensité glorieuse qu'il habite.

On entendit alors un cri joyeux, et on vit la huppe qui prenait son vol vers le ciel.

Cheikb-Saïd s'approcha d'Aïn-Saher et d'Oum-ech- Chaour; il les toucha de son doigt, les deux corps tombèrent en poussière. Le talisman du fils de Bedreddin roula jusque dans la fontaine où l'on vit germer, grandir, fleurit aussitôt trois lotus enlacés, dont chacun portait un calice de couleur différente : l'un était blanc comme le diamant, l'autre violet comme l'améthyste, le troisième rouge comme le rubis.

Gheikh-Saïd tendit les bras vers le ciel, et se prosternant, il s'écria :

— Le seul but de la vie est de se rapprocher de ta grandeur, ô mon Dieu ! et les vertus sacrées qui conduisentjusqu'à toi sont la foi, le travail et l'amour !

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