‹ Les six aventuresChapitre 6 sur 7 · LES · texte numérisé non relu

LES

Madame^

Vous m*avez souvent parlé du grand plaisir que vous éprou- ▼iez à lire les Mille et une Nuits^ et une fois même vous avez daigné me demander d'écrire une nouvelle qui pût vous rappeler les contes merveilleux de la princesse Cheherazade. l'eus l'imprudence de vous le promettre ; mais, hélas ! je ne savais à quoi je m'étais si légèrement engagé; ma pauvre imagination stérile se débattait en vain à travers les combinaisons les plus impossibles sans pouvoir en tirer rien qui vaille, et j'allais me voir forcé de renoncer au plaisir de satisfaire à vos ordres, lorsque je me souvins heureusement que j'étais possesseur d'un vieux manuscrit qui, pour moi, était lettre close.

Un jour, pendant que je voyageais sur ce Nil regretté dont je vous ai si fréquemment entretenue, )na cange contrariée par le vent s'arrêta au pied de Djebel-el-Theyr\ N'ayant rien à faire et ne sachant à quoi utiliser mes loisirs, je gravis la montagne tant bien que mal et j'arrivai à une vaste maison

t La montagne de J'oiseau.

qui la surmonte; c'est Deyr^l-Bakarah ^ le couvent de la Poulie. Ty entrai : j*y trouvai une douzaine de moines coptes fort ivrognes et très-paresseux, absolument comme les moines de toutes les religions. Je voulus causer avec eux, mais à mes questions ils répondaient invariablement par la prière de leur donner une bouteille d'eau-de-vie. L*un d'eux, pour tenter ma générosité, m'offrit le manuscrit en question ; je le pris, et en échange je fis remettre au moine quelques flaconb d'araki. Sur ce manuscrit qui était d'une calligraphie remarquable, je pus lire un long titre arabe ainsi conçu : Kissat Ain-Saher ech chaar ou Soulthana Oum-ech-Chaour y aou Kissat et teîata chiouhh fy Djebel el-Yakout, c'est-à-dire : Histoire du poète Ain Saher et de la reine Oum-ech-Chaour, ou les Trois Vieillards de pierre de la montagne d'émeraude; mais quand je Youlus déchiffrer les premières lignes, je m'aperçus, à ma grande honte, qu'elles étaient écrites dans une langue dont je n'avais pas la moindre notion. Je gardai néanmoins le cahier, et, à mon retour en France, je le jetai au fond d'un tiroir, ^'où sans doute il ne serait jamais sorti s'il n'en avait été évoqué par le désir de vous plaire.

Néanmoins, grâ|:e à mon ignorance, je n'étais pas riche avec mon manuscrit; le moindre grain de mil eût mieux fait mon affaire, et je serais toujours resté dans l'impossibilité de vous offrir le conte que vous m'aviez demandé, si je n'avais eu un ami qui connaît une vingtaine de langues et qui a parcoiiru les cinq parties du monde.

Je mis mon ami face à face avec mon manuscrit, écrit, à ce qu'il paraît, en langue hamiarite, qui n'est autre, comme vous le savez, que la langue parlée autrefois par la reine de Saba, et aji bout d'un mois, j'avais la traduction que j'ai l'honneur de vous offrir aujourd'hui. Si je la signe, c'est que mon ami l'a impérieusement exigé. Je l'ai revue, j'y ai effacé quelques longueurs, j'y ai ajouté çàet là des notes explicatives, j'y ai

écrit trois épigraphes qui, tirées da NouTeau Testament, tendent à prouver que, malgré leurs différences de religion, les peuples ont au fond la même morale, et enfin je Tai mise sous ▼otre patronage, pensant que yous pourriez prendre quelque plaisir à la lire.

Un mot encore. Ne tous étonnez pas si Tanteur anonyme de ce conte a pris un poète comme type du travailleur. Ce choix, qui paraîtrait fort singulier dans nos pays, n*a rien d'extraordinaire en Orient, où le poète est respecté, honoré et presque toujours enrichi. L'œuvre d*un poète est regardée chez les Arabes comme un travail qui mérite toutes sortes de rémunération; vous voyez que, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, les opinions orientales n'ont rien de commun avec les idées de l'Occident.

Daignez m'excuser, je vous prie, si j'ai été forcé d'avoir recours à la science d'autrui pour acqmitter ma promesse, et veuillez surtout vous rappeler avec quel dévouement j'aime à me dire.

Madame,

Votre très-humble et très>obéissant serviteur.

Gelai qui croit, a la vie éternelle.

Évangile gelon saint Jean* e.iT,y. 47.

Celai qoi n'aime pas n'a pas connu Dieu, Êpitre de saint Jean* c. iv, v. 8.

Si qaelqa*an ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger.

Êpttre de saint Paul aux Thessalonieiens , c. III, V. 10.

Autrefois, à une époque si éloignée que les hommes d'aujourd'hui en ont perdu le souvenir, un vieillard vivait dans la ville de Damas, sur qui soient les bénédictions de Dieu! 11 se nommait Bedreddin, avait amassé de grands bienâ dans le commerce des pierres précieuses, étonnait le monde par sa sagesse et passait généralement pour être en communication avec ces génies extra humains qui servent d'intermédiaires entre le Créateur et les créatures. Tous les ans, lorsque la grande caravane partait pour la Mekke, il distribuait d'abondantes aumônes aux pèlerins et ne manquait jamais d'envoyer quelque présent magnifique destiné à orner la sainte maison de la Kaaba. Lui-même, deux fois, il avait accompli le pénible voyage qui est agréable aux yeux de Dieu; il s'était agenouillé devant la pierre noire, avait baisé la pierre blanche, avait \iu l'eau du puits Zemzem, et avait trempé dans les eaux jaillies à la prière d'Agar éperdue une longue étoffe de mousseline blanche bro-

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