‹ Les six barons de SeptfontainesChapitre 2 sur 9 · RUE DB GRENELLE-SAINT-GERMÀIN · texte numérisé non relu

RUE DB GRENELLE-SAINT-GERMÀIN

Tous droits réservés

Près de Pressigny, petite ville du centre de la France, se trouve le château de Septfontainës.

Il y avait jadis, paraît-il, sept sources dans le parc de ce château. Aujourd'hui elles sont toutes taries, on ne sait même plus leur ancien emplacement.

On parle bien souvent dans le pays du baron Serge de Septfontaines, de la baronne sa femme et de leurs sept fils. On l'appelait le grand baron, à cause de sa taille et de sa forcé. Tous ses fils fu r rent construits sur le même modèle que lui, tous grands, roux, osseux, vigoureux et de teint frais, ayant la voix pareille, la démarche semblable.

La province, qui, à un respect affecté pour la

noblesse, joint quelque peu d'irrévérence et de familiarité, s'égaya plus d'une fois aux dépens de cette formidable famille. Elle classa les sept descendants du grand baron en deux fournées. Voici pourquoi : dans les quatre premières années de leur mariage, le baron Serge et la baronne eurent quatre fils ; puis il s'écoula un intervalle de huit ans sans qu'un nouveau rameau poussât sur le tronc; puis, en quatre années, trois fils vinrent encore au monde. De sorte qu'à présent, dans le canton de Pressigny et même dans tout le département, on dit très-sérieusement : les barons Guillaume, Gaston, Marc et Raoul, sont (ou étaient) de la première fournée, et la seconde fournée se compose des barons Ferdinand, André et Christian.

Le grand baron limita très-strictement, prétendon, la vie et l'éducation de ses fils entre ces deux pôles : la messe et la chasse. Tous les gens du pays se souviennent encore avec enthousiasme du grand baron et de sa meute de fils galopant à travers les plaines et les bois, depuis M. le baron Guillaume, l'aîné, qui avait vingt-six ans, jusqu'à M. le baron Christian, qui n'avait que dix ans et qui courait intrépidement derrière les autres sur un poney. . On ne remuait pas précisément beaucoup d'idées au château de Septfontaines, et de même que le baron Serge avait transmis à ses fils son type corporel, son empreinte spirituelle se marqua trèsfortement sur eux.

Il y eut cependant deux exceptions dans le

nombre. Le bacon Gaston , qui était le second, ayant fait une chute de cheval trèsrgrave, en reçut une secousse 9 qui modifia chez lui le tempérament originel. Le dernier des sept, également, le barpn Christian, echappaenpartie.au moule commun.

Les barons de Septfontaines eurent Faudace physique beaucoup plus grande que celle des pensées. Leur père leur enseigna l'horreur de Paris, sans se douter du reste que cette horreur les faisait soupirer en secret pour le gouffre de perdition. Rien n'était plus doux, plus docile que tous ces grands diables qui passaient leur vie à risquer de se casrser le cou. Devant les femmes, rien de plus embarrassé, de plus gauche, de plus tremblant que ces géants, qui ne retrouvaient un peu d'aplomb qu'auprès desservantes de ferme ou d'auberge.

Ce qui contribua à les maintenir dans la crainte et l'ignorance des femmes fut le mariage de leur aîné, le baron Guillaume. Il épousa une voisine de campagne, M lle Eléonore de Sergis, grande et forte jeune fille, amazone et chasseresse, ne redoutant pas le vin blanc du terroir, bruyante, très-bonne personne d'ailleurs, mais qui fut un camarade de plus dans la bande, un beau-frère plutôt qu'une belle-sœur.

Seul le baron Gaston, non sans être blâmé par toute la maison, se décida, au bout de quelques années, à courir le monde et se fixa à Paris. Son accident de cheval ne lui permettait plus de chasser, et on le trouvait original : il y eut donc des

circonstances atténuantes pour une détermination aussi excessive que la sienne.

Le baron Raoul, quoiqu'il ne fût que. le quatrième par rang d'âge, se maria le second. 11 épousa une demoiselle Hamelin, d'une famille du département, et qui lui apporta trente mille livres de rentes. L'affaire, traitée par des amis communs, n'amena aucune particularité intéressante.

Mais une catastrophe changea toute l'existence de la famille. Au retour d'une effroyable chasse au marais, où le baron Guillaume et son père restèrent dix heures dans l'eau, ils furent pris tous deux d'une fluxion de poitrine et moururent à quelques jours de distance. Une maladie emporta l'année suivante la baronne Raoul, que la mère des sept barons suivit d'assez près au tombeau. Ces grands vides, se succédant coup sur coup, brisèrent toutes les habitudes au château de Septfontaines, y jetèrent le désarroi. Les instances du baron Gaston, deveuu l'homme d'expérience de la famille, décidèrent tous leâ survivants soit à voyager, soit h venir à Paris, qui, selon Gaston, n'était pas un foyer d'abomination aussi terrible qu'on se le figurait.

La prétendue expérience du baron Gaston, dont la naïveté ne le cédait pas beaucoup à celle de ses frères, eut de l'influence sur le mariage de deux d'entre eux.

Ayant emmené aux eaux ses frères André et Ferdinand, il arriva que quelques velléités romanesques, restes des feux assoupis de la jeunesse,

se réveillèrent dans leurs cœurs, et deux v étrangères ayant montré plus de bonne volonté que toutes les autres dames, en aidant les deux messieurs de Septfontaines à surmonter leur timidité, ceux-ci en furent si reconnaissants qu'ils demandèrent la main des deux demoiselles.

L'une était une Irlandaise très-belle, mais pauvre, de famille titrée du reste, nommée Sarah OTullin. L'autre était une Allemande à la fois poétique et mystique. Elle s'appelait Héléna de Dornheim, et se trouvait aux eaux avec ses frères les comtes Jean et Frédéric de Dornheim; elle était laide et plus ridicule que séduisante, mais non dépourvue de fortune.

Le baron André épousa Sarah OTullin; et le baron Ferdinand épousa Héléna de Dornheim. Celle-ci étant protestante, il y eut quelques difficultés à arranger les choses, mais on y parvint. La famille de Septfontaines ne sut qu'après coup que M 110 de Dornheim n'appartenait pas à la religion catholique. On se résigna parfaitement à accepter le fait accompli.

Enfin, quatre ans après, une jeune personne active, remuante, très-laide elle aussi, ayant une dot de deux cent mille francs, et impatiente de se marier pour acquérir la liberté, jeta son dévolu sur le baron Marc, qui fut aussi touché d'être choisi par M ,fe Elisabeth d'Andrigny que ses frères avaient été émus par les avances des deux étrangères.

Les six barons de Septfontaines avaient eu cha-

cun 15,000 livres de rentes après la mort de leur père et de leur mère; le seul célibataire Gaston croquait son avoir ; les autres conservaient le leur avec un esprit d'ordre tout provincial.

Des événements qui survinrent montreront plus intimement tous ces personnages.

La tante des Septfontaines, Odette d'Àclou, vieille demoiselle, sœur de leur mère, venait de mourir f laissant une soixantaine de mille livres de rentes.

Les Septfontaines, leurs cousins les d'Aclou, puis les Royaupierre, alliés d'une part aux d'Àclou* de l'autre aux Septfontaines par les Sergis (la soeur de la baronne Guillaume ayant épousé un Royaupierre), étaient appelés à partager la succession.

Grande affaire déjà et très-menaçante, mais qui n'était rien auprès de celle du mariage du baron Christian.

Le baron Christian s'unissait à Séraphine Banchu, cantatrice d'un certain renom dont il était éperdument épris.

Le baron Christian avait trente-neuf ans, Séraphine en avait quarante et un. Toute la famille f sauf le baron Gaston, désapprouvait cette union. Le baron Christian ne cédait pas. Ses bans étaient publiés.

JJSS SIX BARONS DE SEPTFONTAINES

Les barons mariés étaient absolument dominés par leurs femmes. Quant au baron veuf, Raoul, son existence se résolvait uniquement en rhumatismes et en manies.

Elisabeth la baronne Marc, et Héléna la baronne Ferdinand, détestaient Sarah la belle baronne André ; leur laideur ne pardonnait pas à sa beauté, que son mari vantait constamment.

Elisabeth et Héléna ne s'aimaient pas non plus; cependant leurs caractères présentaient quelques points de contact qui pouvaient les unir dans certaines circonstances.

Elisabeth, d'humeur dominante et tracassière, élevait tout à la hauteur d'une affaire, enragée pour tirer mille tripotages, mille conciliabules, mille brouilles, mille questions d'intérêt, de dignité, de principes, d'un grain de mil. Le baron Marc passait son temps à faire des commissions de toute sorte pour sa femme.

Protestante zélée, formant à elle toute seule une * secte, vêtue d'une toilette qui tenait du costume méthodiste et de celui d'une chanoinesse catholique, Héléna n'était préoccupée que de convertir ceux qui l'entouraient, et elle faisait le siège de son mari

Ferdinand, quelle attirait savamment peu à peu dans les lacs de ses pratiques pieuses.

Quant à la belle Sarah, elle songeait toujours à ses trois sœurs restées en Irlande, si belles et si pauvres, et elle se désolait de ne pouvoir les marier. Il lui semblait qu'en France il lui serait plus facile de les établir, et sans s'en douter, accédant aux désirs de sa femme, le baron André consentait à devenir agent matrimonial. Il convint avec Sarah qu'un jour ou l'autre on ferait venir à Paris Ginevra, Ellen et Livia. La belle Irlandaise était la tendresse même, et lorsqu'elle parlait de la moindre chose, sa voix avait un ton de supplication touchante. Aussi, quand elle invoquait pour sa propre famille le secours de son mari, celui-ci était-il profondément ému de la bonté de cette âme. Elle se plaignait souvent de la différence de fortune qu'il y avait entre son ménage et ceux de ces deux laiderons (quelquefois en grande gaieté ou en grande douleur, elle disait guenons) d'Elisabeth et d'Héléna, et elle conseillait à André de jouer à la Bourse.

Sarah insistait d'autant plus pour qu'on fit venir ses trois sœurs, qu'elle avait compté sur Christian comme époux de l'une d'elles, et que la publication des bans de l'union avec Séraphine Banchu déconcertait ses combinaisons.

On en était au milieu de ces incidents, de ces projets ou de ces dispositions, lorsque vint le jour d'un dîner auquel Elisabeth convoquait tous ses

beaux-frères et toutes ses belles-sœurs, à l'exception de Christian, qu'elle voulait qu'on traitât en brebis galeuse.

La gigantesque baronne Guillaume était immense dans sa toilette de velours noir; la petite, mince, sèche Elisabeth, dont le menton carré, les lèvres pincées, les pommettes osseuses, les sourcils droits, le nez pointu, renfermaient plus de volonté qu'il' n'y en avait dans les autres personnes réunies, la petite Elisabeth, très-élégante avec son costume de satin noir relevé de rubans couleur feu, et orné de légères garnitures de blondes, contrastait avec elle ; de même que Sarah, par ses formes riches et souples, enveloppée de mousselines blanches et bleues, flottantes, aériennes, qui laissaient voir ses beaux bras nus et s'entr'ouvraient un peu au haut de sa poitrine de lait, contrastait avec Heléna, serrée dans une robe de soie brune, à peine égayée d'un petit col plat sous lequel passait un large ruban gris terminé en pointe comme le cordon d'un ordre de chevalerie, et portant sur ses cheveux blond pâle un petit bonnet blanc à trois pièces, bordé seulement d'une' ruche étroite comme le doigt, bonnet pareil à celui des petits enfants.

Les grands yeux un peu vides de Sarah semblaient toujours regarder en Irlande, prétendait Elisabeth ; attachée, en effet, à l'idée fixe de faire prospérer sa famille, Sarah était la seule personne en état de tenir en échec, grâce à cette idée fixe, la volonté active de la baronne Marc. Quant à

Héléna, ses yeux bien clair en faïence, nn peu éteints, indiquaient une personne repliée sur ellemême, capable d'efforts prolongés, .mais lents, et qui se contentait de rester maîtresse de son for intérieur, si elle rencontrait trop d'obstacles dans ses tentatives au dehors.

Le dîner se passa tranquillement. Il fut un peu froid, chacun attendant évidemment quelque incident inévitable; on causa de surjets divers, puis on revint dans le salon.

On servit au baron Raoul sa tasse de camomille, on le laissa émietter sur le tapis une grosse mie de pain qu'il rapportait de la table ; on déroula un écran entre lui et le feu, pour ne laisser arriver jusqu'à ses rhumatismes qu'un degré voulu de chaleur; enfin on attendit que son valet de chambre lui eût frotté les omoplates et le bras droit.

Il y eut alors un moment de silence, et les regards se tournèrent vers Elisabeth et vers le baron Gaston.

Lequel des deux commencerait?

La baronne Marc, elle aussi, 9e mit à regarder Gaston, qui à son tour regarda tout le monde et mordilla sa moustache.

— Eh bien! Gaston, dit enfin Elisabeth d'une voix nette, sonnant coijime un coup de marteau de commissaire priseur, vous ne plaidez donc pas pour vos protégés ?

Il secoua la tête.

— Nous avons toujours été très-unis, dit-il : il serait fâcheux que la désunion commençât.

LES SIX BARONS DE SEPTFONT AINES i i

Les trois barons mariés baissèrent imperceptiblement le front.

— A. qui la faute? répliqua Elisabeth.

— Mon Dieu ! reprit-il avec quelque embarras, la femme de Christian peut n'être pas admise dans vos rangs... mais..»

— Mais quoi?

, - — Elle n'a pas une mauvaise réputation, c'est une honnête femme...

— Une actrice, une honnête femme!...

— Positivement celle-là!... Et, tout en la laissant un peu à l'écart, ce à quoi elle s'attend d'ailleurs...»

— Vous êtes son confident?

— Que voulait dire Gaston? demanda le baron Raoul.

— On pourrait fort bien ne pas se brouiller avec Christian et ne pas le mettre en quarantaine, ainsi que ces dames en proclament l'intention.

— Guillaume ! dit Elisabeth, qui appelait toujours ainsi la gigantesque baronne, j'en'appelle à vous! Christian est un fou qui nous compromet.

— C'est un enfant, un pauvre enfant, dit la baronne Guillaume, qui ne voyait toujours que le petit Christian, âgé de dix ans.

— Quant à Gaston, reprit Elisabeth, je ne sais pas s'il a bien le droit de venir nous faire la leçon. .•

— Hum ! murmura le baron Raoul.

Gaston rougit beaucoup, sachant qu'on faisait allusion h sa conduite qu'on avait toujours taxée de désordonnée.

— Mais, reprit-il, je n'invoque que les liens d'affection, de famille, qu'il ne faut pas briser. ..

— Ah! s'écria Elisabeth avec feu, ah!... et qui donc attaque cette affection, ces liens, si ce n'est Christian ? A une époque où les rangs se mêlent dangereusement, il ne craint pas de nous compromettre, de nous déshonorer. Il veut amener une comédienne, une femme perdue à côté de nous... Je n'ai qu'à citer nos alliances, en vérité, pour que chacun de nous frémisse d'indignation contre un membre de la famille tel que Christian... Voyons, Guillaume, que diront les Sergis et les Royaupierre, et les Arguentes, de qui vous êtes venue aux Septfontaines ? Et vous, Héléna, les comtes de Dornheim ne seront-ils pas fondés à nous demander compte et raison de vous avoir fait asseoir à côté d'une femme de théâtre ?

— Il y a des rois qui en épousent... marmotta Gaston.

— Et les CTTullin, Sarah ? Et les miens, les d'Andrigny? et les d'Aclou ? les Hamelin euxmêmes, qui descendent d'anciens échevins de Dijon ? Tous ne seront-ils pas froissés. Mais, messieurs, savez-vous que toutes ces familles pourraient se plaindre de ce que les Septfontaines les ont trompées, et elles n'auraient pas donné leurs filles à ceux-ci si elles avaient prévu qu'un de vous se mésallierait si bassement, si indignement.

L'éloquence de la baronne Marc aurait tenu toute l'assemblée terrassée, si Sarah, qui pensait à

sa sœur Ellen, excellente harpiste et cantatrice, n'eût murmuré d'un ton douloureux :

— Christian aime beaucoup la musique.

Elisabeth bondit, surprise de cette interruption

dont elle n'avait pas la clef.

— Quoi ? qu'est-ce que c'est ? que voulezvous dire ? s'écria-t-elle ; encore des idées irlandaises? les bardes? les druidesses?

— Non , dit mélodieusement la belle baronne André, ce que j'ai dit n'a pas trait à vos chaleureuses paroles...

— Alors il ne fallait pas le dire, répliqua avec humeur Elisabeth, qui avait perdu le fil de ses idées.

— Enfin, reprit le baron Gaston, en glissant ses paroles, j'abandonne la femme, mais Christian ?

— Christian doit être rejeté de notre sein, dit fortement Elisabeth.

— On aurait pu convertir... la.., dame, murmura Héléna.

— A quoi ? La mettre aux Repenties, voulezvous dire?... Je vois avec peine que vous montrez tous de la faiblesse, reprit la baronne Marc. Il ne faut pas faire de concessions. Peut-être, en nous voyant résolus à le repousser, Christian renoncerat-il à son indigne mariage, et il nous bénira plus tard...

Le baron Gaston hocha la tête.

— Eh bien ! dit-ellë, il en sera châtié comme il le mérite. Et c'est au moment où nous allons

engager la latte contre les (TAclou, contre nos cousins, à propos du testament de notre tante Odette, c'est au moment où toute la famille doit faire corps pour soutenir eefcte lutte...

— Mais c'est vous qui tous êtes nais ce procès en tête, interrompit le baron Gaston.

Elle étendit la main comme pour l'écarter, et, sans répondre à son attaque adroite, elle continua avec la même impétuosité:

— C'est à ce moment qu'on nous affaiblit, qu'on perd notre cause aux yeux de la magistrature en nous souillant, en nous montrant comme une famille capable de se déconsidérer, capable de dépcxrtements! Eh bien ! nous guérirons héroïquement le mal ; nous répudierons ceux qui les soutiennent.

Le baron Gaston pâlit et se leva.

La baronne Guillaume vint à la baronne Marc :

— Vous avez admirablement parlé, Elisabeth. Je vous approuve et je ne verrai plus ce petit malheureux de Christian. Quanta Gaston, s'il s'entête* tant pis pour lui !

Le baron Gaston parut tout à fait effaré de la tournure que prenaient les choses.

— Notre bonne Guillaume a pris l'initiative, dit Elisabeth ; il faut que chacun s'engage hautement et personnellement.

Les barons, qui n'avaient soufflé mot jusque-là, s'agitèrent avec embarras sur leurs fauteuils.

— Ferdinand ! dit Elisabeth d'un ton impératif, prononôez-vous 1 - .•

Le fearon Ferdinand regarda sa femme d'un air de détresse. Un léger signe de tête d'Héléna lui indiqua qu'il fallait acquiescer.

— JFaihère aux paroles de la baronne Guillaume, dit-il.

— Il est entendu qtfon ne recevra plus Christian, reprit Elisabeth.

— - Oui, oui, dirent toutes les voix, mais sans un vif accent de résolution.

— Quant à Gaston, c'est à lui de voir s'il est avec nous ou contre nous.

— Mais, moi qui suis venu dans le désir d'amener la réconciliation, il me semble étrange d'en être la victime, s'écria-t-il.

— Comme vous voudrez ! ajouta froidement la baronne Marc.

— Enfin je ne vous en parierai plus. Soyez satisfaits.

— Ce n'est pas assez 1

— Àh ! ma belle-sœar, c'est trop !

Le baron Gaston prit son chapeau et s'en alla.

Un hum ! du baron Raoul accompagna la sortie de son frère.

On continua pendant assez longtemps encore à déplorer la conduite de Christian et à s'exciter mutuellement à une énergique attitude envers lui, de même qu'à blâmer Gaston de sa faiblesse pour son jeune frère. ,

Sarah profita de ce qu'enfin ce grand sujet d'en-

tretien se trouva terminé pour dire tout bas au T>aron André :

— Eh bien ! n'allez-vous pas faire votre demande à votre frère Raoul, avant qu'il ne se mette au whist ?

Le baron André attira donc son frère à l'écart.

— Raoul, il faut que tu me prêtes 6,000 fr. Je suis obligé d'héberger les trois sœurs de ma femme qui vont bientôt arriver d'Irlande. Elles n'ont pas de fortune, et je me dois de les maintenir sur un pied convenable pendant leur séjour en France...

Le baron Raoul consentit au prêt.

Bientôt, au moment où le whist allait commencer, le baron Ferdinand et Héléna se levèrent pour partir.

— Déjà? dit Elisabeth.

— Oui, répondit Ferdinand : nous avons nos cantiques à répéter.

Il s'était arrêté d'abord, averti par un coup d'œil mécontent d'Héléna, puis avait pensé que le mieux était d'achever la phrase...

Lorsqu'ils furent partis :

— Il faut surveiller l'Allemande, dit Elisabeth ; elle travaille à attirer Ferdinand au protestantisme.

Une profonde consternation régna dans le salon à l'annonce de cette nouvelle perturbation .

Un peu après, le baron Raoul ayant demandé à la baronne André : -

— Sarah, vers quelle époque arrivent donc vos sœurs ?

— Vos sœurs viennent à Paris ! s'écria Elisabeth, en personne qu'un pétard a surprise.

Et lorsque André et Sarah furent partis à leur tour :

— Gare à l'invasion [irlandaise, dit la baronne Marc ; il faudra veiller de ce côté-là aussi.

— Je vous aiderai, Elisabeth, s'écria la baronne Guillaume.

— Hum ! répéta le baron Raoul, qui ne parlait que lorsqu'il s'agissait de la chasse ou du roi.

Le baron ^Christian avait plus d'esprit que ses frères. Il tenta d'entamer ce corps de bataille imposant formé contre lui.

L'immense baronne Guillaume gardait une certaine influence sur les barons de Septfontaines, et parce qu'elle était la veuve de leur aîné, et parce qu'elle était la première femme apparue parmi eux. Mais Christian savait aussi que la petite Elisabeth menait par le bout du nez son énorme belle-sœur.

Il alla voir Guillaume, qui, dans sa grande robe de chambre-peignoir-douillette , se dressa comme une tour lorsqu'il se montra.

— Ah ! tu as doue capitulé, mauvais sujet? ditelle.

— Bu moins je voudrais négocier, répliqua Christian. J'espère bien , ma bonne Guillaume, que vous prendrez en pitié votre petit Christian.

— S'il cesse de faire le garnement !

— J'avais préparé mon cadeau de noces pour vous : cette petite Victoria que vous me montriez un jour chez Ehrler, basse r fine, d'un vernis incomparable. Vous la ferez voler comme un papillon en la menant en tandem...

Les yeux de la baronne s'allumèrent. Sa passion était de conduire elle-même sa voiture et par-dessus tout de mener un attelage en tandem, c'est-àdire à deux chevaux, dont l'un est devant l'autre : opération des plus délicates.

— Mais. . . murmura la baronne, avant le cadeau il y a une...

— Qui donc aura de l'indulgence pour moi, si ce n'est vous?

— J'ai promis à Elisabeth...

— Quoi? >

— De ne pas te soutenir dans tes équipées...

c'est très-mal ce que tu fais... tu nous offenses.*. c'est une insulte... Elisabeth a raison...

— Je ne comprends pas que vous qui êtes en quelque sorte le chef de la maison, le représentant par nous tous vénéré de notre aîné, vous souffriez qu'Elisabeth régente, ordonne, vous enlève l'auto-

rite... empêche nos frères de se ranger sans votre direction... Raoul m* en pariait avec peine il y a quelque temps.

— Comment? ta crois qu'Elisabeth se permettrait...

— Ma bonne Guillaume, tout le monde s'en aperçoit.

— Si c'était vrai, je ne le souffrirais pas... Allons donc!

— Gaston m'a Taconté qu'hier soir vous n'aviez pas pu ouvrir la bouche, qu'elle avait fait le général en chef, brusqué, décidé, commandé.., et qu'elle vous avait réduite à un rôle tout à fait subalterne... A la fin, seulement, le rôle qu'elle vous a permis de jouer rappelait beaucoup celui du gendarme dans une certaine chanson : « Brigadier, vous avez raison ! »

— Mais, dit brusquement la baronne avec sa voix forte, je crois qu'il a raison, ce petit diable de Christian.

— Consultez quelques-uns de nos vénérables prêtres, dit Christian, et demandez-leur si mon mariage n'est pas un acte chrétien et louable. D'ailleurs Séraphioe est presque une nonne...

— Hein?

— Ma parole d'honneur... Elle est une excerirtricité au théâtre. C'est une femme faite pour l'intérieur... pour la vie régulière... Elle a beaucoup de tact d'ailleurs, une excellente éducation. Elle 9e tiendra à l'écart, elle ne fera que de la

musique religieuse. Elle ne cherchera pas à s'introduire chez nos belles-sœurs. Elle ne prendra pas son titre. Elle sera M me Christian pour nous, pour nos rares connaissances; les siennes sont d'ailleurs d'un ordre tout à fait distingué : la princesse Ouroubof, la marquise Santa-Pietra, le duc de Quercy, celui qui a composé des oratorios et des requiem...

— Ah! dit la baronne, ce sont ses amis?

— Et les miens. C'est chez le duc de Quercy que j'ai fait sa connaissance. Elle est d'une grande charité. Elle a quêté l'année dernière avec la comtesse Du Barc.

— Mais alors!... dit la baronne.

— Alors Elisabeth vous a tous trompés!...

— Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt?

— Parce que c'est chose sue de tout le monde, et que je ne me suis pas douté une minute de ce qui passerait dans le cerveau trouble de M me la baronne Marc.

— Mais je vais aller voir Elisabeth et la remettre dans le droit chemin.

— Je n'osais .vous le demander, et vous me rendrez grand service. Vous voyez que le petit Christian a eu confiance en sa bonne Guillaume, et il lui demande la permission de l'embrasser comme du pain, comme au bon vieux temps de Septfontaines, quand il lui grimpait Je soir sur les genoux après avoir couru tout le jour sur son poney avec elle à travers les halliers, et qu'avec

notre bon et vénéré frère aîné elle apprenait à sonner de la trompe au petit frère.

— Àh! s'écria la gigantesque baronne, émue par ces souvenirs , mon pauvre Christian, que n'est-il là, ce cher Guillaume!,.. Mais, n'en parlons plus, tu me ferais pleurer...

Elle l'embrassa énergiquement et reprit :

— Je cours chez Elisabeth... Justement j'allais faire atteler ma chaise pour aller rôder un tantinet...

Une heure après, la baronne arrivait chez M me Marc de Septfontaines.

— Mais Elisabeth, ce n'est pas du tout ça!... dit-elle... nons étions mal renseignées. Cette dame est fort bien, elle a les meilleures relations... J'ai vu Christian et il...

— Ah ! s'écria la petite baronne Marc en riant d'un ton sec et pincé, et il vous a conté ce qu'il a voulu... Il a dû vous dire du mal de moi !

— Comment le savez-vous? demanda bonassement la baronne Guillaume.

— C'est mon ennemi personnel. Qu'est-ce qu'il vous a dit de moi?

— Oh ! point de mal, reprit la baronne Guillaume, qui perdait toujours un peu contenance devant l'attitude militante de sa frêle belle-sœur.

— Permettez-moi d'en juger en m'en donnant quelque échantillon.

— Mais je vous assure qu'il n'a rien dit... Cette dame...

n LES SIX BARONS DE SEPTFONT AINES

— Oui? sa comédienne?

— Cette personne..* reprit la baronne Guillaume embarrassée, est reçue dans les meilleure» maisons, chez le duc de Quercy...

— Il est ruiné.

— Chez la princesse Ouroubof.

— Une vieille folle !

— La marquise Saûta-Pietra, ajouta la grande baronne visiblement découragée»

— Une évaporée!

-— Christian ne m'avait pas dit tout cela, murmura la baronne Guillaume.

— Il a la prétention d'être fin A de réussir à vous jouer quand il le veut.

— Croyez-vous?

— N'a-t-il pas touché la corde sentimentale?

rappelé les souvenirs de son enfance, parlé de son frère aîné ?

— Oui, s'écria la baronne Guillaume avec étonnement. Mais comment pouvez- vous le savoir?

— Je le connais si binai,. Vous ae tolérerez pas qu'il cherche à vous prendre pour plastron, Guillaume ?

— Non, certes I... JLhl M. Christian pensait me berner, commençai dire, avec un grondement, la grande baronne.

— Une comédienne est une comédienne, quels que soient les mensonges de Christian; c'est pis que tout J'aimerais mieux une cuisinière. Ses belles relations, c'est M. le cabotin un tel, M lu la

drôiesse une telle... Christian nous prend pour des Biaises* .. Et c'est chez aous, c'est dans une maison où toutes les femmes sont de bonne naissance, qu'on verrait entrer ça, cette malheureuse créature... Gomment? Ganchu. Gouchu?... Tenez, Guillaume, continua Elisabeth avec une extrême animation en prenant dans sa table un cahier de papier satiné qu'elle ouvrit, voilà la liste des alliances de la maison. Il n'y en a pas une de nous dont la famille ne soit dans d'Hozier ou dans l'armoriai d'Allemagne ou de Grande-Bretagne...

Vous, Éléonore de Seigis, fille du comte de Sergis, dont la souche remonte à l'époque de Philippe- Auguste; votre sœur Antoinette, comtesse de Royaupierre... (ceux-ci datent de cinq cents ans), et Séverine de Royaupierre, comtesse d'Aclou, sont du temps de Henri II ; maintenant les d'Aclou: l'autre comtesse d'Aclou est Bianca Mariani, fille du prince Mariani, prince du saint-empire romain; puis Gabrielle d'Aclou, mariée à Bernard des Ormes...

— Oui, oui, je sais bien, dit la baronne Guillaume.

— O'Tullin ! reprit Elisabeth, les O'Tullin descendent des anciens princes de la province de Finster ; Dornheim ! . . . Pendant la guerre de Trente ans, on appelait déjà les Dornheim la « vieille race des Dornheim ».

— Oh! je sais, je sais bien.

. — Les d'.Andrigny ! Ma mère, Germaine de Sau*

24 LES SIX BARONS EtE SEPTFONTAINES

jars, fille du marquis de Saujars. Un Saujars commandait une galère à la bataille de Lépante. Nous sommes, de ce côté-là, d'origine espagnole; la branche aînée était Rivarèset Saujars, Sa-au-chrar! continua-t-elle en cherchant à reproduire la prononciation espagnole.

— Oui, je sais bien, s'évertuait à dire la baronne Guillaume, qui avait souvent entendu ces énumérations.

— Mes sœurs : Àdrienne d'Àndrigny, mariée à Tournât des Brignières, vicomte de Durcy ; Sybille d'Andrigny, mariée à Colas Breux, comte de Charmiane, duc de Porporato... Les d'Andrigny descendent..,

— J'aurais dû me défier de Christian.

— Descendent authentiquement d'Hugues le Tortu, comte de Noviodunais, 880-927... Oui, vous deviez vous défier de Christian et il vous faut une revanche... Sans moi, vous tombiez dans ses filets.

— Oh ! peut-être ! J'ai toujours craint qu'il ne tournât mal... Notre cher et regretté Guillaume me l'a souvent dit : Christian est un Septfontaines incomplet.,.

— J'imagine qu'après ce beau coup vous lui fermerez votre porte ?

— Ah!... quand je pense qu'il m'a dit que vous aviez le cerveau troublé!,..

— Ah! M. Christian trouve que j'ai... Je lui montrerai que mon cerveau est clair... Ce fou!...

La méchanceté de cet homme est incroyable, Guillaume ; ce mariage n'a d'autre but que de nous désunir et de servir les d'Aclou. Christian est dans la main des d'Aclou. Il s'oppose au procès... Il en est venu à ce point qu'il dessert sa maison, la mine, cherche à la renverser... c'est lui qui est le cerveau troublé...

— Il prétend que vous me menez comme vous voulez.

— Moi?... Moi qui ne fais rien sans vous consulter!... Jugez-le donc tel qu'il est : perfide envers moi, irrévérencieux envers vous, intriguant auprès de ses frères, insoucieux de tout ce qui fait la considération... Vous lui signifierez que toutes relations cessent entre vous et lui. Cet exemple de fermeté est nécessaire à l'intérêt commun...

— Oui, dit la baronne Guillaume, aussitôt que j'en trouverai une occasion.

— L'occasion est toute trouvée. Voulez-vous que je me charge de lui écrire pour vous?

— Oui, dit la grande baronne, enchantée des offres d'un auxiliaire qui lui épargnait les démarches pénibles.

— Je le fais sur-le-champ, dit Elisabeth; et bientôt sa plume courut avec une espèce de frémissement sur le papier qu'elle égratignait, comme si la baronne eût lardé Christian avec le bec de cette plume.

« Monsieur te baron,

« M me la baronne Guillaume me charge de vous exprimer toute sa douleur au sujet de votre obstination dans vos projets de mariage. C'est avec chagrin qu'elle se voit obligée d'accomplir son devoir, mais elle ne reculera pas. Soutenue par l'approbation de toute notre famille, qui partage ses pénibles sentiments, elle cesse dorénavant toutes relations avec vous.

« Nous ne pouvons tous que suivre son exemple, et je suis l'interprète de la décision prise unanimement entre nous. %

« Je suis fâchée à mon tour d'avoir à vous transmettre cette décision ; mais vous comprendrez sans doute qu'il est des circonstances où le devoir commande impérieusement, des froissements qu'on ne peut pardonner et des cas de conscience qu'il faut résoudre, sans rémission pour soi-même ni pour les autres.

« Recevez, monsieur le baron, l'expression de nos ïegrets de toute sorte.

« Elisabeth de Se*tfontaines. »

r— Je crois que c'est définitif! dit la baronne Marc, après avoir lu la lettre à sa belle-sœur.

— Très-bien! très-bien! bravo! Ce sera une verte leçon pour Christian... ce petit polisson qui voulait faire le Scapin avec moi !

Le baron Christian avait eu d'abord l'intention de voir tous ses frères l'un après l'autre pour les ramener à lui, en leur expliquant que la réserve, la discrétion avec lesquelles se ferait son mariage excluaient toutes ces prétendues idées de provocation, de scandale, d'extravagance, mises en avant par Elisabeth.

Il crut ensuite qu'il valait mieux attendre l'effet produit par la visite de la baronne Guillaume à celle-ci, et il fut renversé en recevant te jour même la lettre d'Elisabeth.

Christian se dit que les barons mariés obéiraient à leurs femmes dans cette affaire et que ses tentatives auprès d'eux n'auraient aucun succès. Il se borna donc à voir son frère Raoul, le veuf. Puisque Gaston, le garçon, avait épousé sa cause, la probabilité était que les barons non mariés seraient par grâce d'état plus sympathiques ou moins contrariés que les autres dans leur sympathie.

Le baron Raoul ne reçut pas mal son frère.

— Que veux-tu ! lui dit-il à la fin de la visite ; tu fais une folie, ton mariage est absurde. Moi, ça m'est égal après tout; mais je veux être tranquille. Sî j'avais l'air de te faire bonne mine, tous les autres me crieraient après !... Nous nous verrons de temps en temps, sans qu'ils le sachent..* Si tu as besoin d'argent, ne te gène pas pour m'en demander...

Et il ajouta pour expliquer sa faiblesse :

— Cette Elisabeth est terrible... terrible I

Le baron Christian n'eut plus qu'à passer outre. L'appui que lui donnait ouvertement Gaston, l'affection moins courageuse de Raoul suffisaient à l'affermir contre la résistance du reste de sa famille.

Comme il aimait beaucoup ses frères, deux jours avant son mariage il leur écrivit une sorte de petite circulaire. Il hésita quelque peu à envoyer aussi la circulaire à la baronne Guillaume, puis il pensa que l'excellente personne méritait ce dernier témoignage de déférence.

La lettre à chacun des frères était ainsi conçue :

« Mon cher frère,

« J'écris à tous nos frères en même temps qu'à vous. Il m'a paru convenable, quelle que fût l'opinion contraire ou favorable qui m'a été manifestée avec plus ou moins de sévérité par les uns, plus ou moins d'amitié par les autres, de vous prévenir officiellement de mon mariage, qui va avoir lieu dans trois jours.

« Jusqu'ici nous avons pour ainsi dire été solidaires, la plus grande union a régné parmi nous, je ne saurais commettre une action désapprouvée par plusieurs, sans donner les motifs qui m'y poussent, les raisons qui selon moi font que je n'ai point démérité des miens, et que l'union que je vais contracter n'a rien d'offensant pour ma famille,

rien qui me rabaisse, rien que des scrupules délicats ne puissent accepter. Celle que j'épouse a passé plusieurs années au théâtre, il est vrai, mais sur le théâtre le plus relevé, où les habitudes s'éloignent considérablement de celles qui contribuent à la triste réputation des mœurs dans les autres.

« Elle n'y a joué que des rôles nobles ; elle s'y est acquis l'estime et même l'admiration pour son irréprochable conduite.

« C'est une passion irrésistible pour la musique, non pour la malsaine publicité et la vide gloriole de la rampe qui l'a attirée devant les spectateurs.

« Des personnes du meilleur monde, citées pour leur rigidité, leur piété, l'ont toujours accueillie avec distinction et affection. Ce n'est pas au théâtre que je l'ai rencontrée, c'est dans un salon. Notre goût mutuel pour la musique nous a rapprochés; j'ai eu ensuite lieu d'apprécier toute l'élévation de son âme, la 'noblesse de son caractère. Mon respect, mon affection, ont toujours été en grandissant. Elle est digne d'un prince.

« Cependant elle a manifesté beaucoup de craintes, hélas! trop justifiées, lorsque je lui ai parlé d'union. Sa modestie, son tact extrême, lui ont suggéré je ne sais combien de combinaisons pour éviter ce qu'elle appelait son intrusion dans une grande famille. C'est moi qui ai tout fait pour surmonter ses craintes. Séraphine serait un hon-

m LE» SIX BARONS DE SEPTFONTÀINES

o&ar partout où on l'accueillerait ; néanmoins, si mes principes ne s'opposaient très-nettement au mariage morganatique, j'aurais consenti à céder à sa prière <fe nous borner à un mariage secret. Vous voyez par là que de sa part ni une ambition déplacée, ni une passion désordonnée et impérieuse n'ont agi sur moi. Je ne m'en vais pas les yeux fermés.

« Je comptais faire asseoir à notre foyer corn* mun une femme du plus grand mérite, d'un talent et d'un esprit remarquables, en môme temps simple, bonne, modeste, qui se serait glissée dans un petit coin, s'effaçant, qui n'aurait pas été à vos> yeux la baronne Christian de Septfontaines, mais tout uniquement « l'excellente femme de notre frère Christian, » qu'on aurait peu vue, qui noua aurait fait de temps en temps un peu de musique, se serait montrée aimable pour tons et utile à tous.

« Je croyais mon rêve facile à réaliser, puisque nous nous aimions tous beaucoup: je compta»

d'abord sur un peu d'indulgence, de tolérance, envers ma femme et moi; puis son charme, ses qualités, auraient fondu la glace, ouvert toute barrière. Ce rêve ne se réalisera pas ; mais nous resterons pleins de reconnaissance tous deux pour ceux qui nous ont tendu la main ou n'ont pas repoussé la nôtre, et nous ne garderons aucun fiel contre ceux qui se retireat de nous, ne désespé-* rant pas avec le temps d'apaiser leur ressentiment et d'éteindre leurs défiances.

« Sur ce, mm cher frère, je vous embrasse bien tendrement.

« Christian. »

— Tu as bien fait d'écrire, vint dire Gaston à Christian le surlendemain; sans les femmes, tu avais la victoire sur toute la ligne»

— Mais elles ont levé les bras au ciel L

— Et les maris ont baissé le nez.

Qu'a dit Raoul ?

— Il ne te répondra pas, de peur que les autre» ne viennent? à l'apprendre; mais il a eu un bel accent de révolte et il s'est écrié : « Eh ! ma foi, jadis j'aurais épousé une fille de ferme, si je lui avais trouvé des qualités... »

— Raoul se vante d'une témérité qu'il n'a plus en tout cas. Et notre bonne Guillaume?

— Guillaume? je l'ai trouvée toute contrite en face de ta lettre. Elle m'a regardé en faisant sa grimace des moments d'émotion et m'a dit en soupirant : « Sans Elisabeth, ce petit serpent de Christian m'empaumerait encore. »

Par une belle matinée de la fin de juillet, six personnes descendirent du chemin de fer à la sta-

tion de N..., petit village aux environs de Paris. C'étaient une dame et cinq messieurs, fort élégants dans leurs toilettes d'avant-midi. La compagnie s'engagea à travers les ruelles du village. Il faisait soleil, un ciel superbe souriait par-dessus les maisons, les murs et les arbres des jardins.

Une demi-heure après, les six personnes étaient réunies dans le bureau delà mairie de N..., bureau sur la porte duquel se lit en grosses lettres noires l'inscription : Actes de l'état civil. Naissance*. Décès. Mariages.

La cérémonie par-devant M. le maire était finie, et l'on n'avait plus qu'à signer l'acte sur le registre.

L'employé préposé à ces écritures, bonhomme chauve, familier et guilleret, avait quitté ses manières habituelles, et ce fut avec un geste arrondi, solennellement respectueux, qu'il tendit la plume à Séraphine Banchu en invitant « madame la mariée » à signer.

Séraphine était en toilette du matin, une robe grise de flanelle légère, un petit cachemire rayé sur les épaules, un chapeau de paille avec deux fleurs bleues et un bout de dentelle.

L'employé dévorait des yeux tous ces personnages et répétait les titres avec une sorte de gourmandise :

« Monsieur le marié, M. le baron Christian de Septfontaines ; monsieur le premier témoin de madame la mariée, M. le duc de Quercy ! »

Un grand vieux monsieur, maigre, à courte barbe blanche, ôta son gant de Suède et traça son nom d'une écriture qui couvrit la moitié de la page.

« Le second témoin de madame la mariée. »

Ici la voix de remployé eut un ton plus leste : « Monsieur Aristide Banchu. »

Celui-ci, cousin de Séraphine, signa en illisibles pattes de mouches. Sa qualité, ainsi que demanda le préposé aux actes de l'état civil, consistait à n'être lui aussi qu'un simple employé. Mais son collègue de la mairie renfla la voix pour appeler :

« Monsieur le premier témoin de monsieur le marié, M. le baron Gaston de Septfontaines ; monsieur le second témoin de monsieur le marié, M. le chevalier des Boulinières. »

Ce dernier était encore un nofrfe musicien, compositeur, du cercle du duc de Quercy.

L'employé adressa un profond salut à la société, qui partit d'un air assez gai. Séraphine contenait sa joie, mais Christian était radieux.

Pour éviter la publicité qui se serait attachée à un mariage dans Paris, Christian avait fait élire domicile par Séraphine dans un village des environs. Grâce à cette précaution, la publication des bans passa inaperçue de ceux qui sont à l'affût des nouvelles. Quelques personnes appartenant au

théâtre connaissaient, il est vrai, l'événement r mais Séraphine tes avait suppliées de ne pas l'ébruiter.

On se flattait donc que la cérémonie resterait tout à fait ignorée au fond de la petite église de ce village.

En effet, dès le premier coup d'œil, Christian et Séraphine virent qu'une dizaine de personnes seulement attendaient dans la petite chapelle latérale choisie par eux : la princesse Ouroubof, la marquise Pietra-Santa, la Luccianti, cantatrice, le baryton Moreau, la femme de chambre de Séraphine, le docteur MaTre, médecin de Séraphme f et sa femme, enfin M" 6 Aristide Banchu. Un rayon de soleil pénétrait par un vitrail et donnait de la gaieté à l'église blanche et nue* En arrivant à la chapelle, Séraphine eut un imperceptible tressaillement : derrière un pilier, se tenait embusqué un journaliste théâtral !

La messe', les exhortations du curé, tout fut rapide, simple, d'un véritable caractère isolé et campagnard. Les félicitations que les assistants adressèrent aux époux dans l'infime sacristie furent courtes. Un moment on se consulta sur la question d'envoyer un ambassadeur au journaliste qu'on voyait rôder dans l'église, auprès de la sacristie, prenant un intérêt extrême à contempler les chemins de croix à 7 fr. le tableau dont la série ornait les murs du temple. On voulait le prier de rester discret, niais Séraphine fit obser-

LES SIX BAROWSDE SEPTFONTAINES 35

Ter que pour or, -argent, ni prières, le journaliste ne consentirait à se priver du plaisir d'être le seul à produire dans les feuilles publiques un« primeur aussi savoureuse, aussi unique, et Ton se résigna à être sa proie.

Gaiement, au soleil, à travers les ruelles pleines île verdure du village, mariés et témoins s'en revinrent à une bicoque qui représentait le domicile officiel de Séraphine, et où Ton n'avait jamais mis les pieds avant ce jour-là, si bien qu'on n'avait point songé à y réunir assez de chaises pour asseoir tout le personnel du mariage.

L'impossibilité de s^y reposer un instant étant constatée, on repartît pour Paris.

Le duc de Quercy avait voulu qu'on vînt déjeuner chez lui, ce qui impliquait une simplicité de plus dans la simplicité de ce mariage ; car le duc n'était pas riche, et ses quatre ou cinq mille livres de rentes ne lui permettaient que de loger au bout de la rue de Sèvres, au troisième étage, dans un appartement de sept cents francs, où le servait une bonne.

L'invitation du duc fut-elle désintéressée? Toujours est-41 que le grand régal du festin consista dans l'exécution au piano d'une interminable messe de mariage en musique composée par le duc et le chevalier. Séraphine, Christian et Gaston soupirèrent longtemps en vain pour la délivrance : les deux collaborateurs recommencèrent plusieurs ibis ce que chacun d'eux estimait être les plus

beaux morceaux de l'œuvre, c'est-à-dire presque toute leur partition.

Le baron Christian et sa femme allèrent se promener; Gaston revint les trouver le soir après dîner. Séraphine chanta, accompagnée par son mari, qui jouait assez bien du violon.

— Est-ce le bonheur ou la musique qui tue?

s'écria vers la fin Séraphine en retombant, excédée mais souriante, sur son fauteuil.

Peut-être entrait-il dans cet intérieur nouveau plus de musique que de bonheur ! Séraphine était une personne passionnée, pâle, aux traits expressifs, un peu anguleux, aux yeux où les éclairs brillaient aussi fréquents que dans les nuées d'orage, sujette aux attaques de nerfs, aux évanouissements, aux colères, aux larmes ruisselantes, une personne pathétique en un mot.

Pendant cette soirée, Christian reçut deux petits paquets avec deux petits billets.

Le premier paquet contenait un bracelet. Le billet qui l'accompagnait était du baron Raoul :

« Voici pour ta femme, [mon cher frère. Offrele-lui sans me désigner spécialement. Il ne faut pas que les autres le sachent ! »

Christian se miCh rire et attacha le bracelet au bras de Séraphine en disant :

— De la part d'un de mes frères !

— Lequel? demanda Séraphine, et un éclair

jaillît dans ses yeux noirs, ce qu'on pourrait appeler un éclair de chaleur.

— Chut!... dit Christian, avec de grands gestes de mystère et en regardant de tous côtés comme pour voir si personne ne pouvait entendre ; puis il s'en alla vers une grande coupe de Chine, y plongea la tête en prononçant d'un ton sépulcral : C'est mon frère Raoul !

Ce joyeux ressouvenir du roi Midas égaya beaucoup Séraphine.

Le second paquet contenait aussi un bracelet, et le second billet était de la baronne Guillaume :

« Offre ceci à ta femme, mais que tous ignorent toujours cette faiblesse de ma part! Dis à ta femme que c'est une de tes belles-sœurs qui brave tout pour lui faire ce petit présent. »

— Guillaume aussi perd la tête, dit à mi-voix Christian à Gaston. Il mit le bracelet au poignet de Séraphine :

— De la part d'une de mes belles-sœurs !

— Laquelle? dit Séraphine en recommjençant à rire.

Christian recommença à son tour la scène de la eoupe :

— La baronne Guillaume !

La dernière parole de la soirée avant le départde Gaston fut celle-ci :

— Dimanche -prochain est bien le premier dimanche d'octobre? demanda Séraphine.

— Oui.

— Eh bien 1 je chante à Saint-Jérôme pour la solennité du Saint-Rosaire. Le bon curé m'a demandé d'inaugurer ma saison religieuse par son église; il m'a promis de venir dîner avec nouspour m'encourager dans mon début...

— Magnificat ! s'écria Gaston.

— Anima meal ajouta Christian en désignant sa femme.'

— ûominum meum! dit joyeusement Séraphine en étendant son doigt vers lui.

Elisabeth, on l'a vu, était fort entichée de noblesse. Le principal ornement de son saloû consistait dans une vitrine en marqueterie- qui contenait une trentaine de gros volumes, tels que les ouvrages des deux d'Hozier, des Annuaires nobiliaires, un Armoriai de diverses provinces, le traité du blason du P. Menestrier, etc. La baronne Marc venait de lire dans les journaux le récit du mariage de son beau-frère.. Son mari se tenait auprès d'elle, d'un air assez indécis, la consultant

de temps en temps dû regard avec une certaine aaxàétë.

Pleine d'indignation et de résolution, Elisabeth de Septfontaines ouvrit te tiroir d'une petite table, et «en tira divers objets. Ses gestes indiquaient un sentiment irrévocable-

Les objets étaient premièrement un album à fermoirs dorés, à gaufrures, à coins émaillés, secondement une boîte en carton ornée de décorations du même genre ; sur le plat de Palbum se détachait en lettres gothiques le titre : « Généaîqgie, » sur la boîte on lisait: «Boîte de blason.»

C'était une heureuse invention de la maison Susse. Quelques couleurs d'aquarelle, des pastilles d^or et d'argent, des pinceaux, et tout un assortiment de découpures représentant des écuçsons, leurs supports, des chevrons, des barres, des pals, descaerlettes, des billettes, des tours, des animaux, presque toutes les pièces enfin dont l'art héraldique fait usage, permettaient aux personnes titrées de peindre elles-mêmes, avec une grande facilité tous les éeussons qu'elles voulaient,

Eîisabetti avait acheté avec enthousiasme la botte de blason et dressé une généalogie de la maison de Sepîfontaïnes et de ses alliances, qu'elle «orna des armes de chaque famille ; au nom de dtafecun des Septfontaines apparaissait Pécusson d'argent aux sept fontaines, pyramidalisées, de" saMe à P*au d'or. Deux nymphes supportaient Eéeusson, sunaonté d'un tortil, d\>ù s'élançait un

casque avec une autre nymphe pour cimier. La devise, s'enroulant dans les plis d'une banderole, était : A fontibus /lumen — septem in uno.

Elisabeth ouvrit l'album à la page où se trouvait inscrit le baron Christian et réfléchit un instant,

les sourcils froncés. Le baron Marc tendait le cou

pour voir ce qu'elle allait faire; la baronne fit le geste de déchirer la page. Mais une telle action ne lui parut pas exprimer dans toutes ses nuances la pensée qu'elle voulait réaliser. Un autre mouvement indiqua qu'elle songeait à effacer, à rayer le baron Christian; toutefois les nuances ne lui parurent pas encore assez sensibles dans cette combinaison. Enfin elle trouva. Découpant délicatement un petit morceau de crêpe noir, elle le colla sur l'écusson peint à la page de Christian ; puis soudain, elle se dit qu'on croirait que ce signe indiquait la mort de son beau-frère. Ayant rassemblé toutes les forces de son esprit, elle trouva encore. La page entière disparut sous un carré d'étoffe verte. Ce carré d'étoffe masquait donc le nom indigne, et le crêpe concentrant bien l'idée de deuil sur les armoiries seules, rendait claire la pensée de déchéance, comme le voile vert rendait claire la séparation désormais consommée entre la famille et Christian.

Le baron ne souffla mot durant toute cette exécution. Elisabeth renferma l'album et la boîte dans son tiroir, avec la dignité d'un être qui a rempli son devoir, et puis elle se retourna vers son mari.

— Marc, dit-elle, il faut que vous alliez aujourd'hui chez l'avoué. J'espérais que les d'Àclou auraient égard à ma lettre et céderaient à nos justes réclamations. Loin de reconnaître leurs torts, ils les ont aggravés par une ironie déplacée. Nous devons maintenir nos droits. Que l'épée soit donc tirée, puisqu'ils le veulent!

— L'épée? demanda le baron Marc, ne comprenant pas qu'on appelât ainsi la plume de l'avoué et croyant qu'Elisabeth désirait des combats singuliers entre les Septfontaines et leurs cousins d'Aclou. Elisabeth s'inquiétait rarement des interruptions et se bornait à les écarter du bras.

— Vous vous rappelez, n'est-ce pas, continuat-elle, les points sur lesquels doit porter toute l'argumentation de l'avoué?

— Oui, dit le baron Marc.

— Voyons.

— Faire remarquer, dit-il, le début du testament de notre tante Odette d'Àclou...

Elisabeth approuvait de la tête, comme si elle faisait réciter sa leçon à un enfant.

— « Je partage mes biens entre mes neveux d'Àclou et Septfontaines. Ils auront les uns deux tiers, les autres un tiers de l'estimation totale de ces biens. » 11 est clair que les Septfontaines étant les plus nombreux et les moins riches, c'est eux que notre tante a voulu désigner par le mot « les uns. » La logique et l'équité s'accordent pour cette interprétation, d'autant plus exacte que notre tante

termine son testament par ces mots : « Ayant ainsi réglé te partage en toute équité et selon les devoirs de ma conscience..* » Ces mots suffisent à justifier nos réclamations- Donc faire remarquer à l'avoué, ajouta le baron Maro, que les mots « selon les devoirs de ma conscience » constituent de la façon la plus nette, chez notre tante, un désir de restitution envers les Septfontaines. .

— Très-bien, disait la tête d'Elisabeth.

— En effet, reprit le baron Marc avec un visible contentement de montrer qu'il savait la leçon sur le bout du doigt, il y a vingt ans, notre père, le baron Serge, échangea avec Odette d'Àclou u&e ferme qu'il avait en Normandie contre une terre que notre tante possédait non loin de Pressigny. Mais dans cet échange les conditions de valeur équivalente ne furent point observées, car la ferme donnée par notre père rapporte actuellement 6,060 fr. par an, tandis que la terre reçue par lui ne se loue pas plus de 1,200 fr.

— C'est cela même I dit Elisabeth, De plus, vous prierez l'avoué de venir conférer avec moi, dès qu'il aura mis les d'Àclou en demeure. Vous n'oublierez non plus, Marc, de monter chez Guillaume pour lui demander d'ajouter à sa procuration la ligne qu'elle a laissée passer sans la copier d'après le modèle qui lui avait été fourni... Elisabeth s'arrêta, cherchant au fond de sa tête. Voyons, qu'ai-je à vous demander encore? Àh! passez donc aussi chea M œe de Marigny; vous la prierez de vous

remettre cent billets de U loterie êe l'ouvre des Ames pieuses.

Elte s'arrêta de nouveau...

— ferais noté autre chose encore.-... murmurat-elle ei4 furetant parmi de petits papiers. Oui, ■vous ire* chez M me Tondaux, et vous la gronderez sévèrement à propos de son dernier pâté de Moa^ treuil; c'est une contrefaç&n qu'elle nous a envoyée**. Voilà ; Je crois que c'est tout pow aujourd'hui*. •

— l'amie mieux que vous vous chargiez de cette dernière mission, Elisabeth, dit gravement te baron Marc.

— Non, non! répondit-elle; je désire que vous tous habituiez à la sévérité envers les fournis* seurs... Je ne puis pas tout faire.

Le baron Marc se résïg»a, non sans quelques piteuses lamentations intérieures, à accomplir cette grave mission, frémissant d'avance à l'idée de la réception que lui ferait la célèbre et peu endurante marchande de comestibles.

Chez le baron Ferdinand, c'était une autre antienne.

— Ferdinand, pendant que je vais me renfermer dans mon oratoire et invoquer la bénédiction du Seigneur sur ta tète, tu me ferais un plaisir délicieux si tu commençais la lecture des mémoires de M*? de La Fléchère. Lorsque mes heures de retraite seront achevées, je viendrai reprendre œtte salutaire lecture avec toi et nous la commen*.

terons ensemble. Tu en retireras un si grand bien ! . . . disait la baronne Héléna à son mari à peu près au même moment que celui où Elisabeth chargeait le baron Marc de tant de missions ou commissions. »

Le baron Ferdinand, qui paraissait très-accablé, prit sur le coin d'un canapé, et en retenant un soupir, un volume à noire reliure.

— Puisque cela te sera agréable, Héléna...

— Agréable, Ferdinand? Des motifs plus élevés me guident. C'est ton bonheur et ta perfection que je poursuis. Je suis fâchée que tu te serves de ce terme d'agréable... C'est m'attribuer je ne sais quel sentiment mondain... Ce n'est pas pour m'être agréable que tu dois lire ce livre, mais bien pour qu'il te soit agréable et utile à toi-même, et que le Seigneur te voie d'un œil bienveillant employer tes journées à des occupations qui lui sont agréables avant toutes les autres...

Et, le serrant dans ses bras avec un pieux transport, Héléna s'écria :

— Ferdinand ! que tu m'es cher en rapprochant ainsi ton âme, tes croyances des miennes, en Munissant à moi pour sanctifier notre vie et glorifier le Seigneur comme il veut l'être...

Cette récompense encouragea tout à fait le baron à se plonger dans les mémoires de Marie de La Fléchère. La porte de l'oratoire d'Héléna se referma sur elle. Au bout de quelques instants, un bourdonnement qui s'élevait dans l'oratoire indiqua au

baron Ferdinand que sa femme composait et récitait des prières. A ce bourdonnement, succéda bientôt le son d'un harmonium ; puis le silence se fit, et le baron n'entendit plus que le roulement des voitures dans la rue et le froissement des pages de la vie de Marie de La Fléchère, à mesure qu'il les tournait.

L'oratoire d'Héléna était une petite pièce sombre avec des rideaux d'un violet très-foncé, un petit bureau à écrire en ébène, un pupitre en bois noir supportant une énorme Bible toujours ouverte, un harmonium en ébène, et quelques chaises de la même étoffe que les rideaux.

Le silence dans l'oratoire marquait les moments employés par Héléna à écrire son journal intime.

La retraite de la baronne Ferdinand dura deux heures. Lorsqu'elle rouvrit sa porte pour rentrer dans le salon, une vive colère la saisit : le baron Ferdinand, mollement renversé au fond du canapé, dormait comme un juste, et les mémoires de M me de La Fléchère, échappés de sa main, gisaient sur le tapis.

Héléna, pinçant terriblement la bouche, ramassa le livre et en appliqua un coup assez sec sur la main pendante de son mari, qui s'éveilla d'un grand tressaut...

— Tu étais donc bien fatigué? lui demandât-elle avec une ironique douceur.

— Je ne sais ce qui m'a pris, dit le baron tout

4ft LES SIX BAHONS I>E SEFTFONTAINES

confus; j'en étais cependant à des passages fort intéressants.

— Ah!... et à que! «adroit?

— À l'endroit.*, à l'endroit oîu.» marmotta le baron, qui ne se rappelait rien et qu'intimidait la face sévère d'Héléna.

— C'est bien fâcheux, Ferdinand, bien pénible pour moi ! dit-elle.

— Lisons ensemble, je suis tout disposé... répliqua le baron humblement et d'un ton empressé,

— Oh ! reprit Héléna, vois, Ferdinand, vois ce que Marie de La Fléchère dit de son mari. (Hrand donc me donneras-tu la gloire d'en répéter autant de toi?...

Et, ouvrant le livre, elle prononça à haute voix : « J'ai un époux qui est à la fois si tendre et si

pieux, que son bon exemple me fortifie, il cherche

son Dieu nuit et jour.,. »

— Héléna, répliqua vivement le baron, la matière avait vaincu l'esprit., je reconnais ma faute,..

— Et l'expiation purifie de toute faute... Il est juste, Ferdinand, que tu répares cette faute.*, et je crois que tu devrais répéter huit fois le psaume 104... avant que nous me continuions notre lecture.

Le baron Ferdinand s'exécuta, puis Héléna lui commenta la vie de Marie de la Fléchère.

Cependant, vers quatre heures de l'après-midi, elle sortit. Dès qu'elle eut tourné les talons, le baron sonna son valet de chambre.

— Apportez-moi mort nralaga, dit-il.

Le domestique se gratta 1'oircàlle*

— C'est que... réplàqua-t41, je n'ai pas la clef de l'armoire de F office.

— Eh bien ! allez à la cave*

— Je n'ai pas non plus les elefs de la cave.

— Où sont-elles?

— M mo la baronne tes a emportées en sortant!...

— Ah ! bien, bien ! dit le baron, comme si la chose était toute naturelle ; mais, après le départ du domestique, ses yeux restèrent fixes, et il murmura : Seigneur, Seigneur, que la paix . soit avec nous!

Le baron Ferdinand sortit, lui aussi, pour se distraire et se consoler, assez effrayé de cette entreprise de sa femme.

En chemin, il entra chez un pâtissier et but son verre quotidien de malaga en croquant un biscuiL Le vin du pâtissier était-il bon ? Le démon suggéra-t-il des pensées de révolte à Ferdinand de Septfontaines ? Le changement â'athmosphère eutil de l'influence? Trois ibis le baron puisa à la source. Tout réconforté, il s'en alla faire un tour de boulevard.

Il rencontra justement son frère Marc, qui avait la mine basse.

— Ah ! lui dit cetai^â, Elisabeth vient de m'attirer une avanie. Elle a voulu que j'allasse faire des reproches à.M mo Tondaux, à propos d'un pâté. .* l'ai été reçu ! . . . Il y avait dans le magasin quatre

ou cinq acheteurs qui s'en tenaient les côtes. J'ai été obligé de me sauver.

Tout autre que Ferdinand se serait figuré le baron Marc, avec ses cinq pieds huit pouces de haut, mis en déroute par les gros propos de la plantureuse M me Tondaux, et eût ressenti quelque gaieté.

Marc le quitta, puis le baron Ferdinand se disposa à rentrer, et alors, les effets encourageants du malaga étant très -affaiblis, une certaine appréhension envahit l'âme du mari d'Héléna.

Lorsqu'il mit le pied dans ses appartements, la baronne était de retour également, et, dès qu'il ouvrit la bouche pour parler, Héléna s'écria, instruite par des indices qu'elle connaissait bien :

— Tu as donc bu du malaga ?

— Mais... balbutia le baron... c'est par... un hasard. . .

— Ah! dit Héléna d'un ton désespéré, quand donc seras -tu dans les voies du Seigneur ? Quel bonheur veux-tu qu'il accorde jamais à ta maison, si tu entres en lutte avec lui? Quelles souffrances, quels renoncements devrai-je lui offrir en sacrifice pour te racheter? Porter le poids de mes fautes et des tiennes, c'est trop pour mes forces ! Tu me tueras, tu veux me tuer... Je suis écrasée de mon fardeau, et tu l'augmentes tous les jours, sans pitié, jusqu'à ce que tu me voies tomber inanimée & tes pieds!... Seigneur! pardonnez à ma faiblesse, puisque je ne sais rien obtenir de l'époux que vous

m'avez donné, puisque dans l'infime petitesse de son orgueil il ne cède jamais à mes prières, alors que vous, dans l'infijiie grandeur de votre gloire, vous daignez parfois les exaucer.

— Héléna... dit le baron repentant, mais surtout troublé de la scène, je ne désire que te plaire... te satisfaire !

— Ferdinand, reprit-elle vivement, tu as péché ! Le baron baissa les yeux et garda le silence.

— Que doit faire celui qui a péché? continuât-elle.

Le baron resta dans la même position, sans parler davantage.

— Il doit s'imposer la pénitence.

Le baron refoula un soupir.

— Ton cœur est-il assez raffermi pour aller audevant de la pénitence?

— Si je ne cède pas, se dit pour la cent millième fois le baron, Héléna ne me lâchera plus.

— Je le crois, murmura-t-il.

— Ah ! s'écria-t-elle, que cette heure soit glorifiée, car tu rentres dans le sein du Seigneur. Tu inondes mon âme de joie, car elle est avertie secrètement en cet instant même que le Seigneur se réjouit de ta douceur et de ta docilité devant lui.

Et voilà comme quoi une couple de bécassines et des écrevisses qu'un des fermiers de Ferdinand lui avait envoyées ne figurèrent point sur sa table. Héléna les fit revendre, et une contrition vraiment

pieuse se répandit pou* toute la soirée daqs l'esprit du baron.

Chez le baron André, c'était encore une autre antienne.

Le voyage des sœurs de Sarah fut retardé de six mois par une maladie de leur mère.

Durant ces six mois, deux événements occupèrent la grande maison des Septfbntaines.

Le procès contre leur cousin d'Aclou, conduit par Elisabeth, marcha tout doucement, les avoués échangeant de formidables masses de papier timbré, luttant à coups de remises, de délais.

D'autre part , on apprit que . Séraphine était grosse. Ce fut presque un bouleversement général. Aucun des Septfontaines n'avait eu jusque-là d'enfant, et voilà que la race allait être continuée, perpétuée, par la comédienne de Christian, ainsi que l'appelait toujours Elisabeth. Le ciel n'avait point accordé une telle faveur aux femmes de bonne maison ! Aussi serrèrent-elles plus fort que jamais le frein à leurs maris ; car les barons, privés des joies de la paternité, commençaient à être trèsagités par l'approche de la naissance d'un neveu.

Quoi qu'il en fât, un matin, la belle baronne Sarah, la tendresse même, s'assit sur les genoux d'André, lui passa calmement les bras autour du cou, et lui dit :

— Mes sœurs arrivent dans quatre jours. Elles sont en route. M. George O'Connor, un vieux gentleman de nos amis, les accompagne jusqu'à

Londres.. . André! n'fcst-ce pas que vous me promettez de faire tous vos efforts pour elles? ajouta Sarah de sa voix la plus touchante. Je suis une pauvre exilée ; j'ai quittépour vous mon pays, ma pauvre mère, mes sœurs toutes jeunes ; pour vous, mon bien-aimé!...

Le baron André embrassa sa femme avec effusion.

— Il serait si généreux à vous, André, de m'aider à marier ces pauvres enfants, à remplir de sérénité les derniers jours de notre chère mère; vous ne refuserez pas d'être le protecteur, le bienfaiteur des filles de la race d'O'Tullin...

— Sarah ne doute pas de moi, je l'espère !

— Non, André, mon ami, mon bien-aimé!

Un nouveau baiser scella la confiance réciproque.

— André, j'ai beaucoup pensé h ce que nous aurons à faire pour mes sœurs , car vous avez combien mon cœur se tourmente pour ces enfants. Hélas! quand je songe que les OTullin possédaient tout le territoire de la province de Pinster, et que leurs ffiies, les « cygnes royaux, » comme nous appellent nos fidèles Irlandais, en sont réduites à quelques champs presque sans rappwt, et à une aile à demi écroulée de Fancien et fier château de Tullin OTullin, mes larmes sont P*s de couler...

Des baisers sur les beaux yeux de Sarah y arrêtèrent les larmes.

— J'espère, André, que nos belles-sœurs donneront des soirées, des bals, où nous pourrons produire mes sœurs ..

— Héléna s'y résoudra peut-être difficilement... cependant elle peut bien nous donner une ou deux soirées. Chez Elisabeth, chez notre Guillaume surtout, on dansera tant que nous voudrons.

— Oh ! je tiens à ce que l'on voie danser mes sœurs, reprit la baronne ; elles ont tant de grâce ! Et en France on regarde la danse comme un important prélude au mariage...

— Oui, dit André en souriant.

— En parlant de notre bonne Guillaume, vous me rappelez une pensée qui m'est venue dernièrement.

Sarah appuya sa joue contre celle d'André.

— Vous êtes bon, reprit-elle, vous êtes un homme adorable et adoré comme vous le méritez... Ne croyez-vous pas... Sa voix devint ici comme un cristal d'un timbre suppliant et profondément émouvant. Ne croyez-vous pas, mon bien-aimé André, que notre bonne Guillaume et aussi votre excellent frère Raoul ne pourraient pas... Oh! je crains de vous déplaire, André.

— Sarah ! dites-moi cette pensée qui vous est venue.

— L'affection comprend l'affection et doit l'excuser, et une âme d'un sentiment aussi grand.....

— Dites, Sarah?

— Ne pourraient-ils pas chacun doter une de ces pauvres enfants, afin qu'elles puissent être convenablement présentées dans le monde...

Enveloppé par les bras de la baronne, André les débordait pour ainsi dire, tout son être s'ipanouissant sous cette douce, tiède, magnétique étreinte ; ces dernières paroles le firent en quelque sorte se rétrécir, se resserrer subitement, à tel point que Sarah ne crut plus rien tenir entre ses bras.

L'idée de sa femme ne le choquait pas, mais elle lui paraissait irréalisable... Comment jamais risquer même d'en faire l'ouverture à Raoul et à la baronne Guillaume, qui n'y comprendraient rien? Sarah attendait avec une respiration un peu haletante; André en ressentait une tendre pitié.

— Elisabeth s'y opposerait, dit-il tristement.

Il avait trouvé une explication heureuse, une explication sans réplique. La baronne resta attachée au cou d'André, mais plongée dans une profonde et muette consternation. Contre Elisabeth, on ne pouvait rien tenter.

— J'ai pensé de mon côté, reprit le baron, espérant la ranimer, que Gaston serait peut-être disposé à épouser une de vos sœurs... et.. .

— Oh ! dit lamentablement Sarah, Gaston n'a-t-il pas mangé toute ou presque toute sa fortune ? L'épouser ne serait un grand bien ni pour l'une ni pour l'autre de mes sœurs.

Le baron André demeura tout piteux d'avoir

conçu une combinaison aussi peu acceptable, et il y eut un moment de silence après ces échecs mutuels.

— Nous-mêmes, dit enfin Sarah, nous aurons quelques réceptions à organiser, n'est-ce pas, André, pour fêter le séjour de ces enfants et leur procurer un bon souvenir de Paris ?

— Les six mille francs que m'a prêtés Raoul sont toujours là.

— Elles m'écrivent qu'elles ont peu de toilette. On a cherché dans les vieux coffres de maman, et on a utilisé tout ce qui restait de soie, de velours* de dentelles... mais c'est bien peu... Ce qu'elles auront de mieux, ce sera quelques guipures provenant de Georgina O'Brantyne, femme d'Àllan O'Tullin, nos trisaïeux, la dernière splendeur des O'Tullin.

— Sarah, vous organiserez tout comme il vous paraîtra le mieux.

— Oh ! merci, mon ami, André, mon bien-aimé, mon généreux baron !

Et un grand baiser où s'élançait tout son cœur attendrit délicieusement André de Septfontaines.

Un matin, vers dix heures et demie, Sarah était livrée à tous les symptômes nerveux de l'attente ;

elle ne tenait pas en place, regardait la pendule à chaque instant, dressait la tète à tous les bruits, allait de temps en temps coller son visage aux litres des fenêtres.

— Le train est arrivé, et mes sœurs ne peuvent tarder maintenant... dit-elle à son mari.

Elle se rendit elle-même à k cuisine pour surveiller une dernière fois les préparatifs plantureux de la réception.

Dix-huit œufs à la coque, neuf côtelettes, des pommes ^de terre, un jambon, une tarte de cinquante centimètres de diamètre, plusieurs piles de rôties, un rocher de fromage de Chester, une bouilloire à thé grande comme un alambic: telles étaient les provisions accumulées pour satisfaire l'appétit des voyageuses...

Un grand fracas de voix sonores et élevées se répandit soudain dans l'appartement.

— Les voilà ! s'écria la baronne André.

Une sorte de trombe passa devant le baron, ébloui par des yeux, des dents, des cheveux, des teints et des tailles magnifiques ; un ouragan de baisers, de cris, de grands bras qui s'ouvraient, de têtes voltigeant de l'une à l'autre, lui laissait à peine le temps de se reconnaître, que sa femme le prenait par la main et faisait la présentation :

— Votre beau-frère, mes chéries! — Mes sœurs, Ginevra, Ellen, Livia ! dit Sarah, les désignant l'une après l'autre par rang d'âge.

D'énergiques poignées de main furent données

au baron, que les six yeux pleins de curiosité contemplèrent de la tète aux pieds. Quant à lui, il continuait à être ébloui, et ces jeunes filles lui faisaient l'effet d'une volée de cygnes qui s'abattait chez lui. Elles se le disputaient en beauté et éclipsaient entièrement leur belle aînée Sarah.

Brunes, blanches, éclatantes, minces de taille, merveilleuses d'épaules, d'une grâce incomparable, d'une vivacité qui enlevait tout autour d'elles, on ne savait où on en était en les voyant. Leurs yeux surtout paraissaient extraordinaires. Ginevra, la moins jeune, les avait bleus, profonds comme un lac; Ellen, la seconde, gris de lin, surprenants d'étrangeté, et la dernière, Livia, verts, brillants comme des escarboucles. Vingt-quatre ans, vingtun ans et dix-neuf ans : tels étaient les degrés que suivait leur âge. La splendeur et le démon de la jeunesse les animaient d'une vie aussi puissante que celle de la végétation d'une forêt vierge ; des chevaux échappés n'auraient pas eu plus d'agitation, de bonds, de tapage.

Elles parlaient français, mais avec des tournures de phrases exotiques et un accent anglo-irlandais plein d'un charme particulier, assaisonné d'une pointe de gracieux comique. En contemplant leur mise, des robes passablement fanées qu'enveloppaient mal des tartans à carreaux de vingt-cinq francs, Sarah jeta un douloureux regard à André, qui y répondit par un signe d'approbation pour les projetsintérieurs de la baronne.

— Etes-vôus fatiguées ? vous étes-vous amusées en route ? avez-vous faim ?

À ces questions faites coup sur coup, ripostèrent les no y no\ y es, y es ! dans les tons les plus variés et les plus vifs.

Sarah les conduisit dans la salle à manger, où l'aspect du couvert et des abondantes victuailles fut salué par elles d'un hourra joyeux, et elles s'assirent à la table avec des rires d'épanouissement.

— Nous avons mal mangé dans le bateau à vapeur, dit Ginevra.

— M. O'Connor nous avait fait dépenser presque tout notre" argent à Londres, dit Ellen.

— Et nous avons été dérangées par les aventures, dit Livia.

— Mais quel drôle de pays que la France, reprit Ginevra; partout on nous regardait comme des bêtes curieuses. Qu'est-ce que nous avons donc fait aux gens ?

— On n'est pas habitué ici à voir les jeunes filles courir seules le monde.

— Comme on est absurde ! reprit Livia.

— Et Paris, comment le trouvez-vous ?

— Oh ! Londres est bien plus beau, dit Ellen.

— J'aime mieux Dublin, ajouta Ginevra : il n'y a pas de rue ici comme Royal street à Dublin.

— Et maman ? demanda Sarah, elle n'a pas été trop affligée en vous quittant ?

— Oh ! répondit Ginevra, elle était contente au

contraire ; elle sera si heureuse quand nous aurons dés maris...

— Et Livia en aurait déjà trouvé un sur le bateau à vapeur, reprit Ellen, si elle avait voulu,

— Ah ! oui, s'écria Livia ; un jeune monsieur qui m'a ramassé mon ombrelle et qui est venu me trouver deux fois, auprès de la chaudière, pour me donner des conseils dans le cas où le mal de mer me prendrait.

— Et il nous a offert un grog au gin et des brioches, dit Ginevra.

— Et, comme nous avions dépensé tout notre argent h Londres avec M. OXÎonnor, reprit Ellen, c'est tout ce que nous avons mangé depuis Douvres.

— Nous sommes allées à Drury-Lane, à la Tour, au palais de Cristal, partout, dit Livia, avec M. O'Connor.

— Nous avons mangé des white-bays à Greenwich, dit Ginevra, et j'ai gardé pour maman une recette de mince-pies !

• — Figurez-vous, Sarah, comme c'était ennuyeux, dit Ellen. Ce pauvre M. O'Connor, en se pressant, avait oublié sa bourse à l'hôtel, à Dublin, et, quand nous sommes arrivés & Londres, il ne pouvait plus rien payer.

— C'est nous qui lui avons donné à dîner che« Simpson, dit Gijievra.

— Oh ! s'écria Livia, j'oubliais, Sarah ! Quand le jeune monsieur du bateau à vapeur est venu

me trouver près de la chaudière, j'avais envie de me jeter à la mer et de nager autour du bateau comme une naïade, et je lui ai demandé s'il voulait nager avec moi. Il m'a répondu qu'if ne savait pas nager et je lui ai dit que je n'aimais pas un homme qui ne pouvait pas nager. Alors il a été fâché, et voilà comment j'ai perdu un mari.

Au milieu de tous ces enfantillages ' entremêlés d'immenses éclats de rire et débités avec la fougue de jeunes personnes bavardes, empressées de se «ouper mutuellement la parole, œufs à la coque, côtelettes, tranches de jambon, rôties, tasses de thé, étaient dévorés et avalés en un clin d'œil.

Aussitôt après le déjeuner, les trois Irlandaises, qui étaient d'acier, parlèrent de promenade. Sarah avait tout prévu, pourvu à tout.

Un remise à deux chevaux emmena Sarah et ses sœurs dans les- magasins de nouveautés, chez les modistes et les couturières, où la baronne, assouplie depuis longtemps au goût de Paris, eut grand'peine à empêcher les trois cygnes de s'habiller en perroquets ou en coqs de Cochinchine.

En quatre jours, elle compléta la garde-robe de ses sœurs, et les métamorphosa de manière à leur plaire à elles-mêmes ; car elles avaient l'instinct de la grâce et de la majesté, malgré toute leur agitation juvénile et leur éducation faite dans un trou de campagne irlandaise; Maintenant on pouvait les exposer en public.

L'appartement du baron André retentissait de

rires, de tapage, de courses folles à travers les diverses pièces, de terribles bruits de portes fermées à toute volée, de porcelaines brisées, de chaises culbutées. Il arrivait plus d'une fois à André de recevoir dans ses bras, en perdant l'équilibre avec elle, quelqu'une des jeunes filles, qui manquait de le renverser en jouant à des jeux de jardin avec ses sœurs. Sarah assistait à tout d'un air de maternelle béatitude.

Elle conduisit ses sœurs chez la baronne Guillaume, chez Elisabeth et chez Héléna ; puis, une harpe ayant été louée pour Ellen, toute la famille, sauf le baron Christian, fut invitée à dîner.

L'effet produit par les trois jeunes Irlandaises fut prodigieux. Tous les barons de Septfontaines , d'abord pétrifiés, parurent ensuite rajeunis de dix ans d'un seul coup, tandis qu'Héléna et Elisabeth vieillirent soudainement d'autant d'années. Mais par-dessus tout s'éleva l'enthousiasme de la baronne Guillaume ; elles lui rappelaient sa jeunesse de cavalier, et lorsqu'elle sut qu'elles montaient à cheval, elle déclara qu'elle louerait quatre chevaux pour le lendemain et les emmènerait au bois. La tendre Sarah la prit donc h l'écart dans la soirée et avoua de sa voix émouvante que les descendantes des OTullin de Finster, réduites par les révolutions des empires à une situation assez précaire, ne possédaient point de costume d'amazone, ce qui lui déchirait le cœur, car elles ne pourraient avoir l'honneur de profiter des bontés, d'ailleurs bien

trop grandes, de la baronne Guillaume, la plus belle âme qu'il y eût sur terre. La bonne baronne déclara alors qu'elle leur ferait présent de ces costumes, car elle voulait absolument conduire au bois ce merveilleux escadron de cavalerie.

Sur le baron Raoul, elles agirent comme un triple rayon de soleil, chassant la légion malfaisante des rhumatismes embusqués dans son dos. La conversion du baron Ferdinand au protestantisme fut certainement suspendue par la vue de ces trois belles catholiques, et lorsque Ellen développant autour de la harpe ses superbes bras qui jaillissaient d'un flot des guipures de sa trisaïeule, chanta quelques vieux bardits d'Erin, il resta en extase,- oubliant tout à fait l'harmonium d'Héléna et les sévères accents que celle-ci en tirait.

Le baron Marc et le baron Ferdinand avaient cessé de tenir les yeux fixés sur leurs femmes ; la familiarité aimable, rieuse, impétueuse des jeûnes filles brisait les fers de ces esclaves.

Raoul, Ferdinand, Marc, Gaston leur faisaient cortège, comme- des jeunes gens, et criblaient Sarah de compliments sur. le charme de ses sœurs.

Enchantée des beaux-frères, la baronne André surveillait avec un peu d'inquiétude les bellessœurs, qui répondaient assez froidement à la gaieté des jeunes filles. Héléna et Elisabeth semblaient se serrer l'une contre l'autre pour faire tête à l'ouragan irlandais.

Sarah, deux ou trois fois, s'adressa à son bien-

aimé André, en le priant tendrement de suggérer aux deux glaciales baronnes l'idée de se mettre en quatre pour ses sœurs et de leur préparer des fêtes. André hésitait beaucoup devant leur attitude. Sarah recourut à la baronne Guillaume.

— Je suis si heureuse, lui dit-elle, que ces enfants vous aient plu; j'éprouve une délicieuse émotion. Personne n'est aussi bon que vous ! Oserai-je vous adresser une grande demande ?..*

— Quoi donc, chère Sarah ?

— Les ressources d'amusement dont nous pouvons disposer à la maison ne sont pas bien grandes ; mais si nos parents daignaient nous venir en aide, leur montrer un peu de monde... une petite soirée serait le paradis pour mes pauvres chéries...

— Mais je compte bien leur en donner plus d'une! s'écria la baronne Guillaume: je compte m'emparer d'elles, vous les enlever.

— Et si je vous priais d'user de votre influence auprès d'Héléna et d'Elisabeth, et d'obtenir qu'elles reçoivent une on deux fois pour procurer un peu de distraction à ces enfants qui....

— Mais certainement elles ne demanderont pas mieux... Elisabeth, Héléna, nous comptons sur vous pour nous donner de petits bals. Nos charmantes amies ont besoin de s'égayer...

— Oui! oui! répétèrent Raoul et Gaston; puis, plus timidement, Marc et Ferdinand.

— C'est entendu, dirent du bout des dents les deux baronnes ; nous sommçs trèsrdésireuses d'être

agréables à Sarah, quoique, ajouta Héléna, nos habitudes sévères ne s'accordent point avec de tels divertissements... et que, reprit Elisabeth, notre affligeant procès avec les d'Àclou nous fasse peutêtre un devoir de nous abstenir de toute manifestation. ...

— Oh! vous me promettez, n'est-ce pas? s'écria Sarah, mélodieusement aifectueuse.

Les deux baronnes ne pouvaient se refuser décemment à la demande générale, c'était bien assez déjà d'avoir témoigné si peu d'entraînement. .

— Mes chéries, dit Sarah à ses sœurs, remerciez mes aimables belles-sœurs.

Héléna et Elisabeth reçurent chacune trois « Merci, madame la baronne,- » avec trois belles révérences et trois grands sourires. Sarah recommanda à ses sœurs d'être particulièrement aimables envers Elisabeth.

Pendant quelques instants les jeunes filles s'empressèrent autour de celle-ci ; mais bientôt, peu disposées à se gêner et emportées par leur vivacité, elles ne s'en occupèrent plus. Elisabeth • leur tint compte intérieurement de cet abandon. Ginevra proposa un jeu de cartes qu'elles avaient inventé toutes les trois à Tullin OTullin et qu'elles appelaient le jeu des sympathies.

Trois dames furent retournées, la face contre la table. Le baron Raoul dut désigner, sans savoir la couleur respective de ces cartes, laquelle représentait Ginevra, laquelle Ellen, laquelle Livia. Ensuite

lit LES SIX BARONS DE SEPTFONT AINES

deux rois et trois valets pareillement retournés furent attribués au hasard par la baronne Guillaume aux cinq barons. Ellen et Livia tenaient le reste des cartes inférieures du jeu. Finalement il résulta de leurs opérations que Gaston aimait beaucoup Livia ; Ferdinand, beaucoup Ellen ; Marc, beaucoup Ginevra. Puis, d'après l'explication des trèfles, des cœurs, carreaux, piques, qui vinrent tomber successivement autour des trois couples, il se trouva que Gaston n'épouserait jamais Livia, que Ferdinand offrirait beaucoup de bouquets à Ellen, et que Marc se promènerait en voiture avec Ginevra.

Le jeu était fort innocent, Sarah intervint :

— Mes chéries, laissez ces cartes.

Elle venait de prendre le parti de les interrompre en voyant la mine d'Héléna et d'Elisabeth.

— Mais Sarah, s'écria Livia, si vous étiez la première à nous donner un bal ce soir? Nous avons cinq cavaliers...

— Voilà la vraie idée ! dit la baronne Guillaume.

— Vous danserez ? demanda Ginevra.

— Pourquoi pas ? répondit la baronne en riant...

Elles battirent des mains.

— Raoul dansera avec moi, reprit la baronne.

— Oh! s'écria Livia, après le quadrille, nous vous montrerons une gigue... mais qui tiendra le piano ?

LES SIX BARONS DE SEPTFONTAlNES 65

— Héléna, dit Raoul.

— Oh ! je ne puis, répliqua celle-ci en invoquant mentalement le Seigneur.

— Je jouerai, dit Sarah.

— Ferdinand, vous ne danserez pas, j'imagine, dit Héléna à son mari, qui s'était levé.

— Oh! si , si ! s'écrièrent les jeunes filles, appuyées par Guillaume, par Raoul et Gaston.

EUen s'empara de la main de Ferdinand, et Ginevra de celle de Marc.

— Je ne puis admettre de pareilles licences, murmura Elisabeth en s'adressant à Héléna.

— On arriverait bien vite au scandale, répliqua celle-ci.

Mais les trois Irlandaises fondirent sur elles à ce moment, les saisirent à deux mains/ les tirant de toutes leurs forces pour les faire lever, et criant : Il faut danser aussi !

La dominatrice Elisabeth avait été paralysée par l'effet prodigieux que produisaient les sœurs de Sarah. Remuant, parlant haut, interrompant, mettant tout sens dessus dessous, et n'ayant point l'air de se douter de l'autorité de la baronne Marc, elles lui enlevaient l'énergie de la maintenir.

Héléna, se cramponnant intérieurement au Seigneur, se fit lâcher par les Irlandaises ; mais elles se rejetèrent sur Elisabeth, la soulevèrent comme une plume, la portèrent presque à André, et, le piano ayant commencé le quadrille, la baronne

Marc jugea de bon goût de dissimuler sa mauvaise humeur; elle dansa du bout des pieds, comme elle avait parlé du bout des dents.

Après le quadrille, les jeunes filles exécutèrent leur gigue. Ce fut une affaire fantastique. Sarah, ramenée au souvenir des anciens jours, s^anima et joua du piano aussi furieusement qu'elles giguotèrent. Le trépignement rapide, la grâce, la verve, les poses, les cris cadencés de ces trois grandes jeunes filles, la musique acharnée, mirent le diable dans la maison. Les murs tremblaient, Guillaume et les barons fredonnaient l'air, l'accompagnaient de la tête, riaient. Elisabeth et Héléna se demandaient, stupéfaites, si elles n'allaient pas assistera un spectacle étrange : les barons et la gigantesque Guillaume, entraînés dans la gigue et tricotant des jambes comme des fous!

Il n'en fut rien. Mais à peine la gigue finie, les Irlandaises, dont l'élan ne s'arrêtait plus, les emportèrent dans un galop acharné qui traversait tout l'appartement... Après le galop, elles eurent, faim; des sandwichs, du filet de bœuf, du pâté, du vin, du thé, furent apportés...

— Si nous les invitons, pensaient Elisabeth et Héléna consternées, serons-nous exposées à toutçs ces culbutades et à ce désordre?

Elles allèrent enfin sommer énergiquement leurs maris de penser, l'un aux cantiques, l'autre à se lever de bonne heure le lendemain pour s'occuper du procès, et la terrible soirée se termina.

La baronne Guillaume, ravie, rouge, ayant trèschaud, leur dit au moment de partir :

— Mes séraphins m'ont rendu ma jeunesse.

— Ce sont des séraphins diaboliques ! répondit Elisabeth avec une grande aigreur.

— Le mot est juste... plus juste qu'on ne le pensera jamais, ajouta Héléna en secouant la tête.

Quant à Gaston, profitant de la joie où étaient André et Sarah :

— Et Christian? demanda-t-il, sera-t-il privé... du plaisir de connaître vos sœurs?

*-0h ! amenez-le, dit Sarah ; il entendra la harpe d'Ellen.

— Mais point les jours de réunion générale !

dit André, à cause d'Elisabeth !

Livia, la plus jeune, la plus enfantine et la plus impétueuse des trois, avait fait une vive impression sur Gaston.

Le lendemain de la soirée, le baron courut chez Christian.

-■" Il faut absolument que tu les voies.... Ce sont des merveilles, lui dit-il. Il y en a une, Ellen, qui a un grand talent sur la harpe. Cela t'intéressera beaucoup. Nous en parlions hier avec Raoul en

revenant, c'est une vie nouvelle qu'elles nous apportent. On éprouve un véritable plaisir à se prêter à leurs folies. Elles ne sont pas seulement belles, elles sont gentilles, comprends-tu la nuance? Guillaume en raffole. La petite Liviaest adorable, gaie, drôle, aimable ! Sarah a eu une excellente idée de les faire venir. Notre hiver s'engourdissait, elles le ravivent. Entre nous, Elisabeth et Héléna ne sont ni réjouissantes ni réchauffantes. Je ne sais ce qui se passe, mais on dirait qu'un charme est rompu. Ces petites nous ont tous fait sauter hier comme des cabris, y compris Guillaume et Raoul. Nous mourions de rire. Marc et Ferdinand n'étaient plus les mêmes. J'ai parlé de toi à André et à Sarah, ils seront enchantés de te voir. Je viendrai te prendre pour y aller.

— Mais, dit Séraphine, qui eut quelques-uns de ses fréquents éclairs, Christian ne peut faire ainsi le premier pas sans nous mettre dans une fausse situation.

— Oh! répondit Christian, je crois que ce sera au contraire le meilleur moyen d'avoir bataille gagnée. Sarah est douce, André est très-bon ; j'y vais trois ou quatre fois, je conquiers et prépare le terrain, puisje te le livre. Une fois dansla place, tout le reste y passera.

Christian fut en effet très-bien reçu par Sarah et André.

— Que nous sommes heureux de te voir ! s'écria André.

— Vous êtes charmant d'être venu, ajouta Sarah.

De sa femme on ne lui parla pas. Extrêmement frappé de la beauté des jeunes filles, lui aussi, il ne songea pas à mettre Séraphine sur le tapis. Il était de bon goût d'ailleurs de ne point rappeler dès la première visite le cas de discorde.

En- le voyant entrer, comme il était et surtout paraissait bien plus jeune que ses frères, Ginevra avait demandé à Sarah : « Est-il à marier? »

La présentation aux jeunes filles eut lieu par grandes poignées de mains, selon leur habitude. Elles le contemplèrent ensuite à la façon de chats qui ont envie de jouer, mais se défient des dispositions de l'étranger...

Cependant, après quelque bout de conversation sur la santé des autres parents et sur les impressions de voyage des Irlandaises, Sarah dit à Christian :

— Nous avons un virtuose à vous faire entendre... ma sœur Ellen...

Celle-ci bondit vers sa harpe.

— La renommée m'avait déjà instruit, répondit-il.

Reconnaissant qu'EUen allait faire tous les frais de la soirée, Ginevra et Livia eurent une imperceptible moue, et tandis qu'elle chantait, s'arrangèrent pour passer leur temps le moins tristement possible.

Livia s'empara de Gaston et lui fit étendre les

maîns pour tenir une grosse pelote de soie rouge. De temps en temps elle lui donnait de petites tapes, lui adressait des grimaces, lui entortillait le cou avec le fil, et lui faisait mille pantomimes drolatiques pour le menacer, l'obliger à rire, et indiquer qu'elle grillait d'envie de troubler la musique de sa sœur.

Ginevra ne trouva rien de mieux que de s'accouder sur le dossier du fauteuil de Sarah, de poser ses mains sur le front de la baronne et de chuchoter à son oreille avec un sérieux très-profond, car elle lui parlait des recettes de gâteaux et de crèmes qtfon avait l'habitude de manger au manoir de Tullin O'Tullin.

Ellen ne chantait ni avec la science ni avec la passion de Séraphine, mais Christian fut trèsséduit par l'inattendu de ses mélodies, par un contraste de verve folle et de langueur bizarre qu'elle apportait dans son exécution. Il joua à son tour de la harpe. Pour cette première fois, il ne voulut pas trop prolonger sa visite, et se retira vers dix heures, après avoir pris une tasse de thé.

— Eh bien? dit Séraphine à Christian quand il revint.

Cet: eh bien! demandait si les jeunes filles étaient aussi intéressantes que le disait la renommée, et surtout si l'accès de la maison du baron André lui était ouvert à elle-même...

— Ah! dit Christian, elles sont fabuleuses, mais il faudra que tu aies une harpe...

Ce mot, ce simple mot ! Les yeux de Séraphine devinrent fulgurants.

— Je ne suis pas Irlandaise, répliqua-t-elle avec un sourire contraint*

— Oh ! Séraphine ! dit Christian avec un ton de reproche.

-On la dit si belle, M lle Ellen.

Séraphine parut cependant ne plus vouloir insister là-dessus, car elle ajouta aussitôt : — A-t-on parlé de moi?

— Tu comprends qu'au premier choc on a montré de la réserve de part et d'autre.

— Tu y retourneras souvent ? demanda Séraphine d'un air innocent.

— - Oui, dit naïvement Christian.

— Les chants de la belle harpiste valent-ils celui-ci? dit-elle en riant; puis elle se mit au piano et chanta.

— Comment veux-tu que je compare à ton admirable talent les essais d'une personne qui n'a étudié que chez les sauvages? Au surplus, lorsque tu viendras avec moi chez André, dans quelque temps, tu pourras me surveiller, reprit-il gaiement.

La baronne Guillaume ne s'était pas doutée non plus de toute l'excellence de l'invention qu'elle avait eue d'emmener les jeunes filles au bois. Sans bornes fut la joie de la bonne Guillaume quand les cinq chevaux loués au manège (il y en avait un pour un domestique de siuite) piaffèrent dans sa cour, quand. Ginevra, Ellen et Livia, dans leur ama-

zone grise, furent en selle, qu'on franchit la porte cochère s^u son de tonnerre des fers des chevaux sur le pavé, qu'on s'aligna au milieu de la rue et que tous les passants restèrent cloués au trottoir, yeux et bouches béants, à la vue de ce qu'on n'avait jamais vu peut-être à Paris : quatre femmes à cheval réunies.

Le long du chemin, Livia commença à dire que tous ces gens qui les regardaient avaient l'air bien bête, et qu'elle avait envie de leur tirer la langue. Ellen ajouta qu'en Irlande on courait à cheval tant qu'on voulait, sans que personne, pas même les bœufs, vous inspectât. Ginevra déclara que les habitudes à Paris étaient absurdes; que les jeunes personnes s'y montraient méprisables de tolérer d'être toujours guidées, surveillées, morigénées; que Sarah avait pris les ridicules parisiens, qu'Elisabeth et Héléna étaient comme de vieilles fées qui cherchent à jeter de mauvais sorts aux jeunes princesses; que les hommes étaient aimables, mais restaient trop assis et ne bougeaient pas assez. En Irlande, il y avait de grandes parties très-amusantes, bien mouvementées, auxquelles les vieux se mêlaient très-volontiers. Ainsi on j©uait au taureau...

— Oh ! le taureau ! s'écrièrent Ginevra et Livia .

— On formait deux camps, composés d'hommes et de femmes se tenant par la ceinture à la queue leu-leu; les deux premiers de chaque bande se drenaient par les mains, et alors tout le monde

tirait de toutes ses forces, chaque camp s'efforçant de traîner l'autre jusqu'à une certaine limite, et on sortait de là tout égratigné, les robes et les redingotes en lambeaux.

Elles babillaient avec la bonne Guillaume comme avec .un camarade. Elles étaient venues à Paris avec un double programme : celui qu'avaient donné les parents et qui était de trouver des maris, et le leur propre, qui était de s'amuser à outrance. D'ailleurs elles avaient des idées particulières sur Fart de. trouver un mari ; elles comptaient se promener beaucoup et rencontrer des princes qui leur feraient une soudaine déclaration.

Et l'on arriva au bois. Le vert, le green, ne tarda pas à griser les jeunes filles sauvages, et elles lancèrent leurs chevaux ventre à terre, comme dans un steeple-chase, leur faisant franchir les barrières en fil de 1er qui défendent les gazons, galopant sur les pelouses, fendant les jeunes taillis. Elles coururent ainsi jusqu'au lac, où Guillaume les rejoignit en suivant les allées.. Les gardes couraient aussi après elles. La baronne déconcertée leur faisait de grands appels avec les bras...

Il prit fantaisie à Livia de traverser le lac et elle poussa dans l'eau son cheval, qui se cabrait. Ellen l'imita, Ginevra allait en faire autant. La baronne

se décida à galoper sur les gazons; et vint à elles ; les gardes à pied arrivaient en criant ; les cavaliers et les équipages s'arrêtaient dans les allées du bord du lac pour se régaler de la scène.

74 LES SIX ÉAROi*& TfÉ SEf (# FPCmTAINÈS

— Mais, me* enfants, disait la baronne, c'esk défendu; a» va tmtè arrêté?, nous mettre & l'amende.

Elle expliqua aux gardes courroucés qu# ce», demoiselles étaïéttt étrangères, et ayant rallié son escadron, elle le ramena tout boudeur dans les sentiers tracés*

— Tout est défendu dans ce drêle de payai s'écria Ellen.

La bonne humeur leur revint cependant, et elles restèrent assez sages durant quelque temps. Guillaume jouissait de l'admiration inspirée par ses compagnes. Les cavaliers rôdaient autour d'elles.

Mais un cavalier d'assez piètre mine, montant mal un affreux cheval, étant venu à les défasse? au trot et s'étant retourné longuement pour les contempler :

— C'est un mari ! dit Livia en éclatant de rira, et elle lança son cheval après le cavalier qui avait pris le galop. Ses soeurs la suivirent. Elles rattra* pèrent le cavalier.

— Bonjour, bonjour , mon ami ; vous avez un bien beau chevaL.*

Elles le dépassèrent et revinrent se croiser avec lui en répétant :

— Bonjour, bonjour, vous êtes le premier écuyer de Paris : portez-vous bien 1

Puis elles le laissèrent tout interloqué et allèrent caracoler autour de là baronne, qui se promit de ne plus recommencer, car elle eut toutes les peinte

du m&Bd& ensuite h les détourner de tenter d'autres algarades ethlm araw&er 4$ ea iteu enchanteur*

RôBtrées enfin chez Sar^h :

-*~ Vous éte^vous bien $rm*$ées? demanda le baren André,

— Ok ! la bar-onne eèt un poliepiEaû, dit Ginevr&; nops irons s^Ultes < ..,>

™- Mes chéries, wus n# le pouvez pas... À Paris, cela n'est pas admis.

Les trois g$urs «n^p^quet^r.ent 4&w soigneusement Jeurb amazones, 4ésG,rng&i£ réservées pour les grande jours futuTs du manoir 4e TuUwi.

Sar^Ji, du reste, £ut ^ucoupde luUasà soutenir cooteQ elles pour les eïnpèzkev &q sortir seules, et elle n'y réussit pas ioujour^

EULes se sauvaient en riant ; dégrir^olant à toutes jambes le long des #s(#Jjers,

Aux dpu^es et 4éj»oJé«s représentations de leur &opMjr #ta4e, &kwr* répoiwlit *&& fois très-sérieu-' &emeni :

— Mais Sarah, comment wuIçshvous que nous tHKiyipn? 4as *aaris ? Pourquoi nous soumettre $ux absurdités françaises?

Qa^eiques jours après, JJéléna fut ia première à

.donper ta soirée, afin 4e se 4ébarrasser le plus tôt

possible de la pilule à avaler. Cette soirée, qu'elle

.trouva mémorable, lui procura 4e sérieux motifs de

s hgixuJiër devant le Seigneur,

L'important, à j&es jeux, était 4e feirç son devoir

vis-à-vis André et Sarah, et par conséquent de produire trois maris pour les jeunes filles.

Dès qu'elles entrèrent dans les sombres appartements d'Héléna, les : trois sœurs ne s'y trompèrent pas : des prétendants étaient là. Outre les Septfontaines, le baron Ferdinand avait invité une trentaine de personnes, parmi lesquelles se distinguaient trois jeunes gens fort sérieux : le vicomte de Séjournac, M. Du Parisis et M. Albert de La Cassotaie,

L'esprit moqueur et sans gêne des Irlandaises entrevit une source de divertissements dans la rencontre de ces jeunes messieurs, dont l'attitude témoigna sur-le-champ qu'elles étaient pour eux.

Elles avaient commencé par embrasser la baronne Guillaume, puis s'étaient précipitées sur les barons pour leur raconter les événements de la journée : un concert très-ennuyeux où l'on avait eu l'impertinence décrier chut à Livia qui causait avec ses sœurs, et unejlongue séance chez le pastry-cook de la rue de Rivoli, où Ginevra avait mangé neuf pâtés aux huîtres. Ellen n'était pas sans affliction, parce qu'elle avait perdu une petite pièce de cinq francs en or.

— Si je m'étais trouvé au concert avec vous, dit Gaston à Livia, je vous aurais fait mettre au violon.

— Comment, dans un violon? demanda-t-elle, ne connaissant pas encore le sens de l'expression.

— C'est ainsi qu'on appelle la prison...

— Ah ! eh bien ! moi, voici comment je traite les gendarmes, dit-elle en lui tirant les moustaches, et elle se sauva avec de grands rires derrière une table.

Gaston la poursuivit et le salon fut bientôt bouleversé.

Comme la jeune fille passait en courant près d'un groupe formé autour de la cheminée, Sarah arrêta sa sœur par la taille.

— Venez ici un instant, folle ! lui dit-elle doucement.

Là se trouvaient Héléna, Elisabeth et les trois prétendants, accompagnés de M. de Séjournac père, de M mo Du Parisis mère et de M me de la Cassotaie tante.

— Laissez-moi, laissez-moi, Gaston va me prendre! criait la joyeuse Livia en se débattant.

— Soyez tranquille et aimable un moment, ma chérie !

— La vivacité sied si bien à mademoiselle!

lança une petite voix flûtée, suraiguë, qui étonna d'autant plus Livia que ce son sortait étrangement d'un visage tout barbu et de dessous un nez camard, orné de lunettes.

C'était M. Albert de La Cassotaie, qui laissait ainsi jaillir un peu de sa flamme.

— C'est bien vrai! murmura en rougissant M. de Séjournac, qui était un long jeune homme à long cou, à long nez, sans un poil de barbe ni de moustache.

M. Du Parlais s'infclûia d'un air de grave somponction. CeLui-4à était r maigj?e, pâle, cbétif £t soLanaeL

L'esprit de corps animait déjà ces trois jeiuies gens et les unissait, en leur qualité de messieurs désirant et cherchant femme.

— Sarah! dit Livia, nous jouerons des charades!...

Un malin et prompt travail dans soa esprit lui suggérait un rapport comique eptre les messieurs et les charades...

Cependant Sarah œvait feit signe k Gineyra et à Ellen d'approcher, et .elles s'avançaient majestueuses et rayonnantes*

Les jeunes messieurs regardèrent leurs pase&ts et-oeux-ci les regardèrent : voilà bien notre affaire, signifiait cet échange de pensées secrètes.

— Ellen, quel dommage, nous n'avons pas songé à faire apporter votre harpe ! dit Sarah.

— Mademoiselle joue de la liarpe ! jeta la petite voix aiguë de M. Albert de La Cassotaie.

— Vraiment? reprit, an rougissant le vicomte de Séjournac.

M. Du Parisis s'inclina profondément.

— Mais nous allons jouer des charades ! s'écria Livia.

— Oui, oui, dit Ginevra, #n nous costumant, comme à Tullin.

— Ginevra a le sentiment et le doa de l'interprétation, dit Sarah.

ISS S*X BARONS 4*E $WFFO®T*J$E& 79

Et la wûs Hâtée de décrier :

— - Ob! l'ast fort remarquable.

— Certes ! dit M. de Séjourna^ plus r&uygje que jttpyik; taodis qya JJ. Pu P&risis s^dwaatt d'un air de vénération.

•«• Nous allons jouer des charades ! annonça aux barons la belle Ellen, et Livia bondit au devant d'eux.

— r- Mais vous axez danc apporté dos coutume »? demanda Jïélé&a av»ec inquiétude*

— Vous «ous prêterez <àe vieux «biles, de yieux rideaux. .. dit Ginevra,.

— .Oh! répliqua h baronne Ferdinand, je ne puis... d'ailleurs, astes.,.. mes opinions...

— .Si, siJ n'e&t-ce pas, baronne Guillaume, criait Livia, que nous .allons jouer, et que la baronne Héléna peut nous prêter de vieilles bardes?...

— Ces messieurs joueront joertainement!,.... dit Sarah aux prétendants. ••

Ceux-ci et leurs parlais furent tout à fait d'avis de jouer,

— Si la baronae Héléna ne nous prête rien, nous allons la piller, dit Ellen.

Les trois sœurs commençaient .à ouvrir les portes pour pénétrer dans les appartements intimas.

t- Attendez, .attendez! dit Héléna, qui n'osa résister au vœu général.

Elisabeth elle-même approuvait les charades.

La baronne Marc trouvait un peu outrecuidante la

prétention cTHéléna à se mettre en avant et à présenter des futurs pour les sœurs de Sarah ; c'était empiéter sur ses propres droits, et comme elle n'augurait rien de bon des charades, elle espérait qu'elles seraient le châtiment de sa belle-sœur.

Pendant que la baronne Ferdinand, fort désappointée, livrait ses armoires aux recherches de Ginevra et d'EUen, Livia avait disparu. Sans être aperçue, au milieu du remue-ménage causé par les travaux des messieurs, qui rangeaient de côté tables et chaises pour disposer une espèce de théâtre et des coulisses où on se costumerait, Liviâ pénétra dans l'oratoire d'Héléna, furetant partout. Elle en ressortit bientôt, triomphante, jBJa vers l'antichambre, cacha dans sa pelisse un certain objet, puis rentra, les yeux étincelants, dans le salon.

Les préparatifs durèrent un certain temps, et les barons, ainsi que d'autres personnes, ne laissèrent pas d'être intrigués par certains mots qu'on entendait prononcer par les jeunes filles :

— Il faudra que Pôle-Nord fasse le Turc... La Cigogne sera une vieille sorcière... La Musette s'habillera en berger... disaient-elles, et ces noms revenaient constamment dans leurs discours, accompagnés de fous rires.

Livia fut la première, étourdiment ou à dessein, à appliquer ces appellations ridicules à ceux à qui elles étaient décernées.

M. la Cigogne, dit-elle, en poussant le

vicomte de Séjournac par les épaules, vite, vite, étendez le paravent qui doit séparer les acteurs des spectateurs... '

Il en devint cramoisi, mais il obéit.

EUeh et Ginevra n'eurent garde de ne pas imiter leur sœur.

— M. Pôle-Nord, cria Ellen, venez donc ôter ce guéridon !

Et s'adressant à la propre mère de M. Du Parisis en lui montrant son fils : — Madame, ayez donc la bonté de nous envoyer Pôle-Nord.

— M. là Musette, dit Ginevra à M. Albert de La Cassotaie, qui eut un soubresaut, voulez-vous rouler cette écharpe en turban !

Naturellement, comme elles persistèrent à leur conserver ces noms saugrenus, tout le monde en *fut égayé, sauf M. de Séjournac père, M me Du 'Parisis mère, et M me de La Cassotaie tante, qui éprouvèrent un sentiment pénible. Quant aux jeunes messieurs, décontenancés par le ridicule que ces sobriquets leur donnaient aux yeux de tout le salon, ils se consultèrent.

— Est-ce qu'elles se moqueraient de nous?

demanda M. Albert de La Cassotaie... je me retirerais des rangs...

— Je crois que c'est par... familiarité... amabilité.. • dit timidement le vicomte de Séjournac.

M. Du Parisis s'inclina gravement.

Cependant le mot de la première charade était fér-blanc.

L'imagiuatioa de Ginavra créa prompteiœpt la seèae du premier.

Une jeune dame turque (elle), accompagnée 4e ses trois esclaves (les trois prétendante), était attaquée par des seigneurs chtfétéeng (le baron Ferdinand et les autres). Ellen et Livia voulurent fei*e partie de la suite chrétienne qui mettait en déroute la suite turque. Captive du baron Ferdinand, celui-ci devenait ampureux de la mahamétane et brisait ses fers,

Les Irlandaises entortilleront de vieux rideaux autour des têtes de la Cigogne, dePdte-Nord et de la Musette, pour les métamorphoser en Turcs, et les obligèrent à se mettre <en bras de chemise. On dessina des moustaches avec du charbon à la pauvre Cigogne. Une chaise représenta un palanquin sur lequel les trois Turcs portèrent Ginevra. Alors Ellen et Livia, Armées de cannes et de pincettes en guise de sabras, la tête recouverte de vieux casques trouvés dans u&e panoplie du barop Ferdinand, chargèrent impétueusement les Turcs, leur appliquant iqème .quelques bons coups sur Je dos et les jambes. Puis Giruevra lut enchaînée et livrée à Ferdinand, qui tomba à ses pieds epi jurant un éternel amour et ôta J.es chaîna

M. Albert de la C^ssoteie et ses eoprétendants se comsultèrent encore mr lft question de savoir s'il serait bien çgnéabte «de ^ofiûnuer h servir de plastrons à ces demoiselle* et par suite à tout le salon, et s'il n'y avait pas dans les affublej»eats

LES SIX BA&ÔtfS DÉ SEFTFONl'AïNES 83

qti'eîlës leur infligeaient tmê hiteMiôït réellement hostile de la pstéi dés jeunes allés. Pour son compte, le pauvre la Musette avait reçu dans lé combat un coup de canne sar le mollet qui lui avait fait venir les larmes atix yeux.

— ■ Mais, înonsieur la Cigogne , monsieur Musette, monsieur Pôte-Nord, eriaient les Irlandaises, on vous attend pour le second.

Le second fut réglé par Ëllen. Un blanc devait se présenter parmi les nègres au moment où ceux-ci se disposaient à rôtir et à manger une jeune blanche qu'il arrachait à leurs mains,

— Toilà les nègres ! dit Livia en désignant les jeunes messieurs.

— Mais... dit M. Albert de La Cassotaie, prévoyant quelque nouvelle bousculade.

— Oui, oui! reprit Ginevra, mais il faut de l'encre pour les barbouiller.

— Non ! non ! répondit-il énergiquement.

— Tous allez faire manquer le jeu; dit 'Ellen avec une moue d'humeur.

— Gaston, apportez de l'encre pour faire les nègres! dit Livia.

— Non, non j mesdemoiselles, dit la petite voix aiguë de M. Albert de la Cassotaie.

— Oh ! M. la Cigogne sera plus aimable, lui f reprit Ginevra.

La Cigogne eût peut-être cédé, mais la Musette ei Pôle-Nord ne consentirent pas à se laisser noircir là figure.

— Vous verrez que ce sera encore bien assez désagréable, dit 1& Musette à ses compagnons d'infortune.

Lorsque les gens prêtent au ridicule et qu'on a commencé à les y rouler, les plus réservés finissent par se laisser entraîner à les prendre pour victimes. Presque tous les assistants étaient donc peu à peu devenus complices des Irlandaises, à la grande mortification d'Héléna et des parents des jeunes messieurs.

— Vous danserez les mains pendantes et en faisant des grimaces comme les singes, recommanda Livia aux nègres.

M me de La Cassotaie tante, qui l'entendit, intervint :

— Albert, retirez-vous de ces mascarades, dit-elle. M me Du Parisis, de^son côté, disait à Héléna :

— Je n'ai pas amené mon fils pour être la risée d 'autrui. . .

Si tien que les prétendants et leurs parents partirent, et qu'Héléna se plaignit à Sarah de l'intempérance de ses sœurs en fait de gaieté. Mais les barons ayant accepté de faire les nègres, les charades durèrent encore quelque temps.

Héléna devenait tout à fait mélancolique ; Elisabeth en ressentait du plaisir et lui dit :

— Quelle imprudence à vous d'avoir ouvert s", largement votre maison à ces folles personnes !

Enfin l'abomination fut consommée tou A , le monde se retira.

— Je te déclare, Ferdinand, s'écria Héléna au comble de l'irritation, que le Seigneur te maudira si tu encourages les artifices de ces filles de Babylone. Nous voilà brouillés avec trois familles sérieuses.

Le baron soupira, sans répondre, d'un air de componction ; mais en réalité il prenait du courage contre les pénitences que lui présageait la, colère de sa femme, en évoquant la brillante image de Ginevra.

Le lendemain, il vit Héléna troublée, inquiète; elle se livrait à de singulières recherches dans tout l'appartement, tombait dans des rêveries d'affligée. Il n'osa point lui demander la cause de ces agitations et elle ne la lui révéla pas.

Qui donc aurait pu ravir le journal intime d'Héléna? Ces maudites filles de Babylone, pensait avec un grand tourment la baronne Ferdinand.

C'était pour elle un grand coup et qui lui ôtait toute sa force. Pourvu que le Seigneur empêchât qu'on ne vînt à connaître ce qui était consigné sur ce journal!

Elle abandonna presque entièrement Ferdinand à lui-même et se resserra plus que jamais au fond de l'oratoire, apportant une sorte de sombre ardeur à son piétisme ou à son méthodisme.

66 LES SIX BATIONS DE SEPTF0NTA1NE5

La prudente et vigilante Elisabeth, avertie par le désordre de la soirée d'Héléna, se retrancha de plus belle derrière le procès contre les d'Aclou et n'invita strictement que les Septfontaines, à la grande déconvenue de Sarah, qui pleura un peu dans le sein d'André et se plaignit que ses bellessœurs avaient de l'animosité contre ses soeurs. Sârah ne pouvait cependant empêcher les « chéries)) d'être belles et gaies.

Pour les dédommager, elle et André les conduisirent au théâtre, aux concerts, où on les admira beaucoup selon l'habitude. Les trois jeunes filles surprenaient généralement le mojide parisien par l'intrépide limpidité des regards qu'elles dirigeaient sur les beaux jeunes gens.

La baronne Guillaume dédommagea aussi la famille O'Tullin, elle eut quelques réceptions où les sœurs de Sarah furent libres de tout mettre à sac; elle leur donna des montres et des bijoux. Le baron Raoul ne fut pas moins généreux que Guillaume. Gaston continua à être très-épris de Livia, et Christian découvrait toujours de nouvelles profondeurs musicales dans les mélodies irlan-

daises interprétées par la harpe et le chant d'Ellen.

Les barons Marc et Ferdinand n'avaient certes aucune mauvaise pensée, mais les soirées passées dans l'atmosphère libre que créaient autour d'elles tes indépendantes jeunes filles étaient si différentes des soirées passées sous le joug d'Elisabeth et d'Héléna, qu'ils finirent par devenir rusés.

De commun accord, ils concertèrent de nom^ breux mensonges pour aller chez Sarah en faisant croire à leurs femmes qu'ils étaient ailleurs. Ferdinand ne chantait plus de cantiques et Marc portait des dossiers chez l'avoué avec une déplorable insouciance à l'égard de l'issue du procès d'Àctou.

L'invasion irlandaise menaçait de déranger profondément l'économie morale et domestique de toute la famille des Septfoniaines.

Quant aux trois sœurs, le type de leurs sentiments se retrouvait dans une scène qui se reproduis sait bien souvent le matin, peu d'instants après quelles étaient habillées et lorsqu'elles attendaient l'heure du déjeuner,

Sarah les avait installées dans un véritable dortoir, uae graiwïe pièce qu'en plaisantant elle appelait la nursery, h chiuRibre de la nourrice et des atouts.

Un matin donc, Ellen, qui était la plus positive des trois, avait par son exampte «meué ses sœurs à compter leur butin.

— Maman sera bien contente de voir ce que nous possédons, dit Ginevra en retirant d'une immense malle tous les trésors que pour sa part elle y avait accumulés.

— J'espère bien lui en montrer davantage, reprit Livia, car je ne reviendrai à Tullin que lorsque je serai mariée.

— Voyez,- dit Ellen, nous avons chacune une montre et une chaîne, une broche et des bracelets que la baronne Guillaume nous a donnés avec les amazones.

— Nous avons des boucles d'oTeilles, des bagués, des agrafes, dit Ginevra. C'est le baron Raoul qui y a pensé.

— Ce sont les deux meilleurs, dit Ellen. Deux fois par semaine, quand ils ont entre les mains des petites pièces d'or de cinq francs ou de dix francs, je n'ai qu'aies leur demander pour qu'ils me les donnent. Marc etFerdinand aussi m'en donnent, mais moins souvent.

— Oh! Sar^h s'est bien occupée de nous, et maman sera bien contente, reprit Ginevra ; elle sera éblouie quand elle verra nos malles.

— Deux robes de bal, dit Ellen, une pelisse de soie et de fourrures, une robe de velours et toute la garniture en dentelles, deux costumes de soie et de satin, un petit cachemire.... Quand nous- retournerons à Tullin, les O'Ferrik de Carrigaught et les Gallows de Kirkenan, qui ont toujours voulu nous humilier, seront obligées de baisser pavillon... je

me réjouis d'avance en pensant combien Augusta O'Ferrick et Anthemia Gallows enrageront...

— Savez-vous, interrompit Livia, de qui mamma sera la plus contente? C'est de moi... parce que je reviendrai mariée... Vous avez vu, les deux fois que nous sommes allées à l'Opéra, le jeune homme aux cheveux bouclés qui a ramassé la fleur tombée de ma coiffure, et qui est revenu se placer en face de notre loge.

— Il avait un diamant à sa cravate, dit Ellen.

— Et des yeux si expressifs.

— Et vous croyez l'épouser? demanda Ginevra.

— Il m'aime, dit Livia.

— Vous n'oubliez pas que maman désire que je me marie la première ? répliqua Ginevra.

— Oh! Ginevra, je ne serai pas un obstacle pour vous.

— Je crois que le jeune homme venait pour moi.

— Vous croyez ? dit Livia avec un peu de désappointement; alors je chercherai d'un autre côté... Chez le pastry-cook, vous rappelez-vous? un autre jeune homme m'a offert une assiette... Il avait de belles moustaches noires et des yeux si brillants...

— Livia, je n'aurai que du bien à dire de vous à maman, car vous m'avez toujours cédé...

— Moi, je ne sais pas, ajouta Ellen; je crois que le mieux est de songer à rapporter le plus possible à Tullin.

— Oh ! s'écria Ginevra, j'ai pensé aussi à une

chose qui fera plaisir à maman... Sarah m'a acheté le Cuisinier royal j et j'ai- demandé à Julie, la cuisinière, de m'enseigner plusieurs plats. Maman ne connaît pas le lapin sauté... et c'est si délicieux... et aussi la sauce cardinale* Je n'avais pas l'idée, en venant en France, de toutes les sauces. C'est la seule chose que j'aie trouvée bien dans ce pays où ils ont des usages si bêtes...

— Je voulais dire, reprit Ellen, Elisabeth et Héléna se sont très-mal conduites avec nous... elles n'ont rien donné, et elles.,.

— Je les déteste! s'écria Livia.

— Sarah a dit que nous devions nous en défier, ditGinevra.

— Sarah oède trop, elle devrait être la maîtresse, dit Livia; à sa place, je ne voudrais pas que des femmes aussi laides me fassent la loi.

— Mais, si nous nous marions, continua Gine- . vra, alors nous aiderons Sarah à prendre la tête, et la baronne Guillaumeetles barons seront avec nous et feront tout ce que nous voudrons, .-

— Moi, dit Ellen, je voudrais bien que la baronne Guillaume et le baron Raoul et Skrah nous donnent douze couverts, deux plats ronds et un long en argent. Maman serait heureuse de voir de l'argenterie sur sa table... J'espère aussi rapporter des bijoux pour elle.

— Oh! oui, s'écria Livia.

— Et Sarah, reprit Ginevra, ne refusera pas de faire une caisse de casseroles et d'ustensiles de sui-

LES SIX BABÛNS DE SEPTFONTÀINES 91

sine en cuivre, et, je pense, d'y joindre deux ou trois paniers de Bordeaux.

— Sarah a été bien bonne, dit Livia.

—* Tout ce que nous avons reçu, dit Ellen, savez-vous à qui nous le devons? C'est à Sarah, car la baronne Guillaume et Raoul,..

— Et Marc et Ferdinand aussi, car ils ont donné, ajouta Ginevra.

— Et Gaston aussi, dit Livia.

— Gaston? Mils Sarah a toujours dit qu'il n'avait pas d'argent.

— Il m'a donné une cassolette, reprit Livia.

— Vous ne nous l'aviez pas dit, murmura Ellen.

— 11 ne voulait pas qu'on en parlât !

— Oh! il ne faut rien cacher... dit froidement Ginevra.

— Vous voyez que je ne l'ai pas caché! répliqua Livia d'un air de bouderie.

— Je disais, reprit Ellen, que c'est par Sarah que tout cela nous est venu...

— Oh! moi, c'est à .Sarah que j'ai toute la reconnaissance, dit Livia. »

— U en sera de môme si nous nous marions, dit Ginevra.

— r Car Héléna s'est .moquée de nous avec la Cigogne et la Musette, dit Livia.

— Sarah aurait bien dû se fâcher contre elle, dans cette circonstance, reprit Ginevra,

— Elle est un peu faible, ajouta Ellen.

92 LKS SIX BARONS DE SEPTFONTAINES

La porte s'ouvrit et Sarah vint leur dire :

— Mes chéries, le déjeuner est prêt... Quefaisiez-vous là?

— Nous mettions nos propriétés en ordre, répondit Ellen...

— Vous avez raison de le faire...

— Sarah, Julie a-t-elle pensé à la crème panachée? demanda Ginevra.

— Oui, ma chérie.

Sarah enlaça d'un bras la taille de Livia, et toutes quatre s'élancèrent vers la salle à manger.

À mesure que se prolongeait leur séjour à Paris, trois personnes en éprouvaient une réelle souffrance : Elisabeth, Héléna et Séraphine.

La baronne Marc vint trouver un jour la baronne Ferdinand.

— Est-ce que Ferdinand dîne ce soir chez Raoul ? lui demanda-t-elle.

— Il me l'a dit, répliqua Héléna.

— Marc est aussi de ce dîner. Il est bien singulier que Raoul ait pris ces nouvelles habitudes. Autrefois il passait tour à tour chaque jour de la semaine dans Tune de nos maisons. Maintenant il paraît que ses rhumatismes l'empêchent de sortir, il invite constamment ses frères pour lui donner de la distraction... J'avais des doutes là-dessus, mais Guillaume m'a affirmé que rien n'était plus vrai. II m'a semblé qu'elle était cependant un peu emban^ssée. Est-ce que vous n'avez pas de doutes, Héléna ?

— Comment l'entendez-vous?

— Je trouve qu'il y a beaucoup, de désordre autour de nous, et que ce désordre a coïncidé avec Parrivée de ces. . .

— Àh! ces jeunes filles? Je considère leur venue comme un malheur...

— Marc avait des vertus.

— Ferdinand, sans en avoir, se conduisait fort bien.

— Ils ont à présent la tètô tournée. On ne peut plus les tenir. Tous ont la tête tournée, même Guillaume, qui a donné le fâcheux exemple de s'enticher de ces petites créatures... Personne ne s'occupe plus du procès. Ces messieurs sont toujours autour de Sarah. André n'a pas craint d'accueillir Christian ; je ne suis pas disposée à souffrir longtemps encore un tel bouleversement.

— Ce sont d'impudentes personnes, reprit Héléna, elles m'ont pris un objet de grande importance...

— Comment? mais quoi donc?

— Oh ! il n'a d'importance que pour moi, toulais-je dire, répondit Héléna, qui ne se souciait pas de lever le lièvre de son journal intime, car elle avait de bonnes raisons pour ne pas attirer l'attention sur ce point.

— Notre sûreté est compromise, dit Elisabeth, Marc- n'est plus le même...

— Ferdinand non plus.

— Assurément j'ai confiance dans Marc, mais

je ne veux pas que Sarah et ses sœurs espèrent me rendre ridicule.*. J'éelaircirai mes doutes h propos de ces dîners chez Raoul.

— Pour moi, dit Héléna, je considère ce qtii se passe comme une pénible épreuve.

— Oui, mais je ne veux pas que Sarah et sa tribu nous fassent subir d'épreuves, et d'aucune sorte. Je suis décidée à y mettre bon ordre,.* Marc et Ferdinand étaient fort paisibles, nous n'ayions qu'à nous louer d'eux; il serait bien singulier qu'ils se trouvassent subitement gâtés par le contact de ces Mes sauvages ; leur grotesque descendance de seigneurs d'un cent de pommes de terre ne m'arrêtera pas : le contact cessera»

Le même jour, avant l'heure du dîner, Christian disait à Séraphine :

— Gaston a des billets pour la Porte» Saint-Mar» tin et il m'emmène.

— Gaston a pris depuis quelque temps un goût subit pour le théâtre, répondit Séraphine d'ua air mécontent et soupçonneux,

~* C'est une série d'occasions qui se présente. Je ne puis pas attrister mon frère par un refus.

— Pourquoi nVt-il pas de places pour moi? :

— Gaston sait qu'il ne conviendrait pas qu'oa te vît au théâtre ; on t'accuserait méchamment de n'avoir pas brisé avec l'aneieane existence. Ds plus, ton état ne te permettrait pas de supporter la fatigue d'une soirée de spectacle.

— Les Irlandaises s'y trouveront peut-être, dit Séraphine.

— Vraiment, Séraphine, tu me surprends par cette préoccupation. Je t'accuserai d'esprit bourgeois, un peu plus ! Comprends donc que, si parfois je me trouve en présence de ces jeunes personnes, c'est bien indépendant de ma volonté. Je ne crois pas avoir besoin det'assurer mon affection et mon innocence. Je travaille pour toi, tu le sais. La maison d'André s'est ouverte la première...

— Mais je devais y aller après ta quatrième ou cinquième visite, et je ne vois pas que ma candidature ait fait de progrès, reprit Séraphine le front soucieux, la lèvre un peu crispée.

— J'aurais réussi plus tôt sans Elisabeth, contre laquelle il ne faut rien brusquer !

— Mais cette Elisabeth! cet épouvantaill je voudrais bien la connaître enfin!... Elle me paraît intéressante, puisqu'elle vous tient tous en échec quand elle ne vous tient pas en lisière.

-^Le reproche ne s'adresse, pas à moi, Séraphine !

; — Enfin n'en parlons plus ; ta conscience est tranquille. Va au théâtre avec Gaston ! dit-elle en hii lançant un regard chargé d'électricité.

Et elle prit l'attitude profondément réfléchie de quelqu'un qui arrête ou examine un projet.

Le même soir, ou jouait au trente et un chez la baronne André. Les six barons de Septfontaines s'y trouvaient, ainsi que Guillaume. Elisabeth et Héléna, trompées et défiantes, étaient censées croire que leurs maris faisaient un whist auprès de Raoul, cloué par ses rhumatismes.

Les paroles les plus folles circulaient autour de la table, où Ton s'arrangeait de façon que les jeunes filles gagnassent toujours, car on ayait reconnu leur goût bien marqué pour les petits bénéfices de jeu, et leur fougue ne les empêchait point d'empocHer l'argent avec un recueillement quelque peu paysannesque.

Tout à coup Elisabeth apparut dans le salon.

— Je vous croyais chez Raoul, dit-elle à Marc d'un ton irrité, et ses yeux percèrent de part en part Guillaume, Ferdinand, Raoul, tous les complices en uji mot ; de plus, elle eut un air d'indignation à la vue de Christian ; Marc foudroyé par cette surprise, implorait les autres du regard afin qu'ils le couvrissent de leur pavillon.

Raoul balbutia enfin que les rhumatismes l'avaient tenu toute la journée, qu'il avait con-

voquéMarc et Ferdinand pour lui apporter un peu de distraction, qu'après dîner les rhumatismes s'étaient calmés subitement, et que l'on était venu chez Sarah, qu'on n'avait pas vue depuis longtemps, '

— Oh! depuis avant-hier! s'écria Livia.

Les Irlandaises, d'abord étonnées de la confusion générale produite par l'arrivée d'Elisabeth, ne voyaient aucun motif pour s'en émouvoir ellesmêmes,

— La baronne Elisabeth va jouer, dit Ginevra; la mise s'augmentera.

Elisabeth ne voulut point se mettre au jeu ; mais, outre qu'elle avait apporté la contrainte dans la maison, elle ne tarda pas à éteindre toute gaieté en entamant le chapitre du procès d'Àclou.

Les trois sœurs commencèrent à agiter leurs pieds sous la table. Christian restait complètement muet, sa. belle-sœur affectant de ne point l'apercevoir. Les barons étaient là comme des conscrits devant leur caporal ; Sarah sentait une grave menace dans l'attitude d'Elisabeth et demeurait un peu éperdue.

— Oh ! finit par s'écrier Ellen en allant faire vibrer sa harpe, malgré les signes de sa sœur, le matin les procès, le soir les délassements !

Christian se leva et vint se placer à côté de l'instrument. Elisabeth fronça le sourcil mais continua à parler des d'Aclou.

— Ellen, dit Livia, avant que tu ne joues, j'ai une communication bien amusante à faire.

Elle partit comme un trait et reparut avec un cahier que Ferdinand, par un coup d'œil lancé de côté/ reconnut pour être celui de sa femme. Il en ignorait d'ailleurs le contenu et - ne comprenait pas comment l'objet se trouvait entre les mains de la jeune fille. Tous furent médusés par le cahier. Eli-' sabeth s'en interrompit; EUen et Ginevra paraissaient enchantées.

— Nous allons lire les pensées et réflexions d'un auteur dont le baron Ferdinand reconnaîtra le style, dit Livia avec une malice endiablée.

Le cahier s'ouvrit et la jeune fille commença en disant : Je prends au hasard :

« 6 février. — Aujourd'hui, le Seigneur a éclairci ma vue et m'a fortifiée. Je me sens plus énergique dans l'accomplissement de la mission qu'il m'a donnée d'amener mon mari à ses pieds...

« 7 février. t — Ferdinand n'est pas intelligent, cependant j 'ai tout fait pour l'éclairer ; mais là où la lumière ne rencontre pas de parois, comment se refléterait-elle ? C'est une âme sans ressort. Le Seigneur m'a inspiré heureusement un moyen qui a de l'action sur mon pauvre mari. Il aime la bonne chère, les vins généreux. Ce matin, après mes prières, une voix céleste a murmuré à çion oreille : Sois courageuse, prive-le de son vin de Malaga !»

Le baron Ferdinand était rouge jusqu'aux oreilles. Les jeunes filles éclatèrent de rire; tous les autres, qui faisaient une figure assez drôle, ne résistèrent plus, sauf Elisabeth, qui pinça fortement les lèvres, et Sarah, qui, un peu pâle, adressa en vain des gestes accentués à >Livia pour l'inviter à cesser. . .. ■

« 10 février- — Mon mari est pour moi une source d'afflictions. Le Seigneur semble avoir multiplié les épreuves sous mes pas, m'avoir rendu la tâche plus ardue en me plaçant au milieu de cette famille où tous les hommes sont comme les animaux des forêts ; ils ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre ; ils n'ont que des dents pour manger. Mais je puiserai ma force dans le Seigneur. »

Les barons rougirent tous et eurent l'air fort piqué. "• '

« 14 février.— Hélas ! que Ferdinand est loin de la perfection !

«r 15 février. — J'ai imposé à Ferdinand, pour pénitence de ses péchés, de. réciter huit fois le psaume 98. H l'a fait, mais dans un esprit d'inertie, non dans un esprit d'humilité et d'amendément. Ah I qu'une âme inerte est difficile à ramier I

« 16 février. — Ma belle-sœur Elisabeth a une pernicieuse influence sur... »

Cette fois, la baronne Marc se fâcha, et beaucoup ; elle marcha vers Livia et lui arracha le cahier avec violence.

— Je ne comprends pas, mademoiselle, dit-elle avec emportement, de quel droit vous vous êtes permis cette indiscrétion, et comment vous avez osé commettre un vol... Vous ne tenez pas assez étroitemeut à notre famille pour qu'on tolère de votre part, ni de celle de vos sœurs, des licences aussi blâmables... Il faut l'aveuglement et la faiblesse de Sarah pour n'avoir pas su empêcher depuis votre arrivée à Paris la série d'inconvenances auxquelles vous n'avez cessé de vous livrer et que tout le monde ici est coupable d'encourager...

La consternation fut universelle.

— Je ne savais pas... essaya de dire Sarah, et elle fondit en larmes.

Ses sœurs, intimidées par la semonce d'Elisabeth, fondirent aussi en larmes, et toutes quatre se retirèrent pour aller gémir dans les bras l'une de l'autre, puis se consolèrent avec les viandes froides, les rôties et le thé.

— Si j'avais su... dit à Elisabeth» le baron André d'un ton très-peiné.

— Nous avons un double mal à couper dans sa racine, reprit-elle en se redressant de tout son haut. Venez tous chez moi demain matin, à dix heures ; d'importantes résolutions doivent être arrêtées entre nous.

Christian était excepté, bien entendu, de l'invi-

LES SIX BARONS DE SEPTFONTAINES iOl

tation; il partit le premier. Elisabeth reprenait d'une main vigoureuse les rênes de la famille. Elle mit sous une grande enveloppe cachetée le journal d'Héléna et le donna à Ferdinand en disant :

— Vous rendrez de ma part ce cahier à votre femme, en lui apprenant comment je l'ai arraché t des curiosités de mauvais goût et de mauvais instinct. s

Ferdinand eut un frisson tout le long du corps, à la perspective des impressions d'Héléna lorsqu'elle recevrait le journal intime. Les Septfontaines partirent, groupés, serrés, autour de la baronne Marc, redevenue le chef obéi.

Héléna prit avec une apparente froideur le cahier que lui restitua Ferdinand. Le baron n'osa pas lui avouer la lecture publique faite par Livia. La baronne ne lui adressa aucune question,*^ Ferdinand se réjouit d'une scène aussi paisible. Seule- ment, dès le lendemain, il dut reconnaître qu'Héléna se repliait dans son for intérieur, et paraissait vouloir n'entretenir que fort peu de communications avec lui désormais.

Quant à Christian, toujours fort de son innocence, il raconta naïvement à Séraphine toute l'histoire de la soirée, persuadé qu'elle s'en amuserait.

Mais lorsqu'il eut expliqué comment Elisabeth avait surpris Marc chez Sarah et comment elle avait reconquis le journal d'Héléna, Séraphine devint toute frémissante de colère.

— Votre belle-sœur est une femme de tète, ditelle, qui ne v^ut pas' être jouée par ces intrigantes jeunes personnes. Je l'approuve. Vous et vos frères, vous vous faites un jeu de nous tromper; vous entassez mensonges sur mensonges. Nous ne sommes pas vos dupes, croyez-le. Sans égards pour mon état, qui devrait vous inspirer plus de sollicitude que jamais, vous m'abandonnez lâchement...

Elle était flamboyante et rugissante.

— M'apercevant que mes visites à Sarah vous contrariaient... voulut dire Christian»

— Vous, m'avez trahi en me les cachant, et vous alliez passer vos soirées aux pieds de cette fille 4 la harpe... Pourquoi êtes-vous venu me chercher au théâtre ? Pour me délaisser au moment d'être père, après m'avoir exposée aux affronts de toute votre famille... C'est une infamie.

Et, dans son exaspération qui montait toujours, elle battit Christian; puis elle eut une attaque de nerfs, puis elle pleura abondamment, puis elle déclara qu'elle voulait se séparer de lui, ne plus le voir...

La scène dura depuis onze? heures jusqu'à deux heures du matin. Christian au -fond fut ravi et lit des prodiges de douceur et de patience. À la fin, ses protestations passionnées apaisèrent Séraphine, heureuse de les savourer et de les avoir suscitées.

Toutefois, dès le lendemain matin, à neuf heures et demie, elle était chez Elisabeth et lui faisait passer ce petit billet :

« M" Christian prie instamment M me la baronne Marc de Septfontaines de vouloir bien lui accorder la faveur d'un moment d'audience, au nom (Tintérets trèSTimportants. »

ElisaJbeth devina le motif de la visite et reçut Séraphine.

Elle répondit avec une froideur digne et polie à la révérence solennelle de celle-ci.

— Madame la baronne, dit Séraphine, je viens à propos de oes jeunes étrangères* -

— Les soeurs de la baronne André ?

— Oui, madame. Permettez-moi de vous remercier d'abord d'avoir bien voulu m accueillir.

De la main, Elisabeth fit un geste qui indiquait qu'il était inutile d'aborder ce terrain ; elle recevait Séraphine pour aJHaires, point pour d'autre cause.

— Quelques mots de Christian, madame la baronne, m'ont fait entrevoir toute la noble dignité de votre caractère, l'élévation de votre jugement; je comprends la déférence que vous inspirez à toute votre famille, et l'autorité qui vous est légitimement due au milieu d'elle. C'est ce qui m'a enhardie à vous faire part de ce que j'ai pu apprendre sur les agissements de ces jeunes filles.

Gardant sa froideur extérieure, Elisabeth n'en savait pas moins gré à Séraphine de ces compliments. L'attitude respectueuse et aisée h la fois de l'ancienne cantatrice lui paraissait fort convenable.

— Probablement vous ne savez rien que je ne sache moi-méine, dit^elle.

— En Angleterre, reprit Séraphine, il n*est pas rare de voir des jeunes filles, stylées par d'adroits parents, se faire compromettre pour obtenir d'importants dédommagements pécuniaires...

Séraphine trouvait le point sensible chez Elisabeth.

— Mais que pensez-vous donc ? demanda vivement celle-ci.

Séraphine, bien plus jalouse que les baronnes Ferdinand et *tarc, n'avait qu'un but : parvenir à tout prix à éloigner les Irlandaises de Christian et par conséquent de Paris.

— Je pense que ces jeunes filles pourraient se marier facilement en Irlande ou en Angleterre, si elles y remportaient une dot.

— Mais personne, parmi nous, en eût-il la fantaisie, ne leur en donnera; j'y mettrai bon ordre.

— Eh bien ! si le baron Christian, par exemple, ou le baron Ferdinand, ou... pardonnez -moi, madame, le baron Marc.

— Mais pourquoi eux plutôt que leurs frères, qui ne sont pas mariés ?

— Gaston s'est offert, mais la baronne André l'a repoussé, ne le trouvant pas assez riche.

— Eh bien ?

— Si quelque grand scandale atteignait un ou plusieurs de ceux qui sont mariés, madame la baronne ?

— Je... ne... murmura Elisabeth, paraissant

chercher un sens que Son esprit prompt comprenait parfaitement au contraire.

— Ne faudrait-il pas étouffer l'affaire ? La pauvre jeune personne compromise n'ai^rait-elle pas droit à ce dédommagement dont je parlais?

— Àh ! dit Elisabeth d'un air révolté.

— Il n'y a aucune raison de suspecter ces messieurs, - qui ont de rigides principes ; mais un piège peut-être habilement préparé* où toutes les apparences seraient facilement exploitées à rencontre de la vérité., . C'est tellement anglais!... J'ai cru de mon devoir, madame la baronne, de vous soumettre mes craintes; je vous prie de me pardonner la liberté que j'ai...

— Mais je vous remercie beaucoup, dit Elisabeth, de me mettre sur mes gardes... Il y a peu de clairvoyance en général dans la famille, et vous me prouvez que nos intérêts ne vous sont pas indifférents.

— Je suis heureuse, madame la baronne, que ma démarche ne vous ait pas déplu, et j'emporterai un souvenir reconnaissant et respectueux pour une femme aussi distinguée, aussi supérieure, qui a bien voulu ne pas rejeter le petit renseignement que par hasard je me suis trouvée en mesure de lui communiquer. . .

Et enfin, après quelques variations qu'elles échangèrent sur le thème anglais, Séraphine reprit :

— Mes vœux seraient comblés, madame la

m LES SIX BARONS BU SEPTPONTAINES

baronne, s'il m'avait été accordé par là de rendre un service, si léger fût-il, à une personne que je ne me permettrai plus d'importuner...

— Je ne vous connaissais pas, madame, et là connaissance est tout à votre avantage... Je ne pense pas que ce soit la dernière fois que nous nous voyions i

Séraphine s'inclina profondément et elles se quittèrent, . très-flattées toutes deux.

Au moment où Séraphine partait, la baronne Guillaume entrait.

Les membres de la femille de Septfontaines connaissaient Séraphine de vue, tous ayant eu la curiosité de contempler, par un moyen ou un autre, la femme de Christian, sans se l'avouer réciproquement.

— Cette femme est très-bien ! dit Elisabeth à la baronne Guillaume, en voyant par la physionomie de cette dernière qu'elle ne s'attendait à rien moins que de rencontrer Séraphine chez la baronne Marc, elle est fort convenable. Christian s'y est mal pris et nous avions des préventions exagérées contre elle! Sans l'admettre sur un pied d'égalité, ce qui n'est pas possible, il serait injuste de la tenir en quarantaine»

— Pour ma part, je ne demande pas mieux quç dé la voir de temps en temps, répondit la baronne Guillaume. ,

Bientôt les parents convoqués se trouvèrent réunis autour de la comi&andante Elisabeth;

Héléna et Sarah ne parurent point. La baronne Marc comptait sur cette abstention.

Elle adressa un petit exorde à l'assemblée, après quoi avec une sévère gravité :

— Ferdinand! dit-elle.

Le juge se sentait si bien dans son attitude que le baron en resta un peu humilié. Il leva les yeux vers elle et attendit l'interrogatoire.

— Vous êtes catholique et vous appartenez à la religion catholique? reprit Elisabeth.

— Oui, répondit, de la tête seule, le baron.

— Déjà, aux yeux de la famille, votre union avec une protestante avait paru une faute, aggravée par le soin que vous aviez pris de nous cacher, pendant un certain temps, la religion de votre femme.

On entendit le hum! du baron Raoul, qui se bornait à tousser lorsqu'il n'approuvait pas Elisabeth.

Un silence profond suivit les paroles de la baronne Marc; Ferdinand regarda ses frères pour qu'ils vinssent à son aide. Nul ne bougea.,.

. — Nous avons lieu de croire, reprit Elisabeth, que vous inclinez à. vous faire protestant, à abjurer la foi de tous les vôtres.

Ferdinand leva les deux mains comme pour parer un projectile et protesta encore de la tète.

— Héléna est tenace, dit la baronne Marc ; vous avez pu juger hier soir de l'opinion qu'elle a de vous et de vos parents. Sa religion ne la rend pas

précisément tolérante ; il nous faut des garanties contre ses entreprises sur votre conscience...

Le baron Ferdinand n'avait la force de s'exprimer que par la pantomime ; ses mains s'ouvrirent et ses yeux s'agrandirent en signe d'innocence et d'anxiété.

— Je crois, ajouta-t-elle en interrogeant des yeux tous les autres, que nous devons exiger du baron Ferdinand la promesse formelle, le serment de ne pas renoncer à la foi de ses ancêtres et de toute sa famille actuelle.

— Oh! Elisabeth, je^le jure bien volontiers, s'écria le pauvre Ferdinand, profondément soulagé par cette solution. Il se figurait qu'on allait le condamner à une peine plus dure.

— D'autant plus, dit Gaston en riant pour délivrer son frère de tout le tra la la d'Elisabeth, que le régime d'Héléna n'a rien de bien attrayant.

La baronne Marc, reconnaissant que tous avaient hâte d'échapper à la scène formidable qu'elle venait de machiner contre Ferdinand, ne chercha plus à insister.

— Merci ! au nom de tous, mon cher beau-frère, dit-elle en lui tendant la main.

Et, s'adressant aux autres, elle ajouta :

— Nous devons combattre l'influence étrangère parmi nous; elle se manifeste depuis quelque temps d'une façon inquiétante, presque dangereuse.

Le 'baron André eut un tressaillement.

— Je prévois de qui il va être question, dit-il, et il me paraît nécessaire de me retirer...

— Comme vous voudrez, André ; cependant, comme vous êtes en cause...

— Mais c'est un véritable tribunal... murmura-t-il.

— C'est un conseil de famille ; nous délibérerons sans vous si vous vous retirez. Mais c'est qu'alors vous ne vous sentez pas assez fort pour porter en face de nous le poids de vos torts...

Le bacon André se trouva réduit à la pantomime comme son frère Ferdinand; il secoua la tête et plia les épaules d'un air douloureux...

— Nous vous estimerons plus si vous restez que si vous vous retirez, ce qui d'ailleurs serait une déclaration de guerre, dit Elisabeth.

Il secoua la tête de l'autre côté et leva les sourcils, ce qui signifiait clairement :

— Grand Dieu! moi? déclarer la guerre!

La bonne Guillaume, quoique affectée de voir ainsi tarabuster ses beaux-frères, admirait de tout son cœur l'éloquence, la fermeté, l'initiative d Eli- 1 sabeth. Les autres, fort mal à l'aise, n'avaient rien à opposer aux grands principes invoqués et représentés par la baronne Marc.

— J'ai reçu tout à l'heure la visite d'une pauvre femme qui venait me porter ses plaintes, repritelle; ses inquiétudes m'ont paru justifiées, je les partage.

— Qui est-ce? se disaient tous les regards s'échangeant d'un visage à l'autre.

— Un véritable désordre^ un désordre inconvenant, près de devenir scandaleux, a accompagné, j'ai le regret d'être obligé de vous le dire, André, l'arrivée des sœurs de Sarah. t Nous ne pouvons tolérer davantage un tel état de choses.

Elle chercha tout autour d'elle l'approbation ordinaire, mais on avait l'air désolé. Eh quoi ! elle voulait renvoyer la jeunesse, la gaieté, le divertissement universel ?

Le baron André espéra profiter habilement du sentiment général.

. — Si vous le désirez tous, dit-il, je me soumettrai à vos volontés,.. Guillaume, m'intimer-vous l'ordre de chasser?...

— Et vous, Guillaume, justement, interrompit Elisabeth avec impétuosité, j'ai de sérieux reproches à vous adresser. Le mal a été envenimé par votre engouement, par votre faiblesse envers ces jeunes filles mal élevées et affligées de beaucoup de défauts, sinon de vicesr...

La bonne Guillaume demeura tout effrayée.

— Peu vous importe donc que trois ménages soient exposés à la discorde ; peu vous importe donc que des intrigues dangereuses s'ourdissent peut-être sous le masque de cette pétulance qui vous a tant séduite ; peu vous importe qu'on fasse main basse sur nos papiers et qu'on les livre à la dérision?,.. Demain, on trouvera tout simple de

LES SIX BARONS DE SEPTFONTAINES Ul

nous prendre nos bijoux, nos souvenirs de famille, ou de découper nos titres de propriétés pour en faire des cocottes... Qui sait jusqu'où peut aller V humour de ces aimables personnes, encouragées si bénévolement, si aveuglément, par vous tous?... Soit! choisissez entre le gardien vigilant de votre considération, de votre union, et l'invasion étrangère qui pille, saccage, bafoue et exploite...

— Elisabeth ! s'écria Guillaume électrisée, nous souscrivons des deux mains à ce que vous déciderez.

— Mais, répliqua Elisabeth en reprenant sa gravité calme, nous déciderons tous ensemble que ces jeunes filles doivent repartir le .plus promptement possible pour leur pays...

— Elles repartiront ! dit André avec un air de soumission et de résigaation qui fut imité par tout le monde.

— Je vous écrirai à ce siyet, André, dit Elisabeth, et vous communiquerez ma lettre à votre femme.

Le lendemain, la baronne Sarah, ruisselante de larmes, était assise sur les genoux de^on mari, Çui piteusement tenait la lettre entre ses mains.

« Mon cher André,

« La baronne Guillaume, notre vénérée bellesœur, comme représentant l'ancien chef de la famille, notre regretté frère aîné, me charge de vous dire qu'à son grand chagrin, elle ne peut plus encourager le séjour à Paris des sœurs de votre femme. Ce séjour a déjà amené de graves inconvénients ; le principal, que je ne vous ai pas cité hier, est de nous avoir tous détournés, plus ou moins, du procès contre nos cousins. Soutenu sans ensemble, ce procès est en mauvaise voie. De plus grands inconvénients nous embarrasseraient si ces jeunes filles continuaient à exercer les ravages qu'elles ont commencés.

(( La baronne Guillaume, frappée des considérations qui militent pour le prompt départ de ces personnes, et appuyée sur le vœu unanime de la famille, souhaite que vous ne tardiez pas à prendre un parti qui nous satisfasse tous.

« En mon particulier, je ne saurais trop vous exprimer mon affliction d'être l'interprète d'un sentiment pénible pour tout le monde ; mais on ne saurait transiger avec la nécessité ni avec la conscience.

« Recevez, mon cher André, l'assurance que notre affection restera entière pour vous lorsque

vous nous aurez courageusement donné cette marque de la vôtre.

« Elisabeth de Septfontaines. »

— Oh! André! ditSarah, Elisabeth est un cœur sans pitié. Mes pauvres chéries, je n'aurai jamais la force de leur porter un coup aussi cruel. Vous vous en chargerez, mon bien-aimé?

— Chère Sarah, il vous sera beaucoup plus facile qu'à moi d'adoucir pour vos sœurs Fannonce de leur proscription.

— Oh ! s'écria Sarah, plaintive comme un harmonica, oh! André, en les faisant venir, je croyais faire leur bonheur... Comment supporterai-je le spectacle de leur douleur?

— Mais, Sarah, nous ne pouvons nous brouiller avec notre famille. Voyez comme ils ont agi envers Christian...

— Oh ! mon dévouement pour vous, André, est sans bornes.; je vais aller briser le cœur de ces pauvres enfants.

Et, jetant de grands soupirs, Sarah se dirigea vers la partie de l'appartement réservée à ses sœurs, la nursery, ainsi qu'elle l'appelait encore avec gaieté le matin même.

Le baron André entendit vers les profondeurs de la nursery assez de fracas. Des voix s'élevèrent bruyamment, les portes claquèrent, des pas

iO.

114 LES SIX BARONS :I>KtSffiPM'DKTAINES

rapides ébranlèrent .les parquets. La première période était évidemment celte de l'indignation.

— Mes chéries ! ô mes chéries ! . s'était écriée Sarah en tombant dans les iras de Ginevra.

Tout le butin, considérablement augmenté, se trouvait étalé autour des trois sœurs, qui tournèrent vers leur aînée des regards pleins de surprise et d'apitoyement.

— Comment vous le dirai-je? reprit Sarah. Ah! cette famille où le sort m'a jetée n'a pas de cœur... non, pas le moindre sentiment de tendresse ni de pitié...

— Mais qu'est-ce donc, Sarah?... demandèrentelles.

— Oh! que dira .maman?... Elles veulent que vous repartiez, et André n'ose pas résister...

— Elles? répéta Ellen.

— La baronne Guillaume, cette méchante femme d'Elisabeth... Oh! je crains que le cahier n'ait causé tout le mal...

— Voyez-vous que je le disais, dit Ginevra. Cette baronne Guillaume s'était conduite comme un policeman avec nous... Je ne me trompais pas en déclarant ce pays absurde et mauvais dès que j'y ai mis les pieds...

— Elisabeth ! cria Livia, je la battrais si elle était là !

— Ce n'est pas le cahier de l'autre, ajouta Ellen ; il y a longtemps que cette Elisabeth nous veut du mal. Elle est avare, elle n'a jamais rien donné.

— Mais, Sarah, bous ne voulons pas repartir!

dit Livia.

— Hélas! mes pauvres chéries! je. ne puis pas tous garder...

— Ces femmes sent jalouses, parce que nous allions avoir des maris, dit Ginevra. C'est une indignité! Les OTullin descendent de race royale.

— Et nous faisions trop d'honneur à toute cette petite noblesse, dit Ellen.

— Moi, j'irai chez Elisabeth et je la traiterai selon son mérite, cria Livia.

— Mes chéries, nous sommes obligées de céder.

— André devrait nous défendre, dit Ginevra.

C'est une offense pour lui.

— Oh! André est une poule mouillée ! dit Livia.

— Livia, ne dites pas de telles choses ! rnuPr mura Sarah.

— Voyez-vous, reprit Ellen, que j'avais raison de ne pas compter sur le mariage, comme vous deux, et de penser que si nous devions retourner chez maman, nous serions sages de lui rapporter du moins quelque chose*

— Heureusement, mes chéries, vous repartirez mieux munies que vous n'êtes arrivées, et André u'a pas été mauvais pour vous. Yous le direz à maman.

Un peu de consolation succédait à la colère.

— Et moi je dirai adieu à Paris comme à une bicoque où presque tout le monde a été faux envers nous! dit Livia, et à Tullin je galoperai sar mo»

poney av'ec mon amazone grise et je foulerai les herbes en pensant que je foule tous les gens de cette famille.

— Quand nous irons au château des Gallows de Kirkennan, dit Ellen, avec nos robes de velours et nos chaînes d'or, on croira voir revivre la splendeur des princes de Finster. . .

— Et Dauiel de Kirkennan ne sera peut-être pas fâché de demander ma main, ajouta Ginevra.

— Voulez-vous manger, mes chéries? demanda Sarah; dans mon affliction, j'oubliais de penser à vous...

— Oui, oui, répondirent les trois voix.

— Et il faut manger pour la dernière fois, sans que ces gens puissent croire qu'ils nous ont causé de la peine, dit Ginevra. Je boirai un verre de porto en leur portant un toast de défi d'égaler jamais les O'Tullin en grandeur d'âme et en mépris pour toute petitesse.

Le baron André ne tarda pas à entendre le son des plateaux chargés de vaisselle que le domestique portait vers la nursery. Sarah envoya dire à son mari qu'elle déjeunait avec ses sœurs, pour épancher librement toutes leurs tristesses. La seconde période commençait, celle où Ton retrempait son courage dans les œufs à la coque, les biftecks, les rôties beurrées et les tasses de thé.

Aussi les trois cygnes s'envolèrent-ils de Paris comme ils s'y étaient abattus, en riant et en babillant à grand bruit

Après tout, la campagne n'avait pas été mauvaise; les jeunes filles emportaient chacune pour trois ou quatre mille francs de toilettes et autant de bijoux, plus quelques centaines de francs d'argent de poche.

Le baron André en était pour treize mille sept cents francs, y compris l'argent prêté par son frère Raoul; celui-ci et la baronne Guillaume avaient dépensé en outre plus de six mille francs pour les belles Irlandaises.

Leur passage avait produit des effets extraordinaires. Le plus extraordinaire fut l'admission de Séraphine dans la famille, sous l'égide d'Elisabeth. Celle-ci profita en outre de l'affaire du cahier pour contraindre Héléna à promettre solennellement de ne plus chercher à convertir Ferdinand. Enfin le procès contre les d'Aclou fut perdu, grâce au désarroi causé par les Irlandaises, prétendit toujours la baronne Marc.

Mais tout ne se borna point là. Il y eut encore un contre coup des plus surprenants : Gaston partit pour l'Irlande!

Très-épris de Livia, il partit pour aller demander sa main sur le territoire même de Tullin- OTullin.

Poursuivi par la singulière chance en femmes spéciale aux Septfontaines, il lui arriva ceci : la mère des Irlandaises et les trois jeunes filles ellesmêmes l'enguirlandèrent si bien, qu'arrivé là-bas pour épouser Livia, ce fut Ginevra, k laquelle il

n'avait jamais pensé, qu'on lui fit épouser* Il n'y eut pas jusqu'à Livia qui ne se jeta à son cou un jour en lui disant : « Si vous m^aimez, épousez Ginevra ; c'est le rêve de maman que Ginevra se marie la première ! »

Il ramena sa femme à Paris. Elisabeth s'en montra assez mécontente au début, puis se calma.

La moins satisfaite de tous fut Sarah.

— Tu es folle, dit-elle à Ja baronne Gaston; je n'ai pas voulu que Livia épousât Gaston, parce qu'il n'a pas d'argent ! '

— Oh ! répondit Ginevra, maman a dit qu'il ne fallait pas attendre plus longtemps, et que les frères donneraient peut-être de l'argent.

GABRIELLE DE. GALAEDY

Page 1