PAR UN JOUR DE SOLEIL
C'était en été, vers une heure de l'après-midi, par un très-beau temps, dans la ville de Prelles qui compte environ quinze mille âmes.
Un cavalier, un tout jeune homme, en redingote bleue et en pantalon gris, la tête couverte d'un chapeau bas, suivait au petit trot la rue de la Tour-Vieille, une des rues de cette ville qui débouchent sur les chemins de la campagne. Il remontait vers le ecntre de Prelles.
La rue de la Tour-Vieille n'est point pavée, le
120 GABRIELLE DE GALARDY
terrain y est rayé d'ornières comme celui d'une route mal entretenue. À ce moment de la journée elle était déserte, silencieuse et endormie» Faisant partie du quartier pauvre et populaire, ses maisons pour la plupart ressemblent à des chaumières et sont très-basses. Quelques-unes cependant montent jusqu'à deux étages, et leurs portes à deux vantaux grandes ouvertes laissent voir d'assez larges cours entourées de bâtiments.
Mais sauf des poules picorant çà et là, aucun être animé ne s'y montrait ; les portes et les fenêtres étaient closes presque partout.
Pourtant au bruit des pas d'un cheval, un rideau de serge rouge bougeait de loin en loin. Une invisible curiosité suivait le cavalier qui ne passait point inaperçu.
Il y a dans la rue de la Tour-Vieille un atelier de charron et un de ces cabarets rustiques qu'on appelle des bouchons. L'atelier de charron se trouve à côté d'une porte charretière. Deux ouvriers y travaillaient et ils suspendirent leur coup de marteau en tendant la tète quand le cavalier passa devant les vitrages de l'atelier. Une femme accourut du fond d'une cour sur le seuil de la porte charretière, et en raison de la correspondance muette et secrète qui, en province, existe d'une rangée de maisons à l'autre, presque aussitôt s'entre-bâillait, en face, une petite porte bâtarde peinte en gris, par où une autre femme avançait sa figure avide de contemplations et d'enquêtes.
— V's avez vu ? demanda la première.
— Non, qui c'est?
— Y's n'avez pas vu ?
— Non ! C'est-il point le fils de Souzeau?
— Parce qu'il aviont toujours une culotte grise et urfe lévite bleue ?
— C'est point m'sieu Henri de Souzeau?
— Eh non ! v's n'avez donc point vu ?
— Eh ben, qui c'est donc?
— La Gaillarde ! Quoi!
— La Gaillarde ? Mam'selle de Galardy ? .
— Oui, que je vous disions?
— En habits d'homme, nobel Dieu ! Où donc c'estr-il que nous allons ?
— Une vraie garçonnière, celle-là !
Le cavalier était loin et n'entendait point ces commentaires. Lorsqu'il passa, avec la fugitive rapidité d'une apparition devant le bouchon où se tenaient deux buveurs jouant aux cartes, l'un de ceux-ci pencha vivement la tête, lui aussi, par la fenêtre du cabaret.
— Eh! oui, dit-il, en se retournant vers son compagnon, t'as raison, c'est la Gaillarde ! Puis son corps rentra à l'intérieur.
Le cavalier prit bientôt par la rue du Fil-Tordu, déjà plus bourgeoise que la rue de la Tour-Vieille, bien qu'elle ne fût pas pavée non plus, mais ses jardins, la façade de ses maisons, les rideaux blancs aux fenêtres indiquaient la vie aisée. La rue du Fil-Tordu était encore plus déserte, plus close, plus
122 GABRIELLE DE GALARDY
endormie que la précédente. Le soleil y tombait d'aplomb, illuminant le sol et les arbres qui s'élevaient par-dessus les murs* Personne ne vint sur les portes voir qui passait à cheval, mais les rideaux blancs s'agitaient légèrement parfois. Une servante qui versait un seau d'eau dans la rue resta si stupéfaite, après avoir levé les yeux sur le jeune cavalier, qu'elle ne cherchait plus à se redresser et gardait son attitude courbée, comme s'il eût fallu un temps interminable pour vider ce seau. Cette scène, de pétrification avait lieu derrière le cavalier ; il ne put donc la remarquer. Assurément sa figure pâle, tourmentée, un peu maigne et allongée, où deux yeux noirs, fiers et singulièrement » dents faisaient deux grands creux pleins d'ombre dans lesquels semblaient briller des lampes, était bien connue par toute la ville, puisqu'on y mettait tout de suite, presque sans aucune hésitation, le nom et le surnom de la personne.
La rue du Fil-Tordu mena le cavalier dans la rue Romaine, la grande artère, le centre vital de Prelles ! La rue Romaine traverse toute la ville. Elle commence d'un bout par être inanimée et somnolente, comme toutes les autres, puis à. mesure qu'elle s'avance vers la place du marché et vers la gare du chemin de fer, elle se peuple et s'anime.
L'animation naît à partir du coin de la rue du Fil-Tordu où, dans un enfoncement, s'élève l'église Saint-Urbain. De petites boutiques encore espacée» y montrent de chétifs étalages. Bientôt ellefc se. ser-
GABRIELLE DE GALARDY 1Î3
reront, et des magasins à l'instar de Paris feront briller leurs devantures presque élégantes.
La rue Romaine est pavée et les fers du cheval y battaient avec un certain fracas.
Une dame et sa fille sortaient de l'église, leurs livres de prières h la main. La jeune fille fit un mouvement au passage du cavalier.
— Maman, mais c'est fiabrielle de Galardy ! ditelle vivement.
La mère fronça le sourcil.
— Laisse cette personne. Elle perd son âme, répondit-elle froidement ; d'ailleurs, c'est une folle.
Sa fille se retourna néanmoins pour regarder du coin de l'œil la forme bleue et grise qui se balançait au mouvement du cheval. Le cavalier menait de s'arrêter.
Un monsieur grisonnant, en chapeau de paille, en longue veste marron et portant une cravate blanche, examinait les contre-forts de l'église Saint-Urbain. Le cavalier tourna son cheval vers lui et s'avança.
— Monsieur Rosanat ? appela une voix d'un timbre grave et mordant,, mais qui était bien une voix de femme.
Le monsieur se retourna. Le jeune homme lui adressa un grand salut, et souriant de la mine ébahie de M. Rosanat, qui rougissait jusqu'aux oreilles, en vertu de ce phénomène par lequel nous éprouvons une certaine bonté de ce qui nous choque chez autrui, il lui dit :
!24 GABRIELLE DE GALARDY
— Le transept de Saint-Urbain est décidément du quatorzième siècle et non pas du treizième. Nous avons retrouvé avec mon père d'anciens papiers qui indiquent la date exacte des constructions. Nous vous montrerons cela.
— Vraiment ! répliqua M. Rosanat qui ne put et ne sut en dire davantage.
Le jeune homme lui fit un nouveau grand salut, en étendant son chapeau de toute la longueur de son bras. M. Rosanat, encore effaré, salua non moins noblement, et le cavalier reprit son chemin.
Il passa devant la mairie, devant le bureau des contributions directes, devant les panonceaux dorés du notaire et ceux de l'huissier arborés un peu plus loin. Puis il arriva à l'angle de la rue de la Valine, où le mouvement de la ville atteint enfin sa plénitude.
Là, dans la perspective de la rue Romaine, on aperçoit quelques passants sur les trottoirs, des boutiquiers causant sur leurs portes ; là, deux ou trois charrettes, deux ou trois voitures industrielles et autant de voitures de maîtres circulent et se croisent, tachetant le sol jusque dans les profondeurs de la grande voie de Prelles.. Les fuites de la rue qui étaient blanches et grises deviennent foncées à cause des peintures des magasins et de leurs enseignes à hautes et larges lettres.
Le cavalier laissait derrière lui un sillage de gens qui s'arrêtaient et le regardaient, se communi- { quant leurs impressions à son sujet.
GABRIELLE DE GALARDY 125
— La Gaillarde! M lle de Galardy!
Il entendait ces mots, de temps en temps, courir en sourdine ou éclater devant lui, en arrière et sur les côtés, venant surtout des femmes qui sortaient volontiers des boutiques et s'empressaient pour contempler la personne extraordinaire qui, en vérité, suspendait toute la ville de Prelles à la croupe de sa monture. Et la personne extraordinaire, à mesure qu'elle entendait les paroles et voyait les figures, prenait une expression de plus en plus hautaine et décidée, où se lisait quelque chose comme un mélange de défi et de dédain.
Pendant six minutes, au petit trot, le temps d'aller de la rue de la Valine à la place du Marché, le cavalier tint tout ce monde en émoi. Enfin, il approcha de la place qui ouvrait une grande clairière, inondée de soleil et de bleu de ciel, à travers le moutonnement des maisons pressées. La rivière, ou plutôt le ruisseau de la Valine coupait la clairière, et pour le passer on avait construit un petit pont en dos d'âne. L'un des coins de la rue Romaine et de la place était occupé par un grand magasin de faïences, — on fabriquait des faïences à Prelles, — et l'autre par le magasin de confections pour hommes de Rémachon-Grandjumeau, une des gloires commerciales de la ville, un grand établissement qui pouvait rivaliser avec ceux de la capitale.
À cent mètres de distance, en face, à droite, de l'autre côté de l'étroit fossé où coulait verdâtre,
120 GABRIELLE DE GALARDY
mélancolique et chétive l'eau de la Valine, «apparaissait dans les éblouissements du soleil, le café, le grand café Fourohet, dont les tables mises au dehors s'abritaient sous la visière d'une banne en coutil rayé.
A gauche, sur la même ligne que le café, mais très en recul, de sorte qu'il fallait absolument être entré sur la place pour l'apercevoir, se dressait noble, gracieuse et vénérable, l'église romane de Saint-feolin, noircie par le temps et la pluie, mais hien dégagée dans l'espaee et dans l'azur, et surmontant d'une façon glorieuse toutes les banales et mesquines constructions bourgeoises, tous les grands établissements , tout le troupeau des habitations, arrondissant son abside avec une aisance imposante et portant avec dignité sa tour qarrée, coiffée d'un toit de tuiles, qui faisait songer à une barrette de cardinal. Au pied de l'église et sans la masquer, une avenue de petits arbres, tondus trèscourt et à la même hauteur, bordait la Valine de ses boules vertes.
Le cavalier s'arrêta devant le bureau de tabac, qui précédait le magasin de Rémachon-Grandjumeau, mit pied à terre et fit signe à un homme en blouse et en casquette, assis quelques pas plus haut, et qui n'était autre que le palefrenier et le conducteur attaché à l'écurie des voitures publiques des environs, flânant auprès du bureau de l'entreprise, alors dépendant de l'hôtel de la Cloche d 1 0r, le .meilleur hôtel dePrelles. L'homme vint vite, en
GABRJJELLE DE GALARDY 127
soulevant sa casquette, et tint le cheval, pendant que le cavalier achetait de6 cigarettes, et en allumait une ayant de se remettre en selle.
Dans le bureau de tabac, outre le marchand, se trouvaient à ce moment un petit négociant de Prelles, avec un commis voyageur et une bonne femme en costume de paysanne. Le négociant poussa le coude au commis voyageur et échangea un clignement d'œil avec le buraliste. Dès que le cavalier fut reparti et tandis qu'on le voyait s'élever sur le dos d'âne du petit pont, puis s'abaisser derrière la courbure, la bonne femme s'écria :
— C'est-il Dieu possible de voir des choses cqmme ça?
— Qu'este que c'est que ça? avait demandé le commis voyageur, c'est une femme en homme?
~ Eh oui! c'est la Gaillarde! fut l'inévitable réponse que lancèrent en même temps le buraliste et le négociant.
— Vous êtes de Paris, continua ce dernier; eh bien! vous pouvez raconter dans la capitale comment se comporte, à Prelles, la fine fleur de la noblesse, car ça, voyez-vous, c'est M lle de Galardy, fille de très-haut et puissant seigneur le sire de Galardy et de cent autres lieux, gentilhomme d'une des plus anciennes races du pays, ce qui ne l'empêche pas de nous faire concurrence à nous autres gens de peif; car il s'est mis dans la raffinerie Et, dame! pour un industriel, je ne vous
128 GABRIELLE DE GALARDY
dis que ça!.... ajouta-t-il d'un ton très-railleur. On voit qu'il n'était pas né pour déroger.
— Sapristi ! dit le commis voyageur, elle n'est pas jolie, jolie, la demoiselle, mais on lui proposerait encore bien de monter en croupe !
— Ah ben ! interrompit le palefrenier avec un rire sardonique, elle n'est pas gênée pour vous couper la figure d'un homme d'un coup de cravache. Elle est brave comme un hussard, mam' selle Gabrielle; une fois il y a deux mauvais gas qui ont voulu lui faire peur le soir sur la route, là-haut, tout près du château de Galardy. Elle conduisait le cabriolet pour aller chercher monsieur son père à l'usine ; elle vous leur a lâché un coup de fouet €t puis deux coups de pistolet! Je le sais ben, moi, puisque j'arrivais avec la voiture de Fontenay, que j'avais entendu du bruit de loin et que j'avais vu filer deux hommes sur la route. Eh ben ! manivelle Gabrielle avait l'air un peu énervé, mais pas effrayé du tout. Je le sais ben, puisque nous avons parlé ensemble, en arrêtant nos voitures! C'est une demoiselle généreuse, de la main et du cœur!
Dame, c'est son idée de faire comme un garçon. Il y en a qui y trouvent à redire... Moi, je dis que chacun fait comme il lui plaît quand il ne fait pas mal...
Le négociant hocha la tête, et la bonne femme reprit :
— Une demoiselle ne se gagne pas une bonne réputation avec toutes ces manigances-là !
GABRIELLE DE GALARDY 129
— N'est-ce pas, la brave vieille? dit le commis voyageur en riant, le jupon doit rester le jupon et ne pas ambitionner de remplacer la culotte,
— Ça, c'est ben dit, monsieur., répliqua la bonne femme, des gestous comme ça, ça n'est pas pour ben finir !
Gestou désigne, dans le langage local, soit les gens maniérés et affectés, soit ceux qui posent d'une façon quelconque.
— Taisez-vous donc, dit le palefrenier, c'est des tons cœurs, c'est des cœurs francs...
— Si vous aviez une fille, est-ce que vous relèveriez comme ça? lui demanda brusquement le commis-voyageur.
— Non, dit le palefrenier, un instant interloqué, ça n'est pas nos usages ; mais dans le grand, ils ont l'habitude de faire ce qu'ils veulent...
— L'entendez-vous? s'écria le négociant, toujours le prestige, le mirage de la noblesse! Tout leur est permis ! Mais si une fille de la bourgeoisie se conduisait comme M lle de Galardy, les nobles salons n'auraient pas assez de sarcasmes et de répulsions... Qu'est-ce que vous voulez, avec des gens comme celui-ci? ajouta-t-il en baissant la voix et en aparté.
— Ah çà ! reprit le commis voyageur, elle se promène toujours en homme, votre Gaillarde?
— Non, ce costume, c'est sa fantaisie d'aujourd'hui...
130 GABRIELLE DE GALARDY
— Alors, qu'est-ce qu'elle a fait auparavant pour mériter ce surnom?
— Oh! un tas $ originalités, comme de toujours courir les routes nuit et jour, seule, en voiture et à cheval. Un soir, au théâtre, elle a fait un discours, elle a interpellé la salle. On jouait une pièce intitulée Gabrielle d'Estrées. Elle est partie de là pour parler d'Henri IY jet dÎTe qu'il fallait se ranger autour d'Henri V, car elle est légitimiste en diable.
~— On a souffert cela ?
— On a ri, on a haussé les épaules, on a-sifflé* Il y a eu un vacarme infernal !
— Elle est toquée, cette fille-là! dit le commis voyageur qui parut tourner au dédain.
«- Il y a son cousin, Henri de Souzeau...
~- Ah! ah! le gaillard de la Gaillarde? reprit le commis voyageur avec un air de prodigieuse malice.
*— On va dire, du mal .de M. .Henri, à présent, murmura le palefrenier mécontent; ils auront beau en dégoiser, njoi j'aime mieux les nobles que ces malapiaux-là qui balayaient l'écurie comme moi, peut-être, il y a quarante ans!
Et il s'en alla, mais pour revenir presque immédiatement, pensant avoir trouvé une bonne justification pour W l * de Galardy*
Le négociant achevait de raconter qu'elle avait voulu entraîner ce M. de Souaeau, son cousin, à se battre en duel avec un officier de la garnison qui,
GABRIELLE DE GÀLARDY 131
dans une soirée, s'était moqué de Lamartine et de ses poésies.
— - Il faut bien dire aussi, dit alors le palefre* nier, que M. de Galfcrdy est un brave monsieur, mais qu'il n'est jamais chez lui, que mademoiselle sa fille est toujours seiule depuis des années, ou tout comme, sans père ni mère, tout quasi, et qu'elle a été obligée de se gouverner toute seule.
Puis, se tournant vers le commis-voyageur, comme un homme qu'il fallait renseigner et éclairer, il ajouta : — Ce pauvre M. de Galardy , il se donne un mal, il va, il vient, il est affairé, il commence une chose et puis il s'en met une autre en tête ; et il lui arrive des malheurs ! Il a voulu faire valoir des terres, il a monté une usine pour le sucre, il a fait des faïences. Rien ne lui réussit. On dit que ses affaires ne votit pas. Les paysans chez nous sont à l'affût et lui avalent son bien, petit à petit. Ils en ont, allez, des lots de terre à M. de Galardy.
— Dites qu'ils lui reprennent leur bien ! dit le comiûis-voyageur.
— Hum! reprit le négociant à demi-voix, si la paysan ne guignait que les biens des anciens seigneurs, mais il guette ceux des bourgeois, ausâi...
— Ah! les ruraux! s'écria le commis voyageur avec un air de suprême dégoût, et il ajouta :■ — ' C'est égal, je voudrais 1& retrouver votre Gaillard», je:..
132 GABRIELLE DE GALARDY
Il s'éloignait avec son compagnon, et la fin de ses propos se perdit dans l'air. Mais si les personnes qui « ne craignent pas de s'abandonner aux excentricités téméraires, » entendaient certaines des choses qu'on dit d'elles, elles seraient châtiées durement de leur audace ou de leur étourderie !
Cependant, le cavalier était allé au café Fourquet. Son cheval était maintenant attaché à la terrasse de l'établissement, et lui-même, fumant la cigarette, se tenait attablé et prenait une tasse de café.
L'endroit restait bien paisible. Sur l'autre bord du ruisseau jouaient trois enfants. Leurs cris, tout grêles, ne dominaient point le silence beaucoup plus que les piaillements des oiseaux qui voltigeaient autour des trous des murailles. Un homme en blouse, accoudé et penché sur le parapet du petit pont, le dos cuisant au soleil, regardait couler l'eau. De loin en loin passait un soldat, une femme, un bourgeois de la ville.
Dans ces espaces découverts et solitaires de la province, le personnage est si rare qu'il prend une grande importance. On le voit poindre de loin, s'avancer, puis grandir; on suit tous les détails de son costume ; on étudie sa démarche, sa tournure. Il est la seule distraction qui se présente, il s'empare de vous. Quand il a disparu au coin d'une rue, on éprouve une sensation de vide, quelque chose comme ce qu'éprouvent les enfants lorsqu'une ombre chinoise a traversé le décor éclairé.
GABRIELLE DE GALARDY 133
Son image s'est gravée dans la pensée, et sur le fond du cerveau comme sur une toile, se détachent impérieusement sa physionomie et ses allures.
On ne saurait se figurer l'effet que produisait, vue du café Fourquet, à Prelles, une personne qui, sortant de la rue Romaine, franchissait le petit pont de la Yaline. On la voyait former une ligne noire dans la grande clarté qui brillait sur le sol de la place ; puis, à mesure qu'elle approchait, on distinguait les teintes claires de son visage, de son linge, les différences de son vêtement. Quand elle arrivait à l'entrée du pont, le dos d'âne la masquait jusqu'à la tête ; on n'apercevait plus que sa figure et son chapeau. Bientôt, cette figure et ce chapeau se soulevaient et le reste du corps montait peu à. peu, comme si un buste et des jambes se fussent mystérieusement ajoutés à la tête. Au sommet de la courbe, elle était enfin entière, avec ses contours nets, précis, pareille à une statue sur un piédestal. Alors elle paraissait s'abaisser, tandis que le dos d'âne s'élevait derrière elle. Le cavalier s'amusait probablement à cette contemplation qui se renouvelait toutes les trois minutes. A la fin, deux messieurs développèrent leur haute taille sur . le pont, et, 8\u lieu de disparaître, comme les précédentes figures, derrière l'angle du café, dans la suite de la rue Romaine, ils obliquèrent vers l'établissement.
. A leurs moustaches, leurs décorations, la coupe de leurs habits, on reconnaissait des officiers de
134 GABFUÉLLE Ï)E GALARDY
la garnison. Ils s'assirent à deux tables de distafcïcfe près du cavalier, sur lequel ils jetèrent un regard indifférent, commandèrent des demi-tasses, et, occupés de leur conversation, ne firent pas attention aux coups d'oeil par lesquels le garçon s'efforçait de leur désigner le voisin.
Le cavalier les écouta : ôii écoute malgré soi, parce qu'on entend malgré soi. Mais bientôt il cessa de les écouter.
— Lieutenant, le capitaine Delhomme de la 3 e passera certainement chef de bataillon à la prochaine promotion. Faites donc agir vos amis, vous pourriez le remplacer.
— * Oh! capitaine, je suis encore trop loin au tableau d'avancement pour réussir, même avée deg protections. Je préférerais permuter avec un offirigr de mon grade pour l'Algérie.
— On s'ennuie bien plus en Afrique qu'en France... A propos d'Afrique, j'ai appris là fiiGrt de ce pauvre Bellot du 907°.
Et ainsi marcha l'entretien dès deux officiers pendant quelque temps.
Une nouvelle forme venait de se dessiner sur le >pont.
— Ah! ah! dit le lieutenant, voilà l'élégant Joséphin Grandjumeau, de l'interminable tribu des Grandjumeau ! Le neveu de Grandjumeau-la-Pompe, le fils de Grandjumeau-la-Fève, le cousin des Grandjumeau-Meynadier, des Grandjumeau-Gossonûard, des Grandjumeau-Boulin, des Grâûdjû-
GABBIELI»E DE GALARDY 125
nieau-Surette et puis des Nivot-Grandjumeau, des Giillard-Grandjumeau, et encore des RémacUon- Grandjumeau, dont les vastes magasins sont ici présents...
Le ton plaisant avec lequel fût débitée cette énumération fît éclater de .rire les deux officiers et sourire le voisin, qui se détourna pour ne pas hisser croire à un désir de frayer avec eux.
M. Joséphin Grandjumeau, tout en blanc, portant une cravate bleue, un panama, des souliers vernis et des gants de $uède, fut en peu de temps auprès d'eux. Après les poignées de main, il allait s'asseoir, lorsqu'ayant regardé distraitement du côté du voisin, il eut l'air si étonné, que les officiers à leur tour examinèrent celui-ci pour se rendre compte de son aspect surprenant.
— C'est M 110 de Galardy ! dit à voix basse le jeune M. Grandjumeau en s'asseyant.
Les officiers n'étaient point des gens mal élevés, et ils ne se mirent pas à dévorer grossièrement des yeux, à regarder sous le nez la personne dont le sexe leur était révélé. Mais une fois au moins par minute, chacun d'eux ne put s'empocher de lui jeter un coup d'œil de jeuriosité. Elle prit alors un journal et se peaeha du .eôté opposé, de sorte que le groupe ne voyait plus que le contour perdu de son profil.
Quoique les mets n'arrivassent pas à son oreille, car on avait baissé la voix, il était clair pour M Uc de Galardy qu'on parlait d'elle.
136 GABRIELLE DE GALARDY
— Allons, Grandjumeau, passez de son côté, vous en grillez d'envie ! dit le lieutenant gouailleur au jeune élégant de Prelles, qui se trouvait placé au delà des officiers.
— Je ne suis pas affolé des demoiselles qui jouent au garçon, répliqua M. Joséphin Grandjumeau en prenant un air moral.
En réalité, malgré le costume qui semblait autoriser autant de liberté de la part d'autrui que s'en permettait la jeune fille, M. Joséphin Grandjumeau n'eût jamais osé adresser la parole à M I,e deGalardy, célèbre pour son dédain envers la bourgeoisie.
— C'est dommage, avait repris le capitaine, en vous habillant en fille, vous auriez peut-être touché son cœur !
M. Grandjumeau, qui était un imberbe jeune homme, rougit beaucoup de cette plaisanterie.
— Tiens ! dit-il, il y a plus de monde qu'à l'ordinaire sur la place.
En effet, quelques personnes venaient par moments de la rue Romaine et rôdaient sans trop d'affectation autour du café. On voulait voir la Gaillarde, dont quelques vigies attentives avaient déjà signalé la présence au café.
— Eh, voilà le célèbre Tony Préval ! s'écria le lieutenant en montrant du doigt un personnage qui débouchait de la rue Romaine.
— Nous n'avons jamais eu d'aussi bon acteur que lui dans le drame, dit M. Joséphin Grandjumeau; nous avons eu des acteurs comiques tout
GABRIELLE DE GALARDY 137
à fait désopilants, mais un homme capable de bien jouer dans Kean, dans Othello, dans Paillasse et dans la Nonne sanglante, c'est la première fois qu'il nous en est venu un à Prelles. Aussi est-il trèsapprécié des dilettantes !
Le voisin avait posé son journal et comme eux regardait arriver le célèbre Tony Préval, qui ne tarda pas à gagner le café et qui s'assit à la table demeurée libre entre le cavalier et le groupe des causeurs. Il serra la main à M. Joséphin Grandjumeau, qui parut tout fier de l'honneur, et il salua les officiers.
L'acteur était un homme d'environ trente ans, de taille élancée, au teint pâle et mat, avec de grands yeux de velours d'une langueur un peu vide, de longs cheveux qui bouclaient. Il portait un habit vert à boutons d'or, un pantalon nankin, un gilet blanc et une cravate de soie grise. Il avait l'air d'un poëte plutôt que d'un acteur, l'air un peu étrange plutôt que vulgaire.
— Vous avez été très-bien dans Paillasse, vous avez fait plaisir à toute la ville, Tony! cria avec feu le jeune Joséphin Grandjumeau.
— C'est une pièce qui réussit toujours; "mais j'aime mieux Kean ! répondit l'acteur d'une voix un peu caverneuse et d'un ton assez tranchant ; le rôle est pour ainsi dire dans mon naturel.
— Monsieur Tony Préval ! prononça alors une voix de femme au timbre grave mais à l'intonation très-flexible, qui s'éleva derrière lui.
L'acteur .fit tapotement volte-face,
. — Vous avez été très*rôBiarquable daas Kwn r continua le cavalier, et par cela même ancrins remarqué. Vous avez un santiment qui » ? est.pas ordinaire, une verve passionnée. i)e$arrf*£ et génie semble être votre élément. Ceux qui sentent un peu plus fortement que le commun des mortels ein ont été ta?ès : frappés.
Il eût fallu voir comme les sourcils de Toaay Préval se levèrent, tomme sa bouche s'entr'ouYrit et resta sans voix, tandis que lui aussi reconnaissait peu à peu M 110 de Galardy, la légendaire Gaillarde ï
— Mons. . . mademois. . . bien flatté ! balbutiat-il, d'abord désorienté par ce dualisme de garçon et de fille, par le brûle-pourpoint du discours, par l'inattendu de la situation.
Mais il n'était v pas comédien pour ne pas ressaie sir son aplomb, surtout devant les trois spectateurs qui tendaient de toutes leurs forces le cou vers M ue Galardy et lui.
~- Je disais justement à ces messieurs, repritil, que Kean est ma pièce de prédilection, parce qu'elle est dans ma nature. J'espère d'ailleurs montrer une autre .face de mon talent dans le Cidy prochainement; j'ai étudié >et je m'assimile le côté historique.
Il eut un mouvement de tète qui fit voltiger ses cheveux, et il avait pris une attitude et aine expression de grandeur, ~pensait~il.
— Vous êtes ?un grand artiste, sachez4e ! *f prit
le tftvaUer, qui s^petreevaut ou s' impatientant enfin de la curiosité gue ne contenaient plus les trois autres personnes, irappa le journal dW ocmp sec de sa main dég^aâée, J>lanche et ;SiJJk>ftrxée déveines, se leva et prit sa cravache.
Voyant la jeune fille se disposer à partir, Tony Préval se leva à son tour et lui fit sa plus noble et plus seigneuriale révérence de. théâtre. M lle de Galardy ôta son chapeau d'un demi-geste élégant et aisé, en s 'éloignant.
~- Ses habits plissent bien mal et sont trop larges! dit le jeune M. Grandjumeau; elle les aura achetés à la confection, chez Prunier- Baraillon.
— Est-ce qu'ils iraient mieux si elle les avait achetés chez Rémachon-Grandjumeau ? demanda le lieutenant, qui ne cessait de se .moquer de lui.
Tony Préval passait sa main dans ses longs cheveux et adressait une moue fière à l'espace.
— Ah ! ces acteurs, quels heureux coquins !
reprit M. Joséphin Grandjumeau, ils nous enlèvent toutes nos femmes.
*— Toutes vos femmes ! dit le lieutenant impitoyable ; M lle de Galardy est donc de votre bord?
— C'est une pimbêche ! s'écria le jeune .M.
Grandjumeau.
— Un vrai cri du cœur ! reprit le lieutenant.
w Les femmes nous- tracassent beaucoup, c'est
140 GABRIELLE DE GALARDY
un des inconvénients de l'art, dit alors Tony Préval avec gravité; on risque d'y laisser son...
— Génie ! ajouta le lieutenant avec une ironie si impassible que l'acteur, après l'avoir examiné avec défiance, ne crut point à de l'ironie.
— Son faible talent ! dit Tony Préval en s'inclinant d'une façon humble.
Jules, le garçon du café, était venu auprès des consommateurs, et dit d'un air joyeux et malin :
— Eh bien! nous en avons des nouveaux clients un peu chouettes.
— Est-ce qu'elle vient quelquefois ?
— Non, c'est la première fois ! Monsieur Joséphin, vous auriez dû lui proposer une partie de billard...
Une soucoupe tapa impérieusement sur le marbre d'une table à l'intérieur, et le garçon se précipita par la porte ouverte dans la salle d'où sortaient les bouffées d'odeur du tabac et des liqueurs.
— Mais où est-elle donc allée ? s'écria M. Joséphin Grandjumeau, elle n'a pas repris son cheval !
Il se leva, puis feignit de contempler la façade du café, tandis qu'il coulait sournoisement l'œil dans la direction qu'avait suivie M lle de Galardy en partant.
— Elle se promène devant l'église... sous les plumeaux de M. le curé, ajouta-t-il.
Les plumeaux de M. le curé étaient le nom
GABRIELLE DE GALARDY 141
donné aux petits arbres tondus plantés le long de la Valine.
— Allez vite, elle vous attend ! dit comiquement le capitaine à l'acteur.
— Elle attend sous l'orme ! reprit le jeune Grandjumeau d'un ton sarcastique.
Malgré ses joues de chérubin, ses yeux bleus, sa figure poupine, M. Joséphin Grandjumeau possédait déjà le venin des haines et des médisances, car il ajouta :
— La Gaillarde, avec tout cela, est une femme de cheval, et elle n'aime que les gens de cheval... Il y a un certain cocher..*
— Ce jeune Grandjumeau-la-Fève est atroce, dit le lieutenant.
Tony Préval avait hoché la tête.
— Une femme qui comprend si bien l'art ne peut avoir des goûts bas, dit-il.
— Pardine ! s'écria en riant stupidement M.
Joséphin, puisqu'elle est toujours montée sur ses grands chevaux !
Ils s'interrompirent en voyant M lle de Galardy revenir. Cette fois elle se mit en selle ; bientôt elle passait sur le petit pont et disparaissait dans la rue Romaine.
— Avez-vous remarqué quels yeux elle a lancés sur M. Tony Préval? dit le capitaine, ils incendieraient un fagot.
— Allons Kean, allons Othello ! ajouta le lieutenant, la flamme est allumée !
152 GABRIELLE DE GALARDY
— Elle a de beaux yeux, mais elle n'a que cela de bien, dit négligemment l'acteur. Tenez, à Toulouse, je me rappelle une baronne -qui m'a écrit plusieurs fois. Quel style ! Je vous montrerai sa correspondance. C'était une femme qui avait des yeux encore plus beaux et tout à l'avenant...
— Ah çà! dit le lieutenant, M lle de... machin... Galardy, ne vous a pas fait de déclaration. Remarquez qu'elle était en homme. Ça ne peut pas compter.
— Écoutez, reprit M. Joséphiji, il n'y^a que trois mois que vous êtes en g£i;nison dans notre ville. C'était le 2 e bataillon du 723 e qui était ici avant vous. Une fois, dans une soirée, chez la comtesse du Bousson, il y a un lieutenant de ce bataillon qui a raconté «es campagnes d'Afrique. Quand il a eu fini, la Gaillarde, bien npmmée comme vous allez voir, l'a saisi par le bras et lui. a dit crevant tout le salon : « On m'a prédit que j'étais destinée à un héros, j'ai trouvé le héros; monsieur, je voue prends pour époux. »
— Vous étiez à cette soirée?
— Non, mais ça a été su partput. .Eh Mml iStte ne l'a pas pris pour époux, mais elle a pris Je punch un autre seir avec ie lieutenant, et prieurs autres officiers, et chez le Keu.teu.ftut, Ou l'a vue !
— Diable! mais si elle aime les geus de #h8Vid, les acteurs, les qfûciôœ, çpmjaeat paese4«eite pour si dédaigneuse?
GABHtÉLLÉ DE CÊÀLARDY 143
-*• C'est' le fin dd son jeu !
— Mlôfts-nons-en? demanda le lieutenant au capitaine.
Ils partirent tous deux.
— Qu'est-ce que vous pensez de! cette personne? dit te capitaine.
— Je ne sais trop. C'est si exorbitant que je finis par croire qu'elle n'a pas envie du tout de se jeter à la tête de Tony. ..
— » Hiim ! c'est tout de même un peu raide !
— Les excentriques trouvent souvent très-simple, très-naturel, ce qui nous paraît archi-compronœttant. Qui sait? Certains individus sont si bêtement scandalisés, que je prendrais presque le parti de M lte de Galardy.
-" Elle en a tant fait cependant, à ce qu'on raconte.
— Ces gens de petite ville en inventent trois quarts et grossissent le quatrième ! On me dirait qu'elle a donné mystérieusement rendezvogg à Tony, qu'elle lui a écrit, que je Fadmettrsis; mais venir ici devant trois ou quatre personnes dire ce qu'elle lui a dit, c'est une espèce de.,; de candeur renversée...
— -- Bigre ! reprit le capitaine, c'est bien le renversement de toute candeur.
— Sa grande affaire, c'est le plaisir de s'être habillée en homme, d'avoir ébouriffé tous les bourgeois de la ville.
— Enfin elle leur fournit àe la pâturé, celle-là.
144 GABRIELLE DE GALARDY
Mais c'est égal, ajouta le capitaine avec une philosophique indifférence, pas de fumée sans feu.
— Oui, mais ici c'est la fumée avant le feu! Et puis, non, il n'est pas possible qu'elle aille choisir un fat et un sot ridicule comme ce cabotin.. . Je persiste à penser que ce ne peut être une déclaration qu'elle lui a faite.
Quant à M lle de Galardy, elle avait bientôt quitté la rue Romaine et pris par la rue aux Moutons, voie assez large, mais non commerçante et où elle était sûre de retrouver la solitude habituelle à la ville.
Et pourtant elle se croisa avec un prêtre à cheveux gris qui la regarda bien fixement en fronçant les sourcils d'une manière très-mécontente. Le vit-elle? Elle ne parut pas le voir. Néanmoins, à partir de cette rencontre, elle lança son cheval d'un train plus rapide.
Un peu après, ce fut une calèche, occupée par quatre personnes, avec laquelle elle se croisa. On passa comme un éclair de part et d'autre, mais au remue-ménage qui se fit dans cette voiture entre le monsieur, la dame et les deux jeunes personnes qui l'occupaient, M Ue de Galardy ne douta pas d'avoir été reconnue une fois de plus. Un sourire vint à ses lèvres, elle frappa son cheval de l'éperon et, quelques minutes plus tard, elle était hors de cette ville, que depuis deux heures elle tenait plongée dans le trouble, la curiosité et quelques autres sentiments.
GAURIELLE DE GALARDY U5