‹ Les six barons de SeptfontainesChapitre 8 sur 9 · G ABRI EL LE DE GALARDY · texte numérisé non relu

G ABRI EL LE DE GALARDY

M Ut de Galardy rougit, et attendit que la servante prît les devants.

Elle avait deviné en effet la chambre qu'on lui donnerait.

M m * Rosanat et elle en approuvèrent hautement l'installation. Le cocher aida la servante à y porter les bagages.

Les deux dames ne tardèrent pas à redescendre auprès de M. de Galardy, qui était dans son cabinet, Gabrielle en cheveux, entaille, prenant possession de ses fonctions.

On causa encore un peu de choses diverses, entre autres de la santé de M. de Galardy.

— Je m'en vais! je m'en vais! dit- il d'une façon tranquille et résignée; M 110 Durand n'aura probablement pas un très-long séjour à faire à Ponthiard...

M Ile de Galardy se troubla, prit de l'inquiétude...

— Oh! dit-elle... si Dieu me vient en aide... nous vous rétablirons...

Il eut Fair un peu étonné. Un coup d'œil de M me Rosanat avertit Gabrielle de se contenir davantage, de garder le juste ton qui convenait à M xu Durand, étrangère et n'ayant pas de sympathie trop vive à témoigner.

M me Rosanat partit, promettant de revenir souvent. Elle empêcha M. de Galardy de l'accompagner jusqu'à la porte du jardin, mais emmena Gabrielle jusque-là pour lui dire :

— Faites bien attention ; je crains que vous ne

GABRIELLE DE GALARDY 237

jouiez pas bien votre rôle ! Soyez calme, soyez prudente !

— Je vous assure que je vais m'étudier !... Enfin, j'y suis donc arrivée! dit-elle toute chargée de pensées.

M lle de Galardy, résolue à réprimer les battements et les bonds de son cœur, les troubles de son accent, les tendresses et les afflictions de son regard, restait donc seule avec son père.

Elle frappa à la porte du cabinet de M. de Galardy qui cria : Entrez !

M. de Galardy était assis à une grande table surchargée de papiers. D'autres papiers en tas encombraient les coins du parquet, les sièges et un vieux casier.

— Voilà ma vie, dit-il, elle ne sera pas féconde en distractions pour vous. Je jardine, je dors un peu et je relis tous ces vieux papiers de famille et d'affaires, qui me causent de grands accès d'impatience tant ils sont en désordre et tant j'ai de peine à m'y débrouiller. Mais je ne me sens pas le courage de les classer...

— N'aurais-je pas, dès mon début, la chance de trouver là une occupation à laquelle il me serait agréable de me livrer? dit Gabrielle... À moins, ajouta-t-elle, que mon offre ne soit indiscrète.

M. de Galardy parut joyeux.

— Vous vous chargeriez de ce travail d'Hercule ? s'écria-t-il. C'est qu'il s'agit d'un véritable catalogue, de liasses, de couvertures avec des titres... Quelque

2'3ft GABRIELLE DE GALARDY

chose d'interminable... Avez-vous une écriture un peu grosse ?

— Oui!

Les yeux de M. de Galardy 9e dirigèrent sur les mains de la dame de compagnie.

— Il va reconnaître mes mains ! se dit M lle de Galardy, qui eut un peu de trouble et ne put s'empêcher de les mettre par un geste embarrassé à l'abri de cet examen. Mais M. de Galardy n'avait pas reconnu ces mains changées, elles aussi, par les atteintes de l'acide corrosif.

— Il est trop tard aujourd'hui pour commencer, dit Gabrielle, mais demain, si vous voulez bien me donner vos indications, j'entreprendrai le travail d'Hercule...

— Eh bien ! reprit-il, puisque vous aimez à vous occuper, mademoiselle Durand, et que d'ici au dîner il ne reste pas assez de temps pour les grands travaux, voulez-vous faire connaissance avec la maison?...

— Je suis tout à votre disposition, monsieur î Évidemment une distraction pénétrait dans l'existence de M. de Galardy et il s'en saisissait avec une certaine vivacité. Il montra salle par salle, à la dame de compagnie, toute cette maison qu'elle savait par cœur.

— Notre cuisine est-elle bien ? demanda-t-il ; votre avis sera précieux, je sais que les femmes ont un coup d'œil d'ordre...

— Elle est h merveille, dit-elle.

GABRIELLE DE GALARDY 239

— Nous n'avons pas de salon, reprit-il ; après le désarroi de mes affaires, dont on a dû vous parler en gros, j'ai été contraint de sacrifier mon trèsbeau mobilier de Galardy presque tout entier... Et je n'ai pu apporter ici assez de meubles pour tout garnir. . . Mais il me vient si peu de monde ! ... On m'a dit que vous n'étiez pas bien riche non plus, mademoiselle ; eh bien ! c'est plus dur qu'on ne le croit, la pauvreté, n'est-ce pas?... surtout quand on a eu de la fortune !

Elle le suivait, disant peu de chose, et cependant, malgré la mélancolie qui gonflait son sein au spectacle de ces ruines physiques et morales, elle éprouvait une sensation d'apaisement, en pensant qu'elle était là, et qu'elle comblerait son père des marques de son amour et de son repentir, qu'elle lui referait, sans qu'il s'en doutât, sans qu'il eût à en payer aucun prix, de reconnaissance, une douce et tendre litière de soins, d'attentions, d'immolations d'elle-même.

Elle le regardait, par moments, avec une attention si sérieuse, si chaude de sympathie et de pitié, qu'elle se trouvait bientôt avertie, par une espèce d'étonnement chez M. de Galardy, qu'elle oubliait encore son rôle d'étrangère.

Il la conduisit dans le jardin. Elle redressa ici une tige, là elle arracha une feuille brûlée par les gelées.

— Vous aimez le jardinage ? demanda-t-iL

— Beaucoup !

2S0 GABRIELLE DE GALARDY

Jamais elle ne s'y était intéressée au contraire. L'intuition des choses de l'intérieur, du ménage r des occupations du foyer, par elle si négligéesjadis r naissait pour ainsi dire en M 1!e de Galardy par la force de l'amour, du désir de se racheter.

M. de Galardy montra ses poules à M 110 Durand.. .

— Elles sont belles! dit avec sincérité Gabrielle. Elle l'aida à leur donner du grain.

Le soleil couchant éclaira le haut de la maison. On était en mars. Quelques souffles tièdes couraient avec le crépuscule qui s'abaissait. Elle eut peur de se sentir trop heureuse, sans l'avoir mérité.

On rentra pour dîner, sur une toile cirée où brillait une bougie. Une soupe, un ragoût de viande et de pommes de terre, une omelette, du fromage, des confitures furent servis.

M. de Galardy réclama contre la frugalité exagérée où se maintint M ,le Durand, qui ne prit que du pain, de l'eau et quelques pommes de terre.

— C'est mon habitude, dit-elle doucement.

En revanche elle s'aperçut que son père buvait bien plus qu'autrefois, et ce simple fait raviva ses pensées pénibles; il indiquait si éloquemment la décadence, le ravage intérieur de l'esprit et du corps !

En buvant ses deux bouteilles de vin, ou à peu près, M, de Galardy devint très-parleur. Il lui raconta ses entreprises industrielles et agricoles, les ruses d'affaires où les paysans et les usuriers l'avaient fait succomber. De sa fille, pas un mot.

GABRIELLE DE GALARDY 241

Une seule fois, il dit qu'un ennui de famille s'était joint aux autres et les avait aggravés ; il eut une contraction amère, et puis laissa de côté ce point sans plus s'expliquer.

M. de Galardy questionna M u * Durand sur sa vie, sur ses parents. Elle eut beaucoup de travail pour improviser des détails tels qu'elle pût les reproduire identiques en toute occasion.

Après le dîner, on revint dans son cabinet. Il sommeilla un instant. Elle le contempla à son aise et pleura sans bruit. En se réveillant, il prit un livre et l'invita à en faire autant de son côté. Deux ou trois cents volumes en mauvais état garnissaient des rayons le long du mur.

La lueur d'une seule bougie dans cette grande pièce, le silence absolu au dehors et dans la maison, la singularité de la situation, attristèrent profondément M ,le de Galardy, remplirent son cœur d'une angoisse pesante, presque lugubre.

Heureusement, M. de Galardy, au bout d'une demi-heure, lui demanda si elle craindrait la fatigue de lire à haute voix.

— Oh! non, dit-elle avec empressement.

Elle lut longtemps; M. de Galardy fit de loin en loin quelques remarques. Elle continua à lire et s'aperçut qu'il s'était endormi. La pendule marquait dix heures et demie. M. de Galardy se réveilla.

— Je vous demande pardon, dit-il. C'est mon heure!

242 GABRIELLE DE GAIARDY

Il rentra dans sa chambre, an rez-de-chaussée ; y ne j) uran( i monta dans la sienne, au premier étage.

Elle s'assit sur une chaise et demeura comme anéantie. Puis elle se coucha, à demi étourdie par cette étrange journée. Son père, leur ancienne existence, le malheur de la vie présente, ses propres fautes, le remords, la conduite à tenir pour alléger les derniers jours à M. de Galardy qui était bien affaissé, le poids écrasant du sentiment de l'irréparable, tant de pensées lui donnèrent la fièvre. Pourtant, la fatigue de toutes les sensations intenses qu'elle n'avait cessé d'éprouver depuis son arrivée à Ponthiard finit par amener le sommeil.

Le lendemain matin, le temps fut beau. Par sa fenêtre ouverte, après s'être habillée, M lle de Galardy respira un air vif. Ses yeux se reposèrent sur le vert des prés et des moissons qui levaient, des jeunes pousses qui égayaient les rameaux de quelques arbustes, sur la paix de l'étendue colorée, sur l'énergie calme de la nature. Ses agitations disparurent. Le passage périlleux était franchi. L'équilibre et la lucidité revinrent à son cerveau, avec l'examen des résolutions à prendre, et du genre de vie qu'elle allait mener, où une grande dose de précaution et de sens pratique devenait nécessaire, où d'âme malade il fallait qu'elle devînt esprit guérisseur.

Rien, à présent, parmi les choses de la vie,

GABRIELLE DE GALARDY 243

lui apparaissait vulgaire et méprisable. Les plus humbles fonctions, des soins considérés presque comme vile, dont la seule idée eût été jadis un outrage pour son caractère et son éducation, prenaient à ses yeux une haute importance, puisqu'ils contribueraient au bien-être, peut-être même au bonheur de son père. Elle se reconnaissait, avec une sorte de plaisir, des vues simples et nettes.

En descendant l'escalier, elle entendit son père se plaindre, en bas, à la servante que ses habits étaient mal brossés, que ses souliers n'étaient point cirés...

— Ah benl répondit la servante, j'avais déjà ben assez d'ouvrage, avant; je vais en avoir pardessus la tête avec la nouvelle dame...

Le terrain se dessinait sous les pas de M !le de Galardy. La servante serait hostile à M Ue Durand, la servante ne se gênait point avec M. de Galardy. Celui-ci souffrait de la privation de quelques-unes de ses anciennes habitudes sinon d'élégance au moins de tenue décente. Aussi bien la maison était fort en désordre. Un dS ses premiers devoirs se montrait donc À Gabrielle.

Ce jour-là, elle commença à s'occuper du classement des papiers de M. de Galardy, après l'avoir accompagné le matin dans le jardin et avoir travaillé avec lui à des semis, à des repiquages. Elle arrangea te petit enclos des poules. Avant le dîner, elle emmena son père faire une promenade, le questionna beaucoup sur sa santé, lui donna des

244 GABRIELLE DE GALARDY

avis. Ail dîner, elle faillit l'irriter en essayant de l'empêcher de boire autant que la veille. Après dîner, ils se raccommodèrent, et M. de Galardy reprit ses histoires personnelles, avec papiers à l'appui, qu'il déplia, lut ou lui fit lire. M lto de Galardy comprit que la tâche était lourde et difficile, et elle passa par des alternatives d'étouffément et de bien-être intime, selon qu'elle espérait ou désespérait de réussir à transformer en existence heureuse, la vie monotone, engourdie, maladive, chagrine que menait M. de Galardy.

Le jour suivant, elle se leva de très-bonne heure, et fit elle-même la salle à manger, le cabinet de travail, le vestibule.

Au déjeuner, M. de Galardy joyeux dit à la servante :

— A la bonne heure, vous vous êtes décidée à brosser mes habits et à cirer mes souliers, aujourd'hui!

Avant que la servante, écarquillant ses yeux stupéfaits, n'eût répondu, M ne Durand dit vivement : •

— Oui, oui ! elle a bien travaillé.

Les sentiments sont souvent méconnus. La servante s'en alla très-mécontente de ces obligeances qu'elle considéra comme une satire et un avertissement menaçant.

— Voulez-vous me permettre d'avoir soin de votre linge, de vos habits? demanda M ne Durand à M. de Galardy.

Elle le rendit confus.

— Mais ne vous imposez point des ouvrages de servante, je vous en prie, dit-il.

— Oh si! je suis et veux être servante ! auraitelle eu envie de répondre du fond de son cœur.

En peu de jours, la maison se trouva singulièrement améliorée. La servante prit tranquillement son parti de laisser presque tout l'ouvrage à la dame de compagnie, puisqu'il n'en résultait aucun inconvénient , et elle resta tout aussi indépendante que par le passé vis-à-vis M. de Galardy.

Le courant des habitudes à Ponthiard fut créé promptement et demeura fort uniforme. M lle Durand dès le grand matin, se surchargeait de travail à l'insu du maître de la maison, et non sans intriguer la servante qui n'y comprenait rien; puis le gouvernement du jardin et des animaux, le catalogue des papiers, de rares promenades, les repas, et généralement la lecture à haute voix le soir, remplissaient le reste du temps...

Les semaines se succédèrent d'un train égal, sans variété, sans incidents.

Un soir de lecture, M. de Galardy arrêta la demoiselle de compagnie :

— C'est singulier ! dit-il, ne lisez plus !...

Un instant après, il ajouta : — Par moments, d'une façon fugitive, vous avez un son de voix qui ressemble à celui... d'une personne... J'ai eu une fille ! On vous Ta peut-être dit ?

M lle de Galardy s'inclina, perdant la respiration et se sentant pâlir.

— C'est à elle qaejedoèsd'ôtreici, reprit-41, elle a fait dès choses qui m'ont enlevé ma pauvre tête... alors je stiis devenu le jouet et la victime de tous ces coquins !.*.

Le cœur de Gahrielle se tordait sous «on «orsage.

— Où peut-elle êtirè, maintenant, graai Bèettî inurmura-t-il.

Quel eri s'éleva dans ie sein de M 110 de €alardy r forçant le passage de ses lèvres que cadenassait une imumuable volonté de pénitence ! La volonté fut k plus forte; le c&ur se brisait, k sueuc coula froide sur le front, l'agonie monta jusqu'à la défaillance! M Ue de Galardy, ne jeta pas ce cri : * Me voici ! » dont l'explosion la tourmentait jus- 'qu'à en mourir, « -Que ma punition s'accomplisse! » se dit-elle, et elle eut l'horrible énergée de se taire!

— Et puis, cependant, continua M. de -Salardy revenant à la colère, à la dureté, elle l'a voulu I tant pis! Elle est revenue 1 Je l'ai renvoyée!..» Et j'ai eu raison, elle nfa fait trop de mal .pour que je lui pardonne... C'est une mauvaise.*., une misérable créature!

H se croisa les bras, se renversa dams son Jauteml, la tête sur le dossier et ne dit plus rien, pensant,, n'appartenant plus au monde extérieur.

M IIe de Galardy recevait la large an&siûte des.

GABRIÏXLE DE GALABDY 247

douleurs qu'elle était Tenue chercher, et ellç pouvait se glorifier d'être de force à les supporter J

— Il faut aUer vous reposer, monsieur, dit-elb en lui toucliant l'épaule, il est tard.

Son accent fut un peu tremblant et faible. Elle toussa pour dégager son gosier contracté,

— Bonsoir, mademoiselle Bumnd, répondit M» de Galardy en se levant brusquement, je dois vous ennuyer quelquefois, avec mes sotrverars et mes labâcfcages :

— - Non, monsieur ; je vous écouterai toujours volontiers !

~*~ Ma fille aurait dû avoir de votre patience et de votre douceur!

Remontée dans sa chambre, M 110 de Galardy tomba à genoux sur le tapis au pied de son lit et ensevelit son front dans la couverture, contre le matelas, se demandant si elle n 'aimerait pas mieux être morte. Elle ne sut pas combien de temps elle g&rda cette attitude, mais soudain elle se releva, passa ses deux mains sur son visage comme pour «n ôter quelque chose qui l'eût gêné, et s'écria :

— Oui, c'est là ce qu'il me faut! Mon Dieu, je vous remercie.

A la suite de cette scène, M. de Galardy ne put se douter des mouvements qui avaient bouleversé Mf lt Durand, qu'il retrouva calme , attentive, assidue eft d'une infatigable complaisance, comme h l'ordinaire.

M lle de Galardy s'était aperçue que son père

- 248 GABRIELLE DE GALARDY

sortait quelquefois de Ponthiard et restait absent environ trois quarts d'heure. 11 se réservait donc une promenade solitaire de temps en temps. La régulière durée de ces absences la frappa, et elle résolut de savoir où il allait. Elle le suivit un jour, de fort loin, par précaution, pour qu'il ne se vît pas épié, de si loin qu'elle le perdit de vue. Elle chercha, tâtonna un peu, et renonçant à discerner la direction par où il avait disparu, elle entra dans une petite chapelle située à quelques pas du chemin, d'où elle pensa qu'elle le verrait repasser lorsqu'il reviendrait.

C'était une petite chapelle votive, où, quatre fois l'an seulement, le curé de la commune voisine disait la messe. Elle était entretenue en bon état, et la piété des fidèles y exposait des ex-voto. - Elle était très-simple, très-nue, blanchie à la chaux, éclairée de vitres blanches, décorée de quelques stations du chemin de la croix ; une housse de toile grise y recouvrait l'autel; deux statues de saintes en plâtre, coloriées aussi, garnissaient des niches pratiquées dans les murs latéraux. Cette espèce de petite grange, sèche et froide, ne portait un caractère ni vénérable, ni solennel, assurément. Au dehors, seulement, elle paraissait un gentil édifice, à cause de ses trois baies ogivales et d'un clocher simulé, se découpant sous un bouquet d'arbres dont les branches caressaient la façade de la chapelle ; ce clocher amusait le paysage d'alentour, qui était plat, parsemé de haies.

GABRIELLE DE GALARDY 249

M Uo de Galardy eut à peine poussé la porte de la chapelle, qu'elle aperçut son père agenouillé sur la pierre et priant devant une des statues de saintes.

Ce spectacle l'émut. Elle se hâta de se retirer, comme si elle eût craint d'être prise en faute. La petite chapelle où son père apportait, lui aussi, ses angoisses, ses vœux, ses supplications, se revêtit soudain pour elle d'une impression sacrée, presque auguste ; elle trouva la satisfaction et la douceur d'un sentiment élevé, et doublement pieux, à venir parfois, de son côté, prier dans la petite chapelle votive. Elle fut attendrie par la pensée que l'âme paternelle, en apparence assoupie et émoussée en même temps qu'aigrie par l'infortune, conservait de secrètes délicatesses, attendrie d'autant plus que jadis, à l'époque d'activité affairée, M. de Galardy ne songeait guère aux églises. L'image de son père, sa forme aux vêtements foncés se détachant sur la blancheur de l'église, resta peinte dans ses yeux.

Ils ne reçurent de visite que celle de M me Rosanat, qui s'inquiéta de Y essai, et qui fut ravie lorsque M. de Galardy déclara qu'il considérait comme définitive la situation de M ne Durand auprès de lui.

— J'en suis très-content, disait-il, elle m'a bien compris. Je me trouve mieux de sa présence. Elle travaille d'une manière incroyable. Elle n'est pas dérangeante.

Et M 110 de Galardy, aux questions de M mo Rosanat, répondait d'autre part :

250 GÀBRIELLE DE GALARDY

— Je suis heureuse, madame... Je suis trop heureuse ! Je suis sûre que mon père ïie se doutede rien ! Je comptais sur de plus rudes épreuves ! Mais mon père s'affaiblit sensiblement... et l'épreuves'approche peut-être I

— Il me . paraît qu'il tient beaucoup k M 116 Durand, dit M ae Rosanat.

M. de Galardy s'affaiblissait en effet. Son estomac se délabrait; les fins de journée accusaient beaucoup de fatigue. Il maigrissait, et des accès defièvre le prenaient fet nuit»

Un phénomène moral très-simple, mais qui sembla extraordinaire à M 11 * de Galardy, porta à celle-ci un coup asseé cruel. M. de Galardy peu à peu se fit indifférent, puis capricieux, et plus d'une fois brutal.

Il était arrivé que le suc* des nouvelles relations entre lui et la demoiselle- de compagnie s'était épuisé presque entièrement. M. de Galardy répétait continuellement les mêmes histoires ; quant à M 1U de Galardy, elle n'imaginait que peu de détails sur la famille et la vie de M n * Durand* Lescoaversations T les soirées devinrent languissantes; la lecture à haute voix endormait promptement M. de Galardy. Il se coucha plus tôt .Leâ soirs d'été, aussitôt là nuit tombée , Gabrielle resta seule retirée dans sa chambre, sous le fardeau de ses réflexions, désolée de n'avoir pu. rendre le ressort à son père, rêvant à leur destinée si misérablement échouée, à la fin prochaine de- M. de Galardy qu'elle n'aurait,, sans doute, pas*

GABRÏELLE 0E OALARDY loi

retardée, malgré tous ses efforts, et à la pénitence presque stérile qu'elle s'imposait, presque trop «louée aussi i

La servante ayant gardé son indépendance, et M. de Galardy trouvant toujours chez elle des dispositions à le relever, des espèces de rebuffades, en •vint insensiblement à se dédommager sur M Ue Durand, dont la docilité, la bonne volonté ne se démentaient pas. Il se mit à la tyranniser. Ses •caprices alimentèrent avec la facilité de la victime à s'y soumettre. Ainsi les heures de repas cessèrent d'être fixes, et M u * de Galardy dut joindre la cuisine it ses autres travaux, la servante disant qu'elle ne pouvait pas faire le déjeuner et le dîner tantôt h une heure tantôt à une autre.

Il finit par trouver que le classement des papiers, exécuté strictement sur ses propres indications, n'était ni commode ni méthodique ; M" e de Galardy le recommença.

M. de Galardy se plaignit que sa chambre au rez-de-chaussée n'était pas saine, il changea d'appartement avec M 11 * Durand ; peu après , il se plaignit au contraire que ce déménagement dérangeait ses habitudes, et il reprit l'installation antérieure.

Son jardin, presque tout entier en légumes et en fruits, que la dame de compagnie avait soignés de son mieux, lui déplut. Il le déclara triste, laidj et youlut le remplir exclusivement de fleurs.

Ces menues choses ne tourmentaient pas* beau-

252 GABRIELLE DE GALARDY

<x)up M lle de Galardy heureuse de payer de sa peine le mal qu'elle avait causé. Mais un jour qu'elle travaillait, selon leur coutume, dans le cabinet de son père, que celui-ci était plongé dans des études rectificatives de ses anciennes entreprises industrielles, et qu'elle eut à se lever et traverser la pièce deux ou trois fois, pour différents motifs :

— C'est insupportable, dit-il avec humeur, vous êtes toujours sur mon dos ! Vous pourriez bien vous tenir dans la salle à manger !

Elle fut consternée, et obéit. Malgré son désir de subir des mortifications, elle s'était laissée aller à la douceur de procédés aimables, presque affectueux de la part de M. de Galardy.

Mais s'il allait la prendre en antipathie, s'il rejetait sa société, s'il la congédiait!

Une autre fois, à dîner, elle n'avait placé ou fait placer sur la table qu'une bouteille de vin entamée. Il se fâcha :

— Vous n'êtes bonne à rien ! Le vin m'est nécessaire. Si l'on m'en prive, je n'aurai plus de soutien... Ah! quand on n'a plus de famille! quand on est entre des mains mercenaires ! . . .

, , Puis, comme elle se tint plusieurs jours dans la salle à manger, n'entrant point dans son cabinet, il vint la chercher.

, — On me laisse, maintenant, dit-il, on me considère cçmmeunêtre fini, nul!...

Elle reconnut bien alors que toutes ces variations n'indiquaient pas la désaffection, mais prou-

GABRIELLE DE GALARDY 253

vaient que, plus que jamais, M. de Galardy avait besoin des services de Af 110 Durand, et elle fut soulagée du tourment imprévu que lui avaient causé les caprices de son père.

Le mérite de l'impétueuse M Ue de Galardy à se plier à cette multitude de petits efforts de chaque heure, à garder une inaltérable patience, était immense, et elle y déployait une énergie extrême, La fin de l'été amena une surprise agréable pour M. de Galardy, mais qui troubla Gabrielle.

On vint tout à coup beaucoup voir son père.

Les Souzeau furent les premiers qui parurent : M me de Souzeau, Henri et sa femme, car il avait épousé M lle des Furens. M lle de Galardy remarqua qu'on jetait sur elle des regards de curiosité, d'apitoiement. On complimenta beaucoup M. de Galardy sur sa dame de compagnie.

— Oui, oui ! disait-il, M me Rosanat m'a trouvé une personne qu'on peut tolérer. Elle a bien ses défauts, mais je crois qu'elle a fini par s'intéresser à moi.

Les du Bousson, les Breslois, les Marty, les Louvray, les des Furens débarquèrent successivement à Ponthiard.

Gabrielle pensa que la santé déclinante de son père attirait ces visites : on venait voir finir M. de Galardy.

M B0 des Furens, lorsqu'elle quitta Ponthiard, dit à M Ue Durand, d'un ton sec,:

— Vous faites bien, mademoiselle, d'avoir soin

254 GABRIELLE DE GALARDY

de M. de Galardy ; le pauvre homme n'a pas été gâté sous ce rapport. Il a une fille qui Ta abandonné... une triste personnel qui ne se lavera jamais de ses fautes.

— Saurait-elle qui je suis! se demanda M 1U de Galardy le cœur percé comme d'un trait aigu.

Les visites cessèrent avec l'automne, mais cettepériode d'animation laissa à M Ue de Galardy quelques motifs de songer et même de s'inquiéter.

M. de Galardy devint très-rèveur. Plus d'une fois il regarda M l]e Durand avec beaucoup d^ttehtion. Il lui demanda un jour :

— Tous avez des marques sur la figure! Est-ce qu'il vous est arrivé un accident?

— Oui, répondit-elle, étant enfant, je suis tombée d'un premier étage, par la fenêtre, sur des briques et des tuiles, et je me suis abîmé la figure.

Et elle feignit de cacher machinalement son visage. En réalité, elle voulait cacher l'altératioa qu'elle y sentit passer.

Un autre jour, soTtant d'une de ses rêveries,, au fond de son fauteuil, M. de Galardy murmura :

— Si ma fille était là !.. .

— Je serais heureuse aussi qu'elle fût là, prononça du gosier Gabrielle en raidissant toutes ses forces.

Il la regarda de côté, et, un instant après, elle vit qu'il secouait la tête.

Une troisième fois, dans le jardin, où il ne marchait plus qu'à pas lents :

GABRIELLE DE GALARDY 255

— Pourquoi ma fille n'a-t-elle pas voulu que nous fussions heureux! dit-il encore.

— Je regrette de n'avoir pas connu M lle de Galardy ; peut-être pourrais-je la défendre ! répliqua-t-elle.

Elle maîtrisa son âme qui se soulevait et criait grâce, et elle sembla demeurer impassible.

— S'il a deviné, si on le lui a dit, s'il sait ! Que dois-je faire, mon Dieu! se demandait M Uc de Galardy torturée. Adoucirait-elle les derniers mois de la vie de son père en se révélant à lui,- en reprenant possession de cette tendresse qu'il paraissait lui offrir? Mais où serait la punition, le châtiment pour elle? Et que de poignantes explications à réveiller, que de blessures à rouvrir! On ne rentrerait dans ce cœur qu'en le faisant saigner. — Non! se dit-elle, j'ai effacé ks traits de Gabrielle de Galardy, qu'elle ne reparaisse plus! Cependant elle questionna M mc Rosanat, surtout à propos des visites inopinées et bientôt interrompues qui avaient été faites à Ponthiard.

— Est-ce qu'on se douterait de quelque chose ? Est-ce qu'on soupçonnerait la vérité?

— Mais non, dit vivement M me Rosanat, c'est moi qui ai engagé nos amis, nos connaissances à voir M. de Galardy.

Puis, comme celui-ci ne renouvela point les propos et les observations dont Gabrielle s'était émue, elle jugea qu'elle avait mal interprété cette série de faits.

256 GABRIELLE DE OALARDY

L'automne fut une saison mauvaise pour M. de Galardy.

Son affaiblissement s'accéléra. Le père de Gabrielle dépérissait. Il ne tarda pas à être obligé de garder le lit, et il ne se releva plus.

M lle de Galardy s'échappa maintes fois, courant jusqu'à la petite chapelle, dont les dalles reçurent ses larmes et dont le plafond entendit monter ses soupirs et ses supplications. Le médecin déclara que M. de Galardy ne passerait pas l'hiver.

La maladie ou plutôt les maladies, car il en Avait plusieurs, qui s'entraînèrent l'une l'autre dans son corps qui se dissolvait, eurent leur cours, lent, mais progressant de jour en jour.

Les heures grises et noires des journées d'hiver se traînèrent pesamment, dans le calme inquiet qui entoure le lit des malades; les nuits furent remplies de plaintes, d'agitations et de fatigues. M me Rosanat vint assez souvent passer une aprèsmidi avec Gabrielle, plus rarement elle passa une nuit à Ponthiard.

Elles causaient à voix basse, tandis que M. de Galardy sommeillait. Gabrielle accourait à ses moindres gestes, à ses soupirs. Il eut parfois un délire léger et passager. Ses regards prirent ce caractère profond, solennel que donnent les approches de la mort, qui fait presque de chaque homme un être auguste, un martyr, dont elle ennoblit les traits par les émouvants ravages de la souffrance.

GABRIELLE DE GALARDY 257

Un jour que M™ 8 Rosanat était là, et qu'étendu, M. de Galardy semblait tenir sur une vision ses yeux grands ouverts, il répéta d'un ton faible le mot qu'il avait déjà prononcé :

— Si ma fille était là!...

— Dites -le-lui donc que vous êtes Gabrielle ! dit M me Rosanat à voix basse, mais avec de la véhémence dans l'accent.

M Ue de Galardy la retint en lui posant la main sur le poignet, et de sa tête fit : Non ! à plusieurs reprises, avec un visage décomposé par l'angoisse.

— Tout le monde, excepté lui, sait queM 1,c Durand n'est autre que Gabrielle de Galardy! reprit M me Rosanat.

— Je crains de lui faire du mal! murmura Gabrielle ; et puis je ne me sens pas le droit de le lui dire!

M mo Rosanat plia devant ce nouvel excès d'une âme pleine de sentiments excessifs.

Quant à M. de Galardy, il ne voyait pas son état, et lorsque les calmants l'avaient soulagé, il préparait des projets pour l'avenir. Autant, avant d'être définitivement malade, il parlait de sa fin prochaine, autant il la croyait éloignée maintenant.

On vint le voir, mais la nécessité de ne pas le fatiguer fit écarter les nouvelles visites par M 110 de Galardy.

M me Rosanat amena le curé de Saint-Urbain

258 GABRIELLE DE GALARDY

pour donner l'extrême-onction à M. de Galardy. On présenta à celui-ci la cérémonie comme préparatoire, lui en dissimulant la portée. Loin de s'en effrayer, il exprima l'espoir que l'attention de la Providence, appelée de la sorte sur sa tête, le tirerait bientôt d'affaire.

Mais il déclinait toujours, et un matin, Gabrielle se trouvant seule auprès de lui, il affirma qu'il éprouvait un mieux sensible, et désira prendre un peu de biscuit et de vin. Il parut s'en trouver bien, posséder toute sa tête. Et puis, une heure après, il tomba dans l'agonie, ses yeux devinrent vagues, ses mains s'agitèrent sur sa couverture, et un râle léger le prit.

M 1,e de Galardy, agenouillée au pied du lit, saisit une des mains de son père, la baisa, et doucement, en étouffant sa voix, mais en la prolongeant, elle dit:

— Je suis votre fille; je suis Gabrielle, mon père !

Il tourna vers elle ses yeux vagues, sans qu'ils eussent plus d'expression, et ils se renversèrent sous la paupière, deux souffles affaiblis sortirent ensuite de ses lèvres. Avait-il compris? avait-il entendu?...

M lle de Galardy est restée à Ponthiard. Elle y vit seule, absolument, ne voyant plus personne, car M mo Rosanat est morte. Elle donne le revenu de Ponthiard aux curés des églises de Prelles pour les pauvres. Elle se nourrit des légumes qu'elle cul-

tive elle-même. Elle est habillée en paysanne et porte des sabots dans lesquels ses pieds sont nus. Elle a fini par passer pour folle dans le pays, mais d'une folie qui la rend respectable aux yeux de plus d'une personne. Sa santé ne lui permettra pas de vivre bien loijgtemps encore.

Deux pièces dans l'appartement de M. Gallois de Ginac avaient été disposées pour recevoir la collection d'objets d'art dont il était l'heureux possesseur.

Une installation simple et pratique, calquée sur celle des musées publics, faisait parfaitement valoir cette infinité de petites choses délicates qui constituent une partie de la curiosité, ou du bric-àbrac, comme on voudra.

Tout autour des murs se dressaient des armoires vitrées; dans l'enfoncement des fenêtres étaient placés, à plat, des casiers à couvercle de verre ;

de semblables casiers couvraient plusieurs tables qui remplissaient le centre des deux pièces, qu'on décorait souvent du nom de salles, ou tout au moins de petites salles.

Sur le fond rouge sombre de toutes ces vitrines se détachaient les fins contours, les colorations fourmillantes de mille objets choisis avec goût. Les étincelles des cuivres rivalisaient avec les luisants bleuâtres des armes et des ferrures-; les faïences et les porcelaines, claires, égayées de bariolages, répondaient à la transparence grise et sourde des verreries vénitiennes, dont la fragilité était défendue par de véritables matelas de velours contre les trépidations que produisait le mouvement des voitures à l'extérieur ; l'onctueux ton jaune des ivoires vieillis, l'épanouissement des éventails étalés, les découpures des dentelles, les riches reflets des émaux, les tissus ornés de colorations à la fois puissantes et douces, sollicitaient, caressaient, réjouissaient l'œil, et, dans les profondeurs des armoires, derrière le chatoiement des vitres, s'enveloppaient d'une atmosphère veloutée dont l'effet avait un grand cKarme. Des stores aux fenêtres préservaient tous ces trésors d'une lumière trop vive qui leur aurait donné un aspect criard, sec et tranchant.

M. Gallois de Ginac était un homme grand, d'une soixantaine d'années, de tenue fort soignée, d'allures nobles jusqu'à l'affectation. Il aimait à parler haut, en renversant la tête en arrière d'un

air fier et dominateur, et étudiait volontiers ses tournures de langage. Disputant avec énergie le terrain à la vieillesse, il se teignait les moustaches d'un beau noir, et n'avait de cheveux gris que par derrière.

Il faisait, ce jour-là, les honneurs de sa collection à deux visiteurs de ses amis, M. Blossard et la fille de celui-ci, aimable jeune personne.

— Voilà un beau plat rayonnant de Rouen que je ne vous connaissais pas, venait de dire M. Blossard.

— Ça? s'écria M. Gallois d'un ton fort complexe où se sentaient du dépit et de la colère, ah ! vous me décidez à une exécution devant laquelle je reculais...

Et, soudain, prenant le plat à deux mains, il en frappa fortement l'angle d'une vitrine.

— Que faites-vous? dit vivement M. Blossard.

Le fracas des morceaux du plat tombant sur le

plancher, où ils s'émiettèrent en rebondissant, lui répondit.

— Il était faux ! dit M. Gallois avec cet accent particulier que connaissent bien les collectionneurs trompés. La falsification est partout sous nos pas, continua-t-il avec la chaleur de l'indignation, elle nous enlace, nous obsède, nous abat. Au moment où nous étendons la main pour saisir une pièce rare elle est là, invisible, et place sous nos doigts la faïence fausse, le cuivre faux, le faux ivoire, le faux tissu, l'arme fausse, le faux émail ! La falsifi-

cation est une chose, je dirais presque un être incompréhensible, mystérieux, fantastique, à coup sûr insaisissable. Quel est le but réel du falsificateur ? Où niche-t-il, où travaille-t-il ? La plupart du temps on Pignore. Cherche-t-il à gagner de l'argent? Ce n'est point prouvé. Presque toujours, au contraire, il dépense beaucoup d'argent et de temps à contrefaire une belle pièce et perd en la vendant. On recueille de meilleurs bénéfices dans l'imitation avouée, organisée en fabrication régulière et abondante. J'émettrais cette idée qu'il y a chez le falsificateur on ne sait quelle dépravation, quelle maladie!... Il a un sentiment que j'appellerais la parodie du goût de l'art. Pourquoi cette jouissance secrète et profonde à tromper les gens, à lancer des espèces d'énigmes dont seul il aurait le mot? 11 y a un esprit méphistophélique là-dedans, sur mon honneur !

M. Gallois, à certains points de ses discours, avait l'habitude de saluer. Il ôta une petite calotte en forme de tasse chinoise qu'il portait sur le sommet de la tète.

Se saluait-il lui-môme, faisait-il la révérence à l'importance de la pensée qu'il « émettait? » Cette manie, dégénérée en mouvement machinal, amenait quelquefois des rencontres bizarres avec des courants d'idées et de paroles où il devenait tout à fait intempestif et ridicule d'exécuter des saluts. M. Gallois de Ginac semblait vouloir aussi tenir les gens sous la puissance de ses regards, et l'on

aurait cru qu'il vous provoquait par moment en vous disant les choses les plus simples.

— Je sens, reprit-il, que je suis devenu depuis quelque temps le point de mire d'un de ces mystifalsificateurs... Une persécution particulière s'attache à moi!...

Il fit une moue dédaigneuse et s'arrêta pensif, indiquant d'un signe de doigt qu'il écarterait facilement cet ennui.

— Mais êtes-vous souvent trompé? demanda M. Blossard.

— Jamais!... s'écria fièrement M. Gallois de Ginac en le toisant de tout son haut, j'ai la prétention d'être un de ceux qui s'y connaissent.

Et là-dessus, la petite calotte respectueuse voltigea dans l'espace.

— Si j'ai été trompé à propos de ce plat, dit M. Gallois, c'est que je n'avais pas vu en personne!

Il se recoiffa et ajouta :

— J'ai été trompé par un , catalogue et par un expert... Et ici, pour en revenir aux étranges mystifications des falsificateurs, croiriez- vous...

M. Gallois regardait fixement M ,le Blossard et joua de la calotte dans l'attitude la plus galamment polie, si bien que la jeune fille en eut l'air troublé et même stupéfait. M. Gallois s'en aperçut et remit sa calotte.

-—- Croiriez-vous, continua-t-il, qu'on a publié dernièrement un catalogue faux indiquant la fausse vente d'une collection imaginaire!... Jusqu'où

n'iront-ils pas? N.'est-ce pas là du pur Méphistophélès, comme je l'exprimais tout à l'heure?

Et il darda des regards terribles sur M. Blossard, en se rengorgeant.

— Mais il s'agit de mon plat de Rouen, reprit M. Gallois. Voici ce qui est arrivé. J'avais vu sur un catalogue de wente la désignation très-affirmative d'une % belle pièce. J'étais obligé de quitter Paris. Je donnai commission à l'expert, c'est chose... Brigaudy, un expert de troisième ordre. . . de me l'acheter. J'aurais dû me défier de lui. Croyez-bien, d'ailleurs, que je suis un homme qui met la main à la pâte. Je n'achète pas et je lie trouve pas par intermédiaire, comme MM. les millionnaires qui ne font pas de collections, mais auxquels on en fait!... Il salua... Je donnai donc commission à Brigaudy, et cet imbécile, cet âne bâté... Il salua encore; M lle Blossard se mordit les lèvres ; il reprit :

— Je vous demande pardon, mademoiselle, de la vivacité de ces expressions... L'expert, voyant que la pièce était au moins douteuse, a eu la sottise de me la mettre sur le dos ! Il m'a donné pour excuse qu'il avait été déterminé par le prix* peu élevé auquel il avait pu l'obtenir : deux cents francs î S'il eût été vrai, un tel plat aurait valu plus de deux mille francs.

M. Blossard et sa fille écoutaient, disciples recueillis, les enseignements du collectionneur expérimenté.

M. Blossard était un homme à figure débonnaire et sérieuse, sentant bien son ancien fonctionnaire, comme il avait été.

11 ramassa un des fragments du plat et demanda :

— À quoi reconnaissez-vous que...

— Qu'il est faux? Au rouge, au fameux rouge deRouen, perdu, inimitable, que Nevers, qu'aucune autre fabrique n'a jamais pu reproduire ! Ah le rouge ! c'est recueil, c'est le désir de la faïence. On a perdu aussi le secret du rouge-rubis des anciennes majoliques. Après maestro Giorgio de Gubbio et Francesco Xanto d'Urbino, ce beau rouge a disparu des faïences d'Italie.

— Pourtant, je ne... reprit M. Blossard qui dominé par la supériorité de M. Gallois, finissait rarement ses phrases en lui parlant. Il comparait le fragment avec le décor d'un vase véritable de Rouen en forme de casque.

— Ah! dit M. Gallois, les bleus, ainsi que le laiteux bleuâtre du fond sont passablement imités, mais le rouge est manqué. Rien qu'au flair? dit-il, en affectant de sentir le morceau de faïence, plaisanterie qui se fait souvent avec les novices, peuh ! . . . tenez !

Il rendit le tesson à M. Blossard, qui y appliqua consciencieusement son nez, puis le passa à sa fille pour qu'elle en fit autant, en disant :

— En effet, on trouve... une certaine...

M ,le Blossard n'avait encore ni au figuré ni au réel le flair du collectionneur, car ses sourcils

relevés témoignèrent qu'elle ne sentait pas cette certaine...

— 11 faut, dit alors M. Blossard que je vous soumette un achat que nous avons fait en route.

Pauline porte l'objet dans son sac à ouvrage...

Pauline Blossard ouvrit le sac, et on en tira un pot bleu jaspé de taches blanches.

— C'est du Nevers ! Bonne petite pièce 1 Combien l'avez-vous payée? dit M. Gallois.

— Trente-cinq francs.

— Ce n'est pas trop cher.

Le visage de M. Blossard s'épanouit. Aussi se donna-t-il le luxe d'une phrase complète :

— Tu vois, dit-il à sa fille, que je commence à m'y connaître, quoi qu'en dise ta mère.

A ce moment entra un jeune homme, élégant, de figure agréable, mais fine jusqu'à la ruse.

— Ah ! voilà Charles, terrible connaisseur lui aussi! dit M. Gallois.

La façon dont le jeune homme fit ses compliments aux Blossard indiquait des relations assez intimes entre les deux familles. Il était visiblement sur un pied de familiarité avec la jeune fille.

Après avoir présenté les excuses de sa mère, retenue dans sa chambre par une violente migraine, Charles Gallois commençait à parler d'une soirée récente où tous quatre s'étaient trouvés ensemble, lorsque ses regards totnbèrent sur les débris du plat brisé. Une contraction aussitôt réprimée traversa ses traits :

^tIC-À-3RAC 2C9

— Un accident? demanda-t-il vivement.

— Un accident volontaire, répondit M. Gallois, Est-ce que tu crois que je veux déshonorer ma galerie !

— Il était donc faux ?

— Examine-le, toi qui es maître es arts.

— C'est vrai, dit Charles en tournant et retournant quelques morceaux entre ses doigts ; mais

• avoue-le, n'y as-tu pas été trompé, au moins pendant quelques minutes ?

— Pas une seconde !... s'écria M. Gallois, qui étendit sa calotte de toute la longueur de son bras.

— Ah ! dit le jeune homme avec un imperceptible froncement de sourcils, il n'était pas mal imité cependant.

— J'avoue que... dit M. Blossard.

— Vous vous y seriez laissé prendre ?

— Bah! mon cher Blossard, vous deviendrez un vieux renard, vous aussi, et vous verrez que, si nous marions ces deux jeunes êtres, Charles fera de Pauline un expert de premier ordre.

M l, ° Blossard rougit, tandis que Charles la regardait en souriant,

— Voulez-vous que nous laissions un moment les jeunes gens ensemble, dit à, demi-voix M. Blossard à M. Gallois, j'ai à vous...

Il l'emmena à l'autre bout de la pièce.

— Décidément, dit M. Gallois en l'arrêtant devant un plat à reptiles et à coquillages de Palissy, tout n'est pas rose pour nous. Tous les

quinze ans, les fureteurs abattent, relèvent, démolissent, construisent. Voilà les Palissy, par exemple ! Eh bien ! on finira par ne plus savoir du tout ce que c'est. Il y a quelques années, c'était un article de foi que de lui attribuer une série de statuettes qu'on trouvait très-jolies. Aujourd'hui, il est décidé que Palissy n'a jamais fait de statuettes. On a trouvé des prédécesseurs et des continuateurs de Palissy qui auront tout exécuté. Lui n'aura* rien inventé; il n'a peut-être rien fait! Le Palissy se faisait avant lui, à Nuremberg, ou bien au Pré-d'Auge, en Normandie. Rien ne prouve qjie ce qu'on suppose être de Palissy soit de lui ; on n'a aucune filière authentique à cet égard. C'est Sauvageot, c'est du Sommerard qui ont inventé le Palissy sous la Restauration : ce sont ces choses-là qui doivent être de lui, se sont-ils dit à la vue de certaines pièces, et depuis, tout le monde leur a emboîté le pas. Mais sait-on au juste ce qu'était ce fameux émail que cherchait Palissy? Selon la dernière opinion, il cherchait le secret de. la porcelaine de Chine, comme on le chercha à la cour de François de Médicis, où l'on fabriqua pendant quelque temps une sorte de porcelaine tendre, vers la même époque...

M. Blossard profita d'une pause amenée par le jeu de la calotte pour interrompre son ami.

— Je voudrais vous montrer... dit-il en tirant avec mystère de la poche de sa redingote un paquet bien enveloppé dans du papier...

Il regarda avec quelque défiance du côté de sa fille ; mais Pauline était très-occupée avec Charles, qui lui faisait un cours sur les trésors de la collection et lui en énumérait les prix. On entendait la voix du jeune homme monter de temps en temps, pour prononcer par exemple :

— Ce plat siculo -arabe vaut quatre mille francs; ce vase hispano moresque vaut six mille francs ; cette coupe de Venise à reticelli, mon père en a refusé mille francs ; il Ta eue pour trente francs à Avignon...

Mais les deux messieurs n'entendirent pas ce certain mot qui lui échappa durant la conférence : — Ce qui m'a décidé à devenir connaisseur, c'est que j'ai voulu savoir si mon père plaçait bien son argent! t

11 est vrai qu'il sentit lui-même le positivisme un peu trop marqué de cet aveu, qu'il en craignit le mauvais effet, et se hâta de le pallier par la plaisanterie :

— Que voulez-vous, avait-il continué, c'est par intérêt pour mon père et par amour-propre ; j 'aurais eu du dépit qu'il se trompât. Je suis au contraire très flatté quand les gens s'écrient : M. Gallois, oh! M. Gallois de Ginac! ah! quel homme! quel nez! Mon père est un nez! et c'est énorme !

Pauline rit et ne fit pas grande attention au propos positif. Elle était éblouie par cette espèce d'alchimie des connaisseurs qui transforme un plomb vil en or pur, un objet acheté dix francs en

une merveille dont la valeur s'est centuplée ! Elle souhaitait que son père égalât bientôt M. Gallois. Elle devenait en bric-à-brac le reflet de M. Blossard. Quand elle rêvait à sa corbeille de mariage, elle espérait que Charles lui ferait présent de quelque précieuse rareté ; serait-ce une boîte en argent de l'orfèvre espagnol Juan de Arfe, un coffre de la Renaissance en fer ciselé et damasquiné de Milan ou de Venise, ou bien une vieille châsse du treizième siècle en émail cloisonné de Limoges? Elle la remplissait de bijoux de Benvenuto Cellini ou de Misseroni, de montres émaillées par Petitot, de bonbonnières décorées de miniatures par Hall, d'éventails en vernis Martin, peints par Boucher, de coffrets à gants en ivoire sculpté par François Flamand.

Pauline avait environ vingt-deux ans ; ses cheveux blonds, ses doux yeux bleus, de jolies dents, un sourire aimable, une voix un peu lente, mais bien timbrée, faisaient d'elle une très-agréable jeune fille. Son père, ancien chef de division, possédait trente mille livres* de rentes. Une dot fort convenable augmentait donc les agréments de M lle Blossard.

Les deux familles, liées depuis quatre ans, avaient resserré leur intimité depuis que M. Blossard avait gagné le goût des collections au contact de M. Gallois de Ginac, et que Pauline pouvait s'intéresser aux sujets qui tombent sans cesse sur le tapis entre amateurs d'objets d'art.

Les longues discussions sur le violet de manganèse, sur l'engobe, sur les procédés de l'émail ou de la damasquinure champlevés, sur les verres à deux couches superposées, sur les différences de la haute et de la basse lisse, les doléances à propos de la perte de l'art du fer forgé et ciselé,* et les gémissements sur la courte durée et la brève splendeur de la faïence d'Oiron, trouvaient Pauline attentive et même frottée de quelques connaissances théoriques. N'avait-elle point parcouru la traduction du livre du fameux moine Théophile, la Schedula diversarum artium, intrépidement étudié la Bible des hauts collectionneurs : Y Histoire des Arts industriels de M. Labarte, annoté le Dictionnaire du Mobilier de M. Violletrle-Duc, et d'autres encore ? Son père avait acheté pour plus de dix mille francs d'ouvriages à gravures depuis

• que la passion nouvelle s'était emparée de lui..*

Cependant M. Blossard, ayant ouvert son mystérieux paquet, ne remarqua pas l'expression narquoise de la physionomie de son ami, lorsqu'il

* présenta l'objet à celui-ci. Mais aussitôt que les regards du père de Pauline se levèrent sur M. Gallois, ce dernier prit un air de componction, de gravité et d'approbation.

Les mains de M. Blossard tremblaient un peu...

— Du Rouen brun... à la rouille... avec les amours... une salière unique!.., dit-il d'un ton ému, et ses yeux furent suppliants.

« Grâce ! signifiait leur prière, dites-moi que

cette pièce est vraie, que j'ai fait une trouvaille, que je m'y entends à merveille ! »

« Faux, archi-faux ! s'était écrié intérieurement le connaisseur, qui *eut peine à retenir un sourire de compassion méprisante... Je connais la série de ces contrefaçons, je sais par quel canal elles s'écoulent! »

— Vous avez acheté cela ôhez Brigaudy? demanda-t-il.

— Oui, répliqua M. Blossard, qui se sentit un peu raffermi en voyant que sa condamnation n'était pas sur-le-champ prononcée ; est-ce que vous aviez déjà vu cette salière ?

— Non, mais je sais qu'il a quelquefois des choses de cet ordre... Ce n'est pas laid cela...

M. Blossard respira bien plus à l'aise et prit un air joyeux.

— Combien l'avez-vous payé? demanda M. Gallois.

— Neuf cents francs ! dit M. Blossard en baissant la voix... Je n'en ai pas parié à Pauline, qui le dirait à sa mère. Ma femme ne partage malheureusement pas nos goûts artistiques... Elle a d'autres qualités... Ainsi, c'est bien du vrai Rouen à la rouille ?

AL Gallois feignait un profond examen de la salière, qu'il faisait miroiter sous la lumière de la fenêtre. Il se trouvait très-embarrassé. Donner un certificat d'authenticité à l'objet devenait compromettant. — Bah! Comment! M. Gallois a déclaré

que cette pièce était vraie? s'écrierait railleusement le premier expert venu. — D'un autre côté, quel coup asséné sur la tète de M. Blossard, si on lui disait la vérité ! Et puis, celui-ci était de cette race de gens qu'on ne désillusionne guère, et qui se cramponnent sans vérification à leurs croyances. M. Gallois chercha à s'en tirer jésuitiquement.

— C'est très-joli, dit-il ; une pièce, vraie, comme celle-là, vaut mille écus...

Tout dépendait de la manière dont il avait suspendu la prononciation du mot vraie.

— Vous croyez qu'on pourrait m'en donner..,

— Oui, si vous trouviez un amateur...

Le si sauvait encore l'explication.

Heureusement, une inconsciente mais naturelle

transition d'idées permit à M. Gallois d'échapper à son embarras. L'erreur de M. Blossard le fit penser à un autre de leurs amis, amateur fort malheureux, et victime, plus encore que le père de Pauline, de son malencontreux amour pour les bibelots.

— Et, "à propos, s'écria M. Gallois, l'ami Régeant a-t-il fait, lui aussi, quelque nouvelle grande

acquisition?

L'àmi Régeant était le plastron de Blossard, enchanté de pouvoir tomber sur moins fort que lui et l'écraser de sa supériorité.

— L'ami Régeant est inouï, répliqua-t-il ; il ne sait rien et il n'est pas de jour qu'on ne le trompe grossièrement. Un effronté marchand vient de lui vendre pour une œuvre originale de la fia de

la Renaissance un mauvais moulage de je ne sais quel bouclier reproduit en zinc galvanisé.,, en lui faisant croire que l'œuvre était de Jean Goujon, qui n'a jamais travaillé pour les armuriers... C'est à pouffer de rire !

Et M. Blossard joignit l'acte à la parole. Le chapitre de l'ami Régeant était le seul qui le rendît bavard et disert.

Juste au même moment, à l'autre bout de la petite salle, Charles disait à Pauline :

— Et votre charmante amie, M lu Noémie Régeant? Vous ne nous l'amenez donc plus?

M 11 * Blossard sembla vouloir d'abord scruter la pensée du jeune homme, puis elle répondit :

— Je vous l'amènerai avec d'autant plus de sérénité que, comme vous le savez, elle ne veut pas se marier...

— Je ne comprends pas quel rapport...

— Je me suis bien aperçue qu'elle était votre préférée ! dit Pauline avec un sérieux affecté.

— Oh ! la jalouse ! répliqua Charles en s'amusant h lui faire une moue menaçante comme à un enfant.

— Oui, monsieur, c'est ainsi !... La pauvre Noémie! reprit-elle avec un petit soupir.

— Pourquoi la plaignez-vous? Parce qu'elle no veut pas se marier?

— C'est très-beau. Elle se consacre h son père qui est âgé... elle ne veut pas le quitter!

— Cependant, si...

— Si un jeune homme d'un mérite extraordinaire comme celui qui se...

— Ou un autre, d'un plus grand mérite encore.

— Eh bien non! on ne détournera pas Noémie de son vœu, car c'est un vœu qu'elle a fait.

M. Blossard vint les interrompre :

— Pauline, avant de rentrer, nous passerons chez Régeant, dit-il.

— Je préférerais rentrer d'abord. Je voudrais prendre à la maison un volume des Artssomptuaires de Louandre, que Noémie a besoin de consulter.

— Non, non, les livres ne sortent pas de ma bibliothèque; Noémie viendra le consulter chez nous.

Là-dessus, le père et la fille partirent. M. Blossard avait remis dans sa poche l'important paquet dont il ne voulait même point avouer l'existence à Pauline.

En passant dans le quartier de la Madeleine,

devant le magasin de Ginnantier, qui, depuis la

retraite du père Bergheim et la mort du père

Pêcheur, commençait à monter au premier rang

parmi les marchands de curiosités, M Ue Blossard

jeta un coup d'œil à l'intérieur.

— H y a grande réunion chez Ginnantier, ditelle à son père ; Noémie et M. Régeant son* là !

— Entrons, dit M. Blossard.

En effet, groupées tant bien que mal au milieu des meubles entassés dans le magasin assez obscur, plusieurs personnes, hommes et femmes, étaient assises, formant un cercle de causeurs.

On voyait apparaître une tête entre les panses de deux énormes potiches de Chine; plus loin, deux jambes croisées sortaient d'un enfoncement créé entre un cabinet de la Renaissance et une armoire hollandaise peinte, et une voix jaillissait de ce creux noir sans qu'on y distinguât ni corps ni tête;- des étoffes claires retombant entre de hautes pendules en marqueterie, filant derrière des candélabres à girandoles pour se retrouver sous un bureau Louis XYI garni de guirlandes dorées et disparaître derrière des bustes en terre cuite relégués à terre, laissaient dans l'incertitude ; indiquaient-elles la présence de dames ensevelies dans le fouillis, ou étaient-ce des tissus faisant partie du fonds? On ne savait pas s'en rendre compte immédiatement. On se salua et on se tendit la main avec les plus grandes précautions, à travers le chaos de pointes et de choses crochues qui barraient partout le passage aux bras et aux jambes.

M. Blossard et Pauline connaissaient toutes les personnes présentes, habituées de la boutique, aimant à se réunir chez la mère Ginnantier pour « popoter ».

Un grand monsieur chauve, 4 cravate blanche, à la longue redingote qui lui battait les talons, et portant un feutre à bords immenses, sortait au moment où entrait M. Blossard et sa fille.

— M. Desmarteaux vient se rafraîchir à Paris, dit la mère Ginnantier, grosse femme accorte à l'air malin ; là-bas, à Tours, il se trouve toujours en retard sur la vogue et il a besoin de se mettre au courant

— Est-ce qu'il fabrique toujours des meubles avec de vieux panneaux raccrochés de droite et de gauche ? demanda la voix qui sortait de renfoncement.

— Probablement, car il m'a pris ces deux planches, dit la marchande en désignant avec une espèce de dédain des bois sculptés qui se dressaient contre une colonne-console en marbre serpentin.

— Pas bête, le docteur Desmarteaux ! reprit la voix ; il y a quelque temps, il avait sa clientèle dans les châteaux du pays, et quand il avait donné ses soins et qu'on lui parlait de payement, il nemanquait jamais de répondre : Je ne veux pas d'argent, moi; donnez-moi seulement un petit souvenir ; n'importe quelle toute petite chose parmi celles que je vois là-bas: tenez celle-ci. Et comme il avait guigné son affaire depuis longtemps, il tombait juste sur une toute petite chose de grand prix. €'est de cette façon qu'il a enlevé au comte de Mareuil un émail de Pénicaud III, qu'il a bel et bien revendu quinze *cents francs, et à M BC de

Saint-Léger une coupe d'Oiron que Nadalewski lui a achetée plus de trois mille. . .

— C'est un grand coquin! reprit un gros homme brun, bistré, à fortes moustaches, qui soufflait au fond d'un fauteuil où, seul de toute la petite société, il avait su trouver une bonne installation. — Desmarteaux, quand il s'est trompé, et cela lui arrive souvent, n'en démord pas. S'il a acheté une faïence fausse, par exemple, il emploiera tous les moyens pour tâcher de lui donner une apparence vraie ou au moins vieille ; il l'ébréchera, il la craquèlera, il la mettra dans du fumier pour la jaunir; si c'est une gravure, il la travaille avec des acides.

— Il est revendeur par-dessus le marché, dit la mère Ginnantier, il nous fait concurrence. Le métier devient difficile, car c'est un genre qui prend chez les amateurs de se faire marchands...

— A chaque instant, reprit la voix de l'enfoncement, on voit publier une brochure, un travail spécial, une notice en tête d'un catalogue... C'est pour préparer la vente de quelques pièces sur lesquelles tel ou tel collectionneur hien connu compte réaliser un beau bénéfice.

— Ah! M. de Grandville! s'écria M. Blossard.

Je me demandais depuis un instant à qui était cette voix...

Et il plongea sa main dans le creux noir, pour serrer celle du personnage invisible. Celui-ci se dérangea un peu, car une grande barbe blonde

et un grand nez aquilin surgirent en dehors du flanc de l'armoire hollandaise ; mais ce ne fut que pour se replonger aussitôt dans l'obscur abri.

— D'autres, continua-t-il, ont un système peutêtre plus ingénieux encore. Ils donnent des soirées musicales, racolent tout Paris, vantent leurs richesses à leurs invités, et mettent plusieurs années à préparer le grand jour où ils donneront le coup de filet... ce qui n'a rien que de très-légitime, d'ailleurs.

— Malgré tout ça, dit la mère Ginnantier non sans orgueil, un marchand s'établit avec quarante ou cinquante mille francs ; il a à lutter contre des messieurs qui ont trente, soixante, cent mille livres de rentes et qui ne s'occupent que d'une spécialité ! Eh bien ! tout de même, si on veut avoir une pièce hors ligne, c'est encore chez le marchand qu'on la trouvera.

Et, en clignant de l'œil, elle désigna son entre-sol, qui passait pour receler des objets de grande valeur, tandis que la boutique ne renfermait guère que du hric-à-brac courant pour l'acheteur ordinaire.

— C'est possible, dit le gros homme brun, nommé M. Caquirol, mais chaque année vos fameuses pièces entrent chez le grand amateur, qui finit par avoir beaucoup plus de fameuses pièces que vous...

— Pardine! répliqua-t-elle, pour ce qui est du passé, vous avez raison; mais quand il s'agit de

trouver du nouveau, nous savons dénicher,., et nous n'achetons guère aux grandes ventes, cependant. . .

— Parce que c'est trop cher...

— Du reste, les grandes collections ou du moins les belles pièces des grandes collections passent presque toutes dans la même main, dit M me Caquirol; la célèbre collection Debhige-Duménil est redevenue la célèbre collection Soltykoff, et celle-ci s'appelle à présent la collection Burtser, en assez grande partie du moins...

Noémie et Pauline, en jeunes filles bien élevées, écoutaient. Elles n'avaient pu se joindre à travers les fouillis et auraient cependant désiré vivement se trouver Tune à côté de l'autre.

Pauline, placée près de la porte, jeta tout à coup une légère exclamation.

— Àh! M. Charles Gallois qui passe en voiture avec un homme en blouse !

— Un homme en blouse ! répéta M me Caquirol avec surprise; vous vous êtes trompée, je crois, ma toute belle!

— Oh! je suis sûre que c'est lui! dit Pauline qui regardait toujours.

Elle seule était placée pour pouvoir regarder, en effet. Il y avait bien eu dans le petit cercle un élan général pour se précipiter en masse vers la porte du magasin, mais chacun dut se résigner à rester incrusté au milieu des meubles et renoncer à repaître sa curiosité.

— Il baisse le store de la voiture, continua M lle Blossard.

— Nous venons justement de chez M. Gallois de Ginac, reprit son père.

— C'est un homme de beaucoup de goût, dit M me Caquirol, grande ex-belle femme, blonde, k voix grasse et forte, pleine d'assurance et étalant des airs d'aimable supériorité ; quant à Charles, il surpassera peut-être son père, ceci soit dit sans vouloir faire ma cour à M lle Pauline.

M Ue Blossard rougit et regarda son amie Noémie qui lui sourit doucement.

— Moi, je me défie un peu de Charles, prononça la voix de M. de Grandville.

— Comment cela? ne put s'empêcher de s'écrier vivement la jeune fille, dont les yeux sondèrent en vain le trou noir où était enfoui l'assaillant.

— Rassurez-vous, mademoiselle, répliqua la voix, je ne parle qu'au point de vue collectionneur.

— Mais M me Caquirol vient de nous dire qu'il surpasserait son père-

— Je le trouve trop fort,

— Eh bien! quel inconvénient y a-t-il là-dedans?

— M. de Grandville veut vous taquiner, ma toute belle, dit M mo Caquirol.

-7- Je réclame une explication catégorique, reprit Pauline en riant, mais au fond avec quelque sentiment de pique.

L'arrivée d'un nouveau personnage empêcha l'explication.

2S4 BïlIC-A-BRAC

C'était un homme dont l'aspect tenait le milieu entre celui d'un acteur du Palais-Royal et celui d'un petit bourgeois, à demi comique, à demi insignifiant.

La marchande s'était avancée vers lui, mais il l'arrêta de la main :

— Vous avez trop de monde, dit-il, je reviendrai, ne vous dérangez pas.

— Vous ne savez pas qui c'est? demanda la mère Ginnantier lorsqu'il fut sorti.

— Non, non ! dit-on de toutes parts.

— C'est un des plus fameux danseurs excentriques de ce temps, un émule du célèbre Chicard. Ces messieurs ont dû le voir dans le quadrille des...

— Brididis? Bah! dit M. Caquirol.

— 11 s'appelle M. Douçard.

— Et qu'est-ce qu'il fait? Il brocante?...

— 11 vend des médailles de la Renaissance, ce qu'on appelle spécialement les médailles artistiques, et il paraît qu'il en fabrique d'admirables, à tromper Hulin et Clairfoyer eux-mêmes, si on pouvait les tromper...

— Voilà une double vocation des plus étranges, s'écria M mo Caquirol; qui se douterait que cet homme à l'air tranquille et rangé...

— Comme un petit marchand de mercerie...

— Exécute des cabrioles diaboliques et ensuite s'asseoit, ne houge plus, met une loupe dans son œil, limej gratte, creuse avec les mouvements imperceptibles d'une souris qui grignote?

On se récria sur la singularité du personnage.

— Ce sont les arabesques de l'art de la Renaissance qu'il dessine dans ses cabrioles probablement, dit la voix de M. de Grandville.

— La danse à rinceaux ! ajouta Caquirol.

M me Caquirol, qui commençait à avoir trop chaud, déploya son éventail.

— Oh! le bel éventail! s'écria Noémie qui était près d'elle.

M me Caquirol le lui remit gracieusement entre les mains :

— C'est un éventail de Huet, qui peignait aussi les chaises à porteurs; la monture, flèches, brins et panaches, est en vernis Martin.

— Ce fameux imitateur des laques de Chine, dit M. Régeant.

— Si ce n'est qu'en voulant imiter, il a créé un genre à lui, reprit M. Blossard.

— Je l'ai acheté ce matin, dit M me Caquirol.

— Où donc? demanda la marchande avec une nuance de jalousie dans le ton.

— Chez M ae Bordin.

— Elle n'a jamais rien, pourtant...

— A propos, interrompit M me Caquirol en baissant la voix, il paraît que c'est fini entre des Vaubrays et la petite Bordin...

— Ah! ne m'en parlez pas! Mais savez- vous comment cette vieille rouée de mère Bordin s'est vengée de des Vaubrays?...

— Parlez un peu plus bas,., à cause de ces demoiselles...

— Mais il me semble qu'on dit des choses intéressantes du côté des daines, dit la voix de M, de Grandville.

Il y eut un moment de silence.

— 11 y a bien de l'écho dans votre antre, dit enfin M mo Caquirol. On voit bien que vous êtes comme un aveugle, vous avez l'ouïe plus fine... Tenez, monsieur Régeant, ajouta-t-elle, donnez donc quelques renseignements sur les éventails à cette charmante Noémie.

— Je vais lui en donner, moi* interrompit M. Blossard, toujours empressé de profiter de ses avantages sur son ami.

— Et maintenant, reprit en chuchotant M me Caquirol, contez-moi donc l'histoire, ma bonne madame Ginnantier.

— Eh bien, la mère Bordin a trouvé moyen de fairç un procès à des Vaubrays.

— Un procès?

— Ceci vous étonne ! Voilà le comment et le pourquoi. Pendant que des Vaubrays était bien avec la petite, il a demandé à la mère de lui monter une espèce de collection. Elle lui a fourni des plats, des potiches, des armoires. Il pouvait y en avoir pour six ou huit mille francs. Bien entendu, tant qu'a duré le bon temps, il .n'a jamais été question de facture ni d'argent. Mais aussitôt après la rupture, la mère Bordin a envoyé

une note de 30,000 francs à des Vaubrays; lui, l'a envoyée... promener, et alors elle Ta fait assigner...

— C'est drôle! s'écria la voix de M. de Grandville.

— Comment! vous avez entendu? C'est trop fort! dit M me Caquirol; si jamais j'ai des secrets à confier, ce ne sera pas dans votre voisinage.

— Il savait déjà l'histoire, comme moi! dit M. Caquirol.

— Comment, vous la saviez, et vous ne me l'avez pas encore racontée? répliqua-t-elle gaiement.

Puis, pour ne pas laisser planer sur l'esprit des jeunes filles ces mystères, ces réticences, qui, prolongés, pouvaient les embarrasser et leur donner mal à penser, M me Caquirol demanda à M. Blossard :

— Eh bien, où en êtes-vous de votre cours avec Noémie?...

— Mais, dit la jeune fille, quelque savant que soit M. Blossard, je suis sûre, madame, que vous m'en apprendriez encore plus...

— \enez donc me voir, ma toute belle, un de ces jours, je vous montrerai tout ce que j'au Vous verrez mon flabellum byzantin. J'ai du reste un peu de tout. Je suis presque complète en éventails. J'ai, ce qui est rarissime, un esmouchoir du treizième siècle. Tai des éventails ronds, longs, carrés, comme les crieurs de cartons. J'en ai du seizième siècle à miroirs et du dix-huitième à lor-

guettes ou à montres. J'en ai en fer, en argent, en ivoire, en écaille, en nacre, en roseau, en baleine, en bois de palissandre, de santal, de citronnier, d'ébène, à feuilles de peau, de cuir, de papier, de soie, de crêpe. J'en ai sans feuilles, ce sont ceux qu'on appelle brisés... J'en ai à quatre branches, j'ai des éventails d'église... J'en ai des italiens, des espagnols, des hollandais et surtout des français... des chinois et des japonais, cela va sans dire!... Etes-vous contente de mon petit boniment?... acheva-t-elle avec son rire aimable et en effleurant les doigts de Noémie d'un petit coup de l'éventail.

Au même moment, une explosion de cris joyeux retentit dans le magasin à la vue d'un petit monsieur qui venait d'y entrer :

— Ah ! voilà Bascaret !

Et tous, comme des fous, et lui aussi, se mirent à faire des signes et des gestes. Les grands bras de M. de Grandville outre sa longue barbe et son nez, sortirent de derrière l'armoire hollandaise, et gesticulèrent une pantomime chaleureuse.

Assurément quelqu'un qui eût ignoré que le nouveau venu était un célèbre collectionneur sourd-muet, serait resté stupéfait devant cette étrange scène de réception.

— Il vient nous faire ses adieux, il part pour la Chine! disait l'un, traduisant à l'autre ce qui se passait.

— Oui, oui, j'ai bien compris!

— Ah! vous achèterez?... Il achètera k des bronzes!...

Et tout le monde d'incliner la tête et de taper à qui mieux mieux sur les vases de bronze du magasin, et M. Bascaret, qui avait l'air très-bon homme, de taper à son tour, afin qu'il ne restât aucune incertitude.

La plupart du temps, entraînés par l'habitude de la parole et moins habiles que M. Bascaret dans l'art des gestes, les gens, en s'adressant à lui, commençaient par des phrases, puis finissaient par des signes explicatifs :

— Oui, oui, les Chinois !,.. Et on faisait le geste de se prendre une queue derrière la tête.

— Une longue traversée ! . . . Et avec les mains on imitait tant bien que mal le balancement du navire sur les vagues, et on reproduisait ensuite le souffle de la machine à vapeur... fff. .. fff!...

Après quoi on se fatigua de ces exercices et on abandonna à M. Bascaret, Pauline et M. Régeant, à qui leur position topographique dans le magasin ne permettait pas de lui échapper.

M me Caquirol avait repris son cours sur les éventails :

— Je recherche surtout, dit-elle à Noémie, les éventails peints et provenant authentiquement d'artistes connus ou célèbres. Vous en verrez de Boucher dans ma collection. J'ai cru longtemps en posséder un de Watteau, mais il paraît qu'il n'en a pas exécuté ; tout au plus aurait-il composé des dessins d'après

**0 SWÇOrBRÀC

lesquels des artistes secondaires, dont on n'a pas conservé les noms, ont peint les feuilles. J'en ai plusieurs du dix-septième siècle, attribués à Lehrun, à, Lemoiue, à Romanelli, à Lafaye, à Stella, au miniaturiste hollandais Klingstet. On m'assure Qu'un des plus jolis de ma série est de Rçsalba Carriera, la célèbre pastelliste. J'en possède un du peintre espagnol Cano de Arevalô, et un autre dont les brin» en ivoire ont été sculptés par Flamand aur les dessins de \ien. J'ai toute une série Directoire, avec des scènes satiriques et politiques. Quant aux modernes, ils sont innombrables, et mon éventail le plus curieux dans cette catégorie est d'Ingres. Mais, reprit M me Caquirol, cette conversation va nous faire mériter le mot que Christine de Suède a dit aw dames de la cour de Louis XIV, et que vous connaissez sans doute?

— Non, madame, dit l'aimable Noémie qui le lui avait entendu répéter déjà, plusieurs fois.

-■— Christine de Suède jouait à l'homme et professait un grand mépris pour les faibles femmes. Aussi fut-elle furieuse lorsqu'un jour les daines françaises la consultèrent sur la question des éventails et lui demandèrent si elle ne croyait pas qu'elles • fissent bien d'en porter l'hiver comme l'été. Non, non ! leur répondit-elle, je ne crois pas, vous êtes bien assez éventées comme cela!

— Tenez m'ame Ginnantier, s'écria M. Caquirol, voilà au dehors un acheteur qui flaire votre coin de ladinanderie...

BMC-À-BRÀC 291

— Je parie que M. Régeant ne sait pas au juste ce que c'est que la dinanderie, dit M. Bfossard»

— « En revenant de Dinan », fredonna M. Caquirol.

— Ce sont les cuivres repoussés, répliqua M. Régeant; l'Italie, la Hollande et 1 époque Louis XIII fournissent les modèles à la mode.

On est inondé d'imitations de cuivres repousses» La vogue en a suivi celle des faïences, et on les fabrique maintenant par milliers dans le quartier de la place Royale»

— Il ne faut pas confondre la dinanderie avec les beaux cuivres fondus et ciselés allemands et flamands des quinzième et seizième siècles, reprit M. Blossard,

— Je sais très-bien que le procédé du repoussé consiste en gros à marteler le revers de la feuille de cuivre de manière à relever en saillie de l'autre côté les ornements et les figures qui la décorent, tandis que la ciselure fouille et creuse sur rendrait et la masse du métal, comme la sculpture, riposta M. Règeant.

— Eh bien ! dit M, Caquirol, si l'acheteur entre, et le voilà qui pose la main sur lé bouton de la porte, il faut que la mère Ginnantier le mette dedans et qu'elle lui fasse passer son vieux repoussé italien moderne pour une belle cuivrerie du seizième siècle ciselée et recisèleras-tu!

M. Caquirol invita par gestes le bon Bascaret à faire signe d'entrer au monsieur de l'extérieu* .

Le sourd, se figurant que l'étranger était une connaissance, lui adressa de grands appels télégraphiques dont le monsieur fut tellement décontenancé qu'il battit vite en retraite.

— Eh bien! dit la marchande, tous avez trouvé là un bon moyen de faire marcher mes affaires.

— A l'aspect de ce monsieur, dit M. Blossard, je jurerais qu'il s'y connaît autant que M. Régeant.

— Comment cela? demanda celui-ci en pinçant les lèvres.

Noémie s'agita sur sa chaise avec un certain air d'angoisse, sentiment que sembla partager Pauline.

— Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit M. Blossard en prenant un bronze et en le brandissant devant les yeux de M. Régeant.

— C'est... un bronze... japonais! dit le père de Noémie, troublé et hésitant.

M. Blossard eut un rire de triomphe.

" — J'en étais sûr ! s'écria-t-il.

M. Régeant avait rougi. Les deux jeunes filles échangèrent un coup d'œil pour s'avertir de se tenir prêtes à une intervention.

— C'est un bronze chinois, reprit M. Blossard, et il n'y a pas à s'y tromper, car le métal est caractéristique : c'est un de ces fameux vases qui proviennent de l'incendie du palais impérial sous la dynastie des Ming au quinzième siècle. Cet incendie avait fondu en un seul métal tous les vases d'or, d'argent, de cuivre, etc., du palais, et de ce

métal composite on s'est servi pour fabriquer de nouveaux vases.

M. Régeant était fort humilié d'être pris en flagrant délit d'ignorance devant des gens aussi forts que M. de Grandville, M. Bascaret, M. et M me Caquirol.

H. Bascaret cogna du doigt le bronze qui fit : poum! poum! et il simula le jeu d'un pompier qui lance de l'eau, pour montrer que l'origine du vase lui était connue.

Quelques rires achevèrent de tourner en colère la vexation de M. Régeant.

— Il est facile de faire blanc d'un savoir qu'on vient peut-être d'acquérir il y a deux heures à peine, dit-il en se fâchant. Il y a plus d'une chose que je sais et que vous ignorez...

— Papa! dit Noémie d'un ton de doux reproche...

— Sur ce terrain, répliqua M. Blossard, je vous tiendrai tète à pied et à cheval.

Pauline secoua la tète en regardant son père d'un air suppliant.

— Vous avez la manié de donner des leçons et mol j'ai la manie de ne pas en accepter, reprit M. Régeant, et je trouve fort déplacé...

— Mais, monsieur, je n'ai rien dit qui pût vous blesser...

— Mais si, monsieur, si, telle a été votre intention; c'est le ton qui fait la chanson...

Le bon Bascaret voulut s'interposer, se tournant vers l'un, puis vers l'autre en levant les bras, en

faisant des moues et en poussant de petits cris bizarres ; mais il ne réussit qu'à les impatienter davantage.

— D'ailleurs, reprit M. Régeant, vos prétentions de connaisseur ne sont guère, justifiées et j'en ai entendu rire plus d'une fois.

— Pas tant que des vôtres !

— J'ai étudié autant et plus que vous, et je ne crois pas être un sot. . .

— Mais c'est un malentendu, messieurs, ne vous querellez pas, commençaient à dire les autres qui, ne pouvant bouger de leurs places, ne s'interposaient que platoniquement. La tète tout entière de M. de Grandville, cependant, apparaissait comme une applique au flanc de l'armoire peinte. Pauline et Noémie s'étaient levées.

— Mon père ! Papa ! . . . invoquaient-elles vainement.

— Allons-nous-en, Noémie, dit M. Régeant, je ne veux pas être insulté...

— Si vous étiez plus modeste, répliqua M. Blossard, cela n'arriverait pas.

— J'espère bien ne plus me rencontrer avec vous nulle part, dit M. Régeant, qui, sans saluer personne, se précipita hors du magasin, suivi de Noémie éplorée.

— Papa! disait Noémie sur le trottoir, ne te brouille pas avec M. Blossard. Je t'en prie, rentrons...

— Jamais, jamais I

BRIC-A-BRAG 2DS

— Mon père ! disait de son côté Pauline dans la boutique, tu aurais dû ménager M. Régeant, tu sais qu'il est d'une grande susceptibilité.

— Trop grande. Il répond à une plaisanterie par des impertinences; je ne lui..*

— Allons les rejoindre. Noémie doit être très* affligée.*.

— Pauline est ma meilleure atnie, continuait & dire Noémie, qui était parvenue à arrêter son père; toi-même tu es lié depuis longtemps avec M. Blossard. Vous ne pouvez pas rompre pour une fâcheu3è petite discussion.

— C'est un homme mal élevé, répondit M» Ré* géant en se laissant néanmoins entraîner d'un pas par sa fille.

— Je suis sûre qu'il regrette ce qui s'est passé.

— Viens dire h M. Régeant, reprenait Pauline auprès de son père, que tu ne lui en veux nullement et que tu espères qu'il ne te gardera pâë rancune...

— Oh! mais... il a si mauvais caractère!...

répétait en mâchonnant M. Blossard, qui Cependant s'avança vers la porte du magasin.. «

— M 118 Pauline a raison! dit maternellement M mè Caquirol.

— Certainement, monsieur Blossard! Rendezvous! ajoutaient les autres personnes.

— Viens donc, je t'assure que tout le monde t'approuvera, dit encore Noémie à M. Régeant, l'amitié doitexcuser bien des choses. Viens, papa !,»•

• — Qu'il me fasse des excuses, alors !

— Il s'excusera. Tu le connais un peu avantageux et point Joujours d'excellent tact. C'est à toi de montrer ta supériorité.

Enfin, allant h petits pas, à demi résistants, exhortés, ramenés par les filles, les pères se trouvèrent en même temps, avec elles, à la porte du magasin, dont une main en dehors, une main en dedans tournèrent à la fois la poignée.

Les deux jeunes filles, voulant, avec la délicatesse féminine, sauver l' amour-propre des pères de tout nouveau choc, se conduisirent comme si la discussion avait eu lieu entre elles.

— Ma chère Pauline, tu as bien pensé que nous allions revenir, n'est-ce pas? dit Noémie d'un ton encore un peu ému.

• — Tu le vois, nous courions après vous...

— Nous vous aimons beaucoup... je vous aime presque comme un frère de mon père, dit Noémie en embrassant M. Blossard.

Pauline tendait ses joues à M. Régeant, qui l'embrassa aussi, puis les deux pères se donnèrent la main en souriant,

— Et dites que les femmes ne sont pas bonnes à quelque chose ! murmura M mo Caquirol en se tournant vers M. de Grandville, qui avait fini de sortir de l'enfoncement et courbait maintenant sa haute taille pour ne pas heurter les pendeloques des lustres suspendus sur toute la surface du plafond.

— Oui, tant qu'elles ne sont pas mariées, dit M. Caqùirol fort sarcastique...

— Vous allez nous faire réclamer des maris d'étagère! répliqua-t-elle.

M. Régeant avait un teint diaphane, de longs cheveux blancs bouclés, une physionomie rêveuse, un peu mélancolique. Sa fille lui ressemblait, mais l'air languissant, la molle finesse des traits du père se relevaient chez elle d'une vivacité gracieuse, d'une sensibilité animée et agissante.

La réconciliation achevait d'être complètement scellée lorsque Charles Gallois de Ginac entra.

— Ah! ah! monsieur, s'écria M me Caquirpl, nous vous avons vu en voiture, vous vous cachiez, vous avez baissé un store, mais on a aperçu du bleu à côté de vous... Quelque belle inconnue...

— Moi, point du tout ! répondit le jeune homme, dont un peu de rougeur traversa les joues, c'est une erreur.

— Oh ! M ,le Blossard vous a vu... avec un homme en blouse!

— Pauline s'est trompée ! Elle aura pris une autre personne pour moi.

Les visiteurs affluaient au magasin. Après Charles, arriva le marquis de Tarletot, homme frêle, fin, distingué, ayant l'air souffrant. Sa figure était quelque peu faunesque. On l'appelait parfois M. « de la Fleur de Coin », à cause de sa passion pour les belles médailles d'un état irréprochable.

Il avait connu de bonne heure les revers du collectionneur, et se plaisait à raconter lui* même comment, à ses débuts dans la numismatique, il avait bel et bien jeté au rebut dans un lot de monnaies sans valeur, qu'il revendit pour quelques francs à un brocanteur, une pièce qu'il vit un an après reparaître à une vente de l'hôtel Drouot, où elle monta jusqu'au prix de 1,500 francs. Mais ces temps étaient passés, et le marquis de Tarletot pouvait maintenant affronter sans crainte les con* trefaçons de Douçard lui-même.

À peine essayait-il de trouver une place dans la boutique où Ton était fort tassés, que la porte dojma passage à une jeune femme élégante, d'allure intermédiaire entre les femmes comme il faut et les personnes libres.

— Eh ! M iàe Tanti qui nous apporte ses jolies jambes 1 dit le marquis ne songeant pas à la pré* sence des jeunes filles.

C'était une danseuse de l'Opéra-Comique.

Sur ce, les pères et les filles s'envolèrent comme des pigeons un peu effarouchés, accompagnés de Charles et de M. Bascaret. Mais M me Caquirol effectua une savante conversion vers le fond du magasin, derrière le fouillis, afin de se régaler quelques instants au moins d'un point de vue sur la danseuse, ses façons et sa conversation.

Le marquis la crut partie ou le fit exprès, car il s'adressa aussitôt à M. Caquirol et lui demanda :

— Vous ne connaissez pas les jambes de

M lle Tanti? Il faut voir les, adorables jambes de M lle Tanti! Elle a assez l'amour de l'art pour nous les montrer en petit comité...

— Oh! dit la danseuse en riant, les jambes ne sont bien qu'au théâtre, à la ville elles font perdre des illusions.

— C'est égal, M* Caquirol a le sentiment restaurateur, il leur -restituera par la pensée tout te charme de la gaze, de la rampe... Mademoiselle Tanti, donnez-moi vos jambes pour ma collection ; je veux commencer une collection de jambes.

— Partons-nous! dit M m * Caquirol en se dégageant, à grand bruit d'étoffes, du dédale des meubles et faisant tinter sur son passage les potiches et les pendeloques que frôlait sa robe.

— <• Ah ! madame, s'écria le marquis en traînant l'accent, vous étiez là? Comment se faitril que je ne vous aie point aperçue ?

— Vos nouvelles collections m'effraient, dit-elle en baissant la voix ; adieu, messieurs ! Bonjour, m'ame Ginnantier. Elle prit le bras de son mari qu'elle emmena incontinent.

— Tartetot, dit M. de Grandville, dînons-nous avec M Ue Tanti, tous les trois ensemble, dans quelque coin?

— Tutti Tanti! répliqua le marquis. Mais, mon cher ami, nous sommes pris aujourd'hui par te dîner mensuel de la Société de numismatique !

Charles Gallois arriva un matin de bonne heure, rue du Terrier-aux-Lapins, à Montrouge, et se rendit au fond d'une longue cour bordée d'ateliers vitrés, où s'exerçaient divers métiers industriels.

Il entra dans le plus reculé de ces ateliers, où l'on entendait le bruit du marteau frappant le fer.

Ajant pénétré dans une avant-pièce assez semblable par l'aspect et le mobilier à un bureau commercial, il commença par ôter sa redingote et son gilet, changea son linge blanc pour une chemise de flanelle toute noircie de charbon, passa une cotte bleue par dessus son pantalon et revêtit une courte veste de toile. Ce. costume, . entièrement maculé, indiquait un service actif parmi les choses salissantes. Un mouchoir noué sur la tète compléta la métamorphose du jeune homme. Il prépara, sur une des tablettes de l'armoire d'où il avait tiré ses nouveaux vêtements, de l'eau, une cuvette, un peigne, tout ce qui était nécessaire, en un mot, à une toilette complète. Puis il passa dans l'atelier minuscule attenant à cette première pièce.

Un ouvrier y chauffait une forge, dont les

lueurs éclairèrent de reflets rouges une foule d'outils en/umés, des plaques, des barres, des brindilles de fer entassées isur un établi muni d'étaux.

— Martinet, dit Charles, quand vous viendrez me chercher, dorénavant, et que vous aurez à sortir avec moi, ayez soin de mettre une veste de drap ou une redingote, et un pantalon de drap, aussi. J'ai mes raisons pour cela...

— Je n'ai que mes affaires du dimanche ! répondit l'ouvrier.

— Eh bien ! vous prendrez ce qu'il vous faudra à la Belle Jardinière.

Des dessins étaient cloués au mur ou traînaient sur l'établi parmi les ferrures dont quelques-unes étaient décorées d'ornements.

— Le châssis du coffret est monté, monsieur Charles, dit l'ouvrier. Les plaques de l'intérieur sont prêtes. J'ai forgé les barrettes que vous devez ciseler pour l'encadrement des plaques de l'extérieur. . .

— Vous avez rivé les quatre figurines d'angles?

— Oui, monsieur Charles.

— Vous avez forgé les têtes de chimères qui doivent former les quatre pieds ?

— Oui, monsieur Charles, et j'ai commencé à champlever les plaquettes à émaux...

— Bon, bon! dit le jeune homme en examinant l'une après l'autre les pièces éparses qui, soudées et rivées ensemble, devaient former un déli-

cieux coffret. . . Remettez-moi cette brindille à la forge et contournez-moi davantage l'extrémité qui porte le fleuron... J'ai fait étirer nos fils d'or et d'argent pour les parties à damasquiner... Il y a. toujours de la lourdeur et de l'empâtement dans ces feuilles... Donnez-moi le burin.

Et fixant sur un mandrin une petite plaque couverte d'une véritable dentelle de fer, Charles, avec une attention profonde, tantôt la creusait au burin, tantôt prenait la masse et le ciselet et pétrissait lentement l'ornement, ou tantôt encore, avec le marteau, il repoussait à coups légers, donnés avec précision, l'envers de la plaque. Pendant ce temps l'ouvrier retirait du foyer une brindille toute rougie, et, la saisissant aux tenailles* de la main gauche, il la martelait doucement, la remettant au feu dès que le refroidissement la rendait moins malléable.

C'est ainsi qu'on aurait pu voir Charles travaille* presque chaque jour dans cet atelier durant six ou sept heures de suite.

L'œuvre approchait de sa fin. Il ne restait qu'à épurer et affiner les ornements, h fixer les damasquinures dans les -sillons décoratifs déjà tracés, sur le fer, à nettoyer les parties gravées en creux, pour donner plus de couleur aux saillies repoussées et ciselées, à gratter et limer quelques rugosités, quelques ébarbures. Le reste ne consisterait qu'à souder et river toutes ces parties éparses, ces fragments ou épais ou ténus qui depuis plusieurs i&oi&

subissaient uue lente trituration. II restait aussi h appliquer les pâtes des émaux dans l'intervalle des cloisons ménagées sur diverses plaquettes plus ou moins larges et longues, puis à les faire cuire.

Aussi, un beau jour, Brigaudy, marchand et expert, qui était allé voir cuire une fournée de faïences, au Bourget, chez son ami Mortier, fabricant de poteries, fut-il assez surpris de voir Charlesr Gallois traverser rapidement les magasins de M. Mortier sans demander à parler au maître de l'établissement; le jeune homme se dirigeait vers les fours et paraissait très-familier avec les êtres de la fabrique.

Brigaudy eut la curiosité de voir ce que venait faire là « le fils Gallois de Ginac » et, l'ayant suivi, il le trouva en grande conférence avec Dureau, le contre-maître de M. Mortier. Charles paraissait contrarié, il tenait dans ses mains de petits objets colorés, et sembla encore bien plus contrarié lorsque Brigaudy s'approcha.

— Tiens, par quel hasard ? que faites-vous ici ? demanda ce dernier.

— Rien, un petit essai insignifiant...

Et Charles, emmenant le contre-maître à l'écart, lui donna quelques instructions. Les petits morceaux colorés passèrent des mains du jeune homme dans celles de Dureau, et bientôt disparurent dans le four.

Le curieux marchand se livrait à toutes sortes de conjectures sur le fait.

Charles disait à Dureau :

— Si Brigaudy vous questionne, répondez que vous ne savez pas ce que je veux el que je ne le sais pas non plus...

Brigaudy ne lui fit point grâce. Il vint les retrouver devant le four :

— Eh bien, dit-il, et le plat de Rouen que vous m'avez fait vendre à votre père?

— Il paraît qu'il était faux, il Ta cassé, répondit froidement Charles.

— Parbleu! c'est vous qui l'aviez fait... Dureau me Ta dit, reprit le marchand.

— Ah ! Dureau ! dit sévèrement Charles.

— Elle est forte! s'écria le contre-maître, je vous jure, monsieur Gallois, que je ne lui en ai pas ouvert la bouche!

— Parbleu ! s'écria Brigaudy riant aux éclats du succès de sa ruse et de la justesse de ses inductions, il n'a pas eu besoin de me faire de révélations.,. Je viens de deviner à l'instant même .. Ah! ah! à malin, malin et demi... Eh bien, c'est égal, monsieur Gallois, si vous voulez m'en faire de temps en temps du même genre, je me charge de les placer à bon prix en province.

— Ce n'est pas moi qui l'ai fait, reprit Charles avec une tranquillité parfaite, qui jeta le doute dans l'esprit de Brigaudy, c'est un de mes amis qui demeure à Versailles et qui m'a prié de surveiller la cuisson...

— Est-ce que ce serait le fameux fabricant

*m*mmmm

' BMC-À-BRÀC 305

mystérieux qui s'est fait une spécialité d'enfoncer les députés là-bas?...

— Non, mais c'est un de ses amis.

— C'est égal, reprit Brigaudy, pourquoi diable m'avoir tant recommandé de chercher à colloquer le plat à votre père?

Charles lui tapa sur l'épaule, en faisant le bon enfant.

— Ce vieux Brigaudy, dit-il, il n'est pas du tout malin et demi, à peine est-il un demi-malin.

Pourquoi? Parce que mon père est un des premiers connaisseurs de Paris, et que je ne pouvais voir mieux que par lui si mon ami avait réussi.

— Vous ne pouviez donc pas vous contenter de lui montrer le pls^t, sans lui faire dépenser son argent inutilement?

— Qu'il est bon! s'écria Charles, si je lui avais simplement montré le plat, ça lui aurait été bien égal ; il n'aurait dit ni oui ni non ! Tandis qu'une fois la chose achetée, il a bien fallu la regarder sur toutes les coutures et prononcer un jugement fortement motivé!... Mais, vieux scélérat de Brigaudy, si vous soufflez mot de tout ça à qui que ce soit, je ne fais plus un sou d'affaires avec vous, et je raconte l'histoire de l'épée du chevalier Bayard...* Vous avez d'ailleurs infesté ce pauvre M. Régeant de tous vos rebuts de magasin, et je vous coupe ce débouché-là !

Brigaudy regarda Charles dans les yeux pour juger du sérieux de la menace.

2fi.

— L'histoire de l'épée du chevalier Bayard, et le transbordement de tous vos rossignols chez M. Régeant!... répéta Charles avec un sourire ironique.

— Ah ! vous vous amusez comme ça à falsifier la faïence de Rouen ! dit le marchand essayant une contre-intimidation.

Dureau commençait à rire.

— Je vous dis que ce n'est pas moi. C'est un de mes amis. Je vous donnerai son adresse, si vous y tenez ! répliqua le jeune homme d'un air sérieux et même assez raide.

Brigaudy pensa alors qu'il ne gagnerait rien à rester sur ce terrain et il resta tranquille.

Un mois se passa encore et le précieux coffret fut achevé. C'était une merveille. Luziniga lui-môme, le fameux contrefacteur de Madrid, qui exécutait de si étonnantes imitations d'armes et d'émaux, n'eût pas mieux fait.

Charles le contempla longuement avec toutes les jouissances de l'artiste satisfait de son œuvre.

— Il y aura du bruit dans Landerneau ! se ditil tout haut.

Puis s'adressant à son ouvrier ï

— Martinet, demanda-t-il, de quel pays êtesvous ?

— '• De Châteauroux...

— De Châteauroux ! C'est une ville où il y a des marchands de curiosités ?...

— Je ne sais pas trop, monsieur. De mon temps

il y avait bien un horloger qui vendait quelques petits objets...

— Est-ce qu'il existe toujours, cet horloger?

— Oh ! je ne crois pas, monsieur; il me semble avoir entendu dire qu'il était mort...

Charles réfléchit un instant.

— Mort , répéta-t-il , très-bien ! Martinet , voici ce que vous allez faire. Je ne reviendrai pas à l'atelier de quelque temps, du moins pour travailler. Je passerai chaque jour vers la fin de la journée pour savoir si vous avez vendu le coffret...

— Comment ça, monsieur, vendu?

— Oui. Je vous enverrai des acquéreurs. J'espère que le premier que je vous enverrai fera l'affaire. Ecoutez bien mes instructions. La personne qui , selon mon avis, doit acheter le coffret, viendra vous trouver de ma part. Vous serez censé m'avoir vendu quelques objets de serrurerie d'art ; vous laisserez en évidence les quelques anciens modèles qui nous ont servi. Vous comprenez bien : je suis un de vos clients. N'allez jamais dire que je travaille avec vous ; vous me vendez- seulement par-ci par-là une serrure, une clef, un débris d'ornement. Cette fois-ci je n'ai pas pu acheter le coffret, parce que je n'ai pas d'argent en ce moment.

— C'est ce que je dirai à la personne ?

— Oui ; c'est ce que je lui dirai aussi. Vous lui demanderez huit cents francs du coffret, et vous le lui laisserez à sept cents, et ce ne sera pas cher !

— Je crois bien, dit l'ouvrier, rien qu'en comp-

tant vos journées de travail au prix des miennes., et tous les accessoires , on peut calculer qu'il vous revient au moins à six mille francs.

— Vous lui direz, si elle vous questionne...

— C'est une dame ? demanda l'ouvrier.

— Non, j'ai dit la personne et je .continue par conséquent à dire elle. Mais c'est un homme, un monsieur. Vous lui direz donc que vous croyez que l'œuvre est de la Renaissance, sans plus ample indication. S'il veut savoir d'où vous tenez le coffret , vous répondrez qu'il vous vient de votre horloger de Châteauroux, chez lequel vous avez travaillé, et qui se trouvant empêché dans ses affaires, vous Ta donné en payement de votre travail...

Le même jour M. Blossard et M. Régeant assistaient à une petite vente à l'hôtel Drouot. M. Blossard était assis sur la première banquette et s'appuyait les coudes sur la table où l'on dépose, pour qu'ils passent sous les yeux du public, les objets mis en vente. M. Régeant avait pris place sur la seconde banquette, derrière M. Blossard.

— Est-ce que vous avez jeté votre dévolu sur quelque chose ? avait demandé le père de Pauline au père de Noémie.

— Je n'achèterai pas... je ne vois rien de bien tentant.

— Il y a quelques Saxe.

— Oui, c'est ce qu'il y a de moins mauvais, mais peuh!... dit M. Régeant avec beaucoup d'indifférence.

Une demi-heure après, on mettait en vente deux groupes faisant partie de la série des Cinq Sens qui figurent parmi les modèles les plus recherchés du fameux sculpteur Kandler auquel la manufacture de Meissen dut ses principaux succès , dès les premières années de sa fondation.

Seulement ceux-là n'étaient point des exemplaires du temps , mais des tirages modernes faits avec les anciens moules. Ces moules, plus ou moins restaurés, ne donnent plus des pièces d'un modelé aussi fin que celles du dix-huitième siècle, et la coloration actuelle n'a plus la même vivacité et la même délicatesse que la coloration originale.

M. Blossard mit des enchères sur les groupes , et bientôt il s'aperçut qu'on enchérissait derrière lui, car le crieur interrogeait souvent de la tête dans cette direction. En se retournant, il reconut que M. Régeant était son rival.

— Vous y tenez donc ? lui demanda-t-il.

— Vous savez bien que j'ai déjà des vieux Saxe...

— Mais j'en ai, moi aussi...

— Vous aimerez toujours à contrarier ! reprit M. Régeant.

— Je ne sais pas qui est le plus contrariant de nous deux... répliqua M. Blossard...

Tout en parlant, ils continuaient à faire signe au crieur ou au commissaire priseur, et le prix de Y Ouïe et de Y Odorat montait rapidement.

— S'il les veut, il les payera bon ! grommelait M. Blossard.

— Tant pis , il ne les aura pas , se disait M. Régeant.

— Trois cent vingt-cinq — cinquante — soixante — quatre-vingts — quatre cents ! répétait le crieur à chaque mouvement de tête de l'un ou de l'autre.

— Quel entêtement! marmotta M, Régeant...

quatre cent dix !

. — Si vous n'aviez pas manqué de franchise 1 riposta l'autre..- quatre cent vingt!

— Comment, de franchise ?. . . trente !

— Vous m'avez dit que vous n'achèteriez pas !..♦ cinquante !

— Je n'étais pas très-décidé ! . . . soixante !

— Vous avez mis dès que j'ai eu commencé!...

quatre-vingts !

— Je ne m'étais pas aperçu que ce fût vous !•• cinq cents !

— Puisque je suis devant vous... dix! c'était facile à voir.

— Je tiens aux Cinq Sens... vingt-cinq! j'ai déjà la Vue...

— Cinquante! ... Et moi le Toucher!

— Vous ne vous occupez pas... soixante!... de cette série !

— Mais je désire depuis longtemps l'entreprendre... quatre-vingts!

— Six cents! hurla le crieur, en voyant M. Régeant lever la main.

Finalement il s'arrêta à 673 francs, somme pour laquelle les groupes furent adjugés à M. Régeant,

qui était fort renfrogné, car il avait compté les obtenir pour la moitié de ce prix.

— Vous avez fait une bonne affaire ! dit railleusement M. Blossard.

M. Régeant mit sous son bras avec un mouvement de rage les bonshommes de porcelaine, et partit sans répondre.

— Il grogne toujours comme un . chien ! c'est bien fait! pensa M. Blossard.

Quand ce dernier sortit de la salle à son tour, il rencontra dans le corridor Charles Gallois, qui lui prit le bras.

— Je viens d'un quartier extraordinaire, et j'y ai vu une chose encore phis extraordinaire, dit le jeune homme. Je viens de la rue du Terrier-aux- Lapins...

— Quel diable de nom f

— J'ai trouvé chez un petit serrurier le plus merveilleux coffret de la Renaissance en fer forgé, ciselé, gravé, damasquiné et décoré d'émaux ! . . . une pièce princièref et pour rien. L'homme a besoin d'argent et ne sait pas bien la valeur de l'objet, qu'on payerait douze ou quinze mille francs dans une vente de collection connue.

— Et vous l'avez acheté?

— Non! je n'ai pas d'argent, et je ne veux pas en demander à mon père. Allez donc voir cela. Je crois qu'il le laisserait pour sept à huit cents francs. . .

— Mais pourquoi n'y pas envoyer votre père?.,.

— Et pourquoi pas mon beau-père.?

— C'est donc pour me séduire?

— Mon père possède cinquante pièces de premier ordre. Il est bien juste que vous en ayez une à votre tour. Les Nadalewski, les Burtser, les Schildnoth n'ont rien de mieux, vous leur ferez passer des nuits sans sommeil.

Les yeux de M. Blossard s'allumaient de désir.

— Rue du Terrier-aux-Lapins?

— À Montrouge, n° 227, au fond de la cour, à droite. Vous demanderez Martinet.

— Il est quatre heures. Le trouverai-je encore?

— Jusqu'à six heures.

— Je prends une voiture.

— Je serai vraiment heureux de vous voir possesseur de cette pièce.

— Eh bien! adieu! je vole.

M. Blossard descendit quatre à quatre l'escalier de l'hôtel des commissaires priseurs.

— Pardieu ! se dit Charles, je vais lui faire une réputation... Mais j'oubliais une recommandation. Il courut après le père de Pauline, et le rejoignit au moment où celui-ci montait en voiture :

— Ne dites à personne que c'est moi qui vous ai indiqué l'affaire. Mon père m'en voudrait de vous avoir donné la préférence...

— Non, non! répondit M. Blossard enchanté, car il pourrait se vanter d'avoir déniché lui-môme le coffret et se targuer d'un flair de grand connaisseur.

Tandis que les pères achetaient et se disputaient, Pauline était venue passer une partie de la journée avec Noémie.

Il y avait chez M. Régeant un entassement d'objets qui sentait le décousu et l'incertitude dans le goût et les idées. M. Régeant était une de ces personnes auxquelles, quoi qu'elles fassent, il est impossible de s'y connaître. Plus il avançait, plus il entassait et moins il se débrouillait. Les formes, les marques, les colorations se confondaient dans sa cervelle. Pour s'épargner les difficultés du choix qui lui devenaient chaque jour plus grandes, il avait pris le parti d'acquérir souvent des lots d'objets insignifiants, espérant que dans le nombre se trouverait quelque rareté. Il lui arrivait d'acheter d'un seul coup un de ces petits fonds de marchands qui se montent par-ci par-là, dans un recoin, dans une boutique à louer, ou Bien l'un de ces étalages hétéroclites comme on en voit encore autour des marchés de l'ancienne banlieue annexée. De sorte qu'on trouvait chez lui les plus étonnantes ferrailles, les plus baroques poteries, amoncelées par tas, à terre.

Ces tas, écrémés, avaient fourni quelques pièces

de vingt-cinquième ordre qu'on rangeait sur des tablettes tout autour d'une chambre ; enfin, les belles emplettes directes, comme celles des groupes en porcelaine de Saxe, recevaient les honneurs d'une installation particulière au milieu du salon. Mais d'incessantes fluctuations troublaient ou variaient ces dispositions. Telle pièce, pendant longtemps jugée digne de figurer dans le salon, était un beau jour dégradée et reléguée dans la série-mère, c'est ainsi que M. Régeant désignait pompeusement ses tas de rebuts à deux sons la livre, ou bien dans la série de formation, comme il appelait ses tablettes; telle autre en revanche, aprè3 mûr examen, recevait de l'avancement, quittait les tablettes et était introduite et intronisée dans le salon.

Tous les deux ans, l'encombrement obligeait M. Régeant à déménager pour louer un appartement plus grand que celui qu'il quittait.

M. Régeant était un ancien receveur particulier des finances, que le goût du bric-à-brac avait saisi sur le tard, depuis qu'il avait fait, lui aussi, la con* naissance de M. Gallois de Ginac.

Les deux jeunes filles se tenaient donc dans la vaste chambre qui contenait à la fois la série de formation et une partie de la série-mère. On voyait là de vieux chenets, de vieilles boucles, de vieilles plaques^ de vieux chandeliers, des tire-bouchons, des clous, des boutons, des bouilloires, des pots de toutes formes, des tasses, on ne sait quoi d'informe,

d'usé, de cassé, d'ébréché, de tordu, de rouillé, de vert-de-gri$é, d'inutile, d'absurde même. Et cependant qui aurait pu en rire, quand on songeait que le fameux musée municipal de la ville de Paris, dirigé et formé par des archéologues de profession, n'était guère pluâ brillamment composé?

— Je t'ai apporté, disait Pauline à Noémie, une liste de livres à consulter parmi ceux que nous avons : les Arts au moyen âge de du Sommerard, l'Iconographie du costume de Jacquemin, la Collection Sauvageot de Lièvre, la Notice des bijoux, etc., et le Glossaire de M. de Laborde, \ Abécédaire d'archéologie de Caumont, le Moyen âge et la Renaissance de Lacroix et Seré, la Biographie de Boule, l 'Encyclopédie des Arts de Demmin, Y Histoire de la céramique de Jacquemart, V Ornement des tissus de Dupont-Àuberville, X Histoire des éventails de M. Blondel.

— Les livres vous préparent, dit Noémie, mais ne suffisent pas.

— Certainement, il faut visiter les collections, comparer les objets...

— Et il est très-difficile, néanmoins, devoir clair.

— Cependant ! . . . dit Pauline avec un peu de vanité.

— Papa accuse M. Blossard de se tromper quelquefois.

— Mais mon père trouve que le tien se trompe encore plus souvent...

— Papa dépense beaucoup d'argent... reprit Noémie avec un petit soupir, mais ce nouvel emploi de sa vie lui cause beaucoup de jouissances et de préoccupations ; je craignais que, n'ayant plus sa recette particulière, il ne s'ennuyât, mais heureusement lui est venu ce goût... D'ailleurs il ne se trompe pas si souvent... M. Gallois de Ginac lui apprend à bien voir... et nous avons ici de jolies choses, maintenant. Papa épure peu à peu sa collection. Il me disait l'autre jour qu'elle vaut plus de cent cinquante mille francs, et qu'elle gagnera de valeur d'année en année... En admettant qu'il se trompât, il n'aurait pas le temps d'écorner sa petite fortune...

Noémie s'arrêta pensive.

— Mais non ! reprit-elle, je vois tous ces messieurs considérer les collections comme une bonne affaire... Papa est un homme intelligent, distingué. Pourquoi ne réussirait-il pas aussi bien que tout autre dans une voie où tout le monde réussit. . . Ton père se plaît à le taquiner à ce sujet... Tu devrais obtenir qu'il y renonçât.

— Tu sais que je fais tous mes efforts pour y parvenir.

— Oh! oui, dit Noémie, papa est très-nerveux et la contrariété le rend malade.

— Je te promets de m'y employer. Mon père n'est certes pas méchant! dit Pauline.

— Qui le sait mieux que moi, mieux que nous?

Tout en parlant, Pauline examinait les divers

objets rangés sur les tablettes, les prenait, les replaçait. Elle ouvrit un étui mince et allongé.

— Ah! s'écria Noémie, regarde donc cet éventail que papa.

— T'a acheté.

— Pour moi ou pour la collection, dit Noémie; que M™ 6 Caquirol nous parle des siens, à présent!

— Il est délicieux ! s'écria Pauline en le faisant jouer. .

Elles n'étaient très-expertes ni l'une ni l'autre. Au fond, l'éventail, bien que joli, n'avait rien d'exceptionnel ni d'intéressant...

— J'espère bien, dit Pauline, que M. Charles me fera quelque cadeau un peu recherché, quand nous nous marierons.

— C'est donc tout à fait décidé?...

— A notre dernière visite chez M. Gallois de Ginac, il a été question d'une époque où M. Charles et M ,le Pauline seraient unis par les liens du mariage, reprit gaiement M lle Blossard... L'époque n'a pas été fixée, mais on entrevoit ce spectacle intéressant, et on le décrit d'avance... Donc il vous sera donné un de ces jours. Je vais même un peu presser mon père, car madame mère fait toujours des objections...

— Toujours?

— Oui et toujours les mêmes... Elle dit que c'est déjà bien assez que les Gallois aient fait tomber le père dans les guinchons, c'est le nom méprisant qu'elle donne aux objets d'art, dont

elle a horreur, sans attirer aussi la fille dans ce guêpier, que nous nous ruinerons, que nous finirons sur la paille. Mon père rit aux larmes quand elle entreprend ses sorties contre les vieilleries.

Et toi, Noémie, reprit Pauline, nous parlions hier soir de ta situation, avec M m * Ficquenard. Tu pourrais te marier. Ton père resterait auprès de toi ; dans la même maison, par exemple...

«- Auprès de moi, il ne serait pas avec moi.

Mariée, je ne pourrais être tout entière à lui comme je suis. Il a besoin qu'on s'occupe de lui.

— • Il prendrait une dame de compagnie.

— Serait-ce la même chose que sa fille? Pour me marier, il faudrait prélever une dot sur sa fortune, restreindre cette fortune et le priver de satisfaire ses goûts... Une dame de compagnie lui coûterait plus cher que moi. Et puis, saurait-elle le manier? Il faut à papa beaucoup de ménage* ments. Il ne sait pour ainsi dire pas se servir de ses bras. Si je ne commandais pas le dtner, il ne saurait quoi manger, il ne mangerait peut-être pas. Il ne sait pas s'occuper des soins de la vie ni de l'intérieur,,. Si je l'abandonnais, il serait trèsmalheureux: . . Sa santé est faible ; je ne supporterais pas l'idée de le livrer à des mains inoonnuesl...

Noémie avait presque des larmes dans les yeux.

*-r Pauvre père, contipua-trelle, il est si bon ! Jamais je n'ai entendu de lui une parole qui pût

me laisser croire, non pas même qu'il se fût opposé à un mariage que j'aurais désiré, mais qu'il eût essayé de le retarder ; mais je sens une indéfinissable anxiété dans toute sa personne lorsque ce mot de mariage est prononcé par un tiers devant nous deux ! Songe donc qu'il a besoin de moi. Je suis son secrétaire, j'écris ses lettres; je suis sa confidente, son élève, je le console de tout ce qui l'atteint ; et il est si sensitif qu'il est constamment atteint... Je suis presque son défenseur, si j'osais exprimer une idée très-subtile et qui dans ma pensée l'élève et lui donne le beau rôle, je ne sais si tu me comprends...

— Oui, oui, dit Pauline en secouant la tête, et suivant ses propres pensées qui peuvent s'exprimer ainsi : Tu es depuis longtemps enlacée par un réseau de liens tendres et délicats, que tu as noués toi-même à chaque exigence inconsciente de la faiblesse de ton père. Tu l'aimes si naïvement que tu l'appelles papa, comme si tu étais encore une petite fille ! Il t'a enveloppée dans un esclavage dont vous ne vous doutez ni l'un ni l'autre. Il absorbe ton existence au profit de la sienne, il ne pense à toi que pour lui, tu es un être destiné à son bonheur, à qui il n'est pas permis d'avoir d'autres fonctions ici bas, et bienheureuse, toi, si en échange il ne te laisse pas la ruine, la déception, et une fin de vie qui ne sera qu'un long malheur.

Pauline fut troublée de ces pensées qui jaillirent

pour ainsi dire subitement, ou du moins pour la première fois aussi claires, dans son cerveau, et elle ne put s'empêcher de regardeF son amie avec tant de tristesse, que Noémie s'écria, souriant tendrement :

— Qu'as-tu donc? Se marier ou ne pas se marier, est-ce le seul bien ou le seul mal ?

— Non, se borna à répondre Pauline, en affectant de reprendre sa gaieté ; et, pour faire diversion, elle se remit à contempler les tablettes.

— Pourquoi cet espace vide ? demanda-t-elle en désignant une large trouée dans la collection.

— C'est l'espace réservé à l'époque mérovingienne, répondit Noémie. Papa va s'attacher à étudier les restes de cette époque. Il est très- stimulé par les grandes découvertes de tombes que M. Loreau vient de faire dans ses propriétés et d'où il a retiré tant d'objets curieux, entre autres ces verreries dont on parle beaucoup. Voilà une fibule qui provient du fameux tombeau de Childéric. Tu vois, on y reconnaît quelques traces d'émail cloisonné : les bandelettes rapportées qui forment les compartiments du dessin sont encore presque intactes, mais l'émail a disparu presque partout, laissant les creux de l'ornement entre ces bandelettes qui en dessinent le contour,

— Mon père a rapporté dernièrement une coupe qui se rapproche un peu de celle du trésor de Gourdon, une des plus célèbres trouvailles mérovingiennes de notre temps...

— Ah ! c'est important, cela, dit Noémie ; papa, lui, est d'autant plus désireux d'avoir du mérovingien qu'il a déjà une série romaine et possède un plat à œufs et une casserole analogues à ceux du trésor romain d'Hildesheim.. t

— Dont Grisoffle adonné une reproduction en ruolz...

La visite de Pauline se termina, de la sorte, par une discussion de savantes théoriciennes peu versées dans la pratique.

Une femme de chambre vint chercher M 1,e Blossard.

Peu après son départ arriva M. Régeant, portant Y Ouïe et Y Odorat, et faisant la plus longue des mines.

— Oh! que c'est joli, cela! c'est du vieux saxe! s'écria Noémie, inspectant à la dérobée le visage de son père, dont l'expression- la tourmentait.

Puisque Noémie appelait cela du vieux saxe, c'en était donc. Point n'était besoin d'autre affirmation à M. Régeant, et une assemblée de docteurs ne Peut point fait démordre maintenant de sa conviction si facilement établie.

Il lui arrivait souvent de déclarer à sa fille que tel ou tel objet était de telle valeur, de telle nature, de telle authenticité ; quelques jours après Noémie, informée par lui, répétait : Ton plat de Palissy, ton bijou de Cellini, ton ivoire byzantin du dixième siècle, ta dague de Jacquart de Bordeaux, ta pierre gravée de Coldoré, ton aiguière argentée

de Ballin, tes pendeloques de Montarsy, etc. ! Et, par une opération intérieure de la grâce collectionnante dont il ne se rendait pas compte, le pauvre M* Régeant se disait ; Puisque ma fille reconnaît si nettement la nature de ces œuvres d'art et le cachet de leurs auteurs, il n'y a plus à s'en dédire, je possède de superbes choses, très-authentiques.

L'approbation éclairée de la bonne Noémie adoucit donc un peu les sentiments amers de M. Régeant, Il les exhala néanmoins ;

— Je romprai avec Blossard, je romprai ; les relations ne sont plus possibles. N'a-t-il pas mis aux enchères contre moi, et ne m'a-t-il pas dit de* injures par-dessus le marché !

Noémie fut soulagée en apprenant le motif des contractions qui crispaient la figure de son père.

— Il m'a fait payer ces deux groupes plus de 600 francs...

-~ Chacun?

-s- Non, les deux,

— Mais ce n'est pas cher, c'est la moitié du prix ordinaire.

— Vraiment? Tu crois?...

Et M. Régeant se rasséréna,

■— Quant à M. Blossard, papa, tu devrais éviter de causer d'art avec lui. Vous vous entendez sur tout le reste, excepté là-dessus. Ecarte^ la pierre d'achoppement d'entre vous deux. Il est bien éloigné de t'en vouloir, car Pauline, qui est venue

me voir, m'a appris qu'il voulait te faire un cadeau pour ta série mérovingienne : une agrafe de ceinturon et une pointe de bouclier.

— Une pointe de bouclier?... c'est-à-dire le bouton, orné, d'un umbo, dit doctoralement M. Régeant.

Noémie mentait. Mais elle avait comploté ôiï elle-même d'apaiser les querelles des deux pères, en achetant sur ses économies propres, économies qui dataient déjà d'années reculées et qui ne s'augmentaient plus depuis la chute de M. Régeant dans l'abîme du bric-à-brac, divers objets qu'elle savait où trouver, et qu'elle offrirait à son père de la part de M. Blossard. Pauline, mise dans la confidence, serait complice.

— BlossardT s'était écrié M. Régeant, incrédule.

— Oui. Tu sais comme il est excellent, mais combien aussi il a de prétentions. Il ne voudrait pas avoir l'air de V amadouer et avouer par conséquent qu'il cherche à réparer ses vivacités. J'ai donc pensé que tu devrais feindre d'ignorer la source des petits cadeaux, mais témoigner adroitement que tu lui en sais gré, par quelques amabilités, en lui cédant par exemple, lorsqu'il paraît vouloir régenter, imposer ses opinions... Ta supériorité ne s'en montrera que mieux...

— Il est absurde ! murmura M. Régeant, dont l'esprit était presque entièrement détendu.

3i4 " BRIC-A-BRAC

— Peut-être... Mais enfin sous cette absurdité, il y a quelque fonds d'amitié...

— L'agrafe et la pointe de bouclier, comment sont-elles? demanda-t-il.

— L'agrafe est jolie, avec des personnages et des animaux en creux portant des traces d'argenture ou d'incrustations d'un métal blanchâtre...

— Ah! aussi rare que cela? dit M. Régeant f tout à fait alléché.

Il suivit un moment le cours de ses réflexions, et s'écria :

— Oui, il est bien possible que ce ne soit point un méchant homme!... Mais, reprit-il, il est bien heureux, il a plus d'argent que moi. Il m'a fait vider mes poches, malgré moi, à cette vente. Et, à ce propos, où en sommes-nous, Noémie?

— Nous sommes en arrière d'un mois et demi sur notre budget de ce trimestre-ci...

— Avec de l'ordre, on se retrouve toujours, ditil. J'inscris tout ce que je dépense, même un sou ! D'ailleurs il ne faut pas manquer les occasions, elles sont autant de bénéfices pour l'avenir. Nous comptions que tu achèterais un châle et une robe, mais je ne vois pas que ce soit bien nécessaire. Tu étais très-élégante l'autre jour, et la simplicité te va très-bien !

Son père avait une redingote râpée et un chapeau très-vieux, il ne s'inquiétait plus de la toilette. Pourquoi Noémie s'en serait-elle inquiétée?

C'eût été injustement rogner la part toujours croissante dévolue à la collection.

Pendant ce temps, Pauline était* revenue auprès de sa mère.

M me Blossard . était une bonne femme, un peu commune. On n'avait pu l'enrégimenter dans le bric-à-brac. Elle restait très-récalcitrante et s'obstinait à ne pas comprendre la valeur de tous ces débris passés de mode, que dans son enfance on lui ayait appris à ridiculiser et à envoyer au grenier, quand on ne les jetait pas dans la rue. Comment jamais convertir une personne qui se rappelait que chez sa grand'mère on donnait la pâtée aux chiens dans un plat de Rouen à la rouille?

— Ton père a encore acheté des guinchons, dit-elle à Pauline, j'en ai trouvé de nouveaux. Vous avez beau vous entendre tous les deux pour me faire croire que ce sont les mêmes que ceux qu'il avait déjà, je ne m'y laisse pas prendre. Ah! ce n'est guère raisonnable à son âge. L'argent file, file toujours. Et c'est nous qui en supportons les conséquences. Autrefois nous allions tous les ans passer trois mois aux eaux. J'en avais besoin pour ma santé. Maintenant, ce voyage est supprimé...

— Mais, mère, dit la jeune fille, nous t'avons menée plusieurs fois à l'hôtel Drouot, et tu as vu à quel prix se vendaient tous ces objets que tu dédaignes ! . . .

— Qui me dit que ce sont les mêmes?

— Oh! ils se ressemblent cependant assez...

— C'est possible, mais j'ai pris des renseignements, moi aussi, et on m'a dit qu'il était trèslong et très-difficile d'apprendre à ne pas se laisser tromper... Et puis, s'il y a des fous qui mettent leur argent là-dedans, qu'est-ce que cela prouve?

— Mais c'est un honneur que de savoir trouver et réunir de belles œuvres d'art. Je vois qu'on a beaucoup de considération pour ceux qui le font.

— Est-ce qu'il ne serait pas bien plus sûr de placer son argent en bonnes rentes ou en bonnes actions? Combien trouverais-tu donc de maris qui se contenteraient de vieux pots pour dot?

— Heureusement, dit Pauline en riant, mon futur mari est résigné à se contenter des vieux pots.

— C'est cette malheureuse connaissance des Gallois et celle de M mc Fiquenard qui ont dérangé ton père... M mo Fiquenard! Parce que son mari ramassait des vieux liards, elle s'est crue obligée de continuer... Je la voyais l'autre jour avec ses lunettes, dans une boutique, qui regardait ses petits ronds de cuivre ; et elle était affairée, et elle faisait des moues ! Elle avait l'air d'un vieil astrologue; il ne lui manquait plus qu'un bonnet

. pointu.

M* 6 Blossard haussa les épaules' et continua :

— Voyons, tes vieux pots? Si l'on déménage, une caisse peut se briser, et allez ! voilà vos billets de banque raflés! Si c'est du bronze, du métal, qu'un incendie le fonde! et vous voilà encore bien équipés...

— Eh bien ! ce n'est pas une perte. . .

— Oh! non, pas une grande perte!... Mais si, carie bel et bon argent est bien perdu.

— : Laisse-moi m'expliquer! Plus diminue le nombre des choses d'art, plus augmente la valeur de celles qui restent...

— Aussi, quand il n'y en aura plus du tout, ce sera tout bénéfice! Je l'ai toujours pensé.

Pauline se tut, déplorant en silence que l'esprit maternel fût si peu ouvert aux rayons de l'art.

— Madame Fiquenard! reprit la mère, c'est celle-là qui me passe ! Quand je pense que je l'ai vue donnant ses pièces d'or pour une mauvaise petite pièce d'argent, qui n'était même pas ronde !

L'arrivée de M. Blossard, avec un gros paquet pesant qu'il déposa sur une table, interrompit M me Blossard.

— Allons, encore une ferraille! Ah! mon Dieu! dit-elle plaintivement.

M. Blossard paraissait radieux et sa parole était précipitée, ainsi qu'il arrive lorsqu'on a de grands événements à annoncer :

— Régeaht, dit-il, a encore été bien désagréable aujourd'hui, et je finirai par lui dire vertement son fait; mais enfin tout est essuyé pour le moment...

Il défaisait son paquet, et bientôt le merveilleux coffret apparut resplendissant.

— A partir d'aujourd'hui, j'entre dans les rangs des grands collectionneurs, dit fièrement M. Blossard.

— Ma corbeille de mariage?.,, s'était écriée Pauline en bondissant pour aller admirer le coffret.

— Moralement. • ouil dit M. Blossard, qui toussa.

— Ce n'est que du fer ! dit M me Blossard, avec dédain.

— Ce n'est que du fer, mais cela vaut quinze mille francs !

Elle jeta un cri de détresse,

— Oh! rassure-toi, il ne m'a pas coûté cher.

— Où donc l'as-tu trouvé? demanda Pauline.

— Oh ! c'est toute une histoire ! Soyez tranquilles, on entendra parler du coffret de M. Blossard ! dit-il de l'air d'un triomphateur.

M. Blossard voulut soumettre son acquisition à Pavis des grandes autorités en fait d'objets d'art. Il porta son coffret chez M. Gallois de Ginac.

Celui-ci était occupé à arracher toutes les feuilles de papier de soie qui recouvraient les planches d'un volume à gravures.

— Ah! que faites- vous donc là? demanda le père de Pauline, surpris de cette opération qu'il ne jugea pas conservatrice.

— Au bout d'un an ou dix-huit mois, le papier de soie, qui a d'abord protégé les gravures, jaunit, et les tache, Ait M. Gallois; la vie du collectionneur est une vie de précautions. J'avais quelques étains, entre autres des plats de François Briot, dans un fumoir; j'ai dû les en retirer, parce que les vapeurs produites par les allumettes les auraient altérés à la longue.

Après quelques autrçs paroles, M. Blossard montra le coffret et put jouir de l'impression foudroyante qu'en reçut M. Gallois.

— C'est très-bien, cela! C'est superbe... s'écria celui-ci, et c'est vous qui l'avez trouvé?

Il ôta sa calotte.

— C'est moi... Mais comment le classez-vous?

— C'est une œuvre du milieu de la Renaissance, une œuvre probablement exécutée en France par des Italiens... L'application d'émaux d'une époque antérieure est très-curieuse.

— Yous croyez les émaux antérieurs?...

— Ou ils sont antérieurs et ils auraient été encastrés dans le coffret sous l'influence d'un goût mixte, d'un goût de transition entre le gothique flamboyant du quinzième siècle et le style de la Renaissance, influence dont les traces sont fréquentes au seizième siècle , ou bien ils indiqueraient que l'école de Limoges, tout en portant au plus haut degré de perfection à cette époque ses fameux émaux peints, n'avait pas renoncé entièrement à ses anciens émaux cloisonnés...

— Ainsi, vous le croyez authentique? dit M, Blossard, le regard suspendu aux lèvres de M. Gallois.

— Oh! je l'affirmerais. Voilà des enroulements forgés avec une délicatesse extrême... On ne sait plus forger à présent. Et rien que dans les coups de burin sur les parties ciselées, on sent cette assurance de l'artiste de la Renaissance pour qui le métier est devenu une seconde nature... Au surplus, nous allons appeler -Charles... Il a tellement étudié tout ce qui touche aux métaux et aux moyens de les décorer, qu'il prononce sans appel...

Et la calotte honora d'un grand salut Charles absent.

Le jeune homme, mandé, ne tarda point à apparaître.

Il commença par être un peu embarrassé.

M. Blossard n'aurait-il point dit à M. Gallois que Charles était l'auteur de la trouvaille? Mais M. Blossard le rassura immédiatement.

— Que dites-vous de ma nouvelle trouvaille, Charles? demanda-t-il.

Charles examina gravement, sévèrement, à fond, le coffret.

— C'est une pièce magistrale comme il n'y eai a pas beaucoup à Paris... dit-il.

M. Gallois de Ginac donna un grand coup decalotte à travers l'espace, en regardant M. Blossard.

— Les émaux sont-ils de l'époque ou antérieurs? demanda ce dernier, véritablement ému. •

— Ils sont certainement antérieurs; les fonds sont.

seuls colorés, les figures sont repoussées et gravées comme à la fin du quatorzième siècle... D'ailleurs, la netteté et la rigidité des cloisons indiquent qu'elles sont champlevées, c'est-à-dire prises dans le métal même de la plaque émaillée et non pas rapportées par- dessus... Le procédé du champlevé est diabolique d'ennui, propre à un temps de demiignorance, et il a été rejeté bien vite par une époque où les artistes prodigues en créations avaient besoin de voir éclore rapidement ces créations. Je pense qu'un artiste de la Renaissance se sera plu à monter ces émaux sur ce coffret où l'on reconnaît une intention d'imiter les châsses et les reliquaires, mais avec toutes les modifications ingénieuses que les ornemanistes du seizième siècle, si maîtres de leur invention et de leurs caprices, savaient faire subir à tous les motifs. Un faussaire moderne ne se serait jamais avisé d'encastrer des émaux du quatorzième siècle au milieu d'un pastiche des œuvres de la transition gothico-renaissance des quinzième et seizième siècles, sans être un imbécile ou un ignorant. D'ailleurs les mélanges décoratifs de cette transition sont presque inimitables. Et les procédés du travail dans ce coffret sont trop bien ceux du temps pour qu'on ait le moindre doute sur son immense valeur. Le ciselet est manié ici avec une souplesse et une énergie incomparables.

— Dixit Carolus, ergo est, dit M. Gallois de Ginac, faisant accomplir un nouveau voyage à la calotte... Mais voyez d'autres personnes, voyez Ca-

quirol, de Grandville. .. Allez chez Lovenos, chez Riot, qui sont des papes, ou tout au moins qui forment une cour de cassation, n'oubliez pas Sechsfuss, qui a acheté la belle collection du peintre Martingal. . .

En effet, dans la même journée, M. Blossard transporta son coffret, qui pesait au moins quarante livres, chez M. de Grandville.

Ici c'était un autre genre de collection.

La plupart des amateurs ne réunissent de beaux objets d'art que par vanité et à force d'argent. D'autres, mieux doués, savent les découvrir dans n'importe quelles cachettes et les paient bien moins cher. Les derniers enfin, comme M. de Grandville, sont des hommes d'étude, des savants, des chercheurs supérieurs aux précédents. Ils se préoccupent beaucoup moins de la belle pièce, qu'ils ne dédaignent point d'ailleurs s'ils la rencontrent ; ils forment des séries historiques où rentrent tous les types, depuis les plus simples jusqu'aux plus artistiques, et où l'on embrasse le développement et le caractère d'une ou de plusieurs époques, dans leur manifestation complète.

Ainsi Ton voyait chez M. de Grandville tous les types de la fabrication céramique depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, à côté des médailles, des livres et objets de toute sorte relatifs aux périodes révolutionnaires de la France, véritables mines de renseignements, comme en témoignait la procession d'écrivains, d'artistes qui venaient y puiser sans relâche.

Un goût très-original avait du reste présidé, chez •tf. de Grandville, à l'arrangement de sa collection, Tune des plus décoratives de Paris par l'aspect de la disposition. Au milieu d'un immense atelier se dressaient de hautes et larges armoires, puis des vitrines plus basses et légères, des bahuts, des cabinets, qui formaient des ruelles, des retraits, des chapelles, tout un forum monumental.

La crête de ces vitrines était surmontée de grandes faïences qui la couronnaient magistralement. Des percées de lumière éclairaient tel coin , des ombres enveloppaient tel autre. Toutes les formes, toutes les colorations jaillissaient ou se perdaient dans cet ensemble, riche et mystérieux comme une composition de Rembrandt. Des lampes, des lustres, des bannières, pendaient du plafond et flottaient audessus de cette décoration. L'œil, jusqu'à la voûte, le long des murs, courait sur des milliers de plats, d'assiettes, de pièces céramiques diverses dont l'éclat rayonnait par-dessus de longues rangées de livres à reliure rouge qui leur faisaient un soubassement foncé sillonné de rayures d'or. Les sombres décors des vases antiques, la terre rouge des poteries frustes, les jaspures des terres vernissées, les reflets métalliques de la céramique orientale, les coins de médailles sévères et presque noirs, balançaient la note éclatante des faïences et des porcelaines. L'heure sonnait à un cadran de l'an VII ; les piques des fédérés s'élançaient d'un faisceau de sabres municipaux ou conventionnels dessinés par David ;

les insignes maçonniques déployaient plus loin leurs triangles mystiques, et le bonnet rouge avec sa couleur aveuglante semblait être le soleil de cette série. Les grands bénitiers, les saints et les saintes en draperie de faïence, les devants de poêle en forme de temples, les seaux à rafraîchir représentant des mitres d'évêque faisaient la contre-partie. Tout cela ouvrait un vaste champ philosophique à la réflexion en montrant les innombrables fantaisies contradictoires que non-seulement le goût, mais aussi les opinions, les variations de l'esprit, enfantent au sein de l'art, allant marquer de leur sceau, et au moins de leur trace, jusqu'au dernier des ustensiles.

M. Blossard trouva M. de Grandville avec un marchand et un expest nommé M. Tuquet, personnage qu'on ne voyait jamais en d'autres états qu'une violente colère ou une vive gaieté. Il avait avant tout la spécialité des étoffes et passait la moitié de son temps à voyager, principalement en Italie, pays qui a été longtemps le grand réservoir des beaux tissus anciens.

Il était gai, ce jour-là, parce qu'il était depuis peu revenu de Naples avec un tapis portugais en soie brodé de personnages sous l'inspiration évidente des étoffes de Chine ou de l'Inde et qui remontait à l'époque de la splendeur coloniale du Portugal.

Il avait bien vendu son tapis à un peintre anglais.

— Mais, dit-il à M. Blossard, après lui avoir conté son affaire, quoique les tissus et surtout les tapisseries se vendent très-cher puisqu'on en voit

se vendre vingt, trente et même cent mille francs, selon leur grandeur, elles restent encore au-dessous du prix de revient primitif, au-dessous du prix qu'a coûté leur fabrication.

— Il y a une trentaine d'années à peine, le goût des tapisseries n'était pas encore né , ajouta M. de Grandville; en province on les dédaignait, mais on avait conservé les traditions de tenture du moyen âge, où Ton décorait les rues de toiles peintes ou de tapisseries à l'occasion des grandes fêtes. Je me rappelle avoir vu tendre avec de superbes tapisseries les avenues des champs de foire et même des baraques. Il y a également trente ans à peine que l'intérêt des chercheurs s'est porté sur la faïence française.

M. de Grandville triait des médailles et les mettait de côté.

— Etes-vous fort dans l'art de falsifier les médailles, monsieur Blossard? s'écria Tuquet.

— Pas encore, dit le père de Pauline. ' 1 — Voici une occasion d'apprendre.

— Je commence un musée des types de toutes les espèces de falsifications, dit M. de Grandville.

— Tenez, reprit Tuquet en prenant une médaille entre ses doigts, allez-vous-en trouver un collectionneur naïf avec ceci. . .

— M. Régeant...

— M. Régeant, par exemple, et du diable s'il se doute que ceci a été confectionné au moyen de deux pièces anciennes, ayant l'une le* droit seul, et l'au-

336 B1UC-A-BRAG

tre le revers, en bon état. On a scié ces deux pièces, on a collé le revers bien conservé de Tune contre le droit bien conservé de l'autre, et Ton a obtenu cette médaille rarissime de netteté... Si celle-là ne vous convient pas, nous prendrons celle-ci qui est simplement en plomb recouvert d'une feuille d'or... Comme les petites médailles antiques en or n'ont plus de son, je vous demande comment on ne serait pas trompé par ce vil plomb... Aimez-vous mieux un autre système... en voici une qui a été frappée sur un coin gravé par les faussaires italiens de la Renaissance ; elle est si belle, d'ailleurs, qu'elle vaut presque autant qu'un original.

En préférez-vous une simplement surmoulée, puis coulée? Voyez, elle pèse moins que le modèle, la patine en est médiocre, elle est même boursouflée en quelques points... Ah! tenez, celle-ci défie mieux la critique ; on y a substitué un revers à un autre; on l'a creusée, on y a inscrusté une portion neuve et on a dissimulé le joint dans le grènetis... Maintenant en voici une parfaitement antique, recouverte d'une patine ou sorte de, vert-de-gris incontestable et si épaisse qu'on a pu changer au burin les traits du personnage représenté sur cette monnaie, sans enlever la patine. Or, ce simple changement de traits, ainsi que celui du revers, a suffi pour mettre les savants à l'envers, car il a produit soudain un roi grec de la Bactriane dont on n'avait jamais entendu parler auparavant! Il y a eu un

certain Becker de Spire qui s'est amusé à jouer parfois ce tour à messieurs les numismatistes... Et jugez quel coup ce pourrait être pour un homme tel, par exemple, que le baron de Sinesch-Axen qui a attendu pendant vingt ans la mort d'un médecin grec de Syrie pour pouvoir acheter une médaille d'un roi parthe que ce médecin ne voulait pas lui céder... Voulez-vous encore quelques détails sur cette question?...

— Non, dit M. Blossard, je l'étudierai plus tard. Je ne suis encore bien au courant que de celle des faux meubles : les bois qu'on fait pourrir pour les sculpter dans le vieux, ceux qu'on crible de trous pour faire croire qu'ils sont rongés des vers, les marqueteries et les incrustations sur bois blanc qui ne tiennent que durant six mois, et autres trucs...

— Tout le monde connaît cela ! répondit Tuquet.

Cette conversation ne laissa pas de faire courir un léger frisson entre les épaules de M. Blossard, à la pensée de son coffret, dont il commençait à entr'ouvrir les enveloppes.

— Les pauvres collectionneurs! A combien d'avaries sont-ils exposés, continua Tuquet. M. de Grandville lui-même a voulu gratter un jour le dessous d'un flambeau en faïence d'Oiron ou de Henri II, et quand on a dit faïence de Henri II, on tombe à genoux ! Il le grattait pour savoir en quoi c'était fait... et le flambeau s'est cassé entre ses

mains... emblème du progTès archéologique. On n'éteint plus le flambeau de la science, on le casse!... C'est encore lui qui a coupé en deux un cloisonné japonais sur porcelaine dont on ne possédait que trois exemplaires à Paris, toujours pour voir comment c'était fait. Les enfants n'agissent pas autrement avec les montres. . . Tuquet s'interrompit pour pousser subitement un formidable : Oh!

Le coffret venait en effet d'apparaître et lançait tous ses éclairs.

Les : diable! les : peste! les : Mais c'est trèsbeau ! pétillèrent pendant un instant, puis M. Biossard posa la grande question :

— Eh bien, le croyez-vous du temps, celui-là?

— Ah! bah, s'écria Tuquet, cela vient d'Italie; à Naples et à Florence on vous en fabriquera tant que vous voudrez...

— Ou même en Allemagne, dit M. de Grandville.

— Mais enfin quelle est votre opinion? demanda M. Blossard.

— C'est une œuvre remarquable, mais je la crois moderne...

— Sur quoi vous fondez-vous? dit M. Blossard vivement.

— Sur l'aspect général. Au surplus, je ne me prononce pas... Est-elle ancienne? je n'en sais rien. Est-elle moderne? je le croirais, mais je ne l'affirme pas... En tout cas, c'est fort intéressant.

— Mais c'est archi-moderne, dit Tuquet, on a fourré du quatorzième siècle avec du seizième, c'est un barbare qui a composé ce décor. . .

— Voilà où je vous attendais, s'écria M. Blossard, c'est justement ce qui fait que M. Gallois ei Charles le déclarent authentique.

— Ce sont de sérieuses autorités, dit M. de Grandville ; quant à moi, je ne m'occupe pas spécialement des métaux. Mais voyez les Caquirol, voyez MM. Lovenos, Riot, Leurtelet, Varcbet, voyez M. Burtser, voyez M. Fortuit et M. Triple... Je reste absolument sur la réserve.

M.Blossard emporta son coffret en se disant : Puisqu'il ne s'y connaît pas, pourquoi donne-t-il son avis ?

Il courait chez M™ Caquirol.

On avait dans la maison Caquirol encore un autre système de collection, ce qu'on pourrait appeler le système revivifiant. Une pièce était meublée à la façon du moyen âge, c'était le département de M. Caquirol qui possédait de trèscurieuses tapisseries , des cires coloriées , des ustensiles singuliers, sans compter toute une série d'instruments de musique classés dans un autre endroit. Une seconde pièce meublée dans le style Louis XVI composait le domaine de M me Caquirol qui y réunissait tous ses accessoires de la parure féminine : éventails, gants, peignes, aumonières, ceintures, bonbonnières, etc. . Les Caquirol remirent du baume dans l'âme de M. Blossard.

— C'est adorable, c'est un objet de transition gothique-renaissance, dit M. Caquirol, une des plus belles choses que j'aie encore vues!

Son mari s'étant prononcé, M œc Caquirol renchérit :

— C'est merveilleux, quelle délicatesse, quel art! On organise une exposition rétrospective; il faut y envoyer votre coffret. Ce sera le master pièce.

C'est tout ce qu'il y a de plus significatif comme œuvre de la transition entre le gothique et la Renaissance.

— C'est un ouvrage français, reprit M. Caquirol, et il y a là une affaire d'intérêt, de fierté patriotique... C'est une démonstration de plus en faveur de la supériorité de notre ancien art sur l'art italien.

M. Blossard se sentait grandir de dix coudées en se voyant investi d'une mission patriotique. Le coffret contenait même des révolutions dans ses flancs.

Le contentement en ôta l'appétit à M. Blossard, lorsque le brave homme revint dans son intérieur, épuisé de la fatigue que lui avait causée le transport, dans les divers escaliers des maisons visitées, de ce pesant chef-d'œuvre de l'art français au seizième siècle.

L'exposition rétrospective annoncée par M me Caquirol eut lieu deux mois après, au Palais de l'Industrie.

BHIC-A-BRAC 341

Un matin, Noémie et Pauline, escortées d'une bonne, suivaient la rue de Châteauroux où se trouvait le magasin de Brigaudy. C'était à ce marchand, qui était en relation d'affaires avec M. Régeant, que Noémie voulait acheter les antiquités mérovingiennes dont M. Blossard devait soi-disant faire présent à M. Régeant.

Les deux jeunes filles se trouvèrent face à face avec Charles Gallois, qui les arrêta.

— Par quel hasard, dit-il, ma chère fiancée erre-t-elle de si bonne heure avec M lle Régeant?

— Nous allons faire des emplettes chez Brigaudy.

— N'allez donc pas dans cette caverne, reprit-il, il a assez trompé votre père, mademoiselle Noémie !

— Vraiment? dit-elle assez incrédule.

— Est-il indiscret de vous demander ce que vous comptiez acheter? ajouta Charles.

— ; Des antiquités mérovingiennes...

— Oh ! je sais ce qu'il donne sous ce nom !

N'allez pas chez Brigaudy ..

Par un hasard assez singulier, le marchand passait au même moment derrière eux sur le trottoir,

et continua son chemin. Ils ne le remarquèrent pas.

Mais il avait entendu.

— Dites-moi ce que vous voulez, je vous l'aurai à beaucoup meilleur marché qu'il ne vous le ferait payer, et point faux comme chez lui... reprit Charles.

— C'est que nous sommes un peu pressées...

Il finit cependant par les décider à aller de sa part chez un autre marchand.

— Et votre père? demanda-t-il à Pauline, est-il toujours content de son coffret?

— Il en est enchanté. C'est le plus heureux homme de la terre. On le couvre de compliments. Les visites ne cessent pas. Seulement il ne veut plus acheter. Il dit que lorsqu'on possède une merveille, on se doit de ne plus acquérir que d'autres merveilles. Vous savez que M. de Schildnoth lui en a fait offrir vingt mille francs. M. Nadalewski et M. Burtser rôdent autour de nous. Mais mon père ne s'en dessaisirait pas pour quarante mille francs.

Et, s'adressant à Noémie, Pauline ajouta : Pourquoi n'es-tu pas venue avec M. Régeant voir notre chef-d'œuvre?

— Nous viendrons, j'amènerai papa, répondit Noémie qui ne se souciait point d'avouer que M. Régeant éprouvait une vive irritation des succès de M. Blossard et de l'importance à celui-ci value par le fameux coffret.

Charles serra la main à Pauline et salua Noémie, prenant congé des jeunes filles par ces mots :

— J'espère, mademoiselle, que vous remplirez bientôt vos fonctions de demoiselle d'honneur auprès de votre amie...

Elles rougirent, et Pauline s'écria joyeusement:

— Monsieur mon futur mari, nous avons toutes les deux encore un grand mois pour nous consoler de ce malheur...

Une heure après, Noémie et Pauline prenaient une voiture pour rentrer, chargées d'une collection mérovingienne des plus raisonnables, composée d'un scramasax ou sabre, d'un umbo ou bouclier, d'un angon ou javelot, de deux fibules ou agrafes, de trois plaques de ceinturon, de deux pots de bronze et d'un petit vase pointu en verre de la forme des lacrymatoires romains. Le tout payé la somme de cent cinquante francs, grâce h la recommandation de Charles.

On était alors en pleine effervescence du mouvement de l'exposition. Tous les collectionneurs s'agitaient en grand émoi. Chacun voulait la meilleure place et demandait les vitrines placées au centre des salles.

Celui-ci refusait d'abord d'envoyer ses principaux objets d'art, de peur qu'ils ne fussent détériorés. Cet autre exigeait qu'on exposât ses envois à côté de ceux des Schildnoth. Un troisième, au contraire, ne voulait point être le voisin de Burtser,

dont les magnificences l'auraient écrasé. Le comité d'organisation était sur les dents.

M. Blossard obtint facilement les honneurs d'une console spéciale placée sinon au centre même de la grande salle, du moins au milieu d'une des quatre subdivisions de cette pièce. M. Régeant, au contraire, eut bien de la peine à être admis à l'exposition. Les organisateurs rejetaient toutes les choses douteuses et sans valeur qu'il avait la prétention de faire recevoir comme objets de premier choix. On n'accueillit de lui que la série mérovingienne acquise par Noémie, et comme il croyait que ces bronzes étaient un cadeau de M. Blossard, un refus ne lui eût peut-être pas porté d'abord un coup plus douloureux que l'exception faite en faveur de l'umbo, du scramasax et-dû petit vase pointu en verre. Mais, quand il vit son nom imprimé sur une étiquette, puis sur le catalogue de l'exposition, M. Régeant se calma.

Cette exposition fut très-belle, mais peut-être remplie jusqu'à satiété de choses semblables qui se répétaient à l'infini. Les émaux de Limoges, par exemple, surabondaient; tout le monde avait des Léonard Limosin, des Pénicaud I er , des Pénicaud II, des Courtoys, des Raymons, des Noualhiers, des Pape. Les cornes à boire en ivoire étaient pendues partout, et l'on aurait compté jusqu'à vingt-cinq cabarets en pâte tendre de Sèvres ayant appartenu à la Dubarry, de même que dix-sept tables à ouvrage, provenant de Trianon, montraient Marie-

Antoinette sous un aspect laborieux tout nouveau.

Sauf ces quelques défauts, l'enfilade des salles du Palais de l'Industrie offrait un coup d'œil splendide et déroulait devant l'esprit ébloui le tableau de l'industrie et de l'art humains depuis le commencement des siècles.

Là vraiment on était comme en face des cataractes de la fantaisie et du travail des races.

Les caprices mystiques, les flamboyantes colorations, les harmonies douces et profondes, la magie rêveuse et enivrée, qui se jouent dans l'œil noir des Persans ou des Hindous, dans l'œil bridé des Chinois et des Japonais, plongeaient dans la surprise les Occidentaux habitués à un art savant, philosophique, naturaliste et mathématique.

Le vieil art français montrait sa grâce et son ingénuité, hélas ! aujourd'hui perdue, à côté de la riche ordonnance de l'art italien, de la sévérité et de la hardiesse des Allemands, de la réalité et de Fébriété capricieuse des Flamands-Hollandais, peutêtre les plus forts de tous.

La rigidité fantastique des anciens Egyptiens, les balbutiements étranges des peuplades d'Amérique étaient conviés au concert tout aussi bien que la grandeur et la pureté de l'art grec. On suivait, comme dans les innombrables variationsd'un thème musical, ou comme dans les transformations et les liaisons des espèces, ce que le siège, l'armoire, la boîte, le vase, l'arme, l'outil, l'habit, l'ustensile de

table ou de cuisine, la lampe, l'écuelle, le harnais, la vitre, le loquet, sont devenus entre les mains des générations successives, ce qu'ils ont suggéré d'inventions, de formes, de jeux décoratifs, d'ingénieux embellissements.

On voyait l'homme prendre partout et toujours possession de la nature et la sceller de son cachet ; l'esprit humain assaillir le bois, le métal, le cuir, s'emparer des' dépouilles des trois règnes et les faire humains par un travail qui en effaçait l'origine, pour ainsi dire ; créant une flore, une faune, une minéralisation à lui personnelles, à côté des choses et des êtres de la terre.

Spectacle prodigieupement curieux, et qui, pris de ce point de vue, répand un singulier intérêt sur les questions de procédés matériels, les mille moyens d'élaboration grâce auxquels la main, machine universelle, traduit et réalise, fixe dans le bronze, la porcelaine, le verre ou le fil tramé, l'originalité, le charme, la délicatesse des plus idéales conceptions, rend palpables les sentiments les plus fins, les plus fugitifs, réveille chez ceux qui regardent les œuvres une partie des pensées, des sensations de ceux qui les imaginèrent, et communique à tous quelques-unes des étincelles qui jaillissaient dans le cerveau des créateurs.

M. Macjard, le savant céramiste, exagérait même un peu trop cette manière de voir. Prenant M. de Grandville sous le bras, il essayait de lui décrire le genre sièges, la famille des fauteuils,

Y espèce à dais, l'espèce à dossier rond, l'espèce à dossier carré, les variétés à tissus de soie ou de laine, etc. M. de Grandville regimbait et n'admettait pas la famille verte ni la famille rose introduites par M. Macjard dans la classification des porcelaines de Chine, de même qu'il repoussait la famille des tire-bouchons et la famille des bassinoires qu'un autre archéologue s'efforçait de présenter dans le monde des collectionneurs.

Toutes les branches de l'art industriel figuraient à l'exposition, où parmi les objets les plus remarquables on distinguait de grandes pièces d'orfèvrerie qui excitaient les regrets des amis de l'art français- En effet, Louis XIV et Louis XV ont fait fondre presque toute notre ancienne orfèvrerie; nous n'avons guère conservé que quelques spécimens d'argenterie de la seconde moitié du dixhuitième siècle. Tout mal produit cependant un bien, et la prospérité de notre céramique vient des nécessités financières qui, contraignant le roi-soleil à. changer ses surtouts en écus, le décidèrent « à se mettre en faïence », exemple qu'imita toute la cour.

Avec les orfèvreries italienne, allemande, portugaise, espagnole, hollandaise, ce qui dominait était les meubles, depuis les cabinets eh fer ciselé et damasquiné, en ébène incrusté de lapis, d'ivoire, de nacre et décoré de peintures, depuis les vastes armoires allemandes chargées de figurines en bois, en acier, en ivoire, en argent, jusqu'aux

frêles, fines et exquises petites tables queRiesener exécutait sous Louis XVI.

Là brillaient d'une splendeur incomparable les créations magnifiques de Boule, ce novateur de Pébénisterie sous Louis XIV, par les formes, par l'application luxueuse des étains et des cuivres ciselés sur l'écaillé et l'ébène; on y remarquait encore les incrustations de porcelaines imaginées par un de ses fils, les marqueteries complexes de toutes sortes de bois des îles exécutées par Cressent, avec des ciselures de Caffieri sous Louis XV, les lustres et les bras merveilleux de Gouthière exécutés sur des modèles de Boizot ou de Duplessis qui travaillaient aussi pour Sèvres, des flambeaux .de Martincourt, qui fut néanmoins un des introducteurs du style un peu raide et géométrique par lequel se caractérisa Fart à la fin de Louis XVI, raideur qui s'exagéra sous le Directoire et sous l'Empire.

On y trouvait aussi les riches imitations des laques dites de Coromandel que Marie-Antoinette aimait à encourager.

Une armoire allemande* magnifique, du dix-septième siècle, rappelait le fameux « cabinet de Pôméranie » , auquel travaillèrent vingt-cinq artistes, à savoir : trois peintres, un sculpteur, un peintre en émail, six orfèvres, deux horlogers, un facteur d'orgues, un mécanicien, un modeleur en cire, un ébéniste, un graveur sur métal, un graveur en pierres fines, un tourneur, deux serruriers, un relieur et deux gaîniers.

Les porcelaines de Sèvres tenaient aussi un rang important. Les types charmants de la pâte tendre, qui fut la gloire de la manufacture sous Louis XV, dans ses trois avatars de Saint-Cloud, Vincennes et Sèvres, puis ceux de la pâte dure, qui fut trouvée ou révélée vers 1770; les pièces de la Dubarry, les décors de fleurs des Méraud, des Picaud et des Niquet; les oiseaux d'Armand et de Castel, les arabesques de Chalot et de Laroche, les paysages deRosset et d'Evans, les personnages de Dodin, Caten, Àsselin, Pithou; les figures en biscuit de Falconet, de Pajou, de Boizot, tout défilait devant les yeux heureux de se reposer sur le bleu de roi et le bleu céleste, le rose, le violet et le vert tendre qui égayaient vivçment ces poteries délicates.

Une autre série très-curieuse consistait dans des plats et des bols de Chine exécutés en Asie d'après des dessins européens.

Les bronzes, également rapportés de Chine et du Japon par M. Cicciuschi , étaient toute une révélation.

Enfin les armures et les précieuses horlogeries de M. Burtser étincelaient en trophée central à travers l'ensemble de l'exposition, dont il serait impossible de décrire les détails sans faire un catalogue.

La foule se pressa au Palais de l'Industrie, dès l'ouverture. Là, apparurent de longues redingotes, d'étonnants chapeaux, des pantalons bizarres qu'on aurait pu exposer aussi à titre d'objets de curio-

site, avec les singuliers collectionneurs qui les portaient. Ceux-là regardaient dédaigneusement de fringants rivaux , élégamment habillés , promenant par les salles des dames à robes traînantes, parées d'imitations d'anciens velours d'Utrecht, le corsage chargé d'armures de jais, les cheveux pendant en longues boucles, sous de petits chapeaux de ligueur penchés de côté et tout empanachés.

Les uns et les autres, du reste, conduisaient fort souvent des bandes de dames qu'ils dirigeaient galamment le long des vitrines, en les accablant d'interminables dissertations.

Bientôt, pour le monde spécial, s'ouvrirent trois débats: le débat du carrosse vénitien, le débat du coffret de M. Blossard , et le débat de la pétition à la comtesse d'Ourthès à propos du marteau de porte de son hôtel.

La question du coffret ne tarda pas à primer, puis à éteindre les autres. Mais au commencement, le carrosse vénitien peint par Tiepolo eut quelques ardents partisans et quelques adversaires acharnés. Qui pouvait, sans mystification, prétendaient ces derniers, parler de carrosses de Venise, une ville où Ton ne va que sur l'eau, en gondoles? Aussi l'affaire finit-elle bientôt par une plaisanterie facile. Quand les attardés demandèrent des nouvelles du carrosse vénitien, on leur répondit : Il est tombé dans l'eau !

L'idée de la pétition à la comtesse d'Ourthès avait été soulevée par un érudit qui trouvait regrettable qu'on eût mis pour marteau à la porte cochère de

Thôtel de cette dame un antique de toute beauté évalué à trente mille francs et qui , par là , restait exposé aux injures du temps, aux tentatives des voleurs, et aux instincts destructeurs des gamins de la rue. Après de nombreuses chamailleries, l'idée n'eut aucune suite, et le coffret de M. Blossard resta seul le sujet des discussions.

Une véritable bataille s'engagea.

On s'arrêtait autour de la console qui supportait la précieuse boîte, on parlait fort, on criait, on attirait des rassemblements. Les Blossard, les Gallois et les Caquirol ne manquaient pas un jour de se tenir en vedette auprès du coffret. M. Caquirol, mais surtout M"* Caquirol, s'étaient déclarés les champions « de ce chef-d'œuvre de l'art français » , mot stéréotypé sur leurs lèvres. M" 6 Caquirol faisait du prosélytisme. Un jour M. de Grandville parcourait avec un fanatique de Fart oriental une salle reculée de l'exposition, et ce fanatique était en train de lui dire:

— Quel éclat, quelle invention, quelle supériorité chez les Japonais et les Chinois!... Il faut cacher tout ce que l'Occident a produit. Comment lutter avec des gens pour qui l'art est un langage, un instinct, une habitude, un besoin. Moi qui vous parle, je débarquais il y a quelques années à Wampoa, et sur le quai je trouvais un homme qui vendait des œufs qu'il décorait devant vous , à l'instant, des plus gracieuses fantaisies. On avait un de ces œufs pour trois sous !.. .

En effet, comment lutter avec des gens qui gagnent cinq sous par jour , pour qui le temps ne compte pas et qui par conséquent travaillent en s'amusant et non pas en peinant comme nos ouvriers? L'équivalent de ce qu'on exécuterait chez nous en un mois, moyennant trois cents francs, prend là bas six mois, mais ne coûte que vingt-neuf francs.

— Allez donc lutter! dit M. de Grandville, qui se retourna vivement en sentant une main se poser sur son épaule.

C'étaient les Caquirol qui venaient le relancer.

— Eh bien, monsieur de Grandville, dit M me Caquirol, vous ne voulez donc pas vous décider à être des nôtres, à prendre parti pour le coffret? Un homme aussi compétent que vous peut-il se refuser à l'évidence?

— Madame, je suis désolé de n'être pas de votre avis.

— Nous avons les Gallois avec nous, M. Lovenos, M. Bascaret, MM. Triple, Varchet, M œe Ficquenard, M. Fièvre.

— C'est vrai, madame, mais de l'autre côté nous ne sommes pas moins nombreux ; nous avons M. Riot, M. Leurtelet, M. Fortuit, M. Drussomard, M. Terre-Neuve de Josas, M. Faucon de Creuxville, M. Marcel, M. Dupré-Berville.

— Et M. Régeant aussi, dit M me Caquirol avec un sourire ironique. Vous finirez par être battus et humiliés, allez, le coffret est bien et dûment ancien.

— Il est moderne.

— Ancien!

— Moderne !

— Vous y mettez du parti pris!. . • Àh! voilà justement Lovenos!

— Appelons aussi Riot gui passe là-bas.

Et Ton recommença le combat, chaque parti se grossissant peu à peu de ses divers adhérents.

— Ces éa&aux, du quatorzième siècle . . • Ce n'est pas possible.

— Mais c'est la meilleure preuve, ce serait une alliance trop grossière pour un moderne . . . D'ailleurs l'exécution est si merveilleuse ! • . . Schildnoth a offert vingt mille francs.

— On a pu refondre des fragments isolés et les rapprocher en une seule composition.

— Mais il n'y a que très-peu de fonte, presque tout est forgé . . . Qui pourrait se donner la peine à notre époque d'employer au moins un an à un pareil travail ?

— Burtser n'a pas voulu faire d'offres.

— Parce qu'on s'acharne à déprécier cette admirable production.

— Le Louvre devrait acquérir une œuvre française aussi belle. C'est un devoir patriotique.

— Les conservateurs n'en admettent pas l'authenticité.

— Ils ne font jamais que des sottises.

M. Blossard en était venu à prendre en grippe ceux qui doutaient de son coffret et à les considé-

rer même comme des gens d'une honnêteté suspecte. Mais à part certains mouvements d'humeur ou d'indignation que lui causaient parfois les résistances, il était maintenant un des hommes les plus glorieux et les plus heureux de la terre. Une fête perpétuelle embellissait son existence.

Charles Gallois assistait h toutes ces joutes, disant peu de chose, faisant toujours plus assidûment sa cour à Pauline. La date du mariage n'était plus très-éloignée.

Le jeune homme, certes, ressentait de plus grandes jubilations encore que celles de M. Blossard. Mais dans les discussions il se bornait à affir* mer froidement qu'il tenait pour le coffret, et il indiquait, de temps en temps, d'une manière péremptoire, tel ou tel trait de métier dans le travail, qui ne permettait pas le doute. Aussi, le côté Blossard prenait-il un peu l'avantage; quelques opposants s'étaient ralliés.

Charles fut néanmoins bien stupéfait un beau matin en lisant dans la Chronique des Arts un assez long article d'un collectionneur allemand nommé M. Mémin, fixé à Paris depuis de longues années, et auteur de divers ouvrages sur les beauxarts.

M. Mémin affirmait que 1e coffret était l'œuvre d'un artiste contemporain, de Cologne, modeleur d'orfèvrerie, qui «'appelait Kxemser. Il le lui avait vu faire, de ses propres yeux, lui, M. Mémin. De là sortait un dithyrambe à la gloire de ce Krem-

BRIC-A-BRAO *55

ser qu'on laissait mourir de faim malgré son immense talent. « Oui, s'écriait l'auteur de l'article, pauvre Kremser, il est dix heures au moment où j'écris ces lignes, c'est-à-dire l'heure de ton déjeuner. Pas d'huîtres, n'est-ce pas? ni bifteck, ni côtelettes, ni vin de Bordeaux, ni fromage de Roquefort, ni pêches de Montreuil, ni demi-tasse de Moka. Un morceau de pain, des haricots assaisonnés avec de mauvaise huile et du vinaigre, et un verre de bière, voilà ton déjeuner ! Pardieu ! c'est un repas proportionné à la modeste somme que sans doute ton merveilleux coffret a mis dans ta poche trouée ! »

Charles faillit d'abord se révolter, puis il eut un accès de fou rire.

— Allons, se dit-il, le coffret est peut-être de Kremser; cependant, je persiste à le croire d'un artiste de la Renaissance! Cette intervention de Kremser sera excellente pour achever de les dépister tous !

L'on vit en effet, intrigués par l'article Mémin, plusieurs amateurs faire le voyage de Cologne, puis en revenir- avec des opinions toujours divisées. C'est de Kremser, disaient les uns; ce n'a jamais été de Kremser, disaient les autres.

Quant à M. Régeant, dans toute cette affaire, il n'avait pu décidément supporter le succès de M. Blossard, ni le bruit qui rendait celui-ci le lion de l'exposition.

Hélas, l'umbo, l'angon et le scramasax restaient

sans admirateurs et même sans contemplateurs dans leur recoin mélancolique, tandis que le coffret, ce maudit coffret, on en avait les oreilles rebattues ! Deux personnes passaient-elles ensemble dans la salle où étaient placés les objets mérovingiens de M. Régeant, il était sûr .de les entendre parler de la merveille de M. Blossard et de la question patriotique de l'achat par le Louvre. Excédé et obsédé, M. Régeant devint Pun des plus fougueux adversaires du coffret, et eut quelques aigres prises de bec avec M. Blossard.

Enveloppées dans cette atmosphère excitante des controverses, Noémie et Pauline ne purent s'empêcher de suivre et d'appuyer chacune son père.

Une après-midi, M. Régeant et d'autres amateurs entouraient le chef-d'œuvre, et le père de Noémie s'exprimait à très -haute voix :

— C'est hors de doute, M. Mémin l'a vu de ses yeux. C'est Kremser qui en est l'auteur. Alors comment qualifier le fait? Voyons, soyons de bonne foi. C'est une pure spéculation. J'irai même plus loin. C'est une tromperie. On paye un prix dérisoire à Kremser, et on espère gagner vingt ou trente mille francs. L'époque est décidément corrompue...

Noémie avait en vain essayé d'arrêter son père. Elle venait d'apercevoir derrière le cercle M. Blossard et Pauline avec les Gallois et les Caquirol. Charles donnait le bras à M Uo Blossard.

M. Blossard fendit le groupe et s'avança vers M. Régeant avec des yeux flamboyants :

— Voilà déjà plusieurs fois, monsieur, s'écriat-il, que je vous entends déblatérer à propos de cette œuvre dont je suis le possesseur et qui a pris un caractère d'intérêt national. Je ne souffrirai plus ces attaques de la mauvaise foi...

— Je ne sais s'il vous convient de parler de mauvaise foi... riposta M. Régeant.

— Brisons là une fois pour toutes, monsieur, reprit M. Blossard qui trépignait, et abstenez-vous désormais d'observations qui touchent à la diffamation, et dont au besoin les tribunaux me feraient justice.

— Et moi, je prétends conserver ma liberté d'appréciation, dit M. Régeant tout pâle.

On remarqua que les deux jeunes filles ne faisaient point leurs efforts habituels pour apaiser leurs pères.

— D'ailleurs, ajouta M. Blossard avec tout ce qu'il put mettre de dédain et de hauteur dans son accent et son air, l'intérêt national, je le répète, qui s'attache à mon coffret m'élève au-dessus de l'envie...

— Mais non de la spéculation, s'écria M. Régeant.

— Allez, allez, monsieur, au milieu de vos vieilles ferrailles ; allez étudier, c'est par là que vous feriez mieux de commencer.

Noémie, pesant de toutes ses forces sur le bras de son père, parvint à l'emmener, et, le laissant parmi quelques personnes avec lesquelles il se remit à pérorer contre les viles spéculations de

M. Blossard, la jeune fille revint vers Pauline, qur l'accueillit d'un air assez pincé... (

— Ton père ne supporte pas assez la critique, dit Noémie agitée.

— Le tien a été très-blessant. . .

— Cependant, il n'a fait qu'exprimer l'opinion de bien des gens...

— Qui se trompent pius ou moins volontairement... Mon père reconnaît et classe maintenant ses amis et ses ennemis.. ■.

— Papa ne peut donc pas trouver que le coffret est faux, sans...

— Nous savons qu'il est vrai.- ...

— Vous le prétendez,..

— Ce n'est pas un connaisseur de la force de* M. Régeant qui nous fera la leçon...

— Mon Dieu! Pauline, M. Blossard ne passe pa& pour être de premier ordre...

— Que veux-tu ! l'envie saisit les gens sans qu'il* s'en aperçoivent...

— De l'autre côté, l'intérêt... national peut aveugler.

Charles, embarrassé, ne voyait pas comment il pourrait s'interposer. Il profita de l'arrivée de nouveaux personnages pour saluer Noémie et entraîner Pauline au devant d'eux*

Ainsi le coffret avait brouillé les deux amies, qui jusqu'à cette fatale exposition s'étaient tendrement aimées.

Collectionneurs et marchands se débattent constamment entre le vrai et le faux, s'accusent réciproquement d'erreurs et. se trouvent plongés tour à tour dans l'amertume ou dans les délices, selon que la bascule a penché.

Tuquet était alors en proie à une fureur extrême, et depuis quatre ou cinq jours n'arrêtait pas de tempêter. Il avait envoyé à l'exposition une chamarre et un pourpoint du temps de François I er ; le pourpoint, espèce de gilet en drap de couleur migraine, e'est-à-dire écarlate, à ramages et à rayures d'or, avec des taillades en long, et la chamarre, sorte de veste longue, formée de bandes de soie et de velours noirs, réunies par des galons d'or, avec doublures en soie blanche brochée et lamée d'or. Le mauvais état de certaines parties de ces vêtements indiquait leur vétusté et permettait, circonstance précieuse, d'apprécier le travail des tissus. Tuquet les avait rapportés d'Italie et les considérait comme des étoffes vénitiennes. Mais Brigaudy n'avait pas manqué d'affirmer que la chamarre et le pourpoint étaient modernes, et qu'il connaissait à Lyon des fabricants qui copiaient es tissus anciens fil par fil, et les expédiaient en

Italie à des correspondants qui les vendaient pour des défroques^trouvées au fond d'un coffre dans les greniers de tel ou tel palais.

Tuquet était donc allé chercher Brigaudy, un matin, pour le mener dans son magasin où il voulait lui montrer, afin de le convaincre, d'autres étoffes vénitiennes analogues à celles du pourpoint et de la chamarre, ramagées au type décoratif de la branche tronquée, du. meneau réticulé et du meneau sinusoïde, comme il était indiqué dans le grand ouvrage chromolithographie de M. Dupont- Auberville !

Le long du chemin, Tûquet tarabustait son compagnon.

— Je vous forcerai à confesser que vous n'êtes qu'un âne! disait-il, et à ne plus vous entortiller dans les étoffes où vous ne vous entendez pas plus qu'une poule devant des perles...

— Bah! répondit l'autre en s'arrétant devant une boutique de brocanteur, je ne distingue peutêtre pas cette mauvaise tapisserie italienne de la fin du dix-septième siècle qu'on a rafistolée avec de la grosse soie et repeinte pour en raviver les couleurs, de ce lambeau de tapisserie d'Arras que voilà à côté et qui est peut-être du quatorzième siècle...

— Avec cela qu'on a quoi que ce soit qui remonte antérieurement au quinzième.

— Je sais très-bien qu'il est presque impossible de rencontrer aucun objet d'aucune sorte antérieur

au quinzième siècle, très-rare ou assez rare d'en rencontrer du quinzième siècle même, et cependant, moi qui vous parle, je vous montrerai un morceau de samit brodé du quatorzième...

— Du samit? du samit? répéta Tuquet en s'agitant avec violence et en criant comme un brûlé, on ne sait même pas au juste ce qu'était cette étoffe.

— C'était un velours, une imitation des anciennes étoffes byzantines de Samos; en allemand, sammel signifie encore velours ! . . .

— Oui, et on croit aussi que c'était du drap de soie et de serge ! Et puis ne parlez de rien avant le seizième siècle. Au moins quand on trouve une pièce de brocart, à Florence, comme celle que j'ai rapportée l'an dernier, toute pareille à la robe que Véronèse a mise sur le dos du gentilhomme à la coupe, dans les Noces de Cana...

— On peut être sûr qu'elle a été fabriquée par quelque malin il y a deux ou trois ans.

— Allons donc ! cria Tuquet, qui brusquement s'interrompit pour donner une grande poignée de main à M. Bascaret. Le collectionneur sourd-muet sortait de la boutique, tenant un fragment de petite plaque de fer ciselée toute rouillée.

— Tiens! qu'est-ce que c'est que cela, dit Brigaudy en examinant la plaque avec un intérêt tout particulier; vous avez acheté ça là dedans?

M. Bascaret commença alors, pour s'expliquer, une pantomime très-compliquée.

Sa tête fit d'abord signe que non, puis son bras

étendu indiqua le lointain ; ensuite il désigna les deux rangées de maisons de la rue, après quoi avec ses deux mains il exécuta un battement précipité, puis parut vouloir se tirer ou s'allonger les oreilles.,.

— Il dit que vous êtes un âne, parbleu! cria ' Tuquet avec un amusant mélange de gaieté et de

colère.

M. Bascaret, voyant qu'on ne le comprenait, pas, tira de sa poche un papier et un crayon et écrivit : Acheté rue du Terrier-aux-Lapins, chez Martioet, n° 227.

Brigaudy lut et écrivit à son tour : Qu'est-ce que ces 4 , que Martinet ?

En réponse, M, Bascaret traça ces mots : Un petit serrurier !

Brigaudy reprit le crayon et inscrivit : Je vous Tacheté.

Je veux bien, écrivit le sourd-muet.

Brigaudy prit trois louis dans son porte-monnaie et les présenta à M. Bascaret. Celui-ci étendit quatre doigts.

Brigaudy fit la grimace.

— Trente francs, c'était bien payé, lui dit Tuquet.

. — Cela dépend, répliqua Brigaudy, qui venait d'extraire de son gousset le quatrième louis.

Les deux marchands quittèrent M. Bascaret et se rendirent chez Tuquet, qui déplia ses étoffes tout en maugréant, tout en déblatérant contre Tignorance ou la mauvaise foi de Brigaudy. Celui-ci

l'iiiVita & 'déjeuner, afin de pouvoir prolonger les discussions sur des sujets qui îui tenaient à cœur.

Revenus chez ftrigaudy, qui n'avait pas de bonne, ils durent s'occuper de la cuisine eux-mêmes, de sorte qu'ils déballaient ses tissus d%ne part, et, de Tautre, se mirent à faire griller des côtelettes et à préparer destaufs sur le plat. Bans la chaleur de la conversation, Taquet apportait des œufs au milîeru des étoffes, .^t, comme Brigaudy lui montrait un drap de soie portugais îxroché d'or et brodé d'oiseaux affrontés, il «assa un de ses œufs en gesticulant, et le drap portugais, par dessus le marché, se trouva brocardé et brodé d'un superbe macaron de jaune d'œuf qui ne faisait que Fembellir.

Heureusement le jaune d^œuf se détache facilement, et Tuquet en fut quitte pour sacrer durant trois minutes.

Brigaudy lui avait dit :

— Après déjeuner, nous irons rtie du Terrier* aux-Lapins, et de là nous reviendrons à l'exposition.

Le repas fini, on alla rôonc chez le serrurier Martinet. Ils y restèrent près d'une heure. Tîn remontant dans te fiacre qui devait les conduire au palais de l'Industrie i

— C'est égal, disait Tuquet, wïle-tei est forte! Je ne m'en serais jamais denté î

< — "Tenez, dit Brigaudy, j'ai Tamassé ces miettesbleues, rouges et vertes, et, sans que Martinet s'en soit aperçu, cet imperceptible-débris d'émail... Nous avons toutes nos pièces deèottvietion.

Pendant ce temps, il y avait cercle, à l'exposition, autour de la vitrine de M. Blossard.

Tous les champions du coffret étaient réunis. Plus loin, dans la salle, se groupaient les adversaires. Les deux camps se trouvaient en présence. M mc Caquirol, dont le zèle ne se ralentissait pas, avait couru après des conservateurs de musées publics qui traversaient l'exposition et les avaient ramenés au coffret, en les séduisant si bien par la question d'intérêt patriotique, que ces messieurs se trouvèrent conduits presque à donner un avis solennel sur la chose.

Les Gallois, les Blossard et une quantité d'autres formaient un bataillon serré, tandis qu'à l'autre bout de la salle M. de Grandville, le marquis de Tarletot, M. Fortuit et diverses personnes de leur connaissance attendaient ce que MM. Terreneuve de Josas, Ardesson, Marcel, Drussomard, allaient faire pour se tirer de là sans froisser les Caquirol.

Le bon M. Bascaret, qui n'était pas encore parti pour la Chine, se donnait beaucoup de mouvement. Il frappait dans le vide avec un marteau imaginaire pour figurer les merveilles de ciselure du coffret, auquel il envoyait ensuite un baiser. La balance semblait pencher décidément du côté de l'œuvre nationale. Deux des messieurs de Schildnoth, M. Burtser et M. Nadalewski avaient fait de vifs compliments à M. Blossard. M"* Caquirol en tirait le présage d'une lutte d'enchères

entre les célèbres collectionneurs, évidemment pleins du désir de s'approprier la merveille.

— Mon Dieu, madame, disait poliment M. Terreneuve de Josas à M ma Caquirol, le Musée n'a aucune raison d'acquérir cette pièce.

— D'autant plus qu'elle est douteuse, ajouta M. Marcel, qui était plus rude.

Des oh ! oh ! de protestation s'élevèrent dans le groupe des partisans de M. Blossard, et le bon M. Bascaret, ne sachant pas au juste ce qui se disait, continuait à envoyer des baisers aux gens afin de leur communiquer tout son enthousiasme pour le chef-d'œuvre.

Une grosse voix joyeuse et railleuse retentit derrière le groupe :

— On sait d'où vient le coffret ! prononçaitelle.

Et l'on vit Brigaudy et Tuquet s'avancer vers Charles.

— C'est M. Charles Gallois qui, avec un ouvrier serrurier nommé Martinet, rue du Terrier-aux- Lapins, n° 227, est l'auteur du coffret! cria Brigaudy au milieu de la stupéfaction générale.

— Moi! quelle est cette plaisanterie? voulut dire Charles, dont le visage prit successivement toutes les teintes possibles.

— Il n'y a pas moyen de nier, reprit Brigaudy, j'ai M. Tuquet pour témoin. Martinet nous a tout dit. Tenez, voilà un fragment de vos émaux que vous faisiez cuire au Bourget, chez Mortier. Voilà

3fl6 BRTC&-BRAC

une Vieille plaque dont tous avez reprofluît en partie les ornements tout l le long du coffret, et voilà un fragment de vos ^essais *préparatoires. On peut comparer avçc la pièce ...

Le bon M. Basoaret reconnut la plaque qu'il avait vendue à Brigaudy et fit force gestes d'approbation, jusqu'au moment oïi il s'aperçut de la ressemblance des détails de cette plaque avec ceux du coffret. Alors il resta immobile, la bouche ouverte et les yeux dilatés.

— Comment, M. Charles? s^écria M. Blossard en joignant les mains.

— Mais n'écoutez donc pas. . .

— Bah! reprit Brigaudy, est-ce que t^e n'est pas M. Charles qui vous a dit d'aller acheter te coffret chez Martinet?...

M. Blossard, à son tour, demeura sans parole, devint cramoisi et parut atteint d'une sorte de suffocation.

— Le fameux plat de Rouen que j'ai acheté pour vous, dit Brigaudy à M. Gallois de Ginac, était aussi de monsieur votre fils. Ah ! c'est un fameux lapin I

— Le plat ne m'avait pas trompé, mais j'ai succombé sous le coffret, dit M. Gallois en ôtant son chapeau devant Charles.

Le jeune homme avait pris son parti. Il sourit* son père se mit à rire et l'exemple fut contagieux.

Le rire gagna toutes les personnes qui n'étaient

BfttOAiBR AC 3*7

pas Mossarâhtes, d'autant ptas irrésistiblement qtœ M. Blossard et ses «mis avaient des *pines (féconfltes.

Les adversaires s'étaient %p^rochés «t toute la salle retentissait des éclats £e teurgaieté. M. Régeant exultait.

— Àh ! monsieur Charles, Ait HP™ Caquirel très* froissée, vraiment !... Cette justification...

— C'est une indignité, s'écria enfin M. Blossard; vous n'épouserez pas ma fille ! • • . . . .

M. Régeaut «vint jeter de l'huile sur le feu.

— Eh bien, dit-il à M.Slossard, en ne cadrant point sa satisfaction, me railterez-vous encore sur mon ignorance? N'ai-je pas toujours dît qu'on vous trompait?...

M. Blossard ne répondit que par ses yeux qui roulaient d'une formidable façon. Un bégaiement inarticulé empêchait sa voix.

— N'in... n'in... sul... sultez pas limon... mon malheur! arracha-t-il pourtant de ses lèvres crispées...

Viens, retirons-nous, dit-il à sa 'fille avec un effort qui ramena sa parole naturelle. Et vous, monsieur Chartes, reprenez votre oofiret...

On cessa de rire et on le regarda partir, appuyé sur Pauline, qui était silencieuse et toute pâle.., H avait, par derrière, le cou et les oreilles à'un rouge pourpre.

M. Régeant ne se tenait plus êe joie. Il parcourut toute l'exposition, arrêtant tous les gens qu'il

connaissait pour leur raconter l'histoire. Tant d'activité le mit en sueur, et il eut le tort, dans cet état, de rester très-longtemps à causer au milieu des vestibules de sortie du rez-de-chaussée où s'engouffrait un vent assez vif.

Le lendemain, on apprit que M. Blossard était mort d'une attaque d'apoplexie en rentrant chez lui, et que M. Régeant était au lit, pris d'une pleurésie. Huit jours après on enterrait M. Régeant.

Après l'exposition, M me et M 1Ie Blossard renvoyèrent le funeste coffret à Charles.

Les tristes événements qui les frappaient réconcilièrent Noémie et Pauline. M Ile Régeant accourut chez son amie; elles tombèrent en pleurant dans les bras l'une de l'autre.

Noémie dut s'occuper de ses affaires, et elle constata avec effroi que son père avait mangé les sept ou huit mille livres de rentes qu'il possédait jadis. De sa fortune il ne restait absolument que le mobilier et la collection ; encore fallait-il déduire de cet actif plusieurs milliers de francs de dettes récentes.

Pendant sa courte maladie, M. Régeant eut le délire et s'écriait parfois, tourmenté certainement par ses pensées au sujet de l'avenir de sa fille : — J'en ai pour un million ! Elle aura une fortune ! La vente de la collection eut lieu, hélas ! Les marchands, dont certains sont gens peu délicats, raillaient et faisaient de grossières plaisanteries sur

toutes ces choses presque sans valeur, décorées pompeusement des titres les plus artistiques, Noémie, qui avait voulu, par un reste d'illusion, assister à cette vente, en eut le cœur déchiré et la quitta avant qu'on n'eût terminé. Ces plaisanteries grossières lui semblaient une insulte à la mémoire de son père, en qui elle avait eu tant de croyance... La vente produisit neuf mille francs. M lle Régeant était complètement ruinée.

Pauline, heureusement, lui donna asile auprès de sa mère, qui fut très-bonne pour elle. Puis M lie Blossard, Tannée suivante, épousa Charles Gallois. Le coffret fut sa corbeille de mariage. Les souvenirs qui s'y rattachaient lui inspirèrent beaucoup d'hésitation à l'accepter, mais Charles Ten pria tellement, et lui donna de si bonnes raisons, qu'elle céda. Le monde jugea là-dessus de manières fort diverses. M. Mémin n'en a pas moins persisté à maintenir que le coffret est l'œuvre de Kremser, de Cologne.

11 pleuvait à verse, une après-midi ; un ciel gris, sale et blafard semblait toucher les toits, tant les nuages étaient bas; les gouttes de pluie fourmillaient sur les pavés et les trottoirs, où le ciel se reflétait en larges luisants. On voyait des gens s'amasser sous les portes cochères pour attendre un répit de l'averse. Quelques personnes pressées {lassaient vite, de loin en loin, rasant les maisons, et courbées sous leurs parapluies ruisselants. Les rues restaient presque vides ; les cochers faisaient courir leurs chevaux au grand trot et grimaçaient sous la pluie, dans leurs caoutchoucs brillants

comme de l'acier; les charretiers se rentraient au fond de leurs limousines.

Temps triste, qui oppresse et fait soupirer après l'arrivée de la nuit et des lumières !

Une femme assez âgée, un peu boiteuse, remontait la rude pente de la rue des Martyrs, pliée sous le poids d'un lourd paquet de linge. Sa robe, son fichu, son bonnet, littéralement transpercés par l'eau, dégouttaient. Plus loin, derrière elle, et d'un pas vif qui la rapprochait rapidement, marchait une jeune ouvrière, non moins mouillée. Il n'y avait guère d'autres passants qu'elles dans la rue.

La femme qui portait le paquet avec une peine évidente n'y tint plus, et, s'arrètant sous une porte cochère fermée, elle laissa retomber, plutôt qu'elle ne le posa, son fardeau sur un des garderoues en fonte, et elle se mit à respirer comme une personne épuisée,

La jeune ouvrière l'avait rejointe et, après une seconde d'hésitation, s'arrêta aussi et, se tournant vers elle, dit :

— Vous êtes fatiguée, madame. Voulez -vous que je vous aide à porter votre paquet jusqu'au haut de la rue?

La vieille femme la regarda avec une défiance qui ne dura pas. C'était une mignonne jeune fille, d'air vraiment simple et candide, avec sa figure douce et fine, qui donnait l'idée d'un petit oiseau, délicat et éveillé.

— C'est pesant, répondit la femme âgée avec un sourire reconnaissant; j'ai voulu me presser et c'est ce qui m'a fatiguée. Ce sont des effets que je viens de retirer de chez ma tante; j'ai peur que l'eau ne les abîme, et puis j'ai besoin de rentrer pour faire la soupe à mon fils.

Cette femme avait de son côté un air bon et engageant.

— Vous êtes bien obligeante, mademoiselle, ajouta-t-elle ; on n'en trouve pas souvent comme vous.

— Eh bien! dit gaiement l'ouvrière, qui ressemblait à un gentil petit oiseau, en route ! Vous vous reposerez un peu moins, mais vous ne perdrez pas de temps.

Elle passa son bras à travers les bouts noués du drap qui enveloppait les effets, et l'autre femme l'aida à se charger sur l'épaule. Puis elles firent quelques pas : la vieille tenant le côté des maisons; la jeune, le bord du trottoir.

— Au fait, dit celle-ci, vous allez probablement à Montmartre? Je puis bien grimper jusque-là, car la montée y est encore plus forte qu'ici.

Elle voulut donner un vif coup d'épaule au paquet pour le mettre d'aplomb, mais le pied lui tourna, elle glissa sur le coupant du trottoir et tomba.

La vieille femme jeta un grand cri d'effroi et de détresse. Un fiacre, lancé d'un train d'enfer sur la pente de la rue, arrivait, longeant le ruisseau; le

cocher eut beau tirer de toutes ses forces sur les rênes, il y eut un instant d'affreuse confusion. La voiture passa en oscillant; la jeune fille, le paquet, roulèrent sous les pieds de& chevaux et les roues. Puis le cocher fouetta, son attelage à outrance, et le fiacre fila avec une vitesse folle en bondissant sur le pavé.

En un clin d'œil vingt personnes surgirent comme par enchantement dans la rue, tout à l'heure si déserte. De dessous les portes cochères, des boutiques voisines, on était accouru en entendant ce grand cri,

La femme âgée s'était précipitée vers la jeune ouvrière évanouie, essayant de la relever. On vint à son aide aussitôt.

— Ah ! mon Dieu, pauvre petite ! mon Dieu, mon Dieu, pauvre enfant ! s'écriait-elle. Et dire que c'est parce qu'elle voulait faire le bien que ce malheur lui est arrivé !

Elle pleura en accompagnant deux hommes qui portaient l'ouvrière dans la boutique d'un pharmacien, et ne songeant plus> à ses effets, dont quelques-uns, le paquet ayant été en partie défait par les roues de la voiture, trempaient dans la boue.

— Madame! lui cria une femme, et les habits?

il ne faut pas les laisser !

Le temps qu'elle revint sur ses pas, on les lui avait ramassés et remis. Elle pleurait toujours à chaudes larmes.

On la suivait,, chacun demandant : Qu'est-ce que

€ r est? qu'est-ce que c'est? et se pressant pour devancer le voisin. Les têtes se mêlaient les unes dans les autres.

La bonne femme donnait des explications tout «en marchant vers la boutique du pharmacien, aux vitrines de laquelle les gens se collaient avidement, mais ne distinguant rien à cause de la buée dont la pluie les avait couvertes.

— Est-ce malheureux! disaient les femmes dans le groupe ; voilà comment on est toujours récompensé! Elle est gentille, cette pauvre petite. Ces cochers, ça écrase le monde : on devraitbienlespunir.

— C'est moi qui lui auTais appris à marcher au pas, à ce cocher-là, ajoutait un ouvrier survenu en dernier lieu, si j^avais su ça quand je l'ai rencontré là-bas qui détalait. Aussi, je m'en méfiais!

Tout cela se prononçait à moitié sous les parapluies de quelques-uns des passants arrêtés, à, moitié en pleine pluie redoublante.

— Àh! mais il pleut trop tout de même, ça vous coule dans le dos ! criaient de jeunes demoiselles <le boutique, s'enfuyant à toutes jambes pour rentrer an comptoir, .tandis qu'A se trouvait là quelque plaisant pour leur lancer un mot égrillard.

La femme âgée était entrée chez le pharmacien ; l'ouvrière, étendue sur un fauteuil, revenait un peu à elle.

— Elle a le bras cassé, dit le pharmacien.

— Dieu! est-il possible? s'écria la vieille femme en élevant ses mains jointes, et à cause de moi !

— Il faut l'envoyer à l'hôpital, continua le pharmacien; tâchez de trouver une voiture, vous l'y conduirez. Est-ce que c'est votre fille?

— Mais non, je ne la connais pas, la pauvre bonne créature !

Et elle lui raconta l'événement.

Quoique les pharmaciens ne puissent guère se laisser entraîner à jouer un rôle charitable, car les occasions en seraient continuelles pour eux et les ruineraient en peu de mois, celui-ci fut trèstouché.

— J'y songe, reprit-il; je vous ai dit de prendre une voiture; mais je crains que ni Tune ni l'autre vous n'ayez ce qu'il...

La vieille femme avait un peu rougi.

— Bon ! bon ! continua-t-il ; et ouvrant la porte de son magasin, il dit à quelques gamins qui ne pouvaient se détacher de la devanture :

— Cherchez-moi donc un grand fiacre, vous autres !

Ils partirent comme une bande d'oiseaux. Le pharmacien ressera les compresses et les bandages qu'il avait mis au bras de la jeune fille, que la fièvre commençait à accabler.

— Souffrez-vous beaucoup? demanda la vieille femme à celle-ci en l'embrassant tendrement; mais l'ouvrière ne répondit que par un faible mouvement de sa tête engourdie.

Les bonnes dispositions du pharmacien enhardirent la vieille femme.

*— Pourrais-je laisser mon paquet chez vous, monsieur? dit-elle; je le reprendrais en revenant de conduire la pauvre petite.

— Oui, oui, répondit-il avec bonté.

Le fiacre arriva, contenant trois gamins qui en avaient fait la conquête et qui sautèrent à terre comme des grenouilles, l'un après l'autre, tout fiers d'avoir servi à quelque chose. On transporta la blessée dans la voiture, sa nouvelle amie y monta à côté d'elle, et la voiture s'éloigna, suivie longtemps des yeux par les derniers curieux, qui enfin se dispersèrent.

A l'hôpital, on se trouva fort embarrassé pour l'enregistrement qui précède la réception des malades dans les salles. La petite ouvrière n'était pas en état de répondre et la vieille femme n'en savait pas le nom ; mais elle se dédommagea en contant l'événement avec attendrissement et chaleur.

La pauvre jeune fille se réveilla donc, après un assoupissement fiévreux, dans le lit n° 18 de la salle Sainte-Thérèse. Les lampes pendues aux deux bouts du dortoir envoyaient de longues et faibles traînées de lumière sur le parquet ciré, miroir où, dans leur insomnie, les malades dessinent de beaux tableaux pleins de soleil, de prés verts, de festins, de promenades, pour le jour de la guérison. Les lits, enveloppés de grands rideaux blancs, s'alignaient dans une demi-ombre, tentes de la souffrance rangées comme celles d'un camp; des

plaintes sortaient -de dessous ces rideaux, des respirations saccadées, des froissements de linge, des soupirs. De temps en temps glissait sans Tmrït une religieuse, dont Tâme est aussi un malade abrité sous les rideaux blancs de sa coiffe.

Le matin, la jeune fille put donner son nom et quelques autres renseignements. Elle s'appelait Julie Martin. Un interne, véritable géant, nommé Àubry, vint vérifier le pansement de la veille. La visite du docteur accompagné des élèves eut lieu. Mais ce fat dans un vague cauchemar que Julie vit passer toutes ces figures, qu'elle se sentit toucher le bras. Un chagrin sourd, le sentiment oppressant d'une irréparable catastrophe, écrasait son cerveau.

Quelques jours se passèrent encore; la fièvre s'apaisa, ses idées s'éclaircirent.

L'espèce de désespoir inspiré par la pemsèe de l'abandon dans lliôpital, 'de «a jeunesse et de son avenir brisés d'un coup ainsi que son bras, faisait place peu à peu à la consolation. L'hôpital ne lui apparaissait plus comme un lieu affreux, flèsolé, lugubre réceptacle de la misère et de la douleur. Au contraire, elle s'y sentait comme appuyée, réchauffée ; le courage y Tevenàit à sa petite âme meurtrie, et d'abord épouvantée. €ette salle propre, les soins réguliers, le linge blanc, rapproche de la fille de service ou de la sœur, qui venaient de temps en temps avec un sourire et wa. mot encourageants, et, paT dessus tout, le voisinage des autres malades, dont quelques-uns mieux por-

UN AtîCaDÉNT 379

tants passaient entre les lits, faisaient un petit signe amical ou disaient quelques paroles, portaient au cœur le sentiment de la communauté des peines et des espérances, H'ètre pas seul dans un <j<rin, erftendre parler, voir vivre, remuer autour de soi, voilà ce qui réconforte et «auve l'homme jusque dans la plus triste situation. À l'hôpital, qui cause souvent tant d'horreur avant qu'on n'y soit, éclate cette solidarité où le plus anxieux Tetrouve la paix et la force. Chacun souffre moins, quand on es& tous ensemble à souffrir.

Mie s'aperçut qu'on s^nftéressaÈt \ elle. Le chirurgien, souvent brusque et abserbê dans ses calculs, adoucissait sa voix lorsqu'il arrivait auprès d'elle avec son cortège de jeunes gens, qui tous la regardaient d'un air doux, eux aussi, de sorte qu'elle n'éprouvait aucune honte, aucun embarras devant tant d'hommes réunis auprès de son lit, les yeux fixés sur elle. Elle s'étonnait de la légèreté avec laquelle leurs grandes mains maniaient son petit bras mince et endolori. Une fois, cependant, changeant l'appareil de place, on M fit mal et «lie jeta un cri.

— Oh! oh! dit le docteur tlhâteaubrun, mous sommes donc douillette? Je ne l'aurais pas cru.

— - ïe ne le ferai plus, dit-elle naïvement.

H y eut un rire général et hienveillant.

•— A la bonne heure, mademoiselle; il faut être sage, reprit le savant en lui donnant une petite tape sur la joue. Et, en s^en allant avec les élèves,

il reprit : — Ces petits êtres-là sont pleins de courage dans leur simplicité.

Il y a toujours quelques préférés dans les salles, les plus patients ou les plus gais. À la salle Sainte- Thérèse, Julie Martin était la préférée, ainsi qu'une vieille femme dont l'inaltérable sérénité faisait l'admiration de tout le personnel. L'un des deux internes, le géant Àubry, à la figure duquel ses cheveux énormes et ébouriffés donnaient l'aspect d'un de ces balais qu'on appelle tête-de-loup, ne manquait jamais, jquand il était de service, de venir causer un peu avec la jeune fille, et il recommandait toujours à la fille de salle de ne pas négliger le n° 18. Àubry avait seul songé à faire prévenir le portier de la maison où demeurait Julie, afin qu'on sût ce qu'elle était devenue depuis sa disparition. Il lui prêta un livre à images pour la distraire.

L'accident était arrivé à Julie un lundi. Le dimanche qui suivit fut, comme le jeudi, grand jour de visites pour les malades. Vers midi, les parents et les amis commencèrent à arriver et à former de petites sociétés autour des lits. Sur les blanches couvertures, on ne voyait partout que des oranges et des paquets de biscuits. Un brouhaha: presque joyeux de conversations remplissait la salle, animée par les allées et venues des familles. On voisinait de lit à lit entre visiteurs, se racontant les histoires, les cancans même, des blessés. On avait apporté la veille une femme que son mari

avait frappée d'un coup de hache. C'était le drame dont le récit circulait de bouche en bouche. L'affaire de Julie succédait ensuite, comme la plus intéressante. Des jalousies, des antipathies éclataient quelquefois à travers tout cela. Telle se plaignait qu'on traitât mieux qu'elle le n° 40, couché à son côté; telle autre trouvait insupportables la toux ou les gémissements du n° 23. Et puis, en revanche, on leur apportait les nouvelles du dehors, du monde actif où on espérait bientôt les voir rentrer. Mais quelle que pût être ici la part de l'égoïsme humain, un souffle de fraternité générale animait ces jours de visites. Ces gens ne se reverraient plus, n'importe! Autour du lit de souffrance, une parole cordiale, une poignée de main, un regard d'intérêt, s'étaient échangés, resserrant les pauvres gens entre eux, comme les animaux faibles qui se pressent les uns contre les autres pour avoir plus chaud ou pour subir le mal et le danger. Ce dimanche pourtant, Julie commençait à éprouver un serrement de cœur. Presque partout, partout, il y avait du monde. Son lit seul restait abandonné, personne ne s'asseyait à son chevet. La sœur et la fille de service, occupées à répondre aux demandes et aux recommandations de toutes sortes, n'avaient pas un moment pour venir à elle* Le bon géant Aubry était sorti. L'amertume du délaissement montait peu à peu aux lèvres frémissantes de la jeune fille, qui luttait pour ne pas pleurer.

Mais les mois de wonér© 1$ fanent prononcés au fond de la salle. Julie tendit ïtaeiUe et son cœur battit ; puis elle *vit s'approcher de «on côté, guidés par un geste indicatif de la fille de service, t on homme et une femme -qui lui semblèrent des personnes teut à feit étrangères. Ce ne fut que de très-près qu'elle reconnut, dans ses beaux atours du dimanche, la 'vieille femme au paquet. Un superbe jeune homme, h barbe noire, aux yeux noirs, & figure caractérisée, en casquette, mais tout de noir habillé, suivait celle-ci avec une sorte de timidité. L'éclat de deux belles oranges se détachait sur sa redingote.

— La voilà ! la voilà ! s'écria la vieille femme, qui couvrit de baisers mêlés de larmes les joues de Mie.

Et, mettant la main du jeune homme dans celle de la jeune fille, elle ajouta :

— C'est mon fils Félix, Félix Rousseau. Àh! il vous aime bien, sans vous connaître.

Le brave garçon était tout ému; les oranges roulèrent sur le lit,

« Mademoiselle, » voulut-il dire, et il pleura tout d'un coup, lui aussi, sans pouvoir continuer.

— Mais sommes-nous absurdes? dit M"' Sonsseau; nous ne sommes pas venus pour apporter du chagrin à notre pauvre amie. Voyons, comment êtes-vous? Tous a-t-on bien soignée?

—- Oh! oui, on est bien bon pour moi ici.

— Ah ! et puis nous savons votre nom mainte-

UN ACCUâENT 383

nant, reprit Félix avec un air de grande joie ; on nous l*a dit en bas, au bureau.

^- Avez-Vous besoin de dire quelque chose chez tous? demanda M me Rousseau. Àvez-vous des parents, des...

— Non, dit simplement Julie ; il y a seulement des personnes de ma, maison qui peut-être viendront me voir.

La visite se passa donc à se raconter qui on était,, comment on gagnait sa vie, de part et d'autre. Julie avait perdu ses parents; elle ne connaissait que quelques ouvrières en lingerie comme elle, et quelques femmes, ses voisines, parmi lesquelles elle ne comptait en somme pas d'amitiés bien étroites.

Rousseau ne la quittait pas des yeux, les laissant parler seules presque tout le temps, sans s'en mêler. Il pela avec soin les oranges et les offrit à Julie, bien posées sur leur écorce. Elle voulut qu'ils partageassent avec elle. La sœur s'étant approchée, M me Rousseau prit celle-ci à l'écart pour la consulter sur l'état du bras de Julie. Malheureusement la fracture avait eu lieu prèè du poignet, et l'on n'espérait pas que la jeune fille pût désormais se servir de sa main.

C'était un grand coup. Estropiée, que ferait la malheureuse ouvrière, qui ne vivait que par le travail de ses doigts? Les femmes sont admirables* M m * Rousseau revint à Julie avec un air heureux :

— Ce ne sera rien! II. paraît que ça va très-:

bien pour vous. Vous serez bientôt guérie, et vous aurez vos deux petites mains aussi prestes qu'avant.

Julie regarda son bras enveloppé, avec une espèce de curiosité et de malice enfantines, et reprit :

— Allons, menotte, prenez patience; on vous désemmaillottera bientôt, petite sotte.

Rousseau arrangea avec soin le pied du lit, où les vêtements de la jeune fille formaient édredon. Sa mère lissa un peu les cheveux de Julie, et lui remit bien droit son bonnet de malade.

La jeune fille souriait, presque radieuse de ces soins tendres dont on l'enveloppait ; elle ne regrettait plus d'avoir éprouvé son accident.

Puis l'heure du départ vint. M me Rousseau embrassa avec une forte étreinte Julie Martin. Félix se tenait gauche et hésitant, regardant la jeune fille d'un air de sollicitation qu'elle comprit, car elle lui tendit gentiment sa joue, tout de suite, avant qu'il ne demandât la permission qu'il voulait demander, elle le voyait bien.

Comme elle dormit bien cette nuit-là! Son oreiller fut plus doux, il lui semblait qu'elle appuyait sa tête sur ces deux cœurs aimants et reconnaissants. Et sa petite tête, pâle et amaigrie, reprit presque bonne mine, comme par miracle, dès le lendemain.

— Elle est comme une petite fauvette enfoncée dans son nid, dit Aubry à la sœur en, passant

dans la salle ; voilà les beaux jours venus, je voudrais la voir sautiller dans le jardin le plus tôt possible. .

Deux dimanches se succédèrent. On commença à parler de l'époque de la sortie avec Rousseau et sa mère. Il y eut un petit changement dans les manières de Félix. Au lieu d'embrasser Julie sur la joue en partant, il lui baisa le front avec une sorte de recueillement respectueux. Julie fut bien frappée aussi de la façon dont il lui dit, le second dimanche, pendant un instant où sa mère causait avec la fille de service : — Mademoiselle Julie, ce que vous avez fait pour la mère ne sera jamais oublié !

Il y eut de la profondeur dans son accent qui ne fut pas ordinaire.

Le quatrième dimanche, Julie avait un petit bouquet sur la table, à côté de son lit. C'était Aubry qui le lui avait cueilli dans le jardin, le matin, avant de profiter de son jour de liberté.

— Les fauvettes ont besoin d'un peu de verdure et de fleurs, lui dit-il; en attendant que nous puissions vous laisser marcher, vous mettrez votre petit bec là dedans.

— Vous croyez que j 'en mange ! dit-elle en riant.

— Mais oui, mon petit oiseau, reprit-il. Puis il ajouta : Vous voyez que nous travaillons à vous donner la volée le plus vite possible, mais je serai tout ennuyé quand vous serez partie de la cage. Est,- ce que je ne vous verrai plus après?

386 UN AJCCIDENT

— Oh! si, vous avez été si bon. J'en, parlerai à M mo Rousseau, cette dame qui vient me voir»..

— Àh! oui! celle pour qui...

Et ses yeux restèrent fixés malgré lui sur cette main dont elle ne savait pas qu'elle ne se servirait plus. Il pensait à l'avenir pour Julie.

— Qu'est-ce que vous allez faire en sortant d'ici? demanda- t-il presqiœ involontairement.

— Je travaillerai, dit-elle gaîment; il me tarde.

— Ah! oui, c'est vrai, répliqua- t-il, feignant d'admettre qu'elle devait compter sur une entière guérison.

Les fenêtres de la salle étaient ouvertes. Il faisait un beau soleil, dont les rayons égayaient les rideaux de quelques lits. On voyait le haut des arbres verdoyants du jardin.

— Vous allez à la campagne probablement, monsieur Àubry, par ce beau temps? dit Julie.

— Oui. Est-ce que vous auriez eu envie d'y venir... avec moi?

— Oh! je n'irais à la campagne qu'avec mon futur, en famille, ou bien toutes femmes ensemble, fit-elle d'un petit ton de reproche en souriant.

Aubry, qui était un honnête homme, rougit.

— Allons, mon enfant, reprit-il plus grave, , prenez patience ; nous vous tirerons d'affaire, et il

partit assez vite en lui faisant un adieu de la tête.

Vers une heure, Rousseau Bt sa mère vinrent.

Il apportait, lui aussi, un bouquet plus gros cpie celui d'Aubry : rien que des roses en épais boutons. La vue des premières fleurs parut le décontenancer un peu. Il était devancé dans ses attentions.

— C'est M. Àubry l'interne qui m'a donné celles-là.

— Ah ! dit avec trouble le jeune ouvrier.

De sa main libre, Julie lui . prit les roses et les mit dans le verre, où elles couvrirent à peu près entièrement le bouquet de l'interne. Elle regarda Rousseau fixement dans les yeux et elle dit avec une sorte de sévérité :

— Ceux qui sont bons pour moi, je ne dois pas leur faire de refus. Je les mets ensemble. Mais les fleurs qui sont au-dessus dans le verre sont aussi au-dessus dans mon idée.

Aussitôt la figure de Rousseau rayonna :

— Ah ! mademoiselle Julie, s'écria-t-il, à la prochaine visite, nous vous parlerons, la mère et moi.

— Pourquoi pas alourdirai?

— Non! nous avons te temps, d'est pour un projet, *k votre sortie...

— Quand elle pourra se lever, on lui en causera, dit M* 6 Rousseau.

Julie eut beau faire, ils ne voulurent pas s'expliquer davantage. Tous deux semblaient la regarder avec plus d'affection encore qu'auparavant. Elle-même trouvait bien doux de contempler ce beau garçon à l'air si dévoué.

Àubry soigna avec tant de sollicitude la jeune fille qu'elle put enfin se lever dans le courant de la semaine suivante. Le bras reprenait de la flexibilité et du jeu. La main seule restait roide, sans être néanmoins déformée.

L'interne s'était aperçu, le lundi, que le verre contenait deux bouquets.

— C'est un cadeau de mes amis du dimanche, dit Julie, lui voyant froncer un peu le sourcil.

Du bout des doigts, Àubry remania les fleurs de façon que les siennes fussent moins cachées. Elle le laissa faire, non sans avoir quelque malice dans le regard. Puis elle ajouta : Yous n'aimez donc pas les roses ?

Alors l'interne, secouant sa grosse tête ébouriffée, parut se résoudre à un grand effort.

— Est-ce un brave garçon, ce jeune ouvrier?

demanda-t-il.

. — Je le crois, répondit Julie, devenant rouge à son tour.

— Tant mieux, murmura Aubry. Et il ne s'occupa plus que de l'appareil du bras brisé.

— Vous ne m'en voulez pas, monsieur Aubry ?

deihanda-t-elle .sérieuse, au moment où, ayant fini, il s'en allait sans dire autre chose que : Ça va bien mieux décidément.

— Non! mon enfant; vous êtes dans le droit chemin.

Le cinquième dimanche, Julie se promenait à pas lents dans le jardin de l'hôpital, avec les extases délicieuses de la convalescence, où reste encore un certain étourdissement qui vous balance comme si Ton était sur un hamac. La robe et le bonnet de la maison, un peu grands pour elle, la rendaient intéressante et gentille à croquer. Les autres malades lui souriaient en se croisant avec elle dans les allées. On examinait les plates-bandes ensemble en se racontant les affaires de famille.

M me Rousseau et Félix vinrent. C'était pour eux un vrai jour de fête que celui où Ton trouvait Julie en état de marcher, où Félix lui donnait le bras, la conduisant tout doucement à travers les allées, ravis tous deux par le ciel bleu, le soleil, la tiédeur de l'air.

Au bout d'un certain temps, M me Rousseau donna un coup de coude à son fils et s'éloigna, les laissant ensemble.

Félix ne pouvait jamais voir Julie sans être ému, en songeant qu*elle était là pour avoir voulu venir en aide à sa mère.

Les pauvres gens sont profondément pénétrés par de telles pensées. Eux seuls connaissent bien le prix de l'aide et du secours dans les angoisses

de leur existence précaire ; eux seuls savent vraiment ce que sont la pitié et la reconnaissance/ de même qu'ils savent mieux que tout autre -ce que sont les maux et les peines. Dans l'humble recoin de leurs cœurs, éclosent de temps en temps les plus belles fleurs dont puisse s'enorgueillir Fbumanité.

Félix ne s'inquiétait pas, avec une fausse délicatesse de sens, de ce que Mie serait une manchote, ni de ce que des gens doués de cette délicatesse auraient trouvé que l'hôpital n'était pas un décor agréable pour encadrer l'affection et la tendresse. Il ne s'occupait que du courage, de la bonté, «du malheur de la jeune fille, beautés morales plus pures qui là se trouvaient dans tout leur relief, et le saisissaient autant que le charme naïf et gentil de Julie.

D'abord, dans les premières phrases encore insignifiantes, le ton de Félix vibra plus qu'à l'ordinaire. Il était animé, agité; puis, deux ou trois fois, il ouvrit la bouche pour commencer une phrase et resta ensuite paralysé et gêné. Enfin :

— Yous allez Ken tôt sortir? Que ferez-^ous après? demanda-t-il juste comme l'interne. La main ne va guère, ajouta-t-il.

La jeune fille regarda ses doigts immobiles» elle secoua la tête avec quelque tristesse.

— Elle ne veut pas revenir, cette paresseuse-là ! dit-elle.

— Vous ne saveï pas? reprit Rousseau... Mais il

UN ACCEDENT 39*

s'arrêta tout court, tortilla sa barbe, et marmotta: Tant pis ! J'aime mieux que tse soit la mère qui vous dise ça.

Il s'en alla brusquement et rejoignit M*" Rousseau. Julie les vit de loin faire de grands gestes, comme s'ils se chamaillaient. M me Rousseau se dirigea pourtant vers la jeune fille.

— Ce grand benêt-là, dit -elle, il y a des moments où il n'a plus de langue... Ecoutez, Julie, nous voulions vous proposer de Tester avec nous...

La jeune fille eut un tressaillement. Son cœur recevait un choc. Ne plus être seule dans la vie, dans la froide petite mansarde, pendant les longues heures de travail, avoir quelqu'un autour de soi sur qui répandre son affection ! Une gaie chanson s'élevait dans son âme. Elle se voyait cousant près de la fenêtre, tandis que M me Rousseau allait et venait, préparant le dîner, et que Rousseau rentrait joyeusement de l'usine. Oh! ce qu'elle désirait le plus au monde, une famille, des êtres aimants auxquels elle pût s'attacher !

— Mais je... ne.*., balbutia-t-elle, ce sera... une gêne...

— Alors vous ne voulez pas? dit M* 6 Rousseau, qui sentait bien le contraire.

— Oh! si, répondit Julie avec sa naïveté si séduisante.

— Oui; mais voilà, ma petite fille, c'est qu'il faudrait épouser mon Félix, reprit d'un ton cares-

saut la mère, v d'un ton qui passa comme du velours sur le sein de Julie.

— Est-ce que vous le trouvez vilain, mon garçon? continua M* 6 Rousseau.

, — Oh! non, dit Julie en souriant et la figure pourpre. .

Du coin de l'œil, elle apercevait Félix, qui marchait à grandes enjambées, pleines d'agitation.

— Voyons, reprit la mère, il ne faut pas faire des petites mines, ni des si et des car; il faut dire oui, tranquillement. D'ailleurs, vous n'êtes pas habituée à chercher votre aiguille dans une botte de foin...

Julie ne pouvait pas, avec son bras maintenu en écharpe, se jeter au cou de la mère de Félix. Elle présenta son visage à celle-ci :

— Voulez-vous m'embrasser, madame Rousseau? dit-elle.

La mère l'enveloppa dans ses bras :

— Alors nous pouvons faire signe au garçon?

il se morfond là-bas.

— Oui, dit Julie, la tête cachée sur la poitrine de l'excellente femme.

Un grand signe fut fait à Rousseau qui accourut à pas gigantesques. m

— Oh ! comme il va vite ! dit Julie toute riante.

— On vous présente enfin M me Félix! s'écria la mère radieuse.

Le jeune homme, attendri, trop heureux, aima

mieux recouvrir le sentiment d'un peu de plaisanterie.

. — Je suis le chien, dit-il; on m'appelle, il n'y a plus maintenant qu'à me dire de donner la patte... sans ça, je...

— Donnez la patte! répliqua Julie, non moins transportée de bonheur, et elle tendit sa main, où celle du jeune ouvrier vint se poser avec une douce et intense pression.

— A la vie, à la mort! ma bonne petite femme, prononça avec force Rousseau.

— A la vie, à la mort ! répéta la petite voix sérieuse et palpitante de la jeune fille.

Ils sentaient bien qu'ils pouvaient compter l'un sur l'autre, et se soutiendraient mutuellement à travers les peines de la vie pauvre et laborieuse.

La mère Rousseau, qui ne se tenait pas de joie, parla de tout cela aux autres malades, à la fille de service, à la sœur, et ce fut un événement qui réjouit tout le monde que ce mariage conclu à la salle Sainte-Thérèse. Il semblait que l'affaire touchait personnellement et les malades de la salle et les préposés spéciaux, comme si tous formaient une grande famille. Aubry fut informé de la nouvelle; il se borna à dire à Julie, quand il reprit son jour de service : « Eh bien, petite fauvette, vous vous mariez avec votre jeune ami? Vous faites bien. »

Le surlendemain, il cueillit un énorme bouquet et le lui fît remettre par la sœur, qui n'hésila pas

à se charger de la commission, connaissant la délicatesse de l'interne. D'ailleurs, il lui recommanda de dire à Julie que le bouquet venait nonseulement de lui, mais d'elle et de la fille de service aussi, et qu'ils se réunissaient tous trois pour fêter ainsi la bonne nouvelle.

Quinze jours après, Julie sortait de l'hôpital. Une belle partie de campagne avec Rousseau et sa mère célébra sa sortie. Elle retourna d'abord dans son petit logis, en attendant que les bans fussent publiés. Mais, comme la main ne revenait toujours pas, les Rousseau ne voulurent pas laisser Julie seule, bien quo ses voisins l'aidassent avec beaucoup de complaisance. Félix s'en vint avec un de ses camarades déménager le mobilier de Julie et le transporta chez sa mère, un de ces mobiliers comme on en voit tant empilés sur une méchante charrette à bras, aux jours du terme, chétive propriété, touchante expression de la peine et de la pauvreté : un lit, une table, un buffet de noyer, trois ou quatre chaises de "paille, un poêle avec son tuyau, quelques boîtes et caisses sans couvercle, une cage d'oiseau, des paquets enveloppés dans un vieux rideau ou dans la couverture du Ht.

Chaque objet a été conquis en se courbant sur l'ouvrage, a été imposé par l'exigence de la stricte nécessité, wux dépens de la toilette, de la nourriture souvent. Chaque objet, d'un prix si misérable, a coûté bien cher, car il représente bien des privations.

Combien de filles, d'enfants courageuses comme Julie Martin, blêmissent au travail et restent sages, sans bégueulerie et sans savoir qu'elles pourraient en tirer vanité, gaiement résignées à la robe d'indienne, au petit bonnet de linge ou au petit chapeau de paille noire qui va l'hiver comme l'été; combien de ces jeunes ouvrières qu'on rencontre le soir par bandes de trois ou quatre, trottant de toutes leurs forces pour regagner leur souper de cinq ou six sous, riant d'un propos un peu vert sans s'en fâcher, mais continuant à filer leur chemin; combien sont méritantes et font de bonnes femmes ordonnées, patientes, économes, qui élèveront à leur tour une génération pareille à elles ! [jo ( En attendant le mariage, Julie fut installée chez les Rousseau. Ceux-ci occupaient un logement commode, en ce qu'il se composait de deux chambres séparées sur le même carré. Elle se mit avec la mère d'un côté, et Félix de l'autre. Après le mariage, naturellement cette installation fut changée. Après le mariage aussi, Rousseau et sa femme allèrent remercier de ses bons soins l'interne Aubry* que leur visite toucha beaucoup.

Le brave et dévoué Rousseau fit donc vivre de son travail la boiteuse et la manchote, sa mère et sa femme, qui à elles deux, disait-il plus tard en plaisantant, faisaient à peine une personne entière. Elles ne pouvaient guère s'occuper que du ménage, mais elles lui entretinrent l'intérieur le plus propre, le mieux ordonné, qu'on pût voir ; et,

m UN ACCIDENT

bien qu'il ne rapportât pas l'un dans l'autre plus de 1,400 fr. par an à la maison, il trouvait toujours son litre pour le souper, et ses habits du dimanche ne se râpaient pas; il avait aussi des cottes de rechange, et même une veste bleue suivait l'autre tous les six mois. Avant que ses souliers ne prissent l'eau, la nouvelle paire l'attendait, et ainsi pour tout.

Ces trois êtres passaient leur vie à rire, à travailler plus que des nègres et à s'adorer, oiseaux sur la branche, à la merci d'un accident, de la maladie, d'une crise commerciale, eux et tant d'autres.

Page 1