PAR LES JOURS SOMBRES
Quinze mois s'écoulèrent...
On était en décembre, vers trois heures de l'après-midi. Une brume morne et glaciale étouffait le jour et les objets à vingt pas, sous son rideau blafard et jaunâtre qui arrêtait le regard. Elle pesait sur les âmes et les accablait de mélancolie. On ne savait que devenir, encerclé par cette muraille de vapeur sombre, qui rétrécissait le monde extérieur et le décolorait. Au dehors, rien ne donnait signe de vie. M mo Rosanat s'était réfugiée au coin de son feu> dans sa chambre, et tisonnait machinalement, en songeant sans s'apercevoir qu'elle songeait. M. Rosanat travaillait dans un autre appartement, à l'extrémité opposée de la demeure.
La maison silencieuse, où de pièce en pièce s'entendaient les battements des balanciers de pendules, tressaillit tout entière sous deux coups de sonnette successifs, le premier incertain, le second plus assuré, qui retentirent à la porte de la rue..
Quelques minutes se passèrent, puis la vieille Mariette vint annoncer, avec mystère, à sa maî-
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tresse, qu'une dame demandait à lui parler. Sur Tordre d'introduire cette personne, la vieille servante quitta la chambre de son pas lent. M me Rosanat attendit, retournant dans sa pensée quelques vagues suppositions.
Bientôt Mariette reparut, puis s'effaça derrière une dame vêtue de noir et de violet, la figure cachée par un voile très-épais.
La porte refermée par la servante, et comme M mo Rosanat, qui s'était levée, venait poliment et d'un air surpris au-devant de cette dame, celle-ci, s'arrètaat au milieu de la chambre, releva son voile.
Le cœur battit à M mc Rosanat, et l'émotion la fit pâlir dès qu'elle reconnut M"* de Galardy !
M lle de Galardy, presque méconnaissable pour tout autre que son ancienne amie, tant elle était cruellement changée, amaigrie, consumée en quelque sorte. Seuls, ses deux grands yeux rappelaient encore l'expression du temps passé, devenue maintenant douloureuse, ascétique, maladive... Son attitude n'était plus fière; elle n'était pas humble non plus. On y lisait une espèce de décision trèsarrêtée, mais aussi une extrême désolation,
— C'est vous, Gabrielle ! s'écria enfin M** Rosanat en joignant ses mains avec pitié et avee un trouble bien marqué.
— Je ne sais où aller ; puis-je vous demander asile pour quelques jours? dit M 11 * de Galardy avec une voix dont la douceur profonde et singulière
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traversa d'une impression absolument nouvelle les nerfs si sensibles de M mo Rosanat,. lui apportant la pensée mal analysée mais bien nette qu'un grand changement intérieur aussi s'était fait chez M lle de Galardy.
— Oh ! Gabrielle ! Gabrielle ! dit-elle en secouant lentement la tête et d'un ton de triste reproche, d'un ton qui évoquait bien des choses ! . . . v
— J'entendrai tout ce que vous croirez que j'ai mérité d'entendre, répliqua M lle de Galardy.
Toutes deux restaient toujours debout. Des pleurs, en vain retenus, brillèrent dans les yeux de M lle de Galardy,
— Hélas ! ne savez-vous pas vous-même ce qu'on peut vous dire? reprit M me Rosanat, dont les lèvres et la gorge réprimaient, par un courage de raison, les frémissements et les contractions d'une égale envie de pleurer. Puis elle ajouta d'un ton altéré ! Vous avez l'air très-fatigué; vous êtes bien changée!...
— Oui, je suis bien changée ! répéta Gabrielle en inclinant le front.
— Asseyez- vous, dit M me *Rosanat, qui luttait entre une froideur qui lui paraissait nécessaire, qui lui était même inspirée par. certaines de ses pensées, certains de ses souvenirs, et une grande compassion, un besoin d'entourer étroitement de ses bras celle qui avait été sa jeune amie d'élection.
— Je vous remercie, répondit M Ue de Galardy en prenant une chaise.
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Elles restèrent encore un instant face à face, sans parler, ayant ce petit tremblement des lèvres et ce voile de larmes devant les yeux qu'elles s'efforçaient, M mo Rosanat surtout, de contenir et de chasser.
— Je vous donnerai asile, comme vous me le demandez, dit M me Rosanat.
— Je désirerais que ce fût secrètement, dit M T1 ° de Galardy.
M me Rosanat réfléchit.
— Nous vous garderons le secret ! dit-elle.
Après une nouvelle pause, M me Rosanat, visiblement raffermie, un peu sévère même, presque autant qu'elle pouvait l'être, demanda :
— À quoi vous attendez-vous, en revenant ainsi?
Il y eut beaucoup d'inquiétude, une vive angoisse sur le visage ravagé de Gabrielle de Galardy.
— A tout... dit-elle avec effort, en mettant ses mains sur ses genoux ; à tout ce que je dois supporter, à tout ce que j'ai mérité pour ma punition, continua-t-elle d'une façon plus posée mais sourde, en croisant ses mains sur son sein ; à tout ce que je pourrai faire pour expier, à mes propres yeux, ma folie... mon crime!... s'écria-t-elle dans une espèce d'explosion passionnée et soudaine comme elle en avait autrefois. Et elle éclata en sanglots déchirants, couvrant sa figure de ses deux mains, se levant et allant s'appuyer contre le mur de la chambre.
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M m * Rosanat la laissa faire, ne dit rien, pressant ses dents contre ses lèvres, contemplant tour à tour les secousses convulsives de M Ue de Galardy, qu'elle voyait de dos, et la brume morne qui s'assombrissait de plus en plus, effaçant peu à peu le jour de la fenêtre. Une semi-obscurité commençait à régner dans la pièce.
Les sanglots de M Ile de Galardy s'apaisèrent ; elle se retourna, puis retomba sur sa chaise. Bientôt elle tordit ses mains : ♦
— Quelle honte! Quel abaissement! dit-elle sourdement. Comme vous devez me mépriser ! Estce moi qui pouvais être condamnée à cet aveuglement, à cette ignominie !
Elle ne pleurait plus, mais elle semblait être dans la stupeur, et Tune de ses mains tenait le poignet de l'autre :
— J'aime mieux vous voir dans ces dispositions, dit M me Rosanat, dont le ton prenait de tendres inflexions malgré elle; je craignais le vieil esprit de défi. et de provocation !.. .
— Oh! madame! s'écria M 110 de Galardy, tout! tout ce qu'il plaira à Dieu et au monde de m'infliger, je suis prête à m'y soumettre...
De nouveau, M me Rosanat sentit ses paupières cuisantes de larmes refoulées.
— Ne soyez pas toujours emportée, Gabrielle, dit-elle, même dans vos sentiments louables...
— Suis-je encore digne que vous me dirigiez?
murmura M 110 de Galardy.
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M»* Rosanat éluda une réponse. '
— Peut-être avez-vous besoin, avant tout, d'un repos qui vous rendra le calme, l'entière lucidité... dit-elle.
M llfi de Galardy ne parut pas entendre; elle était comme livrée à une vision.
— Et mon... commença-t-elle. Il lui fallut s'y reprendre une seconde fois: Et mon père?.*. Sa voix avait baissé, et elle parut ne pas oser regarder M m i Rosanat.
Celle-ci ne se sentit pas encore le courage de répondre tout de suite. Ramenée en face des catastrophes ou des blessures causées par la conduite de Gabrielle, elle redevint un peu froide et amère.
— M. de Galardy est ruiné, dit-elle. Il a quitté Galardy, et toutes ses autres terres sont passées aux mains des Grandjumeau... Il est très-cassé. Ce n'est plus le même homme.
— Et... reprit M lle de Galardy d'une voix qui s'entendit à peine... a-t-il... parlé de moi ?.. .
— ■ Il nous a défendu d'en parler !
Le jour était maintenant très-bas, les reflets du feu teintaient déjà le plafond et le parquet. Elles pouvaient à peine se voir ; toute l'impression de l'entretien venait désormais du ton des voix.- La dernière phrase de M me Rosanaf sonna triste, bien pénible, dans la chambre. M llB de Galardy pétrissait ses doigts les uns entre les autres.
— Mais, reprit-elle . d'un ton qui indiquai*
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l'oppression, au commencement... il a dû dire quelques paroles. . .
— Il a dit... que tous l'abandonniez... au moment de sa ruine!... dans son malheur!...
Le silence se fit un instant. Quelques charbons pétillaient, le balancement de la pendule redevint sensible, quelques bruits du dehors arrivèrent dans la chambre. Les vitres restaient teintées d'une clarté mourante. M lle de Galardy et M me Rosanat étaient comme deux ombres dont le feu éclairait un peu les contours par une trace rou- Çeâtre.
— Et... sa santé? reprit faiblement M llfl de Galardy.
— Oh ! elle n'est point bonne ! Le coup a été * bien rude pour lui !...
Deux soupirs se firent écho dans l'obscurité croissante de la pièce, combattue seulement par les lueurs du jour éteint et du foryer.
— Est-ce qu'il a gardé Bojeanne... pour le soigner? demanda M Ile de Galardy, tout à fait ensevelie dans l'ombre.
— Bojeanne n'a pu résister au changement... à l'écroulement... Elle est morte !
Si mélancolique, si altéré, si émouvant était l'accent toujours, amer et un peu hostile de M me Rosanat!
Les spasmes de pleurs abondants commencèrent à sourdre, puis déviaient pins forts, quoique étouffés, ils étaient étranges à travers cette chambre
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presque entièrement plongée dans les ténèbres. M lle de Galardy fondait en larmes et, se couvrant les lèvres de son mouchoir, aurait voulu que M me Rosanat ne l'entendît pas pleurer.
— Je lui ai écrit deux fois et il ne m'a pas répondu! prononça un instant après M Uo de Galardy d'une voix gémissante , entrecoupée, toute trempée et empêchée par les larmes. Était-ce une sorte de justification qu'elle invoquait, ou un autre souvenir cruel qu'elle ajoutait plaintivement à la masse de ceux qui chargeaient son âme de leur poids écrasant ?
Encore une fois se renouvela le silence et il dura assez longtemps. Puis, tout à coup, il en jaillit une supplication lancée d'un ton désespéré qui fît frissonner M* Rosanat de pitié et de douleur :
— Oh ! je voudrais le revoir, je voudrais revoir mon père, madame! dit encore M lle de Galardy, du sein de l'obscurité, d'une voix palpitante, qui montait en implorant, pathétique, profonde de timbre, comme était profond le sentiment qu'elle exhalait.
L'intervalle parut assez long, avant que M mo Rosanat ne répliquât :
— Gabrielle, nous sommes trop émues toutes les deux, aujourd'hui, par cette scène de votre retour inattendu. Je ne sais que penser, que vous dire. J'ai besoin de rassembler mes idées, de me démêler moi-même dans ce que vous me faites ressentir. Vous êtes dans un état de tension ner-
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veuse qui exige du repos. Je veux que vous vous reposiez ! Nous verrons ensuite ! ...
Elle sonna d'une main agitée. Mariette ne tarda pas à venir, et M me Rosanat lui commanda d'allumer les bougies. La lumière, en apparaissant éblouissante, rompit le charme d'oppression et de souffrance qui avait dominé durant les ténèbres.
— Venez, dit M mo Rosanat à M lle de Galardy, nous allons vous organiser une chambre. Avez- vous vos bagages?
— Oui.
Les yeux de la vieille Mariette étaient suspendus à la personne étrangère...
— Mais c'est M Ue Gabrielle! s'écria Mariette, d'abord dans le ravissement, puis montrant une mine très-grave.
— Oui! et je vous en prie, Mariette, dit M 110 de Galardy, que personne dans le pays ne sache que je suis ici !
Mariette fit de sa bonne vieille tète un signe d'entente.
M. Rosanat s'occupait du matin au soir de ses travaux d'érudition. C'était un homme doux et aimable. Il fut très-poli avec M lle de Galardy, et très-réservé. La réserve était d'autant plus facile que Gabrielle mangea dans la petite chambre que M me Rosanat lui assigna au-dessus de la sienne, et qu'il rencontra M l!e de Galardy à peine trois fois dans une semaine.
•• Du pain, quelques légumes et de l'eau, telle fut
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la nourriture de M lle de Galardy qui refusa invinciblement un régime moins austère. Il était claii? qu'au fond de son âme exaltée et violente, elle entendait se conduire comme les pénitents des aucteus temps.
M me Rosanat pensa que les autres servantes de sa maison, que les voisins chercheraient et parviendraient à découvrir bien vite le mystère de la dame qui semblait se cacher. Elle pensa que pour sauvegarder le secret de Gabrielle, le mieux serait de donner le change à la curiosité des gens, et elle s'arrangea de façon à laisser entrevoir qu'une célèbre femme de lettres parisienne était descendue incognito chez elle, personne excentrique comme tous les poètes et qui, souffrante, atteinte d'une maladie noire, désirait la solitude, en cherchant la guérison dans un air plus pur, dans une absolue tranquillité, et dans un régime très-sévère.
« Je voudrais revoir mon père ! » Tel était le mot que M lle de Galardy répétait sans cesse à M mo Rosanat pendant les quatre ou cinq jours qui suivirent son retour. Et elle la priait de lui ouvrir les voies en allant préparer ou sonder M. de Galardy, en vue d'une visite de sa fille à Ponthiard. Elle avait d'abord voulu y oourir tout drait, et M me Rosanat ne l'en empêcha point sans peine. M me Rosanat hésitait beaucoup à se rendre elle-même auprès de M. dé Galardy; dJe craignait que. ses ouvertures non-seulement ne fussent inutiles, mais ne vinssent à augmenter la résistance qu'il opposait tou-
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jours aux idées de pardon, lorsqu'on les lui suggérait, même avec les plus grandes précautions. Cependant, elle céda aux prières pressantes de M" e de Galardy et lui promit d'aller voir son père.
En attendant, M me Rosanat eût désiré connaître quelques coins de la vie de Gabrielle, durant son absence ; mais elle s'abstint de lui faire aucune question sur une période néfaste que M lle de Galardy laissait couverte d'un voile. Seulement, quelquefois, d'elle-même, M lle de Galardy disait :
— OÎi! quel insupportable dégoût de moi j'ai rapporté de cette époque misérable! Quand je pense à la vie que j'ai menée ! Mais je passerai le reste de mes jours à m'en laver ! Et pourtant le délire, le mauvais rêve a été court. Ensuite, j'ai erré, vivant en donnant des leçons de ville en ville, car je n'osais plus revenir, expérimentant la brutale et offensante convoitise des hommes, passant pour une aventurière, et qu'étais-je en effet?... J'ai été très-malheureuse... Enfin le repentir est descendu sur moi, cruel et béni à la fois, et j'ai vu clair dans la conduite à tenir, désormais... Àh! madame, dit- elle un jour, je me suis souvent rappelé notre conversation à Galardy, vos conseils prophétiques, ce moment où vous me disiez : « Il s'agit de sauver votre destinée ! » Je ne vous ai pas écoutée!...
En rapprochant quelques fragments d'aveux çà et là échappés à Gabrielle, M mo Rosanat compritque M lu de Galardy n'avait pas tardé longtemps à ouvrir les yeux; qu'en très-peu de mois son indigne
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liaison s'était dénouée, et que si l'humiliation, le chagrin, la crainte et le remords la poussèrent ensuite de côté et d'autre, avant que, lassée, puis fixée enfin dans ses résolutions, elle prît le parti de revenir, du moins sa première et formidable expérience la dégoûta irrévocablement d'en tenter d'autres. Les bonnes gens de Prelles, de leur côté, conçurent des idées bien singulières sur les damesécrivains de Paris, durant ces premiers jours, car, de temps en temps, les personnes pieuses voyaient au fond de l'église de Saint-Isolin, non à l'heure des offices il est vrai, mais dans leur intervalle, alors que le temple est comme abandonné, la dame au costume sombre et au voile épais, qui habitait chez M me Rosanat ; elles la voyaient agenouillée, prosternée au milieu de la chapelle Sainte-Agnès, la plus reculée, la plus obscure de l'église. La dispensation des noms par le hasard est souvent ironique ou se plaît à des oppositions bizarres : Agnès, ce nom d'innocence, était un de ceux que portait M ,le de Galardy.
Cependant, M m ° Rosanat se décida à faire sa visite à Ponthiard.
M lle de Galardy se dressa par une sorte de bond dès qu'elle l'entendit qui revenait et entrait dans sa chambre.
— Eh bien ! s'écria-t-elle assaillie de sentiments pour ainsi dire tumultueux.
Mais, à l'air contrarié et affecté de M mo Rosanat, elle vit que la visite n'avait pas été bonne.
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— Je n'ai pas réussi, ditM mo Rosanat tristement. Non moins tristement, M 118 de Galardy attendit
et écouta les détails.
— J'ai amené peu à peu l'entretien sur le point où je voulais le mettre, reprit M" Rosanat; et- enfin j'ai demandé à M. de Galardy: « Si votre fille « reparaissait, ne voudriez-vous pas la revoir ? » Il m'a répondu : « Est-ce que vous avez de ses nouée wlles? » J'ai cru devoir dire que non. Voici alors ses propres paroles : « Si j'avais été un père « dur, qu'aurait-elle donc pu faire contre moi? « Mais je l'ai toujours traitée avec tendresse, je « ne l'ai jamais contrariée dans ses goûts ou ses « désirs. Je lui ai donné toute ma confiance... Vous « savez comment elle a agi... comment elle m'a « laissé me débattre au milieu de mes ruines... « m'écrasant de honte et de désespoir... »
« C'est elle qui m'a mis là, qui m'a brisé, qui m'aura tué! » avait dit M. de Galardy. Mais M" e Rosanat ne le répéta pas à Gabrielle, qui se balançait comme un enfant malade.
« Si vous la revoyiez, changée, brisée elle aussi, « repentante, en larmes! » lui ai-je dit à' mon tour, continua M me Rosanat. Mais il m'a répondu : «Non, « n'en parlons pas, je demande expressément à « mes amis, à qui que ce soit, de ne pas m'en « parler. J'aime mieux ne pas y penser. Pourquoi « vient-on me tourmenter? Laissez-moi tous !...» Il s'est fâché quand j'ai voulu insister, il m'a quittée et a passé dans une autre pièce... La scène
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a été plus longue que je ne vous la rapporte/ mais nous n'avons fait, lui et moi, que répéter les mêmes arguments... chacun de son côté... Je pressentais, je savais que j'échouerais; je vous en avais prévenue... Je suis bouleversée, néanmoins!
— Que vous êtes bonne, que vous êtes bonne !
dit M lle de Galardy en lui prenant la main et en la baisant.
— Je vous ai jugée asse? forte pour ne rienipus cacher, ajouta M me Rosanat, il ne faut pas cependant que vous restiez sous le coup de ces impressions, toujours avec vous-même... Prenez des livres... occupez-vous! Venez travailler avec moil J'ai besoin aussi de n'avoir pas la pensée éternellement prise par ces scènes... Je vous attends.
M mo Rosanat la laissa pour aller ôter son chapeau et son manteau, dont elle n'avait pas pris le temps de se débarrasser. En se retirant, dans le couloir, elle respira son flacon de sels, die qui avait parlé de force.
Elle prépara, dans son salon, un grand ouvrage de tapisserie, dont elle comptait faire reporter le dessin sur* canevas par M lle de Galardy pour la distraire par une occupation assidue, qui pouvait servir de thème à une conversation assez simple, point très-active, mais qu'alimenteraient longuement les observations k échanger sur les difficultés ou les meilleures commodités du travail.
M me Rosanat attendit longtemps. M 110 de Galardy ne descendait point. M me Rosanat remonta chez
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Gabrielle qu'elle trouva étendue de tout son long, la face dans ses mains, contre le plancher.
Elle la crut évanouie, mais en se baissant elle reconnut que Gabrielle avait les yeux grands ouverts. . .
— Qu'avez-vous donc? demanda M nB Rosanat plus alarmée par cet état étrange que par un évanouissement.
— Oh ! qu'on me foule aux pieds ! Qu'on me perce de pointes ! s'écria M IU de Galardy presque rugissante.
— Gabrielle, mon enfant, ne restez pas ainsi, relevez-vous! Combattez vos exaltations, je vous en prie, dit M™ Rosanat avec son accent de tendre m peine des anciens jours, accent qui pénétra de douceur et de bienfaisante cordialité Fâme saignante de M ne de Galardy.
Gabrielle se laissa relever, reprit son calme, consentit à suivre M"" Rosanat et à se mettre au travail avec elle.
— Que de pardons j'ai à vous demander pour tous les ennuis que je vous cause! lui dit-elle; je ferais mieux de vous les épargner en me retirant ailleurs...
— Où? s'écria vivement M" e Rosanat ; où voulezvous aller? où trouverez-vous d'autres amis qui sachent souffrir avec vous ? Oh ! vous ne me quitterez pas, j'ai trop peur de vous, si vous êtes livrée à vos seules inspirations ! Dussé-je vous tenir prisonnière sous mes clés..;
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L'amitié est une bonne chose. M ,,e de Galardy s'en apercevait. Elle eut son premier sourire depuis qu'elle était entrée chez M me Rosanat, sourire faible, mais plein de reconnaissance.
Elle prit de nouveau la main de son amie et voulut encore la baiser. M m0 Rosanat l'attira, la prit enfin dans ses bras, baisa son front et ses cheveux, et elles pleurèrent ensemble.
M me Rosanat fut étonnée de ne pas se sentir plus sévère pour la coupable personne, et elle s'en gourmanda intérieurement. En outre, elle se préoccupait extrêmement en secret de ce que M ,l ° de Galardy, dans ses fougueuses volées de . sentiment, entrerait en fantaisie de faire. M? e Rosanat, selon l'expression familière, ne vivait pas, depuis qu'elle avait donné asile à M lle de Galardy, mais préférait la garder tant bien que mal sous son aile, plutôt que de la laisser aller tournoyer et battre contre les choses de la vie, comme un oiseau aveugle qui cherche à retrouver son nid.
Le jour suivant, M lu de Galardy se glissa hors de la maison, sans qu'on s'en aperçût.
Quelques curieux de Prelles, bien renseignés, se demandèrent où allait la mystérieuse femme-poëte, la pensionnaire de M mo Rosanat, et ceux qui n'étaient point renseignés se demandaient aussi où allait cette femme voilée, d'un pas si rapide, la tète baissée.
Elle allait à Ponthiard, revoir soft père ! Elle était sûre de vaincre son accueil, aux paroles éloquen-
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tes qui se pressaient en elle. Pendant les trois quarts d'heure que prit la course, Gabrielle prévit tout ce qui se passerait, ce que M. de Galardy répondrait, ce qu'elle lui dirait, comment elle se jetterait, se traînerait à ses pieds, et comment elle enverrait annoncer à M me Rosanat : Je reste à Ponthiard !
Le temps froid, mais beau, animait, entretenait son espérance. Il paraissait du bleu de ciel entre les nuages dont les pâles rayons du soleil avivaient les bords par leur lumière rasante. La route blanche, élastique, retentissante, criait sous ses pas. Un air sain, vivifiant, passait sur les champs gris et gercés, venant de dessous les masses noires des bois dépouillés. Des bandes de corneilles s'abattaient sur les sillons. Les prés étaient verts. Les branches desséchées des arbres isolés se contournaient vigoureuses. La vie existait, latente ou saisissable, dans toute la campagne, ne demandant qu'un peu de chaleur pour faire explosion, comme le cœur de M Uo de Galardy ne demandait qu'un peu d'amour et de pardon.
Gabrielle arriva à Ponthiard, maison d'apparence paysanne, entourée d'un jardin fruitier, dont la porte cochère à grosses barres ne s'ouvrait jamais. On entrait par une petite porte latérale, peinte en gris. M Ue de Galardy d'une main tremblante tourna la poignée de cette porte qui céda aussitôt. En quelques pas, elle fut au milieu du jardin. Un homme en sabots, revêtu d'une peau de mouton,
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coiffe d'une casquette de drap bleu, était penché sur une plate-bande. Il se releva au bruit qu'elle avait fait. Ils se trouvaient tout près l'un de l'autre. Elle eut à peine le temps de discerner comme ses cheveux avaient blanchi, comme il était voûté, alangui, jauni de teint!... Elle en eut à peine le temps, car toutes ses sensations furent saisies, absorbées par l'air de méfiance qui se marqua sur le visage de M. de Galardy à la vue de cette femme voilée... De même que chez M M Rosanat, elle s'avança en relevant son voile, n recula. Un singulier mélange de terreur, de répulsion, de colère, décomposait ses traits...
— Non... dit-il d'un, accent étranglé et à demi Tauque, non! j'ai déclaré que c'était inutile!
En parlant, il fuyait vers la maison, pour couper court à toute explication.
— Mon père... votre fille! cria M Ue de Galardy k qui la voix expira sur les lèvres...
Il était rentré, en fermant violemment la porte. À travers le vitrage, il parut à Gabrielle qu'il essayait de se barricader. Elle ne put l'entendre dire à une paysanne qui le servait :
— Dites à cette... femme de s'en aller. Je ne la connais pas... Qu'elle s'en aille!...
Mais la paysanne sortit de la maison et vint à M 1U de Galardy :
— Il ne faut pas rester chez le monde malgré eux, madame!... dit-elle en désignant la porte qui donnait sur la campagne.
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SP le de Galardy était sans pensée, sous la stupeur de l'écroulement, sous la stupeur de cette scène si rapide, la seule qu'elle n'eût pas prévue, si rapide qu'elle ne lui avait laissé le pouvoir ni de se reconnaître, ni de lutter, ni d'implorer. On la rejetait comme un caillou, comme une feuille sèche, comme un rebut!
Elle se tenait d'un air égaré, hébété plutôt encore, blanche comme une morte, devant la paysanne, qui elle-même restait la bouche et les yeux béants.
Puis M 11 * de Galardy sentit un gràiA couratit de révolte traverser son être, et elle eut envie de courir follement à la porte de la maison et d'en briser le vitrage à grands coups de sa main pour se couper les poignets jusqu'aux artères, jusqu'à des ruisseaux de sang, jusqu'à des blessures mortelles. Peut-être l'aurait-elle fait, mais la tête lui tourna,..
Un instant après, elle se trouva avec étonnement au milieu de la route, ayant peine à rappeler ses pensées et ses impressions. La paysanne avait profité de l'espèce de syncope qui paralysa M" e de Galardy pour la conduire dehors sans que celle-ci en eût <5onscience.
M * de Galardy revint, à peu près machinalement à Prelles, chez M Bt Rosanat, ayant perdu tout ressort, ayant besoin de reprendre ses sens, ses forces, de chercher un appui, une consolation, de se ressaisir elle-même. Tout flottait dans sa
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cervelle, et elle n'était pas sûre de n'avoir pas rôvé. Elle ne comprenait pas bien encore le prompt, le facile, l'impossible échec de ses projets, de son espoir et de son énergie !
M"* Rosanat, inquiète de son absence, surveillait le moment de son retour, et l'arrêta au passage dans les couloirs...
— D'où venez-vous?
— Je viens de là-bas ! murmura d'un ton enfantin, plaintif, et avec une contenance enfantine, .navrée, accablée, étrange chez elle, M lle deGalardy, immobile, l'œil absorbé, presque chancelante!...
Plus d'une journée se passa encore, plus d'une froide et triste journée d'hiver. La neige couvrit les toits de la ville et l'étendue de la campagne ; le vent du nord siffla et hurla dans les corridors, ploya les arbres et souleva la poussière ; le soleil se montra rarement à travers les grandes nuées brumeuses ; les gens refoulés dans le calme de la vie d'intérieur devenaient presque invisibles. La maison Rosanat fut particulièrement paisible et muette. Les vastes pièces, revêtues de boiseries grises et un peu nues, sauf le cabinet de travail de M. Rosanat qui était encombré d'antiquités, de livres, de tableaux, et le grand salon, décoré et meublé dans un fin et riant style Louis XVI, semblaient receler le néant. M" e Rosanat et M lle de Galardy travaillaient à leur grande tapisserie, sans beaucoup parler, ou lisaient, ou pensaient. M. Rosanat écrivait sans cesse. Les sons ne venaient guère que du rez-
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de-chaussée où les jeunes servantes jetaient parfois un rire en s'interpellant, remuaient des engins bruyants, seaux, baquets, ustensiles de cuivre et de fer, et recevaient les fournisseurs avec des éclats de gaieté. Dans le haut de la demeure, rien n'était que le silence. Lorsque M Uo de Galardy se tenait dans sa chambre, et elle s'y renfermait le plus souvent, elle pouvait entendre le trottinement des rats dans les greniers. Dès que survenait quelque visite, Gabrielle courait à son refuge.
Les Rosanat donnèrent plusieurs dîners, reçurent de temps en temps le soir, sans que personne, ni les Souzeau, ni les des Furens ou les Marty, se doutât que le toit de la maison abritait un hôte si bien connu de tous.
M™ Rosanat remarquait que M 110 de Galardy avait des distractions, et qu'elle nourrissait probablement des desseins cachés. Cependant elle espérait ausei que la songerie seule lui donnait un air préoccupé.
Un matin, le bruit d'une chute pesante, audessus de sa tête, dans la chambre de M llc de Galardy, fit tressaillir M me Rosanat. Il fut suivi de deux ou trois autres semblables et qui n'eurent pas lieu à la même place, comme si Ton tombait, l'on se relevait puis retombait un peu plus loin. Un son de verre cassé avait retenti aigu parmi les sourds ébranlements des chutes. M" 6 Rosanat, appelant avec effroi sa fidèle Mariette, se hâta de monter chez Gabrielle, le cœur battant.
Deux choses la frappèrent en même temps, une
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odeur très-forte prenant à la gorge et aux yeux, et M 11 * de Galardy qui se roulait sur un tapis au pied du canapé de sa chambre, poussant des gémissements embarrassés et rudes comme les efforts d'un muet pour s'exprimer...
— Mais qu'est-ce? qu'avez-vous feit? s^écria M* 6 Rosanat avec la colère et la désolation qu'inspirent les actions folles... En voulant prendre par la taille Gabrielle qui se tordait, elle sentit au coin de la main une brûlure telle qu'elle lâcha prise*
— Mais, Mariette, arrivez donc! cria-t-elle, perdant un instant la tête et se sauvant hors de la chambre.
Elle y rentra aussitôt, se reprochant d'abandonner Gabrielle.
M 110 de Galardy continuait à se débattre, ne voyant rien évidemment, et ne pouvant ni parler, ni crier, mais seulement ritler. M"* Rosanat aperçut sur le corsage et la jupe de Gabrielle des taches et des trous qui indiquaient qu'un liquide corrosif avait mangé la couleur et le tissu de la robe. Une bouteille apparaissait sur un guéridon. Les débris d'un verre gisaient à terre. M me Rosanat n'eut que le temps de les repousser du pied pour empêcher que Gabrielle, dans ses convulsions, ne se roulât sur les morceaux de verre. Elle prit M 11 * de Galardy à bras-le-corps et réussit à la soulever et à la tenir sur son séant, le buste et la tête ballottant d'un côté ou de l'autre.
Enfin, Mariette arriva :
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— Àh ! mon Dieu ! fut son premier cri en voyant l'anxiété et l'embarras de sa maîtresse à retenir Gabrielle qui était eomme morte, tout en ayant des soubresauts de loin en loin.
— Mon eau seconde! fut son second cri. Ah!
quelle pitié!
Elle vint. à l'aide de M me Rosanat.
— Portons-la sur son lit, elle est plus calme ! dit celle-ci.
— Prenez bien garde à vos mains, dit Mariette, entortillez-les d'un mouchoir.
Mais l'acide n'était plus, à craindre, il avait fait son effervescence et produit son effet. Le visage, les mains, le cou de M 116 de Galardy en témoignaient pitoyablement.
Elles parvinrent à la déshabiller et à la coucher, La poitrine était atteinte également.
— Est-ce qu'elle aurait tenté d'en boire? Voulaitelle se tuer? dit M me Rosanat, prise d'un tremhLe* ment nerveux, et plus pâle que ne l'avait été M lle de Galardy.
Celle-ci s'agitant un peu, Mariette essaya de lui entr'ouvrir les lèvres pour voir si le vitriol avait attaqué la bouche. Les dents restèrent très-serrées, un état de violente crispation succédait à l'agitation antérieure amenée par les premières douleurs des brûlures.
— Gabrielle, mon enfant, pouvez-vous parler ? demanda M me Rosanat penchée sur le visage déjà abîmé de M ,le de Galardy.
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Uq effort sans résultat, une plainte indistincte, un murmure inarticulé fut la seule réponse.
Un quart d'heure après, le médecin, qui ne demeurait pas loin, heureusement, était auprès du lit de M ,lc de Galardy.
— Est-ce qu'elle en a bu? demanda M me Rosanat, dont l'anxiété ne se calmait pas.
— Oh! répliqua t-il, on voudrait en boire, qu'au premier contact on rejetterait tout! Cependant le palais, la langue, les gencives ont été atteints, dit-il en poursuivant son examen.., les paupières aussi... l'intérieur des yeux n'a rien...
Se retournant, il regarda le verre brisé, à terre.
— Savez-vous, reprit-il, comment elle a fait? Elle a fermé les yeux et ouvert la bouche, et s'est jeté le vitriol à travers la figure! Elle a dû lâcher presque aussitôt le. verre... Elle avait versé une partie du contenu de la bouteille dans ce verre pour être sûre d'en recevoir une grande quantité à la fois, ce à quoi elle n'aurait pas réussi, si elle s'était servie de la bouteille dont le goulot, trop étroit, n'aurait pas donné passage à cette masse de liquide, d'un seul coup... Quel ravage! C'est une personne qui a voulu se défigurer, sans doute ! . . . Elle pourra se trouver satisfaite ! . . .
— La guérirez-vous, docteur?
— Oh ! certainement ! Seulement quelque temps sera nécessaire pour qu'elle se remette... Mais... elle sera...
— Elle sera?
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— Affreuse !
— Pauvre, pauvre personne ! dit M me Rosanat en secouant lentement la tète et revoyant d'un seul coup d'œil intérieur et plein d'affliction, toute l'enfance, toute la jeunesse de M lle de Galardy.
— L'imagination... la poésie... l'amour, probablement. . . Voilà où cela nous mène ! dit-il, croyant, comme tout le monde, avoir affaire h une dame auteur de Paris, et ne pouvant reconnaître M 110 de Galardy, car il ne l'avait peut-être jamais vue, n'habitant Prelles et n'y exerçant que depuis deux ans.
— Mais comment s'est-elle procuré ce vitriol ? demanda M me Rosanat à Mariette.
— Àh ! madame, c'est bien de ma faute, mais jenepouvais pas prévoir! Elle m'en a demandé pour vieillir les couleurs de ses laines à tapisserie. Elle m'a montré, en trempant des brins dedans, comment la couleur s'en allait, et elle m'a dit que c'était pour imiter les tapisseries de salon qui sont passées... Nous en avons toujours en bas qui nous sert pour bien des choses... Si j'avais pu deviner... Elle n'en aurait pas eu une seule goutte !
M me Rosanat faillit tomber malade de l'émotion et de la secousse qu'elle éprouva dans cette circonstance.
— Quelle imprudence d'avoir accueilli cette folle personne! lui dit M. Rosanat, elle ne nous occasionnera que soucis et tracas !
. — Je la trouve plus à plaindre que jamais ! répondit-elle.
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Selon l'affirmation du docteur, M lle de Galardy se guérit en moins de deux mois, après avoir beaucoup souffert au commencement.
— Que veut-elle? Qu'a-t-elle voulu? s'était toujours demandé M me Rosanat, à la suite de ce terrible événement. Et elle ne pénétrait pas l'intention de M lIe de Galardy.
L'incident le plus caractéristique de la maladie de Gabrielle, fut qu'étant encore dans le lit, elle se fit donner plusieurs fois un miroir. La première fois, elle le rendit sans rien dire, mais eile avait paru surprise et décontenancée en se regardant. Ensuite elle disait toujours ; « C'est bien, c'est bien ! » avec une sorte de satisfaction.
Quand elle fut dans la convalescence, M me Rosanat lui demanda :
— Enfin, pourquoi vous êtes- vous défigurée? Ne Tétiez-vous pas assez, déjà?
— J'ai encore un projet... J'attends d'être entièrement remise!... répondit M lle de Galardy.
Dans un autre entretien, Gabrielle dit à M™ 6 Rosanat :
— J'ai été contente de moi... Je n'avais point l'idée, d'avance, même en m'y attendant, de la souffrance que me causerait le vitriol... Dès qu'il m'a touchée, cette souffrance m'a terrifiée, je me suis crue perdue... j'ai eu un regret épouvantable... j'ai cherché à appeler au secours... je me croyais dans un enfer... Et puis cela s'est passé quoique la souffrance continuât, et tout en tom-*
ri
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bant, en me débattant, je ne savais plus où, n'y voyant [plus elair, me croyant aveugle pour toujours, je n'ai plus eu de regret d'avoir fait ce que je venais de faire, j'ai repris ma volonté, je me suis ' dit que je ne devais plus faiblir, et que j'accomplissais, un acte nécessaire, qu'il ne fallait pas regretter, malgré tous les tourments que j'endurais, car je l'avais longuement pesé avant de l'exécuter. Ensuite j'ai perdu le sentiment, et quand il m'est revenu, les souffrances étaient encore très-vives, mais tolérables en comparaison de celles du premier moment. . .
— Quelle tète vous avez, Gabrielle ! dit M m * Rosanat d'un air peiné et tout soucieux.
— Surtout maintenant ! reprit M Ue de Galardy avec un demi-sourire d'intention particulière qui augmenta les étonnements et stimula les conjectures intérieures de son amie.
Maintenant, il n'était plus possible de la reconnaître. Elle avait été, elle avait pu être Gabrielle de Galardy. Elle ne l'était plus.
Se relevait-elle affreuse, ainsi qu'il fut prédit parle docteur ? Point tout à fait. Ses traits gonflés, couturés, revêtaient une expression de douceur et de bonté. Ses yeux , bien moins grands, les paupières ayant grossi et s'étant distendues, gardaient la flamme de jadis, mais assourdie et attendrie. Elle faisait l'impression d'une personne reposée, d'esprit paisible, laide, mais rion jusqu'à inspirer la répugnance. Sa figure, cave et longue jadis,
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semblait ronde et grasse. Des traces blanches et rouges la couvraient en tous sens, remplaçant par un teint brouillé, briqué, son ancien teint pâle un peu doré. Enfin, on lui eût donné près de quarante ans, et sa voix était entièrement changée.
Il y avait des jours où elle considérait avec une surprise grandissante, avfic le sentiment d'un mystère émouvant, ce nouvel être qui se montrait en face d'elle, dans la glace, cette demeure étrangère où habitait son âme, cette demeure où étaient son passé, ses souvenirs, ses pensées ! Et elle ne croyait plus être elle-même. En général, elle redoutait et évitait cette contemplation.
Lorsqu'enfin eurent cessé tous les accidents de santé qui furent la suite du suicide de sa foi me, ainsi qu'elle-même nomma l'événement, M Ue de Galardy parut retrouver tout son emportement d'exaltation, tant il y eut d'élan dans la façon dont elle dit à M me Rosanat :
— A présent, je puis vivre auprès de mon père comme dame de compagnie !
— Voici donc le but qu'elle visait ! se dit M me Rosanat devenant très-perplexe ; car les objections, les difficultés se levèrent aussitôt devant elle.
— Votre père n'est pas assez riche pour payer une dame de compagnie, et vous, vous n'avez rien !
— J'entrerai chez lui comme servante, ditM lu de Galardy avec l'angoisse de l'inquiétude, du désir entravé.
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— Oh ! ce n'est pas praticable, dit M" e Rosanat avec quelque humeur ! Il faut qu'il renvoie l'autre !... Non, ce n'est pas praticable !
Elle faillit ajouter : « Vous avez les mains trop blanches ! » Mais elle s'en abstint, de peur de suggérer à Gabrielle l'idée de torturer et de détruire ses mains.
— Moi aussi, j'ai prévu des difficultés, reprit M !le de Galardy, mais j'ai cherché à les tourner. Ne pourriez-vous me présenter comme une personne pauvre, jouissant cependant d'un petit revenu, ne demandant absolument qu'une chambre; j'ai quelques bijoux, bien peu, il est vrai, mais valant deux ou trois cents francs, je pense, si on les vendait à un marchand. Cet argent payera ma nourriture pendant plus d'un an... Vous lui diriez que je suis une personne désirant se rendre utile, désirant ne pas rester seule, ayant besoin de l'air des champs ; que, de son côté, il a besoin d'une compagnie, qu'il ne se porte pas bien, qu'il aura dés soins plus... attentifs que ceux d'une servante... Qu'il fasse l'essai, au moins.
— Ce sera bien difficile. Enfin je tenterai de l'y décider.
Elles convinrent de la fable à soutenir. M ,,e de Galardy serait présentée comme une demoiselle Pauline Durand, fille d'un petit professeur. Ses parents, morts depuis deux ans, lui auraient laissé un faible avoir, cependant presque suffisant pour la modestie de ses goûts. Elle ne désirait donc
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qu'un très-léger complément de ressources, cherchant plutôt une occupation qui ne fût point trop fatigante et lui permît de vivre à la campagne, comme l'exigeait sa santé, qui d'ailleurs n'était point mauvaise. M 11 * Pauline Durand aurait trentesix ans. Son aspect ne démentait pas cet âge.
M. de Galardy opposa les objections et la résistance prévues. Sa défiance s'éveilla même un moment. Les trente-six ans la dissipèrent. Il ne se laissa gagner toutefois qu'à condition que l'entrée de la dame de compagnie à Ponthiard serait considérée comme un simple essai.
M m * Rosanat le prit assez adroitement par un reste d'orgueil qu'il conservait, lui remontrant qu'à, des conditions exceptionnelles, et qui seules avaient décidé sa vieille amie à lui proposer l'affaire, il se créait un état de maison décent et qui ferait croire à un petit retour de fortune chez lui.
Une après-midi, donc, M mt Rosanat conduisit en voiture M ,le de Galardy à Ponthiard.
Gabrielle mit une toilette grise ; elle n'emportait point dans ses bagages le costume foncé et le voile épais, afin de ne jamais rappeler à M. de Galardy le souvenir de sa visite.
n les reçut dans le vestibule.
— Voici M lla Durand, dit M " Rosanat.
Il s'inclina.
— Bien ! j'espère que nous ferons bon ménage ensemble, mademoiselle ; je vais avertir pour qu'on vous installe. Votre chambre doit être prête. La
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maison, vous le voyez, n'est pas luxueuse ni bien gaie...
— Je pense que je m'y trouverai bien !
Il la regardait sans beaucoup d'attention, sans grande curiosité. Elle ne le frappait point. Il était entièrement dépisté.
M Ue de Galardy tremblait d'être reconnue. Ses genoux fléchissaient lorsqu'elle entra dans la maison, et elle ne prononça ses premières paroles que par un grand effort. Elle commença à se rassurer et la joie descendit dans son cœur.
— C'est par ici, reprit M. de Galardy en montrant le chemin. Il appela la servante : Conduisez ces dames !
— Vous verrez, dit-il à M m * Rosanat, si nous avons convenablement opéré.
M lle de Galardy connaissait très-bien Ponthiard, assez vaste maison délabrée, où on aurait logé facilement une nombreuse famille.
Sans réfléchir qu'il fallait s'observer, et passant la première, tandis que la servante se tenait respectueusement derrière les deux dames, Gabrielle s'avança d'un pas vif dans le corridor, laissant à droite la porte de la salle à manger, à gauche celle du cabinet de son père, puis d'autres, et se dirigeant vers l'escalier qui menait au premier étage, où elle présumait qu'on avait disposé la chambre à elle destinée.
M me Rosanat la rejoignit et lui dit tout bas :
— Prenez garde, vous connaissez trop les êtres !