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LA CHANSON POPULAIRE

Comme il est impossible d'imiter le geste naïf d'un enfant, de même l'art ne parviendra jamais à contrefaire la candeur virginale de la chanson populaire slave.

Il est impossible de classer la chanson slave dans aucun genre connu, établi par l'école. Ce n'est ici ni de la poésie lyrique, ni de la poésie dramatique. On trouve quelque chose d'analogue dans certaines pièces de l'anthologie grecque. Ce sont de petits tableaux de sentiments qui ne paraissent avoir aucun but ni aucune tendance artistique. Dans l'antiquité, les Grecs siciliotes, ayant étudié leurs chansons nationales, les imitèrent et créèrent un genre sous le nom d'idylle. Théocrite a donné un caractère dramatique à ce genre, mais souvent il l'a gâté en y introduisant des combinaisons trop artificielles. D'autres poètes, comme Moschus et Bion, donnèrent une forme

(ill, p. 314r315, 330-321.

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plutôt lyrique à l'idylle ; mais elle n'existe dans sa pureté primitive que chez les Slaves. Ce qui y frappe d'abord, c'est Tharmonie, la parfaite convenance de la forme, un rapport intime entre les sentiments et les paroles, entre les intentions et l'exécution. Le sentiment qui ne trouve pas le ton qui lui convient devient moquerie, et le geste manqué devient grimace : cela arrive à chaque moment aux poètes germaniques du moyen âge ; les poètes slaves sont libres de ce défaut.

Je vais vous citer quelques strophes de chansons féminines,

Voici dabord : La Modestie d'une jeune fllle^ chanson citée comme la plus belle par tous nos critiques.

« La belle Militza a des sourcils trop longs, ils jettent une ombre sur sa blanche figure, et même sur ses lèvres vermeilles. Pendant trois longues années, je l'ai vue chaque jour, et je n'ai jamais pu connaître quelle est la couleur de ses yeux ; je n'ai pu reposer mon regard sur son œil ni sur sa figure blanche.

« Alors j'ai invité les jeunes filles et Militza à la danse, espérant voir enfin ses yeux. Les jeunes filles formèrent un rond et se mirent à danser. Le ciel était serein. Tout à coup, il s'obscurcit, et l'éclair traversa le nuage. Toutes les filles levèrent les yeux vers le ciel ; Miliiza, seule, ne les imita

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pas; ses yeux restèrent, comme toujours, attachés à la verdure de l'herbe. Les autres filles lui dirent d'abord à l'oreille :

« -^ Sœur et compagne, est-ce trop de raison, est-ce trop de simplicité de regarder ainsi toujours l'herbe verte, de ne pas lever une seule fois les yeux vers le ciel, où serpentent les éclairs ? —

«Militza, la vierge, leur répondit : — Je ne suis ni trop spirituelle, ni trop simple, mais je ne suis pas une Wila, et ce n'est pas mon affaire de jouer avec les nuages. Je suis jeune fille, c'est pourquoi je baisse les yeux. — »

. . . L'harmonie du style et du sujet est due surtout à la spontanéité avec laquelle on crée ces chansons. Belle floraison dont toutes les richesses sont éeloses spontanément et dans le temps normal. Comment compose-t-on ces sortes de poésies ? Des jeunes filles et des jeunes garçons, en se promenant, en se jouant, expriment un sentiment ou une idée en vers, faisant ainsi des vers sans le savoir. Dans ces moments poétiques, où un homme civilisé cherche son crayon pour tracer unpaysage, ouappellesescompagnons pour admirer les beautés de la nature, le Serbien entonne quelques strophes, et s'il a trouvé la vraie poésie, il n'a pas besoin de la répéter, parce que d'après une loi du monde moraK loi ausçi sûre que les lois physiques du monde matériel, une forme vraie devient éternelle;

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elle se grave facilement dans les souvenirs ; ni l'auteur, ni ceux qui l'ont entendue ne l'oublient plus. En France, on répète partout un mot bien trouvé, un mot spirituel : il fait le tour du pays dans quelques jours ; en Serbie, un tableau vraiment poétique, une strophe musicale sont répétés par ceux qui les ont entendus, et ils deviennent une propriété du pays.

...La donnée etlaformes'allientintimementdans ces poésies primitives. Plus tard l'art sépare les éléments et les développe ; alors commence la variété des styles. Bientôt ces styles de plus en plus divisés se décomposent et finissent par la prose. Dès que la rhétorique marque la différence entre les mots nobles et les mots vulgaires, entre les tournures élevées et les tournures basses, entre le style fleuri et le style sublime, on voit poindre la prose.

Dans la poésie slave, les styles se touchent, ils varient d'après les sentiments, d'après les idées qu'ils expriment, sans qu'il y ait dans ce passage d'un style à l'autre des contrastes, pas même des nuances heurtées. C'est le coloris d"arc-en-ciel.

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