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CATHERINE

(Il

Catherine n'était pas Mongole par sa race, mais elle était réellement Mongole par la nature de son esprit, de son éducation, de ses principes de xviii'' siècle ; elle réalisa l'idéal de ce siècle de la manière peut-être la plus accomplie. Dans celte femme se consommait le mariage mystérieux entre le philosophisme et le système des grands-

ducs de Moskou représentés par Iwaii le Cruel et par ses successeurs. C'était la civilisation froide el toute intellectuelle entée sur une âme slave...

... Stanislas-Auguste, roi de Pologne et favori de Catherine, était d'un caractère opposé : âme belle et généreuse, cœur bon, mais gâté et corrompu. Quoique élevé parmi les encyclopédistes français, il avait conservé une certaine naïveté d'esprit, une chaleur dame, qui lui valaient le cœur des Polonais ; mais il n'avait pas assez de force morale pour résister à l'ascendant de Catherine, dont il devint sincèrement amoureux. Pendant que la famille des princes Czartoryski s'etïorçait de l'intéresser dans ses plansde politique rationnelle, profonde et laborieuse, le roi passait ses nuits à écrire des lettres d'amour à l'impératrice Catherine.il existe de ce malheureux roi des mémoires écrits en français. On y voit qu'il a formé son caractère d'après les idées romanesques du siècle : il voulait être un héros de roman à la façon de J.-J. Rousseau, et complété par quelques idées de Voltaire. Nécessairement un tel homme devait être vaincu par l'habileté de l'impératrice Catherine, qui, jeune qu'elle était, sembla déjà plus vieille que ses vieux ministres, plus vieille que le xvui* siècle. On a des lettres d'elle écrites en français ; elles sont reconnues par les littérateurs comme des modèles de style. Catherine

possédait au plus haut degré celte finesse, cette méchanceté d'un esprit vif et pénétrant qui caractérise la correspondance de Vollaire devenu vieux. Catherine écrivait ces lettres à l'âge de trente ans.

DIEHZAWIN '^'

iJierzawin, né dans le gouvernement de Kasan, était fils dun colonel d'origine mongole, il tirait même une sorîe de vanité de sa généalogie tartare. Dicrzawin. longtemps soldat, parlait une espèce de dialecte finno-russe...

Dierzawin était doué d'une forte intelligence : l'intelligence prédomine dans ses écrits. Il concevait parlaJtement. dans chacun de ses poëmes, le côté philosophique de la question qu'il devait traiter. Sa forme, sa vigueur poétique, est cette chaleur de sang, chaleur de rhéteur, que l'on confond souvent avec l'enthousiasme poétique ; il a la vivacité d'un orateur public, l'habileté d'un journaliste ; s'il s'élève quelquefois dans les

^1; m, p. 48KJ9 et 150-158.

régions de la haute poésie, c'est malgré lui et à son insu. Sa forme, vous la connaissez déjà par ce que je vous ai dit de Lomonosof : c'est toujours la forme prosaïque empruntée aux écrivains français, la strophe de Malherbe un peu modifiée. 11 est supérieur à Lomonosof par la vigueur. Lomonosof ressemble à Malherbe ; Dierzawin peut être comparé à Lebrun, qu'il surpasse, je crois, en véracité en vigueur. Il écrivit un grand nombre de pièces qu'il appelle des odes et qui forment plusieurs volumes ; il a épuisé ce genre. Pour nous servir des expressions scholastiques, nous dirons qu'il a composé des odes religieuses, des odes politiques ou patriotiques, et enfin des poésies légères...

... Son ode à Dieu et toutes les poésies du xviu*" siècle ne prouvent que l'incrédulité de ce temps. Le moyen âge n'a pas fait, que je sache, d'ode à Dieu, mais dans chaque page des écrits religieux de cette époque, on sent je ne sais quel parfum de la Divinité : on voit qu'on écrivait, sinon complèteraeut sous l'inspiration divine, du moins sous les yeux de Diea. Le xviii* siècle, au contraire, ne voulait plus mêler Dieu à ses affaires de chaque jour; il professait une très haute estime pour Dieu, et désirant, pour employerune expression vulgaire, réconduire poliment de la vie, il le reléguait dans la sphère des abstractions.

Dierzawin n'aurait donc pu trouver dans l'histoire, dans les sentiments de son peuple, rien de plus palpable, de plus sensible, pour prouver l'existence de Dieu, que les idées abstraites ! Il n'est pas ici le poëte de sa nation ; car, certes, le peuple slave a une idée plus intime de Dieu. Pour ce peuple, toute la création est animée ; tout lui parle, les arbres, les roches et les éléments ; tout pour lui est doué d'une âme immortelle et lui paraît lié à la Divinité : et notre poëte se demande dans plusieurs passages s'il existe un Dieu ! il semble rétrograder ainsi vers l'incrédulité du philosophisme grec. Il cherche Dieu dans des raisonnements et non dans l'histoire de son peuple et dans Tétude intime de lui-même...

... Dans ses pièces adressées à Félicie le poëte célébrait Timpératrice Catherine...

... Dierzawin, le premier poëte russe, bien accueilli par sa souveraine, conçut pour elle un enthousiasme réel et sincère. Gomme elle aimait à lire les auteurs français, il cherche à lui plaire par des plaisanteries qu'il croît être dans le goût français. Cependant il parle déjà à sa souveraine comme à un être humain, et non plus comme à une divinité : il commence à avoir un vague sentiment de sa dignité personnelle. Les Slaves, comme je l'ai déjà dit, doivent le réveil de ce sentiment à l'influence des étrangers.- L'impéra-

trice lisait les auteurs étrangers, correspondait avec eux,.el prit l'habitude de regarder les auteurs russes comme des hommes avec lesquels on pouvait avoir des rapports.

Dierzawin est le fidèle représentant de l'idée des conquêtes. Il encourage les Russes ; il a})plaudit à leurs triomphes'; il maudit et insulte leurs ennemis. Une de ses odes célèbres est celle où il chante la chute de V^arsovie. Il commence par une description d'orage, en y comparant la marche de Souwarof ; suit l'attaque de Varsovie. Dans un plan supérieur de son tableau, il place Pierre le Grand et des héros russes célébrant une espèce de fête à l'instar des divinités païennes ; le poëte Lomonosof y chante les victoires de Souw^arof. Voici comment le poète parle de la ville de Varsovie :

(( Elle git, la traîtresse, en baissant ses regards, « bouleversée de remords pour avoir offensé l'âme « tendre de Catherine. L'aigle s'acharne' sur sa « proie. Venez, ô lions ! essayez de la lui ravir !»

Ce défi porté aux lions s'adresse à l'Europe, et plus particulièrement à la France, parce que. chez les Slaves, la cause de ces deux nations est mdissolublement liée dans les idées populaires II est remarquable que le poëte Pouchkine, qui a aussi écrit des vers sur la prise de Varsovie, adresse le même défi à Ja France, et crie à « ces

écolier-^ bavardf^ » de venir disputer à la Russie sa proie.

Vous savez déjà pourquoi les Russes appellent les Polonais rebelles et traîtres. Vous ne vous étonnerez donc pas que, d'après les mêmes idées, la France révolutionnaire apparaisse à la Russie comme une nation rebelle et traîtresse. L'aurore de la révolution française fut saluée, comme on sait, par un enthousiasme unanime. Les poëtes de toutes les nations, Monti, Klopstock, Goethe, écrivirent des hymnes en son honneur, annonçant que l'Europe entrait dans une ère nouvelle • Niemcewicz traduisit les idées révolutionnaires françaises sur la scène de Varsovie. Les poëtes russes seuls conçurent une haine violente contre la France, dont ils devinaient d'instinct les tendances Il y eut même, depuis la Révolution, un changement dans la manière poétique de Dierzawin. Jusqu'alors il était tout simplement rhéteur, maintenant il se fâche sin cèrement, et laisse même quelquefois apercevoir sa terreur, particulièrement dans l'ode qu'il consacre à la mémoire de Louis XVL et dans celle où il vomit les malédictions contre lempereur Napoléon.

Dans l'ode sur la chute de Varsovie, on voit clairennent l'idée prétentieuse de lEmpire Russe de se dresser en face de l'Univers entier avec son omnipoteace. Dicrzawin dit positivement . «Nous

n'avons pas besoin d'alliés. A quoi bon des alliances ? Fais un pas, ô Russe, un pas encore, et l'univers est à toi ! »

SOUWAROF 'J

Nous avons appelé Souwarot le dernier général d'armée de Pierre le Grand. Cet homme a idéalisé en sa personne le caractère d'un chef russe. Il était Finnois d'origine, mais davUè \ petit et maigre, mais d'une âme grande et ferme. Il se distingua d'abord dans la guerre de Sept-Ans, p iis dans la guerre contre les Turcs ; ensuite il prit Praga, faubourg de Varsovie, y fit un carnage épouvantable, et porta le dernier coup à la révolution polonaise.

Ce n'est pas par hasard, ni seulement par la force matérielle, que Souwarof a vaincu les Polonais. A vrai dire, Souwarof se montra supérieur aux chefs polonais ; il avait toute la simpli-

il; III, p. 193-196. Voir plus haut les pages sur Les légions Polouaiôes el sur Dombrcwski.

cité de Kosciuszko, et avec elle une certaine rusticité que le paysan comprend et aime, qui enthousiasme le soldat en lui inspirant l'amour et la confiance. Il avait un sentiment relijiioux plus profond et plus fort que celui q i animait le général Kosciuszko. De là venait sa force et sa foi dans le succès.

Souwarof a été jugé sévèrement par les étrangers ; il leur paraissait ridicule, bizarre et sauvage. Il avait reçu cependant une éducation soignée ; il connaissait bien les langues étrangères, quoiqu'il dédaignât de les parler ; il détestait tout ce qui était étiquette, usages, convenances. Il se comprenait avec ses soldats, il employait leur laugage ; quelquefois il leur parlait en vers. Plusieurs de ses proclamations et de ses ra[)ports en vers rimes ou en assonances, que l'on pourrait trouver très ridicules, ont fait dans le temps beaucoup d'effet sur ses troupes. Il avait toujours un seul but devant les yeux, et il marchait vers ce but en ligne droite : il cherchait la victoire dans l'enthousiasme de ses soldats.

Une fois, au siège d'Ismaïlow, il fit appeler ses soldats et son état-major ; et, au lieu de leur lire un ordre du jour éloquent, il leur adressa seulement ces paroles :

« Soldats, à minuit vous me verrez me lever, vous ferez de même ; puis je ferai ma prière et

VOUS ferez de même; puis je me laverai, et vous ne le ferez pas. parce que vous n'en aurez pas le temps ; puis vous me verrez m'asseoir par terre et chanter comme un coq, (ici même il imita le chant du coq), ce sera le signal de l'assaut. »

Il prit Ismaïlow...

... Comme homme sincèrement religieux, Souwarof détestait la Révolution française ; il lisait l'Evangile aux soldats, et faisait souvent dans le camp les fonctions de prédicateur. Quand on taisait prisonniers des généraux français, avant que de les admettre en sa présence, il leur faisait subir des fumigations pour les désinfecter de l'esprit révolutionnaire. 11 adorait la personne de l'empereur et s'inclinait devant le prétendant français en faisant le signe de la croix comme devant le représentant de Dieu et de la légitimité, et baisait le pan de son habit. Ce que Paul méditait au point de vue philosophiqueet religieux, Souvvarof, d'instinct, voulait l'accomplir par la force matérielle.

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