‹ Les SlavesChapitre 49 sur 99 · PIERRE LE GRAND · texte numérisé non relu

PIERRE LE GRAND

(comparé à la Convention Française).

La cruauté habituelle des czars prend maintenant un caractère tout nouveau. Pierre n'est pas un fou enragé comme Iwan IV ; il est philosophe. En exécutant des ennemis, il apprend à couper lui-même les têtes. Le premier jour, il en coupa cinq ; puis, en faisant des progrès, il parvint à en abattre vingt-cinq dans l'espace de quelques heures. Les grands, les seigneurs de sa cour et même les étrangers étaient obligés de lui servir d'aides dans ses opérations. Les Français et même les Allemands, montraient quelque répugnance à faire le métier de bourreau ; mais les Anglais s'y prenaient avec beaucoup de sang-froid. Le prince Mienchtchikow, qui devint plus tard prince de

(IjII. p. 389-390, I. p. 16, II, p. 413-416. Sar Pierre le Grand, cf. en français, outre les histoires, R. Mintzlof : Pierre le Grand dans la litt. étrangère, 1872 'Pétersbourg, en fr.;. Galitzine ; La Russie au XVIII' iièrle Paris, 1863; — Voltaire ; Hist, de Russie.

l'empire apostolique romain, un des plus grands personnages de l'Europe, excellait dans lart d'abattre des tètes. Il tournait la roue : il coupait les jambes.

Pierre, en faisant évenlrer devant lui les malheureux boyards et paysans, appelait les médecins, et se faisait expliquer l'anatomie, dont il était grand admirateur ; il étudiait la structure des intestins et la circulation du sang. Il fit périr ainsi des centaines d'hommes dans des tourments épouvantables. Ce prince cependant était reçu dans les cours de tous les souverains de l'Europe; aucun monarque n'a refusé de toucher cette main de bourreau. Pierre était membre de l'Académie des sciences de Paris : pour employer les expressions de cette époque, il fit Vhonneur à V Académie de permettre qu'elle inscrivît son nom sur le registre de ses membres...

Si on se donnait la peine de comparer les théories de l'Occident, si avidement saisies par les Slaves, avec la vie pratique de ces peuples si inconnue à l'Occident, on épargnerait à l'humanité nombre d'expériences vaines et douloureuses. Pierre le Grand, par la hardiesse de ses conceptions et l'énergie des moyens, ne le cède en rien aux conventionnels français ; il est à lui seul toute une (lonvention : il concevait et exécutai^ lui-même. Même plus heureux que les réforma-

teurs français, il parvint à réaliser un système qui existe encore aujourd'hui ; qui. après s'être développé, porte des fruits. Ce système politique individuel, imposé à toute une nation par la volonté d'un homme de génie, il faudrait l'examiner. De cet examen pourraient sortir des éclaircissements touchant les rapports qui existent entre l'école politique dogmatique et l'école historique...

La réforme russe et la révolution terroriste de la France s'expliquent mutuellement : c'est le dix-huitième siècle qui se fait législateur. Les deux systèmes partent d'un même principe. On suppose que l'individu est le juge de l'humanité, qu'il n'a à consulter d'autres archives que ses propres désirs individuels ; qu'avec son intelligence il peut mesurer la marche historique de toutes les nations, et qu'il peut juger du degré de leur bonheur d'après ses affections personnelles. C'est la plus haute personnification de l'orgueil (Ses individus. De là vient cette farouche énergie qui détruit tout, qui ne tient aucun compte du passé, de l'histoire ; de là vient cette haine instinctive pour tout ce qui est moral, religieux, pour tout ce qui porte l'empreinte de la vie humanitaire.

Avant Pierre le Grand, les ducs de Moskou pratiquèrent déjà cette politique ; ils détruisirent

Novogorod, Pskof, et tant d'autres villes, comme la Convention voulait détruire Lyon et Toulon. Pierre le Grand sacrifia son fils à ses idées, comme plusieurs Conventionnels y sacrifièrent leurs pères, leurs fils, leurs frères. Sacrifier son prochain à son idée, c'est le système du dixhuitième siècle.

On peut regarder le duché de Moskou, et plus tard l'empire de Pierre le Grand, comme une Convention en permanence. Les Français qui suivent la tradition des Conventionnels se récrient contre cette comparaison en disant que la Convention travaillait pour la liberté et la Russie pour le despotisme. Les Russes répondent que Pierre le Grand organisait, tandis que la Convention ne faisait que détuire...

... La personnalité physique et morale de Pierre le Grand offre des énigmes à expliquer. Il est évidemment un homme de la Grande-Russie. De haute taille et très robuste, il avait une figure assez régulière, mais d'une expression sinistre ; son regard surtout, ses yeux gris tachetés de sang qui caractérisent la famille régnante chez les Mongols (les Bourtchoukines), nous font voir en lui, comme je l'ai déjà dit, un homme de la Grande-Russie mongolisé. On remarquait dans sa figure et dans ses mouvements une agitation nerveuse, une singulière inquiétude ; il ne

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pouvait jamais rester tranquille, et même lorsqu'il était assis, il donnait à son corps un certain mouvement qui inspirait de la terreur. On a remarqué, dans plusieurs des Conventionnels, et surtout des AJontagnards, qui survécurent aux carnages de la révolution, la même mobilité inquiète ; on les distinguait dans la foule de leur? collègues à ces contractions nerveuses de la figure et à ces mouvements désordonnés, ressemblant à ceux des animaux carnassiers enfermés dans une cage.

Que Ton demande aux philosophes d'expliquer cette science innée de Pierre le Grand, cette profondeur de vues, cette combinaison qui présidaient à toutes ses démarches ! Cet homme né au millieu d'un peuple barbare, dont l'éducation avait été négligée, et même calculée do manière à détruire en lui tout germe de sciences et d'idées morales, cet homme trompa les meilleurs diplomates ; il créa une flotte et forma une armée. Voltaire a raison de dire que quiconque se serait mêlé de prédire, pendant l'enfance de Pierre le Grand, tout ce que ce prince a fait pendant son règne, n'aurait passé que pour un visionnaire.

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LOMONOSOF ET J. B, ROUSSEAU <'>

Loraonosof, fils d'un paysan d'Archangel, de la Russie du Nord, intelligent comme tous ses compatriotes, avait du sentiment et de l'imagination, ce qui est moins commun dans cette race ; il quitta la maison paternelle et alla à Moskou apprendre à lire et à écrire ; puis il étudia à Pétersbourg les sciences physiques et mathématiques. Il est à regretter que les écrivains russes, en examinant les ouvrages de Lomonosof, se bornent à répéter tous la même chose, en rappelant le Pierre le Grand de la littérature, le créateur de la langue, le réformateur de sa nation, sans entrer dans d'autres détails, et surtout sans apprécier influence que Lomonosof subiten Allemagne. Je pense que le grand bruit que faisait alors la philosophie wolfienne excita la curiosité de Lomonosof, et peut-être lui inspira l'idée de tenter en Russie la réforme que Christian Wolf introduisait en Allemagne. Quant à la forme poétique. Lomo-

(1) II, p. ^37-488.

nosof ne doit aux Allemands que le rhythme qu'il chercha à s'approprier ; d'ailleurs il suit partout la méthode française ; dans ses odes, il est imitateur de Jean-Baptiste Rousseau, ainsi que nous le verrons plus tard...

... Mais le vrai réformateur de la langue russe, celui qui en fixa les formes, fut Lomonosof. La littérature russe suivit jusqu'à Karamzin, c'est-àdire jusqu'au règne d'Alexandre I«"^, la marche de Lomonosof et porta l'empreinte de son caractère...

... Pour vous faire connaître la poésie lyrique de Lomonosof. celle des Russes et même celle des Polonais, jusqu'à la fin du règne de Stanislas- Auguste, je vous parlerai de leur modèle, de Jean-Baptiste Rousseau : d'après l'original vous jugerez de la copie...

.... Un critique célèbre, M, Sainte-Beuve, dit que J.-B. Rousseau est le moins lyrique de tous les poètes qui représentent un siècle le moins lyrique de tous les siècles.

En efiet, l'enthousiasme religieux de J.-B. Rousseau n'est qu'un de ses procédés d'artiste. On trouve le secret de tous ses procédés dans les préfacesdeses œuvres. J.-B. Rousseau n'estpasplus chrétien qu'Horace n'a été polythéiste ou Lomonosof catholique grec. J.-B. Rousseau est rhéteur: il a étudié les systèmes et les théories de la poésie lyrique ; il sait comment on fait des odes. Il

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choisit quelques psaumes de David, et peu soucieux d'en pénétrer les profonds mystères, incapable de s'élever assez haut pour comprendre l'ensemble de la poésie hébraïque, il en arrache quelques lambeaux, et les arrange d'après la méthode d'Horace, et cela dans le but, il le dit lui-même, de donner à la poésie hébraïque quelque variété . . .

... Le roi David avait l'idée de l'unité de Dieu et, de toute la hauteur de cette idée juive, dominait le monde païen. Les païens tremblaient devant les phénomènes de la nature ; le roi David n'y voyait que des manifestations de la pensée étei-nelle. Or J.-B. Rousseau conçoit Dieu toujours d'après les idées juives. Pour lui, la plus grande merveille de la création est toujours le soleil : Dieu parle toujours par la voix des tempêtes et des vents, se mire dans l'immensité de l'Océan ; et enfin c'est la nature qui est, pour lui, la plus grande preuve de l'existence et de la puissance de la Divinité. Or, le xvm® siècle analysait déjà le phénomène de la foudre, et il ne s'effrayait pas de l'immensité de l'Océan. Il y avait plus d'idée poétique dans la physique et dans les discours philosophiques du xviii® siècle, que dans les strophes de J.-B. Rousseau.

Lomonosof et tous les poètes russes, jusqu'à Karamsin, et presque tous les poètes polonais, se

mirent à chanter Dieu parce qu'on la chanté en France, parce que le premier lyrique de l'époque eut l'idée de composer des poésies religieuses.

Cependant le lyrique français, dans les dernières années de sa vie, eut quelques inspirations vraiment poétiques. Il a été poêle, lorsque, dans la misère et danâ l'exil, cherchant à approtondir le secret de sa destinée, il pardonnait à ses détracteurs et remerciai! même la calomnie de l'avoir puni dans son amour-propre, lorsque dans ses malheurs, il reconnaissait une suite nécessaire de ses égarements. Ses épilres, d'ailleurs très prosaïques, et ayant quelque ressemblance avec la poésie intime des temps modernes, sont certainement plus religieuses et plus chrétiennes que ne le sont ses strophes bibliques. Il est poète et presque prophète quand il prévoit la marche du xvnii" siècle, lorsqu'il montre de loin ces foudres que la philosophie tenait déjà préparées, lorsqu'il décrit ces monceaux de systèmes et d'arguments entassés les uns sur les autres, dont les philosophes devaient bientôt se servir pour escalader le ciel. Mais celte dernière [)artie de la vie de J.-B. Rousseau, cette poésie véritable manque à ses imitateurs slaves. Lomonosof et ses successeurs n'ont pas éprouvé de malheurs ; au contraire, ils trouvèrent dans la poésie une source de richesses et de jouissances ; la poésie leur ouvrait les palais des

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grands ; presque tous ils obtinrent des grades et des décorations ; presque tous ils moururent heureux et honorés. Dès le moment où le gouvernement les fit entrer dans la hiérarchie, ils se trouvèrent forcés à suivre la marche de ce gouvernement, à se pénétrer de l'idée qui l'animait, et à employer leur talent à son service. Ces poëtes ressemblent à ces torrents des montagnes, dont parle le poète Goethe, que l'industrie humaine fait tomber dans des canaux et dirige vers les moulins et les usines pour ne plus être employés qu'à mettre en mouvement les mécaniques.

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