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LA POÉSIE LYRIQUE

Qu'est-ce qu'une poésie lyrique sans lyre?,,. Que sont des poètes qui prétendent chanter sans qu'ils aient composé la musique de leurs chants, ni même entendu aucune espèce de chant dans leur àme ? La musique n'est pas un accompagnement de la poésie lyrique, elle en constitue la partie essentielle : elle en est l'âme, la vie et la lumière. De là vient l'importance de la musique nationale et du chant national, pour la littérature nationale ; de là vient que dans les pays où le peuple cesse de chanter, les poètes doivent nécessairement cesser de composer de véritables poésies lyriques. Qu'est-ce qu'une musique nationale? De même que les chansons populaires ne sont que des inspirations d'individus quelquefois très prosaïques, mais qui ont eu dans leur vie des accès d'inspiration réelle; ainsi la musique nationale, la musique des peuples, est un ensemble de tons arrachés aux âmes des nations par une inspiration

(1) III, p. 62-65, IV, p. p. 29-48.

soudaine, musicale. On appelle motifs ces tons détacliés. Le mot est juste, pourvu qu'on veuille en comprendre toute la portée. Qu'est-ce qu'un motif ? c'est un moteur, c'est une idée, c'est un principe de mouvement. D'où vient donc ce mouvement? La physique elle-même dit que le mouvement est une chose immatérielle. Le mouvement, le motif ne peuvent pas venir de la matière, non plus que des idées abstraites. C'est donc un principe lout-à-fait immatériel. Voilà pourquoi des musiciens très savants sont très souvent pauvres en motifs ; ils écoutent à la porte des cabarets pour saisir ces motifs qu'un paysan trouve en raclant son violon.

Pourquoi les nations cessent-elles quelquefois de chanter ? Lorsqu'un peuple se matérialise, il n'est plus en état de trouver le motif. La musique de ce peuple doit nécessairement s'appauvrir ; elle elle devient savante, passionnée, elle exprime les mouvements de la partie lasse de l'humanité, mais elle n'a plus de motifs créateurs.

La vraie musique part donc d'un principe immatériel. On n'a pas assez apprécié son influence sur la poésie. Un médecin polonais a observé que la musique abat la circulation du sang, qu'elle arrête le système sanguin, et qu'en même temps elle dégage le système nerveux, c'est-à-dire qu'elle met en mouvement ce système par lequel le prin-

cipe immatériel est lié à l'iiomme matériel. Cette profonde observation est confirmée par le poème de Saûl. Ce roi, agité par la rage et les remords, appelait un musicien pour le calmer, c'est-à-dire pour arrêter les mouvements passionnés de son àme. La musique donc, en agissant sur l'esprit du poète, abat la matière, arrête ses puissances animales, et dégage le principe immatériel. Sans cette action, la poésie se ressentira toujours de la partie matérielle de l'homme ; elle pourra bien représenter ce qu'il y a d'animal dans l'homme, les cris de rage, les cris des passions ; elle pourra singer même la gaieté; mais elle n'aura jamais cette grandeur calme et ces mouvements hauts et divins que l'on sent, par exemple, dans la poésie hébraïque et dans quelques fragments de la poésie orphique, chants évidemment composés sous l'influence de la musique.

Sans la musique donc il n'y a pas de poésie lyrique. On trouve encore des souvenirs vagues de la véritable poésie lyrique dans le chœur des poètes grecs, Horace en donne la théorie. Il dit qu'un chœur doit enseigner la vérité, calmer les passions donner de bons conseils, prier la Divinité, s'apitoyer sur le malheur ; il explique ainsi toute lavocatioji de la haute poésie lyrique. Mais ces tons épars, ces morceaux de la haute musique que le peuple conserve encore, sont rarement appréciés par les

poètes. Un paysan qui, en labourant son champ et en regardant le soleil, trouve une note, sans se rendre compte de son origine, compose de la véritable poésie lyrique. C'est pour cela qu'il règne, dans toute la poésie des chansons nationales, ce même calme, cette même religiosité que l'on admire dans la poésie hébraïque et dans lechœnr grec. Au contraire, la poésie détachée du chant est tombée dans les raisonnements abstraits et a été tentée de faire appel à des passions basses...

Un vrai poème lyrique sera le commencement d'une époque ; il énoncera une idée divine ; on y verra la poésie littéraire réunie à jamais et fondue avec la poésie populaire, deux sphères longtemps séparées.

... La poésie en grec signifie l'action. Que demande l'auteur polonais? c'est que les âmes les mieux trempées, les plus élevées, les plus fortes, celles qui communiquent avec la Divinité, réservent toutes leurs forces pour agir, au lieu de parler. C'est le sens de cette préface ; et malheur aux poètes s'ils se bornaient seulement à parler ! C'est alors que la Poésie leur jetterait cette guirlande de fleurs mortes dont ils seraient condamnés à s'amuser pendant toute leur vie.

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