LIVRE TROISIEME
Entre les montagnes de la Grèce et la principauté autonome de Serbie, s'étendent des provinces slaves qui reconnaissent encore, du moins en apparence, la domination directe du ôultan. Généralement désignées sous le nom collectif de Bosnie^ ces provinces sont au nombre de trois : la Bosnie proprement dite, l'Hertsegovine, et la Croatie turque. La population, très-faible en proportion de l'étendue du pays , ne dépasse pas douze cent mille âmes, ce qui donne à peine trois II. I
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cents habitants par lieue carrée ; mais elle se compose presque entièrement de pâtres indomptables, maîtres des gorges les plus inaccessibles de l'empire turc. Serbes de langue et de mœurs, les Bosniaques se distinguèrent cependant toujours de leurs compatriotes danubiens par un caractère plus rude; ils prétendent aussi l'emporter sur les autres Serbes par la noblesse et la pureté de l'origine. Connus dans l'histoire bysantine sous le nom de Botsinaki, comme les Serbes du Danube sous le nom de TrivaUes, ils croient avoir précédé tous les autres Slaves dans l'empire d'Orient; ils parlent même de nombreux mariages contractés entre leurs ancêtres et les familles princières des tribus gothiques, auxquelles ilsdonnèrentdes rois, tels qu'Ostrivoï et Svevlad, lorsque, du cinquième au septième siècle , la nation des Goths parcourait l'Europe. Un amour excessif des libertés locales ne tarda pas à nuire à l'indépendance extérieure des Bosniaques; ils se divisèrent d'eux-mêmes en plusieurs états souverains, comme le banat de Dalmatie et le royaume de Rama ou de la haute Bosnie. Les Maghiars profitèrent de ces divisions et s'emparèrent du pays , qui ne fut plus régi que par un roi vassal du souverain de la Hongrie* A la fin du quatorzième siècle, ce petit roi parvint à s'émanciper complètement , mais ses anciens protecteurs lui opposèrent aussitôt un concurrent qui le força d'appeler à son secours les Turcs de la Thraoe» et le protectorat maghiar dut se retirer
devant ie protectorat ottoman , qui depuis lors domine la Bosnie.
La série d'événements ou plutôt d'intrigues qui avaient réduit les Bosniaques à réclamer l'intervention musulmane ne fait point honneur à la chrétienté latine. Les menées incessantes des cardinaux et des évèques d'Allemagne dans ces régions avaient fini par rendre la masse du peuple indifférente à la religion qu'il voyait si indignement exploitée par un ramas d'ambitieux. L'hérésie des bogomiks (élus de Dieu) y gnostiques qui niaient la trinité , la hiérarchie ecclésiastique et la divinité du Christ, avait déjà fortement ébranlé la foi orthodoxe en Bosnie et en Albanie. Ces bogomiles, précurseurs des réformés y appelés par les Grecs kathareni ou chrétiens purs j et par les chroniques latines patareni (mot qui n'offre aucun sens) , ne contribuèrent pas moins que le schisme grec à provoquer l'intolérance des évèques allemands et à faciliter les conquêtes de l'islamisme en Bosnie* Rome et le saint empire germanique n'avaient attaché à leur cause toutes les grandes familles du pays qu'en leur accordant pour prix de leur conversion des droits féodaux sur les paysans schismatiques : ces familles, instruites à voir dans la religion un moyen de domination temporelle , passèrent du pape à Mahomet, et conservèrent ainsi tous leurs droits seigneuriaux sur les paysans qui ne voulurent pas les imiter. Quant aux marchands ,
habitants des villes, la plupart katharéniens , ils ne se firent aucun scrupule d'imiter Tapostasie des nobles catholiques. Dès lors il y eut en Bosnie une majorité musulmane qui j nécessairement hostile à l'Europe, n'inspira aucune défiance aux sultans et obtint aisément de la Porte la confirmation de tous ses privilèges.
Les missionnaires latins assurent dans leurs rapports que les musulmans bosniaques, tout comme ceux d'Albanie, tiennent fort peu au Koran, et qu'il serait facile de leur rendre la foi chrétienne. Cette assertion semble contredite par le fanatisme avec lequel les Bosniaques défendent de toute attaque leur religion actuelle; seulement l'islamisne , tel que le pratiquent les Bosniaques , se rapproche beaucoup plus du culte chrétien que l'islamisme des Turcs , et l'on a pu naturellement regarder la conversion des premiers comme moins difficile que celle des Osmanlis. Ainsi chaque famille a conservé pour patron le saint adopté par ses aïeux chrétiens;on chôme la Saint-Pierre , la Saint-Élie, la Saint- George; un père musulman, dont l'enfant est malade, fait dire pour lui des messes au monastère voisin ; un jeune beg mène en secret les popes prier sur le tombeau de son père. Les Bosniaques n'ont point adopté, comme les autres musulmans, la polygamie, et ils vont, dans quelques districts, jusqu'à laisser leurs femmes sortir, comme les chrétiennes, sans voile, ou du
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moins avec une partie du visage découverte. Il faut même reconnaître que ces musulmans ont en général pour leurs femmes plus d'égards que les Serbes chrétiens. Ce respect pour le sexe faible a donné chez eux, à la famille, des bases bien plus fortes que chez les Turcs. Malheureusement, dans un pays où le bas peuple, réduit à l'état de raïa, ne peut contre-balancer le pouvoir des nobles, les vertus domestiques des Bosniaques n'ont servi qu'à consolider le funeste élément aristocratique, importé chez eux par les Germains du moyen âge. Toutefois l'esprit de l'Orient a modifié profondément ces germes de féodalité.
Les mêmes liens qui unissaient dans les temps antérieurs la Bosnie au royaume de Hongrie , la rattachentactuellement à l'empire du sultan, dont elle est l'alliée plutôt que la sujette. Les Bosniaques s'administrent eux-mêmes, désignent à laPorte les pachas qu'ils veulent avoir , et qui toujours sont indigènes. Il faut en excepter le visir, seul magistrat d'origine ottomane dans le pays : aussi son autorité est-elle sans cesse contestée, et il vit comme bloqué dans sa citadelle de Travnik, le séjour de la capitale lui étant interdit par la constitution , qu'il ne s'enhardit à violer qu'en cas de guerre civile. Comme vicaire du sultan, il a le gouvernement militaire de la province , mais sous le contrôle de deux hauts dignitaires indi* gènes. L'un est le grand cadi ou mollah , chef des oulémas bosniaques et des cadis des districts.
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auquel tout raïa peut en appeler des arrêts dee juges subalternes; l'autre est le grand voïevode qui » élu par tous les capitaines, porte le titre d'alaUbeg, a le commandement suprême de Tar^ mée nationale, et dirige Texécution dessenten^ ees de tous les tribunaux bosniaques.
La capitale du pays , Saraïevo , forme , depuis plusieurs générations , une espèce de république qui a son patriciat , où sont admis , selon la cou^ tume orientale y tous les riches marchands et même les artisans, quand ils possèdent la somme d'argent requise par l'usage. Cette organisation se retrouve , avec de moindres proportions , dans tontes les autres cités de la Bosnie. Malheureusement, au-dessus de ces patriciats des villes s'est élevée une noblesse militaire, formée de tous les begs et capitaines des châteaux de la campagne. Ces kapelani, dont Pertuisier , l'envoyé de Napo^ léon, fixait le nombre à quarante-huit, avaient reçu héréditairement de leurs aïeux les petits forts dont ils se regardaient naguère encore comme les propriétaires absolus , forçant le raïa à toute sorte de corvées , et se faisant souvent entre eux de petites guerres en dépit du visir. Toutefois ils n'ont jamais eu un grand pouvoir dans les varochi (villes proprement dites) , où , pour nommer ses magistrats, le peuple musulman et les patriciens se rassemblent en diétines, assemblées populaires dont les Bosniaques chrétiens sont seuls exclus. Entre \e^ kapeiajii , au-
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jourd'hoi remplacés par des afons^et lesdifiSranto conseils mtinicipaox qui gouternent les villes , il y avait autrefois une classe intermédiaire, celle des sfMhis, espèce de chevaliers possédant des spahiUk$ ou fiefs, à la condition de marcher en armes chaque fois que Tempire était menacé. Un grand nombre de begs serbes avaient déjà obtê« nu, sous Achmet I'', de pareils fiefs; héréditaires à l'orientale^ c'est-^à-^ire sans droit d'atnesse, ces spakiliks passaient comme propriété commune et indivisible à tous les fils du possesseur défunt, obligés d'aller ensemble défendre la patrie sous la direction de celui d'entre eux qu'ils avaient eux-mêmes choisi comme leur atné en sagesse et en vertu. Cette chevalerie bosniaque ne forme plus aujourd'hui un pouvoir dans Tétat; mais elle tend toujours & reprendre son ancienne 4n^ fluence.
On remarque les plus grands rapports entre Tancienne organisation des spahis et la féodalité hongroise : c'est de part et d'autre, pour les poth sesseurs de fiefe , l'exemption d'impôts , Tobli^ . gation du service militaire , le devoir pour Théritier qui entre en possession de payer une certaine somme au trésor public , enfin le droit d'exiger du paysan la dîme, et les robote$ ou corvées pour battre le blé des dîmes, pour transporter à la ville le foin, le maïs, l'avoine , le vin. Mais il y a entre ces deux systèmes une différence qui est tout à l'avantage de la féodalité orientale. En
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Itosnie, le seigneur n'avait point, comme en Hongrie, de château ni d'intendant sur son fief. Il habitait les villes, et n'envoyait son intendant qu'une fois l'an chez ses vassaux, pour surveiller la livraison des dîmes et de là glavnitsa, capitation de quelques paras pour chaque ame ou cou^pie marié. Tout le reste de l'année , les raïas, ne vivant qu'entre eux, jouissaient d'une complète liberté personnelle. Loin d'être lié à la glèbe, comme le serf des pays germaniques, le paysan serbe mécontent de son spahi pouvait en chercher un autre, il pouvait vendre ses terres et émigrer avec tout ce qu'il possédait , pour aller tenter la fortune dans un district éloigné. En un mot , les paysans d'un spahilik étaient les véritables propriétaires de leurs champs, et ne devaient que des impôts réglés au spahi comme à l'état. Aussi, dans beaucoup de villages, le spahi avait-^il réussi à se rendre.très-populaire. Fortement intéressé à la prospérité de l'agriculture d'où dépendait l'abondance de ses dîmes, il s'op* posait énergiquement aux razzias des pachas ; il regardait l'oppression de ses raïas comme faisant rejaillir sur lui-même une honteuse accusation de faiblesse ; il était leur avocat , leur défenseur naturel contre les agents fiscaux, qui, ne faisant que passer dans le pays , n'étaient pas directement intéressés , comme lui , à en maintenir la prospérité. En outre, toutejuridiction était enlevée au spahi sur les gens de son fief, qui nommaient
leurs propres juges, en se réservant le droit d'en appeler au cadi. Le raïa était donc presque aussi libre qu'un fermier qui posséderait des terres en commun avec un habitant de la yille et devrait lui porter en nature sa part des moissons de Tannée. Les spahis, réunis dans leurs palankes, passaient leurvie tantôt à s'exercer au métierdes armes, tantôt à disserter dans les cafés sur les affaires publiques. Divisés en clubs nombreux , ces républicains suivaient avec une vigilance infatigable la marche de l'administration dans leur province, et, au moindre abus des agents du visir, leur susceptibilité nationale éveillée demandait àgrandscris uneréparation éclatante. Le raïa était sûr alors qu'en temps de paix le haratch et les impôts qu'il payait à la Porte ne seraientjamais augmentés d'un para. Les fiers spahis auraient vu dans cet acte une violation de leurs privilèges. D'un autre côté, les pachas et les agents de la Porte, jaloux défaire sentir leur autorité, ne permettaient aux spahis aucun envahissement sur les droits laissés aux raïas. Il y avait ainsi sur la tète des vaincus deux pouvoirs qui se contrôlaient sans cesse et s'interdisaient mutuellement les abus ; ces pouvoirs rivaux établissaient une sorte d'équilibre en faveur du raïa, qui pouvait jouir d'une certaine prospérité. Aussi les raïas serbes se plaignaient si peu , que leurs frères de la Dalmatie et de la Croatie autrichienne, au dix-septième siècle, ont souvent émigré en grand nombre vers la Bosnie, trouvant
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le joug des spahis infidèles plus doux que celui des seigneurs chrétiens.
L'accord tacite qui régnait alors entre les Bosniaques des deux religions pour se défendre mutuellement de l'oppression ottomane ne pouvait plaire au sultan ; aussi le divan impérial s'attacha-t-il bientôt à ruiner le système des spahiliks, méconnaissant la haute sagesse d'une institution qui seule pouvait faire accepter sans violence aux vaincus les résultats de la conquête. Dans son ambition jalouse , la Porte voulut réduire ses alliés à l'état de sujets ; elle excita d'une part le fanatisme , si prompt à s'^enflammer, des Bosnia* ques chrétiens contre leurs spahis, de l'autre elle jeta un appât à la cupidité des chefe musulmans, dont elle transforma les spahiliks en tchiftUkg , sous prétexte de récompenser leur dévouement à la cause de l'islamisme. Les tchiftUks étaient des fermes dont le seigneur devenait le propriétaire absolu , comme dans la primitive féodalité. Le maître d'un ichifilik avait droit non-<eulement aux dîmes, mais encore à la terre, et pouvait à son gré en chasser les habitants ou les pressurer arbitrairement. Partout où cet infernal système fut appliqué , il excita l'horreur des raïas et le dépit des spahis qui n'obtenaient pas de tchiftUks; il en résulta des luttes violentes , et une irritation extrême régna dès lors parmi les possesseurs de fiefs, qui furent entraînés à ériger de leur propre autorité toutes leurs terres en tchiftUks.
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Les ickiftliks privés étaient en eflét le seul moyen infaillible de neutraliser J'inflaence des tchifiliks impériaux. Les raïas , foulés aux pieds, n'eurent plus d'autre propriété que celle de leur corps : tout spahi qui passait près de leurs cabanes se faisait héberger et nourrir par eux ; il pouvait employer leurs chevaux pour un jour de marche sans être obligé de les payer, il pouvait même accabler de coups le raïa , qui n'osait répondre , car, tous les musulmans étant sacrés, il y avait peine de mort pour le ghiaour qui aurait frappé l'un d'eux.
Cet état est encore actuellement celui des raïas de la Bosnie. Quoique les pachas aient fait, depuis trente ans , les plus grands efforts pour détruire l'organisation des spahiliks , et qu'ils y aient à peu près réussi , le sort du raïa n'en est pas allégé. Les spahis , opprimés par le Turc, se vengent brutalement sur le chrétien, qui est réduit à appeler l'Osmanli un > bon maître et à l'invoquer contre ces Serbes renégats. De là le proverbe slave : Ne' ma Tourtchina he% potaurtche-niaka, il n'y a pas de Turc ((Test-à-dire de tyran) où ne se trouve pas de chrétien iurquUé. Ce sont en effet les descendants des renégats qui exigent avec le plus de rigueur l'accomplissement de toutes les prescriptions vexatoires que l'islamisme fait peser sur les raïas. Ces malheureux ne peuvent avoir d'élégantes demeures , ni de riches habits, ni de belles moustaches , ornement dont
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le Serbe est si fier. S'ils rencontrent un musulman en voyage , ils doivent descendre de cheval et lui céder le haut de la route , quand même il leur faudrait, pour cela, s'enfoncer jusqu'aux genoux dans la fange. Rarement le spahi est assez bon pour crier au raïa : lachi^ more! reste à cheval, pauvre diable ! Le cri menaçant de s'iocAi^ descends de ta monture , est bien plus souvent proféré. Faute de pouvoir les leur arracher, on a laissé à ces paysans leurs armes, et même leurs carabines, mais ils sont tenus de les cacher, en signe de respect, sous leur manteau , au passage d'un musulman. Quand par hasard ils ont aCTaire aux employés de l'État, ils ne peuvent paraître devant eux qu'à genoux , et doivent rester dans cette posture tout le temps de l'audience j s'ils les rencontrent dans là rue , ils doivent ou s'enfuir ou se prosterner pour leur baiser le pied.
Les mœurs des Bosniaques sont de la plus grande sévérité. Partout les deux sexes vivent séparés; à l'église, une cloison sépare la nef des femmes de celle des hommes 5 dans un festin , le père de famille ne s'occupe que de ses convives mâles, et laisse sa femme servir à l'extrémité de la table les personnes de son sexe. Une jeune fille ne reçoit jamais en dot un bien-fonds, mais seulement un présent , d'ordinaire peu considérable. Quoique les chrétiens bosniaques soient durs et tyranniques pour leurs femmes, il n'est pas rare de voir dans les villes musulmanes
le raïa céder lâchement sa couche au spahi , et souffrir de la part du maître des outrages qu'il punirait de mort impitoyablement, si TofTenseur était un raïa comme lui. D'un autre côté, les spahis, si prompts à outrager les femmes chrétiennes, sont vis-à-vis de leurs propres épouses d'une susceptibilité extrême. L'homme surpris en adultère est pendu ou lapidé sur-le-champ ; l'épouseinfidèle meurt d'ordinaire dans d'affreux supplices, et son mari ne pourrait lui sauver la vie quand même il en aurait le désir. Du reste, les crimes de ce genre sont extrêmement rares , car, ne se mariant que par amour, et après s'être assurés de leur penchant mutuel, les époux bosniaques sont naturellement attachés l'un à l'autre, et la monogamie , à laquelle ils s'astreignent sans égard pour les maximes relâchées du Koran , leur est un gage certain de bonheur domestique. Parmi les familles, soit chrétiennes , soit même musulmanes, qui vivent retirées sur des plateaux abrupts, sans contact avec les réformateurs à la franque, il en est dont la vie privée abonde en traits admirables, et on ne peut observer ces mœurs simples et généreuses sans être surpris et presque effrayé de tout ce qu'une civilisation factice enlève à l'homme de vertus et de bonheur.
Les Bgsniaques allient une bravoure extrême à un culte obstiné pour leurs vieilles coutumes ; cet entêtement les porte quelquefois à des actes de dissimulation et de cruauté qui ne sont nul-
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lement dans leur nature» En outre, ils aiment l'argent plus qu'on ne devrait s'y attendre ; mais ils s'en servent pour acheter de beaux et riches costumes, et surtout des armes ornées d'éclatantes ciselures. Nés pour la poésie et la guerre , ils dédaignent la mollesse et le luxe ; briller sur la terre par Tépée et par le chant, yoilà leur ambition ; la vie sans héroïsme , ils ne peuvent la comprendre. Toutefois, malgré ces grandes qualités , le Bosniaque est inférieur en intelligence au Slave du Danube et de l'Adriatique; il est moins éclairé, plus crédule, et souvent il discerne mal ses propres intérêts. Aussi l'élan d'enthousiasme religieux et patriotique qui enflamma les autres Serbes dans^leurs luttes admirables contre les Turcs et révéla en eux les Espagnols de l'Orient, n'a remué que faiblement la Bosnie.
La nourriture habituelle des Bosniaques est presque la même que celle du Polonais et du Russe méridional. Pour les uns et les autres, peu importelaqualitédesaliments,pourvuqu'ilssoient abondants. Le maïs et le blé noir.se broient avec une petite meule à main^ et de la farine, mêlée avec du lait, on fait une soupe nommée ^xm/ta^ qui, si elle est préparée au gras, s'appelle kouveliane; le plus souvent le potage n'est qu'up simple kacha ou gruau d'avoine. Le pain, de forme ovoïde et très-mince, appelé ptïa ou tanka^ se cuit sous la cendre, immédiatement avant le repas, dans des
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vases de terre'ou sur des plaques en fonte ; le luxe des fours et des boulangeries n'existe que pour les villes. La viande se rôtit en plein air dans des broches de bois; toute la vaisselle est également en bois. L'hiver, on n'a que des viandes salées et une espèce de choucroute fermentée dans des tonneaux. La pomme de terre, qui offre tant de res* sources pour la mauvaise saison , est méprisée des musulmans comme un aliment vil , une nourrittare des Francs. Après s'être servis tout l'hiver d'aliments échauffants, l'été ils ne se nourrissent presque plus que de melons d'eau , de citrouilles y de concombres, de betteraves et d'énormes navets , qu'ils mangent le plus souvent erus. Chrétiens et musulmans boivent la sliva^ vttea (eau-de-vie de prunes), comme on boirait de l'eau. Tout le terrain autour des villages est planté de pruniers destinés à la préparation de ce breuvage, qui remplace le vin, refusé par la nature aux rudes montagnes de Bosnie. Les enfants n'ont d'autre breuvage que l'eau, bien qu'elle soit trèi^ froide dans ce pays et donne de violentes coliques.
Lesmaladiessontordinairementinflammatoires, et presque toujours elles viennent de refroidissements. Daûsce dernier cas, le Bosniaque se fait saigner, boit de l'eau-de-vie brûlante mêlée de poivre ou de poudre à fusil, puis s'enveloppe dans ses peaux de mouton et tâche de transpirer. Il y a bien en Bosnie quelques docteurs européens à
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la solde des pachas, mais on leur préfère généralement les esculapes indigènes. Ces guérisseurs accompagnent leurs cures de procédés bizarres. Ainsi, pour rendre Touïe à un homme menacé de surdité, ils lui mettent dans l'oreille le bout d'un cierge creux en cire jaune, et allument le cierge par l'autre bout ; ils le laissent brûler tout entier pendant que la tète du malade est enveloppée le plus chaudement possible : cette opération se renouvelle jusqu'à parfaite guérison. Souvent ces sorciers , comme les astrologues grecs, tirent l'horoscope de leur patient. Us écrivent en slave son nom, celui de son père, enfin ceux de sa famille et de sa tribu; puis , comme chaque lettre slave représente une quantité numérique, ils additionnent tous ces nombres, divisent, multiplient, découvrent quels sont les astres amis et les planètes ennemies du malade , enfin, d'après ces données, ils fixent le traitement. Ces sorciers sont aussi chirurgiens, et des médecins très-éclairés reconnaissent qu'ils les ont souvent vus guérir radicalement des blessures qui, traitées à l'européenne, auraient nécessité l'amputation. En revanche, ils sont impuissants contre les maladies internes : aussi, quand un Bosniaque souffre d'une de ces maladies, la famille se hâte-t-elle de le mettre sur un cheval et de le conduire au couvent le plus voisin, où les moines lisent tranquillement l'Évangile sur sa tête pendant qu'il tremble la fièvre. Les prières du vladika des
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Monténégrins sont considérées dans ce cas comme le plus puissant de tous les remèdes ; mais, comme il pourrait être dangereux , surtout en temps de guerre, d'aller réclamer du fond de la Bosnie Tassistance du prélat favori de Dieu, on se contente de lui envoyer le manteau du malade, afin qu'il répande sur ce vêtement ses précieuses bénédictions.
Les demeures des Bosniaques ne sont ordinairement que de grandes huttes en argile et en bois, couvertes de chaume et d'écorce de tilleul , et composées de plusieurs petites pièces qui toutes s'ouvrent sur un appartement central. Cette chambrecommuneestlasa/ferfeia/iami/te^dont elle renferme l'âtre, qui est chez le pauvre un vaste cercle creusé dans la terre au milieu de la chambre. Là se cuisent les repas; là tous, frères, sœurs et parents, s'asseoient sur des bancs pour les causeries du soir ; ils entourent le grand-père ou l'ancien de la famille, qui, avec sa vieille compagne , est le gardien naturel du foyer. Chez les riches et dans les villes, cette salle est ordinairement placée au premier et unique étage de la maison ; elle offre un élégant divan entouré de fenêtres et jeté en saillie sur la rue qu'il domine. Le seul meuble qui dans ces demeures rappelle l'Europe, ce sont les poêles allemands en terre cuite et vernie, massifs, presque aussi hauts que la chambre, et qu'on nomme baboura. Ces demeures ne servent guère que pendant la saison froide ;