LES QUATRE ALBAN1E
qu'on les croirait tout nouvellement bâties. Leurs nerfs en croix latine et leurs clochers, qui les distinguent des églises grecques , réjouissent momentanément le voyageur européen , mais affligent quiconque comprend les vrais intérêts des Mirdites. Le rite grec est trop populaire en effet dans la péninsule , pour qu'on puisse désirer la fusion de tous les Greco-Slaves au sein de l'église latine , qui est loin de rencontrer parmi eux les mêmes sympathies que sa rivale. C'est par l'union religieux des rites qu'on arriverait le plus sûrement à la réconciliation des peuples.
Les fertiles vallées du Drin , où l'Iiirien du nord se mêle au Mirdite du sud , furent jadis la Dardanie^ et s'appellent aujourd'hui la haute et la basse Dibre , nom qui peut se dériver du slavon dobriii (bon), à moins qu'on ne veuille, avec Anquetil-Duperron (4), le faire venir des Tibars, tribu persane. Si l'on quitte les Dibrans pour s'enfoncer dans tes montagnes du nord-est, on y trouve d'autres phars également indépendants gouvernés par les knèzes électifs ; mais ce sont des phars musulmans composés de ces terribles Arnaoutes, qui fondent si souvent sur les caravanes de Salonik et sur les troupeaux serbes delà plaine de Kossovo. La Montagne des Boucliers (Kalkanderen) fait partie de cette chaîne. C'est là
(i) Mémoires de ^Académie des Imcr'rptioiui et Heflexlettres, loine XLV.
q^'h4biteDt les Lakovlaks, brigands redoutés ea Macédpine et ea Bosnie. Ce phar s'appuie aux chaînes neigeuses du Char-dag, qui séparent la Serbie de l'Albanie. Les versants escarpés du Charnlag , couverts de débris de forêts brûlées par U foudre ou par les pâtres , sont fréquemment le théâtre de ces tourbillons terribles connus d^ns le Moqt-Genis, et qui , partant de plusieurs directions opposées^ brisent des caravanes entières contre les rochers ou les lancent au fond des pré^ cîpices* Dans ce désert sauvage se cache Prisren, ville de quinze milles âmes occupée par des beds musu}n^£^ps plus cruels que les ours et les aigles du Chaf-dag 9 et qui font peser un joug terrible Qur leurs rstï^ serbes. L'ancien château des rois de Serbie élèv^ ^pcore au-dessus de la ville , étagée eq amphithéâtre 9 sqn carré de murailles protectrices 1 qui couronnent comme un diadème le rocher de Prisren. Mais ces murailles ne prot^ept plus que les tyrans, et c'est en vain que chaque année les rebelles mirdites, privés de canons» attaquent cette citadelle dominée pourt^ant au sud et à l'est , et où la moindre pièce d'ar-tJUerie ouvrirait des brèches irréparables. Tout le Ipng de cette frontière les Bosniaques et les Serbes qnt $4ppté le phistan , et vivent comme de vrais Albanais au milieu de tchetas presque continueir les; aussi l'espace de trente lieues de Prisren à Skadar est-il un vaste désert, un chaos de rochers arides et de savanes- désolées où l'homme doit
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vivre en nompde, prêt à défendre aa vie nuit et jour. Les seuls objets que l'indigène demande aux marchands , en échange de ses pelleteries et de ses viandes salées , sont du plomb et des armes.
Ce n'est qu'aux approches de Skadar, que la route commence à se border de petits villages formés de buttes semblables à des corbeilles d'osier, où une population vigoureuse et purç tra- • vaille et chante, animée par la vue des montagnep qui s'élèvent en échelons jusqu'à la ligne des neiges. Sans les tchetas dévastatrices des Monté* négrins, le laboureur mirdile ferait un Éden de cette vaste plaine semée de vignobles et d'oliviers f qui s'étend de la base des monts au lac de Skadar. L'aspect de cette nappe d'eau est magnifique; mais, si Ton est réduit à la traverser pour arriver à la ville , le charme de ses rives disparaît devant les craintes qu'inspire le calque, formé d^un seul tronc d'arbre, et que le moindre faux mouvement ferait chavirep^ tombé parmi les herbes qui remplissent le lac, le plus habile nageur serait perdu.
De loin la capitale à demi slave des Djègues et des Mirdites paraît ravissante ; ses bazars et ses mosquées élèvent leurs nombreuses coupoles en amphithéâtre jusqu'à la cime rocailleuse où se dresse le castel serbe du Rosapha. Ce vieux grad^ qui plane dans les airs à une hauteur de trois cent cinquante pieds Ait défendu au quinzième siècle par Antoine Lôrédan et une poignée
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de Vénitiens , contre soixante mille janissaires qui n'obtinrent le Rosapha qu'en subissant les conditions imposées par ses défenseurs. Même aujourd'hui, on pourrait rendre cette forteresse imprenable , mais elle n'a peut-être pas dix canons en état de service, et ses trois mille garnisaires sont des enfants ou des vieillards. Le pacha qui y réside est très-civilisé pour un Turc; il a déjà quelques chaises dans son selamlik (sMe d'audience) , dont les fenêtres , à la vérité , attendent toujours des vitres. Au bas de la forteresse sont l'hôpital et la nouvelle caserne du nizam.
Skadar , l'antique Scodra de Pyrrhus et des Romains , en italien Scutari , en turc Iskenderiah (Alexandrie), la ville du beg Alexandre ou Skanderbeg, est le principal boulevard de l'Albanie. Située seulement à septlieuesde la mer, elle pourrait devenir un entrepôt commercial du premier ordre. Quelques manufactures d'armes et d'étoffes grossières entretiennent seules aujourd'hui l'activité industrielle de Skadar , et sa population atteint à peine le chiffre de 20,000 âmes. Au nord de Skadar et de son lac s'élèvent, dans le désert, plusieurs petites places turques, sans cesse assiégées par les Monténégrins ; ce sont : Jabliak , sur une hauteur dans une île de la Moratcha ; plus loin Spoujé, perchée sur un roc, en vue de Podgoritsa, vieux castel et chef-lieu de ces solitudes continuellement ensanglantées. On a depuis peu découvert dans ces lieux des antiquités romaines : à Bielo-