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reconnu prince par tous les Mirdites méridionaux, qui, en centralisant ainsi le pouvoir, par^ viennent à se rendre formidables. Plus nombreux encore, les Mirdites septentrionaux sont cependant moins puissants, car ils vivent moins unis et se partagent entre différents chefs électifs.
Au midi de la confédération des Djègues ou Albanais rouges habite celle des Toskes, qui furent longtemps les seuls Albanes ou blancs; ils occupent le territoire des Partheni (Albanais primitifs). Ces districts calcaires et stériles peuvent à peine fournir de l'herbage aux troupeaux que les pâtres toskes, étrangers à toute agriculture, sont forcés d'échanger contre les blés de leurs voisins. Cependant, auprès du Djègue morne et trapu, le Toske brille par sa taille svelte, son élégance et la vivacité de son esprit; parmi les guer* riers albanais, il n'en est point dont l'extérieur annonce plus de jactance. Les yeux du Toske étincellent de finesse, mais leur direction oblique révèle la fausseté qui fait le fond de son caractère. Les Toskes, en effet, passent avec raison pour les plus perfides des Albanais.
Les phars chrétiens de ces tribus sont schismatiques grecs, et les phars musulmans sont du rite chiite, ou de la secte d'Ali et des Persans, par conséquent très-opposés aux Turcs, qui sont sunnites et ont en horreur tous les partisans d'Ali. Les chrétiens occupent Mousaché, Tomoritsa, Argenik et d'autres places insignifiantes; les
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villes principales appartiennent aux musulmans. Une ramification très-importante de ces derniers se trouve rejetée vers le nord , et porte plus particulièrement que le reste des Albanais le nom d'Arnamtes. Ces Albanais bâtards, recrutés par des ouskoks de Bulgarie , couvrent les monts de Pristina jusqu'à Kalkandel, et désolent souvent la Macédoine ; naguère ils remplissaient la milice algérienne , et leurs chefs ont plus d'une fois détrôné les deys. — Tels sont les Toskes , dont le fameux Ali de Janina offre la plus haute personnification historique.
La troisième confédération y celle des Liapes, Lapes ou Japides , contraste avec les autres par sa dégradation extérieure et morale. Laids et rabougris, les Liapes occupent les rochers acrocérauniens , le long de l'Adriatique , entre les districts des Ojames et ceux des Toskes. Leur barbarie est telle, qu'Ibrahim -Effendi assure qu'on ne trouve parmi eux pas un ouléma , pas un derviche , pas même un individu sachant lire. On n'a pu encore , jusqu'à ce jour , les empêcher de tromper par des feux nocturnes les pilotes européens pour les attirer au milieu des brisants , s'emparer de la cargaison des navires, et dépouiller les naufragés. Ils sont irrésistiblement portés au vol, qui est leur gagne-pain habituel. Errants dans toute l'Albanie , ils excellent à dérober les moutons pendant la nuit, en assoupissant les chiens de garde au moyen de gâteaux
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imprégnés d'opium, et en coupant avec les dents la trachée-artère du mouton qu'ils enlèvent , afin qu'il ne puisse bêler. Les Liapes semblent des* cendre des anciens Chaones , sauvages qui , suivant les poètes grecs, se nourrissaient de glands. Mais il faut observer que le gland doux que mangent encore les habitants de la Liapourie, en le délayant dans du lait, n'est guère inférieur au fruit du châtaignier, avec lequel plusieurs tribus albanaises, aussi bien que les Corses, font leur pain. Les Liapes maritimes vivent aussi de pèche ; ils nagent comme des poissons. Leurs femmes même passent dans l'eau la moitié de leur vie; une peau noire et huileuse, un sein flasque , un ventre énorme, décèlent chez elles une existence tout animale. La férocité albanaise se trouve comprimée en partie chez ces tribus par leur extrême stupidité, qui fait ressortir d'autant plus le désordre de leurs mœurs. Les Liapes semblent ignorer la sainteté du mariage, et on voit les musulmans épouser des chrétiennes sans cherchera les convertir, car ils ignorent eux-mêmes jusqu'aux prières les plus élémentaires du Koran. Les autres Albanais ont pour les Liapes un tel mépris , que leur nom même est un terme d'injure; il semble que ce soient d'anciens notr^ou esclaves échappés aux mains des blancs.
La quatrième confédération , celle des Djames ou Djamides ^ semble le résultat d'émigrations successives des Skipetars parmi les Hellènes.
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Cette confédération dot être originairement iné- , diatrice entre lesGrecset les anciens Albanais. Son territoire, resserré entre le district grec de Janina et la côte également grecque qui s'étend d'Arta aux défilés souliotes, offre un labyrinthe de monticules d'une admirable fertilité et d'une défense facile. Les Djamides sont pour la plupart maho* métans sunnites. On distingue dans ce groupe les pharsdes Massarakiens et des Aïdonitesj riverains de r Achéron et habitants de l'Aidonie , ancien royaume de Pluton. Les Djames formaient naguère la plus industrieuse , la plus éclairée , la plus riche des quatre confédérations , et ne portaient pas moins d'enthousiasme que leurs compatriotes dans la défense de leur liberté. Malheureusement le luxe d'Europe les envahit et les dépouilla de leurs vertus natives ; ils sont devenus soupçonneux 9 avides, inhospitaliers, et le voyageur ne trouve qu'avec peine à se loger dans leurs villages. Le Djame est , sous ce rapport, l'opposé du Djègue, qui s'élance au-devant de l'étranger et l'adopte pour via (frère) dès qu'il a mangé avec lui le pain et le sel , risquant même au besoin sa vie pour son hôte.
Telles sont les diverses populations des quatre Albanies. Quant aux colonies étrangères, bulgares, iliriennes (4), valaques, qui sont venues
(i) Nous nVnlcndons pas désigner par ce mot les populations que l'Europe appelle lUyriennes. Il y a une grande différence
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vivre au milieu des indigènes, elles n'ont pu se fondre avec eux; elles ont gardé leur idiome, leur costume et leurs usages. Les hommes seuls , dans ces colonies , connaissent la langue skipetàrej que les femmes , gardiennes du foyer, n'oiit aucun besoin d'apprendre. Ainsi chaque race reste fidèle à son sang, ainsi la vie de tribu , cet élément de toute société orientale , atteint en Albanie le plus haut degré d'intensité qu'elle puisse Offrir hors du système des castes.
L'Albanie est divisée en quatre provinces , appelées la Djegarie ou Mirdita, la Toskarie ou Mousaché , la Liapourie et la Djamourie, du nom des quatre confédérations qui les habitent. Ces quatre régions diffèrent entre elles presque autant par le climat que par les mœurs des différentes confédérations. Ainsi , pendant que la Toskarie souffre chaque année d'un hiver rigoureux, pendant que la Liapourie , dominée par les monts de
entre elles et les Iliriensj nom que se donnent les Serbes catholiques.
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la Chimère, est presque toujours couverte de sombres nuages et frappée de la foudre , la Djamourie, au contraire, vers les vallons d'Âcherusia, les forêts de Dodone et les bords de la mer , jouit d'un ciel toujours serein et d'un printemps éternel. Les orages n'y durent que quelques heures : les gelées deRomélie, les nuées de sauterelles de la Macédoine, la rouille qui dévore les blés de la Morée , le ver qui ravage les vignobles grecs , sont inconnus en Djamourie et sur les côtes de l'Épire. L'été , qu'on pourrait y croire insupportable , est sans cesse tempéré par les brises qui descendent des cimes neigeuses et des forêts séculaires d'où les vents apportent mille parfums dans les vallons. Les campagnes de Naples ne sont pas plus enchan teresses.
La peste, que les navires de Constantinople et de Tunis apportent quelquefois en Albanie, ne peut se développer dans ces régions , grâce à la température , qui combat victorieusement ce fléau. En revanche , Thydrophobie des chiens et des loups, inconnue sur le Bosphore, sévit très-fréqueniment dans cette province, comme en Macédoine. L'atmosphère de plusieurs localités marécageuses est tellement chargée de miasmes fiévreux, qu'il faut, en été, les évacuer complètement. Les eaux de rivière , souillées d'insectes et de végétaux en dissolution, sont tout à fait impotables et rendent indispensable l'emploi de l'eau de source. Bien que fréquents, les tremblements de terre ne
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produisent pas, en Albanie, les mêmes bouleversements que sur les côtes de la Grèce et dans les îles de l'Archipel; les feux souterrains qui agitent cette contrée n'en altèrent pas la salubrité; les innombrables cavernes des montagnes n'exhalent au* cune vapeur nuisible, et le terrible Achéron luimême, au milieu des vallons volcaniques et des cratères éteints qu'il parcourt, ne donne plus la mort aux hommes.
A partir du Nissava-Gora et du Gloubotine , haut de neuf mille six cents pieds, les montagnes de l'Albanie vont en général s'abaissant jusqu'à la mer; elles deviennent de plus en plus arides et calcaires, et se terminent presque toujours par des caps brusques et des murs perpendiculaires que la vague bat avec fureur. Quoique égalant sur plusieurs points la hauteur des Pyrénées, et dépassant partout celle des Apennins, ces chaînes ne sont point comparables aux Alpes : elles ne donnent naissance qu'à de petites rivières qui toutes vont de l'est à l'ouest ou du nord-est au sud-ouest. Le principal de ces cours d'eau est le Dril ou Drin. Il y a leDrin noir et leDrin blanc; le premier, tonibant des monts Zagoriates, forme, à huit lieues de sa source, au-dessous d'Ocrida , le plus grand lac d'Albanie; puis il reçoit près de Stana le Drin blanc , descendu du mont Bora , contre-fort du Scardus, situé dans le district serbe de Pristina. Les deux Drins , réunis alors sous le nom de Drina albanaise , coulent au nord-ouest,
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puis au sud , en séparant les tribus Skipetares des tribus iliriennes. LeDrin, qui longe les chaînes inaccessibles nommées Ora-^Laka (montagnes des esprits), est le roi fies fleuves albanais, et c'est aussi sur ses bords qu'habite le peuple-roi de l'Albanie, la noble race des Mirdites. Après le Drin , les courants d'eau les plus considérables de l'Albanie sont la Boïana, qui sort du lac de Skadar, puis la Yoïoussa, Tancien Aous; ce fleure, encaissé entre deux murs de rochers , est le plus profond de toute la presqu'île greco-slave. Quant aux riyières du sud , la Matia , le Berathino , la Kalamas, la Longoyitsa, la Pavla, TAchéron ou Glykys, ce ne sont que des torrents. On les traverse sur des ponts en ogive et à dos d'âne qui s'élèvent quelquefois jusqu'à cinquante pieds audessus du niveau de la rivière. Aussi, quand ces ponts étroits , pavés de petits cailloux aigus , se trouvent sans parapets , on ne peut s'empêcher de frémir en y passant à cheval.
Aucune province turque n'offre au voyageur qui veut la parcourir d'aussi sérieux dangers que l'Albanie. Tout y paraît embûche et effraye l'étranger qui n'a pas encore pénétré dans la vie intime de ces redoutables tribus. Il tremble même en approchant des karaouls , tours de police dont le pays est rempli : ces postes militaires sont tantôt de simples koltbas, huttes de branchages, tantôt des koulasy tours carrées à deux étages , bâties en pierre sur des pointes de roc qui dominent les
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défilés. Là le kavase en vedette, assis les jambes croisées sur sa galerie aérienne , joue de la tamboura et chante les exploits des. klephtes , ses anciens frères d'armes ou ses illustres aïeux , tandis que du souterrain de la koula la prière plaintive des brigands qu'il vient de faire prisonniers monte vers lui et se mêle à ses chants. Les frontières des districts libres son également bordées de haidouks au guet, prêts à assaillir tout Osmanli qui oserait entrer en maître dans ces champs d'asile. Le voyageur même qui se présente à eux j s'il ne parle pas le grec ou quelque langue chrétienne d'Orient, leur devient tellement suspect , qu'il ne peut obtenir ni gîte ni nourriture. S'il arrive le soir avec une escorte dans un village , femmes et filles délogent aussitôt et s'en vont coucher aux champs. Nulle part , en Orient , on ne trouve d'aussi mauvais hanes que dans ce pays. Les hanes du midi sont des masures en pierre, crénelées comme de petits forts. Ceux de laMirdita, au contraire, ne sont que de vastes écuries, où l'on allume son feu, où Ton fait sa cuisine parmi les chevaux , qui souvent , piqués des mouches, renversent d'une ruade le chaudron du voyageur, et avec lui toutes les espérances de comfort prochain dont il se berçait. Mieux vaut coucher sous le platane ou dresser sa tente au désert , sauf à faire veiller son guide pour se préserver des chakals.
Outre la division géographique de l'Albanie
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en quatre proviaceB, on doit y signaler encore deux grandes zones morales, l'une composée de la Djegarie ou Mirdita et de la Liapourie, l'autre formée par la Djamourie ou l'Épire et la Toskarie. — La première des quatre provinces sur laquelle doit se porter l'attention du voyageur est sans contredit la Djegarie ou Mirdita.
Cette vaste région, qui forme à elle seule presque la moitié de l'Albanie, n'est point, pour son malheur, habitée par une seule race. Deux langues, le skipetar et l'ilirien, s'y disputent l'empire. Les colonies bulgares, dont les usages diffèrent tant des mœurs albanaises, viennent compliquer la question administrative, et la haine réciproque des chrétiens latins et des chrétiens grecs met le comble à la confusion. Pour se faire une idée de ce chaos, il faut partir de Salonik, et parcourir lentement les cent quinze lieues qui séparent cette grande ville de Skadar ou Scutari. Le voyageur qui craint les Klephtes peut se joindre aux caravanes, et passer par Avret-Hissar, Doïran, Stroumdcha, Istib, Kiouprili, Skopia, Kalhanderen, Prisren et Detchiani, ou bien il peut traverser Koumlekeû, Dmirkapi, Kafadartsi, Prilip, Monastir, Ocrida, Elbassan. Le lieu de repos le plus agréable sur cette dernière route est la rive du beau lac d'Ocrida. La ville de ce nom, peuplée de quelques milliers de chrétiens avec une garnison turque, se compose de maisons isolées, et couvre, comme toutes les
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villes albanaises , un immense espace. Ocrida ou Acri (en grec lieu haut et fort) fut bâtie par Cadmus, et décorée d'aqueducs, de bains, de portiques superbes par Justin ien, l'empereur grecoslave, qui était né dans ses murs, et ne cessa, durant son long règne, de la combler de ses faveurs. De toutes ses richesses, Ocrida n'a conservé que quelques débris d'églises et une enceinte de remparts délabrés, souvent pris et repris par Skanderbeg. Le petit konak de Yaïan (gouverneur) de la ville, où se voient deux statues grecques de Vénus et de Mercure, s'élève au pied de cette enceinte romaine, restaurée en style féodal avec tourelles et mâchecoulis, mais dont la porte a conservé une inscription latine. Cette ruine imposante couronne le mont Pieria, premier pâmasse des muses au temps où elles étaient encore pastorales, où rhellénisme dans l'enfance n'était pas encore sorti de ses langes slavo-scythiques. Cette région s'appelait alors la Péonie ; c'était le séjour du dieu Pan et de ses bergers. Ils chantaient leurs idylles aux bords de ce lac délicieux, qui avait dû à la limpidité de ses eaux son nom de Lychnis (le transparent), et qui encore aujourd'hui laisse apercevoir à douze brasses de profondeur son lit de sable fin. Des villages bulgares, mêlés à ceux de Mirdites, bordent le lac, long de sept lieues , qui se termine à Stronga, ville de trois mille habitants, la plupart pasteurs et gardiens d'abeilles, pacifiques et doux comme la
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fable nous peint Aristée. Nés poètes, ces Slaves animent le désert de leurs chants mélancoliques. Vêtus de âayons de laine blanche, on les voit marcher à la tète de leurs troupeaux qu'ils attirent sur leurs pas au son du liiuus. Cette flûte antique fabriquée par eux-mêmes, rappelle exactement celle des bergers de Théocrite, dont ils semblent avoir conservé les mœurs.
C'est en se rendant d'Ocrida à Prisren qu'on peut le mieux étudier les différentes morales qui séparent les Bulgares, pâtres à moitié laboureurs, et les Skipetars, pâtres guerriers et chasseurs. On ne traverse le pays occupé par les chasseurs qu'en scrutant d'un œil inquiet tous les rochers; on croit, à chaque instant, voir briller le canon d'une carabine à travers les broussailles. Parmi les Bulgares, au contraire, quelle sécurité l Partout où l'on s'arrête, les bergers descendent des collines et viennent présenter à l'étranger leurs souhaits de bon voyage: ils s'accroupissent en cercle autour du tapis où le Franc repose, et causent avec lui de tout ce qui leur est cher, ou bien ils lui chantent quelqu'un de ces airs slaves qui font rêver si longtemps. Avec quelle profonde paix je voyais se lever et se coucher le soleil dans ces vastes forêts, asile de la vie libre et primitive, où l'homme est frère de tous les hommes, où les animaux des bois mêmes ne fuient pas son approche! Au sein de ces belles solitudes, je ne croyais plus avoir auncun désir à former : je
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m'endormais sur ma natte au premier lieu où me surprenait le crépuscule, et je m'éveillais le matin au bruit mélodieux des oiseaux familiers qui voltigeaient autour de ma couche. Ici un chevreuil poursuivi par un loup venait se réfugier entre les jambes de mon cheval; plus loin une jeune fille de quinze ans, belle comme un ange, et seule dans le désert, venait m'ofiErir les fraises de la forêt, sans vouloir en accepter le payement. Ailleurs, les tsiganes eux-mêmes m'apportaient du bois et allumaient mon feu nocturne, sans demander le salaire de leur peine. Ces bohémiens, si féroces dans le reste de l'Albanie, parce qu'ils y sont si opprimés, se distinguent dans ces vallées par la plus inaltérable douceur. L'homme n'est-il pas bon partout où il ne craint d'autre maître que Dieu ?
Cependant les oppresseurs n'ont pas toujours manqué à ce pays, théâtre des longues luttes de Skanderbeg et des Mirdites. Des ruines innombrables y attestent les glorieux combats d'un peuple obstiné à vivre libre ou à mourir. La Pelonsia, en slavon Svetigrad (forteresse sainte), du grand Castriote (i ), située sur une haute mouta^gne, n'a plus que des restes de murs. Le fort aérien de Petralba n'a conservé qu'une grosse tour carrée, debout sur des ruines informes. Ceux des anciens
(1) Mot grec qui signifie général el désigne en Albanie Skanderbeg.
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castels mirdites que la guerre n'a pas détruits offrent encore un dernier souvenir de leur ameublement latin ; c'est un grand fauteuil à bras et travaillé à jour, emblème de^ la puissance du père , qui seul pouvait et peut encore y siéger.
Quoique les mœurs prédominent chez ce peuple, il a gardé de nombreuses traces de la vie patriarcale. Lesserviteurs sont traités commodes enfants par le chef de famille. Ce dernier a seul le droit, comme un pontife antique, d'égorger le mouton du festin, qui , ensuite rôti dans son entier , est mangé par tous en commun devant la porte du donjon. Pendant que circulent les petits vins grecs , qui passent en Albanie pour des vins de France, \e pliak ou maître, les jambes croisées sur son tapis, saisit la lyre mirdite, la frappe d'une plume rapide , et chante , cdmme autrefois Achille devant sa tente , ses propres exploits et ceux de ses palikares, qui , exaltés à sa voix , ne tardent pas à commencer les danses décrites par Homère. En contraste avec la simplicité de cette «cène domestique , voyez ces négociateurs qui reçoivent audience d'un chef de phar : ils sont à genoux, les mains cachées sous leurs manches rabattues; tous leurs mouvements reproduisent les gestes qu'on prête aux suppliants dans les miniatures bysantines. Chez ce peuple resté antique, l'église seule semble se rajeunir sans cesse; les innombrables chapelles qui ornent les vallées mirdites brillent au loin d'une telle blancheur,