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tout il s'efiForça de témoigner un égal amour aux Bulgares et aux Osmanlis ; partout il harangua éloquemment les musulmans et les raïas sur la nécessité de vivre unis. Les pauvres Bulgares tâchaient de répondre à cet amour officiel par des manifestations qui n'étaient guère plus sincères. Les marchands grecs sortaient des villes , au-devant de l'empereur, avec des branches de laurier, et les Arméniens avec des cierges, en criant : Machallah^ Dieu le protège! Les Bulgares des villages se proslernaieot dans la poussière devant leur tchorbadchia (seigneur de la vie). Mais, comme par une amère dérision, les raïas n'avaient jamais tant souffert des corvées : ils étaient traqués et poussés par troupeaux , ainsi que des bétes de somme, aux forteresses, pour y achever en toute hâte , avant l'arrivéee de Mahmoud , les travaux que Tavarice des pachas avait ajournés jusqu'alors. Vhétairie de Ternovo, composée de l'élite de la nation, achevait d'ourdir ses plans, lorsque levieuxUadji-Iordan,du vilIaged'Elena, près de Ternovo, voulut initier à la conspiration un de ses parents qui habitait le village: celui-ci, avant de signer , demanda à lire la liste des conjurés, et courut, aussitôt après l'avoir lue, faire sa dénonciation au pacha, qui la communiqua au sultan. Un Bulgare de Sofia, qui était proto-mastor ou kalfa^-bachia, premier ingénieur dans les forteresses de Bulgarie^ où il faisait travailler et soldait sur la caisse impériale deux mille raïas,
noyau de l'armée insurrectionnelle , périt à la potence avec le vieux Hadji-Iordan et lovanitsa, riche marchand de Ternovo. Quant au traître qui les avait dénoncés, la Porte Thonora d'une récompense. L'un des plus ardents hétairistes, Antonio, tsintsar d'origine, didaskale de Ternovo et auteur d'une grammaire grecque-bulgare, fut condamné aux galères, et amené dans le bagne de Stambol , où l'ambassade russe obtint plus tard sa grâce. Un Bulgare au service de cette ambassade n'avait pas peu contribué à exalter les esprits par la promesse de Tappui du tsar : il fut également saisi ; mais, s'étant échappé, il se réfugia à Stambol à l'hôtel de l'ambassade russe, que l'on n'osa violer. Le reste des conjurés, amené devant les juges turcs, subit des tortures dont les suites coûtèrent la vie à plusieurs, notamment au vieux igoumène d'un petit couvent près de Ternovo. Pressés par la question, ces malheureux dénoncèrent comme un de leurs complices le métropolitain octogénaire de Ternovo, Hilarion; le prélat, effrayé , protesta , les maudit et alla jusqu'à demander leur mort. Il est peu vraisemblable que ce vieux fanariote eût trempé dans un complot formé par la jeune génération du pays; il paraîtrait plutôt que les accusés voulaient donner le change aux juges et sauver par leur déposition les vrais patriotes en chargeant les prélats étrangers à leur patrie.
Ces cruautés n'atteignirent qu'incomplètement
leur but. Dans la même année (4838), une insurrection terrible et le siège de Jarkoï révélèrent l'existence d'un nouveau complot. Quelque éloignée qu'elle soit de Sofia, la forteresse de Jarkoï est une des clefs de la capitale bulgare. Cette place fut tout à coup cernée par près de vingt mille hommes, accourus de deux ou trois cents villages , et qui, tout en se proclamant les plus fidèles sujets du sultan , déclarèrent à la garnison de Jarkoï qu'elle ne serait débloquée que quand on aurait remplacé par des lois fixes l'arbitraire dans les corvées et les impôts. Un hfèze^ ou capitaine serbe de cette frontière, alla avec une troupe de ses compatriotes aider les assied géants, et leur promit, de la part de Miloch , armes, poudre, canons. En réalité Miloch, qui avait à fonder une dynastie feudataire, était loin de songer à toute démarche qui l'aurait compromis vis-à-vis de son suzerain. Aussi , quand il eut appris la tentative du knèze , il l'envoya saisir dans le camp même des Bulgares et le fit cruellement empaler; puis il députa comme son représentant à Jarkoï, le ministre des affaires étrangères de la Serbie , Avram Petronievitj , qui, en prodiguant aux rebelles les plus séduisantes promesses, les détermina à se retirer. Les révoltés bulgares envoyèrent au sultan leurs députés avec Petronievitj , afin de régler la constitution promise ; mais tout se réduisit pour les envoyés à obtenir quelques modifications sans importance
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dans l'état social des Bulgares. Les staréchines ne devaient plus être aussi dépendants des Turcs que par le passé. Chaque commune pourrait en outre choisir et solder elle-même son staréchine ; celui-ci aurait deux adjoints sachant lire , et un cachet pour sceller les décisions municipales; enfin ces magistrats jugeraient en première instance tous les procès entre raïas.
Ces concessions n'étaient qu'un leurre : les Bulgares auraient pu obtenir beaucoup plus s'ils ne s'étaient point fiés à Miloch. De son côté, la cour serbe se ménageait habilement par cette intervention la reconnaissance du sultan , sans trop indisposer les Bulgares, dont elle devenait la patrone. Ceux-ci s'applaudissaient avec une joie enfantine d'avoir enfin contraint à une première capitulation leurs inexorables tyrans; mais ils ne tardèrent pas à voir le néant de ces conventions : les begs turcs avaient mille moyens indirects d'intervenir dans les affaires des communes , de leur imposer des sta^hines de leur choix, ou de se venger cruellement si on les repoussait , et les Bulgares retombèrent bientôt dans l'esclavage. Néanmoins cette insurrection 9 où ils avaient vu fuir à leur approche les brillants sou bachis impériaux, a laissé parmi eux un profond souvenir. Jarkoï est devenu leur mot de ralliement. Depuis ce temps , lorsque le Bul« gare , si soupçonneux d'ordinaire , veut donner une marque de confiance à l'étranger qui a gagné
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son amitié , il ne manque jamais de lui raconter quelque trait du siège de cette ville.
Les Bulgares de la Zagora , dont l'existence communale est entièrement détruite et dont les staréchines ne sont que de simples kiaicLS (adjoints) des Turcs, songeaient déjà, lorsque Mahmoud mourut en . 1839 , à répéter le mouvement de Jarkoï. L'agitation des haidouks de Macédoine , qui se montraient par centaines dans les défilés , faisait en même temps prévoir une explosion sanglante et très-prochaine dans les vallées du Strouma. Ce fut sous de pareils auspices que le nouveau sultan Abdoul-Medjid , ou plutôt son grand-visir , croyant détourner l'orage , publia le malencontreux hatti-cherif de Gulhané , qui ne satisfaisait à aucun des besoins réels de ces provinces, et réveillait toutes les passions. Les prophéties populaires des Greco-Slavespourrannée 40 n'avaient pas encore eu leur efTet; les Bulgares étaient dans une attente universelle. Au mois d'avril de Tannée suivante, le jour des quarante martyrs, une des principales fêtes des Bulgares, la rupturedu grand pont de la Maritsa, qui causa la mort de soixante-douze personnes à Andrinople, parut à tous une manifestation de la volonté divine, qui ordonnait la guerre. Bientôt chrétiens et Turcs échangèrent des menaces , et dans la plupart des villes on vit les raïas et leurs oppresseurs élever des barricades les uns contre les autres. Le pays était agité en tous sens par les restes
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de l'hétairie de Ternovo , et par l'action secrète des philorthodoœes, qui se dévouaient dès lors à propager ces doctrines de mysticisme politique qui n'appartienniht qu'aux Hellènes. Douze prêtres , regardés comme les apôtres de la Sophie céleste et régénératrice, parcouraient les provinces greco-slaves , appelant les raïas à se coaliser pour forcer les Turcs à leur rendre la Sainte^ Sophie de Stambol. Ainsi , tous ces peuples divers s'unissaient dans un même but religieux. Quand la révolte de Candie et des Thessaliens eut éclaté, les Bulgares suivirent l'impulsion donnée. Leurs premiers cris d'émeute retentirent à Kirk-Kilissé, dans la Romélie , un des points où ils sont le plus grevés d'impôts; mais, n'osant tenir la plaine , ils se bornèrent à occuper les défilés des montagnes. Dès-lors toute communication fut coupée entre la capitale et les forteresses du nord ; tout pays au-delà d'Andrinople se trouva sous la garde des haïdouks , qui se chargèrent d'en faire la police; elle fut faite avec un ordre admirable par cette populace méprisée. Les voyageurs , les courriers des puissances étrangères, continuèrent de traverser en tous sens le Balkan sous l'escorte des haïdouks, comme s'il y eût régné une paix profonde. Cependant des scènes épouvantables s'y passaient, et la lutte entre les Tures et les raïas était marquée déjà par de terribles épisodes.
Un événement d'un caractère tout antique fit éclater les hostilités. La Gazette nationale des
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Serbes et leur Gazette officieUe (1) donnèrent sur ce fait de longs et curieux détails. D'après ces feuilles, imprimées en serbe, l'une à Buda , l'autre à Belgrad , l'insurrection 4ulgare j comme la guerre de Troie et la révolte de Rome contre les Tarquins, eut pour cause décisive le rapt d'une jeune fille. L'Hélène ou la Lucrèce des Bulgares se nommait Agapia. Épris de sa rare beauté, le neveu du pacha de Nicha la fit enlever au milieu d'un koloy et, afin de l'épouser , voulut la forcer à se faire musulmane. Gomme elle résistait à toutes les séductions , elle fut soumise à des tortures affreuses , qu'elle subit avec courage. Furieux de ne pouvoir lui enlever sa foi religieuse , les juges résolurent alors de lui ravir sa virginité. Effrayée de cette menace , la jeune fille préféra , dit-on , se faire turque , et quand toute sa nombreuse famille , le père en tète , vint pour la racheter des mains du pacha, on lui répondit qu'elle n'était plus chrétienne. Ses parents n'en ayant rien cru d'abord, on la fit paraître, et elle ne les eut pas plutôt revus, qu'elle tomba, fondant en larmes, dans les bras de ses proches, qui confondirent leurs cris de douleur avec ceux de la captive. Les kavases mirent bientôt un
(i) Srbske narodne nwine, Biogradske nov. — Ces deux journaux sont moins connus à Paris que ceux des Ânglb-Âméricains. La France n'aurail-elle pas intérêt cependant k étudier les mouvements et les nuances politiques de ces populations, qui , habitant les côtes de TÂdriatiques, sont pour ainsi dire à nos portes ?
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terme à cette scène déchirante, et chassèrent ru* dément la pauvre famille. La jeune Bulgare fut renfermée dans une koulaj près de la ville , avec beaucoup d'autres momas (jeunes filles) réservées au même sort, c'est-à-dire à épouser, après leur apostasie, des Ottomans.
Ces déplorables scènes se passaient au printemps de l'année 1841 , époque de fêtes pour tous les Slaves; mais sur les tapis de fleurs du Balkan les danses avaient cessé, on ne songeait plus qu'à la vengeance. Armés de faux , les paysans bulgares accoururent pour briser les portes de la prison et délivrer leur momas. Les insurgés marchaient sous deux chefs : Miloïé , qui , dans sa première jeunesse , avait été parmi les haïdouks que commandait Tserni-George , et Gavra , qu'on dit être un pope de Leskovats. Quelques mois avant l'insurrection , ces deux hommes étaient venus à plusieurs reprises en Serbie porter leurs plaintes contre les Turcs. Us avaient supplié le sénateur Mileta Radoïkovitj , chef de la quarantaine et gouverneur du cercle d'Alexinats , et le capitaine de frontière Miadene Youkomanovitj d'intercéder pour eux. Après avoir exposé les intolérables souffrances des raïas , souffrances que le hatti-cherif de Gulhané n'a fait qu'aggraver, ils s'étaient avoués déchus de la bravoure de leurs pères , et avaient demandé du secours aux Serbes pour commencer leur guerre de délivrance. Tout ce que les Serbes osèrent faire , ce fut de leur li-
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vrer six cents okas (4,400 livres environ) de poudre et quelques armes , avec lesquelles les deux héros bulgares se préparèrent à la lutte. Toutefois, ils envoyèrent d'abord , au nom et de Tavis de leurs concitoyens, des députés à Stambol, pour implorer de leur cher sultan un allégement au sort affreux que leur imposaient les spahis et les percepteurs impériaux. Saisis à Philibé, les envoyés bulgares furent ramenés chargés de chaînes au gouverneur de Nicha; ils allaient même être mis à mort, lorsque leurs compatriotes obtinrent à prix d'or, de l'avare Moustapha , la grâce des prisonniers. Ce pacha écrivit au divan une lettre qu'il fit signer par l'évéque et le clergé de Nicha, et où il représentait la révolte des paysans comme une émeute sans motif raisonnable. Cependant les injustices des chefs musulmans étaient si criantes , que les marchands turcs eux-mêmes prirent le parti des chrétiens, et allèrent demander poureux justice à Moustapha , qui les renvoya avec colère.
Les Bulgares s'étaient retranchés dans le défilé de Kotna-Bogaz , où l'évéque de Nicha et ses prêtres vinrent les rappeler à l'obéissance. Ce fut en vain. Bientôt les rebelles du pachalick de Vidin, chassés par les forces supérieures de Hussein , s'étant joints à leurs frères de Nicha, de Jarkoï et de Vrania, l'insurrection devint sérieuse. Moustapha commença à trembler , et fi t prier très-humblement le prince de Serbie d'intervenir pour lui
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auprès des raïas. Le prince Mikhaïl convoqua en hâte le sénat national; et^ quoiqu'il favorisât en secret les insurgés, le gouvernement serbe, en dépit des cris de la nation, conclut qu'il fallait garder la plus stricte neutralité. Mikhaïl , en conséquence, lançaune proclamation menaçante contre tous ceux de ses sujets qui se mêleraient à la révolte bulgare, et borda de troupes sa frontière, pour couper toute communication avec les rebelles. Pendant ce temps, les troupes irrégulières des pachas brûlaient plus de cent cinquante villages entre Sofia et Nicha , empalant les hommes, déshonorant les femmes, puis les jetant dans les flammes qui dévoraient leurs chaumières, ou les emmenant comme esclaves. De tous côtés, les Bulgares fuyaient vers les montagnes, en criant : Choumo! c'est-à-dire, allons dans les choumas (forêts) , devenons haïdouks. Deux mille cavaliers poursuivirent dans leur retraite les haïdouks bulgares, qui se montrèrent cette fois dignes de leurs aïeux. De tous les fiers spahis, tren te à peine échappèrent. Les vainqueurs chassèrent également les Turcs de Derbend ou Corvingrad ; puis, ayant surpris le fort d'Ak-Palanka, qui n'était gardé que par six mille Amantes, ils y conquirent deux canons, et occupèrent ce défilé qui leur ouvrait un passage vers Sofia et Constantinople. Miloïé cernait alors Nicha avec plus de dix mille paysans; c'étaient les mêmes qui avaient déjà bloqué Jarkoï , et qui, sans autres armes que des massues, des
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SOCS de charrue et des haches, demaDdaient de nouveau pour leur pays une constitution meilleure que celle de Gulhané. Mais le moine bulgare Kepa , envoyé à Belgrad pour solliciter en faveur de ses compatriotes , l'intervention des consuls européens, et notamment du consul de France, revint apportant aux Bulgares la nouvelle que partout il avait été mal reçu , et que l'Europe entière , sans même excepter la France , les condamnait.
En même temps, six mille Albanais, conduits par lacoub-Pacha, et quelques régiments du nizam, sous Hussein de Yidin^ s'avançaient à marches forcées pour dégager la citadelle de Nicha. Ils trouvèrent les révoltés retranchés sur la Morava, auvillagerdeLeskovats. Après plusieurs sanglantes escarmouches, les Bulgares, quoique mal armés, risquèrent enfin une action générale, et, après une lutte acharnée , se dispersèrent, laissant trois cents morts et une foule de blessés sur le champ de bataille. Miloïé, qui protégeait la retraite, cerné à une lieue de Nicha , n'eut que le temps de se jeter avec les quinze braves qui lui restaient dans la koula de Kamenitsa , près du village de Matievats. Quoique cette tour ne fût point fortir fiée, les Turcs n'osèrent lui livrer assaut, et firent venir de Nicha une batterie de dix pièces, qui, après une canonnade de vingt-quatre heures , démolit entièrement la koula. Miloïé, couvert de blessures , n'ayant plus d'espoir d'échapper aux
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Turcs, se tua lui-même d'un coup de pistolet, pour débarrasser du soin de le défendre cinq ou six de ses camarades encore sains et saufs. Libres alors, ceux-ci se firent jour le sabre à la main vers les forêts voisines.
Si peu qu^elle eût duré , cette guerre avait déjà causé une telle disette dans les forteresses de la Bulgarie, que le pain s'y vendait trois piastres l'oka. Pour peu que la lutte se fût prolongée, toutes les villes auraient été forcées de capituler par famine. Mais les haïdouks , qui seuls pouvaient continuer la guerre, n'avaient plus de chef: ils ne tardèrent pas à se désorganiser, et les plus intrépides d'entre eux passèrent en Macédoine, où ils s'unirent aux klephtes grecs.
La Porte sut mettre à profit la désapprobation tacite qui pesait sur les haïdouks ; elle commença par destituer le gouverneur de Nicha, qui, dans ses sorties , avait commis d'atroces razzias , et mit beaucoup de soin à se justifier de ces attentats auprès des cours de l'Europe , sans aller toutefois jusqu'à racheter les troupes de Bulgares qui avaient été enlevés et vendus au fond de l'Albanie. El le envoya ensuite dans le pachalickde Sofia son commissaire TeifikBeg, pour connaître, disait-elle, les griefs des révoltés et y faire droit. Ces griefs pouvaient être aisément formulés : les insurgés voulaient des staréchines choisis dans la nation , des impôts réguliers , l'abolition de l'avanie , l'expulsion des fermiers arméniens qui
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spoliaient le pays au nom des pachas ; ils voulaient aussi des évèques quicomprissent au moins leur langue. Malheureusement la Porte appela la corruption à son aide, et l'or distribué aux lâches commença la défection : la majorité de la nation était découragée par la réprobation officielle qu'avaient fait peser sur elle les agents russes et tous les consuls. Quelques rêveurs lettrés invoquaient encore la France , et voulaient qu'on demandât sa médiation. Les plus sages, hélas! traitaient cette demande de folie. Le seul cabinet serbe, reprenant le rôle qu'il avait joué en 1838 , écrivait au divan pour protester contre les atroces cruautés deMoustapha, et se posait en protecteur des vaincus : 7 à 8,000 réfugiés furent reçus dans la quarantaine serbe d'Âlexinats, d'autres se retirèrent en Moldavie et en Yalachie. kn nombre de 600, d'autres disent 1,500, ils essayèrent bientôt de repasser le Danube à Braïla , mais un corps de troupes valaques marcha con* tre eux , les mit en déroute, et , depuis ce temps , l'ordre règne en Bulgarie.
Il serait imprudent de se flatter qu'il y régnera longtemps. Qu'on interroge en effet l'histoire de ce pays : pendant bien des années , les haïdouks y ont seuls protesté contre le joug turc. En 1821 , ces guerriers indépendants avaient commencé à combattre d'une façon régulière; en 1838, l'insurrection avait gagné les classes les plus paisibles, mais seulement sur certains points, sans
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que la majorité des Bulgares prît encore part au mouvement. Enfin, en 1841, Tincendie devint général , toutes les provinces de la Bulgarie se soulevèrent simultanément. Pendant que leshaïdouks de Sofia bloquaient Nicha, ceux de la Zagora bloquaient Kirk-Kilissé, et ceux du Dobroudja fermaient les gorges de Choumla. L'appui des grandes puissances a sauvé les Turcs; cependant leur ruine n*est qu'ajournée, s'ils continuent de refuser toute satisfaction aux raïas, et si, au lieu d'écouter de justes griefs , ils irritent sans cesse les vaincus par de nouvelles avanies, comme ils font en Bulgarie depuis leur dernier triomphe.
Quatre millions et demi d'Européens, quelque barbares qu'on les suppose, ne sont pas indignes de fixer l'attention des hommes politiques, surtout si on réfléchit que, maîtres du Balkan , ils pourraient fermer à toute l'Europe le chemin de Constantinople. Il n'est donc pas inutile de rechercher quel peut être leur avenir, de montrer quels sentiments animent les puissances voisines des Bulgares à l'égard de cette nation opprimée.
d'indiquer enfin quelle doit être, dans ces contrées, la politique de la France.
Il est difficile de préciser quel sera Tayenir du peuple bulgare; ce qu'il y a de sûr, c'est que , depuis 1780 jusqu'à nos jours, sa confiance en lui-même n'a pas cessé de croître et de s'affermir. L'amour de la paix enlève seul à ses insurrections ce caractère d'exaltation tragique qui rend si formidables les révoltes serbes, albanaises et grecques. Le Bulgare est, pour ainsi dire, le Jacques Bonhomme de l'empire d'Orient; ses guerres contre les spahis rappellent les jacqueries de nos paysans du moyen-àge contre leurs nobles. Aussi, de tous les Greco-Slaves, les Bulgares sont ceux qui inspirent aux Turcs le moins de crainte, et par là même le inoins de respect. Un homme distingué de cette nation , celui qu'on pourrait nommer le père de la jeunesse bulgare, le restaurateur de la langue nationale, me disait d'un ton désespéré : Non, mes compatriotes n'aiment pas leur patrie; quand ils t'assurent qu'ils veulent se dévouer pour elle, ils meiptent; ils ne vivent que pour leurs familles et leurs jardins. — Bien qu'il, y eût de l'exagération dans cette douleur, il reste vrai que la nationalité bulgare ne pourra de longtemps encore être regardée comme mûre pour l'indépendance; ce qui l'élève, c'est la chute deses maîtres. Il faut le dire, l'abaissement de ces fiers Osmanlis est tel, que j'en ai vu plusieurs, dans les me^ hanasj lécher l'assiette du Bulgare , après qu'il
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avait mangé, sans qu'une telle humiliation eût même l'excuse de la misère.
En admettant donc que la Bulgarie reste longtemps simple province y mais que ses insurrec* tions continuent commeparle passé, il n'importe pas moins d'examiner quels sont dans la question bulgare les intérêts permanents de la Russie, de l'Angleterre, de l'Autriche et de la France.
On ne peut nier que l'empire russe n'ait intérêt à favoriser l'émancipation des Bulgares jusqu'à un certain degré, au-delà duquel seulement cet acte contrarierait sa politique. La Grande-Bretagne, au contraire, doit être moins favorable aux Bulgares, comme à tous les Greco-Slaves, qu'elle ne peut exploiter commercialement quepar Constantinople, et à la condition de ne pas trouver chez eux d*exislence indépendante. Quant à l'intérêt de l'Autriche, il peut encore moins se concilier avec rindépendance des Bulgares que l'intérêt britannique. En effet, la Hongrie, dont l'influence deviendra peut-être dominante dans cet empire, doit aspirer à porter sur la mer Noire sa limite orientale, et à devenir la maîtresse absolue du Danube. Elle tend aujourd'hui à ce double but de tous ses efforts, elle y a constamment tendu; ses guerres, du quatorzième au dix-septième siècle , voilées du prétexte de la croisade contre les schismatiques et les Turcs, n'étaient qu'une satisfaction donnée à cet impérieux besoin. Le tombeau du roi Yladislas à Dedikloï, n. 21
SOUS Varna , où ce monarque fut vaincu et tué par Amurat H , ne cesse pas aujourd'hui encore d'attirer des pèlerins hongrois.
La France seule, dans la question que soulèvent les révoltes des Bulgares, n'est pas immédiatement intéressée ; il lui est donc permis de garder une impartialité qui ne pourrait cesser que si les Bulgares, en s'isolant de Stambol, livraient le Balkan aux Russes. Nous ne pourrions soufirir que le développement de leur nationalité aboutît à un tel résultat, et nous devrions alors associer notre politique à celle des Anglais ; mais, tant que les Bulgares ne songeront qu'à leur patrie et aux moyens de la réhabiliter comme pays libre annexée l'empire turc, la France doit rester pour eux une amie, et ne peut par conséquent approu- Yor sur ce point la politique anglaise.
Après avoir examiné quelles pouvaient être dans cette question les vues des grandes puissances> nous devons étudier aussi les influences plus voisines et plus directes qui pourraient agir en bien ou en mal sur le sort des Bulgares. Les Serbes, nation intermédiaire placée entre là Hongrie et la Bulgarie , voient bien que , pour revenir à Varna , l'Autriche devra les fouler aux pieds s'ils ne s^allient pas à elle. Dans cette crainte, ils cherchent à se fortifier par tous les moyens possibles, et n'en imaginent pas de meilleur que de s'incorporer les Bulgares. Tous les secours que la Serbie prête à ces derniers sont donc peu désintéressés;
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sans cesseon la voit intervenir dans les afFairesdu Balkan. Mais les Serbes, pasteurs indolents etguerriersy s'ils subjuguaient les Bulgares , en feraient ce que les Arabes ont fait des laborieux fellahft ou des anciens Égyptiens : à force d'exploiter leurs sueurs, ils les plongeraient dans le dernier abrutissentent. Ce que nous disons des Serbes peut également s'appliquer à la Moldo-Yalachie. L'incorporation violente de la Bulgarie avec l'état aristocratique des Moldo-Valaqucs agirait même sur cette malheureuse contrée d'une manière en-^ core plus radicalement destructrice.
Impuissante, il est vrai, à former un état isolé, la Bulgarie a cependant assez de force pour repousser une union avec ses voisins, qui ne lui serait pas offerte à des conditions fédérales. C'est ce que les Serbes ne doivent jamais oublier, sous peine de perdre la sympathie des Bulgares. En effet, si les rapports de langue et d'origine établissent un lien nécessaire entre les Serbes et les Bulgares, ces derniers, par l'intérêt de leur commerce , sont aussi puissamment attirés vers la Grèce. En outre, le cabinet d'Athènes est le seul, parmi les gouvernements de la péninsule, qui ne puisse avoir sur la Bulgarie que des prétentions éloignées; ladifférence de natureentre les Bulgares et les Grecs rend précisément la rivalité entre eux presque impossible. Fier de ses facultés intellectuelles, c'est par elles que le Grec aspire à régner; le Bulgare, au contraire , sentant sous ce rapport son
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insuffisance, est très-disposé à recevoir l'impulsion des Hellènes, pourvu qu'ils le laissent labourer et récolter en paix j or, les Grecs, marins et marchands, sont tout prêts à faire cette concession aux Bulgares, trop heureux d'avoir de bons voisins qui exécutent à leur place les travaux champêtres, et fournissent à leurs fabriques les matières premières. Grâce à ce besoin qu'ils éprouvent l'un de l'autre, les deux peuples fraternisent de plus en plus. Tous les Bulgares éclairés connaissent la langue grecque; ils aiment à la parler comme à l'écrire : c'est, disent-ils, la langue de nos instituteurs, de ceux qui ont civilisé nos pères, et qui nous rendront les arts que nous avons perdus.
On ne remarque pas assez quelle action puissaute les Grecs exercent dans toute la péninsule; c'est par eux que le commerce vit; par eux, les lumières se répandent, les esprits se développent, et les nationalités elles-mêmes se réveillent. On doit dire, en faveur de l'hellénisme, que la Bulgarie compte ses meilleurs patriotes parmi les philhellènes. Partout où l'influence grecque agit plus directement, le Bulgare a un sentiment plus vif et plus précis de sa dignité. C'est ce qu'on observe surtout de Sofia à Salonik. Dans les villages construits entre ces de jx limites , la maison du Bulgare s'élève à la surface du sol; elle n'est plus enfouie, il ne faut plus de degrés pour y descendre, comme sur les bords du Danube ou entre Ni-
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cha et Pbilibé. Les Bulgares qui habitent ces villages sont plus fiers, plus spirituels, plus poétiques que leurs frères du nord. La théocratie même perd chez eux de sa puissance; le Oiristos pomqji (que le Christ vous aide) et autres saints du nord sont remplacés par des paroles moins dévotes. Les mœurs prennent, si j'ose le dire, quelque chose de plus mondain : la femme aux longs cheveux gracieusement épars vous salue la première, ce qu'elle n'oserait faire dans le nord. Cette influence exercée par la Grèce s'étend aux femmes de Romélie. Elles sont plus belles, plus sveltes que celles du Balkan. En voyant marcher d'un pas si léger les jeunes Roméliotes, une rose attachée au-dessus de leur voile flottant, on sent que la terre des muses est proche.
La France ne saurait trop encourager le penchant naturel qui porte les Bulgares vers la Grèce. Si des événements prématurés allaient jamais jusqu'à nécessiter l'érection de la Bulgarie en un état libre et seulement annexé à l'empire turc, même avant que la Maritsa eût été rendue navigable et que Pbilibé fût devenue accessible aux bateaux à vapeur, la diplomatie devrait surtout insister pour fixer sur les côtes de l'Archipel la place de la capitale bulgare. Salonik est à cet effet merveilleusement disposée; c'est une capitale toute faite, qui deviendrait en peu de temps la digne rivale d'Athènes et l'emporterait bientôt sur Boukarest et Belgrad.
La Russie , il ne faut pas l'oublier^ cherche tous les moyens de s'établir en Bulgarie. Nous ignorons trop qu'aux yeux des Russes, tout Bulgare passe pour un ancien concitoyen , pour un émigré de la Russie , qui doit être restitué à sa patrie primitive. Parmi les titres nombreux du tsar, un des plus anciens est celui de prince des Bulgares j et les patriotes russes ne manquent pas de rappeler souvent ce titre à leur doux maître. Il est donc urgent d'agir en faveur des Slaves de Turquie, si Ton ne veut pas qu'ils s'adressent à l'autocrate. Pour une foule d'entre eux, Belgrad est la cité modèle, le fanal de l'avenir. Un parti croissant chez les Bulgares répète sans cesse : Unissons-nous aux Serbes. Mais les plus craintifs espèrent peu de chose de la faible Serbie, et pjrêfèrent appeler pour l'émanciper le protectorat moscovite. Cependant il est remarquable que les Bulgares les plus libres soient précisément ceux des districts les plus éloignés de la frontière russe. Ces infortunés, qui poussent la folie jusqu'à prier dans leurs églises pour le retour et l'établissement des Russes au sein de leur pays, sont portés à cette extrémité par le désespoir, car le Bulgare en général n'aime pas le Moscovite; les caractères des deux nations sont profondément antipathiques. Kutusof, en 1811, n'emmena avec lui, sur le Pruth, les Bulgares de Rouchtchouk qu'en usant de violence; ceux qui suivirent, en 1829, l'armée de Diebitch en Bessarabie, n'y pu-
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rent cohabiter avec les colons russes; il y avait entre ces colons et les Bulgares toute la distance qui sépare un citoyen d'un esclave. Le Bulgare peut être accablé, momentanément sous Toppression d'une troupe ennemie qui passe; mais, ces crises violentes une fois traversées, il se retrouve citoyen sur sa montagne, tandis que le moujik ou le paysan russe, attaché à la glèbe, soumis aux caprices journaliers d'un boyard qui n'est pas, comme le spahi, habituellement absent, courbe la tête à chaque heure de sa vie. Le spahi n'est pas reconnu par le Bulgare comme un maître légitime , c'est un tyran odieux , c'est un inûdèle qu'on sert par force et qu'on tue même sans remords, quand il a lassé par de trop grands excès la patience des opprimés. Le haratch, les dîmes, la corvée, écrasent le Bulgare : c'est is sort de tout vaincu ; mais sa cabane et son champ n'Appartiennent qu'à lui. L'esclave russe , au contraire , ne possède pas son propre foyer, qu'il tient de la grâce du maître, et son âme même est l'âme du seigneur (i). Sentant qu'il n'a rien à lui, le moujik est doux, insouciant, jovial, téméraire dans le péril , mais porté au vol , fourbe, ivrogne et vorace. Ce qu'il consomme dans un de ses repas nourrirait le Bulgare toute une semaine. L'esclave russe vit grassement aux pieds
(i) On sait qae les nobles russes évaluent leurs revenus par le nombre de leurs Ames.
de celui qui le bat et le nourrit ; Thomme des Balkans sait se respecter; il vit de pain et d'eau, mais il ne doit à personne cette chétive nourriture.
Les Bulgares et en général tous les Greco-Slaves différent trop des Russes actuels pour pouvoir former avec eux une sincère alliance. Déjà transplantés par Catherine dans ses états en masses si considérables que toute une province russe en avait pris le nom de Nouvelle-Serbie^ et qu'une partie de la Grimée était devenue bulgare, ils n'ont pu continuer à vivre en Russie , et sont revenus la plupart aux huttes de leurs ancêtres. La Nouvelle-Serbie est éteinte , même de nom , et il ne reste plus en Crimée que quelques villages bulgares. Ce peuple a donc l'instinct du sort que lui réserve l'autocrate : il le sait, en devenant russe, il ne ferait qu'accepter un nouvel esclavage, et l'esclavage aurait cette fois un caractère sacré, les chaînes seraient indissolubles. Aussi reculet-il chaque fois que l'occasion se présente pour lui de devenir sujet russe. Ils ont deviné , ces barbares, qu'il vaut mieux, pour la dignité morale de l'homme, être raïa que moujik. Que de fois leurs staréchi nés m'ont dit en confidence : « Écoute! si ton gouvernement t'envoie , et s'il a des plans de guerre^ avoue-le-nous, car nous n'attendons rien de la Russie qu'un autre genre d'oppression. — Mon pays, répondais- je, est devenu un grand ami de la paix, mais il vous