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veut du bien , et désirerait savoir comment il pourrait contribuera soulager votre sort. » Alors ils sortaient de leur flegme accoutumé et exposaient avec chaleur le plan de régénération que leur inspiraient, disaient-ils, les philosophes de l'Hellade. C'étaient des primes accordées par les localités à ceux de leurs membres qui se distingueraient par quelque talent spécial , la fondation de hautes écoles pour les enfants des riches , Tintroduction chez eux de livres en leur langue, l'extension de leur industrie par l'établissement de quelques comptoirs en Occident , la vente assurée des produits de leurs champs par suite de contrats faits avec des maisons de commerce étrangères, l'érection dans leurs principales villes de caisses communales, que les Turcs s'engageraient à ne jamais piller, enfin l'envoi en Europe d'un certain nombre déjeunes Bulgares aux frais de la nation. Toutes ces mesures devaient être ratifiées et garanties par les ambassadeurs francs, que la Bulgarie aurait su intéresser à sa cause : car, ajoutaient-ils, tout actuellement vous est facile à vous autres en Turquie ; nos maîtres, dans l'espoir de prolonger par votre aide l'existence de leur empire, ne vous refuseront rien.
Il est certain que la France n'aurait que bien peu à faire pour secourir et s'attacher la nation bulgare. Trois services importants pourraient lui être rendus. Il faudrait d'abord pousser activement les explorations dans ce pays , lier des rap-
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ports commerciaux avec ce peuple nouveau par Enos, Sères et le port de Kavala, en détachant de nos vaisseaux marchands, qui vont annuellement à Salonik etàConstantinople, quelques barques vers ces côtes bulgares , où l'on s'approvisionnerait au plus bas prix de miel , de viandes salées, de fruits exquis. Quoique la plus grande partie de la nation bulgare habite les bords du Danube , ce n'est probablement ni sur ce fleuve ni sur la mer Noire que la nation , une fois émancipée , cherchera son principal débouché. Sur ces deux points, elle aurait trop de peine à combattre la concurrence que lui opposerait le commerce d'exportation des Russes et des Moldo^Yalaques. Comme elle a sur tous les peuples danubiens l'avantage immense d'un contact immédiat avec la Méditerranée , il est probable qu'elle en profitera. En descendant vers ses petits ports méditerranéens , ce peuple de laboureurs se mettra en relations d'échanges avec les marins et les insulaires grecs j pour qui les produits bruts du Balkan seront un trésor toujours bien venu; et, si quelque nation occidentale songe enfin à entrer en rapport avec les Bulgares , il en résultera , pour elle comme pour eux, une nouvelle source de prospérité.
Il faudrait toutefois éviter d'agir par l'intermédiaire des consuls. Dans tout TOrient, nos consuls ne se préoccupent pas assez des populations indigènes, et trop souvent ils ne compren-
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nent rien à ce qui se passe autour d'eux. Ignorant les langues greco-slaves , ils ne possèdent au plus que la langue des Turcs , cette langue odieuse à tous les raïas. Mais , s'il est désavantageux de traiter commercialement avec les raïas par desagents consulaires j en qui le bon sens de ces peuples voit d'ordinaire des complices plus ou moins zélés de leurs oppresseurs , à plus forte raison se rendrait-on impopulaire à leurs yeux si l'on voulait négocier uniquement avec leurs pachas ou leurs princes. Les Anglais ont pu l'apprendre par expérience en i838, lorsque ayant dû céder à la France le monopole des produits égyptiens , ces prétendus amis de la liberté commerciale se rabattirent sur le Danube , et vinrent en Serbie pour conclure avec Mi loch un traité en vertu duquel il devenait le seul négociant de son pays. Qu'en résulta-t-il? Une oppression plus forte pour la Serbie et un nouveau triomphe de la Russie chez les populations aiusi vendues. Maintenant que la France est repoussée d'Alexandrie , son intérêt l'invite , comme autrefois l'Angleterre, à chercher un dédommagement dans la péninsule greco-slave. Plusieurs circonstances nous feraient croire qu'elle a porté son attention du côté de ces riches provinces, et que les immenses ressources de la Bulgarie sont appréciées par ceux qui s'intéressent à notre avenir commercial. Malheureusement nous sommes trop portés à juger l'Orient avec des idées françaises. Dans un rapport adressé
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à l'Institut par un de nos principaux économistes, le digne pobratim de Miloch , l'accapareur décrié Hussein de Yidin , n'est-il pas présenté comme (( un partisan de la liberté du commerce, qui fait « la guerre la plus originale et la plus spirituelle (( à nos tarifs ? » Si des tarifs et des douanes sont nécessaires quelque part pour assurer l'industrie du pauvre contre la domination exclusive des capitalistes, c'est assurément dans les paysgrecoslaves. Sans doute la France aurait pendant un certain temps un grand avantage matériel à traiter avec un seul homme pour l'exportation des produits bruts de ces contrées fertiles. Si l'on se rappelle d'ailleurs que notre diplomatie est habituée à tout juger du point de vue de l'unité, et que, dans tout pays, elle commence par capter la bienveillance du chef^ on comprendra que Hussein, visir de toutes les terres bulgares, ait attiré principalement l'attention de nos voyageurs. Mais il ne faut pas oublier que TOrient ignore la centralisation, que chaque pays y a beaucoup de chefs, et que, si l'on traite avec l'un d'eux sans avoir pour soi les autres , on ne règne pas longtemps. Mieux vaudrait adopter une politique d'avenir, renoncer à quelques profits passagers qui seront suivis d'une longue disette, et s'entendre avec la race indigène, qui seule ne disparaîtra pas du sol, pour fonder avec elle des rapports de négoce de d'amitié durables. Certes, la Russie se réjouirait de voir le commerce fran-
çais s'adresser aux pachas , oppresseurs de la Bulgarie , pour conclure avec eux un traité dans le genre de ceux passés naguère avec Méhémet-Ali ou Miloch. Ce traité ouvrant au monopole des débouchés nouveaux, l'oppression des raïas atteindrait son dernier terme, et la nation qui aurait conclu un tel pacte s'attirerait toutes les malédictions des victimes. La comparaison entre Hussein et Méhémet-Ali serait fausse d'ailleurs sur un point. Nos agents commerciaux ne trouveraient pas en effet chez le Bulgare , quelle que soit la douceur naturelle de son caractère, la résignation fataliste du paysan d'Egypte. Il serait imprudent, on le voit, de s'aliéner sans de graves motifs un peuple qui peut armer deux cent mille bras pour venger son injure ou soutenir la cause qui aura ses sympathies. On trouverait au contraire, nous le répétons, dans l'amitié des raïas bulgares, une source de relations durables et utiles. Les produits bruts de la Bulgarie sont les mêmes que ceux qu'on va péniblement chercher en Moldavie et jusqu'à Odessa , les mêmes que ceux de la Crimée et de toute la Russie méridionale. Un comptoir d'achats pour ces produits , établi par des compagnies françaises dans le golfe d'Énos, à l'embouchure de la Maritsa , deviendrait, au bout de peu d'années, le but de nombreuses caravanes venant du Balkan et même du Danube. Les armateurs de Marseille , en s'abouchant avec les Bulgares de la Méditer-
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ranée, au lieu d'aller en Russie , épargneraient à nos vaisseaux marchands un trajet de plusieurs centaines de lieues, et ainsi la sympathie d'une nation pleine d'avenir serait acquise à la France.
La seconde mesure utile que provoque la situation de ce peuple est la réforme de son administration intérieure. On obtiendrait cette réforme du divan sans lui inspirer aucune défiance, si on la présentait comme devant mettre un terme aux révoltes des Bulgares. Les évêques grecs se coalisent souvent contre leurs ouailles avec les pachas, et ce n'est pas là une des moindres causes d'anarchie pour le pays. On mettrait fin à ce scandale en faisant cesser la vente des évêchés , vente qui, à demi secrète et mal réglée , au lieu d'enrichir le fisc impérial, ne profite qu'à des intrigants. La substitution de prélats indigènes à ces étrangers ne serait que la remise en vigueur des anciens hatti-chérifs par lesquels les Bulgares choisissaient eux-mêmes en synode leurs dignitaires ecclésiastiques. Un tel bienfait obtenu par l'intervention de la France la populariserait au Balkan plus que des victoires. Qu'importerait même qu'afin de trouver moins de résistance dans la poursuite de ce but , elle s'aidât de la coopération du ministre du tsar? Pour être accomplie de concert avec un rival ou un ennemi, une bonne action ne perd pas son prix.
Enfiû, il est encore un bienfait que la France pourrait rendre à cette nation malheureuse, et
' celle fois sans l'aide do la Russie : il s'agirait de favoriser le développement de la littérature bulgare. Les Turcs ne permettront jamais à ce peuple d'avoir des journaux dans le pays même. Ils savent que, réduites à prendre le masque de Tallégorie littéraire, ces feuilles serviraient à propager des opinions hostiles à la domination musulmane; mais la circulation des livres ne leur inspire aucune inquiétude. Ainsi , un écri-' yain slave , Veneline , a fait sur l'histoire ancienne des Bulgares un précis indigeste, mais patriotique et émancipaleur. Quoique imprimé à l'étranger , il se trouve dans toutes les cabanes des didaskales. La France pourrait beaucoup sous ce rapport. H y a à Paris , à l'Institut , des presses cyrilliques qui ont dû coûter très-cher et qui ne servent à rien ; on devrait les utiliser en faveur des raïas slaves, et aussi pour la gloire de la France. Il y a quelques hommes en Bulgarie dont le patriotisme et l'érudition ne demandent qu'à être aidés pour contribuer par de beaux ouvrages à la réhabilitation de leur pays ; mais leurs livres ne circulent que manuscrits. Pourquoi ne les publierait-on pas ? Les presses slaves acquises par Napoléon attendent toujours, depuis 1814, qu'on les mette à l'œuvre.
Ainsi se propagerait peu à peu le mouvement régénérateur qui , en éclairant les Bulgares , finirait par leur rendre une patrie , telle seulement qu'elle peut être, c'est-à-dire ou vassale
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OU confédérée de l'empire d'Orient. La puissance de la Turquie, loin de diminuer, se relèverait par cet énorme accroissement de citoyens et de soldats. Ces peuples, dit-on, tournent leurs regards vers la Russie. — Oui, parce qu'elle leur fait du bien : qu'on les aide plus que ne fait la Russie, et ils cesseront d'implorer les secours du tsar. Une politique haineuse à leur égard serait d'autant plus déraisonnable, que l'intérêt de la France est évidemment bien moins opposé que l'intérêt russe au développement réel des diverses nationalités greco-slaves, ou à leur formation en un faisceau d'états confédérés avec l'Orient, tous solidaires les uns des autres et tenus à s'entredéfen- -dre. Les Orientaux sont les moins oublieux des hommes; ils se souviennent à jamais du bienfait et de l'injure : aussi tout service que leur rendra la France lui sera-t-il compté au jour qui décidera entre la Russie et l'Occident.