UNION BULGARO-SBRBE. HT H
sud et à l'ouest, et s'est privé ainsi de toute frontière naturelle ? Pour éviter de longs démêlés et peut-être un nouveau démembrement, il est sage qu'il s'unisse à ses voisins. La Serbie a des antécédents politiques déjà solidement établis ; elle est assez forte pour servir de point d'appui aux patriotes bulgares, sans être, comme la Russie, assez redoutable pour les opprimer sous le masque de la protection. Ce que nous disons ici des deux pays bulgare et serbe s'applique également à leur littérature : commencé il y a cinquante ans, le mouvement littéraire des Serbes est déjà très-développé ; déjà ils ont dans leur langue des compositions de tout genre. La littérature bulgare, encore dans Tenfance, ne pourra que gagner à des l'elations plus intimes avec celle de la Serbie. En se modelant , comme ils ont commencé à lé faire , sur une littérature beaucoup plus mûre et plus européenne, celle des Russes, les écrivains bulgares s'absorberont dans leurs modèles ou seront frappés de stérilité. Les deux idiomes serbe et bulgare offrent d'ailleurs des différences si peu essentielles, qu'ils peuvent arriver avec le temps à n'être plus que deux dialectes d'une même langue. Ce rapprochement salutaire sera surtout favorisé par l'analogie complète qui existe entre les traditions poétiques et héroïques des deux races, ce qui permettra de répandre chez Tune et l'autre les mêmes chansons populaires légèrement modifiées dans l'expression.
'Mi LF.tt BUVK8 D ORIENT.
AucuD obstacle sérieux ne s'oppoee donc dès à préëenl à ce que les races serbe et bulgare combinent leurs intérêts, et se prêtent un mutuel secours pour résister à leurs ennemis communs, qui évidemment ne sont plus les Turcs , désormais trop affaiblis, mais les grandes puissances voisines. Une politique prévoyante devrait se bâter de mettre à profit une situation qui j en se consolidant , placerait hors de toute atteinte le thème favori des diplomates français , le maintien de réquilibre européen. En effets depuis que THellade est séparée de Tempire turc, les pays slaves sont devenus la force principale de la Turquie. Les Bulgaro-Serbes, on Ta vu, n'auraient aucune répugnance à unir leurs armes avec celles des Turcs, dès qu'ils seraient sûrs, en soutenant la Porte, de combattre pour leur patrie. Si Ton objecte que la religion, qui sépare les Slaves des Osman lis, les rapproche, au contraire, des Moscovites, nous répondrons que les Slaves de la péninsule orientale ne sont pas devenus aujourd'hui plus fanatiques qu'ils ne pouvaient Têtre au quinzième siècle ; alors cependant ils se liguèrent avec les Turcs contre les Grecs, qui, après avoir été leurs instituteurs religieux, voulaient devenir leurs maîtres politiques. Pourquoi les Slaves ne feraient-ils pas aujourd'hui contre leurs frères les Russes la ligue qu'ils maintinrent jadis pendant lin siècle et demi contre leurs frères et coreligionnaires les Byzantins? Cette ligue que lenf
UNION BULaARO-SBBBR. 376
position géographique impose aux Bulgaro<-Serbes, iU la veulent^ ils eo ont déjà posé les bases. Les éléments sociaux, il est facile de le prouver, viennent compléter ici l'œuvre de la nature.
Des nombreuses peuplades qui peuvent corn* poser l'union bulgaro^erbe , il n'y a jusqu'à ce moment que la principauté de Serbie, le Monténégro et la Mirdita qui aient su obtenir une existence nationale incontestée. Seuls, on peut le dire, les Serbes sont Tâme de ce grand cor{)s slave, qui occupe, entre le Danube et la Grèce, les plus belles et les plus inaccessibles montagnes de l'Europe. Forts de leur patriotisme et de leurs droits politiques, les Serbes peuveni seuls arracher les raïas bulgares au sommeil. Les Monténégrins, bien qu'ils soient peut-être en réalité plus libres que leurs frères de Serbie, ne forment pas un état assez étendu pour pouvoir agir si loin de leurs foyers, seuls et sans alliés. Quant aux Bosniaques, divisés par leurs croyances religieuses en trois camps ris aux, musulman, catholique latin etschismatique, ils sont incapables d'oiïrir un en-
376 Les SLAVES d'oribht.
semble quelconque de vues politiques^ et ont besoin, plus encore que les Bulgares, de recevoir l'impulsion des Serbes libres qui les environnent. La même impuissance se remarque chez les Albanais j tant slaves que mirdites , tant chrétiens orientaux que catholiques fatins. Toutes ces populations se rattachent plus ou moins à la principauté de Serbie qui est leur avant-garde naturelle, et dont l'initiative politique, si resserrée en apparence, s'étend réellement de la mer Noire à r Adriatique.
La Porte ottomane, dans ses rapports avec les Slaves, subit aujourd'hui les conséquences de sa fausse politique. On sait comment la destruction de l'aristocratie bosniaque et des janissaires a démantelé l'empire du côté de la Russie et du côté de l'Europe. Maîti;es naguère encore de tous les Balkans, depuis ceux de la Bulgarie et du Danube jusqu'à ceux de l'Épi re, ces terribles spahis, en disparaissant, n'ont laissé à leur place que le fantôme du nizam, et l'aspect de cette faible milice provoque plutôt qu'il n'arrête le développement des forces chrétiennes, comme si la Porte, dans toutes ses réformes, avait eu pour but le triomphe du christianisme. Maintenant, que reste-t-il à la vieille race d'Othman? Après avoir tué ses propres enfants, elle n'a plus d'autres ressources que d'adopter ses raïas pour ses défenseurs, et au besoin pour ses héritiers naturels. Elle semble heureusement comprendre cette né-
UNION BDLGARO-SBRBB. 377
cessité j si Ton en juge par la conduite qu'elle a tenue dans les événements de Serbie en 1842 et i843.
La Serbie, comme le Monténégro , comme la Mirdita, doit à la guerre son émancipation. Il en résulte que ceux qui ont versé le plus glorieusement leur sang dans les combats de la 11bertéy ont acquis des titres sacrés au pouvoir. Telle est, dans ces trois pays, Torigine de dynasties qui sont, si Ton veut, purement militaires, mais qui jouissent d'une popularité d'autant plus grande qu'elles ne prétendent pas à la souveraineté législative, et n'emploient leur épée qu'à faire triompher la loi ou la volonté nationale. On comprend que ces trois dynasties doivent être le point de mire contre lequel se dirigent toutes les attaques des puissances intéressées à neutraliser les nouveaux états slaves, afin de s'établir sur leurs ruines. C'est ainsi que l'Autriche , après avoir réduit presque à l'état de vassale la famille mirdite des Doda , cherche, par ses intrigues, à ébranler l'antique dynastie monténégrine des Petrovitj , qui se trouve maintenant en possession de donner à la Montagne Noire son gouverneur ou lieutenant général, comme elle lui donne depuis des siècles son vladika ou chef spirituel. C'est ainsi encore que le cabinet moscovite s'efforce de tromper l'Europe sur la légitimité de la dynastie que les Serbes danubiens se sont donnée dès 1804, celle de George le Noir, l'é-
378 Ltg ftLAVBg d'okîbmt.
manoipateur de sa patrie. Cette dynastie, née du champ de bataille, avait bien pu momentané* ment dis|)apaître aux yeux des étrangers devant TuBurpHtion heureuse de Milooh Obrenovitj, qui, après avoir fait périr traîtreusement George le Noir, se porta son héritier; mais toutes les sym* patfaies des Serbes restaient à la famille du martyr : une longue série de révoltes contre la dynastie usurpatrice et justement haïe desObre^ novitj a enfin abouti, en 4842, à expulser du pays le dernier d'entre eux, et aussitôt, déterrant le drapeau criblé de balles de George le Noir, enfoui pendant tout le règne de Miloch, la Serbie n'a eu qu'une voix pour reconaaître le droit d'hérédité d'Alexandre Georgevitj, le fils de son premier chef.
Ainsi, dans les débats diplomatiques provoqués par la dernière révolution de Serbie, elqai ont abouti à la réélection du prince Alexandre Georgevitj, l'Europe a été entièrement trompée; on lui a fait prendre uno question de dynastie pour une question d'élection. Ce n'est que par une inexcusable ignorance des faits que la diplomatie européenne est demeurée muette devant l'ultimatum de la Russie. Il faut Tavouer toute* fois, cet ultimatum était formulé avec «ne opparenco de modération et de justice capable de paralyser les plus fougueux antagonistes ou ])role(.torat russe en Orient. En effet , que demandait le tsar? Une simple rééleclion du petit prince
DNIOTI BULGAR0*SBRB8. 379
de la Serbie dans les formes légales et régulières, pour sanctionner l'élection illégale et tumultueuse à laquelle ce prince doit son trône! Nous ne pouvons pourtant pas, se sont dit les diplomates, nous montrer tracassiers au point de refuser notre adhésion à une demande si modeste. Si la diète convoquée pour la réélection confirme le prince actuel et ratifie l'expulsion de la famille de Miloch , la Russie ne promet-elle pas de se résigner et de reconnaître le chef ainsi légalement élu comme le véritable prince de la nation ? Nulle objection raisonnable n'a pu s'élever dans l'esprit despublicistes contre la question ainsi posée, et, uous l'avouons , un cabinet occidental eût difficilement exprimé ses exigences avec autant d'habileté. Toutefois , qu'entendait le cabinet russe par des formes légales et régulières d'élection? Existe-t-il des formes légales et régulières pour l'élection du kniaze serbe, comme il en existe par exemple pour l'élection des princes moldaves et vainques, comme il en existait pour l'élection des rois de Hongrie et de Pologne? Rien de semblable heureusement n'existe en Serbie; le trône serbe n'est point un trône électif, il a toujours été regardé comme hérédifaire, au moyen âge aussi bien qu'aujourd'hui. Rien n'est prévu dans la loi serbe pour le cas de déchéance ; la force nationale décide seule par sa réaction, /i/mî///i/5W5e peut-être, mais irrésistible, qu'une dynastie est dévenue indigne de régner. En présentant aux grandes
380 LS8 &UVBS d'orient.
puissances la question serbe comme un débat d'élection aujourd'hui terminé en apparence , la Russie tend à changer radicalement la constitution politique de la Serbie , elle veut y installer un trône électif à la place d'un trône héréditaire : c'est elle qui se montre subversive et révolutionnaire, en prétendant réagircontre une révolution. Mais, dira-t-on, puisque le trône serbe est héréditaire» il faut le rendre à la dynastie légalement reconnue par l'Europe et garantie par la Russie, il faut rétablir les Obrenovitj. C'est ce que le cabinet russe avait d'abord demandé. D'où vient donc qu'il s'est désisté de cette prétention en apparence si légitime? d'où vient qu'il n'a exigé qu'une simple réélection du prince serbe, et s'estengagé à reconnaître le nouvel élu, fût-ce même le prince actuel? Il est prodigieux qu'on ne s'aperçoive pas qu'en paraissant céder à l'Europe sur ce point, la Russie obtenait réellement ce qu'elle n'osait pas espérer d'abord , et s'ouvrait, bien mieux que par l'occupation même du Balkan , une route large et sûre vers Constantinople. En effet , si le tsar s'était borné à réclamer la réintégration du prince déchu , il aurait pu le ramener et le soutenir par la force de ses baïonnettes, comme il a si longtemps soutenu Milochpar l'ascendant de sa diplomatie; mais, une fois rétablie , cette dynastie, qui ne s'est jamais appuyée que sur l'étranger et dont les Serbes ne veulent pas, serait tôt ou tard tombée de
UNION BULGARO-SËRBB. 381
nouveau y et avec elle eût été vaincue Tinfluence russe. Au contraire , en provoquant une réélection , la Russie a nié le droit d'hérédité du fils de George le Noir aussi bien que du fils de Miloch; elle a méconnu , au nom de la légalité, le principe dynastique chez le seul peuple chrétien d'Orient qui, par son humeur guerrière et ses vastes affiliations politiques en Turquie , pût lui barrer la route de la Méditerranée. Aujourd'hui , en paraissant céder au vœu du peuple, elle considère et fait considérer en Europe le pouvoir serbe comme le fruit d'une élection , et par conséquent comme révocable, dès que ses agents seront en mesure d'en exiger la révocation ; enfin elle organise un état provisoire, qui lui permettra de continuer ses intrigues, à la place d'un état permanent, qui aurait pour résultat d'affermir la nationalité serbe. Et l'Europe a consenti à être la dupe de ces manœuvres, pendant qu'il lui était si facile d'obliger le tsar à exprimer nettement ses vraies prétentions ! Un simple refus par l'Angleterre et la France de ratifier l'ultimatum de la Russie , l'eût obligée infailliblement à en formuler un nouveau, où elle serait revenue à sa première demande. La cour russe eût réclamé , au nom de sa gloire, de la justice et du droit commun des princes, que la dynastie garantie par elle fût rétablie. Seulement alors la question eût repris sa véritable signification : l'Europe aurait eu à prononcer entre deux dynasties^ l'une
382 LES SLAVES U OHlftNT.
issue de Miloch, Tautre issue de George le Noir.
Taudis que l'Europe l'abandonnait ainsi , quelle a été l'attitude de la nation serbe ? Eiie a constamment maintenu comme légitime la dynastie, de George. Après avoir voulu rappeler le fils de Miloch et provoquer une élection nouvelle j la Russie a dû céder sur le premier point en se ménageant sur le second une victoire apparente. Une élection nouvelle a été faite , élection fictive et contre laquelle proteste la majorité du peuple serbe qui a refusé de rertiettre en question ce qu'il avait déjà décidé. Cette comédie parlementaire n'est destinée qu'à tromper l'Europe sur la légitimité du pouvoir rendu par la nation aux Geor^Ti vitj : les Serbes ne la prennent pas au sérieux.
Les ministres turcs ont habilement profité de cette longue crise pour se réhabiliter dans l'opinion des Slaves , en favorisant de tous leurs elTorts , malgré les menaces du tsar , la lutte des patriotes serbes contre un pouvoir tyrannique que maintenaient les puissances chrétiennes. Seuls de tous les étrangers ) ils ont soutenu en Serbie la cause juste et nationale , en garantissant au nom des traités d'Akerman , deBoukarestetd'Andrinople, l'autonomie des Serbes, c'est-à-dire leur indépendance politique intérieure , qui suppose nécessairement le droit de modifier leurs lois et de changer leurs chefs, s'ils en sentent le besoin. Le sultan s'est ainsi popularisé chez les raïas, et a dégoûté ses tributaires de l'intervention européenne; on
UNION BULGARO-SBRDB. 383
peut dire qu'en cette circonstance les diplomates barbares de la Porte ont été beaucoup plus clairvoyants que les hommes d'étatdu monde civilisé. Entravée plutôt que soutenue par l'Europe , la Serbie ne peut plus agiter ni défendre les provinces opprimées qui Tentourent , comme elle le ferait si elle n'était pas censée sous la garantie des puissances. Le rôle d'émancipateurs armés reste donc tout entier aux ouskoks du Monténégro , qui , passant pour des brigands^ se trouvent heureusegient en dehors du droit européen ; ils ne sont point tenus à respecter les exigences barbares d'un statu quo qui n'a rien fait pour eux, et d*une diplomatie qui ne les reconnaît pas. Comment, dirat-on, reconnaître un état qui compte à peine 120,000 sujets? Mais cet état s'appuie sur 18,000 soldats aguerris, toujours prêts à marcher, et le reste delà population , posté derrière ses rochers^ adétruitetdétruiraitencoredesarméesdel 00,000 combattants. Le Tsernogore recèle dans son sein les éléments d'une force qui ne peut que grandir; cependant, s'il veut attirer enfin l'attention de l'Europe, il ne doit plus rester dans l'isolement. Sa frontière n'est qu'à une petite journée de celle de la Serbie. En se donnant la main, les deux états serbes sauront se faire respecter au dehors, et, par leur ascendant moral dans l'intérieur de la Turquie, ils décideront la Bosnie et l'IIertsegovine à s'absorber en eux. il y a dans ces deux provinces de vastes districts qui se sont délivrés
384 LES SLÀVfi8 1> ORIENT.
du joug turc, et qui aujourd'hui vivent libres, à rinsu^pourainsidire, desgrandes puissances. Mais ces cantons sont souvent livrés à l'anarchie, parce qu'on ne leur permet pas de s'organiser régulièrement, et denoueravec la Serbie des liensde fraternité et d'alliance qui sont leur plus impérieux besoin. Cependant l'unique moyen de rétablir la paix intérieure dans la Turquie d'Europe est de reconnaître comme légale la solidarité créée par la nature entre la Serbie et tous les districts libres de la langue serbe. A défaut de cette reconnaissance , les ouskoks continueront de dévouer leurs carabines à la cause de leur frères raïas, et de miner par leurs exploits populaires le trône chancelant de Constantinople.
Quant aux six cent mille Bosniaques musulmans , les seuls d'entre tous les Serbes qui ne réclament pas encore l'union fédérale avec la principauté de Serbie, ils finiront bientôt par se lasser de leur isolement. Ces Bosniaques ne prolongent leur existence, comme race distincte des Osman* lis , que grâce au voisinage des Serbes indépendants. S'il n'était pas loisible à tout spahi maltraité par les agents de la Porte de se retirer dans les vingt-quatre heures chez les ouskoks, il y a longtemps qu'on aurait contraint tout ce peuple de renégats à parler turc. Que n'a pas fait la Porte pour désorganiser ce pays ! Maintenant les fiers spahis sont traités comme des raïas , dépouillés de tout j ils se voient réduits à vendre leurs
UNION BULGAH0-8KRBB. 385
tokas et leurs carabines dorées afin d'acquitter l'impôt de Stambol. Mais, pour être plus soumis en apparence , en sont-ils plus réellement attachés au sultan? Us le sont moins que jamais. La soif de la vengeance les consume : ne pouvant l'assouvir , depuis que le nizam stationne avec ses canons dans leurs koulas et leurs forteresses , ' ils ont recours aux plus basses flatteries pour gagner à leur cause les pachas et les aïans nom^ mes par la Porte. Désormais les révoltes , au lieu d'être l'expression ouverte et franche de la nation , seront le fruit des machinations secrètes de quelques pachas turcs qui, dans leur ambition , se feront des Slaves un rempart contre leur propre souverain.
Tout en plaignant les victimes et en flétrissant la violence avec laquelle le cabinet du sultan poursuit son œuvre de destruction, contre les spahis, il est facile d'entrevoir pour la société bosniaque un avenir tout différent de celui qu'attendent les Osmanlis. Croyant n'agir que pour eux seuls, ils centralisent de plus en plus, sans s'en douter, les forces de la nation serbe, ils préparent la réunion fédérale des différentes peuplades de cette race indomptée. Au commencement de 4843, un dernier hatti-chérif, spécialement adressé à la Bosnie, a confirmé l'abolition de tous les privilèges des spahis et déclaré les raïas absolument égaux aux disciples du Koran. Cette nouvelle attaque du divan ne peut que faire baisser
386 U» «LAVSft P'ORIKMT,
eneore son influence daoë loa diairieto de Boaoie où les chrétiens sont eu minorité, et où le faûatiame religieux des ntuaulmans , contrairemeot à la tendanee ordinaire de rislamiame, n'est que le fanatisme de. la pairie, plaoée par ces guerriers au^eaaua de la religion même. Quand Fensemble de droits et de privilèges qui avaient jusqu'ici fait des Bosniaques une société à part entre TOccident et rOrient sera décidément aboli , les spahis sla-vea , dédaignant une religion asiatique dont le pontife les opprime, tendront U main aux ghiaours. La nécessité de ce rapproQhement est déjà claire en Bosnie pour tous les esprits élevés au*deasus de la foule.
Partagée moralement en deux grandes régionSi représentées Tune par les uahias ou districts du noord et de l'est, l'autre par les oaAw du sud et de l'ouest, la Bosnie se mttache, d'un côté à la principauté serbe, de Taulre au Monténégro, Ces deux régions, toiyours agitées, ne retrouveront le repos qu'en se réunissant aux deux états qui, de pointa opposés, pèsent sur elles et les dominent.
U en est à peu près de même pour tout le nord de VAlbanie , qui semble condamné à languir sous les ravages des Mon léuégrins, jusqu'à ce que la confédération serbo-mirdite ait été enfin recon* nue par la Porte. Malheureusement, beaucoup de tribus catholiques d'Albanie, entre le Monténégro et la Macédoine, conservent encoi^e uue vive an* tipathte contre leurs voisins serbes défenseurs du
UNION BDLGAR0-8BHBB. 387
Bchisme; souvent il s'engage entre les Serbes et ces tribus des luttes fanatiques qui n'aboutissent qu'à décimer les défenseurs de Téglise romaine. Le nombre et Torganisation assurent de plus en plus lé triomphe des schismatiques, et , sauf le cas d'une intervention étrangère, les catholiques libres d'Albanie seront forcés de s'unirauxSlaves, déjà tellement mêlés avec les Skipetars, qu'on né peut distinguer politiquement ces deux races. Dans le premier groupe des tribus mirdites , chez les Dibrans y la fusion paraît près de s'accomplir. Une partie de la grande tribu des Klementi s'est déjà coalisée avec les Monténégrins, U reste encore à entraîner dans la même voie les autres phars ou clans mirdites du nord de l'Albanie, qui forment un corps de près de cent mille individus, où se trouvent enclavées une foule de colo* nies serbes et bulgares. Pour h&ter cette révolu-^ tion , le Tsernogore , depuis 1 839 , ne cesse d'agir par les armes ou par son influence morale dans ces vallées, dont il rend successivement les villages ses tributaires ou ses alliés , Les Dibrans ont enfin, en 1840, fraternisé avec les raîas insurgés de Bosnie y et depuis lors l'amitié entre les deux peuples est allée toujours croissant, comme pour sceller l'indépendance que ces tribus ont conquise au prix de leur sang.
Le second groupe de tribus libres , celui des Mattes, évalué à soixante-dix mille individus, et dont le gouvernement siège dans les forêts
388 LKS SLAVES d'oKIKNT.
d'Orochy est par sa position méridionale celui qui a le moins de rapports avec les Slaves. Cependant, par suite de la proximité des féroces tribus musulmanes de la Toskarie et du Mousaché , la Mattia ne peut s'abstenir d'adhérer à l'union bulgaro-serbe, si elle veut défendre ses antiques droits contre de nouvelles attaques du nizam , et ne pas subir le sort des Maronites du Liban. Le vladika schismatique du Tsernogore et le vladika catholique d'Oroch doivent enfin comprendre que leur plus grand intérêt est d'unir politiquement les deux montagnes. Unies , elles double* ront leurs forces , et pourront opposer à tout ennemi une armée aguerrie de cinquante mille hommes.
Pour les musulmans d'Albanie eux-mêmes, la question est de vivre libres par leur union avec les Slaves ou de devenir Turcs en continuant de s'isoler. Le système de centralisation administrative suivi par le divan depuis le sultan Mahmoud n'épargnera pas plus les mahométans d'Albanie que ceux de Bosnie : les clans ne maintiendront que par la force leur antique existence; mais les insurrections isolées des Albanais en 1830, 4832 et 1836 ont dû leur prouver que, seuls, ils seront désormais toujours vaincus par le nizam. Il n'en sera plus ainsi dès qu'ils s'appuieront sur les Serbes du Tsernogore. Cette alliance est le seul moyen pour les Albanais musulmans de maintenir leur nationalité contre les Turcs , et
UNION BULGARO-SBHBB. 389
pour les Albanais catholiques de secouer le joug théocratique que font peser sur eux les moines italiens missionnaires de TAutriche.
Beaucoup plus nombreux que les Serbes et leurs alliés , les Bulgares attendent aussi de nouvelles destinées. Si leur renaissance politique n'a point fait d'aussi rapides progrès que celle de la Serbie , peut-être faut-il en accuser l'existence toute sédentaire et agricole des Bulgares. Ils doivent sans doute à ce genre de vie d'être, malgré leur rudesse, plus civilisés que les Serbes sous certains rapports; mais aussi ces mœui's leur ont fait connaître des besoins que leurs voisins ignorent, et qui facilitent en Bulgarie l'exercice de la tyrannie turque. Pour tirer ces raïas de leur abaissement , il faut des moyens tout autres que pour animer le peuple serbe. On doit parler plus souvent au Bulgare de sa chaumière et de son village que de sa patrie : il ne fera de sacrifices que pour améliorer la valeur de ses terres , le sort de sa famille , l'importance de sa commune. De tous les peuples de la Turquie d'Europe, il est le seul par qui le hatti-chérif de Gulhané puisse être pris au sérieux ; lui seul est assez peu avancé dans son émancipation pour pouvoir se servir de cette charte comme d'une arme contre ses oppresseurs. Sans doute le hatti-chérif n'est qu'un leurre , le dernier recours de la tyrannie devenue faible , qui , ne pouvant plus opprimer violemment les peuples, espfTP continuer de les dominer à l'aide
390 LM 8LAVM b'oEIBNT.
de la ruse «t de la corruption. Gonça par lea r^ formateurs occidentaux qui veulent franciêer l'Orient, il tend à détruire les plus antiques nationalités pour les fondre toutes dans une seule, comme si une loi pouvait faire ce que n'a pu obtenir le cimeterre des Turcs, alors qu'il était la terreur du monde. Mais, se croyant obligée de revêtir au moins les dehors du libéralisme euro* péen , la Porte ottomane a fait poser dans cette charte des principes qui mènent loin : celui de l'égalité des chrétiens et des Turcs dans l'empire est un glaive à deux tranchants qu'on peut faire servir aussi bien contre que pour les Osmanlis. Ainsi, quelque trompeur qu'il soit, le hatti-* chéri f offre néanmoins aux opprimés une arme parlementaire, un moyen d'agitation légale. Les Bulgares doivent l'invoquer le plus souvent pos* sible, se liguer pour sa défense , et protester sans cesse par des pétitions adressées à la Porte contre les infractions qu'il peut subir. Heureusement, les usages orientaux n'interdisent point aux raïas de se rassembler en aussi grand nombre qu'il leur semble bon autour de leurs monastères : les patriotes bulgares doivent user largement de ce droit, qui leur assurera sur le peuple autant et même plus d'iofluence que s'ils avaient des journaux. Ces soborsj ou meetings slaves, envoient depuis quelques années au sultan de fréquentes dépulations chargées de porter leurs plaintes. Ces députa courent le risque d'être emprisonnés ;
imiON BULGAftO-'MEil. 391
il faut donc que deB cotiBatiom d'argmit entre les villageft t'organisent en leur faveur ou en fkteur de leurs veuves ; il faut que ces victimes soient comblées d'honneurs capables de faire envier leur sort. Puisque le batti-chérif a proclamé l'égalité des chrétiens et des Turcs, il s'ensuit que les uns et les autres doivent avoir les mêmes droits* La loi reconnaissant que les communes et con^ fréries chrétiennes doivent être traitées sur le même pied que les communes turques , le peuple bulgare peut légalement exiger que là où n'habitent quedes familles chrétiennes, les conseils mu«nicipaux soient composés exclusivement de chrétiens , de même qu'ils sont exclusivement composés de Turcs dans les communes uniquement musulmanes. Cette émancipation des communes bulgares, étant une conséquence rigoureuse du hatti-chérif I peut être obtenue par les voies légales, par une agitation à la manière irlandaise^ sans qu'il se verse une goutte de sang« L'agita-^ tion dirigée vers ce but , loin d'encourir une répression qui serait illégale i doit être encouragée par le sultan, puisqu'elle lui facilite les moyens de tenir sa parole , car le sultan ne peut refuser aux Bulgares les libertés dont jouissent toutes les communes turques sans mentir à la charte qu'il a donnée. Le rétablissement des libertés municipales est la base de toute prospérité pour l'empire; il intéresse les Turcs autant que les chrétiens eux-mêmes. Partout où l'Osmanli in«
302 LES SLAVES p'ORlENT.
tervient hors de ses foyers, il tarit par sa soif insatiable de monopole et de domination absolue la source des richesses locales et Tesprit d'émulation parmi les indigènes. Il faut, dans leur intérêt même j séparer les vainqueurs des vaincus. On conçoit que les conseils municipaux des grandes villes, ordinairement formés de treize membres, puissent admettre, comme représentants de la population musulmane, le cadi , le pacha et ses kiaias auprès de Tévèque et des staréchines chrétiens; mais, dans les petits villages habités seulement par les Bulgares, il est illégal, il est odieux que le conseil communal ne puisse s'assembler sans être présidé par un Turc, envoyé du pacha.
Les Turcs montrent le même mépris du droit naturel vis-à-vis des assemblées provinciales, où toutes les communes du district sont invitées à envoyer leurs députés pour délibérer sur les intérêts communs, sur les routes et les ponts à construire, sur la répartition de l'impôt et des travaux publics de la province. Là encore le président et les secrétaires sont des délégués du pacha, qui forcent par la crainte les staréchines à voter dans l'intérêt exclusif des Turcs, et légalisent ainsi les mesures les plus vexatoires; ce qui réduit la prétendue égalité entre Turcs et chré* tiens à une nouvelle forme d'esclavage des raïas, plus ironique et plus insultante que la première, lies Bulgares ont perdu en réalité leurs diètes