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politique personnelle, et que les opprimés fussent forcés d'en venir à une juste et sainte insurrec* tion, la Bulgarie a des ressources qui manquent à rirlande, elle a ses mœurs primitives, sa nature vierge, l'admirable position du Balkan, ses cimes à la fois inaccessibles et fertiles, où des insurgés même bloqués pourraient s'alimenter des produits du sol et se défendre durant des siècles. Pour les nations opprimées qui veulent s'affranchir , il n'y a que deux rôles , celui de l'Irlande ou celui de la Gircassie. Les Bulgaro-Serbes peuvent heureusement prendre à la fois ces deux rôles; ils peuvent , en Bulgarie, faire de l'agitation légale à la manière des Irlandais, et se battre comme les Tcherkesses dans les montagnes slaves de Bosnie, d'Albanie et du Monténégro. Passe, dira-t-on, pour le dernier moyen , c'est celui qu'ont adopté les haïdouks serbes, et ils ont déjà réussi à former deux états indépendants qui , secondés par des dynasties populaires , trouvent dans les clans libres d'Albanie des alliés audacieux toujours prêts à les soutenir contre leurs agresseurs; mais les pauvres et pacifiques Bulgares , qui n'ont pas encore d'organisation nationale, pourront-ils s'organiser jamais 7 L'orgueil turc n'y mettra-t-il pas sans cesse de nouveaux obstacles ? Toutes leurs manifestations populaires ne seront-elles pas méprisées par les pachas ? Quand même elles le seraient , les knèzes et les staréchines du Balkan ont un moyen sûr de for-
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eer la Porte à leur prêter l'oreille : c'est de se montrer les plus fidèles sujets du sultau j de lui présenter un système d'administration indigène plus avantageux au trésor impérial que celui qui repose sur l'esprit de concussion et de rapine dès vieux Osmanlis; c^est enfin de conduire l'agitation légale avec une telle prudence , qu'en aucun cas ni le sultan ni l'Europe n'aient intérêt à prendre parti contre les agitateurs pour des pachas décriés.
Les Turcs évidemment ne doivent plus songer aujourd'hui à étouffer la nationalité bulgaroserbe , qu'ils n'ont pu détruire au temps de leur plus grande puissance. Il ne leur reste désormais qu'à rivaliser de patriotisme et d'activité avec les raïas, s'ils ne veulent être absorbés un jour par la société chrétienne. Une guerre avec les Slaves ne durerait, pour les Turcs, que le temps de mourir, et c'est pour leur ôler jusqu'au désir de se défendre ainsi que les Bulgares désarmés et
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raïas, tout en reatanl fidèles à la Porte, doivent 86 lier intimemeol d'iotérêts avec les Serbee armés et libres. Celle uoioo existe déjà moralement, quoique ni les uns ni les autres ne l'aient assignée comme but à leurs efforts. Fréquemment la Bulgarie envoie des députalions à Belgrad pour exposer au sénat de Serbie le tableau de ses souffrances et des persécutions turques. Des milliers de réfugiés bulgares habitent la principauté serbe, où ils jouissent de tous les droits civiques. A la vérité , les rapports entre les deux peuples n'ont été jusqu'ici que des liens de sympathie , motivés par l'analogie de leur langue, de leur origine, et par leur dépendance du même souverain ; mais le temps est venu où des relations plus sérieuses vont nécessairement se former, que le sultan le veuille ou non, entre tous les Slaves de son empire. C'est aux Turcs d'empêcher que ces relations ne deviennent fatales au trône de Stambol; elles seraient surtout menaçantes , si , interdisant en quelque sorte aux Bulgares la conscience d'eux-mêmes , les Turcs prétendaient ne leur laisser que le choix des tyrans. En s'abandonnant alors avec une servile apathie à la direction des chefs serbes, les raïas provoqueraient chez ces paires guerriers et ambitieux le désir de les subjuguer , de les employer pour labourer leurs champs, et d'en faire des instruments de leur grandeur.
Les Turcs n'ont qu'un moyen de paralyser ce
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que rinfluence serbe parmi les raïas slaves aurait d'hostile pour eux comme pour les Bulgares : c'est d'enlever à ces derniers tout désir de changer de maîtres. Ils y réussiront sans peine en réorganisant les communes, le clergé, le commerce de la Bulgarie , et en aidant ces montagnards à rivaliser avec leurs frères serbes de puissance et d'activité. De cette manière , les Turcs se sauveront eux-mêmes et rétabliront entre les deux peuples slaves un équilibre qui permettra au sultan de gardersasouveraineté.Mais^pourqu'un accord durable puisse s'établir entre le sultan et les Bulgares, il faudrait à ceux-ci un intercesseur, un avocat, près de la Porte. Par leurs continuels abus de pouvoir, les pachas se sont rendus incapables d'opérer une conciliation. A défaut de garanties intérieures, les Bulgares continueront de chercher hors de l'empire une protection trompeuse; ils devront invoquer le tsar russe si on s'obstine à leur interdire l'appui de la Serbie, qui se trouve, heureusement pour les Bulgares et pour les Turcs, placée dans l'empire même : position vraiment providentielle. En effet , le prince des Serbes est vassal du sultan; s'il reçoit de la Porte mission officielle de surveiller les pachas de Bulgarie et de dénoncer leurs concussions , ce n'est qu'une hiérarchie qui remonte à son principe. Le kniaze serbe n'abuserait pas impunément de son droit de protection, puisque le sultan peut le citer comme félon à son tribunal, et la Porte jouirait d'une
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initiative bien plus sérieuse que si les Bulgares , au lieu de reconnaître pour protecteur le kniaze serbe^ reconnaissaient, ne fût-ce que secrètement, le tsar moscovite.
Par cette combinaison, la Serbie , devenue protectrice y augmenterait sa stabilité de tout l'appui moral que lui prêteraient ses protégés. Les deux peuples, se servant l'un à l'autre de rempart, marcheraient, forts de leur mutuelle solidarité. Capable dès lors de secouer le joug moscovite, la Serbie se développerait de plus en plus en dehors du cercle d'action de la Russie , et se rapprocherait de Constantinople. Quoiqu'il semblât mutiler sa couronne par cette concession faite aux Bulgares, le sultan augmenterait réelloment son pouvoir de tout ce qu'il enlèverait aux agents russes d'influence officielle et secrète sur huit millions de Slaves. Que la Porte, au contraire, se refuse à ces concessions libérales , le refus aura pour conséquence d'obliger enfin les Serbes et les Bulgares, isolés et oubliés de l'Europe, à voir tous ensemble dans la Russie leur protectrice commune. Ainsi , la Porte, en voulant trop garder, risque de tout perdre.
Si l'intervention diplomatique de la Serbie et la réforme communale continuaient de leur être refusées, et s'ils ne trouvaient dans le tsar qu'un oppresseur, il resterait encore aux Bulgares une ressource dernière, mais violente et désespérée, la guerre de haïdouks. Ils devraient alors princi- 11. ^a
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paiement 8'unir aux montagnes indépendantes de l'Albanie ^i de la Bosnie. Ces prétendus repaires de brigands j n'étant reconnus par aucune puissance et liés par aucun traité , offrent aux Bulgares des renforts et des refuges assurés contre tous leurs ennemis. Quelle guerre, dira^^t-^n, poui^ raient faire ces peuples sans artillerie y sans magasins j sans officiel^ qui comprennent les manœuvres régulières ? Mais ici la guerre régulière est impossible. La seule stratégie applicable dans les montagnes greco-slaves , comme dans les pays caucasiens, sera toujours la stratégie orientale, le système antique. Les plus savantes et les plus formidables combinaisons d'attaque peuvent être déjouées dans les Balkans par une simple embuscade de haïdouks. Ici Tartiderie embarrasse plus qu'elle n'aidé; cent carabines, dominant une de ces gorges à pic qui souvent ferment toute une province, et où les hommes ne peuvent s'avancer qu'un à un , rendront quelquefois plus de services que cent canons. Partout où les régiments ne peuvent combattre en masses serrées , la bravoure personnelle recouvre tous ses droits; il ne s'agit plus que d'une lutte d'homme à homme, et dans cette lutte qui se vantera de terrasser le Slave d'Orient?
La Russie elle-même se gardera bien de relever ce défi ; elle continuera de s'avancer en Orient par des intrigues et des promesses. Ouant aux autres puissances , si elles voulaient poursuivre par
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la force ourerte leurs plans d'agrandissement aux dépens des Slaves de Turquie, ce serait en vain qu'elles se confieraient à la supériorité de leur tactique militaire. Il faut que le sultan imite la sagesse des anciens empereurs grecs, toujours si profond^, même aux époques d'abâtardisse* ment. Quelle cause fît subsister Byzance durant tant de siècles en dépit de l'islamisme et des Latins conjurés contre elle? Ce fut le secours des Slaves , ce furent les colonies de pâtres et de laboureurs slaves qui incessamment renouvelaient la population de ses proyinces épuisées. Loin d'exclure, comme fait le sultan, ces étrangers de la milice , les empereurs grecs en composaient leurs plus braves légions , leurs gardes du corps et les gardes des frontières; loin d'exiger d'eux le tribut, ils le leur payaient en récompense de leurs services militaires. Plus tard, quand Byzance fut tombée pour s'être aliéné ces peuples , ce fut encore avec leur aide que les sultans firent face à l'Europe entière , et maintenant l'empire turc ne peut échapper à sa ruine qu'en ralliant à sa cause ses anciens auxiliaires, dont il avait cru, dans son ingratitude, pouvoir faire des ilotes.
L'union bulgaro-serbe renferme dans son sein les populations les plus belliqueuses de l'Orient. Même en ne comptant que sa jeunesse, la principauté de Serbie peut mettre en rang 30,000 soldats , et le Monténégro 20,000. La Bosnie a toujours été taxéeàuncontingentde 40,000 hommes ;
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celui de l'Albanie est encore plus considérable ; ce qui donne un résultat de 130,000 soldats pour la seule nation serbe et ses annexes. Il est vrai que, par son caractère pacifique, la nation bulgare , quoique beaucoup plus nombreuse, serait peu disposée à offrir à l'union plus de 80,000 hommes. On doit donc, au minimum, évaluera 200,000 guerriers les forces slaves disponibles pour ou contre le sultan, selon qu'il sera pour ou contre l'émancipation des raïas , et Ton peut affirmer que , dans une guerre pour la défense de leurs foyers, le chiffre des combattants bulgaroserbes s'élèverait sans peine à 400,000. Si on leur rend enfin une patrie , ces braves se sentiront plus intéressés que les Turcs mêmes à repousser l'invasion étrangère du Danube et des Bal* kans. En effet, le musulman d'Asie, transporté dans les forteresses de la Bosnie et du Dobroudja, que perdra-t-il personnellement à ce qu'elles tombent entre les mains de l'Autriche et de la Russie? Mais le Bosniaque , mais le Bulgare sentira que ces forts et ces monts sont le rempart de sa race, et, pour les sauver, il deviendra, s'il le faut, haïdouk. En défendant les frontières impériales , il défendra sa ville, sa chaumière, le berceau de ses enfants, dont l'intérêt sera devenu inséparable de l'intégrité de l'empire.
L'avantage d'un tel boulevard pour couvrir le Bosphore du côté de la terre vaut bien quelques concessions de la part du souverain de Gonstan-
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tinople. La position de sa capitale, alimentée par le Balkan, lui permet d'ailleurs d'assurer à ces montagnards des débouchés commerciaux et des gages de prospérité que dans l'état actuel aucune autre puissance d'Europe ne saurait leur offrir. Dès que le Turc , renonçant à exploiter le Slave , lui aura rendu ses antiques libertés communales, l'industrie éteinte se ranimera, des villes florissantes s'élèveront dans les déserts; l'activité sociale, aujourd'hui concentrée dans Stambol, débordera sur les provinces , et , coulant à pleins bords, inondera la plus belle péninsule du monde. Veut-on perdre la monarchie d'Othman, qu'on garde le statu quo^ il ne faut rien de plus au cabinet moscovite; veut-on la sauver, qu'on groupe les raïas autour de la Porte, qu on organise l'état de manièreà ce qu'ils y soient représentés; qu'on leur rende une patrie ; que l'état ne soit pas seulement turc, mais encore grec et slave ; que chaque race enfin trouve son propre intérêt à rester fidèle au trône et à l'appuyer : sans cela, le mécontentement de chacune d'elles minera sourde* ment le travail des autres et empêchera toute régénération. L'intégrité de cette monarchie est une question vitale pour l'Orient, et le démem-' brement de la Turquie ouvrirait au sein de l'Europe une plaie encore plus profonde que le partage de la Pologne. Au lieu de démembrer, il faut régénérer, remettre en activité tous les éléments de force dédaignés jusqu'ici par l'ignorance et le
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I fanatisme; il faut que le hatti-chériC de Golhané cesse d'être un 'mensonge, et que les chrétiens aient enfin l'égalité politique aussi bien que Té-
. galité civile. Ceux à qui la Russie fait croire que la civilisation chrétienne ne pourra s'épanouir sur ces rivages sans en bannir les musulmans sont dans une déplorable erreur. L'expulsion des musulmans ne ferait qu'agrandir le désert; ils sont devenus si peu nombreux qu'ils ne peuvent plus inquiéter. Laissons Osmanlis et chrétiens s'organiser, chacun suivant ses rites et ses lois : le peuple que la civilisation laissera en arrière ne sera-t-il pas tôt ou tard dépossédé de la puissance par le fait même de son infériorité morale? Que les Greco-Slaves aient la patience d'attendre, et, avec les lumières, la force de l'empire passera dans leurs rangs; les cités et les ports qu'ils élèvent feront peu à peu déserter ceux de l'islamisme; l'armée, la flotte, le conseil, et finalement le trône deviendront nécessairement chrétiens.
Sans doute, comme d isen t lesTur es eux-mêmes, l'Europe est ghiaoure ou chrétienne, l'Asie seule est à l'islam ; mais pour gage de bienvenue en Asie, où sont tolérés tant de millions de chrétiens que l'islamisme tout-puissant pourrait exterminer, l'Europe fera bien de garder généreusement chez elle quelques tribue musulmanes. Ces tribus ne s'élèvent pas à deux millions d'hommes , la plupart slaves et albanais, par conséquent eu-
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ropéens de pur sang. Si vous les exilez de leur patrie, où iront-ils chercher des frères ? Cette po^ litique est celle de la haine; plus humains que leurs prétendus protecteurs, les raïas eux-mêmes la repoussent. Ce qu'ils demandent , c'est qu'il leur soit permis desauver l'empire en sauvant leur propre nationalité. Ils demandent la conservation et l'ordre; ce que les diplomates soutiennent, c'est le désordre, l'avanie, la terreur, qui tôt ou tard nécessiteront, comme remède, l'application de leur vieux système du partage de l'Orient , et dans ce partage, s'il avait lieu, ils essayeraient en vain d'enlever à la Russie la part du lion.
Autrefois, dans les siècles de la force brutale , on voyait de petits peuples vivre sous l'égide de leur gloire et de leur courage, respectés par les grandes nations. Aujourd'hui, dans le siècle du droit commun, un peuple ne peut plus vivre que quand il a prouvé qu'il saurait résister seul à tous les autres. Pour qu'il se relève de son oppression, il faut qu'il puisse s'affranchir en quelque sorte malgré l'Europe , qu'il puisse agir en dépit de tous les cabinets du monde civilisé. Heureuse* ment il n'existe de nos jours aucune nationalité mieux en état que celle des Bulgaro-Serbes de braver l'anathème des cabinets. Défendus par leurs rochers, leurs forêts^ leurs mœurs austères, ils seraient inexcusables d'invoquer des protecteurs étranger, de s'inquiéter des menaces et des ultimatums austro-russes. Qu'ils ne défient per-
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fionne, mais qu'ils restent fermes dans la défense des droits que leur ont assurés des traités solennels.
Ces Bulgaro-Sevbes, disent les hommes d'état, sont des enfants que le cabinet de Pétersbourg mène à son gré, des barbares qui conspirent contre les traités auxquels ils doivent leurs premiers droits, et qui mettent en danger la paix du monde en sapant le trône du Bosphore. Les journaux mêmes de l'opposition, secondant à leur insu le plan des diplomates , ne cessent pas de dénigrer ces peuples en les accusant, malgré tant de preuves du contraire , d'être les complices des Moscovites. A en croire ces feuilles obstinées dans leurs errements , les Serbes ne peuvent marcher que dans les voies de la Russie, et les deux insurrections bulgares de 1838 et de 1840 n'auraient été que le fruit d'intrigues ourdies sur la Neva. Heureusement les Bulgaro-Serbes n'attendent leur salut ni des journalistes ni du tsar. Ils ont leur tsar à eux, qui est le sultan, et, comme ils sont prêts à combattre des pachas concussionnaires , ils sont prêts aussi à défendre en toute circonstance la cause de la Porte. Les Bulgaro-Serbes comprennent aujourd'hui tous les avantages d'une intime union avec l'Osmanli, et leur haine, naguère si violente contre le Turc, s'est éteinte faute d'aliment. Les chefs serbes du Danube , depuis l'expulsion des Obrenovitj , se sont tous ralliés spontanément aux Turcs contre la Russie ; par
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malheur c'est la Porte qui manque de résolution en ce moment ; après avoir encouragé ses tributaires slaves j elle montre moins d'énergie qu'ils n'en déploient eux-mêmes pour résister aux exigences moscovites. En voyant l'émancipation de la Serbie arriver si rapidement à de tels résultats, quel Ottoman ami de son pays serait assez aveugle cependant pour refuser son approbation à toute mesure qui étendrait la sphère d'action des Serbes en plaçant sous leur influence le développement moral et industriel des Bulgares ?
Il est inconcevable que la diplomatie européenne, qui prétend s'efforcer en Perse, en Chine, en Amérique, de créer des digues contre la Russie, ne voie pas l'avantage immense qu'elle pourrit tirer de l'état actuel des Slaves du Danube. Malheureusement c'est de concert avec l'Autriche que les cabinets d'Angleterre et de France surveillent et jugent les questions slaves. Or, l'Autriche ne peut voir sans jalousie les Bulgaro-Serbes se rapprocher des Turcs, mouvement qui ne tend à rien moins qu'à restituer aux Orientaux la meilleure moitié du Danube. On attendra vainement de cette puissance qu'elle change son système d'étouffement sur le Danube et favorise les Bul* garo-Serbes, car il s'agit pour elle de conserver le fleuve qui nourrit Vienne et de maintenir sous le joug ses provinces slaves, sur lesquelles la liberté des Bulgaro-Serbes exercerait une influence contagieuse. L'Autriche, en outre, a peu de fabri-
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qaes, et le littoral hongrois du Danube est déjà plus que sufQsant pour fournir les produits bruts mis en œuvre par l'industrie autrichienne; ainsi, les matières premières des pays buigaro-serbes B6 lui sont qu'une surcharge qu'elle achète au rabais et presque à titre d'aumône. Toutefois ^ comme la possession morale du Danube est pour elle une question d'existence politique dans la situation contre nature que lui a faite le congiiàs de Vienne, elle est forcée, même sans pouvoir les faire vivre , de peser de tout son poids sur les peuples danubiens. Une telle confiscation de toutes les ressources d'un pays au profit d'une puissance qui ne les exploite pas est un acte inhumain, et la presse française devrait le flétrir , au lieu de l'encourager, ainsi qu'elle le fait tous les jours dans le vain espoir d'obtenir les limites du Rhin, en poussant l'Allemagne vers TOrient, comme si le moyen d'affaiblir son ennemi sur un point était de le renforcer sur un autre.
Quanta l'Angleterre, elle n'a, il est vrai, d'in*térêt opposé aux peuples de la péninsule orien-taie qu'à cause de son marché de Gorfou. Son hostilité s'est donc tournée jusqu'à présent contre les Grecs, sans s'inquiéter beaucoup des Slaves , qui ne touchent que très-indirectement, parleurs colonies albanaises, aux comptoirs britanniques. La France seufe , en. prenant une attitude plus décidée vis-à-vis de l'Orient, pourrait entraîner l'Angleterre dans une voie plus libérale ; mais
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tant que la France s'obstinera dans son inaction , l'Angleterre, qui yeut et qui doit agir, sera poussée vers la Russie. Elle cherchera à s'entendre avec le tsar pour le partage définitif du monde, et on comprend que le sacrifice des Bulgaro-Serbes soit le résultat d'une telle combinaison.
Depuis qu'il n'occupe pi us l'Italie et la Dalmatie, le gouvernement français ne saurait avoir aucun avantage à comprimer l'essor des Greco- Slaves; loin delà, leur régénération créerait pour notre commerce la diversion la plus utile en pa<* ralysant le développement industriel et maritime des puissances allemandes, qui nous ont déjà en*levé les branches les plus productives de l'exportation en Orient. Mais, pour reconquérir le tec^ rain perdu , il ne faut pas s'allier avec ceux même qui nous l'ont pris. Malheureusement les hommes d'état de France , à l'exemple de ceux d'Angle^ terre, tâchent aussi de conclure avec l'Autriche et la Russie leur grand traité de partage. Ils concèdent au tsar Constantinopleet la Turquie d'Europe; les Bulgaro ~ Serbes , cette avant -garde indomptée de la liberté slave, cette sentinelle audacieuse qui veille sur l'avenir social d'une race de quatre-vingts millions d'hommes, nos diplomates l'abandonnent avec dédain au protectorat austro-russe. Pourquoi? Pour que le tsar daigne permettre à la France de rester la protectrice unique des Maronites et des catholiques latins, c'estàrdire de cinq à six cent mille hommes dispersés
dans le vaste Orient, où ils vivent comme des étrangers, sans nationalité, au milieu de leurs frères chrétiens !
On le voit, le débat sur tous les intérêts slaves se concentre de plus en plus entre la Russie et ceux qu'elle veut écraser. L'Europe semble prête à laisser résoudre sans son intervention cette grande querelle, qui n'est à ses yeux qu'une lutte de serfs et de seigneurs. Croit-elle qu'il lui soit désormais impossible d'intervenir, qu'elle est devenue trop faible pour résister au grand empire ? Mais le petit peuple serbe a bien osé lui résister, et, après une année entière de menaces et de négociations pour rétablir la dynastie créée et garantie par son influence, la Russie a dû ratifier l'expulsion des Obrenovitj. Elle a dû reconnaître le prince , choisi malgré elle par les Serbes, n'exigeant pour prix de cette grande concession qu'une prétendue réélection par un simulacre d'assemblée que la nation même a refusé de reconnaître. La Russie n'est donc point aussi forte qu'on se l'imagine dans ces Balkans dont la possession a plus d'importance pour elle que la possession même de Gonstantinople. Souveraine des Balkans, en efiet, la Russie bloque, affame et annuité Gonstantinople; maîtresse du Bosphore sans posséder les Balkans , elle est annulée dans sa propre conquête, et tôt ou tard réduite à l'évacuer avec honte.
On comprend maintenant l'importance de l'u-
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nion bulgaro-serbe ; c'est à elle qu'il appartient de défendre les Balkans contre la Russie. Mais elle a une autre tâche non moins grande à accomplir : après avoir protégé Oonstantinople contre les Russes , elle doit lui rendre toute sa puissance d'autrefois , en préparant la grande confédération de peuples, tant asiatiques qu'européens , dont le Bosphore fut de tout temps le centre politique. A cette condition seule , les côtes classiques de TArchipel , si bien nommé par les Slaves la mer Blanche, c'est-à-dire la mer libre , verront se nouer un jour Tamphictyonie greco-slave, qui unira les membres divers d'un corps immense de nations. Cette amphictyonie ne sera qu'une conséquence de l'union serbo-bulgare à laquelle les Turcs sont inévitablement rattachés par leurs plusgrands intérêts. Après avoir été longtemps les arbitres de l'Asie et de l'Europe, les Turcs sont encore des intermédiaires entre l'islamisme et le christianisme. Pour garder cette position^ils ont besoin d'inspirer aux deux sociétés une confiance égale, et ce n'est pas en refusant aux raïas l'émancipationcivile qu'ils obtiendraient leur confiance. Ils le savent : aussi n'a-t-on pas à craindre leur opposition; ils n'entraveront la renaissance sociale des raïas que si la Russie les y force, et, s'ils osaient alors combattre les raïas par le glaive sans l'aide d'armées étrangères , ce serait leur dernier jour. On se tromperait en croyant qu'une lutte désespérée des raïas slaves ne serait pas
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plus décisive pour l'Orient que la lutte des raïas grecs. Qu'on réfléchisse que les Bulgaro-Serbes sont huit fois plus nombreux que les sujets du royaume actuel de la Grèce. Une invasion et la prise de Gonstantinople par les Russes ne feraient qu'ajourner pour un temps meilleur la coalition libératrice des Serbes et 4es Bulgares. Tant que ce fait primitif et inhérent à la nature même des deux peuples n'aura pu devenir un fait légal et public y l'agitation continuera de se propager dans l'ombre, et la question d'Orient ne sera pas résolue.