‹ Les Slaves de TurquieChapitre 4 sur 28 · SEU · texte numérisé non relu

SEU

LES

Élat actuel, mœurs privées et politiques des peuples de la péulDsule tireco-ttlave.

Si Ton jette les yeux sur une carte, on voit que le continent européen , appuyant au nord une base immense , n'est couronné au midi que par deux étroites péninsules, la Grèce et Tllalie. Ces deux péninsules classiques , d'où le monde moderne a tiré ses cultes , ses lumières et ses arts, furent longtemps représentées par Rome et par ByzancCy qui, ambitionnant à l'envi Tune de l'autre la domination universelle, ont fini par créer les deux f;randes civilisations entre lesquelles se partage aujourd'hui l'Europe. A l'ouest, le monde

latin renferme Tltalie, l'Espagne, et leur lien commun, la France, à laquelle se rattachent la Grande-Bretagne et la moitié du continent intérieur, ou la terre des Germains, que Tacite appelait déjà frères des Gaulois. A Test, la civilisation grecque domine immédiatement la zone comprise entre Trieste et Varna; mais sous son influence est placée encore toute la partie de l'Europe qui s'étend des Alpes Carinthiennes aux chaînes de l'Oural. C'est là ce qu'on peut appeler le monde greco-slave, parce que deux races , les Grecs et les Slaves , y ont constamment prédominé.

Dans l'Europe occidentale , la société ne s'estclle pas également formée par le conflit et la fusion de deux races, les Latins et les Germains, qui, une fois organisées, sont allées de concert créer en Amérique un nouvel Occident, chrétien comme le premier, comme lui doué d'institutions latinogermaniques? Or, de même que l'Europe occidentale, par la nature de sa position, déborde sur l'Amérique et l'Afrique , l'Europe orientale a toujours tendu, depuis Alexandre-le-Grand , à se déverser sur l'Asie. Comme ce barbare Germain qu'une voix intérieure appelait au Capitole, les Slaves se sentent attirés vers le Caucase, et les Grecs vers le Nil et l'Euphrate. Forte de son organisation monarchique, l'Asie du moyen-âge avait non-seulement repoussé l'invasion de ces peuples , mais réussi même à subjuguer les Grecs et les

Slaves, morcelés en mille principautés* Ce succès fut encore facilité par l'absence de frontières, naturelles ou morales, entre le reste des Orientaux et les Greco-Slaves. Ces derniers n'ont pu encore parvenir à oublier leur origine et à former une société aussi compacte, aussi distincte des autres familles de peuples que Test l'Europe occidentale. C'est pourquoi l'on continue de désigner sous le nom général d'Orientaux , quoiqu'ils habitent l'Europe, les Grecs et ceux des Slaves qui suivent le rite grec; et cette dénomination n'a rien que de juste , car quel voyageur n'a remarqué une étonnante diCCérence de mœurs, d'idées, même de principes, entre les Européens de l'est et ceux de l'ouest? Quand on dépasse Varsovie, Prague, Presbourg, Triesle , on voit l'Occident cesser tout à coup, et Ton tombe eu plein Orient. En général, l'espace du 35e degré de longitude au 65^ , où nous plaçons le monde greco-slave , est un milieu vague , un champ de combat entre l'Europe et l'Asie.

La France continue à tort de voir dans les musulmans les seuls dépositaires de la civilisation orientale : ils n'ont plus , ils n'ont jamais eu qu'une moitié de ce noble dépôt, et la plus faible moitié. Au lieu de ne songer qu'à reconstituer la race arabe et turque , on aurait dû s'apercevoir qu'il y a aussi une chrétienté orientale à renouveler et à ranimer. Il ne faudrait pas tout espérer de quelques millions de Turcs, mais espérer un

peu plus de deux grandes races y admirablement douées y qui sont l'âme des trois empires ottoman, russe et autrichien , — qui ont transmis leurs dialectes , leurs mœurs , leur pensée sociale et en partie leurs rites religieux à cent millions d'Européens, y compris les petites tribus étrangères plus ou moins fondues avec le vaste corps dans lequel elles sont enclavées. On devrait s'occuper davantage des Serbes ou lUyriens , qui constituent la principale force militaire de la Turquie d'Europe et de la Hongrie; il faudrait honorer d'un regard les journaux, et les publications nationales que ce peuple imprime en Croatie, en Dalmatie, en Syrmie , à Belgrade , et jusque sous la liberté de la Montagne Noire (Tsemo^Gortsa sloboda) , titre que prend l'état monténégrin. On ne suit pas les Moldo-Yalaques et les peuples desKarpathes dans leur marche toujours plus agitée vers l'affranchissement. On oublie les Bulgares , qui viennent de fonder pour leur belle langue , inconnue de l'Europe , des imprimeries à Boukarest , à Odessa , à Smyrne. La France devrait-elle négliger ainsi ce grand travail politique et littéraire qui , n'ayant d'autre phare que la Russie, menace d'entraîner sous cette influence la moitié de l'ancienne Turquie et le quart de la Méditerranée?

On s'est accoutumé à ne voir le siège de la puissance slavone qu'en Russie; mais , loin de pouvoir être exclues du cercle slave, les provinces danubiennes en sont au contraire l'axe et le

noyau : les premiers trônes de la race slave ont resplendi sur le grand fleuve; le dernier retranchement où ce peuple s'est toujours victorieusement défendu contre toute conquête est la chaîne karpathique. Le Karpathe ou Krapak est comme le mont Merou de cette race géante. Homère célébrait déjà la mer de Karpathos et son île montagneuse. En slavon ce mot, racine d'une foule d'autres y désigne le fort, la puissance (krepkiï, krepost), et le brave (chrabrii); d'où est venu le nom des Ghrobates, aujourd'hui Croates, premiers maîtres de ces sommets. La Hongrie et la Turquie d'Europe étant l'artère la plus vitale du corps slave, le Danube n'est donc qu'un fleuve slavon.

Si une fois la confédération slavo-grecque se nouait fortement dans la péninsule (1 ), l'Autriche perdrait sa prépondérance sur des peuples qui ne lui appartiennent pas. Ce Slave, si brave, si intelligent, si sympathique, dont le nom, Slavianej signifie V homme glorieux ^ avait été, comme hérétique et schismatique , réduit par les pieux Germains du moyen-âge à un état voisin de celui de la brute , et son nom était devenu synonyme de valet (2). Les Allemands parviendront-ils à se

{i } Nous comprenons, sous le nom de péninsule greco-slave, toutes les provinces situées entre le Danube el les trois mers, Noire, Egée, Adriatique.

(2) Il lirait constant, quoi qu'en disent les slavistes , que le mot esclave est venu, dans toutes les lan^Mies, du mot skiare

6 Li:s SLAVES d'orient.

faire pardonner le passé? Us y réussiraient peutêtre en concourant franchement avec la France à relever ce qu'ils ont détruit, les antiques nationalités slaves* Par là on entamerait le travail centralisateur de la Russie , on empêcherait rétablissement du monstrueux empire greco-slave que rêve Pétersbourg; et la forme fédérative, naturelle à tous les Greco-Slaves, même de la Russie, en s'introduisant parmi ces peuples, les rendrait moins menaçants pour le reste de l'Europe, sans toutefois les affaiblir, car la race greco-slave est probablement la plus nombreuse qui vive sur le globe : la population chinoise seule pourrait lui être opposée; jfnais n'y a-t-il en Chine qu'une seule race ? En admettant pour toute l'Europe 230 millions d'habitants, il faut bien reconnaître que plus de 400 millions sont Greco-Slaves. Le reste des Européens couvre les pays les plus exploités , où la population , entassée et riche , ne peut guère augmenter désormais, tandis que leur rivaux, les Greco-Slaves, occupent des territoires non-seulement quatre fois plus considérables , mais encore presque inexploités jusqu'ici , et où le chiffre de la population croît tous les ans de plus d'un million. De telles agglomérations d'hommes ne vivront libres qu'en formant des

ou sfare, employé par les Allemands pour désigner leurs serfs en m^me Icmps que leurs vaincus. Aiijounriuii encore TAnglelerre n'a pour rendre Fidée de servilude d'autre expression que slave, slavery.

nationalités distinctes. N'oublions pas que les Slaves tiennent par leurs mœurs et toutes leurs institutions aux Hellènes; T histoire des uns sera celle des autres; leurs destinées paraissaient déjà unies dans l'antiquité. La science allemande s'efforce en vain de nous présenter les Slaves comme des intrus en Europe. Les Slaves sont des intrus en Europe comme les Grecs , et ils y étaient avant les Goths, ces pères des Allemands. On peut même dire que l'Allemagne ne s'est constituée que par le démembrement des royaumes slaves, puisqu'au temps de Charlemagne , tout ce qui , au delà du Rhin n'était pas France , était Slavie. L'Autriche actuelle ne renfermait alors que des Slaves, et en Prusse, jusqu'au seizième siècle, l'intrus, c'était le Germain , qui ne subsistait que comme vassal de la Pologne.

La question des races greco-slaves est le point central de la question d'Orient. Si l'on parvenait à délivrer ces peuples de la double pression russe et anglaise, à organiser parmi eux des souverainetés et des forces militaires imposantes, la France changerait entièrement sa position, qui , par ce seul fait , de défensive peut devenir offensive , à l'égard de l'Angleterre et de la Russie. Mais , pour aider à reconstituer des peuples, il faut connaître leur génie, leurs formes sociales, leurs sympathies, leurs répulsions, et, par une étrange fatalité , la France a sur l'état des nations qui, bordant la Médi terra-

née et toute T Allemagne à Test, pourraient, en cas de guerre, lui être d'un si grand secours, des notions bien moins précises que sur Tétat de rinde ou de l'Amérique.

Les géographes grecs du commencement de ce siècle donnent a l'empire turc 32 millions d'habitants : quelque réduite qu'ait été depuis ce temps la population turque par les guerres et les pestes continuelles, «on ne peut guère l'évaluer à moins de 24 millions , parmi lesquels il faut compter au moins 17 millions de chrétiens, y compris ceux d'Arménie et de Syrie. Autrefois la Turquie d'Asie était plus peuplée et plus riche que la Turquie d'Europe; on lui donne encore 192 habitants par chacune des 62,500 lieues carrées dont se compose son territoire ; on évalue l'ensemble de sa population à 12 millions d'âmes, tandis qu'on n'en prête que 9,470,000 à la Turquie d'Europe, y compris même le royaume grec. Ces calculs sont tout-à-fait erronés. La population de l'Egypte ne dépasse pas 2 millions d'individus , et celle de la Syrie atteint au plus à

4,200^000. L'Arabie, la Turkomanie, le Kourdistan, font à peine partie de Tempire; en Asie, la vie nomade a peu à peu morcelé les populations, au point de leur enlever l'idée même de la nationalité. La Turquie d'Europe présente un tout comparativement beaucoup plus compact : quoique ravagée en tous sens, elle contient i5 millions d'hommes , et , bien administrée , elle en nourrirait plus du double, puisque son territoire, qui est partout d'une étonnante fertilité , égale en étendue celui de la France. Pour cette partie de l'Europe, nos géographies sont malheureusement très-inexactes. Ainsi , elles ne comptent , dans les provinces immédiates et directement soumises au sultan , qu'un million et demi de Slaves , tandis qu'il y a déjà 4,500,000 Bulgares, sans compter les Serbes de THertsegovine et de la Bosnie. Les Albanais sont également plus nombreux qu'on ne le pense en général : il doit s'en trouver en Turquie plus d'un million , et plus d'un demi-million d'Hellènes, établis dans les divers districts de l'Albanie. Il en est de même pour les provinces médiatisées ou simplement tributaires. Sur les 4,500 lieues carrées de la Serbie , il faut placer , non pas 400,000 âmes, mais 8 à 900,000. La statistique moldo-valaque dressée par les Russes en 1832 a également fait découvrir une population double de celle qu'on supposait sur les 800 lieues carrées de la Moldavie et les 4,810 lieues de la Valachie , quoiqu'il

10 LBS SLAVES d'orIEMT.

y en ait 1,337 en forêts. Le nombre actuel des habitants des deux principautés s'élève à 3,821 ,000, et le tiers du pays est encore en friche. L'impôt direct et indirect de la Valachie, en 1 839, était de 16,293,279 piastres (chaque piastre de 35 centimes); l'impôt de la Moldavie était de 10,467,209 piastres : d'où il suit que le revenu de 18 millions de francs assigné par les statistiques à ces deux provinces n'est pas plus vrai aujourd'hui que celui de i millions assigné à la Serbie, Néanmoins, ces trois états ne paient à la Porte qu'un tribut annuel fort modique , la Serbie 1,300,000 piastres, ou "325,000 francs; la Moldavie et la Valachie, 3 millions de piastres, ou 750,000 francs.

Aux yeux du géologue, ces provinces n'offrent qu'un chaos de montagnes s'entrecroisant sans direction, sans chaîne régulière, et qui, par une singulière exception , au lieu de présenter au centre du pays leurs plus hautes cimes, les ont à la frontière, sur l'Adriatique, le Danube et l'Archipel. Leurs vallées, qui débouchent toutes dans l'intérieur de la presqu'île, peuvent, sur ces divers points, être fermées comme avec des portes à l'artillerie et aux armées du dehors. Les méandres glacés de la chaîne albanaise, appelés Alhii ou Albani dans l'antiquité, et qui ont probablement donné leur nom aux Alpes, vont s'abaissant vers le nord-est, et suivent la Save jusqu'au Danube, où ils s'éparpillent en ramifications in-

INTRODUCTION. il

norabrables, qui constituent la Serbie et Touest de la Bulgarie. Un de ces Balkans paraît avoir rejoint les Karpathes transdanubiens et avoir autrefois, près d'Orchova, barré le Danube, qui, en brisant ces rochers, a produit les fameuses cataractes de la Porie-de-Fer. Ces montagnes, toutes très-escarpées et couronnées de superbes forêts, sont les Balkans (rancien Hœraus). Elles dessinent la vallée danubienne, bordent la mer Noire de leurs remparts à pic, séparent la Bulgarie de laThrace, et, à travers cette dernière province, envoient jusqu'au Bosphore et aux Dardanelles des branches de collines autrefois nommées Dardaniennes. Toutes les montagnes situées au nord de la péninsule classique sont aujourd'hui slaves et forment les défenses les plus redoutables des peuples de cette race; celles du sud sont, pour la plupart, restées grecques.

La chaîne assez régulière du Rhodope (DespotO'Dagh)y aux. cimes couvertes de neiges éternelles, sépare la partie grecque de la partie slave de l'empire d'Orient; mais de nombreux et larges défilés fendent cette chaîne : débordant par ces ouvertures, les deux races ne peuvent s'éviter. Une plaine très-élevée, où coule le fleuve des Bulgares, la Maritsa, lie aussi les bases du Rhodope grec à celles des Balkans slaves. Les deux grandes races sont donc sans frontières naturelles, et se rencontrent, pour ainsi dire, à chaque pas qu'elles font. Aussi trouve-t-on dans toute la

12 LB6 SLAVES d'oRIENT.

Grèce des Slaves disséminés comme agriculteurs et pasteurs ; et des Grecs dirigent l'industrie et le commerce dans presque toutes les provinces slaves.

Il est remarquable que chacun des principaux groupes de montagnes greco-slavesade tout temps garanti une nationalité, et servi d'asile à des vaincus. Tel est pour les Grecs le mont Olympe (vulgairement Lacha)^ qui, haut de 6,000 pieds, n'est accessible que par des sentiers suspendus sur des abîmes au fond desquels écument les torrents, ou croupissent les lacs formés par la mer. Grâce aux précipices qui l'entourent, ce refuge de la nationalité grecque deviendrait inexpugnable, s'il était défendu seulement par quelques centaines de palikares. Cette montagne est terminée, du côté de la Macédoine, par un mur à pic, haut de 3,000 pieds, qui surmonte l'horrible gorge de Platamonaj du côté opposé, elle abrite la vallée de Tempe aux ombrages toujours délicieux , et protège la Thessalie. Cette longue province, que le Penée féconde, forme une espèce de cirque; sur les degrés intérieurs de cette vaste arène étaient assises soixante-quinze villes florissantes. Les Turcs n'ont jamais complètement subjugué les Thessaliens; les habitants d'Ambelakia et des villages de rOssa, organisés au dix-huitième siècle en républiques fédérées, et rivalisant par leur commerce avec plus d'une grande ville manufacturière d'Europe, ne laissaient aucun Ottoman

approcher de leur vallée. Divisés entre douze capitaines ou chefs de bandes^ les fertiles plateaux de rolympe ont presque toujours été libres. Les annales jusqu'ici ignorées de cette montagne mentionnent des dynasties de héros, et nous montrent ces vaillants capitaines traitant comme souverains avec les Turcs, qui ont cent fois, par des diplômes solennels, reconnu leurs droits à l'indépendance.

L'Olympe thessalien communique avec l'Athos par la mer et par les chaînes de la haute Macédoine; là est le centre militaire de la péninsule; cette position domine et les Grecs et les Slaves. Qui possédera ces sommets y trouvera toujours l'indépendance, et pourra souvent menacer celle des autres. De ce point en quelque sorte monarchique , berceau de Philippe et d'Alexandre, se détache et s'isole le mont sacré du peuple, Monte- SantOy ou l'Athos, masse calcaire haute de 6,300 pieds, qui termine la Macédoine du côté de la mer, comme l'Olympe la limite sur le continent. Les vingt-deux couvents de l'Athos forment une espèce de république, composée d'à peu près six mille moines : ce petit état, ayant son sénat et ses ministres, garde jusqu'à ce jour, moyennant un tribut, ses antiques libertés et le droit de s'administrer séparément. Organe principal de l'église grecque , il est peut-être la puissance morale la plus respectée de tout l'Orient. Depuis la prise de Gonstantiaople par les Turcs, l'Athos est, comme

14^^ LES SLWBS 0 ORIENT.

l'Olympe , l'espoir et le refuge des patriotes opprimés. Ainsi le moine et le klephte, armés Tun de sa croix, l'autre de sa carabine^ sont les deux sentinelles qui gardent le territoire et la nationalité helléniques.

On peut en dire autant des Spbakiotes et des habitants de l'Ida et des monts Blancs de l'île de Crète. Depuis plusieurs générations, ils soutiennent obstinément contre les envahissements des Turcs les privilèges octroyés aux Cretois. En un mot , toutes les positions centrales des montagnes ont toujours servi de refuge contre la tyrannie , et elles donneront dans tous les temps des sauveurs à la (irèce.

L'Albanie, chaos tumultueux de rochers entassés , oppose à toute conquête ses formidables monts Acrocérauniens (Montidi Chimera).

Les Greco-Slavés d'Épire ont pour refuge l'Agrafa (lePinde), qui, bien qu'élevé de 8,400 pieds, est tout couvert de forêts vierges. Au-dessous des cavernes qui percent la nlontagne en tous sens, autour de ses pittoresques cascades, on trouve de nombreux villages de brigands, comme disent les Turcs , c'est-à-dire d'hommes libres , hospitaliers pour le voyageur inoffensif, implacables pour qui vient en ennemi. Ces repaires de brigands {kleplUachorià) jouissaient, il y a quelque temps encore , d'une grande prospérité ; quelques-uns, comme Metsovo, étaient devenus des villes de 20,000 âmes, animées par l'industrio

INTRODUGTIOI^. 45

et les arts; mais des pachas ont récemment détruit ces cités naissantes, et les hommes libres ont regagné les sommets klephtiques, qu'ils possèdent , depuis Skanderbeg , en pleine souveraineté. Les chaînes désordonnées qui parcourent l'Épire s'appuient la plupart aux bases de TAgrafa , ce qui fait nécessairement dépendre le repos de ce pays de la volonté des tribus agra- Tiennes. Une partie de la Livadie, avec son Parnasse (Uakoura) aux arides sommets élancés , de 2,240 mètres , avec ses défilés de TŒta et ses glorieuses Thermopyles, dépend aussi de r Agrafa.

Les tribus slaves ont aussi leurs champs d'asile et leurs montagnes sacrées. Pour la Bulgarie , c'est le mont Rilo et le Vysoka (l'ancien Scardus), qu'on croit haut de 9,600 pieds; pour la Serbie, c'est le Roudnik; pour les chrétiens de Bosnie et de l'Hertsegovine , c'est le terrible Monténégro.

La Bosnie est une autre citadelle fortifiée par la nature. L'extrémité nord-ouest de l'empire, la haute Yalachie, comme la Transylvanie, longtemps tributaires des sultans, présentent égale* ment un inextricable labyrinthe de défilés, dont les maîtres , s'ils sont indigènes, arrêteront sans peine les plus fortes armées d'invasion. Mais ces monts, d'où l'on domine le Danube, ont été cédés à TAutriche , qui , le long des abîmes , a su ouvrir des routes pour son commerce et ses canons. Telles sont les chaussées de Botsa, de Voul-

16 LES SLAVES d'oRIBNT.

kan^ de Torzbourg, et cette route fameuse connue sous le nom de Giemin-Garolinien^ ouvrage immense, espèce de Simplon créé par un ingénieur français 7 Stainville, et couronné par le vieux donjon gothique dit la Tour-Rouge, phare de tant de batailles livrées entre l'Orient et l'Occident. Les garnisons autrichiennes occupent tous ces passages; les montagnards sont Roumains (Valaques) , de religion grecque ou orientale, et sympathisent mieux avec leurs co-réligionnaires qu'avec leurs maîtres allemands.

La plaine , en Yalachie, a partout une prodigieuse fécondité , et la montagne renferme des mines qui furent longtemps et redeviendraient peut-être le Pérou de l'Europe. Les Russes, sous l'administration du général Kisseleff, en ont levé la carte géologique , mais leurs découvertes sont restées ignorées des Yalaques même. On sait seulement qu'il y a du minerai de cuivre à Krasné, de vif-argent à Pitechti, de charbon de terre à Gesseni , d'asphalte à Poutchessa , de l'or et de la poix minérale à Korbéni , du soufre et de l'ambre jaune à la montagne Deale de Roche. Ces trésors restent enfouis; les salines seules sont activement exploitées , et donnent à l'état plus de 15 millions de piastres par an. Les majestueux Karpathes , où s'accomplit la fusion de la race slave et de la race latine , portent sur leurs versants les plus belles forêts de l'Europe. Toutefois le Grec qui arrive dans ces contrées

transdaDubiennes doit ressentir une triste impression : il ne retrouve plus le climat de la péninsule, il entre dans une nouvelle zone physique et morale , où s'annonce dès l'abord l'influence directe de la Russie. Un froid montant jusqu'à 26 degrés y une abondance extraordinaire de neige, sur laquelle les traîneaux roulent pendant quatre mois y une aristocratie de boyards fortement constituée , une population champêtre dégradée par la servitude , et la steppe nue qui déjà ) en Moldavie , s'ouvre immense ; tout lui dit qu'il a atteint ses colonnes d'Hercule. Les villes , au lieu d'être pavées , sont pontées à la russe y avec des troncs d'arbres équarris; le paysan moldave appelle son chariot kibitke, et son fouet knout j comme le paysan moscovite; comme lui , il fait pompeusement ses charrois avec quatre chevaux , et ne possède pas même son propre foyer. Il n'est pas jusqu'à l'architecture des églises et des couvents qui ne reproduise le style moscovite. Mais, dans les jeux, les danses populaires, la musique, les procédés des arts, le commerce , l'agriculture , et surtout dans les rites religieux , l'hellénisme se maintient encore. La Yalachiese rattache plus directement que l'autre principauté à la péninsule grecque , car elle communique par ses deux portes de fer avec l'Epta* pôle ou Transylvanie, et avec les nahias (districts) serbes et bulgares , tant de la Morava que du Timok. Les rives de ce dernier torrent, escar-

48 LES SLAVKS u'ORIENT.

pées au point d'èlre presque ÎDaccessibles , nourrissent même une forte population de pâtres roumains qui de là sUnfiltre au sud, en poussant ses troupeaux jusqu'à l'Épi re.

Ainsi la presqu'île greco-slave ne présente guère qu'un entassement de montagnes : on dirait un vaste théâtre composé d'innombrables terrasses , qui, fermées du côté de l'ouest, du nord et du sud y ne s'abaissent et ne s'ouvrent qu'à l'orient, par les plaines de la Thrace et du Danube. La mer semble avoir travaillé d'accord avec les montagnes à faire de ce pays une terre privilégiée : qu'on en suive les contours depuis Raguse et le golfe de Gattaro, dans l'Adriatique^ jusqu'au cap Matapan, et de là par les Bosphores jusqu'à Soulina et à Galats , puis qu'on cherche un dévelop* pement de côtes, d'îles et de ports comparable à celui-ci. Ce coin du globe en est certainement la partie la 'plus achevée. Aussi la Méditerranée , cette mer si mouvante qui ensable tant de rivages, n'a-t-elle rien changé à ceux des Hellènes ; leurs ports n'ont été, depuis deux mille ans, ni rétrécis ni comblés; ils sont toujours les plus beaux de l'Orient. Ces côtes, presque partout calcaires et à pic, défendent les habitants contre l'attaque des eaux, comme les montagnes de l'intérieur les protègent contre l'agression de l'ennemi. On peut donc dire en toute vérité que ce pays a dans son sol même les éléments de l'indépendance. La mer Egée (Archipel) s'appelait

autrefois mer Blanche («pytov we^ayoç), c'est-à-dire mer royale et libre : ce nom de mer Blanche ne désigne plus aujourd'hui que la merde Marmara, lac de décharge de la mer Noire; mais ce beau lac maritime est appelé à devenir, comme autrefois, un appendice de la Grèce. Les côtes de l'Archipeli chargées de raisins, de citrons, d'olives , outre qu'elles sont sans hiver, se trouvent encore garanties d'un excès de chaleur par la brise de mer, et jouissent d'un plus heureux climat que l'Italie même. Loin d'assoupir l'intelligence et le courage , le long été de ces régions ne fait que développer plus harmonieusement toutes les forces de l'homme ; aussi comprend-on sans peine que les peuples de cette péninsule aient formé si longtemps la plus digne portion du genre humain, et qu'ils tendent aujourd'hui avec ardeur à reprendre leur rang daus le monde.

Les divisions politiques de la péninsule sont des divisions toutes naturelles , déterminées chacune par un groupe de montagnes , avec l'ensemble de plateaux qu'il supporte, et de rivières

20 LES SLAVES d'oRIENT.

OU de bassins qui en émanent ; à l'abri de chacun de ces groupes , une nation se trouve établie avec ses diverses tribus , qui forment autant de provinces. Ces grandes divisions territoriales, au nombre de cinq, sont : au sud, la Romélie , qui comprend tout le pays des Romeoi ou des Grecs ; à l'ouest , vers l'Adriatique , les trois provinces dites d'Albanie; au nord-ouest, les vastes contrées formant autrefois le royaume serbe, et con nues aujourd'hui sous le nom d'Hertsegovine Monténégro, Bosnie, Croatie et Serbie; à l'est, les nombreux pachaliks de l'ancien état bulgare, si tués le long de la mer Noire et du Danube; enfin de l'autre côté du fleuve, la longue région appelée Moldavie et Yalachie , qui , impuissante si elle est isolée, devient formidable et florissante si elle s'allie, comme boulevard, à un grand empire.

Ces cinq parties de la Turquie d'Europe , si naturellement distinctes que jamais aucun pouvoir n'a pu et ne pourra les confondre , sont occupées par cinq nationalités , toutes à peu près d'égale force, mais où prédomine numériquement la race slave , puisqu'en Turquie seulement la population slave s'élève à près de huit millions. Cette population est partagée, il est vrai, en deux peuples qui diffèrent complètement de goût et de tendances , les Bulgares et les Serbes. Les Bulgares , au nombre de A millions et demi , n'aiment que la paix et l'agriculture; les Serbes,

quii non compris ceux d'Autriche , sont dans la seule Turquie 2,500,000, aiment surtout la vie aventureuse du guerrier et du pâtre. Mais les uns et les autres ont juré d'être libres, et, dans leurs luttes pour Tindépendance, ils trouveraient, s'ils étaient vaincus , comme leurs alliés les Moldo- Valaques, l'hospitalité chez les montagnards du sud. Au-delà du Danube, la nation des Roumains^ de près de 4 millions d'âmes , divisée en deux principautés qui ne forment réellement qu'un seul et même état, couvre le nord de l'empire, et complète avec les Slaves la ligne de tribus qu'on appelle improprement les peuples nouveauœ de la péninsule, par opposition aux deux nations antiques des Hellènes et des Albanais , les Illy riens primitifs. La nation albanaise , jadis répandue jusqu'au Danube et aujourd'hui refoulée dans les montagnes, ne compte plus qu'un million d'âmes à peine. Également décimée, la population grecque n'est guère forte de plus de trois millions, y compris les Slaves hellénisés de la Macédoine, les Albanais hellénisés de l'Épire, le royaume grec et les îles. Sans doute le nombre des Grecs doublerait en peu d'années , si la liberté et la concorde revenaient enfin dans la presqu'île; mais alors les populations moldo-valaques , serbes et bulgares s'augmenteraient aussi proportionnellement, et l'équilibre se maintiendrait.

Ces cinq peuples, les seuls indigènes parmi ceux de la péninsule, et chrétiens presque tous.

à l'exceplion d*uD6 partie des Serbes et des Albanais ou Arnautes , forment donc à peu près un groupe de quinze millions d'hommes. On pourrait faire entrer dans ce groupe les Turcs comme sixième nation , s'ils n'étaient désormais en trop petit nombre, et s'ils n'avaient constamment vécu en étrangers , campés seulement dans la péninsule j n'en occupant que les citadelles , et n'existant comme population champêtre que dans la Thrace , où l'invasion des agriculteurs bulgares s'étend de plus en plus et les refoule vers StamboL Ces anciens dominateurs sont-ils maintenant au nombre d'un million en Europe? On peut en douter. Quant aux Albanais et aux Bosniaques mahométans , ces peuples indigènes ont à la possession de leurs montagnes des titres aussi légitimes que les chrétiens; et, le voulût-on, on ne les chasserait pas facilement des châteaux , vrais nids de vautours, qu'ils occupent dans les défilés. Us ne réclament d'ailleurs que leur propre indépendance, et, pour l'obtenir, ils se coaliseraient contre les Turcs , même avec les chrétiens , dont ils parlent la langue et sont les frères renégats. Le Grec, le Bulgare, le Serbe, l'Albanais^ le Moldo-Valaque, voilà donc les seules bases sociales de la Turquie d'Europe : ces cinq nationalités greco -slaves ont des intérêts communs, mais que malheureusement elles ne comprennent pas encore assez. Leur rivalité a toujours causé leurs malheurs ; elle avait déjà détruit l'unité de

la péninsule du temps des Romains ; et le Turc, comme avant lui le Romain, n'est parvenu à vaincre ces états qu'à l'aide de leurs propres discordes. La seule condition que, même en ce moment, les Greco-Slaves aient à remplir pour se trouver en état de reconquérir leurs droits, malgré l'Europe entière, c'est d'être unis; mais la politique ottomane , fondée , comme celle de tous les conquérants, sur l'aniome divide et impera, a toujours su entretenir la désunion , et souvent même l'hostilité , parmi ces peuples. La Turquie ne déjoue depuis trente ans toutes leurs insurrections qu'en les empêchant de correspondre entre eux. Unis, leur volonté ferait loi; désunis, ils sont si faibles , que la petite armée ottomane , dont l'effectif ne peut plus atteindre cent mille hommes, suffit pour les paralyser. Depuis des siècles, les nations greco-slaves présentent le phénomène de populations aussi belliqueuses qu'intelligentes exploitées par des barbares ignorants et par un ramas d'étrangers, auxiliaires de ces barbares, comme les Arméniens et les Juifs. Établis, au nombre de près de 200,000, sur le Bosphore, les Arméniens, banquiers de l'Asie, se répandent cupides et rapaces dans tous les bazars greco-slaves; ils sont les fermiers de tous les pachas, les créanciers de toutes les communes, qu'ils appauvrissent par leurs criantes usures. Les Juifs, évalués dans la péninsule à 250,000, sont un autre fléau non moins détesté que les Armé-

â4 LES SLAVES d'oRIENT.

niens et les Turcs. Les nomades appelés Tsiganes^ Tsingaris ou Gyphtos^ sont une troisième plaie du pays. €ette population de parias venus de rindostan s'élève dans la Bulgarie, la Serbie et la Moldo-Valachie, à 300,000 hommes à peu près , musulmans et chrétiens.

Toutes ces tribus parasites deviendraient impuissantes, si jamais les peuples greco-slaves concluaient entre eux une paix sincère. L'obstacle qui s'oppose à rétablissement de cette paix vient des Européens même qui ont jusqu'ici embrassé la cause des raïas : les uns , philhellènes ardents, ont voulu tout soumettre aux Grecs ; les autres , slavophiles exclusifs, n'ont vu dans la noble cause grecque qu'une fraction rebelle du slavisme. En réalité, les deux causes ne peuvent se séparer, mais elles ne peuvent non plus s'absorber l'une l'autre. Le triomphe des Grecs et des Slaves, qui sera celui de la civilisation en Orient , ne se consommera que par l'alliance des deux races. Les raïas le sentent, et c'est là que tendent tous leurs vœux ; ce fait est prouvé par leurs efforts continuels pour combiner leurs insurrections, efforts que la seule astuce des pachas fait échouer. Depuis longtemps l'intérêt slave et l'intérêt grec ont cessé d'être ennemis. Ne pouvant se vaincre l'un l'autre, pour coexister libres, quel autre moyen ont-ils que la fédération ? Sur cette terre classique, où jadis les villes se pressaient, le désert règne et régnera tant qu'on n'aura pas appliqué

à ces contrées le seul mode de gouvernement qui leur convienne , le modefédératif. Ce serait à tort qu'on craindrait de favoriser par là les projets des Russes sur Gonstantinople. En aidant la Porte dans ses efforts pour obtenir une centralisation impossible, loin de relever l'équilibre européen, on suit précisément la route qui amènera sur cette terre Russes, Autrichiens et Anglais, d'abord comme auxiliaires des Turcs contre les rébellions incessantes des raïas, puis comme maîtres définitifs du pays.

Instruits par une trop vieille expérience, les peuples greco-slaves n'aspirent plus qu'à vivre unis ; les plans de leurs chefs , tout aussi bien que leurs journaux et leurs chants populaires , expriment unanimement ce vœu. Ils ne demandent point à se séparer du sultan , ils veulent rester dans l'empire , mais comme vassaux et non comme sujets. Leur rêve favori est une confédération chrétienne , aboutissant au trône de Stambol et contrebalançant la confédération musulmane d'Asie^ qui aboutirait de même au Bosphore. La situation respective des cantons de la fédération greco-slave rappelle assez exactement la disposition des diverses parties d'une pyramide. La base en serait formée par le cours du Danube, que dominent la Moldo-Valachie et la Serbie 5 sur les deux flancs de la pyramide se placeraient la Bulgarie et la Bosnie y avec ses annexes, le Monténégroetl'Hertsegovine. Ce premier massif a pour

cnlablemeat la chaîne du Rhodope, qui porte la seconde moitié de la pyramide, plus allongée^ mais beaucoup moins large que la première. Cet étage supérieur présente sur une ligne parallèle l'Albanie et TÉpire, la Macédoine et la Thessalie, l'état de Constantinople et la Thrace. Rattachée par de nombreux liens à ces trois groupes, la Grèce , royaume tout maritime qui ne peut vivre que par ses relations avec les provinces agricoles, s'en dégage avec peine pour s'élancer dans la mer comme un vaisseau , ayant à sa droite la prétendue république des îles Ioniennes , et à sa gauche les futures villes libres de l'Asie mineure. Enfin la pyramide est couronnée par Candie, qui se baigne dans les eaux de l'Afrique, pendant que la Moldavie voit déjà naître dans son sein cette grande steppe du nord , qui de là s'étend sans interruption jusqu'à la Chine.

On conçoit qu'à la vue de tant de provinces qui , jouissant du plus doux climat , baignées des plus belles mers du globe , étaient prêtes à se livrer à lui, on conçoit qu'Osman ait fait jadis son magnifique rêve; qu'il ait vu en songe son empire futur , pareil à une tente de feuillage surmontée par le croissant de la lune et posée sur quatre grandes colonnes, l'Hémus, le Caucase, le Taurus et l'Atlas. Cette tente verdoyante était formée par un seul arbre , qui sortait des reins du nomade asiatique; des racines de l'arbre jaillissaient le Danube, le Tigre, l'Euphrate et le

Nil y couverts de vaisseaux comme la mer. Les campagnes étaient chargées de moissons et les montagnes d'épaisses forêts ; dans les vallées s'élevaient des villes couronnées de pyramides , de tours , de dômes dorés , et , parmi les bosquets de rosiers et de cyprès , le chant des rossignols et des perroquets empourprés se mêlait aux prières des imans. Des multitudes d'oiseaux étrangers venaient s'abattre en gazouillant sous la voûte embaumée de cette tente , dont les rameaux entrelacés s'allongeaient en forme de sabres. Enfin un violent ouragan tourna toutes ces pointes de glaives vers les différentes villes du globe, et surtout vers Constantinople , située , dit Osman , à la jonction des deux mers et des deux continents, comme un diamant enchâssé entre deux saphirs , pour former l'anneau principal de la chaîne qui embrasse le monde. Cet anneau tomba entre les mains d'Osman , et l'empire turc fut constitué»

Cinq siècles ont passé depuis le songe d'Osman; la tente existe toujours, mais tôt ou tard elle sera partagée entre ceux qui l'ont plantée. Une si vaste demeure ne peut être occupée par un seul peuple. La pensée des Soliman et des Amurat , qui voulurent reculer jusqu'à l'Adriatique la frontière de leurs états , était rationnelle; mais cette limite, légitime pour un pouvoir européen établi à Stambol , lie pouvait convenir à une monarchie qui poussait jusqu'à l'obstina-

28 LES SLAVES d'orient.

tioD la fidélité à son origine musulmane. La Porte était condamnée par cette obstination même à rester une puissance asiatique , car l'islamisme est essentiellement fait pour l'Asie. Quoi qu'il en soit, l'empire turc se trouva, dès sa naissance, scindé en deux régions hétérogènes que la nature n'a point unies. D'un côté il y eut l'Egypte, l'Arabie, la Turcomanie, les pays caucasiens, qui descendent en amphithéâtre vers l'Euphrate et le Tigre , et aboutissent à la Mésopotamie , centre naturel du kalifat de Mahomet ; de l'autre , il y eut les îles nombreuses de la Méditerranée et les pays greco-slaves , centre naturel du christianisme oriental, boulevard contre l'Asie, et à la fois pont jeté entre elle et l'Europe. Cette dualité de l'empire turc est ce qui l'a perdu. Sans doute une telle position lui donnait le grand avantage d'un caractère mixte , à la fois asiatique et euro* péen. Placé au point de jonction entre les trois plus anciennes parties du monde, dominant, au moyen de ses caravanes et de ses flottes, sur l'Océan indien par le golfe Arabique , et sur la Méditerranée par l'Archipel , le chef osmanli pouvait en toute vérité s'intituler padicha ou roi des rois; mais, pour se maintenir à cette hauteur suprême, il fallait une administration sage et progressive , il fallait le gouvernement le plus civilisé de l'univers et en même temps le plus ferme: à cette condition seulement l'équilibre pouvait subsister entre tant de peuples rivaux. Or,

loin d'être également paternel pour tous, le pouvoir des Osmanlis s'attacha à rester un gouvernement de famille, un trône oriental. La dualité primitive qui menaçait cet empire à la fois asiatique et européen , chrétien et musulman , alla donc se formulant toujours avec plus d'énergie, jusqu'à ce qu'enfin les deux principes et les peuples des deux parties du monde se jetèrent le gant et engagèrent une lutte acharnée. Venise appela la première aux armes les chrétiens subjugués, et, par ses conquêtes de l'Archipel et de l'Albanie, entama cette monstrueuse monarchie. Ensuite vint l'Autriche, puis la France, puis la Russie; car il ne fallait rien moins que l'effort de toutes les grandes nations pour chasser Osman de sa tente.

Maintenant il s'agit de remettre l'ordre dans cette demeure ruinée par les coups vengeurs de tant d'ennemis. Les deux groupes de peuples , musulmans et chrétiens, se trouvent toujours en présence, aussi peu fondus ensemble qu'ils Tétaient à l'époque d'Osman, et décidés, les uns comme les autres, à ne plus accepter qu'à titre fédéral l'union avec les Osmanlis. On sait avec quelle ardeur les Arabes de Méhémet-Ali, aussi bien que ceux de la Mecque et du désert, appellent cette union fédérative. Les Syriens ne sont pas plus disposés à subir le joug de la Porte que les Arabes; le sultan a encore moins d'autorité sur les tribus terribles qui couvrent les monta-

30 LES SLAVES d'orIENT.

gnes du Kourdistan et de ia Turcomanie. De toutes les provinces asiatiques, la seule Arménie , pacifique et marchande , semble n'avoir aucun projet d'émancipation ; mais elle ne sourirait pas moins à une liberté qui lui serait donnée sans exiger de sacrifices d'argent. L'absolutisme de la Porte est donc tout aussi miné du côté de l'Asie que du côté de l'Europe. Ce que veulent les Greco-Slaves est précisément ce que demandent les Mahométans eux-mêmes, et la communauté des désirs établit ainsi un lien sympathique entre les Slaves d'Europe et les autres peuples de l'empire d'Orient.

En général, les produits du sol sont à peu près les mêmes dans toutes les provinces greco-slaves. Le bétail est la principale richesse des habitants ; il y a même des tribus de pasteurs exclusivement occupées, été comme hiver, du soin des troupeaux. Les deux peuples les plus adonnés à la vie pastorale sont les Serbes et les Moldo-Yalaques. Dans leurs vastes forêts de chênes, les Serbes entretiennent surtout des troupeaux de cochons en

liNTROUUCTlON. 31

si grand nombre, qu'ils forment la principale ressource du pays, et ont fourni au peuple, en temps de guerre, assez d'argent pour couvrir les frais de campagne et l'achat des munitions. Aussi a-t'On dit que les Turcs, au lieu de combattre les Serbes, auraient dû se tourner contre les cochons de la Serbie, en détruisant les forêts qui les nourj,*issent. Les Moldo-Yalaques ont des troupeaux de gros bétail, et même de chevaux renommés pour leur vitesse, qui s'exportent en masse sur les marchés d'Allemagne et de Russie. La Bosnie et l'Hertsegovine nourrissent un nombre considérable de bœufe, qui , devenus gras , sont conduits aux ports de l'Adriatique, et vont alimenter les flottes anglaises de Gorfou et une partie de l'Italie. Les tribus de pâtres de ces provinces sont appelées F/acAt ; elles ont souvent émigré vers les montagnes du sud et vers l'Albanie, où elles ont même donné leur nom à une province , le Siari^Vlah. Partout, jusque dans le Péloponèse, ces hommes gardent les mêmes mœurs et emploient les mêmes procédés pour l'entretien du bétail; ils ont le même costume de peaux de mouton, la même saleté^ la môme intrépidité sauvage, jointe à la passion de la musique, de la danse et du chant. Partout on les voit, durant l'hiver, campés dans les vallées profondes, où ils tiennent leurs troupeaux parqués, à l'abri du vent, dans les enfoncements calcaires en forme d'entonnoir qu'offre souvent la péninsule. A la Saint-George, l'Orphée sau-

32 LES SLAVES d'oRIENT.

vage lève sa tente , et conduit au son de la flûte son troupeau vers le sommet des monts , mais lentement, et ne quittant un plateau que quand le soleil en a desséché les eaux et les herbages. C'est de cette manière qu'il atteint , à la fin de l'été , les mousses alpestres, encore fraîches lorsqu'au-dessous de lui tout le reste de la verdure est déjà consumé. Il reste sur les cimes jusqu'à la Saint-Dimitri (mi-octobre), et, chassé par les premières neiges, il commence à quitter à pas lents la région des sapins, descendant de plateau en plateau jusqu'à la fin de novembre. Alors il campe de nouveau dans les gorges et les défilés, attentif à saisir le moindre rayon de soleil. Telle est l'existence du voskos ou ovtcharj pâtre grécoslave. Cet homme au visage farouche effraie souvent les voyageurs, car il est toujours armé; mais, s'il affecte un ton menaçant avec les riches et les grands, le faible n'invoque jamais en vain son hospitalité.

Toute la péninsule abonde en loups, sangliers, ours, grands aigles, daims, chevreuils, même en chakals dans le midi. Vers le nord, des chevaux sauvages errent sur les plaines ; certaines trjbus tartares de Bulgarie les chassent et les tuent pour s'en nourrir. On trouve dans les provinces grecques des ânes et des mulets qui égalent en beauté ceux d'Italie. Il y a en Romélie une race de bœufs blancs qui rappellent ceux d'Homère, et qui contrastent par la noblesse de leurs formes avec les

hideux buffles dont les pâturages sont couverts. Le buffle, aux mouvements stupides, à l'œil terne et jaunâtre, aux cornes renversées sur le cou, est en force et en grosseur le double du bœuf; aussi l'emploie-t-on avantageusement pour les plus lourds charrois, pour les transports de pierres, de fer, de seL C'est le chameau de la péninsule : informe, apathique, sobre, endurci à la fatigue comme le chameau, il se laisse, comme lui, conduire par des enfants. En été, l'abondante transpiration de cet animal l'excite à chercher les bourbiers. Sur les vastes plaines sans ruisseaux de la Romélie, il faut lui creuser çà et là des fossés d'eau dormante, où, pendant les plus chaudes heures du jour, le monstre noir est plongé jusqu'au museau, qu'il tient immobile au-dessus de l'onde fétide, et toujours dirigé du côté d'où vient le vent, l'ondulation de l'air fùt*elle imperceptible.

Les forêts bulgares abondent en petites tortues. Le voyageur, endormi sous la fouillée, est souvent visité par ces timides animaux, qui, étendant leurs longues pattes hors de leur écaille tachetée, viennent chercher les restes de son repas. L'Oriental regarde ces tortues comme impures et n'oserait pas même les toucher; exportées, elles fourniraient à l'Européen un mets très-recherché, et seraient pour les habitants une nouvelle branche d'industrie. C'est ainsi que la pèche des sangsues , abondantes dans les marécages de la pres-

qu'île et recueillies pour le compte des marchands francs y a déjà enrichi plus d'une pauvre fa* mille.

Parmi les végétaux de ces provinces, les plus communs sont le myrte, le laurier^cerise, le mûrier noir, l'oranger, l'olivier, le sycomore, le térébinthe, le chêne à grappe, le tilleul, le châtaignier, le cyprès et le superbe platane d'Orient, qui atteint des dimensions colossales, témoin celui de Bouyouk-déré ; le palmier seul manque à cette terre; on ne l'y voit, comme à Athènes, qu'exceptionnellement. Les arbres fruitiers d'Europe y abondent, on y trouve des forêts entières de cerisiers et de pruniers; le fruit de ce dernier arbre sert, dans toute la Turquie , à faire l'eaude-vie appelée raki (1). Assez souvent le paysan distille lui-même son raki; celui des Grecs est une anisette célèbre. Les céréales peuvent croître partout abondamment, quoiqu'on ne les cultive que dans les cantons agricoles. 11 y a des tribus de pasteurs, d'autres qui se vouent spécialement à l'état de laboureurs.' Le peuple agriculteur par excellence est le Bulgare ; on le voit se répandre par bandes appelées jetelatsi, en grec, thetistelaiSy dans les provinces éloignées comme l'Albanie, la Serbie, la Romélie, pour y faire les récoltes; d'autres troupes de Bulgares s'en vont de même au printemps pour diriger les semailles. Dans tous

J) En slave sUvovitsa.

les cantons agricoles y l'époque des moissons est un temps de réjouissances publiques ; la population des villages slaves s'en va couper ses blés au son des instruments , le drapeau de la tribu en tête. L'instinct d'association , si prononcé chez ces peuples^ fait que tout le monde se soumet volontairement et sans salaire à cette corvée générale dite la moba. Le blé , coupé ainsi collectivement, est porté dans les cours de ses propriétaire» respectifs ; ce sera ensuite au riche d'aider de son superflu ses frères moins fortunés , et il le fera de bonne grâce. L'impôt des pauvres , que nous regardons comme une nouveauté, est en Orient la plus vieille et la plus respectée des lois.

En Serbie, on commence les moissons lelende* main de la nativité de la Vierge, Gospoïa dane (20 septembre) ; en Bulgarie, on les fait en juillet, et en juin dans la Romélie. Les chariots qui reçoivent les récoltes bulgares se composent d'une simple claie posée sur le train, au-dessus de roues très-basses; quelquefois ces roues ne sont, comme en Valachie et dans certains cantons d'Italie, que des disques en bois traversés par l'essieu. La charrue turco-bulgare a également conservé la forme primitive de cet instrument, c'est-à-dire que le bois du soc n'est point séparé de la tige ou longue barre attachée au joug du taureau. Cette forme se retrouve en Asie et sur le Caucase. De telles charrues ne font guère que gratter le sol ; mais la terre où fut adorée la déesse aux mille

36 LES SLAVES d'oRIENT.

mamelles est encore si féconde, qu'à peine ce léger sillon est-il nécessaire. L'aire slavo-grecque est ronde comme un cirque; au centre est un pilier : on y attache les chevaux, qu'on fait courir circulairement sur les gerbes étendues, qu'ils foulent sous leurs pieds ; ou bien, comme en Macédoine, un bœuf traîne lentement sur cette arène un rouleau de marbre. L'un et l'autre usage se retrouvent en Moldo-Yalachie.

L'agriculture a conservé dans la péninsule les pratiques du temps des patriarches juifs. N'écoulant pas le surplus de la moisson, le laboureur ne demande à la terre que ce qui suffit aux besoins locaux ; aussi la plus grande partie du sol demeure-t-elleen friche. Il n'y a d'exploité en Serbie qu'un huitième des terres, en y comprenant même les prairies. L'habitant de laChoumadia et de la Macédoine, pour s'épargner la peine du défrichement, met souvent le feu à de superbes forêts, sur l'emplacement desquelles il obtient, pendant quelques années, d'abondantes récoltes. Les Serbes, les Albanais et les Turcs sont les plus mauvais agriculteurs du pays; partout où ils dominent, on voitdes plaines magnifiques couvertes de mauvaises herbes, si ondoyantes, que ces plateaux semblent de loin des lacs verts. Entre Aïdos et Fakhi, entre leni-Sagra et Mengeli en Thrace, on rencontre de ces savanes, longues de plus d'une lieue. Mais le Bulgare producteur s'infiltre, comme une eau féconde , à travers ces déserts

montagneux, et partout où il pénètre, il fonde, loin de la vue des pachas, des oasis de culture, souvent aussi beaux que nos vallons de Normandie. L'irrigation des champs et des prés est surtout pratiquée par ce peuple, disciple en cela des Grecs, avec une admirable entente des lois de la statique. Les moindres ruisseaux sont utilisés, chaque sillon reçoit son tribut rafraîchissant, pas une goutte d'eau n'est perdue. L'étude de ces procédés nous mènerait probablement à mieux connaître les fameuses irrigations chaldéennes de l'antiquité, et simplifierait peut-être les méthodes de nos agronomes.

Les céréales les plus estimées sont le froment, le millet, le sorgo ou sirok (blé noir), et surtout le koukourouts (kalamboki des Grecs) ou le maïs qu'on plante, comme en France, sur de longues lignes droites. Un grain de maïs en rapporte trois cents; un grain de froment quinze. Les paysans bulgares, serbes, moldo-valaques, ne se nourrissent guère que de farine de maïs délayée dans du lait; ils nomment cette bouillie mamaliga : c'est la potento italienne. En été, il se fait partout une étonnante consommation de melons de toute qualité. La Grèce produit une espèce particulière de ces fruits, qui ne mûrit qu'aux approches de l'hiver, et dont les cabanes macédoniennes sont souvent comme tapissées. Les olives grecques fournissent une prodigieuse quantité d'huile ; on évalue à vingt-cinq ou trente livres la masse de

38 LES SLAVES D*OaiBNT.

ce liquide tirée anDuellemeot d'un olivier ordinaire. Candie en exportait naguère encore vingt mille livres par an ; si les Turcs y laissaient libres et la nature et le génie grecs , cette magnifique île ne serait bientôt qu'une grande forêt de ces arbres précieux : les oleasters (oliviers sauvages) y croissent d'eux-mêmes sur toutes les montagnes. Il n'est pas étonnant que, dans des contrées où les plus beaux produits de la nature surabondent, la pomme de terre soit inconnue. Le prince de Serbie Miloch, pour en introduire Tusage , a dû rendre une loi qui enjoignait à tout paysan d'avoir un petit carré de ce légume près de sa chaumière. Cette loi est tombée avec la domination du despote. Depuis quelques années, le vladika du Monténégro veut j dit-on , imposer à ses guerriers la même culture. II est à croire qu'elle ne trouvera pas plus de faveur chez les Greco-Slaves qu'en Espagne et dans les Deux-Siciles. Les fléaux de ces riches contrées sont les épizooties, les essaims de sauterelles, qui fondent quelquefois sur les campagnes, et en rongent jusqu'au dernier brin d'herbe. On voit en Bulgarie des sauterelles vertes , sans ailes , et tellement énormes qu'elles en valent dix des nôtres. Il y a d'autres sauterelles ailées , que l'Orient envoie par masses capables d'obscurcir le ciel. Contre ce fléau, la population entière se lève et marche en colonnes, comme peur se défendre d'une invasion. Les Grecs excellent à soigner les vergers; ils

en font de véritables jardins d'Armide. Aussi , dans leurs principales villes, ces vergers servent de promenades publiques ; mais, dans certaines îles , et sur beaucoup de côtes , les arbres ont presque entièrement disparu sous la hache turque. Il est remarquable que certaines provinces sont toutes couvertes d'inutiles forêts, tandis que des districts voisins se trouvent entièrement dépourvus de bois. Ainsi TOlympe a d'immenses forêts vierges, au pied desquelles plusieurs bourgades thessaliennes sont réduites à se chauffer comme en Arabie, avec du fumier, tant les voies de communication sontrares. Sur d'autres montagnes albanaises et grecques, les pâtres, à force d'y brûleries arbres,ontfaittarirjusqu'aux ruisseaux. La culture favorite des Greco-Slaves est celle de la vigne, et, si elle était pratiquée avec un peu plus de soin , leurs vignobles réuniraient bientôt tout ce qui caractérise les crus les plus vantés. Le vin rouge de Ténédos, le vin doré de Chypre, sont déjà fameux, et s'exportent partout. Le vin blanc de Samos est une espèce de Lunel ; celui du mont Athos rappelle les vins d'Espagne, ceux de Moldavie les vins de Bourgogne ; Ambelakia, Pharsale, toutes les côtes fournissent un vin de liqueur délicieux. En général , le principe sucré domine trop dans les vins grecs; les vignobles slaves au contraire, dans l'Hertsegovine, la Bosnie , la Serbie , ayant à lutter davantage contre l'hiver, donnent des vins moins doux ,

40 LES SLAVES d'oRIBNT.

mais plus spiritueux, et qui se conservent mieux. Enfin les vins du Danube valaque et moldave, beaucoup plus aqueux et plus acides, sont les moins recherchés. Le Yalaque a un moyen d'améliorer ses vins : il les fait geler pendant l'hiver, et ce qui , au fond du baril, a résisté à la congélation, forme le vin le plus généreux. Le Smederevski (vin blanc de Smederevo) est excellent. Au dire des Serbes qui les cultivent , les vignobles de Smederevo descendent, par une reproduction non interrompue, des ceps que planta l'empereur Probus sur le Mont-d'Or de ce pays. Tous ces vins se conservent , ou dans de petits tonneaux très-longs qui se portent à dos de cheval , ou dans des outres goudronnées. Un staréchine (chef de village) ne se met jamais en route sans prendre avec lui une de ces outres. Les vignobles sont partout sans échalas et rampants comme en France ; les vignes sauvages , à gros raisins, grimpent seules en festons d'arbre en arbre. Chaque vignoble a sa vigla (vedette), abritée par quelque vieux orme ou par un rocher, et d'où la sentinelle armée veille à ce que ni hommes ni bestiaux ne viennent faire du dégât; il en est de même pour les champs de maïs. Après la vendange comme après la récolte du maïs , le propriétaire donne à ses voisins un grand banquet.

Bien que les richesses minérales de la presqu'île soient extraordinaires, elles restent inexploitées.

La plupart des rivières bulgares , serbes et surtout valaques roulent des paillettes d'or, que des troupes de tsiganes (bohémiens) sont continuellement occupées à ramasser. Le fer, le plomb, l'argent et l'or se trouvent en assez grande quantité dans les montagnes slaves et grecques. Quelques fourneaux de forges sont établis à Kratovo en Macédoine , à Samokov en Bulgarie , où l'on fond des boulets de canon et où l'on fabrique des fusils. La Bosnie et la Croatie , plus abondantes en minerai , sont aussi mieux exploitées; il y a des forges à Starimaïdan , Kamengrad , Klisoura, Egripalanka, etc. Quant à la Serbie , un minéralogiste saxon , M. Herder de Freyberg en a par-> couru les montagnes en 1835, et y a trouvé la siénite , le porphyre , la serpentine partout , et sur quatre points différents des dépôts de charbon de terre qui seront un jour utiles pour la navigation à la vapeur. Pr^ du monastère de Stoudenitsa , on a découvert une qualité de marbre blanc qui a paru comparable à celui deParos, quoiqu'il ne me semble point l'emporter sur d'autres marbres de la Bulgarie. On a établi sur le Pek , à Saidchar et ailleurs , des ateliers de lavage pour séparer Tor du sable. Les deux principales mines serbes sont à Maïdan-Pek, sous le Stol , et à Roudnik , où l'on trouve de l'argent , du plomb et du fer. Sous le rapport métallurgique, les montagnes slaves l'emportent de beaucoup sur celles des pays grecs ; peut-être ces der-

42 LES SLAVES d'oRIBHT.

nièresfurent-elleBépuiBéesdèB l'antiquité. Oncite pourtant au mont Ida , en Troade , une riche mine de plomb et d'argent. Les eaux minérales abondent, depuis celles des Thermopyles, en Livadie, jusqu'aux fameux bains d'Hercule, sous Mehadia , à la frontière valaque ; TAlbanie , la Bosnie , la Macédoine , en ont d'excellentes ; la source sulfurée de Bania ( les bains ) sur la Moravitsa , en Bulgarie , attire déjà les Anglais , et celle de Toplitsa, près de Nicha, en Serbie, pourra un jour le disputer à Tœplitz. Il y a des marais salans àKavak, sur le golfe deSaros (mer Egée), et à Achioli , sur la mer Noire; il y en a aussi en Albanie ; à Bastova , près d' Aulone , à Paliouri , près d'Arta. En Bosnie , à Touzla , il y a deux sources salées. Toutefois on ne tire de ces diverses salines qu'une quantité de sel insuffisante pour le pays, et l'on peut dire que ces nombreuses provinces dépendent entièrement , sous ce rapport, de la Valachie, qui est, de toute l'Europe, la contrée la plus riche en sel fossile; celui de la petite Valachie est du sel de roche, qui se taille comme de la pierre et se colporte en gros cubes.

Si des productions naturelles l'attention se porte sur l'industrie , on voit la plus extrême in-

digence succéder à une exubérante richeese. A peine trouye-t-on des vestiges de cet ancien luxe byzantin et mauresque qui faisait l'admiration des croisés. L'industrie est pratiquée à l'antique : comme il y a des tribus de pasteurs , de moissonneurs , de même il y a des tribus de maçons , de bijoutiers, de fontainiers, de faiseurs de tapis. La bijouterie en filigrane est surtout exercée par les Tsintsars du Pinde ; ce sont les Genevois de l'empire. Nos pendules sont encore chose inconnue : on se sert de clepsydres y horloge de sable, comme au temps d'Alexandre. Il y en a à Constantinople dans tous les corps de garde. En re* vanche, le plus pauvre musulman a sur lui une montre, nécessaire pour lui indiquer l'heure précise des cinq prières du jour. Les beaux tapis turcs, à dessins si riches et si variés, ne se fabriquent en Europe qu'à Jarkoï et à Berkovtsa , en Bulgarie. A Jarkoï, toute la population n'est occupée que de cette industrie; on y voit les jeunes filles en longues rangées , accroupies devant leurs métiers , sous les hangars et les portiques extérieurs de leurs cabanes; elles travaillent du matin au soir et ne gagnent que cinq francs par mois ; encore leur salaire a-t-il été élevé audessus du taux ancien. Les broderies dont les vêtements des Greco-Slaves sont ordinairement couverts, se font partout dans l'intérieur des familles ; mais les brodeuses reconnues dans tout l'Orient comme les plus habiles sont les Grec-

A4 LBS SLAVES d'orIENT,

ques. Quoique les armes se fabriquent aussi partout 9 les armuriers bosniaques de Travnik et de Mostar sont principalement renommés pour leurs cimeterres damassés. Un officier du génie sous Napoléon, Pertuisier (1), en accordant aux ouvriers européens la supériorité pour les armes à feu , reconnaît que les Orientaux savent toujours forger les meilleures armes blanches. De même les selles turques sont encercles meilleures du monde. Les selliers sont très-nombreux ainsi que les cordonniers; Yopankeon Aypodet/Mi, bottine slavo-grecque, est la partie la plus richement travaillée du costume héroïque ou palikarien. Les charrons au contraire sont rares; il n'y a guère en effet que les femmes des pachas qui emploient lesarrabaSy voitures turques , et le chariot du paysan , fait par lui-même , est toujours Vamaoois de l'antiquité grecque , à roues très-basses , le plus souvent pleines. Des moulins à vent ne se rencontrent que sur les côtes grecques et dans les îles. Les villages de l'intérieur, pour moudre leur blé , emploient encore des moulins à bras de la même forme que ceux des anciens. On trouve pourtant des moulins à eau sur la plupart des affluents du Danube.

Quant aux arts et aux sciences qui fleurirent si longtemps à Byzance, les Greco-Slaves n'en gardent plus même le souvenir. La médecine n'est

(4) Promenades dans Constantinople.

guère exercée que par les sorcières , et la chirurgie que par des barbiers ; le rasoir est leur unique instrument; il leur sert pour la circoncision, pour la saignée, comme pour les amputations. Point d'accoucheurs , la nature les rend le plus souvent inutiles. Quant aux blessures faites par les armes, les médecins qui ont vécu dans ces contrées reconnaissent que le paysan serbe et albanais a pour les guérir des procédés particuliers et très-efficaces. Il ne serait certainement pas inutile que nos chirurgiens de régiment s'appropriassent ce qu'il y a de bon dans ces antiques méthodes curatives des peuples guerriers. La fièvre intermittente et la dyssenterie étant à peu près les seules maladies, ceux qui sont atteints se font réciter des prières par les papas , et boivent force eau pure. En Orient , la cure d'eau est d'usage antique. Les Slaves, pour leur malheur, sont très-enclins à substituer à l'eau les liqueurs spiritueuses , ce qui transforme la fièvre intermittente en fièvre jaune. L'absence totale de secours éclairés doit faire mourir en bas âge tous les enfants faibles; ceux d'une constitution forte survivent seuls , et leur vigueur naturelle s'augmente encore par la sobriété que ces hommes apportent d'ordinaire dans toutes les jouissances sensuelles. Si la population se trouve ainsi diminuée , du moins le pays est-il débarrassé des masses d'infirmes et d'impotents qui en Europe afQigent la vue. L'Orient, quoi qu'en di-

46 LES 8LAVB8 D* ORIENT.

sent les journaux, n'a généralement que des populations robustes.

Les villes slaves de Turquie sont encore , comme Tétaient les cités primitives , composées de trois parties distinctes : il y a le grad ou la forteresse , ville haute, tout à fait isolée; le varocA ou ville basse , quartier de Tinduslrie et des marchands, ceint le plus souvent d'un fossé avec un parapet crénelé et des portes qui se ferment la nuit ; enfin la palankey troisième enceinte, entourant le varoch et contenant les faubourgs habités par le bas peuple. Cette partie extérieure de la ville n'est protégée que par un simple talus avec palissade en troncs d'arbres plantés debout. Ces trois enceintes constituent en Orient la cité complète; il y a cependant des villes qui ne peuvent s'appeler que grad ou forteresse , ou qui sont seulement varocA, villes de commerce sans fortifications ; il y a enfin de simples palankes^ villettes palissadées. En dehors de chaque ville considérable s'étend, selon l'usage antique , une espace désert consacré exclusivement aux tombeaux , dont les longues files, au bord des sentiers, représentent la cité des mânes ou des ancêtres.

Les arts du dessin sont tombés au rang des arts mécaniques. L'église d'Orient, aussi bien que4'islamisme , proscrit la sculpture; à peine permetelle d'orner de quelques arabesques les pierres sépulcrales. La peinture fait à elle seule les frais de décoration des palais comme des temples des

deux religions ; mais elle est tenue à des formules sacerdotales , à des types corrompus qu'elle doit répéter servilement. L'architecture est plus libre : toutefois les Greco-Slaves , comme les an*ciens Hellènes , continuent à n'employer la pierre que pour les édifices publics et les travaux d'utilité générale. Parmi ces travaux , on remarque des ponts en très-grand nombre, la plupart antérieurs aux Turcs et d'origine slave ou grecque. Le plus long de tous, celui de Silivria, compte cinquante-deux arches; celui de Larisse , sur la Salambria , en a douze; celui de Moustapha-Pacha, sur la Maritsa, en a dix-neuf. On admire celui de Mostar, qui a donné son nom à cette ville (4), et dont l'arche unique sur la Naranta présente cinquante aunes d'ouverture. Maltebrun prétend à tort qu'il fut (( bâti par un menuisier de la ville, après que les architectes turcs en avaient désespéré. » C'est un ouvrage grec trèsancien. On doit citer quelques beaux ponts modernes an bois, celui de Salonik, sur le Yardar, de trois cents pieds de long , celui de Philip* popoli, sur la Maritsa, celui d'Andrinople, sur l'Arda.

Les palais, sans excepter ceux du sultan, sont fort loin d'égaler en éclat ceux des plus petits souverains d'Europe : l'Oriental , même lorsqu'il occupe le premier rang de l'état, dédaigne le

f I) Le mot slave most siguifle poiil.

48 LES 8LAVB8 D ORIBMT.

luxe pour sa demeure privée; tout ce qu'il a de précieux est réservé à rornement des temples ; aussi voit-on des mosquées qui ne le cèdent pas en magnificence à nos premières cathédrales, et qui l'emportent sur nos églises quant à la richesse des dotations. Parmi les couvents chrétiens ; les plus remarquables sous le rapport de l'architecture sont ceux du mont Athos en Macédoine; en Bulgarie celui du Rilo, tout inconnu qu'il est , peut cependant rivaliser avec les plus majestueux du catholicisme.

Quant aux simples maisons, même dans les villes, elles forment un réseau de charpentes reliées par de légères parois d'argile et de chaux. Une de ces maisons, contenant sept ou huit chambres , se vend à la campagne pour cent ou deux cents francs. Ces constructions greco-slaves, qu'on retrouve chez les Mongols et les Tatars, s'élèvent prodigieusement vite , et l'on conçoit que le peuple en fasse sans grande peine le sacrifice , comme lors de l'incendie de Moscou . A Andrinople, deux mille boutiques brûlèrent en 1837 ; elles étaient rebâties deux mois après; à Bitoglia , un même nombre de maisons brûlées en 1836 étaient toutes relevées l'année suivante. Les monuments des villes orientales les plus importants après les temples sont les fontaines; dans les villages même il y en a de trè&-belles. Les fontainiers, sou-teratsiy forment une corporation presque exclusivement composée d'Albanais

1I9TR0DUGT10N. 49

du canton de Drinopolis, au nord-ouest de Janina, lesquels exercent leur métier de père en fils dans tout l'empire. Cette tribu a réellement acquis une grande habileté dans l'art d'amener à peu de frais les eaux des plus grandes distances ; elle remplace d'ordinaire l'aqueduc aérien par des conduits souterrains , et , pour rendre à l'eau sa force ascendante perdue dans les vallées, elle bâtit des pyramides hydrauliques nommées taksim. On rencontre de ces pyramides dans toute la péninsule.

Par suite de l'incurie ottomane, les rivières sont dans un état déplorable; des bancs de sable, des digues de troncs d'arbres amassés par l'ouragan, les barrent en tous sens, et cependant il serait facile de faire sillonner la plupart de ces cours d'eau par de légers bateaux à vapeur qui mettraient l'intérieur du continent en communication avec la mer. Aujourd'hui, les rivières de la péninsule ne peuvent pas même porter des bateaux ordinaires; on n'y voit que des trains, ou le caïque (l'antique monoœylon\ nacelle formée d'un seul tronc d'arbre creusé, et dans laquelle trois ou quatre personnes au plus peuvent se tenir accroupies, car le moindre faux mouvement ferait chavirer un caïque. Les routes ne sont pas en meilleur état, ou plutôt elles sont à peu près défoncées. Çà et là dans les provinces, on rencontre des fragments de voies pavées, qui au bout d'une lieue ou deux se cachent de nou-

50 LES SLAV£S d'oRIBMT.

veau sous Therbe ou dans les broussailles. Ces voies démantelées ne sont que des sentiers fort étroits (en grec monopalià)^ c'est-à-dire pratiquées pour un cavalier seul, et il faut plaindre le voyageur forcé de suivre ces routes à pierres aiguës, à trous profonds. Il est vrai qu'on y peut reconnaître la merveilleuse sûreté du pied des chevaux slavo-grecs, qui allongent en tâtonnant leurs sabots garnis de fers pleins et bombés, à peu près comme ces chats dont quelque enfant malin a collé les pattes dans^des coquilles de noix. Mais rien n'approche des skela^ chemins-escaliers, ébauchés plutôt que taillés dans le roc, le' long des précipices , pour franchir les montagnes. Quant aux dromoi, routes carrossables, il n'y en a plus. Le sultan Mahmoud avait établi une de ces routes lors de son voyage en Bulgarie, de Stambol jusqu'à Choumla; cette voie était à la russe, avec des poteaux comme ceux qui indiquent les verstes; elle est devenue impraticable, faute d'entretien.

On conçoit qu'avec un tel système de voies de communication le grand commerce soit impossible. Chaque province doit consommer presque à elle seule les produits de son sol; aussi le bas prix des denrée» surpasse-t-il toute croyance. Le bétail n'est guère plus cher : la livre de viande vaut 8 à 12 centimes, la livre de vin (car il se pèse) vaut un sou; un mouton entier se vend 2 francs. Une vache coûte de 20 à 30 francs, un

bœuf 50} un bon cheval serbe ou bulgare coûte de 80 à 140 francs; en Macédoine ou en Rome-lie, il est plus cher; les frais quotidiens de sa nourriture sont de 15 à 18 sous, de 25 sous à Gonstantinople (1). Le quintal de blé coûte en Bulgarie de 2 à 3 francs, en Serbie 5 francs, en Hertsegovine 7. A Stambol, pour tenir le pain toujours à bon marché, l'état a ses greniers, les seuls où les boulangers puissent s'approvisionner. Les paysans de la Thraee sont forcés de livrer à ces établissements leurs grains à un taux souvent au-dessous du prix courant. Ces greniers de prévoyance, si anciens dans l'histoire d'Orient, seraient pourtant une bonne institution , s'ils n'outrepassaient pas leur but et n'enfouissaient pas la richesse du peuple, au lieu d'en assurer le développement continu. Les provinces ont aussi des magasins publics, où le paysan porte, comme en Hongrie, sa dîme, ou l'impôt en nature dû à l'état. Les familles greco-slaves dépo-

(1) Une peau de bœuf, dans les provinces, coûte de 7 à 9 f., une peau d'agneau 1 fr., une livre de miel 40 ou 50 cent. Les codions, dont la Serbie fait un si grand commerce, «coûtent de 7 \\ io fr. engraissés, et pèsent de 150 a 200 livres; ils se vendent en Hongrie 50 ou 60 fr., et à Vienne 75 fr. De Vienne, le surplus de ces cochons suit le Danube, arrive en Bavière, puis en Alsace, et de là vient jusqu'à Paris. Mais, tandis qu'à Zeralin l'octroi autrichien ne prélève par tète de ces animaux que 5 fr. 75 cent, pour les procurer aux villes d'Autriche en abondcuice , la douane française de Strasbourg les im|)ose au lau\ énorme de 15 fr. 20 cent. , ce qui prive néccssaircnieni Paris d'un plus grand approvisionnement de hc^liaiix slaves.

sent fréquemment leur blé dans des cavernes et des trous garnis de paille, qui rappellent ces silos d'Egypte où les céréales se conservent durant des siècles.

Les marchés d'approvisionnement ont lieu, non le samedi, comme en Occident, mais le dimanche matin, jour dont le paysan profite pour apporter ses denrées à la ville, en même temps qu'il vient assister à la messe du despote ou vla^ dika. Chaque habitant se munit alors, comme en Russie, de vivres pour toute la semaine. Les Francs des Échelles prétendent qu'il n'y a pas de foires dans l'intérieur de la Turquie; il y en a au contraire de très-considérables. Ces peuples à vie sédentaire s'approvisionnent en efiPet, d'une saison à l'autre, de tout ce qui leur est nécessaire. A Prilipe dans la Macédoine slave, à Eski-Djoumaa en Bulgarie, et Ousoun-Chaova, il y a des foires où campent quelquefois cent mille personnes. Les contrats sont rédigés par des espèces de notaires, la plupart grecs, qu'on voit dans tous les bazars, écrivant sur leurs genoux, au fond de leurs petites échoppes, ou bien se promenant, un encrier de laiton à la ceinture, et portant le Ualem^ plume de roseau, dans un étui, avec le kalemirach ou canif. Ceux qui savent déchiffrer une ou deux des sept écritures turques, dont la plus haute, celle du divan, est récriture officielle, sont déjà des effendis (personnages). Les payements se font, même parmi

les Turcs, aux termes adoptés dans rancien empire grec, de la Saint-George à la Saint-Dimitri, du 5 mai au 23 octobre. Pour montrer combien le crédit est nul, il suffira de dire que le taux moyen de l'intérêt de l'argent en Turquie, et même en Serbie, est de 20 pour iOO; en Albanie, il se fait des emprunts à 48 pour 100; on place sur hypothèque à i^ et jusqu'à 24 pour

Pour étudier la vie domestique des Greco-Slaves , il faut quitter les grandes villes , les routes battues, et aller chercher, au fond de leurs gorges et de leurs sauvages vallées, les tribus restées fidèles aux mœurs primitives. Là se dévoilent , dans toute la naïveté de leurs vertus et de leurs défauts, le robuste et laborieux Bulgare, au cœur mieux doué que l'esprit ; le Serbe paresseux, mais poète et guerrier intrépide; le simple et obstiné Bosniaque; le Monténégrin , libre penseur au village, renard aux mille ruses dans le combat, mais vainqueur généreux; l'astucieux et indomptable Albanais; le doux et spirituel Valaque ; le Grec à la fois économe et magnifique ,

5i LES SLAVES d'oRIENT.

enthousiaste et raisonnable , aventureux et prudent. Mais, pour entreprendre un pareil voyage , il faut autre chose qu'une curiosité de touriste. Il faut se préparer à toutes les privations, savoir coucher en plein air , vivre de fruits comme un anachorète , et risquer sa vie comme un soldat. Si on ne craint pas de s'exposer , à travers les repaires de klephtes, aux hasards d'une telle excurr sion , on fait sa provision de vivres et on se procure un guide pour la route; une petite boussole même , pour s'orienter au besoin , n'est point chose superflue. Il faut se garder d'emporter des armes brillantes ; un fusil simple , un poignard et des pistolets communs doivent suffire. Les brigands laisseront passer le voyageur ainsi armé en lui souhaitant bonne fortune, dobra sreija; peut-être même l'inviteront-ils à partager leur repas sous le rocher. Il ne faut pas non plus, comme dans un voyage d'Asie ^ prendre le turban et l'habit osmanli. Ici le Turc n'est plus chez lui, il est seulement campé. Si donc l'on veut être respecté de tous , on doit revêtir le magnifique costume grec ou garder l'habit franc. Comme on est assez exposé à s'égarer , même avec un guide, il ne faut pas manquer non plus de se munir de cartes : les meilleures sont celles de Trommelin et Lapie, qui embrassent en seize feuilles toute la Turquie d'Europe.

On monte ces chevaux slavo-tatars , maigres et petits , qui semblent n'avoir que le souffle et

qui vont comme le vent. Â peine le cavalier a-t-il un pied dans l'élrier qu'il est emporté au galop. Nos belles voitures à vapeur , marchant sur des lignes de fer, vont-elles aussi vite? Je ne sais; mais elles offrent certainement aux hommes lassés de la vie casanière moins de jouissance qu'une caravane ainsi lancée. Au lieu de grandes routes, à peine trouve-t-on des sentiers; là où manque un pont, ce qui n'est pas rare, le voyageur n'a qu'à pousser sa monture dans le torrent , sans s'inquiéter de la profondeur, et le cheval le trans* portera fidèlement vers Tautre rive , à gué ou à la nage, peu lui importe. Si l'on persévère quatre ou cinq jours , cette manière de voyager ne tardera pas à séduire ; bientôt on comprendra tout le charme de la vie nomade, on comprendra l'Orient, pays des pèlerins et des sophisj où l'homme ne regarde sa maison que comme une tente ^ son existence que comme une halte passagère, pour laquelle il est superflu de s'entourer de tant de meubles et de choses prétendues confortables à Tusage de notre Europe. Le soir on cherche, pour y campet, un lieu pittoresque, une colline, un platane près d'une source; on enfonce dans le sol la lance à boule dorée , d'où se déroule la toile de lin qui doit abriter le voyageur. On s'étend sur le sein maternel de cette vieille terre qui nourrissait nos premiers aïeux, comme elle nourrira nos derniers descendants. Un lapis préserve de l'humidité du sol , sans en-

56 LES SLAVES d'oRIENT.

lever ce qu'a d'embaumé le contact des gazons fleuris. Aux lèvres le tchibouk , près de soi une amphore de vin grec, on regarde se coucher le soleil , et dans un repos total , partagé en ce moment avec toute la nature , on attend le repas du soir. Vous êtes dans le désert , mais en même temps sur le grand chemin du monde; tout frère, c'est-à-dire tout homme qui passe , s'arrête , ou vous envoie la temena, ce magnifique salut oriental qui consiste à s'incliner en posant la main sur le cœur, et à se redresser en la portant au front, comme pour dire : Ami , mon cœur t'est dévoué , et mon esprit t'élève vers le ciel. Si vous prenez votre repas, souvent le passant s'invitera luimême, et viendra s'asseoir à votre table de gazon. Si c'est vous qui passez, on vous appelle, on vient vous prendre ; il faut que vous partagiez le repas de vos frères inconnus , bergers ou marchands , grands ou pauvres , n'importe, ils sont vos égaux, et il est si naturel que des frères partagent ce qu'ils ont.

La nuit venue , Européens et Greco-Slaves se rangent autour du foyer improvisé, et la conversation se fait souvent en quatre ou cinq langues. Si les environs du campement sont iùfectés de chakals et de sangliers, au lieu d'élever une tente , on suspend avec des cordes son hamac entre des arbres ; d'un tapis étendu on se fait un dais pour se préserver de la rosée , et l'on s'endort en sécurité. Dans les plaines situées entre Gonstanti-

INTROBIJGTfON. 67

nople et le Taurus ou les Balkans d'Europe , ces précautions deviennent même inutiles; le climat y est d'une douceur extrême, et les animaux sauvages ne se hasardent que rarement dans ces longues steppes nues.

Le matin y le soleil se lève sans aurore et inonde subitement la terre de ses rayons. Un léger cri du guide fait accourir vos petits chevaux arabes et slaves , aux yeux à fleur de tète , au front saillant et aigu. Vous partez , et, s'il le faut, votre monture ira jusqu'au soir sans broncher , sans s'arrêter même pour boire. De distance en distance, on rencontre quelque tombeau turc, avec ses deux colonnes debout , que , sous le crépuscule , on pourrait prendre de loin pour deux raïas qui causent. Parmi ces colonnes, il y en a de très-belles, et même d'antiques, en marbre blanc -, presque toujours elle sont penchées : qui sait si par là les anciens imans ne voulaient pas indiquer la chute du guerrier retombant au sein de la terre ? Ces sépulcres alternent sur les routes avec les fontaines. Quelquefois celles-ei sont couvertes d'un tronc d'arbre creusé, ou d'une grosse pierre forée et plantée sur l'orifice du puits. On trouve de ces pierres qui sont d'élégants chapiteaux pareils à ceux qui ornent les gracieuses fontaines des petites rues déterrées de Pompéïa. Au-dessus de ces puits , les Grecs et les Bulgares du désert ont soin d'entretenir, pour l'usage de

leurs carayanes, un balaDcier et un sceau formés d'un tronc d'arbre.

Autant ces plaines sont tristes et dépouillées , autant les villages sont frais et riants. Voyez ces musulmans gréco-slaves de la Bosnie , de la Macédoine et de l'Albanie : le silence règne dans les rues désertes ; mais ces bosquets qui entourent , qui cachent presque chaque maison , ces arbres qui entrelacent autour des fenêtres et des portes leurs branches chargées de fruits , ces eaux courant sous l'herbe haute, comme à la dérobée, vers la cabane qui sert de bain à la famille, tout cet ensemble , enfin , porte un caractère d'innocence , de pureté calme , qui ramène la pensée vers les jours des patriarches. Si l'on entre dans un village chrétien , par exemple dans un celo bulgare , on n'y remarque pas le même luxe de végétation , parce que le Bulgare , exploitant toute la campagne, ne peut consacrer autant de soin à Tentourage de sa demeure ; et puis il est raïa , il tremble de paraître riche , il enfouit sous le sol sa hutte de branchages. Mais attendons le soir. Dès que la nuit approche , on voit descendre de toutes les montagnes voisines les bergères et les enfants ramenant du désert leurs innombrables troupeaux. A leurs chants joyeux se mêlent le bêlement des moutons , des chèvres, le mugissement des grands buffles et le tintement de la sonnette des vaches-mères. Chaque baba (femme de ménage bulgare) , debout sur le seuil

de sa cour , compte le bétail au passage , et se prépare à traire le lait. Alors se révèle toute la magie agreste des Balkans.

En Orient même, où l'hôte est un être si sacré, l'hospitalité des Bulgares est proverbiale, elle ne peut être comparée qu'à la philoœenia des Grecs. C'est grâce à cette hospitalité que les coins les moins fréquentés de l'empire deviennent abordables pour le voyageur. En Serbie, il en est de même : dès que sont dissipés les premiers soupçons que provoque nécessairement l'arrivée d'un inconnu chez des hommes qui ont été longtemps esclaves, dès qu'ils se sont assurés qu'on ne leur veut pas de mal , ils sont tout à l'étranger. Le Serbe offre à son hôte la place d'honneur au foyer, le consulte pour les lois de l'état , comme pour l'organisation de sa famille. Dans toutes les cabanes où entre l'étranger, les petits enfants viennent à lui en souriant, au lieu d'aller se cacher, comme font les enfants des Turcs. S'il visite un riche citoyen , la maîtresse de la maison se présente d'abord pour lui baiser la main, et il ne peut échapper à celte triste politesse de rOrient qu'en élevant la main et la posant à la grecque sur son cœur. Introduit dans la salle d'honneur , qui sert en même temps de chambre à coucher , sans laisser , ainsi que doivent faire les Turcs, leurs souliers sur le seuil , il s'avance , en Franc libre , sur les beaux tapis

60 LES 8I.AYBS D ORIENT.

rouges ) et va &e placer , en face du /cnèjse ou chef, sur des coussins de velours.

L'habitant des villes n'exerce pas l'hospitalité avec moins d'empressement que le montagnard. Pour héberger le Franc, il vient souvent le chercher au hane (1), que l'on quitte sans regret, car tout ce que le voyageur peut se procurer au hane, c'est une chambre vide pour lui et une place à l'écurie pour son cheval. Il faut aller à la mehana (2) prendre ses repas; et si c'est l'hiver, dans une chambre sans vitres, on n'a pour se préserver du froid qu'un mangal, plat de braises qu'il faut renouveler sans cesse. Content de quitter un tel gîte , vous suivez votre nouvel hôte , dont la famille regarde comme une fête votre entrée sous son toit. Ce jour-là une activité inaccoutumée règne dans cet intérieur d'ordinaire si monotone. Pour vous honorer, votre hôte invite tous ses voisins. Le chef de la maison , qui mange presque toujours à part , trop respecté de la famille pour qu'elle ose partager son repas , ce pontife du foyer descend cette fois jusqu'à la table commune. Le raki (eau-de-vie de prunes ou de cerises sauvages) circule d'abord, dans un gobelet grossier chez le pauvre Bulgare , mais , chez l'Albanais , le Grec , le Slave-Macédonien , dans une belle et ancienne coupe , souvent dorée , où

(1) Hôtellerie.

(2) Restaurant oriental.

1NTR0D13CT10N. 61

oDt bu les aïeux. Transmise aux convives par le père j qui la vide le premier, elle passe à la ronde. On mange au même plat , mais avec beaucoup plus de propreté qu'un Franc ne le croirait possible. Le dîner fini y les toasts commencent , car l'Oriental ne boit qu'avant et après ses repas , et rit de nous voir boire en mangeant. Si les libations se prolongent longtemps y c'est que le Grec et le Slave aiment la conversation , et que le vin l'anime. L'ancien de la famille se lève enfin de table , en disant : Nous nous sommes assis honnêtes , nous nous levons en tout honneur. De la salle (hoda) on passe au tchardak (espèce de belvédère) , où les pipes et le café ne tardent pas à être apportés. De même qu'en Orient on boit à la même coupe, ainsi l'on fume, en signe de respect, au même tchibouk, que l'on se passe de main en main. Aussitôt après le coucher du soleil , l'étranger est conduit dans l'appartement qui lui est destiné , et sur le seuil de sa chambre les enfants, de préférence les jeunes filles, veillent toute la nuit comme des anges silencieux, en se relevant les unes les autres jusqu'au jour, pour entretenir le feu et garder le sommeil de leur hôte.

D'autres fois, au lieu d'un pareil accueil , le voyageur ne trouve le soir, au bout de sa route , qu'un fiane désert et ruiné , où , seul avec son guide , il étend son grabat et mange les provisions dont il s'est pourvu. Ce cas se reproduit fréquem-

62 LES SLAVB8 d'oRIEMT.

ment en Romélie, en Bosnie et vers le bae Danube, où les Russes ont tout détruit. Mais souvent aussi il rencontrera dans ce ^ne abandonné une compagnie de palikares, et l'arrivée d'un vrai Franc éveillera chez eux une gaieté, une verve poétique où se révélera tout le moderne hellénisme. Tantôt ce seront des danses mimiques et à caractères , comme l'Europe n'en connaît plus ; tantôt ils raconteront quelque légende des anciens temps de la ville, c'est-à-dire de Stambol , qui égalera en luxe d'images les plus merveilleux contes de l'Asie ; ou bien ils se livreront à des exercices où éclate leur admirable souplesse , et où l'on reconnaît tous les jeux décrits par Homère. Puis , s'accompagnant de la lyre de leurs frères 6ar6are$^ comme quelquesuns appellent encore les Slaves , c'est-à-dire de la gousla^ ils chanteront leurs derniers combats. Au milieu du silence profond des auditeurs assis en cercle autour du feu, passe et repasse, pleine de vin pourpré , l'énorme tchouioura, bouteille en bois ciselé, dont le bouchon, de bois aussi, fermes! hermétiquement l'orifice, qu'on a peine d'abord à le croire séparé du vase. Peu à peu tout s'anime , la réserve fait place à l'abandon , et alors devient claire la grande, l'éternelle antithèse entre l'Orient et TOccident. Le raïa grecoslaveaplusde perspicacité, il embrasse, grâce à son esprit naturel , un plus vaste cercle de faits que nos paysans occidentaux : do là toutes les

quesiions dont il accable les voyageurs étonnés sur les événements et les institutions de l'Europe civilisée y et les observations, toutes pins ou moins malignes , faites à parte sur chacune de leurs réponses. L'Oriental admire le Frankistan pour ses lumières et pour la discipline formidable de ses troupes, mais il le croit impie, novateur, sans respect pour les mœurs et la vieillesse. Notre costume le fait sourire , nos rapides saints lui paraissent sans dignité, nos danses ef* féminées le révoltent , notre galanterie lui semble une prostitution; les statues, la musique instrumentale, transforment pour lui nos églises en temples d'idoles; nos théâtres lui paraissent une insulte au Créateur. Il appelle tyrannie notre manière de traiter les domestiques , et ne peut comprendre les nuances si variées de notre état social. En effet , dans ce pays , où le dernier raïa et le capitaine causent ensemble sur le même pied , les gens pauvres n'ont pas à supporter les mêmes humiliatioDS que chez nous, et la classe ouvrière ne peut éprouver les irritations d'amour-propre qu'excitent parmi nos travailleurs le luxe et le ton dédaigneux de la bourgeoisie et dç l'aristocratie. En Turquie , les valets ne sont que ce qu'étaient les pages de notre féodalité , des enfants que des familles d'un rang égal se confient entre elles ; de cette domesticité on peut s'élever aux plus hautes positions. Quant aux esclaves des musulmans, ils ont aussi de très-grandes

64 LES SLAVES d'oRIENT.

facilités pour sortir de leur état , qu'on ne peut nullement comparer à celui des nègres de nos colonies.

Les Greco- Slaves, beaucoup plus rapprochés de la nature qu'aucune autre race européenne , ont par là même conservé dans leurs mœurs de nombreuses traces de la vi« antique y beaucoup de poésie primitive , comme aussi beaucoup de superstitions. Chez eux , les nymphes et déités locales du rocher , de la source, de la montagne, de la ville ou du foyer, n*ont pas cessé d'être vénérées sous le nom d'anges et de génies. Le génie (slicheion) se manifeste de diverses manières dans les lieux qu'il protège; tantôt il apparaît sous la forme d'un serpent, tantôt un souffle aérien , une lumière nocturne, révèlent sa présence. Les sorcières thessaliennes font descendre la lune des cieux , 6t l'astre transformé en génisse leur donne un lait qu'elles emploient dans les opérations magiques. La foi dans les talismans est universelle. Chrétiens et Turcs , dans leurs maladies , avalent des papiers enchantés, ou boivent de Teau que les sorciers ont bénie en y plongeant deux

INTRODCGTION. 65

cailloux sacrés, emblèmes de deux génies, mâle et femelle. Les Slaves portent souvent dans leurs poches du poivre rouge ou de la corne de chamois pour se préserver du mauvais ml. De là la défense faite par les Turcs aux ghiaours de regarder leurs étendards.

Dans ce théocratique Orient, où la religion est restée la base des mœurs , toutes les fêtes nationales sont des fêtes religieuses. Les Greco-Slaves ont, dans l'année, deux grands jours, celui de Pâques et celui de Noël ou de l'Epiphanie, nommés, Tun fête des Lumières j l'autre fête du Jourdain ou de la Èénédiction des eauœ. La veille de Noël , chaque famille se procure un pain sans levain, dit tchesnitsa, et fait rôtir un cochon tout entier ou quelque autre animal ; on appelle ces mets pesivo petchenitsa ( le rôti par excellence). La nuit se passe à l'église, ou plutôt dans l'enceinte qui l'environne. Là tout le peuple estréuni^ et quand , caché par les voiles qui dérobent le sanctuaire à tous les regards, le papas, au milieu de la liturgie , fait retentir les solennelles paroles : JIftV bqjiîj Christos se rodi (paix de Dieu , le Christ est né) ! alors la population se sent électrisée , et tous répètent d'une voix de tonnerre : Vo istinou rodi (il est véritablement né ) ! Puis chaque voisin embrasse son voisin, l'ennemi cherche son ennemi, pour lui donner, en l'embrassant, la paix de Dieu; même lés époux , s'ils se rencontrent, sont forcés d'échanger un baiser en I. 5

66 LES &LÀ\£8 d'orient.

public. De retour au foyer, la famille réunie s'embrasse encore, et, chacun tenant à la main une bougie allumée, on se met à table. Le chêne coupé pour faire cuire ce repas de l'aurore n'a pas été brûlé entièrement; le premier yisiteur qui se présente le matin est prié de frapper de son bâton sur cette bûche sacrée; il le fait en disant : A vous autant de chevaux , de moutons, de vaches , que cette bûche a donné d'étincelles! L'accent plus ou moins affectueux avec lequel il prononce cette bénédiction est un augure plus ou moins favorable pour la famille. Les tisons non consumés sont alors éteints et réservés pour être suspendus aux branches des jeunes arbres fruitiers , qu'ils feront prospérer.

La Pâques , en grec lampri (jour de lumière) , commence de même à minuit , quand le pope du fond de la cella a crié : Christos anesti ou voskres (le Christ est ressuscité) ! A ces mots, tout le monde répond :Vo istinou voskres (vraiment ressuscité)! et, comme à Noël, ce ne sont partout que fraternels embrassements. Vanaphora (pain bénit) est partagé entre tous; on s'invite pour manger l'agneau , que chaque famille , même la plus pauvre, n'a pas manqué d'immoler. Les villages et les montagnes retentissent de coups de carabine, et du cri : Vo istinou voskres! Les passants qui se rencontrent se présentent des œufs de Pâques et les choquent l'un contre l'autre; l'œuf cassé appartient à celui qui le brise , et qui

tire de cette circonstance un augure de longévité pour lui-même. Cet usage grec est passé jusqu'à Pétersbourg , à travers tous les pays slaves. En Serbie et en Bulgarie , les réjouissances pascales ont ordinairement pour théâtre le foyer domestique; car, à cette époque de Tannée , la nature extérieure , engagée dans sa dernière lutte contre les vents du nord, est encore inhospitalière; vers le sud, au contraire , les festins se célèbrent en plein air sous des tentes. Durant la sainte semaine, l'Albanais et le Monténégrin cessent de guerroyer^ c'est la trêve qu'avaient coutume d'observer chaque dimanche nos châtelains féodaux. Mais les haines héréditaires ne tardent pas à se jurer de nouveau sur la tombe des aïeux. Le lundi ou le mardi après Pâques , on se rend au cimetière; chaque famille porte une tablette généalogique , transmise d'âge en âge, où sont écrits les noms de ses morts, et qui ressemble assez aux dyptiques des anciennes catacombes latines et grecques. On allume sur les tombeaux des bon-* gies ou des lampes, et la journée se passe en prières funèbres pour les âmes des défunts. Alors on songe aussi à leur mémoire terrestre; on exalte ce qu'ils ont fait de bien, et , pour perpétuer leur noble sang, on cherche de dignes alliés; les mariages se concluent , ainsi que les fraternités. Cette dernière institution , que les Greco- Slaves ont seuls conservée en Europe, consiste dans une adoption solennelle, comme frère ou

68 LES SLAVES d'orient.

comme sœur, de la personne que Ton préfère. Pendant cette belle cérémonie, bénie par le prêtre comme un mariage, ceux qui s'aiment se tiennent par la main , et par-dessus la tombe de leurs pères se mettent mutuellement sur la tête une couronne de feuilles nouvelles; puis ils se donnent le baiser d'union , qui les rend l'un pour l'autre pobraim, frères ou sœurs d'adoption, pootchim y pomaika, mères ou pères adoptifs. Ainsi liés, les frères et pères en Dieu sont tenus de s'entr'aideren toute occasion suivant leursmoyens, jusqu'à l'année suivante, où ces mêmes liens se renouvellent, à moins qu'on ne préfère les contracter avec d'autres personnes. Ces liens ne sont plus indissolubles comme il paraîtrait qu'ils l'étaient autrefois, mais ils ne sont pas moins sacrés, et le Serbe comme le Bulgare n'ont point de formule de serment plus solennelle que de jurer par leur frère adoptif. L'institution du pobralstvo (syn-adelphotis) a chez les klephtes un caractère encore plus chevaleresque : deux klephtes qui ont formé cette alliance sont unis à la vie et à la mort. Un klephte attaqué par les Turcs doit échapper avec son pobratim, ou succomber avec lui ; ils sont devenus solidaires et inséparables , comme Oreste et Pylade.

Chez les peuples pasteurs des montagnes, ainsi que chez ceux du nord, les mœurs sont empreintes d'une grande rudesse. Les Slaves danubiens et les Moldo-Yalaques ont souvent de

sanglantes visions. Les populations de la Serbie et de l'Hertsegovine ont conservé plus d'une sombre légende d'âmes condamnées, après la mort, àerrer surla terre pour expier leurs fautes, ou même à se renfermer dans le sépulcre, pour y faire vivre les voukodlaks ou vampires. Le vot/Aorflak (littéralement loup-garou) dort dans sa tombe, les yeux ouverts , le regard fixe ; ses ongles et ses cheveux croissent, un sang chaud court dans ses veines. C'est aux nuits de pleine lune qu'il sort pour faire ses courses , et sucer le sang des vivants , en leur ouvrant la veine dorsale. Quand un mort est soupçonné de quitter ainsi sa couche, on le déterre solennellement : s'il est en putréfaction , le pope se borne à l'asperger d'eau bénite ; s'il est rouge et sanglant, on l'exorcise, et , en l'inhumant de nouveau , on lui plonge un pieu dans la poitrine , pour qu'il ne bouge plus. Autrefois les Serbes criblaient de balles la tète du cadavre, puis brûlaient le corps. Ils ont aujourd'hui renoncé à ces vengeances , mais ils répètent encore que les corbeaux les plus affamés fuient loin de ce cadavre vivant, sans même oser le toucher du bout de leur bec. La Thessalie, l'Épire et les Vlachi du Pinde connaissent une autre espèce de vampires dont parlait déjà l'antiquité : ce sont des hommes vivants en proie à une sorte de somnambulisme, qui, saisis par la soif du carnage, sortent la nuit de leurs huttes de bergers, et courent la campagne , déchirant de leurs morsures

70 LEB SLAVES d'oRIENT.

tout ce qu'ils rencontrent , hommes ou bestiaux CeavoukodlakSy avides surtout du sang frais des jeunes filles, s'accouplent, dit le peuple, avec la viechtitsa , gnome femelle , fantôme aux ailes de feu, qui descend la nuit sur le sein des braves endormis, les étreint dans ses embrassements, et leur communique sa rage; quelquefois aussi, changée en hyène , la viechtitsa emporte aux bois les petits enfants.

Toutes ces terreurs d'hiver se dissipent peu à peu devant le sourire du printemps. La résurrection de Lazare devient , dans les chansons des j)aysans, le symbole de la renaissance de la nature. Le lendemain du dimanche des Rameaux , les jeunes filles , au lever du soleil , rassemblées avec leurs amphores autour de la tchesma (fontaine), chantent l'eau délivrée de la glace, le ruisseau troublé , auquel l'œil ardent du cerf, image du soleil, rend, en s'y mirant, la limpidité. Puis, quand vient le soir, assises à la porte de la chaumière paternelle, elles répètent : «0 saint George, ta fête est prochaine ; mais en revenant m'amène-t-elle un époux? Oh ! puisse-t-elle ne plus me trouver chez ma mère! Puissé-je être morte ou fiancée ! » La veille de la Saint-George arrive. Alors les femmes mariées s'en vont cueillir des herbes printanières, surtout celles qui entrent dans la composition des philtres d'amour; elles jettent ces plantes dans l'eau puisée sous la rouedu moulin, emblèmede la roue de la Fortune,

elle lendemain à l'aurore elles se lavent avec cette eau, espérant rajeunir comme la nature, dont elles aspirent ainsi les sucs mystérieux ; ensuite elles s'attachent derrière l'oreille ou se mettent à la ceinture des bouquets de fleurs nouvelles , et s'en vont à l'église. Pendant ce temps, chaque père de famille fait couler devant sa porte le sang d'un agneau; on sert cet agneau rôti tout entier au grand repas domestique qui se donne en l'honneur de saint George, patron des tribus slaves, et représentant général des laboureurs. Cette fête, une des plus populaires parmi les Slaves danubiens, arrive vers la fin d'avril; elle est , conome le sémik des Russes , destinée à célébrer le retour du soleil , en même temps qu'à honorer un pieux anniversaire. A partir de ce jour, le paysan de la péninsule ne couche plus qu'en plein air, sous ses hangars ou tcliardaks , kiosques champêtres ouverts de tous côtés : à ses yeux , le dragon tué par saint George est vraiment le génie noir et glacé de l'hiver* C'est après la Saint-George que les bergers partent avec leurs tentes et leurs troupeaux pour le désert, et les haïdouks ou klephtes pour la montagne. C'est aussi à cette époque qu'ont lieu les grandes assemblées nationales des tribus libres de la Turquie. Dans ces assemblées, qui rappellent les champs-de-mai dg l'ancienne France, on arrête, comme chez les Gaulois du temps de Clovis , le taux de l'impôt que doit payer chaque tribu dans l'année; ou, si l'on esten guerre.

72 LES SLÀYBS D*ORIEMT.

on trace le plan de la prochaine campagne. A ces réunions y qui se tiennent dans certains couvents privilégiés, le laboureur et le marchand se rendent d'une distance de cinquante à soixante lieues. Le premier jour est voué aux prières ; le commencement et l'issue des offices sont annoncés par des salves de carabines ; on couche en plein champ autour du monastère ; on prie , on délibère, on danse 9 et le peuple dans ses hymnes célèbre deux choses que jamais Oriental n'a pu séparer , son Dieu et sa patrie, La slivovitsa (eaude-vie slave) coule en abondance ; des chèvres , des moutons entiers sont cuits et servis sur l'herbe. Les cimetières , autour desquels se tiennent ordinairement ces réunions, sont ornés çà et là de drapeaux de diverses couleurs; et, comme pour réjouir les mânes plaintives, on se livre sur les tombes à des divertissements variés.

Pendant ce temps, les vieillards discutent gravement des plans politiques ou des projets d'alliances entre les familles ou les villages. Chacun parle à son tour et motive son vote. Il y a parmi les capitaines de la tribu des orateurs pleins d'éloquence, parfois des Gracchus, dont les moines sont obligés de tempérer la fougue. Le clergé slavo-grec , avec des dehors plus austères que le nôtre, est cependant beaucoup moins séparé du monde civil. Non salarié par l'état et très-pauvre, il est obligé de vivre davantage avec les populations, de s'associer à toutes les douleurs comme

aussi à toutes les joies des hameaux; il est l'hôte nécessaire de tous les festins, il est le juge de toutes les querelles. Soumis par des barbares étrangers au christianisme, les Slavo-Grecs n'ont sauvé leur nationalité, à travers les âges, qu'en la cachant au fond du sanctuaire, en investissant, à l'instar des Gaulois de l'époque mérovingienne, leurs évoques de tout le pouvoir civil laissé à leurs cités conquises, et en les proclamant despoti^ vlor dikas. Mais le despote, ou mieux Vigoumène, présent aux fêtes nationales , n'en trouble point la gaieté, comme ce serait souvent le cas si un semblable usage existait dans nos communes rurales. Sans se mêler aux danses , il les regarde en spectateur satisfait.

C'jst qu'au lieu d'affaiblir la morale publique, ces danses la fortifient et élèvent les âmes vers l'héroïsme. Vo^ez les palikars grecs et les iounaks slavons préparer leur danse , ils se placent sur deux lignes dans une plaine ouverte: chacun saisit son voisin par la ceinture, en lui tendant un mouchoir blanc. Alors commence le kolo (danse du cerclç), qui va s'élargissant toujours, entraînant par centaines , dans sa course circulaire, tous ceux qu'elle trouve sur son passagei Ailleurs, dans quelque coin de la plaine, au son de la grow5/«> s'exécute une danse plus paisible , celle de Voie, où le danseur et la danseuse isolés tracent des cercles de plus en plus étroits l'un autour de l'autre. On voit aussi danser la valaqne

(la momalchka igra des Bulgares)^ qui consiste à tourner sur les talons en se baissant et se relevant^ puis à sauter en rentrant les genoux et en faisant claquer les doigts. Cette danse se retrouve chez les paysans de la Moscovie; burlesque et disgracieuse, malgré la naïveté de ses figures et la prodigieuse souplesse avec laquelle on les exécute, elle semble avoir été inventée pour des peuples satyres. Les Grecs ne daignent pas danser la valaque; mais, là-haut sur la colline, voyez-les exécuter leur terrible pyrrhique, appelée aussi Valbanatse, qui fait trembler au loin la terre et inonde de sueur Thomme le plus fort. Celui qui la mène frappe du pied en cadence, et tous ceux qui le suivent l'imitent , tantôt en brandissant leurs sabres nus, tantôt en élevant leurs br^ entrelacés.

Dans l'ancienne société hellénique , chaque danse était, pour ainsi dire, un récit, le résumé d'un drame; chacune avait un caractère ; il fallait que la pantomime suppléât la parole, et fût assez claire pour faire comprendre le sujet. L'art de la danse, devenu ainsi une véritable étude, atteignit chez les anciens Grecs une haute perfection, dont il est douteux que nos* danses modernes approchent. Chaque province grecque a encore aujourd'hui sa danse locale toujours figurée, et qui semble n'être que le souvenir dénaturé d'une pantomime religieuse d'avant le christianisme. Les paroles chantées qui accompagnent cette pan-

tomime, retracent presque toujours un événement récent qui intéresse toute la province ; cette chanson accompagne constamment la danse faite pour elle , et Tune ne tombe jamais sans l'autre en désuétude. Le plus remarquable débris des antiques théories helléniques est la romaika, dont la simple voix ou le son du théorbe règlent les mouvements cadencés. Homère décrit en vers magnifiques cette danse y qu'il place parmi les sujets sculptés sur le bouclier d'Achille. Les figures de la ronxaika rappellent encore, comme jadis , les détours du labyrinthe , où le fil d'Ariane dirigeait Thésée contre le monstre. Le trouble de l'amante de Thésée revit entièrement dans l'éloquente pantomime de lajeu ne coryphée, qui dirige, en agitant un mouchoir blanc , la longue chaîne de ses compagnes, se porte en avant, en arrière, s'élance, puis reploie en spirale cette belle guirlande , dont elle est la tête et la Heur. Les Slaves ont modifié, sous le nom de kolo^ cette antique danse athénienne. Ils ont de même emprunté leur musique aux peuples grecs, et la gousla paraît être le seul instrument d'origine vraiment slave. Cette grossière guitare est de bois .dur taillé en forme de demi-poire et garni en cuivre, avec un long cou à tête de cygne ou de bélier. Sept ou dix cordes en crin de cheval, étendues sur un tympan de fine peau , et qu'on touche avec les doigts, complètent l'instrument. A défaut de laflute d'Albanie, la gomla dirige les danses, qui,

76 LES SLAVES d'orIBNT.

tantôt douces et fraîches églogues, tantôt turbulentes tragédies, excitent l'étonnenient d'un Européen. Si, tout altérées qu'elles sont, ces danses, exécutées dans leur simplicité rustique , offrent pourtant une si profonde poésie, que deviendraient-elles, rehaussées on transformées par l'art? Et combien ne doit-on pas regretter qu'on n'ait pas encore songea les réhabiliter! Malheusement les Greco-Slaves civilisés, c'est-à-dire francisés j dédaignent ces jeux, transmis par la sainte et noble antiquité; ils regrettent de ne pas connaître les danses de nos salons , et rougissent d'eux-mêmes comme s'ils n^étaient que des barbares. C'est ainsi que le mépris des Francs pour des mœurs qu'ils ne comprennent point égare les libéraux d'Orient, et les porte à dépouiller leur pays de tout ce qui en constituait la poésie et la vitalité.

Page 1