VIII
L'organisation sociale des Greco-Slaves n'est pas moins digne d'attention que leurs mœurs. Le génie de ces peuples les appelle impérieusement à l'association, à la vie communale , aux formes représentatives. Redoutant l'impuissance
de l'individu livré à lui-même , ils agissent toujours ensemble, et s'unissent pour la moindre entreprise. Sauf les époques d'anarchie et d'illégalité, la commune orientale s'est toujours administrée elle-même, nommant ses propres juges et les percepteurs de l'impôt. Il en était ainsi sous l'empire grec, et les sultans, avant la prétendue réforme, maintenaient de tous leurs efforts cet état de choses. Les kalifes arabes s'étaient empressés d'introduire dans leurs codes ce principe fondamental des antiques libertés grecques, d'après lequel toutes les charges imposées aux localités par le gouvernement central, en y comprenant la levée des recrues militaires , doivent être réparties dans chaque commune par la commune même. De cette manière, une fraternelle solidarité avait pu s'établir entre les membres de la commune, devenue une grande famille; mais à ce degré s'arrêta le développement de la civilisation greco-slave , et encore aujourd'hui ces peuples ne conçoivent que très-confusément les idées générales d'empire, d'état, de religion. En revanche , ils ont conservé beaucoup mieux que les Occidentaux les traditions locales et les observances héréditaires, en un mot, les mœurs. Un fait remarquable n'a pas peu contribué au maintien des vieilles coutumes : c'est le respect que les Greco-Slaves vouent aux vieillards, et Tinfluence que ceux-ci exercent parmi leurs concitoyens. Tout raïa de soixante ans ne paye plus
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de haratch, et le Turc même qui le rencontre lui passe la pipe et lui sert le café. Une telle déférence pour Tâge assure au père une autorité qu'il n'a point parmi nous. Cette royauté domestique et l'obéissance des enfants aux désirs des anciens, que leur âge rend amis du repos, servent de frein à l'ardeur inquiète qui entraîne l'Oriental vers la vie nomade, et opposent un puissant remède à cette fièvre d'individualisme qui mine la société européenne.
Il ne faut qu'examiner rapidement les institutions de ces peuples pour se convaincre qu'elles sont restées à l'état patriarcal. Souvent un village greco-slave se compose d'une seule famille qui se gouverne elle-même , et ne communique avec les grands pouvoirs du pays que par son chef, en grec géronte, en slave star échine. Ce juge ou père n'est pas toujours le plus vieux de la faraille : son pouvoir lui vient de l'élection ; il a été placé sur le fauteuil par l'assemblée domestique, solennellement réunie sous les icônes (1) héréditaires. On a choisi le plus sage , le plus expérimenté , et c'est en vertu de ce mandat que le gérente dirige les travaux , garde la caisse , fait les prières , paye les tributs à Dieu et à l'empereur. Si la famille vient à n'être plus contente de son chef, ou si l'âge a affaibli ses facultés, elle en proclame un autre. Quand plusieurs familles ne sont
vl) Images sainles.
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plus assez nombreuses pour pouvoir vivre chacune isolée et indépendante, elles s'agglomèrent en un seul lieu, et jurent le zadrouga^ serment qui les oblige à s'entre-défendre; telle est, dans la Bulgarie, l'origine de toutes les municipalités. Les cabanes sont réunies, et une haie commune sert de rempart. En Serbie, au contraire, les huttes sontéparses, cachées dans l'épaisseur des bois et dans les gorges des montagnes, et les Turcs , même au temps de leur puissance , ne se hasardèrent jamais près de ces villages que par troupes considérables ; car , si le mahométan avait pour maxime qu'il est permis de tuer un ghiaour , le Serbe de son côté ne croyait pas pécher en tuant un Turc. Le staréchine de chaque famille distri^ bue à ses enfants et à ses frères les vêtements et la nourriture; il les réprimande quand ils ont commis des fautes. Prêtre du foyer aux grandes fêtes, il prend l'encensoir, et, entouré des siens, encense Viconosiase , autel des patrons de la race. Aux repas sacrés de l'Epiphanie et de Pâques, un cierge brûle devant lui, et chacun vient respirer la fumée de la cassolette d'encens qu'il tient du* rant la prière.
Ainsi le foyer vital de la civilisation de l'Orient est la famille : sur cette petite république patriarcale est modelée toute la hiérarchie administrative. Les staréchines de plusieurs villages, rapprochés par l'intérêt, la position, les besoins, élisent pour présider leur tribunal de police un
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d'entre eux, qui preud le titre de knèze ou prince. La grande cabane de ce prince, appelée konak (palais) , est le plus bel édifice de la knéjine ou principauté; elle est ceinte de palissades avec des tchardaks pour les juges, et des huttes pour les momkeSf soldats, exécuteursdes arrêts. La sentence est subie sur l'heure, à moins que le condamné n'en appelle àTévèque, au pacha, ou, si c'est en Serbie, au sénat de la contrée. Quand il s'agit d'asseoir un nouvel impôt, le visir ou la régence chrétienne , s'il y en a une , n'a d'autre moyen légal, pour obtenir le concours des familles , que de convoquer une assemblée générale de tous les staréchines : alors chaque famille envoie son chef voter ce qu'elle a décidé elle-même dans le cercle domestique. Ces parlements, appelés skoupchtinasj deviennent ainsi l'organe en dernier ressort de la volonté du peuple , et les fidèles gardiens de tout ce qu'il a conservé , de tout ce qu'il reconquiert peu à peu d'indépendance politique (4).
Chez nous , la portion de souveraineté qui revient au peuple est surtout exercée par les villes et la bourgeoisie; dans l'Orient européen , où il n'y a que des familles et des tribus , les cités sont
(1) Celte organisation n'existe plus malheureusement que lie nom dans beaucoup de localités; elle e^t paralysée depuis l'abolition de \* Artnatolis ^ milice locale composée de raïas, qui seule |K)U>ait imposer aux ])aclKis le respect des droits communaux.
nulles en tant que cités. Ceux d'entre les habitants qui ont brisé le lien de communauté de la famille, afin de vivre isolés avec leurs femmes et leurs enfants, payant, travaillant, dépensant pour eux seuls, sont méprisés par le paysan comme des transfuges passés aux mœurs étrangères. Après avoir répudié leur vraie famille , ils sont forcés , pour échapper aux périls de l'isolement complet, de s'en choisir une autre; mais c'est une famille factice. Sous le nom de confrérie^ chaque corps de métiers forme une association gouvernée par des statuts particuliers, exactement comme nos corporations du moyen-âge , obéissant à un chef ou juge élu par tous, qui répond de ses confrères devant l'autorité, et siège par là même , comme un des staréchines , dans le conseil du district. Mais ce juge n'est pas un staréchine de race, un chef de dynastie; il ne représente que des intérêts mercantiles, des ménages isolés , étrangers les uns aux autres ; il est faible; car ce qui distingue les Greco-Slaves , c'est le culte pour la pureté du sang , pour les races sans mélange ; et tandis que , dans les vieilles sociétés , on voit se multiplier les mariages stériles , chez ces jeunes nations , au contraire, il n'y a pas d'homme plus malheureux que le célibataire ou l'époux sans enfants.
L'extrême attachement des parents pour leur race et le respect voué aux liens de la famille ont préservé l'Orient chrétien de ce fléau du célibat 1. 6
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prolétaire sicomman chez les nations d'Occident. Tandis que la polygamie dans l'Orient musulman a eu pour conséquence le célibat forcé des pauvres, une des plus graves plaies de l'islamisme , le raïa chrétien , malgré sa misère , a su garder intacts les éléments de la famille, et il doit à cette circonstance la supériorité de sa race sur celle des vainqueurs. On remarque chez les chrétiens d'Orient une tendresse sans bornes pour les nombreux enfants nés de leurs unions fécondes. La moindre dureté à leur égard les révolte. A plus forte raison, l'infanticide est-il inconnu parmi eux. Les mères ne peuvent se séparer de leurs nourrissons; elles voudraient les tenir constamment sur leur sein. Chez les musulmans, au contraire, le soin des nouveau-nés comme celui du ménage est , dans les bonnes maisons, confié aux esclaves ; système d'éducation qui fait horreur aux chrétiens orientaux. C'est grâce à leurs mœurs austères, au culte profond du foyer, que les familles grecoslaves ont toujoursété préservées d'une extinction absolue, malgré les avanies et les proscriptions les plus affreuses. Les hommes peuvent périr dans la tempête, mais la femme loparaît près d'un berceau ; génie inviolable du foyer, elle y reste pour en ranimer les cendres.
Chez des peuples qui comprennent si difficilement encore les idées générales , le seul mode de gouvernement qui convienne est le système fédératif, ou celui de nos municipal! tés du treizième siè-
de. Toutefois y il ne pourrait s'établir que parmi les habitants des îles et des côtes , là où se sont formées des cités. Les Greco-Slaves de l'intérieur mènent encore la vie de clan y et ne peuvent être groupés que par tribus soumises chacune à une administration particulière. Ce n'est pas notre faute si ces faits portent en eux la critique complète du hatti'Cherif de Gulhané , que l'Europe s'est trop hâtée d'applaudir. Absorbé dans les intérêts locaux , le Greco-Slave ne peut saisir nos idées collectives de pays et d'état; il ne vit que pout sa religion , sa tribu , son lieu natal. Aussi , qu'on attaque ces suprêmes objets de son culte, il les défendra comme un héros , au besoin comme un tigre. Voyez le Monténégrin , le Souliote , les glorieux brigands du mont Ida crétois et de l'Olympe.
Loin d'éprouver nos besoins de luxe y de nivel-* lement sous un code unique , et d'indépendance personnelle, ces peuples en sont donc encore, pour la plupart , aux mœurs originelles , à l'âge de Thésée et des Argonautes , à l'âge d'une llliade chrétienne. Ils ne réclament pas notre repos d'hommes mûrs ; leur exubérante adolescence ne rêve , au contraire , que luttes morales et physiques contre tous les genres d'oppression ; ils en sont toujours aux croisades contre l'impur islam ^ à la chevalerie , dont le mistikos , roi de la mer , et le khphle , roi de la montagne , continuent les exploits. Leur nationalité exclusive résiste à toute
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transaction; ils restent aventuriers et fanatiques; ils repoussent tout joug étranger. La seule chose que l'Europe prosaïque et sceptique puisse tenter, c'est de contenir dans de justes limites cette noble fougue , car rien de notre sagesse consommée, de nos codes laborieusement conçus , ne peut convenir à ces populations jeunes , à ces démocraties héroïques , restées dans Tétat grossier, mais puissant, que chantait Homère.
De là deux conséquences que la politique pratique ne doit pas négliger. D'abord , ceux qui veulent régénérer le monde greco-slave, en restituant à ses diverses nationalités leur ancienne et complète indépendance sur les ruines de l'empire d'Orient, n'aboutiraient qu'à porter l'anarchie au comble, et rendraient presque inévitables des luttes acharnées entre les peuples rivaux, chrétien ou ottoman , républicain ou monarchique, il faut donc que l'empire delà péninsule subsiste un et indivisible, si l'on veut échapper au chaos. En second lieu, on ne doit pas oublier que les Greco-Slaves , tout comme leschrétiens d'Asie, n'accepteront sans combat qu'une organisation par tribus, un système de communes confédérées, qui permette à chaque race de s'administrer à sa manière. Cette séparation des deux sociétés musulmane et chrétienne , soumises au môme empereur J mais placées chacune sous ses propres magistrats , contentera au fond même les Tores. Leur soif de domination est passée; ils ne
veulent plus que vivre en paix, dans l'observance de leur loi y mot synonyme de religion dans tout rOrient. Or , les réformes tentées jusqu'ici par le divan violent ouvertement cette religion ; elles. tendent à placer TÉvangile sur la même li* gne que le Koran , à effacer toute distinction entre le ghiaour et le croyant. Et quel bon fidèle ne souhaiterait verser tout son sang pour laver d'un tel opprobre la face du prophète? Le sultan mine son propre trône en forçant ses concitoyens à recevoir dans leur^ rangs les raïas. Il faut que les deux sociétés obtiennent ce qu'elles désirent le plus, c'est-à-dire de ne passe confondre, de rester pures de tout souffle infidèle , jusqu'à ce qu'étant arrivées par la liberté à une robuste maturité intellectuelle, elles puissent, sans crainte d'altérer leurs éléments propres, se mêler, s'unir , et prendre part aux grands débats de l'esprit humain.
Tel est le génie de la révolution orientale , telle est la tendance qui pousse à l'action les peuples greco-slaves. La Serbie a exclu les Turcs de son sein; la Valachie leur est interdite; la Bosnie , l'Albanie, l'Hertsegovine , où les deux sociétés sont mêlées, cherchent à se diviser en deux régions, avec des chefs et une administration distincte , ne relevant que du pouvoir central. A Stambol , les anciens drogmans de la Porte , qui étaient chrétiens et raïas, se trouvent remplacés par des interprètes turcs, et tous les efforts de
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Rechid , alors qu'il était au faîte de la puissance , ne pouvaient empêcher le divan de donner exclusivement à des musulmans les emplois dont il disposait. L'éligibilité des raïas aux dignités de l'état est donc irréalisable. Ne pouvant distinguer le spirituel du temporel , le mahométan regardera toujours comme apostats ceux de ses coreligionnaires qui obéiront de plein gré , et sans force majeure, à un chrétien. Le raïa, de son côté , en fera tout autant ; il n'y a point de fusion à attendre, et les deux sociétés {>oli tiquer et religieuses qui se partagent l'Orient ne se réconcilieront qu'après que leur indépendance administrative aura été proclamée par le divan.
Si des nécessités politiques on tourne les yeux vers les intérêts matériels, on reconnaîtra qu'ils n'ont pas été mieux compris par ceux que l'on regarde aujourd'hui comme les réformateurs de rOrient. On n'ignore pas dans quel lamentable état se trouve l'industrie greco-slave, et combien Tabsence de numéraire rend les spéculations difficiles aux indigènes. On sait que le crédit est tombé au point que le taux moyen de l'emprunt est
de 20 à 25 pour iOO. Or, c'est devant une pareille ruine de la fortune publique^ que le divan a conclu son fameux traité de commerce avec l'Angleterre, la France et TAutriche, traité qui porte le dernier coup à l'industrie indigène, en déclarant absolument libre, sous la condition d'un droit d'entrée de 3 pour 400, toute importation étrangère. L'Angleterre s'est vantée d'abolir par là tous les monopoles, et de procurer même aux raïas une plus grande liberté de fabrication et de trafic; mais il est évident que, pour fabriquer, il faut pouvoir vendre au prix courant. Or, les marchandises anglaises , qui encombrent , par suite de ce traité, les bazars de l'empire, ayant fait énormément baisser les prix, il a été impossible aux manufactures indigènes de continuer à produire. Quantité de maisons arméniennes et grecques se sont trouvées ruinées, comme l'avaient déjà été les Thessaliens d'Ambelakia par la concurrence des filatures anglaises. Ce traité, si odieux à Méhémet-Ali, et qui, dans la pensée de Rechid-Pacha , devait régénérer le commerce de l'Orient, a donc produit sur l^es intérêts matériels le même effet que le hatti-cherif de Gulhané sur l'ordre social. Il y a des réformateurs malheureux qui, avec le plus noble cœur, échouent dans tout ce qu'ails tentent.
On objecte qu'un tarif de douanes trop en faveur des fabriques indigènes aurait développé outre mesure la contrebande, que la configura-
tion du pays turc et les droits des communes préservaient de toute répression. On aurait pu néanmoins garder un certain milieu. D'ailleurs, ce n'est pas d'aujourd'hui que les Turcs, à l'entrée de leurs villes, font payer aux régnicoles trois fois plus qu'aux marchands étrangers. Ils avaient cru s'enrichir par là aux dépens des raïas, et cependant Pertuisier (i) remarquait déjà, il y a trente ans, que, « si les Grecs pouvaient donner un libre essor à leurs dispositions naturelles, l'empire ottoman arriverait bientôt à la hauteur des autres puissances pour l'industrie. Eux et les Arméniens suffiraient pour l'exercer, et masquer l'apathie de la nation dominante. Combien alors cet état serait puissant, vu la quantité de numéraire qu'il enlèverait à ses voisins ! » Mais la vieille erreur des conquérants, qui croient s'enrichir en sacrifiant l'indigène vaincu à l'étranger, subsistait encore dans la tète du novateur Rechid, et c'est ce qui le détermina sans doute, durant toute l'année 4840, à refuser si durement à l'ambassadeur de l'Hellade, Zographos, les droits que la Porte accordait à tout le reste de l'Europe : les Grecs étant d'anciens raïas, il crut devoir les traiter comme tels, Cesystème règne toujours : lesproduitsdel'industrie des raïas payent encore, pour entrer dans Stambol, des droits plus grands que ceux de l'industrie étrangère.
d) Promenades dans Constanfînople.
Quel résultat a eu cette absurde méthode ? Les raïasy dépouillés de leurs derniers moyens de production, n'ont pu continuera payer leurs impôts, et, dans ralternalive de mourir par la faim ou par le sabre, ils ont saisi le glaive vengeur. Telle a été, en grande partie, la conséquence de la conquête des bazars greco-slaves par les fabricants anglais; cette invasion de l'industrie anglaise a mis la Turquie en feu. Il aurait du en être de ce traité comme du hatti-cherif. En supposant que l'un et l'autre fussent nécessaires pour calmer l'égoïsme franc, et satisfaire l'opinion libérale européenne, on pouvait les proclamer, mais sans prétendre y soumettre par la force les provinces et les communes qui, en vertu de leurs anciennes franchises, refuseraient de les accepter.
Le fléau des calicots anglais n'est pas le seul qu'ait introduit cette prétendue liberté commerciale. L'importation et le débit des poteries, quincailleries et modes allemandes, ont l'inconvénient mortel, dans un pays tellement dénué de numéraire, de ne se faire que par argent comptant. Aussi, dans toute la Turquie slave, la monnaie courante est-elle forcément l'argent autrichien. L'Autriche exploite complètement les rives du Danube, tant moldo-valaques que serbes et bulgares ; ses commerçants, qui ne sont au fond que des marchands de pacotille, nommés lipsikani, parce qu'ils s'approvisionnent à
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Leipsig» n'emportent des pays slaves que de l'argent sans marchandises, et les appauvrissent ainsi doublement.
Il n'est qu'un moyen pour l'empire d'échapper à la dissolution qu'un pareil état de choses rend inévitable : c'est de modifier en même temps et le traité de commerce conclu avec l'Europe, et le fatal hatti-cherif ; c'est d'opposer au premier un système d'octroi plus favorable aux indigè* nés, ainsi que des primes d'encouragement pour les industries locales, et de paralyser le second par des constitutions provinciales mieux adaptées aux besoins des divers peuples de l'empire, et créées de concert avec leurs représentants.
La France devrait avoir dans cette grande œuvre de régénération le principal rôle. Elle qui favorise partout l'essor des nationalités devrait s'intéresser enfin à celles de l'Orient greco-slave. Mais, depuis longtemps, la France ne s'occupe guère que de l'Orient turc et arabe; elle néglige profondément les raïas européens , qui néanmoins disposent des clefs de Stambol. Le cabinet français avait compris que , pour régner sur l'Asie, il faut avoir à soi les Arabes; mais, pendant qu'il poursuivait ce but, l'Angleterre s'affermissait à Corfou, et la Russie obtenait en Moldo- Valachie et en Serbie le droit de tutèle sur cinq millions d'hommes. Depuis que cette puissance est investie de ce triple protectorat , elle remue
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incesBamment les provinces greco- slaves; en Bulgarie, en Macédoine, en Hertsegovine , en Bosnie 9 partout elle répand des bienfaits, et promet sous main des libertés moins menteuses que celles du hatti-cherif de Gulhané. Pendant ce temps la France, absorbée ailleurs , oublie les régions qui, étant les greniers de Stambol , peuvent envoyer à cette cité la vie ou la mort.
D'incalculables avantages récompenseraient pourtant la France de l'appui qu'elle prêterait aux Greco- Slaves. L'organisation nouvelle de l'Orient chrétien aurait pour premières conséquences l'agonie du commerce anglais en Turquie, et le refoulement de l'action russe vers les contrées asiatiques. Une grande partie du négoce et du mouvement de transit entre l'Orient et l'Europe , qui maintenant se fait par l'Allemagne, se rabattrait vers le sud et tomberait en partage aux armateurs d'Italie et de Marseille. Il est évident qu'une fois constitués sous l'égide du sultan, les états greco- slaves, ayant une administration séparée et n'étant plus forcés de subir les traités de commerce imposés à la Turquie par l'Angleterre, disposeraient leurs douanes de manière à grever surtout ceux des négociants étrangers qui, ne cédant leurs marchandises que pour de l'argent ^ excluent la réciprocité du gain; ils favoriseraient au contraire ceux qui., en leur apportant tous les objets de fabrication nécessaires à la péninsule, leur offriraient en même temps les
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débouchés les plus avantageux pour leur propre industrie. Dans ce cas, TAutriche, qui exploite la moitié de la Turquie d'Europe , devrait bientôt céder une grande partiede ses profits à la France, puisque, déjà pourvue abondamment par ses provinces hongroises de tous les produits bruts qu'elle pourrait tirer des pays greco-slaves , le commerce d'échanges avec la péninsule lui devient presque impossible. Aussi , quoique cette puissance importe dans les seules principautés moldo-valaques pour plus de 10 millions par an, les spéculateurs autrichiens , forcés de laisser à d'autres peuples l'exportation des produits indigènes , finissent-ils par se ruiner. Il n'en serait pas de même pour la France , qui manque souvent des objets dont le sol greco-slave abonde. Mieux en état que les Allemands de faire des échanges, les Marseillais approvisionneraient avec avantage ces pays de ce qui leur est nécessaire; et si , pour échapper aux vexations douanières du transit autrichien , ils prenaient la voie de Salonik et de TAlbanie , ils réussiraient infailliblement, après quelques années de sacrifices, à établir, même sur le Danube, en face des Allemands, une concurrence lucrative. Si le commerce autrichien vient au contraire à prédominer, dans ces contrées , on verra s'y reproduire les dévastations qui signalèrent la domination vénitienne. L'Autriche ne fait pas même grâce de l'impôt à ses trente mille sujets établis en Moldo-
Valachie; elle prélève sur eux annuellement audelà de 40,000 ducats, tandis que ces mêmes Allemands ne payent pas un para au pays étranger qui les nourrit. Pourtant c'est le commerce autrichien qui y malgré tant de conditions défavorables, a le plus de chances de prédominer , si le statu quo se maintient , et si l'Orient, par sa régénération intérieure, ne parvient pas à lui opposer une concurrence indigène.
Le Danube est le grand canal de communication entre l'Europe continentale et TOrient. Fondant sur ce fleuve tous ses rêves de grandeur , l'Autriche va jusqu'à espérer que le Danube , tombant dans la mer Noire , rivalisera un jour avec la Méditerranée, comme voie de transport vers l'Asie. En efiTet, les richesses de l'Inde ont pour s'écouler en Europe trois voies naturelles , au midi et au nord les deux mers Rouge et Noire, et entre elles la mer Blanche ou l'Archipel. De ces trois grands bassins du commerce , l'Angleterre en a usurpé un ; les Grecs aspirent légitimement à en occuper un autre; l'Autriche et la Russie se disputent, au détriment des Slaves du sud, la possession du troisième. Si ce dernier canal tombe exclusivement aux mains de l'Autriche ^ elle réduira par là même le commerce de tout le nord de la France à n'être que son tributaire. La Bavière le sent si bien, qu'elle va creuser enfin le canal , déjà rêvé par Gharlemagne, pour unir par leMein le Danube au Rhin,
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et la société viennoise des bateaux à vapeur danubiens élargit de plus en plus son action. Ses pyroscaphes né s'arrêtent plus à la Valachie; ils atteignent , à des intervalles fixes et très-rapprochés, Trébizonde , Scio , Chypre , la Syrie, Ils avaient porté sur leDanube, en 4837, 47,000 passagers et 73,000 quintaux de marchandises; dès l'année suivante, le chiffre des marchandises s'élevait à 320,000 quintaux, tandis que le nombre des passagers atteignait 74,000. Oublieuse de ces résultats , la France n'a pas même de vice-consul dans les deux grands ports danubiens, Galals et Braïla, où tous les pavillons affluent. 449 voiles ont paru en 1837 à Braïla, dont 25 autrichiennes, 20 russes, 2 anglaises, une belge, de françaises poiut; à Galats, dans la même année, sont entrés 528 bâtiments, dont 48 autrichiens, 50 russes, 8 anglais, 1 sous le pavillon belge, aucun sous celui de la France. Pourtant le Danube , qui , suivant Napoléon, avec ses 500 lieues de cours et ses 120 affluents navigables, est le premier fleuve de FEuropCj le Danube n'appartient à l'Autriche que par l'entremise des Hongrois, et de plus la doublerive serbo-bulgare et moldo-valaque occupe les 300 principales lieues de son cours. Il serait donc facile d'en disputer aux Autrichiens l'exploitation exclusive, surtout s'il est vrai, comme on l'assure, que notre poterie et notre porcelaine commune pourraient être vendues avec bénéfice en Valachie s^u même prix que la grossière faïence allemande.
Les objets d'exportation seraient les viandes salées pour alimenter notre marine, les bois de construction des immenses forêts des Karpathes et des Balkans, les céréales, le sel, les peaux, les laines, la cire, le goudron. L'extrême bon marché de tous ces produits bulgares et moldo-valaques, si le commerce de Marseille consentait à les aller chercher , mettrait fin aux gains énormes que font sur nous les armateurs d'Odessa. Mais il faudrait pour cela des encouragements officiels. Si du nord de la presqu'île greco-slave on se tourne vers le midi pour y chercher l'action de la France, elle est également absente. La république du Monténégro devient d'année en année plus redoutable et plus influente: son débouché naturel est le golfe de Kataro, inexploité depuis la chute de Raguse, mais qui n'en ofi^re pas moins unedespremières positions maritimesde la péninsule. De là on domine Scu tari et presquetoute l'Albanie. Les Monténégrins viennent à Kataro, à Boudva et sur la côte, vendre aux Autrichiens leurs viandes fumées, leur pelleteries, leur cires et leur bétail. Pourquoi ne pas entretenir, au moyen d'échanges commerciaux , des relations amicales avec cette montagne libre? A Scu tari, la France avait un consulat dès l'année 4640, et l'y main* tint jusqu'au milieu du dix-huitième siècle; aujourd'hui elle n'en a plus. Les prélatures et les monastères albanais sont dirigés par des ecclésiastiques venus de l'Autriche seule, qui tient par
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là même l'Albanie catholique sous sa main. En Bosnie, où les agents secrets russes, anglais, autri chiens, se croisent sans cesse, le nom de la France est inconnu. Les consulats français de Janina et de Prevesa sont-ils suffisants pour observer cette longue côte , foyer toujours ardent de guerre civile, qui s'étend de Raguseà Fatras?
En général, toute la politique de la France à l'égard de l'Europe orientale a été jusqu'ici singulièrement indécise, pour ne pas dire nulle. On craint de favoriser la Russie, en suivant la ligne où elle feint de marcher , et on se met à la remorque de l'Angleterre. Des écrivains essayent même deprouver qu'il faut autant que possible refouler l'essor des Slaves et des Grecs , sous prétexte qu'ils sont amis des Russes. Sans doute, tous les membres de cette famille se tiennent; on n'empêchera jamais le Grec ou le Slave d'avoir du penchant pour le Moscovite, comme les Italiens , les Espagnols, les Belges, ont du penchant pour la France. Cette sympathie naît d'une civilisation et de croyances communes, et du vague souvenir d'une primitive alliance de races. Mais il en sera pour la chrétienté orientale comme pour les peuples latins, qui ont chacun des intérêts à part et trèssouvent opposés, tout en appartenant au même empire moral , au même ensemble d'opinions et d'idées. Il ne faut, pour atteindre ce résultat, qu'aider généreusement les nationalités , encore si frêles, de l'Orient chrétien à grandir li-
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bres en faee delà Russie. Les Greco-Slaves du sud sont le principal levier à faire mouvoir pour raffermir l'équilibre européen. Placés entre Test et l'ouest, appartenant à l'Orient par les mœurs , à l'Europe par l'intelligence, ils semblent destinés 9 grâce à ce privilège de double nature , à remplir, comme les anciens Grecs, le rôle de médiateurs entre les deux hémisphères. Leur vœu est de se développer dans cette voie, en s'appuyantsur les secours et les lumières de l'Occident, en subissant son influence, non son joug. Ce vœu doit être compris de la France, qui n'a qu'un moyen de soustraire l'Europe orientale à l'influence anglaise et à la protection des tsars : c'est d'y subdiviser la puissance ainsi qu'on la trouve subdivisée en Occident, d'y relever les nations opprimées, d'y organiser enfin des souverainetés nouvelles , de nouveaux intérêts^ qui puissent contrebalancer puissamment les intérêts de l'Angleterre et de la Russie.