LIVRE DEUXIÈME
HISTOIRB DE MILOCH
Limité à l'ouest parla Save et la Drina, au nord par le Danube, à l'est par le Timok, au sud par la Bosnie et la Macédoine, le petit état qui depuis- 1830 s'appelle principauté de Serbie n'occupe qu'un territoire de treize cents lieues carrées, et ne compte que huit à neuf cent mille habitants. On ne peut guère voir , dans l'établissement de cette principauté, que la première concession faite par les maîtres déchus de l'empire turc aux plus impatients d'entre ces cinq millions d'opprimés dont se compose aujourd'hui la race serbe, en y comprenant la partie de cette race émigrée autre- L i4
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fois dans la Hongrie. Enhardis par le succès et devenant de jour en jour plus dignes de la liberté, les Serbes ne tarderont pas à arracher au sultan des concessions nouvelles. La principauté de Serbie ne forme donc que l'embryon d'un royaume destiné à devenir un jour vaste et puissant, s'il atteint les limites physiques qu'assignent à la race qui l'habite les montagnes grecques et la mer Adriatique.
Hors du pays proprement nommé Serbie, vivent plusieurs millions d'hommes, les uns catholiques romains, les autres schismatiques , mais tous frères, et qui, après avoir eu longtemps un même gouvernement, font, depuis un demi-siècle, d'obscurs, mais héroïques efforts pour reconquérir, sinon une indépendance complète, au moins leur nationalité. Ces hommes qui tournent les yeux vers la principauté seVbe comme vers un fanal de salut sont malheureusement dispersés sur un territoire fort étroit et démesurément long. La race •serbe occupe le tiers de la Turquie d'Europe et tout le midi de la Hongrie. En Turquie, ses provinces sont la Bosnie, THertsegovine, une partie de la Macédoine, le nord-est de l'Albanie, le Tsernogore et la principauté spécialement nommée Serbie; dans l'empire d'Autriche, le Serbe habite la Dalmatie, la Croatie, la Slavonie, une partie de ristrie, les frontières militaires, le Banat, la Syrmie et le littoral du Danube depuis la Batchka jusqu'à Saint-André, près Ofen. Toutes ces pro-
LA PRlJiGIPi^UTÉ W SKR91S, ETC. 2fl
vince3 composaient, au moyen âge, um unité nationale si forte, que les krals, ou rois ^erbe»» prirent quelque temps le titre d'empereurs d'O*rient, et que, ppur les abaisser, il fallut une coa^* lition de leurs voisins, comme plus tard pour la Pologne. Puisque cette race ainsi décimée compte encore aujourd'hui cinq millions d'individus y n'est-il pas à croire que, si jamais elle parveni^t à renouer par une confédération ses membres dispersés et à obtenir une existence moins précaire , elle doublerait bientôt le nombre de ses enfants?
Sous la domination turque, la principauté d^ Serbie était divisée en douze pachalicks ou nahiaa, qui avaient pour chefs-lieux Belgrad, Chahatâ, Valiévo, Sokol, Oujitsa, Pojega, Roudnik, Kra* gouïevats, lagodina, Grotska, Smederevo etTjoupria (1). Ces douze villes, unies entre elles par un réseau de douze cent trente-un villages, relevaient toutes d'un visir suprême, qui siégeait dans la citadelle de Belgrad. Aujourd'hui des gouverneurs nationaux ont remplacé les pachas, et les Turcs n'occupent plus qu'au nombre de quelques milliers le? forteresses de Belgrad, Smaderevo et Sokol, ruines féodales à ponts-levis, à portes de fer, à murs minces et très-hauts, flanqués de petites tourelles rondes qui surplombent au haut
(i) Nous écrivons ces noms et tous les moU serbes comme ils sont écrits par les indigènes, sans nous conformer à Torthogmpbe vieieuM adoptée par nos journaiix «t aos voyageurs
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des remparts comme des nids d'hirondelles, et ne résisteraient pas aux boulets. Le fort même de Sokol , réputé imprenable parce que le rocher qui le porte se cache dans les nuages, serait ca- Donné et réduit en poudre avant une heure par des batteries placées sur les pics calcaires qui le dominent. Aussi les garnisons turques de ces châteaux, se voyant tout à fait à la merci des Serbes, se gardent bien de les molester.
La Serbie actuelle se divise en dix-sept nahias ou départements, qui sont ceux de Kragouïevats, Roudnik, Chabats, Yaliévo, Tchatchak, Oujitsa, BelgAd, Pojarevats, Smederevo, Tjoupria, Alexinats et les six nouveaux districts cédés par la Turquie, c'est-à-dire la Kraïna, la Tserna-Rieka, les deux cercles de Krouchevats et de Parakine, le Stari-Vlah et le Podrinski, ou pays de la Drina. Si Ton excepte Belgrad, peuplée d'à peu près seize mille âmes , Oujitsa, qui en contient cinq mille, et lagodina, qui paraît en avoir autant , les autres chefs-lieux n'ont pas plus de deux mille habitants. En général, les villes serbes ne sont que des amas de huttes ou de boutiques en bois, ceintes d'un talus palissade, et qu'aucune voie régulière n'unit entre elles, car les chemins de ce pays ne sont encore que des sentiers à peine tracés par monts et vallées* Cependant la grande route d'Autriche à Constantinople passe par lagodina, Tjoupria, Deligrad', Alexinats et Nicha, et anime ces déserts, où le mouvement des voyageurs
LA PRINCIPAOTÉ DB SERBIE^ BTC. 213
a développé quelque industrie. Il y a en outre des chaussées peu étendues, où les voitures pourraient passer, comme celles qui vont de Belgrad à Smederevo, et de Belgrad par Ghabats et Valiévo jusqu'en Bosnie. Quant à Tintériear du pays, il reste encore impénétrable pour tout étranger accoutumé au confort européen. Les rives du Danube présentent plus de facilités pour la circulation; mais l'Autriche, qui a ouvert les nouvelles voies de communication par le Danube, est aussi la seule qui en profite, et la Serbie, n'ayant pas encore un seul bateau à vapeur j est forcée de livrer aux exploitateurs autrichiens tout ce beau littoral qui s'étend de Belgrad à Vidin, et dont la fécondité faisait dire, il y a quelques mois , à un voyageur : « On ne figurait trouver une contrée plus riche des dons de la nature, plus agréablement accidentée, plus heureusement mêlée de bois et de terres labourables, mieux arrosée, mieux partagée sous tous les rapports. Je me bornerai à citer la délicieuse vallée de l'Ipek^ si mal indiquée sur les cartes (4), et qui pourrait soutenir la comparaison avec la Limagne et le Grésivaudan. » Il eût fallu ajouter que cette Limagne et ce Grésivaudan de la Turquie sont encore couverts de forêts , et qu'on n'y rencontre guère que des pâtres. C'est pourquoi le commerce
(i) M. Blanqui, que nous citons ici, parait confondre ]a yailéc du Pek avec celle de Tlpek , croyant rectifier ainsi une erreur des géographes.
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de la principauté ne consiste qu'en bestiaui, dont ]a plus grande partie s'exporte sur les marchés d'Allemagne^
Le seul entrepôt important du pays est Belgmd, qui, comme ville turque, n'offre plus que de lu*^ gubres ruines^ et> eomme ville slave, n'est encore qu'au berceau. Mais ce nid d'aiglons blancs battus de l' orage j comme disent les piesmas, semble des« tiné à jouer encore dans l'avenir tin rôlenon moins important que celui qu'il jouait il y a cent ans, alors qu'il était le rendez-^vous des armées dé l'Europe et de l'Asie* Si au contraire la paix stib^ siste , Pesth , Belgrad et Galats ^ foyers de trois nationalités renouvelées, pourront un jour^ par la navigation à la vapeur, rivaliser avec les ports les plus florissants de l'Europe.
Une route nouvelle censée large de seize toises , mais envahie par le ga2on et pleine de fondrières dans les temps pluvieux, est à la rigueur praticable pour les voitures^ et peut mener les touristes de Belgrad à Kragouïevats. Cette petite capitale de la dynastie déchue se compose à peine de trois cents maisons* Dominée par plusieurs collines, elle ne peut être défendue ; mais ses habitants trouvent une forteresse naturelle dans le montRoudnik, aux contre-forts couverts d'immenses forêts, et entourés d'abîmes infranchissables pour l'ennemi. Le konak de Miloch et de ses enfants est maintenant désert ; il a été peint à fresque par des artistes serbes qui y ont représenté des scènes
LÀ PfimCIPAUTÉ DB fttRBIB, BTG. 9iS
bizarres de la vie militaire et domestique ; la salle du divau a gardé ses tapis et ses riches ten-. tures. De la cour, défendue par de hautes palis-^ sades, on entre dans la petite mosquée que Mi* loch fit construire pour ses chers Ottomans. L'église renferme toujours les trônes des deux représentants de l'église et de l'état : le vladika et le kmaze; le trône du kniaze ou prince temporel^ richement décoré .et surmonté des armoiries serbes, porte en slarvon ces mots : Ton zèle, 6 Seigneur! me dévore tous les jours de ma vie^ formule sacramentelle écrite au diadème de chaque roi-pontife. Tous ces monuments ont été laissés, depuis la dernière révolution , dans un abandon complet. Le gymnase serbe continue seul imper* turbablement ses cours de philosophie, de grec, de mathématiques , termes un peu ambitieui pour qui sait à quoi ces cours se réduisent; mais là du moins l'étude n'est pas mise, comme dans l'Europe civilisée, au nombre des jouissances coûteuses. Les pâtres quittent leurs troupeaux et viennent sur les bancs apprendre gratuitement les égloguesde Virgile et les rapsodies d'Homère. Le pauvre, qui ne peut se nourrir lui-même, se met au service d'un marchand et soigne sa bon-* tique ou bêche son jardin; cette tâche remplie^ il peut, aux heures des leçons, siéger en classe quelquefois au-dessus des fils du sénateur. Le soir, on rencontre dans les bois voisins ou sur les bords du torrent de la Lepenitsa ces gros-
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siéra enfants des muses encore dans leurs haillons de bergers et souvent déjà vieux. Récitant à haute voix leurs leçons, ils s'épuisent à introduire dans leur dure cervelle les mystères de la science ou de la poésie classique. L'avenir n'aura-t-il pas une récompense pour ces obscurs et patients efforts (1)?
Les habitants des villes ont subi la double et fatale influence des mœurs turques et du luxe allemand ; seuls les habitants des campagnes ont conservé dans toute sa force le type de la nationalité serbe, type éminemment oriental, par cela même qu'il est profondément slave. L'esprit de tribu, ce principe des sociétés asiatiques, n'est point encore éteint dans la Serbie ; on y voit, dans certains districts , les familles alliées se grouper en confréries (bratstva). Chacune de ces confréries ou tribus a un président qui, sous le nom de kfièze ou hospodar, est à la fois le juge de paix et le patriarche de toute la knéjine ou du district que possède la tribu. La dignité de knèze est dans certains lieux élective, dans d'autres héréditaire; mais cette hérédité ne constitue nullement une noblesse territoriale, puisque le même sang coule dans les veines de tous les enfants de la tribu , qui ne forment qu'une famille et sont tous également nobles : aussi voit-on les sociétés ainsi
(1) Transféré depuis peu de temps à Belgrad, le gynmase serbe s'élève rapidement et deviendra bientAt une véritable université.
LA PRINCIPAUTÉ BS SIRBiB, BTG. 217
organisées tendre à la démocratie. En effet, si le système aristocratique est ordinairement le fruit de la conquête et de l'oppression exercée par une race guerrière, la vie de tribu semble l'état primitif des peuples encore libres du joug étranger. On retrouve cette organisation patriarcale chez toutes les races autochtones d'Europe, les Ibères, les Gaulois, et même chez les premiers citoyens de Rome, où les tribus, sous le nom de familles Tarquinia, Fabia, Âppia, etc., formaient la base de l'organisation des curies et le rempart des libertés populaires. La vie de tribu développe, avec les progrès de la civilisation , un puissant élément municipal qui est la plus forte garantie des nationalités. Cette forme vénérable et naïve de nos premières sociétés ne se retrouve plus aujourd'hui qu'en Turquie , et ceux même qui l'ont conservée s'agitent dans un tel chaos moral , et sacrifient tellement, pour la plupart, aux théories sociales étrangères, qu'on ne peut guère s'attendre à voir l'esprit de tribu conserver longtemps son influence au sein du monde européen. Le pays où cet esprit se maintient le plus vivace est le Tsernogore ; aussi la race serbe a-t-elle dans cette montagne un caractère particulier de force et d'audace. Sur le Danube, au contraire, l'énergie nationale est comme paralysée par l'influence prépondérante des idées allemandes. De là les luttes incessantes des Serbes danubiens contre leurs compatriotes des montagnes.
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Néanmoins, comme jamais un peuple ne renie entièrement sa nature , des traces de la vie de tribu se retrouvent encore, nous le répétons, même dans la Serbie danubienne. La population champêtre s'y agglomère instinctivement par groupes de familles, dont chacun se choisit un représentant, un chef ou hospodar. Mais amenés par l'exemple des boyards yalaques et des magnats hongrois à méconnaître les devoirs qui lient un père de tribu à ses fils adoptifs, les hospodars tendent à s'isoler du peuple. D'un autre (Âlé, le pouvoir central du pays, frappé des avantages de la police européenne , cherche à établir l'égalité des pères et des enfants , ou , en d'autres termes, à gouverner par une administration uniforme le peuple et les hospodars. Il abolit les privilèges des chefs. populaires, donnant aux villes et aux villages des knèzes et des employés choisis hors de leur sein ; en un mot, il tranche de l'absolutisme, au lieu d'exercer l'autorité d'une pacifique présidence sur les chefs de tribus , sur ces pasteurs du peuple, groupés autour de l'hospodar suprême comme les rois de l'Iliade autour d'Agamemnon. Qu'un homme d'Occident sourie à l'idée de cette organisation homérique , rien de mieux; mais ce dédain superbe ne peut convenir au chef de la Serbie. Mille exemples prouvent que les Serbes ne laisseront jamais impunément outrager leurs vieilles coutumes. Miloch , à part ses nombreux actes de tyrannie , serait tombé ,
LA PRIKCiPAOtÉ Dl glHBlK, ETC. 2i9
par cette seule cause qu'il combattait la vie de tribu et ne sentait pas que les Serbes sont, comme l'a dit un auteur musulman, les Arabes d^Europe. Ce peuple, qui a pour trait distinctif un amour exalté de l'indépendance, et que des publicistes slaves appellent la nation la plus démocratique de V Orient j forme en effet une véritable république; seulement c'est une république orientale, qui n'exclut point, comme les démocraties européennes, la subordination de soi-même à la famille dont on est membre. L'égalité dont les Serbes sont avides ne consiste point à se ravaler tous au rang dé vilains j mais à se croire tous genrtilshommes. Je demandais à ces paysans s'il y a des nobles parmi eux : « Oui, me répondaientils, nous le sommes tous (mi smo svi blagorodm). » L'hospodar n'est pas plus illustre que ceux dont il gère les intérêts, et qui, s'il administre mal, élisent à sa place ou son fils ou un autre de ses parents. Le même droit qu'il exerce sur ses hospodars particuliers, ce peuple Ta toujours exercé à l'égard de Thospodar suprême , tout en reconnaissant l'hérédité dynastique. Rebelle à tout joug, sans journaux, saus capitale qui lui serve de forum, il dicte la loi à ses maîtres. L'énergie du Serbe, comme celle du lion , ne se révèle pas au premier abord ; c'est sans émotion et sans bruit qu'il accomplit les choses les plus difficiles. Une pensée nouvelle , un vœu populaire , volent , comme par des télégraphes invisibles, d'un vil-
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lage à l'autre. Alors commenceDt ces sourdes rumeurs si connues de ceux qui ont habité l'Orient , et si lentes à grandir avant d'éclater un jour comme la foudre. Une indomptable fierté, un grand amour de la patrie et de la gloire, une fougue qui n'exclut point la patience; telles sont eu résumé les qualités du peuple serbe.
L'histoire civile des contrées qui devinrent, en 1830, la principauté de Serbie, commence en 1804, immédiatement après la prise de Belgrad par Tserni-George et les haïdouks confédérés. La mission émancipatrice de ces généreux brigands venait de s'accomplir; et les propriétaires, auparavant humbles flatteurs des Turcs, s'élancèrent pour recueillir le fruit du sang versé par les enfants nus (prolétaires de l'Orient). C'eût été aux chefs de famille d'achever l'œuvre commencée par les haïdouks , il eût fallu réorganiser les vieilles tribus dissoutes par les Osmanlis; mais ces tribus étaient devenues des compagnies de soldats, obéissant chacune à son voïevode (chef de combat). Ce furent donc ces voïevodes qui , après la guerre, passèrent au rang de knèzes
OU chefs civils. Ne reposant point sur le culte des aïeux , comme dans les tribus proprement dites , la puissance de ces knèzes improvisés n'avait d'autre base que la richesse , et j pour s'assurer ce moyen d'influence, la plupart d'entre eux commirent des atrocités dans leur patrie reconquise. Après avoir été emportée d'assaut, Belgrad resta plusieurs jours abandonnée au pillage-, pour pouvoir s'approprier plus complètement tous les trésors entassés depuis des siècles dans les konaks des spahis , les hospodars excitaient le fanatisme de leurs bandes. Tout Turc qui refusait le baptême périssait dans les plus cruelles tortures ; les enfants étaient coupés en morceaux, les femmes éventrées ou réduites en esclavage , au nom du Christ. Bientôt on ne vit plus dans toute la Serbie un seul Turc. Mais cette victoire ne profita qu'aux chefs, et, quand il s'agit d'organiser le nouveau gouvernement, ce fut une oligarchie qui sortit de ce chaos.
Chaque voïevode conserva l'autorité civile sur le district qu'il avait conquis , et s'y fit obéir à l'aide de ses momkes j gardes qui , nourris par lui, le défendaient envers et contre tous, et le soutenaient comme les vassaux nobles de la féodalité défendaient leurs suzerains. Le peuple, qui avait fait la guerre à ses frais sans demander la moindre solde, restait indigent après comme avant le triomphe , se reposant avec confiance sur l'égalité de droits qui allait exister entre les
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riches et les pauvres, jusqu'alors réunis par Tégalité de Toppression, En attendant, les chefs miUtaires accaparaient les . spahiliks et les anciens biens nationaux confisqués sur les Turcs. Bientôt ces chefs grossiers en vinrent à menacer la liberté publique. Ils parurent armés aux aâ-* semblées nationales, et entravèrent par la violence les discussions des diètes; ils allèrent jus* qu'à exiger des paysans dans quelques nahias la dîme et les robotes (corvées) , comme sous les Turcs. La féodalité, qui naît ordinairement de la conquête , allait naître pour la Serbie de son émancipation même. Le peuple , indigné , se coalisa contre les hospodars, et, après plus d'uno lutte sanglante , il investit de la dictature le roi des haïdouks, le père des prolétaires^ George le Noir ou le Proscrit.
Ce triomphe de la volonté populaire était un coup terrible porté à la souveraineté des hospodars. Mais le parti vaincu ne se laissa point abattre; il se hâta d'invoquer l'ordre légal, et, du consentement même du nouveau dictateur, les hospodars envoyèrent, en 1805, demander secours et conseil au tsar russe. Leur député fut le prota (archipope) Matthieu Nenadovitj. Ce jeune homme possédait à la fois les sympathies du parti des hospodars et du parti populaire. Son père, Alexa, déserteur d'un des régiments illyriens que l'empereur Joseph envoyait contre la France , était passé dans la sauvage Serbie , oii ,
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sachant lire et écrire , il avait été reçu comme un grand homme. Devenu knèze de Yaliévo, il s'était fait bénir dans toute sa nahia; aussi les TureS| après avoir plusieurs fois tenté d'assassiner Alexa, Tavaient-ils enfin , lors de l'insurrection , choisi pour leur première victime. Le fils de ce martyr de la patrie , adopté par son oncle Jacob Neoa* do\'it|, successeur d'Alexa à Yaliévo; et le plus influent de tous les hospodars y partit donc pour Pétersbourg. Matthieu Nenadovitj se mit seul en rouie y ne sachant aucune langue étrangère , mais guidé par son bon sens à travers les nations. Arrivé devant l'autocrate , il lui remit ses leltras; oh lui répondit de faire établir par les hospodars un sénat, et qu'à cette condition la Russie soutiendrait les Serbes. Le jeune pro/a^ passant par Charkow pour regagner la Serbie, y rencontra un compatriote nommé Philippovitj, homme instruit, qui occupait la chaire de droit à l'uni* versité de cette ville. Il réussit à enflammer le patriotisme de Philippovitj , qu'il décida à le suivre en Serbie. Revenus dans leur pays, les deux Serbes obtinrent facilement de George l'institution d'un soviet (sénat) de douze membres , représentant les douze nahias ou départements de ia nouvelle république. Telle fut l'origine de l'assemblée qui était appelée à doter la Serbie d'une organisation politique. Chargés de défendre les droits de tous et de chacun contre la violence des chefs militaires , les sovietniks (séna-
leurs) avaient bien été élus par le peuple j mais sous l'influence des hospodars , dont ils étaient plus ou moins les créatures. Le peuple n'eut donc , comme par le passé, qu'un seul représentant, le dictateur qu'il avait intronisé de force, et contre qui les hospodars se tenaient ligués au nom de l'ordre civil. Ainsi, par une déplorable fiction, ce sénat, institué pour défendre les libertés du peuple , était sans cesse poussé à agir contre le plus sincère défenseur du peuple, George le Noir.
Cependant il faut rendre justice aux louables intentions des premiers sovietniks. Ils firent cesser le règne du glaive ; ils établirent dans chacune des douze nahias un tribunal de première instance qu'ils surveillaient , et auquel on pouvait appeler du jugement des kniètes (maires de village) ; ils réglèrent l'impôt , les taxes pour les églises , décrétèrent la vente des biens turcs des villes. Aucun d'eux ne savait écrire , si ce n'est leur président, le prota Nenadovitj ; ces dépositaires du pouvoir suprême tenaient leurs séances au milieu des ruines du vieux monastère de Blagoviechtenié , dans la Chouraadia. Assis en cercle et les jambes croisées sur des nattes, ces vieillards n'avaient ni gardes ni domestiques; on leur envoyait leur nourriture des villages voisins, et parfois, quand la guerre contre les Turcs absorbait toute Tactivité du peuple, on laissait ces législateurs des semaines entières sans autre ali-
ment que les fèves cuites et la slivovitsa. Chassé de ses ruines par des contre-marches de troupes , le sénat transportait dans les forêts son tribunal souverain et le siège légal de la liberté serbe.
Le secrétaire de ce corps avait d'abord été Philippovitj. Cet homme intègre, qui mourut trop tôt, fut remplacé dans la rédaction des actes par rhabile lougovitj , que son dévouement au chef du peuple fit, à tort ou à raison, passer pour un intrigant. Au fond, chacun des sovietniks n'était guère que l'organe législatif d'un des chefs militaires • devenus, sous le nom d'hospodars, gouverneurs civils , et qui régnaient en hauts justiciers , chacun dans la nahia délivrée par ses armes: Milenko à Pojarevats, Pierre Dobriniats à Poretch, Vouitsa à Smederevo, Ressavats à lagodina, Milane Obrenovitj à Roudnik , Georgele-Noir à Belgradet à Kragouïevats, et enfin Jacob Nenadovitj à Valiévo et dans les nahias du sud. Ce dernier chef était le plus puissant de tous après George. Ces gouverneurs importunaient le sénat d'exigences sans cesse renaissantes, et aigrissaient le dictateur George au point qu un jour il osa, comme Napoléon, assiéger ce conseil des anciens ^ et, en faisant appuyer aux barreaux des fenêtres de la salle les canons des carabines de ses soldats, il apprit au corps souverain à respecter la force.
Cependant il y avait une autorité devant laquelle s'inclinaient le dictateur, le sénat et tous les hospodars de la république : c'était la skoupchtma i. ij
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(fiBsemblée nationale), qui venait chaque année rétablir Téquilibre rompu entro la robe et Tépée, et prononcer en dernier rcasort sur lee débats que le sénat n'avait pas eu la puissance de terminer: s'il s'agissait d'un grand criminel , la nation le jugeait et Texéoutait sur l'heure; ou , s'il s'était retranché dans quelque montagne , il était pour «^ suivi et traqué avec les siens jusqu'à son extermination. Ainsi tout se décidait par la majorité, mais par la majorité armée.
L'assemblée générale de cette république mi* litaire était souvent, comme celles de la vieille Pologne et des comitats hongrois actuels, obligée, pour se faire obéir , de tirer Tépée contre les ré-calcitrans. Tout Serbe quelconque avait le droit d'y venir voter, mais chacun se rangeait d'ordinaire BOUS le vote de son hospodar , et se battait même pour lui au besoin , comme les petits gentilshommes de Pologne ou de Hongrie pour leurs magnats. La $koupchtina ne présentait donc pas à la liberté individuelle des garanties beaucoup plus sûres que le soviet : une véritable représentation nationale était encore irréalisable en Serbie; il n'y avait de possible que la représentation des localités ou tribus près du pouvoir central par des députés formant le sénat. Malheureusement les membres de ce sénat, d'accord sur les points généraux , étaient entraînés à des discussions violentes dès que les intérêts de leurs tribus se trouvaient en lutte. En outre , un hospodar dans son
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oantOQ, entouré de ses nombreux oliens, ne devait pas se croire battu, parce que son représen*tant au sénat avait le dessous. Quant au dictateur, son autorité était toute militaire; il n'était vis^à" vis des citoyens qu'un hospodar au niveau des autres, et ne gardait sa prépondérance qu'en rattachant à sa cause les plus influons des sovietniks.
Parmi les amis de George le Noir se signa** laient Miloïé et Mladene Milovanovitj de Kragouïevats , auxqueb il avait affermé la douane et le monopole du commerce d'exportation. Ces deux haïdouks , enrichis au pillage de Belgrad , vivaient en pobratims (frères adoptifs) , avaient mis en commun leur immense fortune , et l'aug* mentaient tous les jours par l'achat des meilleures maisons de Belgrad et des plus riches terres d'alentour, dont ils forçaient les propriétaires à se déposséder au plus bas prix. Mladene était en outre le plus éloquent de tous les Serbes. Ce puissant orateur avait acquis sur ses collègues un ascendant irrésistible, et dès i807 il tenait iell^ ment toutes les affaires entre ses mains , qu'on disait qu'il formait à lui seul le sénat. Mais ses deux rivaux de tribune, Avram Loukitj de Roudnik et lovane Protitj de Projarevats , l'attaquèrent un jour avec tant de violence, que le sénat ligué souscrivit un acte qui forçait Mladene à quifr* ter Belgrad. Tserni^George dut céder, et chargea son ami disgracié de conduire à DeHgrad le corps
de troupes appelé les bekiars. Dès-lors le dictateur ne fut plus défendu au sénat que par le secrétaire lougovitj y qui assuma sur lui toute la haine des chefs serbes*
Les hospodars songeaient avant tout à garder leurs richesses nouvellement acquises , et , craignant qu'un gouvernement indigène ne leur en contestât la légitime possession, ils tendaient, peut-être sans se l'avouer clairement , à incorporer de nouveau la Serbie à une monarchie voisine. Ces hommes, qu'on pourrait appeler le parti riche , se divisaient en deux camps : l'un désirait le joug russe ; l'autre , sous Léonti , le métropolite grec de Belgrad y voulait retourner au sultan , et lui demander pour gouverneur un Fanariote. Ces deux fractions du parti riche aspiraient également aux droits des boyards, et, pour fonder une classe patricienne , ils allaient jusqu'à compromettre l'indépendance de leur patrie. Le parti des pauvres seul restait fermement attaché à la défense de sa nationalité , et, sans être ennemi de l'ordre civil, sentait la nécessité d'une dictature, jusqu'à ce que le peuple eût atteint ses frontières et sa constitution naturelles. Mais Tserni-George, l'idole du parti pauvre, avait le malheur de ne pas se préoccuper assez de l'existence de ces deux factions. Dans sa généreuse imprévoyance , il nommait aux premières dignités des individus du parti contraire au sien , et qui , une fois installés , ne voulaient plus s'en-
tendre avec les hommes du dictateur. En outre, la faction plébéienne, encore trop faiblement organisée pour se mouvoir elle-même, n'était défendue que par des riches , Mladene et autres , qui n'avaient que peu de zèle pour sa cause, et qui en mainte circonstance la sacrifiaient à leurs propres intérêts.
Dans l'impossibilité de s'entendre , les deux partis voulurent recourir à une intervention étrangère. Dosithée Obradovitj , qui avait fondé les écoles et la littérature nationale, qui par ses services avait acquis une grande influence au sénat, obtint qu'une députation partirait pour Trieste, chargée de remettre au gouverneur français des provinces iliriennes une lettre du gouvernement serbe. Cette lettre serbe, avec traduction italienne , offrait à la France le protectorat des Slaves de Turquie. Préoccupé de choses plus grandes , Napoléon ne s'aperçut pas de l'importance de cette proposition , et ne fit pas , pour appuyer la Serbie , tout ce qu'une sage politique aurait dû se proposer ; il se contenta d'envoyer un sabre d'honneur à Tserni-George, en lui exprimant son admiration pour ses exploits. D'un autre côté, l'Autriche traitait comme rebelles George et les siens , et refusait de négocier avec eux. Abandonnés de tout l'Occident, les Serbes n'étaient encouragés dans leur lutte que par le tsar; il était naturel qu'ils se montrassent reconnaissants pour la Russie. Toutefois , quand
rempereur Alexandre avait exigé doB Serbes , pour prix de Ba protection , qu'ils Tacceptassent pour souverain , George indigné avait répondu : « Nous nous sommes affranchis du joug turc sans le tsar, sans lui nous saurons nous défendre» ^> Plus tard , le cabinet de Pétersbourg déposa son arrogance; il offrit modestement de s'allier d'égal à égal avec ceux dont il avait voulu faire ses sujets. Alors le dictateur changea de langage; il accepta les offres d'Alexandre, et un corps de trois mille Russes passa le Danube à Kladovo pour se réunir à l'armée serbe.
Cette manifestation do la Russie était loin de satisfaire les hospodars, qui redoutaient le dictateur plus que les Turcs , et demandaient avant tout des garanties contre lui. Ils insistèrent pour que le tsar leur envoyât un diplomate capable de les soutenir de ses lumières , et le consul Rodophinikine , Grec de naissance , vint au nom du tsar siéger à Belgrad près du soviet de Serbie. Le premier soin du consul russe fut de gagner à sa cause le chef du parti turc parmi les Serbes , le métropolite grec Léonti. Ce pontife démontrait aux paysans combien ils étaient insensés de se battre pour des hospodars avides uniquement de remplacer les spahis; il leur conseillait de demander plutôt à la Porte un prince pareil à ceux de Valachie et de Moldavie. Rodophinikine , en ralliant les partisans de Léonti aux hospodars russophiles, s'assura l'unanimité dans le
sénat , où la nation n'eut plus aucun, représentant. Dès-lors la question de l'indépendance obsolue fut oubliée : à ce noble rêve de Tserni- GeorgCi on substitua le système d'une existence bâtarde, sous le double protectorat de la Portu et de la Russie*
N'ente^dant rien aux intrigues diplomatiques, le dictateur se contenia de rappeler à Belgrad ses deux soutiens, Miadene et lougovitj , pour surveiller et diriger le sénat; puis, se mettante la tète de l'armée , il marcha de nouveau contre les Turcs, les cbassa une seconde fois des frontières qu'ils avaient franchies, et rentra simple paysan dans la Choumadia*, où, comme Gincinnatus , il labourait à Topola le champ de ses pères , laissant aux troupes nationales la garde des citadelles qu'il avait conquises. A peine venait-il de délivrer son pays , que les hospodars , dominés par l'influence russe, l'accusèrent de l'avoir délivré seul, et d'avoir renvoyé des renforts considérables que la Russie lui offrait. A la diète armée de Loznilsa , Jacob Nenadovitj présenta son neveu le prota qui arrivait de Pétersbourg, et annonçait que le tsar avait daigné accepter la oouronn^ de Serbie. Les deux partis, celui des pauvres et celui des riches , se divisèrent sur cette question. Les premiers rejetèrent cette proposition avec fureur, les seconds la couvrirent d'applaudissements : les deux factions étaient près d'en venir aux mains, lorsque Thospodar Jacob ajourna la
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discussion à la skoupchtina du nouvel an (1810) A cette assemblée , qui devait être décisive , il parut avec six cents cliens, momkes et ktnètesy qu: tous se mirent à crier dans les rues de Belgrad « Nous voulons le tsar! » Après avoir entendu Jacob faire au milieu de la diète l'exposé véhément de toutes les concussions de Mladene, le dictateur lui répondit : « Si Mladene a mal fait, prends sa place et fais mieux ; vous autres, vous voulez l'empereur russe : essayons de l'empereur russe! » Mladene et Miloïé durent quitter de nouveau Belgrad; Jacob, proclamé par l'assemblée souveraine président du sénat , prit possession de son siège , et éloigna tous les sénateurs qui lui étaient hostiles. Le parti russe triomphait pleinement; Jacob, devenu plus puissant que le dictateur lui-même, en vint jusqu'à demander son expulsion. Milenko insurgea dans ce but les nahias du Danube ; le terrible haïdouk Veliko vint Je joindre à Poretch, indigné qu'à la der^ nière skoupchtina on lui eût reproché ses violences sur les jeunes filles, au lieu de le louer de ses blessures et de tant de chevaux tués sous lui. George le Noir sut gagner d'abord le haïdouk en le comblant de caresses et le déclarant son fils adoptif , mais il échoua vis-à-vis des hospodars , qui venaient d'envoyer en Russie leur collègue Milane Obrenovitj , pour prendre le tsar comme arbitre entre eux et le dictateur. Arrivé au camp russe de Valachie, Milane v trouva Peters Dobri-
niats, qui, se prétendant le véritable envoyé de la Serbie, demandait l'expulsion de Tserni- George par les troupes russes , et l'élévation du consul moscovite à sa place. Le voïevode Milane eut la faiblesse de se prêter momentanément aux plans du transfuge , et tous deux , par leurs émissaires , firent entrer dans leur complot les hospodars. George les avait laissés faire, tant qu'ils ne lui demandaient que de céder sa puissance et d'éloigner ses amis du sénat ; mais, quand il fut question de livrer sa chère Serbie aux Russes, il frémit de colère. N'osant plus, devant de telles discordes , méconnaître la nécessité d'un protecteur étranger pour sa patrie , il implora de nouveau la France, qui ne daigna pas l'écouter; il envoya à l'empereur d'Autriche son ami lougovitj, qui reçut un refus humiliant. Rejeté par tout le monde , menacé de l'exil , George fut enfin forcé d'accepter la garantie moscovite; il se résigna, et ne posa pour condition que d'être reconnu chef suprême de l'armée serbe. Le général Kamenski , dans sa proclamation de mai 1810, lui donna solennellement ce titre, ce qui confondit toutes les espérances des hospodars, et, se résignant à leur tour, ils allèrent en bons citoyens décharger toute leur rage sur les Turcs.
La campagne de iSiO fut brillante ; mais à peine était-elle terminée que les querelles intestines recommencèrent entre Jacob, qui prétendait être le knèze ou le chef civil du peuple, et
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George , qu'il voulait renvoyer au camp et réduire au simple rôle de voïevode, chef militaire. Les hospodars, allant plus loin, espérèrent, par leurs accusations , réussir à envelopper le dicta teur dans la réprobation qui pesait sur Mladene et lougovitj ; ils crurent qu'ils ne pourraient autrement faire condamner par la skoupchtina George à l'exil avec ses principaux, défenseurs. Mais la réussite de leur complot dépendait de Tappui d'un régiment russe dont Milane Obrenovitj fut chargé de hâter l'arrivée. Instruit de cette circonstance 9 George convoqua la skoupchtina avant l'époque accoutumée : il l'ouvrit lui-même le premier jour de l'an i 811, et, profilant de l'absence des hospodars, qui ne voulaient point paraître à la diète sans le régiment russe , il fit voter qu'à l'avenir les voïevodes seraient entièrement arrachés a la suprématie des hospodars ctgouverneurs locaux, qu'ils ne dépendraient plus du sénat que dans les affaires civiles , et relèveraient militairement du grand chef. Ensuite , pour que ce dernier pût efficacement protéger les petits chefs , George se fit investir par le peuple de tout le pouvoir exécutif de la république. Quant au sénat j il resta divisé en deux corps suprêmes , l'un rigoureusement législatif, Tautre formé par les ministres de la guerre, de la justice, des cultes y des finances, de l'intérieur et des affaires étrangères; ces six ministres furent Mladenc, Si ma Markovitj , Dosithée Obradovitj , tous trois
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pour George et le peuple, puis Jacob , Milenko et Pétera Dobriniats , tous trois pour les hospodars. On gardait ainsi un équilibre apparent entre les deux partis , mais le ministère important , celui de la guerre 5 était donné à Mladene. Enfin, après avoir voté l'exil ipso facto contre ceux qui résista* raient à ce nouvel ordre de choses , l'assemblée se dispersa* Elle avait terminé ses séances, quand les hospodars arrivèrent avec le régiment russe* Déjà ébranlés par la perte de leur député Milane , qui venait de mourir à Boukarest , ils furent dé^ concertés par les mesures de la diète. Jacob , leur chef, lassé de ses longues luttes civiques, se soumit à l'ordre nouveau , maria son fils à la fille de Mladene, et s'assit tranquille au sénat*
Dobriniats et Milenko étaient seuls restés dans l'opposition; ils s'associèrent le plus riche citoyen de Belgrad, Stéphane Jivkovitj ^ et on put craindre de les voir, avec leurs cliens, assaillir et tuer Mladene, dont Jivkovitj avait été autrefois le concurrent. Miloch, qui venait d'hériter du pouvoir de son frère défunt Milane, offirait de leur amener deux mille montagnards pour cul* buter le nouveau gouvernement et assurer le triomphe du parti des hospodars; mais Dobriniats et Milenko découragés passèrent le rude hiver de 1811 tranquilles dans leur konak de Belgrad, prenant part, comme de bons patriotes, aux fêtes de leurs adversaires triomphans.
1^8 deux sénateurs dînaient un jour chez le
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ministre Mladene avec George-le-Noir et Balla , colonel du régiment russe amené à Belgrad par les hospodars. Désirant connaître les instructions données par la Russie à ses agens, George feignit d'être irrité contre Milenko, que la voix publique accusait d'aspirer à la dictature; il parla de le faire arrêter. Balla intercéda, George prit en main son bonnet, et conjura le colonel, par le pain de son empereur , de lui dire s'il était venu pour soutenir son parti ou celui des hospodars. Balla répondit qu'il était venu prêter main forte à la nation dont Tserni-George était le chef suprême. (( Laisse-moi donc baiser ta main à la place de celle du tsar, » répondit le paysan serbe ravi d'être reconnu souverain. Le lendemain , il envoya à Oobriniats et à Milenko les diplômes de ministres et de sénateurs ; ils pouvaient , leur disait-il , entrer dans l'opposition parlementaire; la guerre entre les deux factions devait, dans l'intérêt même de la patrie , se retirer des camps pour ne plus se poursuivre que dans le sénat; il ne voulait pour lui qu'une chose, le bonheur de toujours mener comme autrefois les Serbes à la •victoire. Les deux champions refusèrent leur place au soviet, et, d'après l'arrêt de la skoupchtina contre ceux qui refuseraient d'obéir , ils furent menés sous escorte hors des frontières et passèrent en Valachie. Leurs partisans s'insurgèrent bientôt , toutefois en si petit nombre, que quelques centaines de momkes suffirent pour les
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dompter. Le voïevode Milocb , qui avait pris part à la révolte , vint demander pardon à George , et le dictateur, après lui avoir fait jurer fidélité , le renvoya généreusement dans sa voïevodie de Roudnik. Quant au métropolite Léonti , on se contenta de le transférer à Kragouïevats , pour Tempècher d'ourdir de nouvelles intrigues avec le consul russe de Belgrad , Nedoba , successeur de Rodophinikine.
Délivré de ses rivaux, George exerça quelque temps une autorité toute royale. Ce héros, ami des lumières, de la liberté et de l'égalité civiles , était terrible dans sa justice; il tuait de sa propre main ceux qu'il croyait coupables : on le vit immoler le knèze Theodosi , son ancien protecteur; on le vit même faire pendre au seuil de sa demeure son propre frère qui, dans l'espoir de l'impunité , avait déshonoré une jeune fille. Il oubliait complètement uneinjurequi n'atteignait que lui seul, dès qu'il l'avait pardonnée ; mais les ennemis de sa nation le trouvaient sans aucune pitiés En face des Turcs, ce lion ne se maîtrisait plus, il faisait massacrer même les prisonniers auxquels il avait promis leur grâce. Dans cette nature sauvage , rien ne tempérait la fougue des instincts puissans , mais bruts, que l'éducation seule parvient à dominer. Tel était le prince , tel était aussi le peuple de la Serbie.
Affaiblie par les victoires des Serbes en 4840 , la Porte fit, Tannée suivante, proposer à Tserni-
299 UKi SUVB8 d'orisnt.
George do le reoonnaîlre comme régent de son paya aux mêmes conditions que lee deux hos* podarB de Moldavie et de Valachie. Le dictateur ne pouvait accepter une telle proposition ni dé* sarmer sans qu'un cabinet européen se portât conune garant du traité qui allait se conclure. Le cabinet de Pétersbourg seul promit de garan* tir aux Serbes les conditions qui leur seraient accordées. Mais tout à coup les plans du tsar et ceux de Napoléon se trouvèrent bouleversés. Au lieu d'attaquer Ck>nstantinople, le souverain français, voyant Alexandre s'allier avec l'Angleterre, son ennemie, dirigea vers la Russie toutes les forces de l'Occident. Le cabinet russe oublia les Serbes, ou plutôt usa de toute son influence pour les désarmer et les remettre en quelque sorte les mains liées au pouvoir du sultan , qui consentit enfin à signer , en mai 1812 , le traité de Boukarest. Par le huitième article de ce traité, la Porte se réservait la possession des places fortes , accordait une entière amnistie aux Serbes , leur garantissait les mêmes avantages qu'à ses sujets des îles de l'Archipel , et leur remettait enfin l'administration intérieure du pays , ainsi que la faculté de lever eux-mêmes les impôts dus au sultan.
La Russie, alliée du sultan, voulait alors, de concert avec les Anglais, attaquer par la Serbie et le Tsernogore les corps français de la Dalmatie. Les rives serbes de la Orina se couvraient
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déjà de magasins russes pour cette expédition ; déjà I'avant*garde moscovite foulait les balkans bulgares, quand le divan se tourna subitement vers la France, et renvoya ses alliés russes au-delà du Danube. Le tsar, ayant fhit évacuer la Serbie par ses troupes , dut feindre une inébranlable confiance dans le traité de Boukarest, et, quoique la députation serbe de Stambol eût été congédiée avec mépris, Alexandre ne parut pas douter que les promesses faites au sujet des Serbes dans ce traité ne fussent près de s'accomplir.
Au printemps de 1818 , la guerre sainte des Turcs contre les ghiaours de Serbie recommença, comme il était aisé de le prévoir. Tserni-^ieorge, qui avait déjà repoussé tant d'invasions, qui depuis neuf ans battait l'ennemi en toute rencontre, devait craindre moins que jamais; il avait cent cinquante canons en bon état , sept citadelles en pierre , quarante forteresses en terre ; la population de la Serbie , par les émigrations des provinces voisines, s'était doublée. A l'appel de son héros, elle se leva toute entière avec enthousiasme: Mladene mena dix mille braves vers Nicha et la Morava , Sima dix mille autres vers la Bosnie et la Drina, et le dictateur réunit à lagodina une armée de réserve. Mais à Belgrad, le consul russe Nedoba ayant protesté de toutes ses forces contre ces préparatifs militaires, le sénat, qui lui était tout dévoué , ordonna de licencier les troupes. Se fiant à la protection du tsar , les
hospodars obéirent aux injonctions de Nedoba et congédièrent leurs bandes au moment même où l'ennemi envahissait de tous côtés les frontières. Les hordes musulmanes s'avançaient en éventrant les femmes et jetant les petits enfants dans l'eau bouillante, par une cruelle parodie du baptême. Les Serbes expiaient dans d'affreux supplices leur propre fanatisme; triomphants en 1804, ils avaient aussi martyrisé des milliers d'Ottomans et baptisé de force leurs enfans et leurs femmes. Alors les vieillards leur avaient dit : « Vous paierez vos cruautés un jour. « Ce jour était arrivé.
Le consul Nedoba y dont les créatures circonvenaient Tserni-George, avait bien soin de cacher ces horreurs au héros , qui restait encore ferme dans son refus de permettre à l'armée turque d'entrer en Serbie ; il exigeait qu'elle n'y envoyât que de petits détachemens, trop faibles pour opprimer, sufîisans comme garnisons. De cette manière, pensait-il, le peuple aurait échappé à la vengeance musulmane. Enfin l'armée entière des Ottomans parut, et Nedoba déclara officiellement qu'elle venait d'accord avec le tsar, qu'en cas de résistance la Russie s'unirait à la Porte contre les Serbes rebelles; qu'au contraire, s'ils se soumettaient, tous leurs droits seraient respectés. Rassuré par cette déclaration, George passa à Zemlin, croyant, par sa retraite, assurer une paix honorable à son pays et lui conserver son héroïque
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jeunesse pour des temps plus heureux. Alors, pour mettre fin à sa mission , le consul russe fit luimême miner et sauter en l'air le palais du sénat, dont on voit encore aujourd'hui les ruines; il brûla de sa main toutes les archives de l'état serbe, annales de dix années d'une gloire étrangère à la Russie, et, après cet exploit, il alla rejoindre en Hongrie les hospodars émigrés, leur annonçant qu'en Serbie tout était pacifié. La Porte n'avait donné à la Serbie que la paix du tombeau. Dans le seul mois de décembre 4814, le visir de Belgrad, Soliman, fit empaler trois cents prisonniers serbes. Ces rangées de victimes, sur leurs pieux , vivaient quelquefois trois ou quatre jours, et leur cœur palpitait encore, que déjà des bandes de chiens affamés leur rongeaient les jambes et faisaient fuir les mères qui avaient espéré recueillir le dernier soupir de leurs fils. Avides de vengeance, les fils des anciens spahis étaient revenus dans toutes les palankes serbes , où ils faisaient relever par les vaincus leurs forteresses et leurs konaks détruits. Menés à coups de fouet au travail comme des bêtes de somme , sans sommeil et presque sans nourriture , les raïas succombaient en foule aux maladies épidémiques qui naissaient de leurs affreuses corvées. Néanmoins il y avait alors parmi ce peuple de martyrs un homme qui exploitait avec empressement cet état de choses. C'était Miloch.
Né en 1780 d'un valet de ferme, nomme I. ' iG
242 Lss 8uvfi8 d'orient.
Techo , et de Vichnia y veuve du fermier Obren , Miloch fut d'abord, comme son père, réduit à garder le bétail d'autrui dans aou village natal de Dobrinia, éloigné de trois lieues d'Oujitsa, et où le voyageur Pyrch » en 1832 , trouva encore vivante la femme que le futur prince avait servie en qualité de porcher. En gravissant les rochers du mont Roudnik au sortir de Dobrinia , on arrive à des hauteurs presque inaccessibles : là s'élève, au milieu d'une forêt de pruniers, une ferme nommée T^emoutja (retraite des noirs). Cette ferme fut construite par Miloch , quand il voulut mettre en sûreté l'énorme butin que lui légua en mourant son frèreutérin Milane. Héritier de ce chef héroïque, auquel il avait dû son initiation dans l'art de la guerre, il lui emprunta même son nom d'Obrenovitj (fils d'Obren), que le fils de Techo, devenu voievode, ne quitta plus. Les richesses qu'il avait commencé d'entasser dans sa sauvage retraite étaient pour l'avare Miloch l'objet d'une telle sollicitude, qu'il ne put se résoudre à émigrer en 181 3 avec les hospodars dont il avait épousé la querelle. Jacob Nenadovitj, déjà en sûreté sur la terre autrichienne, s'exposa généreusement à repasser la Save pour décider Miloch à le suivre en Autriche, Miloch s'obstina dans son refus. Bientôt , avec ses momkes , il se retira à Brousnitsa. Là, il ne tarda pas à s'entendre avec les Turcs , et à se faire reconnaître par eux o6orinèzede Roudnik, à la condition qu'il les aiderait
à puri/ier le paya de tous les brouillons qui voudraient l'agiter. Le village deTakovole vit déposer ses armes aux pieds d'Ali Sertchesma , capitaine des delis, gardes-du-corps du visir • Mené à fielgrad comme un fidèle raïa, il fut présenté par les begs , ses amis y au cruel pacha Soliman , qui l'ap* pela son bien-aimé , son fils adoptif , et lui fit présent de beaux pistolets et d'un étalon arabe. Ces honneurs flattèrent la vanité de Miloch, qui jura de verser son sang pour rétablir en Serbie l'autorité musulmane. Désormais il ne s'écoulerait pas de semaine, ajouta-t-il, qu'il n'envoyât quelque tète de rebelle serbe pour couronner les portes de Belgrad. L'obor-knèze tint parole , car il y trouvait un double avantage : d'une part, il retirait le prix du sang, le denier de Judas; de l'autre, grâce au supplice des knèzes compromis , il devenait peu à peu le seul raïa riche et puissant de sa nation.
La Serbie était retombée sous le joug turc à la même époque à peu près où la chute de l'empire français ébranlait l'Europe. Le congrès de Vienne allait se réunir. On assurait qu'il redresserait tous les torts y qu'il rendrait à chacun ses
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droits. A cette nouvelle, un prêtre à longue barbe, le bâton de pasteur à la main , quitta la Serbie dévastée pour aller supplier, dans la capitale autrichienne, ceux qui se disaient les libérateurs des nations, d'accorder à la sienne, dans leur vaste protocole, l'aumône d'un article. Ce prêtre était l'intrépide Matthieu Nenadovitj de Valiévo. Déjà en 1814 il avait rédigé avec le voievode Molar, fait signer par les autres chefs , puis porté lui-même à l'empereur François à Vienne , une supplique du peuple serbe et une demande de secours. Dans l'audience qu'il avait accordée à Nenadovitj, l'empereur avait promis qu'il intercéderait en faveur des Serbes près du divan, et tâcherait de les délivrer, ajoutant : «J'ai toujours été , suis et serai votre ami ; je vous ai envoyé du blé, de la farine , du sel , de bons conseils , etc. » Toutefois il avait fini par déclarer loyalement qu'il n'interviendrait point par les armes. Racontée longuement par un écrivain serbe, Miloutinovitj, dans son Isloriia Serbie iroegodichnia (llisioire serbe des trois années 1813- 14 et 15), cette audience avait encouragé Matthieu Nenadovitj à renouveler en 1815 ses tentatives auprès du congrès. Le prêtre présenta au prince de Metternich , aux plénipotentiaires de Prusse, d'Angleterre et des autres états, des pétitions rédigées par les écrivains serbes Davidovitj et Frouchitj. Il alla d'un souverain à l'autre, les conjurant avec larmes d'avoir pitié d'un
million d'hommes. Les jeunes monarques, les élégants diplomates, riant de la naïveté de ce barbare, se le renvoyaient les uns aux autres; les plus sérieux lui demandaient avec étonnement : Qu'est-ce donc que la Serbie? Pendant ce temps, à Belgrad, on empalait des hommes; les knèzes, compromis , traqués comme des bétes fauves par les suppôts deMiloch, étaient livrés à Soliman. En dépit de ces deux tyrans, l'héroïque milice des haïdouks se grossissait chaque jour; les bandes de ces libres guerriers interceptaient les routes, attaquaient les caravanes turques. Mieux vivre en brigand que de languir esclave! disait tout Serbe généreux, et il partait pour la montagne, n'emportant avec lui d'autre bien que sa carabine.
L'obor-knèze de Roudnik , qui avait une maison à Belgrad à l'endroit même où est aujourd'hui le palais du prince des Serbes , faisait une cour assidue au visir Soliman , et l'accompagnait souvent dans ses promenades à cheval. Quand il n'allait pas en personne présenter les têtes des anciens compagnons d'armes pris dans ses pièges, il les envoyait du moins par les plusrecommandables de ses compatriotes. Un jour , le capitaine Voutchîtj, ancien soldat de Tserni-George , était auprès de Miloch , quand ses momkes arrivèrent des montagnes avec de nouvelles têtes de haïdouks, qu'ils se mirent à laver avant d'aller en faire hommage au visir. — Donnez cela à des Turcs, leur dit Voutchilj indigné, et rougissez
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d aller porter de vos mains à l'oppresseur les têtes de vos frères! Miloch, au même instant, s'écria : — Tu vas les porter toi-même à la citadelle, et sans retard, ent«nds<^tu, Voutchitj ? — Un non énergiquement accentué retentit dans le konak. Miloch ordonna aussitôt à ses gardes d'arrêter Voutchitj ; mais le capitaine, armant ses pis* tolets , resta impassible , les yeux filés sur les gardes de l'obor-^knèze , dont aucun n'osait l'approcher, malgré les foudroyantes injonctions de Miloch. Suivi par les momkes , qui se glissaient derrière lui , et reculaient devant chacun de ses regards de lion , Voutchitj s'éloigna du konak, au milieu des bénédictions du peuple. Telle fut l'origine d'une rivalité qui ne s'est plus éteinte entre ces deux hommes, doués l'un et l'autre d'une grande finesse , d'une force de volonté et d'une vigueur de corps extraordinaires; mais tous deux unissante ces qualités une extrême violence : on remarque d'ailleurs chez Voutchitj une noblesse de sentiments qui manque entièrement à Miloch. Les haïdouks finirent par entraîner dans leur révolte jusqu'aux paisibles laboureurs, et l'insurrection devint générale. Alors Miloch marcha en tête des troupes turques contre les Serbes, qui le battirent à plusieurs reprises, mais durent bientôt céder au nombre et capituler avec leur ennemi. Cent cinquante des principaux chefs serbes furent envoyés par l'obor-knèze à Belgrad , où leurs têtes ne tardèrent pas à orner les poteaux des
quatre portes de la ville. Trente-six des plus dignes staréchines, parmi lesquels figurait TigoumènedeTernovo, furent empalés par Soliman. Ses delis embrochaient les femmes et les brûlaient ; ils en étoufTaient d'autres sous des amas de pierres , ou leur tenaient la tète plongée dans les sacs à avoine qui s'attachent au cou des chevaui , jusqu'à ce que la cendre dont ces sacs étaient remplis eût suffoqué les malheureuses.
Malgré ces atrocités, Miloch demeurait ferme et prêtait appui aux Turcs , voulant à tout prix rester obor-knèze. Telle fut l'origine de la puissance de cet homme : chacun peut faire la comparaison de ces faits avec les prétendus commencements de son règne racontés par Thistorien allemand Ranke et par les Anglais Slade y Walsh » etc. Il ne tarda pas cependant à reconnaître avec douleur que, malgré son dévouement illimité pour les Osmanlis, il n* avait pas réussi à se faire aimer d'eux , etmème il dut bientôt craindre pour ses jours. Il était présent quand on apporta au visir la tête du terrible Stanolé Glavach, qui, gra* clé par les Turcs avant la dernière révolte, avait mieux aimé périr que de tourner ses armes contre ses compatriotes. La^delis lui dirent, en montrant cette tête : « Maintenant, Miloch , c'est à la tienne de tomber. — VAllah ! s'écria l'astucieux raïa; le visir va donc perdre les cent bourses dont je lui suis débiteur pour les soixante esclaves et la jeune fille qu'il m'a cédés? » Et il persuada à
2i8 LES SLAVES d'oRIENT.
Soliman de le laisser partir afin de chercher dans ses troupeaux un nombre de porcs suffisant pour couvrir cette dette. Revenu dans les montagnes sous cet étrange prétexte, Miloch alla trouver en secret les haïdouks, leur jura de cesser de les poursuivre, pourvu qu'ils le défendissent contre la haine musulmane, et, à cette condition, promit de leur obtenir bientôt des Turcs une complète amnistie. Les patriotes, convaincus qu'ils n'avaient pas de plus grand ennemi que Miloch , mais espérant convertir à leur cause ce rusé capitaine, lui pardonnèrent le passé. La conjuration se propageait, quand Miloch, craignant les recherches de la police turque, partit pour Belgrad et obtint du visir un passeport pour ïrieste, en l'assurant qu'à son retour il pourrait le payer en argent comptant , au lieu de le payer en nature. Il remontait la Save avec ses porcs, lorsqu'il vit accourir vers lui des cavaliers : Soliman venait de découvrir le complot des haïdouks et leur coalition avec Miloch. L'obor-knèze se jeta dans une barque et passa en Autriche; mais son frère , le marchand Ephrem , qui était alorspoursoncommerceauvillaged'Otrouchnitsa, entre Belgrad et Palech , fut saisi , chargé de fers, et plongé dans les souterrains infects de la Neboïcha-koula, bastille de Belgrad. Il y resta trois mois , pendant lesquels le Danube, ayant débordé, inonda son cachot. Les geôliers ne s'inquiétaient pas de leur prisonnier, dont les jambes denieu-
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rèrent plongées dans Teau pendant plusieurs semaines ; enfin il fut échangé contre un'riche Turc dont les haïdouks s'étaient emparés. Quant à Miloch , voyant que l'insurrection devenait générale , il quitta TAutriche et rentra dans ses montagnes , où les knèzes j pour légaliser leur résistance aux yeux même de la Porte, le proclamèrent leur chef. Dès lors la guerre commença dans les nahias du sud , tandis que Voutchitj , de son côté, insurgeait les nahias du nord. L'archimandrite Mileta Pavlovitj arma ses moines et marcha lui-même à leur tête; les popes garantissaient le paradis à tous les morts.
Si l'obor-knèze eût aimé la gloire , il pouvait s'en couvrir à souhait dans cette lutte nationale ; tous les Serbes , oubliant ses torts , accou* raient à son appel. Personne ne lui contestait une grande bravoure; sa taille colossale imposait à tous, non moins que sa voix terrible, qui , dans le combat , s'entendait au milieu des plus vives fusillades. Sa femme Loubitsa, jeune et belle , l'accompagnait à cheval, des pistolets à la ceinture; l'archimandrite Pavlovitj le suivait partout, et chaque matin lui donnait sa bénédiction. L'heureux chef des haïdouks goûtait ainsi dans sa tente toutes les jouissances de la terre et du ciel ; rien ne le pressait de traiter avec les Turcs. Appuyé par tout le peuple, il pouvait guerroyer hardiment jusqu'à ce qu'il eût rendu à son pays la glorieuse indépendance dont il avait
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joui BOUS George le Noir. Mais Miloch ne songeait qu'à son propre intérêt; aussi sa carrière militaire fut-elle courte. Après quatre ou cinq combats , il s'aboucha avec le nouveau visir de Belgrad, Marochli-Ali, pacha bulgare animé de dispositions conciliatrices , et qu'on envoyait à la place du cruel Soliman. Suivi des knèïes de son parti , il vint trouver Marochli , se prosterna à ses pieds en présence de plus de cinquante begs , et, le front dans la poussière, se reconnut par trois fois raïa; après quoi l'honneur du café et du tchibouk lui fut accordé , et le visir le déclara son agent, son substitut parmi les Serbes. Dès lors lesdeux peuples restèrent, Tun dans les forts, l'autre dans les monts et les villages ; à la guerre succéda une paix armée. Dans chaque nahia , un knèze serbe siégeait près d'un mousselim turc; on pouvait appeler de leurs jugements au tribunal de Belgrad , connu sous le nom de chajicellerie serbe j et composé de douze staréchines , députés des douzes nahias , qui , unis à Tobor-knèze , jugeaient en dernier ressort et remettaient les condamnés aux bourreaux turcs. Chaque année la skoupchtina répartissait l'impôt qu'il fallait payer au pacha , et dont le taux ne changeait plus . Ce tribut était remis au thef turc par les douze anciens de Belgrad, Une telle situation toutefois n'était que provisoire, tant que la sanction du sultan ne l'avait pas consacrée; d'ailleurs, les Serbes, avides d'une plus large existence politique,
LA PElUClPAOtÉ DE BSftBlt, BTG. 25i
ne pouvaient longtemps B*en montrer satisfaits.
Du fond de la Bessarabie , où il s'était réfugié, Tserni-George avait suivi avec une vive sollici^ tude les événements dont la Serbie était le théâ^ tre. Assuré que l'organisation provisoire était contraire aux vœux de la nation , il se dévoua encore une fois à la cause des Serbes et ourdit avec des patriotes grecs une conspiration dont le réseau devait embrasser toute la Turquied'Europe. Quand il jugea le moment favorable, il quitta la Bessarabie et apparut tout à coup au milieu des Serbes. Il avait étudié en Styrie la tactique autrichienne. « Si je puis, disait-il , discipliner à l'européenne vingt mille des miens , et me réunir aux Grecs , aucune armée ottomane ne nous résistera; il dé^ pendra de nous d'aller chasser les Turcs même de StamboL » George ne s'attendait pas à rencontrer dans les montagnes natales un rival dont Tégoïsme ne reculerait devant aucun attentat. Miloch avait intérêt à se débarrasser de George : il feignit de l'amitié pour lui, parvint à connaître le lieu où il se tenait caché ^ et une nuit les Turcs, guidés par les indications de l'obor-knèze, pénétrèrent dans la cabane où George dormait après avoir assisté à un banquet de haïdouks. George le Noir ne se réveilla plus; ses amis portèrent ses restes dans la petite église qu'il avait bâtie à TopolaenlSll.
Ce. nouveau crime de Miloch , que l'Europe regarde à tort comme son premier forfait, lui per-
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mit d'aspirer plus ouvertement au pouvoir suprême. Les knèzes alors s'effrayèrent, et, connaissant par expérience le caractère cruel de Miloch, pensèrent qu'il valait mieux se remettre aux mains du pacha Marochli, dont tous appréciaient la paternelle douceur; ils chargèrent donc Pierre Molar Nicolaïevitj , président de la chancellerie serbe, et le nouveau métropolite Nikchitj, de traiter cette affaire avec le visir. La déchéance de Miloch était imminente 5 pour rester obor-knèze, il n'hésita point à faire assassiner le vieux et vénérable Nikchitj dans sa maison de Chabats ; quanta Molar, il le fit traîner devant un tribunal de trente staréchines qu'il croyait de son parti; mais le protaNenadovitj, membre de ce tribunal, dessilla les yeux de ses collègues, qui déclarèrent Molar innocent. Miloch n'eut plus que la ressource de le citer devant la justice turque : il suborna des traîtres qui accusèrent Molar de conspirer contre le sultan , et Marochli fut contraint de le faire décapiter. L'effroi imposa silence aux autres knèzes, et il n'y eut plus personne qui osât protester au nom du peuple contre l'administration prétendue nationale.
En 1820, le divan expédia enfin aux Serbes un plénipotentiaire chargé de leur lire le firman qui leur octroyait l'invariabilité de l'impôt et le droit de n'avoir que des juges de leur sang. Pour recevoir ce firman, Miloch se dirigea vers Belgrad; mais, instruit que les spahis lui dressaient une
embuscade, il s'approcha avec un nombre de kmètes si considérable, que le pacha refusa de le recevoir dans la ville. Miloch et l'envoyé turc se rencontrèrent donc au village de Toptchider : la haine et la défiance régnèrent dans cette entrevue, et, quand les Serbes en vinrent à rappeler les clauses du traité de Boukarest , le représentant de la Porte, indigné, remonta à cheval et s'éloigna. Voyant qu'il n'était plus considéré que comme un rebelle appuyé par la Russie, Miloch, effrayé, envoya quelques mois après une députation à Stambol, pour se raccommoder avec le divan; mais, l'insurrection d'ipsilanti et des Grecs étant survenue , les députés serbes furent emprisonnés comme suspects. Une nouvelle guerre était imminente, les knèzes s'y préparaient. Miloch toutefois insista pour qu'ils continuassent de payer clmqueannéeau sultan l'impôt convenu, et même les dîmes aux spahis; ils durent obéir.
Miloch poursuivit bientôt plus ouvertement le but qu'il s'était proposé, la centralisation du pouvoir. La tendance sociale des Serbes a toujours été de diviser leur pays en cantons fédérés sous de petits princes électifs ou héréditaires. La politique turque se garde bien , on peut le croire, de contrarier ce penchant. En 182i, le pacha Marochli promit à Marko Abdoula, knèze de Smederevo , et à Stéphane Dobriniats , des bérats qui les établiraient chefs indépendants , chacun dans sa nahia. Les deux knèzes, saisis par les
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agents deMiloch, périrent sous leurs coups; mais il ne put se débarrasser aussi aisément de rivaux plus puissants : l'ancienne ligue des hospodars se renoua pour sauver Milosav Ressavats, ami d'Abdoula , qui , par l'achat d'immenses vignobles sur la Morava , était devenu le plus riche propriétaire de la nation. Au lieu de renoncer à réaliser une centralisation monarchique impossible dans ce pays nécessairement divisé par tribus et par cantons, Tobor-knèze s'obstina à renouveler en les outrepassant les anciennes mesures de Tserni-George contre les hospodars. Il essaya de séparer les knèzes d'avec le peuple y et de se les attacher en introduisant la coutume de les solder lui-même , pour qu'ils ne dépendissent plus de la nation, mais de lui seul; il eut soin aussi que le taux de la solde ne fût pas fixé , afin de pouvoir l'élever ou le diminuer selon le dévouement qu'on montrerait à sa personne. En dépit de ces mesures, il y eut en 1825 une nouvelle révolte; Miloch exigeait beaucoup plus d'impôts que les Turcs, il prélevait le haratch jusque sur les enfants de deux jours. Indignées de ces vexations , les nahias de Smederevo , de Pojarevats et même de Kragouïevats , s'insurgèrent. L'obor-knèze leur opposa les nahias du sud : les deux partis , celui du nord sous Miloïé Popovitj, surnommé Djak, ou le diacre, et celui du sud sous Youtchitj , se livrèrent bataille à Oplentsa , près Topoia. Djak fut vaincu , pris et fusillé avec
ceat vingt autres Serbes à Hassan-Palanka ; soq armée, en capitulant , avait exigé, entre autres garanties, qu'un de ses chefs , Andreï , serait fait knèze de Topola. Miloch le jura ; quelques semai* nés après, il fit assassiner Andreï. Alors, craignant que tant d'insurrections successives ne produisissent un mauvais effet chez les peuples voisins , il envoya au divan de Constantinople des pièces où il essayait de prouver la rébellion de Djak contre le sultan; puis il écrivit au gouverneur autrichien de Zemlin , pour lui apprendre que, grâce à ses efforts, la route commerciale entre l'Autriche et le Bosphore, purgée de brigands, présentait enfin la plus entière sécurité. Cependant il sentait le besoin de se réhabiliter aux yeux des siens par quelque manifestation plus sérieuse : dans ce but, il convoqua pour le mois de janvier 1827 une grande skoupchtina, où il eut soin de n'appeler que ses créatures. lien réunit mille dans l'église de Kragouïevats , et son ministre Davidovitj, récemment arrivé en Serbie, lut un discours où l'obor-knèze tâchait de se justifier des meurtres de ses rivaux , répondait aux reproches qu'on ne lui ménageait pas sur sa soif insatiable d'impôts , et développait les avantages assurés au pays par le traité d'Akerman. Miloch finissait en priant la skoupchtina de demander au sultan pour lui-même le titre de prince héré^ ditaire. Aussitôt l'assemblée souscrivit un acte solennel où elle jurait de ne plus obéir qu'à lui et
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à sa postérité. L'obor-knèze reconnaissant mit cet écrit sur sa tète et le baisa , puis embrassa les assistants les uns après les autres. « Ne craignez plus rien , leur disait-il , je suis l'enfant du peuple, je n'oublierai pas mon origine. »
Les knèzes de l'opposition virent avec désespoir le succès qui accueillait la nouvelle démarche de Miloch. Décidés à chasser Tobor-knèze ou à mourir, ils tentèrent avec six mille combattants un coup de main sur Kragouïevats. L'obor-knèze dut s'enfuir; mais Voutchitj, qui faisait taire sa haine contre Miloch pour soutenir le pouvoir central, livra aux insurgés un combat acharné, où ils perdirent près de cinq cents hommes. De son côté , le visir de Belgrad , pour appuyer Miloch , avait fait venir cinq mille Bosniaques , qui bloquèrent le quartier serbe de cette ville , et ne se retirèrent que quand la paix eut été rétablie. Miloch crut alors pouvoir calmer les mécontents, en publiant et jurant ce qu'il appela la constitution serbe. Ce curieux document de mœurs grecoslaves déclarait tous les Serbes nobles et égaux. Chaque commune restait solidaire devant la justice des actions de ses enfants, devait restituer l'équivalent des vols commis sur ses terres , et livrer le coupable à la police. Le condamné pouvait en appeler du tribunal de sanahiaau tribunal suprême qui siégeait à Belgrad ou à Kragouïevats. La police des chemins était confiée aux bouloukbachi , dont chacun avait sous lui douze momkes
à cheval ; le peuple devait se confier à cette milice et lui laisser exterminer les derniers haïdouks. La peine de mort ne pouvait être infligée que par le souverain , qui , seul investi de tous les droits du glaive, portait en ses mains la mort et la vie. L'assemblée générale du peuple devait veiller tous les ans à rectifier les abus, fixer l'impôt et répartir le tribut annuel dû à la Porte ottomane.
Cette constitution , dont nous ne citons ici quo les principaux traits , prouvait , sous une apparence libérale , à quel point l'ancien champion de la liberté comprenait l'art du despotisme. On ne peut nier cependant qu'à force de couper 'des têtes , le grand chef ne fût parvenu à établir dans son pays une sécurité parfaite pour les voyageurs ; les objets même qui se perdaient sur les routes étaient apportés aux tribunaux. Un jeune paysan de Verbovats, près Smederevo, ayant assassiné un riche marchand étranger pour s'emparer de son trésor, avoua, plusieurs années après, à son vieux père ce crime qui «était resté entièrement ignoré. Aussitôt le vieillard saisit son fils et le mène à la skoupchtina , pour tenir le serment qu'il avait fait avec tous les siens de ne plus souffrir aucun criminel dans le pays. Ce Brutus d'un nouveau genre se nommait Militj. L'obor-knèze , après l'avoir présenté comme un modèle à l'assemblée , lui rendit son fils. Miloch triomphait , car il venait , à force de 1. '7
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meurtres, d'obtenir le monopole des rapines dans son malheureux pays.
Dans le but de se justifier des événements de 1818, la Russie avait, en 1826, inséré dans les conventions d'Akerman ce passage sur les Ser* bes : « La sublime Porte mettra immédiatement à exécution toutes les clauses de l'article 8 du traité de Boukarest relatives à la Serbie , laquelle est ab antiquo sujette et tributaire du sultan... Le^dites mesures seront réglées et arrêtées de concert avec la députation serbe de Constantinople dans un délai de dix-huit mois. » Ces conventions, après le délai fixé, ne se trouvant point exécutées, la Russie lança en 1828 une armée vers les Balkans. A cette nouvelle , tous les knè- Z88 serbes se levèrent, demandant à Miloch qu'il les laissât profiter d'un moment aussi favorable pour chasser du pays les dernières garnisons turques. Mais la Russie défendit à l'obor-knèze de bouger, et appuya cette injonction des plus sévères menaces. On le sait , et l'exemple de la Grèce en 1831 , celui de l'Egypte en 1840 , l'ont trop bien prouvé, les plans d'agrandissement de la Russie s'opposent à ce qu'il s'élève en Turquie des états nouveaux qui , dans l'énergie de leur jeunesse , pourraient un jour lui disputer l'héritage du sultan , le commerce de la mer Noire , et entraîner peut-être dans le cercle de leur action ses plus riches provinces méridionales. De tous les cabinets d'Europe, il n'en est donc pas un
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qui doive être en réalité plus opposé que celui de Pétersbourg à une régénératioa totale du peuple serbe. On s'explique parfaitement dès lors que l'empereur Nicolas ait, enl8289 sommé Miloch de s'abstenir de toute démonstration guerrière vis-à-vis de la Porte , s'il ne voulait voir l'armée russe entrer sur le territoire serbe en ennemie. Cette menace , Nicolas aurait^il pu l'accomplir ? Nous ne le pensons pas ; l'opinion publique de l'Europe s'y fût opposée, et les Grecs , les Albanais , les Valaques , saisissant cette occasion de consommer leur propre émancipation, n'auraient pas tardé à courir aux armes. Miloch pouvait donc mépriser l'avertissement du tsar, tous les Serbes auraient applaudi à cette fière conduite avec enthousiasme j mais le tsar avait promis à Miloch de le reconnaître comme prince héréditaire en récompense de son immobilité , et Miloch sacrifia l'affranchissement définitif de sa patrie au plaisir de s'en faire le prince légitime. Il repoussa donc les Serbes insurgés de Bosnie et d'Hertsegovine qui lui tendaient les bras ; il refusa d'être leur Washington : ce rôle était trop haut pour une âme vulgaire.
Enfin, le 29 novembre 1829, la Porte dut mettre à exécution la clause du traité de Boukarest pour laquelle la Russie avait pris les armes. La petite cour de Kragouïevats vit arriver un tatar de Stambol , porteur d'un diplôme qui remplit d'allégresse tput le konak du haïdouk; c'ét^t le pre-
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mier hatti-cherif que la Porte eût daigné octroyer aux brigands de la Serbie. Cette pièce si importante, puisqu'elle consacre diplomatiquement la régénération de la Serbie , n'a point été publiée , pas même en serbe; je la traduis ici tout entière :