‹ Les Slaves de TurquieChapitre 8 sur 28 · TRÈS SUBLIME ET PREMIER RESCRIT DU TSAR OTTOMAN AU PEUPLE SERBE · texte numérisé non relu

TRÈS SUBLIME ET PREMIER RESCRIT DU TSAR OTTOMAN AU PEUPLE SERBE

« Avec la ferme assurance que le contenu de ce firman restera une vérité , ô toi , mon grand et puissant lion, administrateur de nombreuses affaires, qui donnes au monde le nizam (la loi), puisse ta pure intelligence , qui dirige si habilement les intérêts de notre race , arriver heureusement au but de toutes tes entreprises ! Que ta domination et ton bonheur soient éternels ! que personne n'ose contester tes droits ! inébranlable gouverneur de Belgrad, Hussein- Pacha, que Dieu te garde! Et toi, ô cadi turc, qui es un haut savant, qui montres la route sacrée de la tradition que tu as apprise des saints , la suprême bénédiction impériale repose sur ta tête, cadi de Belgrad , interprète de la science !

« Or, quand vous arrivera de ma part ce firman, comprenez-le bien. Conformément au traité d'Akerman, notre gouvernement, prenant à témoin la cour russe, considère que les Serbes, nos raias depuis des siècles, sont dignes de notre im-

périale clémence. Par conséquent, tout ce qui les concerne au huitième article du traité de Boukarest s'exécutera dans le terme de dix-huit mois. Cet intervalle de temps sera employé par mon conseil à discuter avec les envoyés du divan (sénat) de la Serbie, et en présence des représentants de la cour russe, les demandes faites par les knèzes serbes. Conformes au traité, de Boukarest, ces demandes sont les suivantes : Que le peuple serbe puisse pratiquer librement les rites et cérémonies de son église; qu'il choisisse ses juges dans son sein; qu'il puisse administrer intérieurement son pays avec une entière indépendance; que tous les impôts se fondent dans un seul tribut; que toutes les propriétés turques de Serbie soient remises aux mains des Serbes et administrées par eux en séquestre ; qu'ils puissent avec leurs propres passeports parcourir pour leur ^commerce toute la Turquie ; qu'ils aient le droit de fonder chez eux des écoles, des hôpitaux, des imprimeries ; qu'enfin aucun Turc , excepté ceux des citadelles, ne puisse vivre ou demeurer en Serbie. « Avant que ces neuf demandes de nos fidèles et dociles raïas eussent pu être mûrement examinées par notre cour, et sanctionnées de concert avec la Russie, un concours de circonstances vint suspendre l'exécution du traité de Boukarest , et la guerre recommença. Maintenant que la paix vient d'être rétablie entre notre Porte et la cour russe, le sixième article du traité d'Andrinople

262 LCâ SLAVES D ORIENT.

Stipule de nouveau les franchises de la Serbie, déjà stipuléed dans les conventions d*Akerman, à l'exécutioù desquelles de trop grands obstacles s'étaient opposés jusqu'ici. En vertu de ce siiièmè article, le divan va donc faire droit aux réclama^ tions de la Serbie; les six nahias qui lui avaient été enlevées lui seront rendues , et toutes ses lt« bertés seront reconnues solennellement. C'est pourquoi ; à la condition qu'ils me restent soumis, j'écris , revêts de ma signature et envoie cô firman à mes fidèles ralas serbes. Et maintenant, toi, visir, et toi, cadi, faites part au peuple serbe de ces décisions, et qu'il prie Dieu pour son tsar.

€ Ecrit le i^ reboul-akini 1245. »

Quelque avantageux qu'il fût aux Serbes , ce firman du tsar turc ne fixait rien en faveur de Miloch; aussi l'obor-knèze le tint-il secret, et il demanda aux deux empereurs une récompense plus positive de sa neutralité. Trompée par ses protestations de dévouement, et le regardant comme sa créature, la Russie résolut de lui faire octroyer le rang qu'il sollicitait depuis quinze années. En août 1830, le bérat qui l'instituait prince héréditaire de Serbie arriva à Kragouïevats. On reçut en même temps un hatti-cherif que Mahmoud avait signé de sa propre main , et qui mettait à exécution les promesses du premier firman, relatives aux neuf demandes des Serbes. Miloch , dans l'ivresse de la joie, envoya aussitôt

LA PBINCIPAUTÉ DB SBBBIE , ETC. 263

des circulairea dans toutes les nahias, pour convoquer la skoupchtina. Le peuple, tout en regrettant la famille de Tserni-George ^ et en lui conservant le plus tendre souvenir, n'espérait plus la voir jamais rentrer en Serbie. Car cette famille était fermanlia, c'est-à-dire bannie à perpétuité de l'empire turc, et Miloeh avait telleirient accoutumé les Serbes à fléchir devant les injonctions de la Porte, qu'ils avaient fini par regarder comme un bienfait la fondation au milieu d'eux d'une nouvelle dynastie, destinée à remplacer celle qu'ils croyaient avoir irrémédiablement perdue. Des points les plus éloignés de la Serbie, tous les pères de famille arrivèrent donc , tous les guerriers accoururent. Une diète allait se célébrer avec toute la pompe traditionnelle de ces antiques solennités slaven. Le matin de la Saint-André , ces citoyens des forêts qui avaient dormi sous des tentes , autour de leur ville blanche (Belgrad) , gravirent, au nombre de huit mille , les plateaux du Yratchar illuminés par le soleil levant. Toujours trompé , toujours confiant, ce peuple, à peine délivré du joug turc, allait donc s'imposer un autre joug , et reconnaître la suprématie de Miloeh , jusqu'à ce que, las de cette nouvelle tyrannie , il la brisât comme la première, et prononçât, en 1839, sur ce même plateau du Yratchar , Tarrèt de l'exil contre le prince reconnu en 1830. Escorté de brillants cavaliers portant la lance à trois queues , le visir

264 LES sLAvee d orient.

deBelgrad s'avança, salua d'un air protecteur le chef des raïas qui se prosterna à ses pieds , et, déroulant le hatti-cherif , il le lut devant la diète. Le peuple , dans son imprévoyance , accueillit cette lecture avec une joie sans bornes; les Yoïévodes eux-mêmes et les capitaines des montagnes renoncèrent gaiement à leursdroits en faveurd'uncompagnond'armes. Plus de haïdouks ni de privilèges d'épée ! s'écriait-on ; mais une liberté égale pour tous, sous la direction du père commun[de la grande famille serbe.

On était au jour anniversaire de la prise de Belgrad par Tserni-George en 1806; on se souvenait aussi que les spahis, chassés par le héros, étaient revenus en 1813, etqu'alors les églises en deuil avaient dû enfouir sous terre jusqu'à leurs cloches. Depuis ce temps, on n'employait plus que des marteaux de bois pour appeler les fidèles. Le nouveau hatti-cherif, en accordant l'exercice public du culte , encouragea les Serbes à déterrer ces cloches pour les suspendre de nouveau. Hussein-Pacha s'y opposa avec menaces, mais les capitaines serbes répondirent le plus respectueusement possible qu'ils repousseraient la force par la force, et le très-pur visir dut céder. Toutes les cloches convièrent donc le lendemain par leurs joyeux carillons le peuple au sacre de son kniaze. Au milieu des antiques cérémonies usitées pour cette circonstance dans l'église orientale , Miloch fut oint de l'huile du Seigneur par le métropolite.

Ce n'était plus un chef populaire; d'élu de ses compagnons de péril, il devenait l'élu des puissances, l'élu d'en haut ; il était sacré. Désormais il ne feindra plus d'offrir au peuple mécontent son abdication, comme il avait fait quelques mois avant l'arrivée du hatti-cherif ; il prendra sur l'autel tous les droits qu'il lui plaira de' conquérir et qu'il n'aura plus à demander aux diètes. Bien qu'il se passât au fond des forêts , cet événement fit quelque bruit dans le monde. Après l'avoir raconté dans sa Gazette serbe, Davidovitj ajoute : i< Maintenant les journaux d'Europe ]^arlent de la Serbie : on nous connaît , on nous sait redevenus un peuple. Ce qu'on écrit de nous est parfois vrai , parfois capable d'exciter le sourire chez nous autres Serbes; mais, quoi qu'on dise, c'est toujours une preuve qu'enfin on s'occupe de nous (1). »

D'après la nouvelle organisation, le kniaze des Serbes pouvait traiter directement avec son suzerain Mahmoud par les députés qu'il envoyait à Stambol ; mais le suzerain était loin , et ses réponses n'arrivaient qu'à de longs intervalles. En outre, les nombreuses réformes solennellement promises ne s'élaboraient qu'avec une extrême lenteur dans les bureaux du divan. Ces années 1831 et 1832 s'écoulèrent donc sans événements notables. Ce ne fut qu'en 1833 qu'un

(i) Serbske narine, 183i.

S66 U» SLAYBB d'oBIEHT.

nouveau firman impérial apporta à tous les Turcs et aux pachas de la Serbie Tordre d'éracuer les positions que le texte des traités leur interdisait désormais. « Ce firman libérateur fut salué, dit la Gazette serbe de Belgrad , par un cri de joie de tous les Serbes , du Danube à la Drina et du Timok à la Save ; tous les fusils se déchargèrent, toutes les villes furent illuminées; il y eut partout des festins. Le bonheur de Miloch ne pouvait être décrit. » Ce qui très-probablement rendait Miloch si heureux, était la cession qui allait lui être faite par le visir de la douane de Belgrad. Cette cession , entraînant après elle le droit de taxer à volonté tout le commerce d'exportation de la Serbie, assurait indirectement au prince le monopole commercial de sa principauté. La prise de possession de ce précieux privilège par le chef de la Serbie ne se fit pas attendre. Miloch se rendit le 14 décembre 1833 à Belgrad, où il voulut faire une entrée triomphale ; puis , après avoir prié et baisé les icônes à la cathédrale , il se rendit chez le visir Vedchi-Pacha , qui, avec un pompeux cortège , le mena sur la Save à la Djoumrouk (édifice de la douane), et l'investit solennellement de ses nouvelles fonctions. Le prince nomma aussitôt Alexa Simitj son consul de commerce , et , afin d'élever la magnifique douane actuelle , il donna l'ordre d'abattre sans retard les boutiques en bois des pauvres marchands de la Save, qui se trouvèrent ainsi sans

LA PRIRGIPAOtÊ DB 8BRBIK , BTC. 367

toit y et auxquels le souvet^ain n'oifrit pas même un dédommagement. Ceux qui loulurent absolumeiit garder les terrains où étalent leurft cabanes, forent obligés de les racheter 1,000 francs par toise carrée. Si la douane serbe avait été déclarée édifice national^ on aurait ail moins pn se dire : Les souffrances de quelques-uns achè^ tent le bien de tous; mais Miloch avait reçu de la Porte cette douane comme sa propriété privée^ et il se garda bien de réparer envers ses compatriotes l'injustice du divan.

Bientôt tout le commerce d'exportation de la Serbie se trouva frappé d'impôts bien plds forts que sous la domination ottomane. Ces entraves inaccoutumées provoquèrent des protéstationë énergiques. Lésé dans ses droits les plus ehers ^ le peuple réclamait à grands cris une assèmbléà nationale. Forcé de céder au vœu populaire, Miloch restreignit dti qioins le plus possible le nombre des députés, et les convoqua dans la ville où il avait le plus de partisans , à Kragouïevats. Il n'y eut d'appelés que dix kmètes par nahia; quant aux capitaines, il y en eut un sur chaque district qui dut rester pour maintenir l'ordre. Ces députés, réunis le i" février 1834, vinrent à la file baiser la main du kniaze , baiser que le gracieux souverain rendait à chacun sur le front. Puis le cortège se dirigea vers l'église où devait s'ouvrir la diète. Ne se reposant pas sur le respect que doit inspirer le saint lieu aux plus fou-

268 LES SLAVES d'oRIENT.

gueux tribuns, Miloch Tavait fait entourer par ses canonniers et toute sa garde à pied et à cheval , chargée de surveiller les orateurs. Autour du prince, assis dans la nef avec sa famille sur un tribunal élevé, figuraient les évêques, les archimandrites , les archipopes , les hauts dignitaires civils, (( Suivant Tusage des kniazes serbes parlant à la nation , Miloch se tenait debout , dit le journal de Belgrad , où le représentant des idées françaises , Davidovitj , commençait à s'exprimer de plus en plus librement. De même qu'en France et en Angleterre tout le peuple recueille avidement les paroles du monarque ouvrant la session parlementaire , de même ici la multitude qui se pressait dans Tintérieur et autour de l'église écouta avec une attention profonde le discours du trône serbe. » iNous citerons textuellement cette pièce curieuse.

« Frères , depuis qu'eu 1830 , le jour de Saint- André, premier élu, nous reçûmes sur le Vratchar le hatti-cherif de notre clément empereur, et le bérat de succession , depuis lors jusqu'à ce moment , nous n'avions point eu Toccasion de nous trouver ainsi réunis tous ensemble. Il m'est donc bien doux de me voir aujourd'hui entouré de ma très-chère famille , de nos vénérables évêques , des membres du grand tribunal et autres juges nationaux , des capitaines de nahia et des principaux kmètes. Les nouvelles conventionsavec la Porte vous étant connues , je me borne à

VOUS exposer comment elles ont été exécutées. La démolition des forteresses construites par nos devanciers, et notamment celle de Tjoupria , était nécessaire pour obtenir le repos. Maintenant , nous n'aurons plus de querelles avec ces pillards albanais , qui rarement laissaient passer une année sans frapper de mort quelque paysan serbe. Il est décidé que les Turcs évacueront la Serbie dans le laps de cinq années. J'avoue qu'il m'a été impossible d'obtenir qu'ils quittent aussi Belgrad. Notre impérial protecteur, Nicolas, juge nécessaire que le sultan , son allié , garde cette place forte , située à la frontière d'un autre empire. Il pense que ce serait un outrage à la majesté des sultans, si les étrangers ne rencontraient de Turcs dans aucune ville serbe. Du moins , à l'exception des soldats du visir , ces Turcs ne pourront plus porter d'armes. En outre , les étrangers deviennent- inhabiles à posséder aucun bien immeuble dans notre pays , comme les pachas le leur permettaient auparavant, pour augmenter encore notre oppression. Tels sont les droits conquis par le nouveau hatti-cherif... Remercions donc l'Être Suprême, et prions pour notre sultan Mahmoud, pour l'empereur russe Nicolas Pavlovitj ; qu'à jamais vivent dans notre mémoire les comtes Nesselrode et Strogonof , qui ont les premiers fait connaître les affaires serbes au cabinet de Pétersbourg! N'oublions pas non plus Ribeaupierre, ni surtout l'ambassadeur Boutenief , dont

370 lUA SLAVS8 d'orient.

l'énergie 9 en nous procurant le dernier batti* cherif , a mis fin à nos démêlés avec la Porte.

i< Maintenant que l'indépendance de notre patrie est un fait diplomatiquement reconnu, l'organisation régulière de l'état doit être le plus ardent de nos vœux. Voyons comment sont constitués les peuples civilisés , et cherchons à nous organiser de la même manière. L'importance d'une pareille affaire m'a fait désirer de convoquer à cette skoupchtina dix fois plus de monde que je n'en vois ici ; mais il eût été impossible , au milieu de l'hiver, de loger un aussi grand nombre d'hommes ; et leurs chevaux, vu la mauvaise récolte de l'année précédente, n'auraient pu trouver de fourrage. Pour ces causes, j'ai ajourné la grande réunion nationale à la Saint-George pro* chaîne : alors nous nous rassemblerons dans quelque belle plaine , où nous aurons de l'espace pour nos tentes, et des prairies pour nos chevaux. Frères et seigneurs , je vous convoque pour ce jour , où je vous prouverai combien j'ai à cœur votre prospérité future. Dans l'impossibilité de fixer d'avance par quels moyens elle se consolidera, je me bornerai à vous dire que nous discuterons principalement les points suivants : organisation du pouvoir législatif, répartition de l'impôt, payement de l'ancienne dette épiscopale contractée par les six districts réunis à nous Tété dernier. Pour éclairer chacun de ces points, nous élirons un conseil d'état divisé en six

LA PRiNGIPADTJk DB 6BRB1V , ETC. 271

ministères, de l'intérieur, des aCEaires étrangères, de la police, des finances,de la j ustice et de la propi^ galion nationale des lumières. Quantaux 147,000 piastres dues par nos anciens évèques à la sainte et grande église (celle de Constantinople), il vaudra mieux la payer en une seule fois , pour n'en plus perdre les intérêts. Sur tous ces points, seigneurs , il me faut votre avis et votre approbation. De retour dans vos foyers , communiquez donc à tout le peuple mes plans ; vous et la nation aurez jusqu'à la Saint-Georges assez de temps pour délibérer et méditer votre réponse. Alors nous recueillerons les voix et adopterons le meilleur parti. J'ai rempli mon devoir ; remplissez le vôtre, staréchines, en allant dire à vos jeunes gens que tout ce qu'ils pensent, ils peuvent le dire librement, sans plus se permettre des murmures à l'écart. Maintenant il s'agit de conserver intact ce que nous avons obtenu , en paraissant , aux yeux des deux empereurs, dignes de la clémence de l'un et de la protection de l'autre; sans quoi nous pourrons vite nous les aliéner de nouveau ^ transformer la clémence en colère et la protection en hostilité. Pour détruire tout notre bonheur présent et tout le travail de mes mains , il suffirait d'une seule chose , se laisser entraîner à de vils complots insurrectionnels. Oue Dieu nous en préserve ! »

Ces dernières paroles, qu'on n'entendit pas sans surprise , faisaient trait à la dernière ré-

272 LBS SLAVES d' ORIENT.

volte des raïas serbes de Bosnie j pour la répression de laquelle Miloch avait prêté son appui à la Porte; il y avait, dans cette hautaine ingratitude d'un conspirateur heureux appelant l'insurrection vile y dès qu'il en a recueilli les avantages , quelque chose d'odieux que les fallacieuses promesses du prince ne pouvaient faire disparaître. Les kmètes , les staréchines , les knèzes des districts , les capitaines de frontière, tous ces fiers guerriers , naguère les égaux de leur chef , s'entre-regardaient avec étonnement, la tète nue, silencieux , comme si le discours durait encore. Promenant sur la foule ses regards satisfaits , Miloch , après avoir joui quelque temps du sentiment de crainte qu'il inspirait, daigna sourire à ses sujets , et disposant en pontife du lieu saint où il siégeait , leur permit de se couvrir ; puis prenant le ton d'un père: « Soyez les bienvenus, mes -amis, reprit-il; êtes-vous tous en santé , tous en paix? w La paix ne devait plus durer longtemps , car la rage couvait au fond des cœurs. Seuls, dans leur aplomb imperturbable, les courtisans criaient: Hourra à l'hospodar, au père du peuple , qui se sacrifie pour nous et que Dieu seul peut récompenser! Et l'héritier des pachas descendait de son trône , se mêlait aux députés, leur serrait la main. « Allons, frères, à l'œuvre ! il faut répartir l'impôt selon la propriété; n'ayons plus de soubachi (collecteurs des redevances en nature) , mais rassemblons nous-

LA PRINCIPAUTÉ DE SBRB|fi , ETC. 273

mêmes nos dîmes, et leur vente produira la moitié de Idiporhse (impôt foncier).— Tes plans, ô maître, sont admirables, disaient les kmètes résignés. » Les salves de mousqueterie de la garde accompagnèrent le cortège du prince retournant à son konak, où le lendemain , 2 février , la skoupchtina se rendit pour baiser le pan de [habit de son altesse (svetlost)y et lui remettre par les mains de George Protitj l'adresse des représentants du pays, en réponse au discours du trône. Cette timide adresse osait à peine rappeler au prince la promesse de donner un code et de ne plus juger d'après son divin bon plaisir.

Le lendemain , la skoupchtina se rassembla de nouveau , mais à part et en plein champ, pour soumettre les projets de loi à un premier examen. La discussion fut vive et dura jusqu'à la nuit. Le prince soutint en personne le choc de la délibération ; mais le jour suivant , il se plaignit, devant l'assemblée , d'avoir été mal compris, et ajourna les débats à la Saint-George prochaine. Le seul but de cette petite skoupchtina avait été de sonder le terrain et de préparer la grande usurpation de tous les pouvoirs sociaux par celui qui n'en devait être que le protecteur. Miloch avait voulu donner à ses kmètes une première leçon de la manière dont ils auraient à se conduire à l'avenir vis-à-vis duprince héréditaire. L'impossibilité de la résistance leur était prouvée par les canons et les baïonnettes qui désormais surveilleraient la I. i8

274 LES SLAVES d'oRIENT.

skoupchtina. Après avoir ainsi formé les knèzes , Miloch lança cette meute docile parmi le peuple qu'elle devait plus tard amener à ses pieds comme une proie résignée à la mort.

Le kniaze^ qui ne regardait son pays que comme une grande ferme dont il avait l'exploitation , parcourait chaque année les nahias pour son commerce de bestiaux, choisissant parmi les troupeaux de ses sujets les plus belles pièces qu'il payait à vil prix. Ces porcs , bœufs et moutons d'élite étaient conduits à Belgrad et enfermés dans les vastes écuries de la douane , jusqu'à ce qu'il les envoyât vendre pour son compte sur les marchés d'Autriche. Pour s'exempter, pendant cet intervalle, des frais de la nourriture, il les faisait paître dans les pacages communaux de Belgrad. Ces vastes pâturages, qui s'étendent le long de la Save , appartenaient depuis des siècles à la classe indigente ; chaque famille pauvre y entretenait une vache et quelques chèvres dont le lait l'aidait à vivre. Miloch trouva que cette liberté de pâture portait préjudice à son trésor ; il ceignit les pacages communs de haies, et les déclara prairies du souverain. La Saya-Jfa/w/a (faubourg de la Save), enclavée dans ce nouveau domaine, dut disparaître , et ses habitants eurent ordre d'évacuer leurs maisons. Ces malheureux , espérant obtenir un dédommagement, temporisèrent jusqu'à l'année suivante. Alors Miloch , étant venu visiter ses nouvelles acquisitions, et furieux de ce

que la Mahala subsistait encore , appek ses momkes , rassembla des paysans , et fit mettre le feu aux deux cents cabanes dont se composait ce faubourg. Femmes et vieillards , surpris par les flammes , prirent la fuite en s'effbrçant de sauver quelques débris de leur pauvre ménage ; ce fut en vain : le feu, excité par le vent, roula ses langues ardentes , qui léchèrent la colline comme pour la purifier de toutes ces immondices de la misère humaine et la rendre digne de recevoir la voluptueuse villa d'un prince. Miloch , présent à cette horrible scène , excitait ses momkes du geste et de la voix. Davidovitj ne pouvait l'arrêter. — Que vont dire, répétait-il à Miloch, nos frères les Serbes de la rive autrichienne, en voyant ces longues rangées de maisons en flammes ? — En eflfet on crut , à Zemlin , que l'armée turque était revenue , et on envoya prendre surle-champ des informations. Dans leur douleur , les habitants de Belgrad se disaient entre eux : Cachons bien ces crimes , que rAllemagne les ignore ; car que penserait-on de nous , d'avoir pris pour maître un tel homme ?

Ayant ainsi nettoyé les bords de la Save , le kniaze y fit bâtir son palais d'été et y établit des magasins pour le sel de Valachie et de Hongrie, dont il avait acheté une énorme quantité. Peu de temps après, comme par un avertissement céleste, la Save débordée envahit ces magasins et emporta les provisions de Tavare. Miloch, impa-

276 LES SLAVBS D ORIENT.

tient de réparer ses pertes, n'en fut que plus ardent à la rapine. Il savait trouver des torts et intenter à tous les riches des procès qui entraînaient la confiscation de leurs biens au profit de l'état. Or, l'état serbe , c'était Miloch.; rien ne distinguait plus sa caisse privée de la caisse nationale ; l'une et l'autre étaient gardées dans la même chambre et confiées au même intendant. C'est alors que le voyageur prussien Pyrch s'extasiait sur ce prince, qui , selon lui , levait proportionnellement moins d'impositions qu'aucun autre souveraind'Enrope, et qui parvenait cependant à doter le trésor public d'une épargne considérable , « tant il comprend à un haut degré, ajoutait Pyrch, Vart de lever des impôts indirects. » Triste vérité.! Quelques patriotes firent insérer vers la même époque , dans la Gazette d'Augsbourg^ des plaintes de ce que Miloch ne donnait aux Serbes ni les tribunaux, ni les lois, ni le sénat, ni les ministères promis , et de ce que leur pays était réduit à voir d'un œil jaloux la brave nation grecque s'ouvrir, au milieu de tant d'abîmes, le chemin du progrès. La gazette officielle de Belgrad , fort scandalisée de ces paroles , répondit que le prince serbe montrait depuis longtemps des tendances très-européennes. Bientôt , pour consoler le civilisateur des Serbes, si odieusement calomnié, la Gazette d'État de Prusse^ donnant le signal aux feuilles allemandes, se mit à faire un emphatique éloge de son gouvernement.

Cependant la grande skoupchtina de la Saint- George, si solennellement promise, n'avait point eu lieu , le peuple murmurait de plus en plu8« Pour faire accepter les nouveaux impôts , Miloch se vit forcé de réunir au moins un simulacre de diète; il la convoqua pour le jour de la Transfiguration du Sauveur, annonçant dans sa circulaire qu'on verrait alors la Serbie se transfigurer comme le phénix et recevoir enfin son organisation législative. Le !«'' juin , celte petite skoupchtina, composée des employés, serdars, knèzes, capitaines et kmètes dévoués à Miloch , s'ouvrit à Kragouïevats par une messe solennelle où le métropolite prêcha sur les douceurs de la paix, les avantages de l'ordre et de l'obéissance. Puis Miloch , entouré de sa garde , exposa à l'assemblée qu'il la réunissait pour fixer l'impôt de l'année et régler l'affaire des koulouks, corvées dues par les paysans aux capitaines et employés champêtres. Le peuple demandait qu'on abolît entièrement la Aoii/ou/cAente, et qu'en place de ce droit on payât aux employés un dédommagement annuel ; mais la plupart des députés durent s'associer aux sympathies de Miloch pour les institutions du bon vieux temps des pachas, et décidèrent que le haratch , la porhse et tous les impôts se lèveraient isolement comme par le passé. Quant au droit du koulouk, les serdars furent chargés de veiller à ce que les capitaines n'exigeassent pas des paysans plus de jours de corvée qu'il ne leur en

était dû, et ces corvées furent restreintes aux travaux champêtres , sans pouvoir s'étendre à la constructioa des moulins, hanes et boutiques. Pour l'administration, rien ne fut réglé, pas même les appointements des administrateurs. Le lendemain l'assemblée envoya au prince sa lettre de remercîments ainsi conçue : « Très-gracieux hospodar, nous avons entendu de la bouche de votre grandeur et parfaitement compris les raisons pour lesquelles il ne vous a pas été possible de convoquer à la Saint-George la grande skoupchtina que vous nous aviez promise... Nous voyons bien nous-mêmes que le temps n'est pas propice , et qu'il faut remettre à un avenir plus heureux la réforme de notre patrie. Nous consentons donc , au nom du peuple , à payer les impôts comme par le passé jusqu'à la grande skoupchtina prochaine. » Lekniaze, satisfait, daigna se faii;e voir encore à l'assemblée, qui, congédiée le troisième jour, partit en bénissant le père de la patrie !

Deux diplomates français , le baron de Boisle-Comte revenant d'Egypte , et le comte de Lanoue, secrétaire d'ambassade à Gonstantinople, avaient assisté aux séances de cette prétendue diète. A en croire la Gazette de Belgrad , ils admiraient surtout la prestesse des délibérations, qu'ils comparaient aux lenteurs des chambres françaises, où un mois entier se passe souvent à vérifier les pouvoirs des députés. Ces deux diplo-

LA PRINCIPAUTÉ 1>E SBBBIB^ BTG. 370

mates , chargés par leur gouvernement d'étudier la cour de Miloch , son pays et ses r^ssourcea , avaient parcouru plusieurs nahias, |9SCQrté4 d'une garde d'honneur et surveillés a leur in^u par le drogman du prince, Tsvetko Raïovitj , 1q . même qui avait accompagné partout l'officiel! prussien Pyrch. On conçoit que y voyageant soup de tels auspices, ils n'aient entendu qu'un concert de louanges en faveur du kQiaze. Leurs entretiens avec Miloch eurent lieu par l'intermédiaire de M. Zoritj , ancien gouverneur des enfants du prince , et le seul homme en Serbie qui parlât passablement le français. Pour faire sa cour au tsar russe , Miloch s'exprimait sur Louis-Pbilippe et son usurpation en termes tellement grossiers, que l'interprète, craignapt un scandale , se voyait forcé de traduire ces insultes en compliments auxquels les deux diplomates répondaient par de profonds saints. Cette n^ystification sq reproduisit pour plusieurs pachas et visirs ottomans: auprès d'eux, Miloch prenait pour drogman Àlexa Simitj , Serbe lettré , qui, en interprétant le rude langage de son maître , le polissait de son mieux et quelquefois lui donpi^it un sens tout contraire. Un jour, mécontent d'Alexa et voulant le lui faire sentir, il alla voir le visir de Belgrad avec un autre drogman qui se crut naïvement obligé à. rendre le sens littéral. Le visir ne revenait pas de son étonnement j c'était un langage si trivial , si inaccoutumé chez le hé-

280 LES SLAVES d'oIUENT.

ros qui auparavant s'exprimait toujours avec tant d'élévation. Enfin Miloch lui-même s'aperçut de r effet produit par cette traduction trop fidèle de ses paroles : « Maladroit qui répète ce que je dis ! s'écria-t-il, en repoussant son interprèle; frères, courez vite me chercher Alexa. » Des anecdotes pareilles se présentent en foule dans la vie de Miloch; mais ce n'est pas une chronique scandaleuse que nous voulons écrire ici.

Le kniaze avait deux frères, ses dignes émules; Ephrem et lovane. Les membres de cette trinité infernale^ comme disait le peuple, s'étaient fait de la Serbie trois parts, pour ne pas se gêner mutuellement. Miloch exploitait le nord , il était Tunique marchand, le seul propriétaire des bords du Danube; le domaine d'Ephrem s'étendait sur la Save, de Belgrad à Chabats , et lovane, homme grossier et sans intelligence , tenait sous son joug les montagnards du sud. Un seul trait peindra lovane : amoureux de la nièce d'un pope , il voulut la faire enlever par ses gardes. Le pope , armé de ses pistolets, parvint à chasser les satellites de lovane. L'hospodar, furieux , intenta aussitôt au prêtre un double procès ; il le fit d'abord condamner par l'évêque diocésain à avoir la barbe coupée (c'est la forme de dégradation ecclésiastique), pour avoir oublié ses devoirs de prêtre en se servant d'armes temporelles. Le malheureux pope fut convaincu ensuite d'avoir également oublié ses devoirs de citoyen en repoussant violemment

la force publique. On le pendit et on le roua. Laid , boiteux, disgracié de la nature et d'une santé frêle , Ephrem ne pouvait comme lovane se plonger dans les orgies. Sa vie solitaire lui avait permis d^apprendre à lire et à écrire, il connaissait même la langue russe et avait des manières polies; c'était, en un mot, malgré sa nullité, YEuropéen de la famille. Cependant il n'en poursuivait pas avec moins d'âpreté l'accroissement de sa fortune. Son administration était une concussion perpétuelle : une grande partie des maisons de Chabats et de Belgrad lui appartenaient, il en avait forcé les propriétaires à les lui céder à vil prix ; à ceux qui osaient refuser , il suscitait des procès et des avanies de tout genre qui amenaient peu à peu leur ruine. Chacun des trois frères avait un certain nombre de bourreaux d'élite, dont le plus célèbre était Mitchitj , gardien de la frontière du Stari-Vlah. Tous les knèzes dont on voulait se défaire et qu'on n'osait décapiter publiquement, étaient envoyés en mission dans ce district, où ils périssaient dans les défilés sous les coups des momkes de Mitchitj , déguisés en haïdouks bosniaques. C'est ainsi que fut assassiné l'opulent Mladene, dont Miloch convoitait les richesses. Ces victimes étaient ensuite inhumées avec de grands honneurs dans les couvents du Stari-Vlah et du mont Roudnik.

Avec une merveilleuse astuce , Miloch parvenait à faire croire au bas peuple qu'il agissait

382 LIES 5UVE0 d'oeibnt.

dans son intérêt; c'était le bonheur du pauvre que ce terroriste fondait en persécutant les grands, les aristocrates, qui rêvaient la féodalité j lui, au contraire , en butte à leurs calomnies, était le père des opprimés, le démocrate, le niveleur. Fantasque toutefois comme tous les tyrans , Miloch s'amusait souvent à effrayer le pauvre piBUple. Tantôt, après l'avoir invité à une fête et à un feu d'artifioe, il dirigeait les fusées contre lui ; tantôt, comme à Pojarevats , il défendait avec des menaces terribles quQ personne autour du konak fît le moindre bruit pendant ses siestes d'été , et alors, disent les Serbes, on eût entendu une mouche voler sur la ville. Plus d'une fois il voulut exiger de ses sujets admis en audience, qu'ils se proternassent devant lui et lui baisassent le pied, honneur qu'où ne rend qu'au sultan. La loi turque défendant au raïa de passer à cheval devant la demeure d'un pacha, le kniaze s'autorisait de cet usage musulman pour faire infliger la bastonnade à tout chrétien qui ne descendait pas de sa monture en passant devant son konak, et les fiers montagnards étaient contraints à prendre un long détour afin d'éviter le palais fatal. Sa luxure égalait son avarice et sa férocité : pour se débarrasser plus aisément des maîtresses qu'il répudiait, il avait interdit à tous les jeunes gens de sa garde de recevoir leurs femmes d'une autre main que delà sienne; Toukase de 1834 sur ce sujet est formel. Son pourvoyeur de débauche , Abraham , parcou-

rait péf iqdiquement les villages, afin de choisir les plus belles jeunes filles, qu'il amenait ensuite à la cour, pli Miloch voulait bi|3n, comme il le disait, se charger de leur éducation ; puis, quand il était las de Tune d'elles , il la faisait dame d' honneur. Heureuses encore les familles, quand Miloch ne prétendait pas se satisfaire sur-le-champ, comme dans un voyage le long de la Morava , où il fit arracher une fille des bras de sa mère désesr pérée pour l'entraîner dans sa tente ! L'usage de Votmitsa (enlèvement de l'amante par son amant), enraciné chez les Serbes , ne pouvait se détruire subitement , d'autant plus qu'il était la ressource du pauvre dont une famille riche dédaignait l'alliance. Un paysan qui avait enlevé ainsi sa femme fut cité devant le kniaze qui, après une vive remontrance, le renvoya gracié. Peu de jours après, il voit la jeune femme, objet du procès; cette femme était belle. Le tyran débauché révoque aussitôt la grâce accordée au mari , le fait revenir, mettre à genoux devant lui, et d'un coup de hache lui fend le crâne.

On le voyait souvent , après avoir jugé , prendre part lui-même à l'œuvre des bourreaux. Amené devant le kniaze, à Kragouïevats , un malheureux , accusé de vol , subissait la question; Miloch, qui le frappait sans réussir à lui arracher l'aveu du délit , perdit patience et le décapita de ses mains. Un jour , sur la place de Belgrad, il vit un Serbe quereller un marchand

284 LES SLAVES d'oRIËNT.

turc ; furieux de ce qu'un de ses sujets oubliait à ce point les devoirs de l'hospitalité , il s'élança sur lui 9 le foula aux pieds , et sous ses bottes ferrées lui écrasa la tête. Malgré son accueil , d'ordinaire si gracieux pour les étrangers, Miloch ne se contenait pas toujours à leur égard, et, avant l'arrivée du consul d'Autriche, plus d'un Serbe autrichien avait dû repasser en Hongrie avec la langue ou les bras coupés. Son ministre des affaires étrangères , le loyal Davidovitj luimême , n'était pas à l'abri des violences de cet étrange souverain. Un jour que ce ministre lui adressait quelques remontrances, Miloch, furieux, faillit le tuer, et, revenu à lui-même, se contenta, comme par clémence , de le faire jeter dans un cachot , d'où il ne le tira ensuite que parce qu'il avait un absolu besoin de ses services. Il haïssait surtout son ministre de l'intérieur, George Protitj , et son ministre de la guerre, Voutchitj Perrichitj , le premier à cause de ses richesses que l'avare tyran disait être mal acquises , le second à cause de l'amour que lui portait le peuple entieret de la gloire militaire dont il s'était couvert. Mainte fois il avait essayé de le faire périr , mais le héros ne quittait jamais ses armes, et, tant qu'ils lui voyaient des pistolets dans sa ceinture, les plus hardis sicaires n'osaient approcher de Voutchitj. Miloch le raillait souvent de ce que , devenu ministre , il continuait à marcher vêtu et armé comme un haïdouk : «Pardon-

LA PRINCIPAUTÉ Dfi SERBIE ^ ETC. 285

nez-moi , altesse, c'est que je suis naturellement peureux , » répondait en riant le terrible Voutchitj. Tous ces faits et bien d'autres se racontent encore dans les réunions publiques et privées des Serbes. C'est sur les lieux que nous avons recueilli ces lugubres récits, de témoins dont la sincérité ne nous paraît pas douteuse.

Aux excès de la vie privée succédaient les tristes comédies de la vie politique. La nahia de vSmederevo s'était insurgée en 1825; Miloch, ayant réprimé la révolte , détermina les kmètes de Kousadak, Selevane et autres villages de cette nahia , à venir , en suppliants, à sa cour , recoQnaître que, depuis cette fatale révolte contre leur père chéri, ils étaient maudits de Dieu, et que leurs champs ne produisaient plus rien. Ils conjurèrent publiquement le kniaze aimé du ciel d'obtenir leur pardon de l'Être Suprême en les bénissant de nouveau ; ce qu'il fit en présence du métropolite à Pachina-Palanka. Le reste de la nahia ayant imploré la même grâce pour faire cesser les fléaux que le ciel , obéissant à une colère de prince, versait sur ces régions , Miloch , nouvel Osiris, descendit lentement la Morava dans une barque pavoisée d'emblèmes religieux. Toute la population de Smederevo et des districts environnants l'attendait au village d'Oseronitsa, où le prince aborda le 29 avril 1831. Sa barque, non encore amarrée au rivage, fut saisie par ceux qui avaient préparé cette honteuse scène et portée

286 LES SLAVES d'oRIENT.

triomphalement sur leurs épaules jusqu'à Tégtise, à travers des prairies inondées , où ils enfonçaient jusqu'aux genoux. Des jeunes filles, dans leurs plus beaux atours , jetaient des fleurs sur les pas du kniaze, que précédait le métropolite Peter avec croii et bannières. Ce même prélat , après la messe , prononça un long sermon sur le droit divin des princes et sur le devoir d'obéir à leurs inévitables décrets. Puis , Miloch se leva et dit : Je vous pardonne à vous tous qui avez offensé et la patrie et moi : désormais , aimons-nous comme des frères ! — Et tout le peuple de pleurer de joie et d'amour , dit la Gazette d'État.

La fête de la Transfiguration avait eu lieu saïus que la Serbie se transfigurât , comme le kniaze l'avait promis. Toutes les questions de réformes étaient oubliées, les employés n'étaient plus occupés qu'à maintenir à tout prix le statu quo et à prêcher au peuple la patience et l'horreur des conspirations, que Dieu maudit d'une manière si évidente , en frappant de stérilité les champs des conspirateurs. Mais l'extinction successive des différentes branches de commerce sous le monopole universel du prince marchand rendait toujours plus difficile l'acquittement des impôts. Les murmures des victimes se changeaient en rugissements; Miloch commençait à craindre. Il défendit donc par oukase aux citoyens de porter désormais des armes en public, et le droit de vendre de la poudre ne fut plus accordé qa'à

quelques négociants dont il était sûr. La colère du peuple aurait éclaté en dépit de ces faibles précautions , si elle n'avait fait place tout d'un coup à rattendrissement. On venait d'apprendre la maladie derMilane y fils aîné de Miloch , et le seul de toute la famille princière qui eût obtenu par ses aimables qualités la sympathie générale. Ce jeune homme, reçu avec tant de joie , quelques mois auparavant, à son retour de Hongrie, avait rapporté des bals et des fêtes maghiares une maladie de poitrine qui menaçaitses jours ; le docteur Steitj fut appelé de Zemlin à Pojarevats pour le soigner, et, tant qu'on craignit pour sa vie , le peuple, dont il était la seule espérance , tint les mains levées au ciel, et resta pieusement sous le joug. Protégé par l'amour qu'inspirait son héritier présomptif, Miloch put, comme par le passé, s'abandonner à tous ses caprices, accabler de coups sa propre femme , déshonorer les filles de ses plus fidèles serviteurs , et faire jeter dans les rivières ceux de ses favoris dont il était las. Toutes ces atrocités n'empêchaient pas le despote serbe de prier Dieu chaque jour aussi longtemps qu'un prêtre.

L'héritier de la couronne ayant recouvré la santé , le peuple reprit son attitude menaçante ; on l'entendit encore parler de réformes , on voulait contraindre le vieux kniaze à donner les lois promises. Tous les Serbes influents se coalisèrent dans ce but. Le docteur Steitj , qui possédait la

288 LES SLAVES u'ORIENT.

coDÛance des knèzes coalisés, les dissuada de recourir à la violencp; ils présentèrent donc au prince une pétition collective, qui fut rejetée avec dédain. Les knèzes, à qui cette démonstration patriotique pouvait coûter la vie, songèrent alors à prévenir leur ruine , et quoiqu'on fût au milieu de l'hiver, ils se répandirent dans les nahias pour armer leurs familles et leurs clients. Les citoyens d'Iagodina , au nombre de mille, coururent les premiers aux armes à la voix de leur knèze Mileta Radoïkovilj et du sénateur Àvram Petronievitj. En même temps, Milosav Ressavats marchait avec une nombreuse division sur Kragouïevats, où tous les autres chefs, chacun de son côté, arrivèrent le même jour, 7 janvier 1835. Le lendemain à l'aurore, quinze mille citoyens armés et vainqueurs faisaient tranquillement leur entrée dans cette petite capitale, abandonnée par la cour et par Miloch, qui fuyait éperdu vers la Valachie. Un corps de troupes, expédie contre les rebelles, sous la conduite de lovantchéSpasitj, gouverneur de Smederevo , passa, en dépit de son commandant^ sous le drapeau des patriotes. Voutchitj , qui , en sa qualité de ministre de la guerre, gardait le palais du prince et les caisses de l'état pour les préserver du pillage, se rendit le 9 janvier dans le camp du peuple, qui l'attendait pour le proclamer dictateu r . Le capitai ne des gardes du prince, Pierre Toutsakovitj , avec son artillerie et quinze cents soldats d'élite, voulut alors

LA PRINCIPAUTÉ DB 8BHB1E , BTG. 289

marcher contre Youtchitj ; mais ses canonniers eux-mêmes refusèrent de faire feu sur le peuple. Les deux partis conclurent donc un armistice , et la grande skoupchtina fut déclarée ouverte. La presque unanimité des voix demandait la déposition deMiloch. George Protitj , dans des discours furibonds, excitait même l'assemblée à expulser la famille entière des Obrenovitj ; mais les vieillards, qui savaient combien il en coûte pour fonder une dynastie, voulaient conserver celle qu'ils avaient si chèrement achetée.

Ce fut dans ces circonstances et le i 9 janvier , que le ministre Davidovitj quitta la résidence de Miloch , Pojarevats , pour se rendre au sein de l'assemblée. Arrivé au camp national , il présenta des lettres que Miloch assurait être venues de Russie, et où le tsar exprimait son intention de soutenir le kniaze par une armée. Mais un acte que lut aussi le ministre garantissait aux Serbes une amnistie entière et toutes les libertés civiles demandées par les knèzes. Ces concessions du prince commencèrent à calmer les insurgés , et la crainte des Russes acheva de les déterminer au rappel de Miloch. Après avoir stipulé des garanties pour sa sûreté, le kniaze rentra, le 14 janvier, dans Kragouïevats , non pas triomphalement , comme l'annoncèrent les journaux d'Allemagne, mais Toreille basse , sans canons et sans baïonnettes. Youtchitj , président de la diète , l'accueillit par d'amers reproches, auxquels Miloch répondait en 1. 19

200 LEB BLAVBB d'orIBNT.

sanglotant : « Frère, je sais bien que le peuple me déteste; tâche donc deTapaiser, et je ferai tout ce qu'il demandera. » Le peuple, attendri par taht de preuves de repentir, se borna à demander une charte , et déclara qu'il viendrait la chercher le 3 février prochain , puis il se dispersa. La gazette officielle rapporte que tant de milliers d'hommes ne commirent pas le plus petit désordre dans leur marche et leur retraite, quoiqu'ils fussent tous livrés à eux-mêmes, n'ayant pas d'autres chefs queceux qu'ils s'imposaient. « Oui, nous disaient les paysans que nous interrogions sur cet événement, nous avons campé dans les jardins, et nous n'avons pas pris un ognon, quoique nous fussions affamés et sans vivres. »

Il est curieux de voir comment la feuille offî*^ cielle raconte cette victoire populaire. « Miloch , dit-oUe, voulant se rendre aux désirs exprimés par le sultan , s'était embarqué sur le Danube pour aller visiter sa hautesse à Gonstantinople. Mais les staréchines , effrayés du départ de leur père, avaient assemblé le peuple et étaient accourus en tumulte à Kragouïevats , le 7 janvier , en criant : « Nous ne laisserons pas partir notre prince bien-aimé , il se doit à la patrie ! » Et le kniaze avait daigné assurer qu'il resterait pour présider la grande skoupchtina régénératrice. » C'est ainsi que les cours écrivent leur histoire. La relation de l^ Gazette (VAugsbour g , quoique également infidèle , était plus habilement conçue. A

LA PRIMGlPAirrÉ DB 8IRBIB , ETC. 29i

en croire ce journal ^ l'insurrection serbe aurait été l'œUTre des grands qui espéraient obtenir les privilèges des boyards Talaques y en héritant de tous les droits féodaux des spahis , et qui ^ frustrés dans leurs prétentions aristocratiques, se révoltèrent pour arracher par la force ce qu'on ne leur accordait pas de plein gré; mais le peuple prit le parti du prince ; après avoir subi de paternelles réprimandes y les magnats serbes prêtèrent de nouveau serment de fidélité au souverain y et tout fut oublié ; pas un cheveu ne tomba de ces tètes coupables. Osez encore blâmer Miloch !

Cependant la grande skoupchtina, ajournée au 2 février, s'était réunie de nouveau pour exiger du prince un acte qui garantît la vie et les propriétés de chacun. Du milieu de l'assemblée, réunie dans une vaste prairie, sous Kragouïevats, le métropolite et les évèques entonnèrent en slavon le Vent y sancteSpiritus,ei\xqne\ dix mille voix répondirent ; et le kniaze , qui occupait avec sa cour un tchardak (pavillon élevé), ouvrit la séance par cette insidieuse harangue :

(( Frères et seigneurs, je vous avais promid de vous réunir à la Saint-George en une grande assemblée, niais le manque de pâturages pour vos chevaux me contraignit de réduire les dé« putésàuD petit nombre; puis vint la sécheresse de l'été et de l'automne qui nous priva de foin et d'eau, et restreignit encore le nombre des députés auxricoupchtioas suivantes. En outre, malgré nos

292 LES SLAVES d'oRIBNT.

efforts, nous ne pouvions venir à bout de rédiger les propositions de loi, ni mettre au clair le nombre des sujets, la quotité des dîmes et autres impôts. Pour toutes ces afiTaires , il faut du temps. L'état serbe ne fait que de naître, et un état qui commence ne doit rien précipiter , ne pas laisser échapper devant le monde une seule syllabe dont il pourrait avoir à se repentir. Il a fallu des siècles à tous les états pour s'organiser comme ils le sont aujourd'hui. La nation serbe ne peut marcher ni plus vite ni autrement que les autres ; elle doit d'abord s'approprier la civilisation européenne, avant de prendre en Europe la place qui lui est due ; d'où ' je ne conclus nullement que le jour ne soit pas venu, frères, où vous devez enfin décréter votre organisation • . • Depuis une longue année, je travaille moi-même assidûment, de concert avec le grand tribunal, à la confection de nos lois. J'ai revu et corrigé notre code civil et criminel, qui soumettra désormais le Serbe accusé aux décrets invariables de la loi écrite , et non plus à l'arbitraire ni à la conscience du juge... Abolissant le haratch, le tchibouk, les taxes des mariages, des moulins, de l'eau-d^-vie , de la cueillette de glands, les dîmes de koukourouts (maïs), d'avoine, de miel , de vin , et toutes les corvées , je crois pouvoir réduire l'impôt à la somme unique de trois thalers par tête pour chaque demi-année. Quant à la répartition de cet impôt, elle cesse d'être mon affaire et devient celle des staréchines de chaque localité.

Ni moD gouveraernent, ni qui que ce soit^ n'aliéneront plus les forêts et pacages des communes donf le peuple doit reprendre l'entière jouissance, puisqu'il en paye les impositions; et nul village désormais n'interdira ses biens com-^ munaux aux frères d'un autre village. •• Pour assurer la liberté des personnes et l'inviolabilité des biens, pour régler les droits et devoirs du prince, les droits et devoirs des employés et ceux de chaque citoyen , je publie Voustav (la charte) qui va vous être lu.Nous jurerons tous, les uns aux autres, le kniaze aux employés et au peuple, le peupleaux employés et au kniaze , de maintenir cette charte aussi sacrée que si c'était le saint Évangile , et de ne laisser personne en altérer une syllabe sans le consentement de toute la nation rassemblée y devant laquelle mes ministres seront responsables de leurs actes. »

Après ce discours, Davidovitj se leva , le visage rayonnant, et déroula la charte serbe, ouvrage de ses mains et première implantation française dans les forêts de la Turquie. Cette constitution n'avait qu'un seul défaut, celui d'essayer une transaction impossible entre les formes gouvernementales de l'Europe moderne et le vieux génie de l'Orient. C'est le 3 février 1835 que l'oustav fut souscrit par Ephrem Obrenovitj, au nom de l'altesse princière , qui ne sait pas écrire , puis par le soviet , les chefs du clergé et tous les députés de la skoupchtina. Miloch, les yeux tournés vers

294 LB8 8LATI8 D*OflIlI«T.

Tortent et la main sur la croix , jura , au nom de la lainte Trinité^ d'obéir à la loi nouyelleet de res«* peoter désormais la liberté des personnes et l'in*violabilitédes biens. Tout le peuple , versant des larmes de joie et levant au eiel les trois doigts de la main , jura à son exemple fidélité à la constitua tion. Alors la diète ^ les évèques en tète, se ren«* dit à Téglise pour assister à une messe d'actions de grâces, durant laquelle l'oustav resta déposé sur le nalone (table des ofifrandes), au pied de la croix et de l'iconostase; la charte était censée recevoir par cette cérémonie un sceau divin et sortir, comme la loi de Moïse, comme toute loi orientale, du fond du sanotuaire. Dans son sermon sur ce texte : le passé est passée toiU va devenir nouveau , le métropolite Peter, qui tâchait de flatter les deux partis, célébra la Serbie changée par Toustav dû au kniaze élu de Dieu, et montra l'église, qu'il oon-^ fondait avec la patrie, guérie enfin de ses longues douleurs par une constitution telle que bien des nations civilisées l'envieraient.

Ce peuple, qui quelques jours auparavant bondissait comme un lion échappé de l'arène, était redevenu doux comme un agneau. Le lendemain à l'aurore, toute laskoupchtina, précédée delà bannière nationale, alla porter au kniaze trois présents symboliques de la part des trois classes de la société : les agriculteurs et marchands , les prêtres et savants ou hommes de loi, les guerriers et employés de Fétat. La classe correspondant à ce

L4 PRINCIPAUTÉ m ftBRBIB, BTC 305

qu'on appelait en France le tiers ou le troisième état, et qui en Serbie forme la tête delà nation, était précédée d'un kœète portant un plat d'or sur un coussin blanc y avec le hleb-^sol (pain et sel), em*^ blèrae par lequel les Slaves désignent à la fois la soumission et l'hospitalité. Puis venait le sénateur Mileta Radoïkovitj^ portant au nom des iounaks (braves) qui le suivaient, un magnifique sabre enrichi de brillants, du prix de 10,000 thalers, avec l'exergue : A son kniane Miloch l^% la Serbie reconnamante. Enfin le métropolite , entouré des évèques et de tout le clergé , s'avançait avec une superbe coupe d'or, symbole de la joie et du salut procurés par la charte ^ derrière lui se pressaient dix mille députés , ivres de bonheur. En présence de ces manifestations chaleureuses, Miloch, attendri , pleura : il coupa une tranche du pain qui lui était offert , la plongea dans le sel ef; la mangea ; puis , prenant des mains du métro-* polite la coupe pleine d'un vin doré, il porta la santé de son peuple, et vida cette coupe d'un seul trait , la renversant en Pair pour n'en pa^ laiS' ser échapper une goutte (i) , comme s'il eût eu soif de ce breuvage, qui signifiait l'amour du peuple. Ainsi la nation entière paraissait sortir du tombeau I elle était appelée à revivre i ses représen-r tants, délivrés de la terreur, et par conséquent rendusà toutes les idées généreuses, ne craignaient

(i) Journal officiel.

296 LES SLAVES d'oRIBNT.

plus les empereurs ; ils se sentaient capables de repousser la force par la force, et déjà parlaient de protéger les raïas de Turquie. Jamais la nationalité serbe ne s'était montrée si ardente et si fière. Mais l'homme qui l'avait ainsi réveillée, Davidovitj , devait bientôt porter la peine de son audace. Né àZemlin,Davidovitj avait, de 1810 à 1820, rédigé seul à Vienne la première de toutes les gazettes en langue serbe. Cette feuille, remplie de faits curieux sur l'état ancien et présent, littéraire et politique de la nation, paraissait sous les auspices du gouvernement autrichien , qui espérait alors obtenir par ses services le protectorat de la Serbie, aux dépens des Russes, encore faibles sur le Danube. A force de lire les journaux de Paris, le publiciste serbe était devenu tout Français par ses sympathies et ses idées. Mal récompensé, après la guerre d'émancipation, des énormes sacrifices d'argent qu'ilavait dû faire à sa patrie, polir continuer la publication de cette gazettedontil envoyait les numéros en Slavonie et jusqu'en Turquie , chargéde dettes, il dut s'enfuir d'Autriche comme banqueroutier, et, malgré l'ingratitude du gouvernement serbe , il vint lui offrir ses services. Pour le malheureux Davidovitj , il ne s'agissait plus de carrière littéraire ; il se devait à ses trois enfants et à leur mère , Grecque aimable et spirituelle dont l'affection avait plus d'une fois relevé son courage. Désormais il lui fallait exercer une profession pour vivre; il se fit écrivain public à

LA PRIIVCIPAUTÉ BB 8BEBIB , BTG. 297

Belgrad. Le peu d'hommes instruits qui se trouvaient eu Serbie ne tardèrent pas à reconnaître la supériorité de son esprit, et à le consulter en tout; il devint l'oracle de la nation. Mais cet ardent réformateur n'osait pas toujours se raidir contre le despote. Davidovitj était époux et père; il voulait assurer l'avenir de ses enfants. Cherchant à tenir le milieu entre Miloch et le peuple serbe, il travaillait à son émancipation, tout en ménageant le souverain. D'ailleurs, son attitude austère et résignée imposait à Miloch , et mainte fois d'un de ses calmes regards il parvint à arrêter les emportements du tyran. Pyrch, dans son voyage, remarque que tous les autres ministres habitaient le konak du prince comme s'ils n'eussent été que ses premiers domestiques; Davidovitj seul avait sa demeure à lui ; seul , par l'ascendant de son caractère , il avait su gagner une position indépendante. Aussi, quand la nation, redevenue momentanément souveraine , voulut une constitution écrite , elle ne confia à nul autre qu'à ce loyal patriote le soin de la rédiger. Mais les agents russes de Stambol et de la Yalachie comprirent bien vite la secrète pensée de l'homme qui avait écrit la charte serbe; ils excitèrent Miloch à le maltraiter. De la présidence des ministres, Davidovitj tomba bientôt au rang de simple sénateur. Un jour que, pour assouvir sa rancune personnelle contre son ex-ministre George Protitj , le tyran lui faisait administrer , sans autre foime

908 LBS BLAVB6 d'oRIKHT.

de procès, 8oixante-<lix coups de bàtop, Davidovitj , à la vue des lambeaux de chair arrachés des épaules de sou collègue, apostropha le prince, présent à cette exécution , et lui rappela la charte qu'il avait jurée. Miloch, indigné, le fit mettre aux fers pour la troisième fois, et lorsqu'au bout de trois mois il sortit de son cachot , un oukase l'exclut du sénat et le relégua à Smederevo. Là , retiré dans une cabane qu'il éleva de ses mains , Davidovitj eut la douleur de voir Miloch détruire successivement toutes les libertés de la Serbie* Il avait constamment désiré faire un voyage en France, pour enrichir son pays des lumières qu'il y aurait pu recueillir. Cette consolation lui fut refusée. Dès lors sa vie ne fut plus qu'une longue lutte contre la mort. Il forma encore le projet de s'enfuir au Monténégro; mais l'argent manquait, même pour ce court voyage , à l'homme qui avait eu en main durant tant d'années toutes les caisses du gouvernement. Lorsqu'en i838 , la Russie se déclara enfin contre Miloch et en faveur du peuple, Davidovitj parut se ranimer : prévoyant qu'il allait en être de la Serbie comme des principautés moldo-valaques, il n'avait plus qu'un désir, c'était d'aller àStamboletde parler àrambassadeur de France, pour lui découvrir le véritable état des choses. Il était trop tard , les souffrances morales avaient lentement détruit cette forte organisation. Dans son délire, Davidovitj prononçait encore d'une voix éteinte les noms de l'amiral Roussinet

LA PEnVCIPAUTÉ Dl 9IRBIB , BTC. 990

de Louid-Phllippe qu'il mêlait à ceux de Boutenief et de Nicolas; il mourut en avril 4888, à r&ge de quarante^huit ans. Ayant pourauiyi avec trop d'ardeur l'aoeompliflaemeQt de réformei^ pré* maturéea pour son pays, il finit par se trouver écrasé sous le poids de sa tâche, et mourut de douleur I les yeux tournén vers cette France où tout lui paraissait si beau.

Un jeune homme , Jivanovitj, fils d'un pope de Syrmie, plein de talent, mais aussi d'ambition, avait supplanté Davidovitj. Devenu secrétaire intime du kniaze^ il écrivit pour Milooh aux coure de Russie, de Constantinople et devienne, afin de leur prouver le danger moral qui les menaçait si elles laissaient subsister aux frontières de leurt états un volcan révolutionnaire, une petite France, à laquelle leurs sujets ne tarderaient pas à porter envie. Les cours se laissèrent aisément convaincre et promirent aide à Miioch pour abolir la charte jurée* En vain le terrible Youtchitj menaçait*il le kniaze de la colère du peuple s'il ne tenait pas son serment. A peine six mois s'étaient écoulés depuis la diète constituante, que déjà les envoyés de Miioch parcouraient les villages, pour obliger les habitants à leur remettre tous les exemplaires imprimés de la constitution. De toutes parts, ces exemplaires étaient apportés au kniaze, qui les brûlait comme une œuvre des Latins ou des athées. On avait beau les enfouir, la police princière les poursuivait avec tant de persévérance.

300 LB8 SLAVES d'oRIENT.

qu'on crut enfin avoir réduit en cendres jusqu'au dernier exemplaire.

Dès le commencement de Tannée 4836, les chefs de l'opposition ne figuraient plus dans le sénat, on les avait remplacés par de pacifiques et dévoués courtisans. Jivanovitj , voulant enlever à son prédécesseur même sa gloire passée, se plaignait amèrement dans la Gazette de Belgrad de ce que les feuilles allemandes eussent regardé Davidovitj comme l'âme du gouvernement serbe. Il poussa ses outrages envers l'ancien ministre jusqu'à le forcer dans sa retraite à signer une lettre officielle où il exprimait au kniaze sa reconnaissance pour les généreux secours accordés par lui à sa famille, séparait sa cause de celle des rebelles de 1835, surtout de celle du Lelevel serbe ^ de George Protitj , dont il condamnait les plans destructeurs et l'audace républicaine. George Protifj venait alors de s'enfuir à Zemlin : tant qu'il n'avait eu à affronter que les coups de bâton des valets de Miloch , il avait tenu bon , espérant toujours faire triompher son idée. Mais Miloch , malgré l'amnistie jurée et le baiser de paix donné à tous les chefs de la dernière insurrection, ne cachait plus son dessein de les faire tous exterminer; le bruit courait même qu'il avait fait distribuer 500,000 piastres dansle divan pour faire approuver cet attentat par le cabinet turc. Invité bientôt à venir se justifier à Pojarevats, Protitj craignît d'être fusillé sur la route dans le défilé de Grotska, le long du Danube,

LÀ PRIHGIPAVTÉ DB 8ERB1II , ETC. 301

OÙ les momkes apostés par le prince avaient déjà fait rouler dans la rivière, sous le feu de leurs ca* rabines, plus d'un knèze suspect à l'hospodar. Se réservant donc de revoir la Serbie dans des temps plus heureux , il donna à tous les autres chefs le signal de l'émigration.

La nation était retombée dans le silence de l'esclavage ; cette année i836 est lugubre pour elle. Le nom de la Serbie n'est pas même prononcé dans plus de la moitié des numéros du journal oiBciel. On ne fait mention du pays gouverné par Miloch que pour décrire des villes illuminées et des fêtes célébrées sur le passage du kniaze. Le prince de Metternich lui envoie des décorations de la part de Ferdinand ; c'est l'occasion de nouvelles réjouis^ sances natiofiales. Puis six pièces de canon avec leur traiû , présent de la sublime Porte, arrivent par le Danube à Kladovo, et de là à Kragouïevats, où, accueillies par mille hourras , elles sont placées devant le konak du prince pour en défendre l'entrée. Tous les anciens abus reparaissaient. Miloch considérait l'état comme une grande ferme et le peuple comme un troupeau dont il était le berger et le propriétaire. Les millions que lui rapportait ce qu'on pourrait nommer la tonte annuelle deses sujets étaient envoyés à la banque de Vienne, et placés à intérêt en son nom , comme si c'eût été son propre argent. Il tenait dans ses mains tout le commerce de transit , et avait le droit presque exclusif de l'exportation des bestiaux. Sans trai-

temeot réglé êi révooableBd'uD joui* à rautre^ les fonGiioonaireA étaient deacândus au rang de simples domestiques. Miloch ne voyait dans ses dignitaires que des jouets de son caprice ; il nom*mait un jeune officier , Tsvetko RaïoYitj » générai en chef de Tartillerie , puis le destituait aussitôt en lui faisant donner vingts-cinq coupe de bâton; il transformait le colonel en juge, le simple soldat en aide de camp, le valet en capitaine, et le capitaine en valet. Il trouvait son plaisir à ces changements subits de fortune. La même inconstance régnait dans ses amours. Sa favorite Stanka, qu'il aimait tant en 1835, que, chassé par le peuple, il l'eût emportée dans ses bras, disait-il, jusqu'aux extrémités du monde, cette rustiquebeauté n'était plus la reine du konak; après l'avoir livrée à un marchand de Belgrad , Miloch l'avait remplacée par trois favorites qui régnaient à la fois sur son cœur. Celle des trois qu'il préférait était une superbe esclave qu'il venait d'acheter à Stambol, sous prétexte de la convertir au christianisme , et qui avait reçu avec le baptême le nom mystique de Danitsa (étoile du matin). Pour Miloch , c'était plutôt l'étoile du soir , car sa chute approchait.

La tentative du kniaze auprès de la Porte pour en obtenir un firman qui l'autorisât à châtier les rebelles de 1835^ avait complètement cchoué. M. de Boutenief, qui seul de tous les ambassadeurs connaissait le véritable état de la

LA PAINGIPAUTÉ DB BBRBIS , £TG. 803

Serbie^ et ne croyait pad possible de soutenir plus longtemps Miloch contre la haine de tout l6 peuple ) força le divan de retirer à Thospodar ■es faveurs et de lui écrire une note menaçante où on le sommait de régner avec plus de justice. Le prince se garda bien de publier ce nouveau firman, qui est encore inédit ; mais le bruit du mécontentement de la Porte se répandit parmi les Serbes, qui élevèrent plus hardiment la voix contre leur tyran. Toutefois ces plaintes ne passaient pas la frontière. Les marchands serbes allaient àVienne, àTrieste, à Leipzig, sans dire un mot de Miloch. Ils craignaient sans doute l'intervention étrangère ; sans doute aussi chez ce peuple nouveau, qui brûlait de vivre de sa vie propre, on sentait le besoin de vider ses querelles en famille. La situation de Miloch n'en était pas moins critique. Les deux essais d'assassinat tentés dans les bois par ses momkes sur le sénateur Petronievitj avaient tourné à la honte du prince; ses coups n'abattaient plus que des victimes obscures; les plus redoutables vivaient , réfugiées en Turquie et à Constantinople. Lorsqu'il reconnut enfin son impuissance , le cœur faillit à Miloch, qui se mît à trembler comme une femme. Non content de faire veiller chaque nuit dans son antichambre deux momkes avec carabines chargées , il gardait constamment près de son lit le fidèle major Anastase. Souvent, malgré ces précautions, il était pris de terreurs paniques. On le voyait se

304 LBS SLAVES D'oRiEMT.

lever en sursaut , et on Tentendait crier au secours.

Tel était le prince dont la plupart des Européens qui ont traversé la Serbie ont fait un grand homme. L'Allemagne aurait dû être mieux informée que l'Angleterre et la France. Cependant l'ingénieur Richter , dans une brochure intitulée Serbiens Eustande^ défendait encore Miloch en 1839 j tout en avouant que « c'est un caractère vindicatif et cruel ; que, par des motifs de haine privée , il a fait périr des personnages héroïques, dévoués au bien général , chers à toute la nation , et dont il était jaloux; qu'il n'a enfin acquis que très-tard la douceur et les vertus de prince qui embellissent aujourd'hui son âme. » — « On a souvent peint Miloch comme un tyran , dit un autre Allemand , M. Possart, auteur d'un tableau géographique et statistique de la Serbie en i835. Un tyran n'obtiendrait pas de son peuple des témoignages de confiance et d'amour tels que peu de souverains au monde peuvent se flatter d'en recevoir de semblables. La preuve de son patriotisme se trouve dans son administration économe, et la bonté avec laquelle il se préoccupe du moindre de ses sujets. Il est, on peut le dire , un des plus illustres et des plus grands monarques de notre époque. Heureux le peuple qui possède un tel père ! »

Ces rapports officieux étaient publiés sous les auspices de l'Autriche. Cependant le cabinet de

Vienne répondait mal aux espérances de Mi loch , qui avait compté obtenir de son nouvel allié la sanction de ses tyrannies. L'Autriche était trop faible, trop circonvenue par F influence russe, pour disputer à Nicolas le protectorat des principautés grecoslaves. De son côté , l'empereur russe, éclairé par ses agents, ne regardait plus la cause de Miloch comme digne de son appui , quelque zèle que le tyran afiFectât encore pour son protecteur du Nord. L'impuissance de l'Autriche une fois reconnue par Miloch , et la France lui étant particulièrement odieuse , il ne restait au kniaze d'autre refuge que l'Angleterre. La légation anglaise de Stambol fut donc instamment priée d'envoyer un consul à Belgrad. Miloch désirait que ce fût un homme énergique, un homme d'épée, qui pût parler aux mutins le haut langage des canons britanniques. Le colonel Hodges fut chargé de cette mission. Ayant gagné ses épaulettes avec les terribles guérilleros d'Espagne, qu'étaient devant lui les pauvres raïas de la Serbie ? Marchant dans les rues avec ses pandours aux pistolets chargés, l'inviolable consul, représentant d'une nation constitutionnelle, essaya de mille manières de prouver aux Serbes qu'ils ne pouvaient être régis que militairement. Il leur parlait lui-même en toute circonstance comme à des esclaves. Un homme qui s'est acquis par ses travaux sur l'Orient une réputation légitime, M, Urquhart, revenant de Turquie vers cette époque, s'arrêta I. 20

306 LW SLAVKs d'oribmt.

quelques mois à Belgrad. Il se fit fournir par Mé Tirol, employé à la chancellerie de Kragouïe- Yatif les renseignemente les plus détaillés sur les pvpduiti et reesourcee de la principauté, et envoya o« documents à lord Ponsonby, sans se douter de rosaga qu'en ferait la diplomatie anglaise , préoceupéi là comme partout d'un intérêt d'argent. Armé de ces pièces, Hodges dressa les bases d'un traité de commerce qui devait être conclu avec le seul marchand libre delà Serbie , Miloch. Les métaux, les pelleteries, le charbon de terre , le bois de construction , tout allait être livré aui Anglais, qui payeraient avec des calicots, des indiennes, des draps de Birmingham, déposés dans des comptoirs sur le Danube et la Save. En retour, on assurait à Miloch la puissance la plus absolue sur ses sujets, même le droit de les ensevelir en foule dans les mines nouvellement ou*verteS) sans autre salaire que leur ration de pain noir* Pour récompenser le zèle de son agent , le cabinet de Londres érigea le consulat de Serbie en consulat général vers la fin de l'année 1837. Ce fut l'occasion d'une fête pour le gouvernement serbe* Le kniaze se rendit avec sa femme , ses enfants , son frère Ephrem, le métropolite Peter, l'avocat Hadchitj , de Neusats , et une foule d'employés , à un grand banquet chez le consul général. Mille toasts furent portés à l'absolutisme. — Surtout, point de lois, disait Hodges ; après le diable, rien n'est aussi funeste que les législa-

LA PRINCIPAUTÉ M 8BM1K , BTG. 307

teurs* Le kniaze ranimé ne pouvait te contenir j au festin succéda un bal magnifique, où| après quelques contre*danses anglaises, on rit Itfiloch et les siens exécuter le holo avec une joie sauvagp.

La Russie , qui avait aidé à détruire la charte serbe, et garanti au kniaze la complète posses-sion de son pouvoir , venait d'adopter une nou-^ velle politique vis-i-vis des Serbes. Voyant leur prince invoquer T Angleterre, et tout le peuple sur le point de s'insurger, elle abandonna le kniaze à la vengeance nationale. Miloch, par Tin-termédiaire de Ruckmann, avait envoyé l'année précédente au cabinet de Pétersbourg un statut organique, où tout était laissé à l'arbitraire; où l'on définissait le sénat un corps eœéenAeur des m^ lonUs du kniaze j et le trésor de l'état uneeoÛM ok entrent tous les impôts pour couvrir les dépensée, dans la mesure, le temps et te mode fiœés par k kniœse. Devenue libérale par nécessité, la Russie rejetait soudain tous les plans qu'elle avait ap^ prouvés , un an auparavant , dans une dépêche secrète dont quelques employés delà ehancellerie serbe avaient eu connaissance. Depuis que Milœh appelait les Anglais, on ne doutait plus à Pétersbourg que ce ne fût décidément un monstre in«digne de pardon. Profitant de ces dispositions de la Russie et de la présence de Nicolas au camp de Vosnesensk, les chefs de l'opposition, Stoïane Simitj, Voutchitj, et avec eux une foule de knèzes, appuyés par le frère même du prince ,

308 LES SLAVES d' ORIENT.

Ephrem, passèrent à Orchova, d'où ils envoyèrent leurs plaintes à l'empereur par l'intermédiaire de Protitj y réfugié alors à Boukarest. Nicolas n'eut garde de laisser échapper cette occasion d'augmenter son influence en Turquie; il dépêcha aussitôt le prince Dolgorouki pour aller constater les griefs des Serbes. Le 13 octobre 1837 , l'envoyé de Nicolas entrait à Kragouïevats , salué par l'artillerie. Le prince russe n'épargna point au kniaze les reproches sur son ingratitude envers le tsar, et le menaça de toute la colère impériale s'il continuait de refuser des lois justes à son pays. Ce diplomate était un trop haut personnage pour que Miloch ne fût pas devant lui souple jusqu'à la bassesse. Il lui fit les plus magnifiques promesses^ lui accorda le retour et l'amnistie de tous les exilés et émigrés volontaires , publia le 16 octobre un oukase qui déclarait qu'à l'avenir les propriétés seraient inviolables, sans toute* fois garantir cette inviolabilité autrement que par sa parole de prince. Deux jours après, dans un grand banquet , dans une réunion prétendue populaire ^ Miloch portait la santé de Nicolas , et Dolgorouki celle de Miloch. En niême temps des hommes à gages remplissaient l'air de leurs cris en l'honneur du kniaze, qui se confondait en protestations d'amour pour la Russie. Convaincu que désormais Miloch gouvernerait mieux, c'està-dire qu'il serait plus dévoué au tsar, Dolgorouki repartit le 20 octobre pour Boukarest, avec

l'intention d'engager son maître à laisser au kniaze la puissance suprême; Miloch l'escorta jusqu'à la frontière , en le comblant d'honneurs et en réitérant les assurances de sa complète conversion. Mais à peine s'étaient-ils donné, selon la coutume slave, le baiser d'adieu, que Miloch, se retournant vers ses favoris, se mit à rire à gorge déployée de la simplicité du bon Russe.

Miloch avait appelé à Belgrad, en février 1837, deux légistes serbes de Hongrie , Lazarevitj , bourgmestre de Zemlin, et l'avocat Hadchitj , de Neusats, gentilhomme riche et très-aimé en Syrmie. Laissant intact le code criminel , emprunté aux lois autrichiennes, ils devaient refondre tout le code civil, rédigé par Davidovitj conformément à la procédure française, et qui avait été reconnu inapplicable à l'état social des Serbes. Miloch , qui , pour tranquilliser Nicolas, avait dû remettre à Dolgorouki un écrit signé où il s'engageait à donner à son pays une constitution avant trois mois , pensait qu'il trouverait dans les deux légistes des agents dociles tout prêts à couvrir ses illégalités de leur nom. Il présenta donc à leur approbation un statut organique dressé par Jivanovitj . Après avoir lu cet oustav, qui faisait des sovietniks autant de valets du prince , Lazarevitj , absolutiste par principes, n'y trouva rien échanger; mais son collègue Hadchitj refusa de le souscrire. La commission constituante , qui était formée de sept

310 tIS SLAVE8 DOilMT.

membrefe tous la présidence d'Ephrem , te scinda alors en deux partis, l'un qui voulait les amen^ déments proposés par Hadcbitj » l'autre qui fié» trissait oes amendements comme démagogiquesi et se contentait d*un semblant de constitution* RaditjevitJ i citoyen estimé de tous, vint se jeter entre les deux partis , et proposa un oustav conciliateur, sur lequel la commission fut appelée à voter en février 4838. Tout à coup le consul Hodges^ s'aperccvant que les plans commerciaux de l'Angleterre allaient échouer » détermina Vï^ loch , dont il était devenu le principal appui , à porter la question devant son suzerain Mahmoud. Ainsi la Russie fut jouée par l'Angleterre dans l'espérance qu'elle avait conçue de s'attribuer à elle seule la ratification du nouvel oustav serbe, sans l'intervention de la Porte. Miloch déclara la commiision dissoutCi et les différents projets de constitution furent tous envoyés à Stambol , du consentement même du consul russe Vacht^ ehenkoy qui s'était enfin installé le 10 février à Belgrad. En transportant le débat devant le cabinet de Stambol f sur lequel Tor a une action si sûre, Hodges et Miloch espéraient arriver plus aisément à leurs fins. Douze mille ducats furent, dit-on , offerts à Mahmoud pour qu'il voulût bien ratifier le choix des trois commissaires chargés d'exposer devant lui les désirs des Serbes ; mais le sultan, qui avait une confiance toute particulière dans Petronievitj , chef des réfugiés serbes,

LA PRIlIClPAQTt DE SilBIli BTC. 314

exigent qu'il fût du nombre des oomaiiseairflS) el Milooh fut forcé de le nommer. Seulement , pour paralyser l'action du commiasaire déaîgué par Mahmoud, il lui adjoignit Jivanovitj, homma de puissante intrigue et l'âme de son gouyernoi* ment. Le troisième député fut Spasitji gouvert neurde Smederevoi soldat grossier, qui, sentant sa nullité intellectuelle, riait lui-même fort ii«brement avec Miloch de sa mission constituante* Jivanovitj était parti en jurant à son cher maître et au consul Hodges qu'il leur rapporte^ rait une charte telle qu'ils n'auraient pas à s'en plaindre. Les Serbes tremblaient ^ sachant oom« bieu l'or est puissant, et Miloch, avec un riresardonique, disait aux siens : u Frères , qu'y a-t-il besoin d'une charte? nous avons déjà celle de 1835, que j'ai jurée. » Vainement la fureur dtt peuple montait comme une mer ; à chaque nou<« velle pétition des knèses, le prinoe montrait son poirier, grand arbre qui se trouvait devant son konak , sur la place de KragouïevatSi et aux branches duquel il faisait pendre les oon»piri^ teurs. Cet arbre, qu'on regardait oomme lesym*bole du tyran , était devenu le 8i;get de récita qni font frémir. Bientôt les branches de cç poirier, comme celles des chênes vénérés par les druides, revêtirent aux yeux du peuple un oaraetère pro* pbétique; dans le dessèchement progressif de l'arbre de Miloch , on vit comme une approbation céleste donnée aux projets d'émancipation. Enfin,

;M2 les slaves d'okient.

durant l'automne de 1838, un ouragan terrible déracina Tarbre maudit. — Vive la patrie libre! cria le peuple. Depuis longtemps l'insurrection se trouvait prête , mais Voutchitj la retint de sa main puissante. — Attendons encore , dit-il, l'issue des conférences de Stambol. — Et les chefs patriotes, entourés de leurs iounaks armés, se préparèrent en silence au combat, jurant, si l'égoïste diplomatie de l'Europe soutenait encore Miloch , de le chasser par la force ou de périr. Toutefois , ils crurent prudent de recevoir dans leurs rangs le frère du prince, Ephrem, qui, s'abusant encore sur la haine si méritée dont il était l'objet, espérait pouvoir succéder au souverain détrôné. Ayant de nombreux griefs contre Miloch, Ephrem alla jusqu'à signer, avec plusieurs autres chefs, le 12 novembre 1838, un acte secret où tous s'engageaient à unir leurs efforts pour l'expulsion du tyran. Depuis qu'il était soutenu par les luthériens d'Angleterre, lekniaze, aux yeux même du clergé , n'était plus qu'un impie. N'osant sortir de son konak, il faisait chaque nuit barricader les rues voisines par les soldats de sa garde. « Je meurs de peur, disait-il aux siens, il faut qu'un tel état cesse; réconciliezmoi avec le pays, vidons en famille nos querelles de famille , reprenons sincèrement la charte de Davidovitj , qui m'avait tant fait chérir. » Il était trop tard; l'exaspération populaire était au comble. Le consul Hodges lui-même tremblait d'être

LA PRINCIPAUTÉ DB SIRB», BTG. 313

chassé; il n'osait plus aller voir publiquement Miloch : le mépris que cet Anglais avait montré pour des barbares indignes, selon lui, d'être libres, lui avait enlevé toute sympathie et toute influence. Il n'avait plus qu'un espoir : Miloch , en se jetant dans les bras du sultan , en se refaisant raïa , pouvait regagner le pouvoir et se maintenir malgré les constitutionnels qui s'étaient aliéné l'Europe par leur appel à la Russie. Le seul homme que craignît Miloch dans le comité serbe de Stambol, Petronievitj, était gardé nuit et jour par ses deux collègues. Heureusement ce patriote avait l'affection de Mahmoud, qui voulut l'entretenir en secret. Petronievitj parle turc avec une grande élégance ; le sultan l'écouta longtemps ; la vérité perça tout entière, et une nouvelle guerre civile fut épargnée à la Serbie. Jivanovitj , convaincu d'avoir distribué parmi les membres du diyan cent mille ducats de la part de Miloch pour obtenir un oustav favorable, essaya en vain de plaider la cause de son maître. Dans cette lutte , où l'avenir de la Serbie était^n jeu, Petronievitj fut décidément le vainqueur.

C'est sur ces entrefaites qu'à l'exemple du cabinet de Londres , le gouvernement français envoya un agent diplomatique en Serbie. M. Duclos, chargé de cette mission, reçut de l'amiral Roussin l'ordre de se déclarer pour Miloch, et de n'agir en tout que de concert avec le consul anglais. Lié ainsi par ses instructions , il se voyait dépouillé

314 hU tUVBS I^'OHIBIIT*

de toute influence avant même aon arriyée en Serbie. Les commiseaires serbes se préparant à quitter Gonstantinople, Petronievitj offrit à M. Duclos d'être son compagnon de voyage , et ils partirent ensemble pour Belgrad» La charte nouvelle les y avait précédés, avec le drapeau tricolore serbe, rouge, blanc et bleu. A la place du croissant, on avait brodé sur cet étendard national la couronne fermée et quatre étoiles. Obligé de-se rendre à Belgrad pour y régler avec le consul russe et le visir ottoman le mode de publication de l'oustav, Miloch entra le li janvier 1839 dans cette ville toute remplie de ses ennemis qui, rangés sur son passage, jouissaient de son humiliation et du silence réprobateur gardé par la foule. Quelques jours après, le dimanche de Saint-Théodore, patron des Obrenovitj , un feu d'artifice eut lieu sur la promenade du KalemeYdan; des réjouissances populaires célébraient Tabolition de la tyrannie. Miloch était fêté, mais à l'instar de ces taureaux antiques, auxquels on dorait les cornes, et que l'on parait de fleurs pour les mener à l'autel. On était à la veille de la skoupchtina, que Miloch n'avait réunie que contraint par la nécessité. Le lendemain iO février, dès l'aurore , les députés serbes traversaient en foule les rues de Belgrad. Le visir, à la tète des troupes ottomanes, sortit bientôt de la citadelle, apportant aux représentants de la Serbie la charte des deux tsars, décrétée vers le milieu de la lune

LA PAIKCIFAtTÉ DB 8BB1IB , BTG. 34 8r

de Ghevala 1354 (décembre 1838). Miloch se prosterna devant le diplôme impérial, le baisa et le mit sur sa tète; alors le beg envoyé de Mahmoud prit la chartOi dont on fit lecture, d'abord en turci puis en serbe :

« A mon visir Iou88ouf-Moukhliss*Paoha.(puis8e« t*il être glorifié !) et au kniaze de la nation serbe (que sa fin soit heureuse!) — Considérant lea droits et franchises accordés aux habitants de ma province de Serbie^ en récompense de leur fidèle dévouement , et attendu que , d'après les hatti-* chérifs antérieurs, ils jouissent d'une régence se* parée, j'ai trouvé nécessaire de leur octroyer en* core une constitution nationale particulière, irré* vocable tant que la Serbie observera ses devoirs d'obéissance à rna très-haute Porte, et payera les redevances convenue^. J'envoie donc à la nation serbe le statut organique suivant :

u 1*" La dignité de kntaze te reste à toi, Miloch, et à ta famille, à cause de ta fidélité, et par suite du bérat impérial que je t'avais précédemment accordé. 2^ Tu dirigeras avec loyauté l'adminis^ tration intérieure du pays, et quatre mille bourses devront couvrir chaque année ta dépense par*ticulière. 3^ Je te soumets la nomination aux divers emplois de la province, le mode d'exécution des lois , l'application des peines prononcées par les tribunaux-, je t'accorde le droit de grâce, le commandement en chef des postes militaires, la police du pays , le soin de fixer et de prélever les

taxes particulières et l'impôt général, dont tu déclareras auparavant la quotité aux représentants de la nation. A"" Gomme tous ces droits te suffisent pour faire le bonheur de ton peuple, j'exige que tu te choisisses, pour gouverner ta province, trois ministres qui , placés sous toi , dirigeront l'intérieur, les finances et la justice. 5^^ Ta chancellerie privée, sous la surveillance de ton lieutenant ou procureur, n'aura qu'à délivrer les passeports et à veiller sur les relations de la principauté avec les puissances étrangères. 6*" Le sénat national sera composé de staréchines les plus considérés du pays, au nombre de dix-sept, y compris le président. Pour être membre du sénat, il faut être Serbe de naissance ou naturalisé Serbe, . avoir atteint l'âge de trente-cinq ans, et posséder des biens immeubles. Tu gardes le droit de choisir les sénateurs et leur président , pourvu que ton choix n'appelle que des citoyens généralement estimés par leur capacité, leur probité intègre et des services rendus au pays. Avant son entrée en fonctions, chacun d'eux, en présence du métropolite, prêtera serment de ne jamais agir contre les intérêts de la nation, les devoirs de sa charge, ou contre ma volonté impériale. L'unique tâche du sénat est de discuter les intérêts nationaux et de te prêter assistance. 7^" Les sénateurs auront des appointements convenables, que tu fixeras d'accord avec eux; aucun règlement ne pourra être adopté, aucune nouvelle imposition

LA PRINCIPAUTÉ DE SBEBIB , BTG. 317

prélevée sans leur approbation. Le cercle de leur activité embrassera les sujets suivants : décider en matière de justice, d'impôt et de législation du pays, fixer les rétributions de tous les employés, et créer de nouveaux emplois , si le besoin s'en fait sentir; évaluer les dépenses annuelles de l'administration, et chercher la manière la plus avantageuse de répartir et de percevoir les contributions; déterminer le nombre, la paye, le service des troupes de garnison chargées de maintenir la paix dans le pays ; exiger des trois ministres un compte annuel détaillé de leur administration^ enfin, rédiger, adopter à la majorité des voix, et présenter à ta ratification toute ordonnance quelconque qui leur semblera utile , à la condition qu'elle ne porte aucune atteinte aux droits de suzeraineté de ma Porte , à qui le pays appartient. 8° Les sénateurs ne pourront être destitués qu'en cas d'infraction aux lois du pays , et en vertu d'un jugement ratifié par ma Porte. Les trois hauts dignitaires du gouvernement et le directeur de la chancellerie princière font de droit partie du sénat. Un kapou-kiaia de la Serbie , envoyé par ses concitoyens , résidera en permanence auprès de ma resplendissante Porte , pour gérer les affaires de sa nation et mettre mes volontés souveraines d'accord avec les institutions et immunités de son pays... »

Miloch avait écouté, tète baissée, cette constitution décrétée par deux souverains absolus qui, ré-

318 LB6 ftLÀV£8 d'oRIBNT.

publicains hors de chez eux » le dépouillaient de Bon autocratie et faisaient entrer le sénat dans la participation de ses droite. « Je ne serais plus Miloch| dit-il tout bas à ses favoris, si je souffrais un tel outrage; nous verrons 1 » Les émigrés, re* venus en foule, serraient la main de Vachtchenko et s'embrassaient entre eux. Le peuple ne pouvait oublier cependant que cette charte lui venait des tsars étrangers, des oppresseurs de l'Orient; il n'y avait pris aucune part , et il n'osait s'y fler. La présence de Vachtchenko à cette lecture n'avait<elle pas une menaçante signification ? Aussi, malgré les efforts du sénat pour convoquer tous les guerriers ou citoyens de la Serbie, et quoiqu'on eût écrit dans les dix^-sept nahias que tout Serbe élu ou non élu par sa commune pouvait assister à la skoupchtina , il n'en était venu que deux ou trois mille. Réunis sur le vaste glacis du Kaleméidan, les députés accueillirent la lecture de l'oustav par de sourds murmures. Est-ce donc pour obtenir une charte turco^russe que nous avons combattu tant d'années? Est-^ce pour cette œuvre de l'étranger qu'en 4835 nous avons marché sur Kragouïevate, et que, depuis une année, nous aiguisons nos sabres? Nous aurions bien su nous venger; qu'était-il besoin d'invoquer Mahmoud ou Nicolas, et de faire venir un consul russe? C'était nous seuls qu'il fallait appeler contre le tyran. — En même temps, leurs regards se tournaient pleine de mépris vers Miloeb, qui avait at-

LA PRINGIPAOT* DB SBRBIB , BTG. 319

tiré à flou pays la honte d'une interyention étrangère ; le prince lui-même se sentait humilié, et ta rag6) plutôt que le repentir, lui arrachait des larmes.

Laissant le visir et les begs turcs sous leurs tentes aux brillantes couleurs, le peuple rentra dans Beigrad, s'attroupa spontanément autour de la cathédrale, et demanda qu'on mtt la charte des tsars en délibération : lui, peuple indépendant, voulait s'assurer si sa conscience lui permettait de la ratifier. Ce fier langage effraya les knèzes, qui accoururent haranguer les paysans, et s'efforcèrent de leur prouver combien la charte était libérale. Voulant s'en convaincre par lui-même, le peuple exigea qu'on lui en distribuât des exemplaires ; puis-, se disséminant en divers groupes^ il se fit relire toute la constitution, article par article, approuvant celui-ci, rejetant celui-là et demandant qu'il fût effacé. « Mais les tsars! criaient les sénateurs. *- Ils n'ont rien à faire ici, » ré-pondaient les généreux montagnards. Evidem-^ ment les sénateurs n'étaient pas à la hauteur d'un tel peuple : la plupart des sovietniks, vieillards ou riches propriétaires, lassés d'une lutte de tant d'années , ne demandaient plus qu'à mourir en paix, heureux de pouvoir léguer à leurs fils les espérances d'une plus complète émancipation. D'un autre côté, les représentants du peuple étaient en trop petit nombre pour l'emporter; malgré leurs protestations, on regarda la charte comme approu-

320 LE8 SLAVES d'ORIBMT.

vée, et les amis du sénat firent insérer dans laGazette d'Augsbourg que Tâge d'or commençait en Serbie, que quinze mille Serbes armés avaient écouté et couvert d'applaudissements la charte des empereurs, que la loi avait tout réglé, la quotité de l'impôt, les ap[K>intement8 de chaque employé depuis le ministre jusqu'au dernier secrétaire, enfin que l'assemblée nationale reprenait ses droits méconnus, etc.Or, rien de tout cela n'était vrai; la skoupchlina de quinze mille Serbes se composait en réalité des knèzes et de douze ou quinze cents hommes du peuple fort mécontents; les appointements des fonctionnaires restaient soumis à l'arbitraire des ministres , et la charte nouvelle ne prononçait pas même le nom d'assemblée nationale. Ainsi aux duperies officielles des absolutistes succédaient les mystifications des diplomates, protecteurs du parti constitutionnel.

Ephrem, pour calmer le peuple, se mêlait à la foule , et criait : « Amis , jurez de soutenir à jamais, vous et vos enfants, la constitution libératrice. » Mais le peuple qui, avec son merveilleux instinct, voyait dans cet oustav le prélude de son asservissement à l'étranger, lui répondait : «Nous avons juré d'obéir à une autre charte, et nous tenons notre serment. Ce n'est pas à nous de jurer, c'est à vous autres de nous prouver que vous êtes fidèles. » L'idée encore vivace en Orieril de l'infaillibilité du peuple , en ce qui touche ses intérêts civils, donnait ce jour-là à l'attitude des paysans

serbes un caractère imposant. Les sénateurs et les nouveaux ministres allèrent donc en secret et sans pompe prêter dans Téglise leur nouveau serment; quant au peuple, il s'en tint à celui qu'il avait prêté en i835.

La charte des tsars n'avait contenté ni Milocb, qu'elle humiliait devant l'Europe, ni la nation, qui s'indignait de voir des influences étrangères dominer le sénat. S'apercevantdu mécontentement général, le consul anglais en concluait que le régime despotique était le seul qui convînt à la Serbie; le consul russe, au contraire, en tirait cette conséquence, que le despote n'avait pas encore été assez abaissé. Pour les agents autrichiens, ils assuraient que la nationalité serbe était un vain rêve des slavistes. En réalité, ce qui empêchait la nation de se développer, c'étaient les intrigues dé ces trois consuls, que le peuple aurait voulu embarquer sur le Danube , avec la race entière des Obrenovitj,pour se choisir une nouvelle dynastie et se donner des lois conformes à ses besoins ; il était surtout blessé de l'abolition de la skoupchtina. L'avocat Hadchitj , qui avait posé les bases du nouvel oustav, se plaignait hautement qu'on eût dénaturé son plan : on n'avait point opposé, comme il l'eût désiré, le pouvoir d'une chambre des députés à celui du sénat; on n'avait point prévu le cas où le prince se refuserait à souscrire les lois votées par le sénat et les députés, cas dans lequel Hadchitj réclamait la convocation ipso facto f. ai

3513 LB8 êLAVBS d'oRIENT.

de la gmnde skoopohtina. Cette diète populaire était une institution profondément nationale ; auotin dee anciens rois n'avait osé l'abolir. Sous TÉemi-4}eorge» elle était le fondement de l'état; Miloch môme j tout en éludant l'action de cette assemblée, en arait reconnu la légitimité. De quel droit donc les empereurs gardaient-^ils sur cette Ténérable institution un dédaigneux silence? Alar* mé de ces murmures, le consul Yachtchenko écrivit aux cours de l'Ermitage et du Bosphore; on l'aotôrisa aussitôt à faire déclarer par le sénat au peuple s^rbe que l'intention des bons empereurs n'était pas de gêner en quoi que œ fût la liberté de la Serbie, quedans l'oustav ils n'avaient point parlé de skoupcbtina, parce qu'évidemment une institution aussi antique ne pouvait être abolie. Un oukase fût même rédigé pour promettre vaguement au peuple qu'il conserverait ses assemblées, et qu'elles seraient convoquées quand le sé^ nat le jugerait convenable. Cette singulière ordonnance, du 18 avril i 839, n'avait d'autre signature que celle deOeorge Protitj, ministre de l'intérieur. Malgré la haine du peuple contre Ephrem, le consul russe avait insisté pour qu'il fût nommé président du sénat, et un oukase de Miloch du i4 février 1839 avait placé son cher frère au pre^ mier rang de l'état. En effet, bien que dans ce même oukase le prince déclarât encore les séna-* trais foumti à sa suprématie directe, néanmoins, depiw la puUication du nouvel oustav, cette su-

LA PRINGIPADTÉ DE SBRfilE , ETC. 323

prématie était illusoire; la force executive, aussi bien que la législative, était réellement passée aux mains du sénat. Un homme supérieur à la tète de ce corps pouvait devenir tout-puissant \ mais la nullité morale et le silence absolu d'Ephrem forcèrent ses collègues à choisir un vice-président qui dirigeât au moins les séances ; leur choix tomba sur Stoïane Simitj. Le premier acte que décré-' tèrent les sénateurs inamovibles fut la déclaration des droits que leur assurait le hatti-cherif. Cet acte {omtroïenié sovieta), d'une haute importance, constate l'inviolabilité des sovietniks, qui, affranchis de la surveillance du prince, ne peuvent être accusés et jugés que par ordre du sultan. Ces knèzes, tout patriotes qu'ils sont, consentaient donc, en 1839 , à remettre dans les mains de la Porte la défense de leurs droits qui, en i 830, avait été confiée à un chef de leur propre race; mais ils obtenaient aussi du divan des garanties nouvelles. Le même acte, qui reconnaît au kniaze le droit de nommer aux places vacantes du sénat, met pour condition à l'exercice de ce droit, que le peuple confirmera par ses suffrages le choix du prince, et il ajoute : « C'est pourquoi tout candidat élevé par le prince au rang de sovietnik doit avoir été auparavant proposé ou approuvé par le soviet. >^ Ainsi le soviet et le peuple sont pris ici comme synonymes, ou plutôt l'un est à l'autre ce que la tête est au corps, a Comme le sénat , est-il dit plus loin, renferme les hommes les plus méri-

324 LES SLAVES DECRIENT.

tants de la nation, le kniaze ne peut choisir que parmi eux ses ministres. En outre, il ne peut les forcer à déposer leurs portefeuilles, ni exiger d'eux la publication d'une ordonnance quelconque avant qu'elle ait été ratifiée par le sénat. Ce corps peut choisir qui bon lui semble pour rédiger les projets de lois jugées par lui nécessaires, et les met en délibération sans que le kniaze puisse s'y opposer. » N'accordant au prince que le seul pouvoir exécutif, le soviet pouvait donc lui interdire, comme contraire à la charte, toute tentative d'empiétement sur les attributions du pouvoir législatif, qui lui est entièrement étranger. Voilà ce que les diplomates russes autorisaient après avoir fait anéantir, comme trop républicaine , la charte de Davidovitj !

Miloch ne pouvait donc plus faire un acte de souveraineté sans avoir d'abord obtenu l'assentiment du sénat, son tuteur. Le sénat, il est vrai, ne pouvait publier aucune ordonnance qui eût force de loi sans la signature du kniaze. Armé de son vetOj Miloch pouvait encore suspendre la marche du gouvernement; il pouvait en appeler des arrêts du sénat aux deux cours protectrices. Ce prince exploita largement son droit de protestation : pendant les premiers mois du nouveau gouvernement , il ne permit pas la publication d'un seul acte officiel; de concert avec Jivanovitj, il soumit le corps législatif à une espèce de blocus. Enfin, les sénateurs, sous prétexte que Kragouïe-

LA PRINCIPAUTÉ DB SBRBIB , BT€. 325

vats manquait de logements nécessaires pour tou9 les employés, quittèrent cette petite capitale créée par Miloch et toute dévouée à son fondateur. Le kniaze eut l'imprudence de les suivre à Belgrad avec toute sa cour. L'accueil que lui firent les habitants fut significatif : pas un citoyen ne se porta au-devant de lui pour le complimenter; une trentaine de cavaliers sauvages, aux longs poignards , aux carabines chargées , aux vieux manteaux déchirés, environnaient le prince. Un sombre silence planait sur la foule et n-était interrompu que par le souffle des chevaux qui gravissaient la colline. C'était bien l'entrée d'un tyran.

Bientôt un grave incident ramena Tattention publique sur la question la plus importante du moment, la lutte du prince et des sénateurs. Le nouveau sénat y lors de son installation , avait trouvé le trésor de l'état presque vide ; il rendit Miloch responsable du déficit. Sommé de rendre ses comptes, le prince répondit qu'avant la pur blication de l'oustav il avait été le maître absolu de la Serbie, qu'il avait représenté le peuple, et qu'à ce titre il ne pouvait être accusé de concussion. Les sénateurs opposaient à cette justification de Miloch une dénégation formelle; ils prouvaient que son usurpation n'avait jamais été sanctionnée par les libres suffrages du peuple. Voyant le sénat persister ainsi dans son projet d'enquête, Miloch vendit secrètement à ses amis une partie considé-

326 LE8 6LAVB8 DORIMT.

rable des biens nationaux qu'il s'était appropriés; le sénat fut instruit de la fraude et déclara ces ventes non valides. Il ne restait plus à Miloch qu'à accuser le sénat de rébellion; c'est ce qu'il fit, et, ne voulant pas, disait-il, rester le prison-* nier du soviet, il s'enfuit à Zemlim. Représentant d'une cour qui avait garanti la dynastie des Obrenovitj, et tremblant que le peuple ne la déclarât déchue du trône, Yachtchenko se rendit alors près du prince fugitif et réussit , en prodiguant les promesses, à le ramener en Serbie. Revenu à Belgrad , Miloch se hâta d'exploiter les bonnes dispositions du consul russe. Il obtint de Yachtchenko qu'il appuyât un manifeste adressé à son souverain. Dans cette pièce, Miloch priait le tsar de lui accorder un asile en Russie, et soumettait à sa décision suprême le différend qui s'était élevé entre lui et le sénat. Nicolas, flatté de cette marque de confiance, répondit en invitant Miloch à venir à Pétersbourg. Aussitôt le kniaze fit entamer des négociations analogues auprès de la cour d'Autriche, et, dès qu'il les crut assez avancées, il repassa à Zemlim , annonçant qu'il allait se plaindre à Vienne. Par cette conduite habile , Miloch compromettait le consul russe qui, après avoir décidé le tsar à protéger le kniaze , avait le plus grand intérêt à empêcher l'Autriche d'intervenir dans celte affaire. Yachtchenko visitait chaque jour le kniaze au lazaret; Petronievitj et les autres sénateurs du parti national, craignant que

LA PRlHClfADTÉ DB tlRBIB, BTCt SS7

rÀutriche n'intervînt en faveur de Milooh, allaient jusqu'à deux fois par jour le supplier de r«venir. Orâêe à l'ignorance où était l'Eurapedu véritable état des choses, Milooh avait pris tout d'un coup une position très-forte. En Hongrie, on était pfèè de le regarder comme un autre Louis XYI j qui veut échapper à ses bourreaui. En Serbie, beaucoup de patriotes penchaient à croire que le protectorat autrichien ne serait pas aussi éorasant que celui de l'empereur russe , et tendaient U main aux Serbes de Hongrie , tous favorables à Miloch, par suite des faux rapports publiés dans les feuillesallemandes. C'est alors que deux chefe du parti de Miloch, l'habile Jivanovitj et le m^ decin piémontais Cunibert, voyant leur maître ébranlé par les supplications du sénat, dont ils avaient personnellement à redouter la colère, s'évadèrent la nuit de Belgrad , et rejoignirent à Zemlim le prince fugitif, pour l'engager à persister dans ses refus. Mais la prinoesse Loubitsa arriva presque en même temps de Temesvar avec ses fils ; pour se rendre populaire, alla aeoabla de reproches son mari en présence des sénateura et lui peignit la honte qui le suivrait dans les cours où il irait porter ses plaintes. Alors Miloeh, versant des larmes , jura de régner désormais en kniaze citoyen , soumis à la constitution , ratifia la sentence d'exil perpétuel prononcée par le haut tribunal contre Gunibert et Jivanovitj ; puis, ea-

328 LIS SLAVBS d'orient.

corté d'une députation du sénat , il rentra dans Belgrad.

Évidemment , malgré tout ce qu'a pu dire la presse européenne, la Russie n'avait plus qu'un bien faible intérêt à détrôner Miloch , car elle tenait en ses mains le sénat , qui était devenu le seul pouvoir effectif de la principauté. Aussi Vachtchenko mettait-il en œuvre toute son éloquence pour persuader au kniaze de se tenir en paix. Il lui vantait le bonheur d'un prince constitutionnel, qui n'a rien à faire qu'à savourer les joies du rang suprême, qui a toute puissance pour le bien et nulle puissance pour le mal , et qui recueille toute la gloire de la prospérité publique, sans qu'on puisse lui attribuer aucun des maux du pays. Ce langage de la part d'un Russe ne faisait qu'indigner le vieux tyran; le consul était mieux écouté quand il peignait au prince les terribles effets de la haine du pays : « Mon influence et la crainte qu'inspire le tsar te maintiendront malgré la nation, disait-il, tant que tu respecteras Toustav ; mais, si tu le foules aux pieds, tu te retrouveras seul en présence d'un peuple avide de vengeance. » Ces remontrances furent cependant vite oubliées : le sénat avait insisté pour que Miloch rendît compte de sa gestion des deniers publics depuis dix ans; il exigeait qu'il restituât les biens confisqués et réparât tous les dommages causés par ses intendants aux particuliers. Il y avait là de quoi pous-

ser à bout un avare moins endurci que Miloch; plutôt que de rendre les millions demandés , il accepta la guerre civile. Sachant combien le peuple voyait de mauvais œil une charte imposée par les puissances étrangères, et dans laquelle il n'avait pu introduire aucune modification, Miloch tout à coup proclama l'abolition de Toustav; il envoya son frère lovane dans le mont Roudnik, pour soulever les paysans de ses domaines, et invita les troupes régulières à venir briser les chaînes dont les sénateurs l'avaient chargé. Le malheureux ne se doutait pas que ces vieillards, objet de sa haine, étaient désormais ses seuls protecteurs , et qu'en brisant ce dernier appui ^ il se livrait lui-même sans défense à toute la colère du peuple.

L'armée, provoquée par les agents de Miloch et sans attendre que les paysans d'Iovane prissent les armes de leur côté , se souleva subitement aux cris de : A bas la charte! vive le prince absolu! Après avoir forcé l'arsenal , la garnison de Kragouïevats se joignit à celle de Tjoupria, et toutes ces troupes marchèrent sur Belgrad , entraînant garrottés leurs propres officiers qui refusaient de violer la charte, et ceux des employés qui n'avaient pas eu le temps de s'enfuir dans les forêts voisines. A cette nouvelle , les sénateurs , profon-i dément surpris, forcèrent Miloch à les suivre chez le visir de la citadelle pour lui annoncer ce qui se passait. Ils voulaient le laisser en otage

330 LB8 «LAVIS d'oRIBNT.

aux mains des Tares ; mais le visir et le consul russe se refusèrent également à prendre sur eux une telle responsabilité. Gomme le prince protes^ tait de sa complète innocence, on feignit d'y croire; seulement on exigea de lui qu'il envoyât aux rebelles deux de ses aides de camp avec une lettre où il leur conseillait d'abandonner leur folle entreprise. Miloch dut céder à la force; mais, pour détruire l'effet de sa lettre , il fit donner secrètement aux siens l'ordre de n'écouter aucun avis f et de marcher toujours en avant jusqu'à ce qu'ils eussent arraché leur maître aux mains des constitutionnels. Conduits par un sous-officier nommé Taditj , les soldats révoltés poursuivirent donc leur marche, musique en tète, étendards déployés , excitant sur la route tous les paysans à les suivre contre les impies qui , disaient-ils, avaient incarcéré le kniaze et voulaient le tuer. Réduit aux expédients extrêmes, le sénat dut investir Youtchitj de la dictature militaire pour tout le temps que durerait l'insurrection; déjà, en 1835, ce héros, l'idole du peuple, avait noblement soutenu le rôle difficile qu'on lui confiait de nouveau. A la tète des volontaires qui, au bout de quelques jours , s'élevèrent au nombre de quinze mille, le dictateur eut bientôt cerné les troupes du prince, les réduisit à se rendre prisonnières, dispersa les bandes que l'or de Miloch avait soulevées, et prit Kragouïevats. Alors réunissant sur la prairie de cette ville toute l'armée

LA PEINCIPAOTÉ DB BBRBII ^ BTG. 831

civique , il enjoignit à chaque capitaine de nabia^ à chaque knèzecledistrict^ de tenir dans sa tente registre ouvert^ pour que tout membre de la nar tion pût y inscrire ses griefs contre Miloch et constater les dommages causés soit à sa personne, soit à ses biens. Il engagea en même temps les chefs serbes à lui exposer librement leurs vœux. Les guerriers de toutes les nahias s'accordaient pour demander une grande skoupcbtina. Les sénateurs seuls s'y opposaient. —Le peuple imprévoyant, disaient-ils, chasserait la dynastie maudite; alors la Russie, qui l'a appuyée de sa garantie, enverrait chez nous un plénipotentiaire; son joug s'appesantirait sur la Serbie. Mieux vaut garder, en le contenant, un tyran national. Ces sénateurs avaient raison; mais quel triste sort pour un peuple avide d'indépendance ! Aussi l'en"^ thousiasme patriotique qui s'était d'abord réveillé avec tantd*éclat, faisait-il place à une froide résignation; la plupart cependant persistaient en*^ core à demander la skoupcbtina. « Que sommesnous, s'écriaient-ils, si nous ne pouvons rien faire sans la permission des tsars? » Et les iounaks formaient dans la plaine de vastes groupes autour des plus ardents tribuns , qui les poussaient à des actes d'indépendance. Les staréchines aux cheveux blanchis contemplaient avec attendrissement ces nobles scènes , ils s'associaient à ces généreux élans. « Où est le temps qui nous a vus raïas? s'écriaient-ils. Gomme notre peuple a

332 LES SLAVES d'oRIBNT.

grandi en intelligence et en dignité! » Et Tardeur des jeunes gens se communiquait même à ces vieillards, qui refusaient de se retirer avant qu'on eût promis la skoupchtina. Youtchitj dut céderi et jura qu'elle aurait lieu, quoi qu'en pussent dire le sénat et la Russie.

Aussitôt l'armée des citoyens se dirigea sur Belgrad , où elle voulait tenir debout et en armes une assemblée générale. Elle s'arrêta à une demilieue de la ville , pour recevoir sur le Vratchar le salut du sénat , et le remercier, au nom de la patrie , du zèle qu'il avait déployé. Un homme d'une taille colossale et dont le vaste front pâle décelait un caractère inflexible , présidait ce conseil de vieillards : c'était l'ardent patriote Stoïane Simitj. On eût dit une vivante personnification de la fermeté, de l'énergie civiques. Tout le temps que dura la délibération, il conserva la même attitude , la même impassibilité. Enfin, les paysans demandèrent que le sénat déclarât la diète ouverte , et qu'elle fût appelée à juger son prince parjure. Le soviet, effrayé, allégua que Miloch ne pouvait être jugé que par les empereurs ; mais les citoyens s'emportèrent et menacèrent , si on déclinait leur compétence , de prendre chacun une pierre pour aller de leurs mains lapider le tyran. Nikiphore, évêque d'Oujitsa, qui était venu remercier, au nom de l'église , les sauveurs de l'oustav , ne put les ramener à des dispositions plus calmes qu'en

opposant à leurs plaintes toute l'autorité de sa pa* rôle évangélique. En même temps, Voutchitj , parcourant ces groupes en tumulte, s'efforçait de leur faire entendre un langage pacifique. « Frères , calmez-vous , criait-il ; il vous sera fait pleine justice, la charte vous en est garant. Mais songez que d'esclaves que vous étiez , la loi vous a rendus hommes ; qu'il y a maintenant une nation serbe dont il faut ménager l'avenir. Ne compromettez pas votre dignité de citoyens : que dirait l'Europe en apprenant que vous n'avez pu attendre le cours de la justice contre votre oppresseur, et que vous vous êtes vengés en raïas? » Les kmètes ne répondirent à ces exhortations qu'en demandant de nouveau une instruction judiciaire. Les sénateurs cédèrent sur ce point, tout en faisant entendre qu'un tel procès exigeait du temps, et Stoïane Simitj pressa vivement les citoyens de retourner chez eux jusqu'à ce que la commission d'examen pût présenter son travail, promettant qu'alors on les convoquerait de nouveau. Mais les insurgés se refusèrent à quitter Belgrad avant que le violateur de l'oustav eût évacué le pays, et Voutchitj leur objectant que, sans la permission des empereurs qui l'avaient établi , on ne pouvait chasser Miloch , tous les kmètes s'élancèrent vers le dictateur en criant : « Sers notre cause, frère ancien ! ne nous demande pas une faiblesse. Nos droits sont désormais sacrés, les tsars euxmêmes les ont solennellement reconnus ; qu'im-

331 h%% &LAYUI d'orient.

porta après éela leur blâme, si le bon droit et le. ciel sont pour nous? Quoiqu'il arrive, il faut que justice soit faite; jusqu'alors nous resterons à Belgrad. » De tant d'orateurs rustiques qui prenaient successivement la parole, rarement l'un interrompait l'autre ; tous ces hommes qu'agitaient des passions si vives portaient dans l'expression de leurs griefs et de leurs vœux une logique et une netteté singulières. Cette naïve éloquence finit par l'emporter. Les sénateurs déclarèrent la skoupchtina ouverte, et, ainsi constitué en diète souveraine, le peuple signifia au sénat qu'il avait à répondre devant lui de la personne du prince confié à sa surveillance. Une heure aprè» cette déclaration, deux officiers de garde, envoyés par le sénat, croisaient leurs épées devant la porte de Miloch prisonnier.

Le triomphe du parti national était si complet, que le sénat, après avoir gratifié d'un ducat chacun des six cents soldats réguliers qui lui étaient restés fidèles , les licencia le jour même de leur retour dans Belgrad. Cette entrée triomphale de tous les chefs du peuple avec Youtchitj à leur tète eut lieu par la porte de Stambol. Groupés sur les murailles, les Turcs voyaient avec stupéfaction la fête civique dont leurs anciens raïas étaient les héros. Faisant un peu tard une démonstration patriotique, les dames de la maison régnante s'étaient rassemblées au palais d'Ephrem, pour voir du balcon passer le cortège.

LA PEINGIPAOTi DE «lEBIB , ETC. 335

Cependant Miloch captif poussait des criB de rage, assurant qu'il était étranger à la révolte de ses troupes contre Toustav. Il demandait qu'on fît venir le métropolite et les évoques pour qu'il pût, la main sur la sainte croix, protester de son innocence. Tant d'hypocrisie ne pouvait qu'exciter le dégoût dans les âmes loyales des guerriers serbes, et confirmer le peuple dans sa résolution de mettre fin à un règneabhorré. Leoonsul Vacht^ ohenko espérait encore détourner le sénat de céder au vœu de ce petit peuple qui, selon lui, voulait se donner des airs de grande nation. Tout ce qu'il put obtenir fut qu'on limiterait le nombre des membres de la diète, et que la masse du peuple ne serait point admise à prendre part aux délibérations. Quand l'assemblée sortit de Belgrad pour aller tenir en plein champ, sous des platanes, sa séance décisive, il fallut fermer les portes de la ville pour empêcher le reste du peuple de s'élancer à la suite de ses députés. Youtchitj , à leur tôte, redevenu simple citoyen , tra«versait les rues obstinées par la foule, comme un dictateur romain après son abdication. Sa large tunique blanche^ son caleçon turc, sa cein* ture rouge garnie de pistolets, et surtout sa fière attitude, le faisaient distinguer sans peine au milieu des autres sénateurs. La séance commença par un discours du métropolite Peter, qui décla-* rait que le kniaze, chargé d'accusations auxquelles il ne pouvait pas répondre, avait. résolu

336 LES SLAVES d'oRIENT.

d'abdiquer et de se retirer pour le reste de ses jours dans ses biens de la Yalachie. L'assemblée nationale accueillit par un long murmure cette déclaration inattendue. — Quoi ! s'écriait-on , sans restituer les sommes enlevées au pays, Miloch se retirerait dans les terres qui sont le fruit de ses brigandages ! il irait jouir de sa colossale fortune, amassée en vingt années de meurtres et de rapines, et> tranquille à l'étranger, il emploierait une partie de ses richesses à soudoyer chez nous des espions et des traîtres ? Non, il ne doit pas nous échapper avant d'avoir rendu ses comptes. Il faut qu'il subisse son jugement, ou bien que, s'avouant lui-même par écrit coupable et digne de l'exil, il restitue Tor qu'il doit à ses concussions. — Quelques voix s'élevèrent faiblement pour demander qu'on laissât Miloch emporter ses trésors, à condition qu'il délivrerait à jamais la Serbie de sa présence ; mais ces timides propositions se perdirent au milieu de clameurs furieuses. Effrayés de ce tumulte, les vieux sénateurs, même ceux que Miloch avait le plus maltraités, protestèrent contre toute violence faite à la personne du kniaze ; ces vieillards en cheveux blancs voulaient descendre au tombeau en paix avec tout le monde.

Quelques partisans de Miloch , comme le colonel Raïovitj , profitèrent de ces dispositions du sénat pour inviter le peuple à la douceur; personne ne daigna leur répondre. « Frères! s'écria

enfin Stoïane Simitj , le kniaze se reconnaît Tauleur de la révolte y il avoue ses tyrannies, il désire seulement qu'on lui en épargne l'aveu public, et qu'on le laisse se retirer en paix. Il se soumet d'avance à ce que décideront les tribunaux par rapport aux restitutions ; il rendra sur ses biens privés tout ce qu'il a , par violence , confisqué aux particuliers. — Restituer tout est impossible, répondirent les orateurs du peuple adoucis par ces aveux; qu'il rende seulement ce qu'il a extorqué depuis le jour où il jura, en 1835, la charte serbe. Depuis ce jour seulement nous avons des droits, et ce qu'on nous a enlevé nous est légitimement dû. Quant aux crimes antérieurs de Miloch , nous remettons à Dieu le soin de notre vengeance. » Reconnaissant la modération de cesdemandes, Voutchitj les appuya contre ses collègues ; il fit remarquer aux sénateurs qu'étant seulement les représentants de la nation, ils ne pouvaient pas , sans le consentement de la nation même, délivrer le tyran de ses dettes, qu'il fallait en dresser un relevé exact et le présenter à la diète, seule compétente en ce qui concerne les aliénations de biens privés et publics. Le soviet céda sur tous ces points , et il fut convenu que Miloch rendrait ses comptes depuis 4835.

Pendant cette longue séance , le frère du prince, Ephrem , président du sénat , caché derrière les sièges de ses collègues et appuyé au tronc d'un acacia, avait feint d'abord une dédaigneuse indif-

338 LBS SLAVBS d'orient.

férence. Jouant avec son chapelet turc, ilaetoui^ nait en souriant vers un Français qui se trouvait près de lui , chaque fois que les orateurs popu* îaires commettaient quelque gaucherie. Mais, quand il vit le sénat entraîné et l'assemblée na-r tionale s'ériger décidément en jury , il commença à trembler de tous ses membres et sembla près de défaillir; il fallut que ses momkes le trans* portassent sur son cheval pour le ramener en ville.

Le consul russe Vachtchenko apprit avec une surprise mêlée d'effroi les concksions de la diète. Qu'allait dire l'empereur son maître , quand il connaîtrait les désordres qui se passaient dans un pays p^^otégé par ses aigles? Il se hâta d'appeler Voutchitj, lui reprocha les excès barbares qu'il autorisait par sa présence, lui rappela les égards que les nations civilisées vouent à leurs princes , et le pressa d'user de son influence pour obtenir une rétractation de la skoupchtina. Le généralissime était arrivé chez le consul escorté de toute une cour de brillants capitaines : d'un signe de tête, il pouvait chasser du pays et Vachtchenko et la dynastie qu'il défendait , mais alors le temps des haïdouks serait revenu; il aurait fallu s'enfuir dans les montagnes , dormir au bois , la main sur la carabine, près d'un cheval toujours sellé. Voutchitj aimait trop sa patrie pour céder en un tel moment à ses passions ; il se montra donc prêt 4 faire ce que désirait Vachtchenko.

LA PRINGIPAOTÉ W dSRRI£ , BTC. 339

Aussitôt on invita la princesse Loubitsa a venir chez le consul russe pour s'entendre avec Youtchitj sur les moyens d'effectuer l'évasion de son mari« La princesse, feignant d'être affaissée sous l'excès de sa douleur , se fit porter chez le consul, et à peine eut-elle aperçu Youtchitj qu'elle acca«bla d'injures cet ancien ennemi de sa famille. Déjà le général cédait comme un enfant au premier mouvement de sa colère, quand, voyant la princesse fondre en larmes, il jura de faire évader Miloch. En effet , déterminé par ses instances , le sénat se rendit , dès le lendemain matin, près du prince captif pour lui annoncer que, conformément aux désirs de Youtchitj et du consul russe , on voulait bien le laisser partir sans exiger de lui aucune restitution . Pendant ce temps, toute la diète , réunie autour de la cathédrale, après avoir entendu la messe de l'aurore , écoutait un pathétique discours du métropolite , qui exhortait l'assemblée au pardon et la suppliait de se contenter de l'abdication du prince en faveur de son fils aîné Milane. Longtemps les kmètes ne répondirent que par des refus obstinés : furieux de voir le tyran leur échapper sans avoir rien restitué à tant de malheureux plongés dans la misère, les députés exigeaient qu'au moins la dynastie fût abolie ; mais on leur rappela que le texte du bérat était formel : les empereurs avaient garanti l'ordre de succession. D'ailleurs, l'héritier de Miloch était généralement aimé. Vue députa-

tion de la diète avec les évèques, les juges, l'é* tat^major de l'armée et les sénateurs , se rendit donc au konak pour recevoir des mains du prince l'acte de sa démission. A la deuxième heure du jour (dix heures du matin), Miloch descendit vers les députés jusqu'au bas de l'escalier , et leur remit, sous le titre d'o^retoAem^ (abdication), l'acte que nous traduisons ici :

« Au sénat , aux dififérentes autorités , au clergé et à toute la nation serbe , je déclare que , ma santé détruite par les soucis de tant d'années consacrées au gouvernement de mon pays ne me permettant plus de prolonger mes travaux, j'ai résolu de me décharger volontairement de ma dignité de kniaze et des devoirs qui y sont attachés. C'est pourquoi j'abdique aujourd'hui solennellement et pour toujours en faveur de mon fils aîné Milane, mon héritier et successeur au pouvoir, d'après les termes mêmes du hatti-chérif concédé à la nation et du bérat octroyé à ma personne par le très-clément sultan. Le repos et la tranquillité m'étant devenus indispensables après de si pénibles années , je quitte la Serbie à jamais et n'emporte dans mon cœur qu'une seule consolation ^ celle de laisser ma patrie libre, cajme, unie et prospère a l'ombre d'une puissante protection. Ne sachant pas signer, j'ai fait souscrire par mon plus jeune fils Mikhaïl mon nom et prénom , et apposer mon sceau à cet acte , afin de prouver

LA PRINCIPAUTÉ DB SERBIE , ETC. 34i

qu'il émane de mon libre et plein consentement. tf Donné à Belgrad , i''^ juin 4839.

« MiLOCH Obrenovttj,

« Kniaze des Serbes. »

Un second acte, contenant la cession du pouvoir au naslednik (successeur) Milane , fut également lu à l'assemblée. Le prince y donnait à son fils toutes ses bénédictions, l'engageait à ne régner qu'avec clémence, à consacrer toute sa vie au bonheur de ses sujets^ par là seulement, ajoutait Miloch, il pourrait adoucir les sou£frances et les regrets de son vieux père. Ces deux actes furent présentés à la diète, qui en accueillit la lecture par un morne silence ; les députés étaient sous la pénible impression de la résistance opposée au vœu populaire. Ils demandèrent seulement que Miloch partît sans délai , et son départ fut fixé au lendemain.

Toute la nuit, le prince fit entendre des lamen* tations déchirantes. « Ma chère Serbie, ma douce terre natale, je ne te verrai donc plus ! Je ne serai plus ton clément, ton fils6^m/ » (Le mot miloch en serbe a cette double signification.) N'avait-il pas ses raisons pour regretter cette patrie qui l'avait vu passer de l'état de valet de ferme , gagnant trois sous par jour, au rang de prince assez riche pour pouvoir mettre en sûreté, dans la banque de Vienne , un million six cent mille ducats ?

34Q LB8 SLAVES D*ORtBMT.

A neuf heures du matin, le sénat et les évêques escortèrent Miloch jusqu'à la Save, où l'attendaient une goélette armée et deux barques remplies de soldats, chargés de le garder jusqu'à son arrivée en Valachie , pour l'empêcher de fuir en Autriche. Au milieu de la foule épaisse rassemblée sur les quais , Miloch était aisément recon^ naissable à sa taille gigantesque, à sa tète énorme et à sa grosse loupe sur la joue gauche. Il mar^^ chait d'un pas ferme : mais, sur le point d'entrer dans la goélette, il s'attendrit de nouveau, pria tous ceux qu'il avait persécutés de lui pardonner ses violences, et s'avoua l'instigateur de la dernière révolte contre une charte qu'il croyait pernicieuse. Puis il jura un éternel amour à sa patrie, et rappela que, malgré ses fautes, il avait néan-^ moins fait beaucoup pour la régénération de la Serbie. Enfin il embrassa les sénateurs ses ennemis, leur souhaita une vieillesse plus tranquille que la sienne. « Quittons-nous sans haine, dit-il, séparons-nous comme il convient à des hommes, à de vieux compagnons des guerres de la liberté. Au nom de la gloire de notre pays, sacrifions nos mutuelles inimitiés : qu'il n'y ait point de scandales , que le reste de l'Europe ignore ce que fut mon règne ! Ne faites rien écrire dans les journaux contre moi ; que l'oubli me couvre désormais comme si j^étais dans la tombe. Dites que j'ai abdiqué de plein gré, et, puisque je ne peux plus vous nuire, laissez Dieu seul me juger :

LA PRIKCI^AUTÉ US BBUBlfty ETC. 343

je retournerai bientôt à lui. Frères , adieu pour toujours 1 Que le ciel soit avec tous ! »

Il y avait de la dignité dans un tel langage. Miloch avait durant vingt ans représenté un peuple, et l'âme la plus vulgaire s'élève dans l'exercice d'une telle mission. Les nations ^ que Dieu a créées toutes inviolables et saintes, impri" ment un caractère auguste aU front qu'elles couvrent du diadème. C'est ce que sentirent les Serbes, et, quand leur prince monta dans son caïque , ils se précipitèrent pour lui baiser la main. Loubitsa, qui n'avait jamais reçu de son époux que des outrages, poussa des cris perçants en le voyant s'éloigner. Les employés allemands, toujours dévoués au pouvoir , furent cependant les seuls qui osèrent exprimer publiquement leurs regrets. L'un d'eux, Richter, dans une . courte brochure publiée sur la Serbie (4), n'a pas craint de dire : « Miloch est digne de vénération pour ses magnifiques qualités. Gomme il était plein d'amour ! Quelle prévenance envers leë plus pauvres! Avec quelle reconnaissance il se décou--» vrait devant le salut du dernier de ses sujets! Il ne succomba que dans une 'série d'intrigues dont son âme ouverte et franche ne sut point- se défendre... » Les voyageurs français n'ont pas moins contribué que les Allemands à égarer l'opinion de l'Europe au sujet des Obrenovitj. Mais,

(i) Serbiens Zmtànde, 1840.

quelque éloge qu'ils aient pu faire du caractère et âes intentions de Miloch , il est un fait démontré aujourd'hui jusqu'à l'évidence : c'est que le prince serbe n'est pas tombé devant de lâches intrigues, mais devant la colère d'une nation appauvrie par ses rapines et révoltée de ses excès.

Depuis son abdication , Miloch a fait pour ressaisir le pouvoir plusieurs tentatives qui ont toutes échoué; ses cabales n'ont abouti qu'à empoisonner les jours de ses deux fils, Milane et Mikhaïl, et à rendre impossible la franche réconciliation des Serbes avec sa postérité. Les règnes si courts des deux jeunes princes ont d'ailleurs été remplis de tant d'intrigues étrangères y qu'ils appartiennent moins à l'histoire de la Serbie qu'à celle de l'Orient même, considéré dans ses rapports avec la diplomatie européenne. Ces règnes forment, pour ainsi dire, un drame à part qui n'est rien moins que terminé. En 1842, le peuple serbe a chassé les derniers restes de la ^famille Obrenovitj. Un fils de Tserni-George gouverne aujourd'hui la principauté. Toutefois y les Obrenovitj ne se tiennent pas pour battus, et peut-être ont-ils quelque raison de ne pas désespérer encore. En effet si, au commencement de 1843, le cabinet britannique, reniant la dynastie déchue, qu'il voit soutenue par la Russie, a pu entraîner notre diplomatie dans sa politique nouvelle; si notre consul-général, M. Ko-

drika, poussé en avant par l'Angleterre comme une sentinelle perdue, a, le premier de tous les consuls, reconnu la légitimité du prince Alexandre Georgevitj, cette vague démonstration, que n'appuiera sans doute aucune mesure ultérieure, sera d'un bien faible poids dans les conseils de l'Europe; et l'Autriche et la Russie n'en demanderont pas avec moins d'instances l'éloignement volontaire ou forcé du fils de l'émancipateur. U faut donc attendre encore, avant de juger dans son ensemble une crise politique dont le dénouement intéresse non-seulement les Serbes, mais l'Orient tout entier.

Trois partis s'agitent dans la principauté serbe : il y a le parti national , composé d'hospodars à mœurs orientales , qui , appuyés sur la population des montagnes , conservent un culte pieux pour les antiques souvenirs et la vie de tribu. Il y a le parti allemand, que les relations commerciales de la Serbie avec l'Autriche ont formé dans les contrées qui bordent le Danube et la Save. Ce parti combat au nom delà civilisation

346 LBt SLAVB8 d'oRIITIT.

européenne la tendance orientale de la nation. Enfin 5 il y a le parti mixte, composé des employés qui ne croient qu'à leur solde , soutenu par les cours protectrices, qui ne croient qu'à elles^itiémes , et la diplomatie européenne > qui approuve tout aveuglément. Cette dernière fraction politique n'a aucune chance de vitalité dans le pays^ elle ne pourrait se maintenir au pouvoir qu'en se reniant elle-même pour s'appuyer sur l'un ou l'autre des deux partis vraiment sérieux de la Serbie. La question reste ainsi entre ceux qui appellent l'organisation allemande, et ceux qui soutiennent et veulent régulariser les institutions orientales.

Il est clair , pour qui a étudié la race slave , que les institutions germaniques répugnent profondément à son génie ; à plus forte raison, cette race ne pourrait-elle accepter des institutions autrichiennes. Ce sont cependant les formes gouvernementales de l'Autriche que le parti allemand voudrait acclimater en Serbie; par cette prétention même il est jugé.

Reste le parti des hospodars, le seul qui ait vraiment les sympathies de la nation. Ce parti, hostile à la monarchie absolue, appelle cependant de tous ses vœux un gouvernement fort et régulier; seulement, il désire que le pouvoir s'appuie, non sur des protecteurs étrangers, mais sur les antiques institutions du pays. Ces institutions ont, comme les mœurs mêmes du peuple,

LA PRINGIPAOtÉ DB BIRBII , ITG. 84?

un grand caractère de noblesse et de simplicité» Chaque village est régi par ses kmètés , ou anciens, qui, réunis en conseil , choisissent les knèzesy divisés en trois ordres : l"" lesknèzesdes bourgades {ceoskî-^knezom)j qui remplacent nos maires et nos juges de paix; S^" les knèzes des districts , dont l'autorité, plus étendue, fut sou^vent héréditaire au temps des Turcs ; 3® les knèzes des nahias , dont chacun est élu par toutes les communes du département et siège en leur nom auprès de Yispravnikj lieutenant du prince, aiiti de contrôler ses actes. De son côté, Vispravnik, à Taide de ses kapetanij distribués dans lesdifFè* rentes knéjines de son ressort, contrôle les actes du peuple ou des pères de famille, et s'attache à concilier les plans et les intérêts généraux de l'état avec ceux des communes et des nahias. Chaque localité administre elle-même ses biens; chaque confrérie ou commune possède le sol de son territoire et peut afifermer ou laisser en pa«* cage ses terres, dont les revenus se versent à la caisse communale pour être employés aux travaux publics ou au soulagement des pauvres. Lia ré«* partition des impôts devant toujours être discutée par les kmètes, le riche ne peut échapper aux charges publiques , comme il arrive trop souvent dans les états dont les revenus sont perçus d'a^ près les données si incomplètes du cadastre. En Serbie, nul ne peut cacher sa fortune réelle, toujours connue des voisins ; l'impôt n'écrase

348 LES SLAVES d'oRIBNT.

pas le pauvre à l'avantage du riche, et souvent même les lois de la solidarité orientale obligent le grand propriétaire à payer pour ses voisins ou parents ruinés.

Tel est le système pour lequel le parti national de la Serbie combat depuis trente ans contre la mauvaise volonté des princes. Les hospodars, qui , au temps de Tserni-George y n'avaient pensé qu'à se liguer entre eux pour former une faction aristocratique , sont entrés depuis très-longtemps dans une voie plus libérale. Éclaij^és sur les tendances de leur pays, ces hospodars, que les journaux d'Allemagne, fidèlement copiés par les journaux de France, appellent si ridiculement les boyards serbes, sont en réalité les plus sincères amis du peuple , les pères des tribus qui les ont choisis comme leurs représentants; c'est à ce seul titre qu'ils conservent de l'influence.

Les Obrenovitj voulurent neutraliser au profit de leur despotisme ces institutions des ancêtres; ils avaient établi une administration centrale, ou plutbt une servile bureaucratie , dans un pays oii chaque village aspire à se gouverner luimême, et, les nationaux ne sachant pas lire, ils avaient dû confier l'administration à des étrangers, la plupart pleins de mépris pour le culte et les usages du pays. La charte des empereurs, malgré ses restrictions tyranniques, eut au moins pour résultat d'abaisser cette naissante aristocratie d'hommes de plume devant les knèzes, qui

Là PBINGIPAUTÉ DB SBRBIB , BTG. 349

sont les vrais représentants du pays. Chacun des dix-sept membres du corps législatif ne pouvant être choisi y d'après la nouvelle charte, que dans les rangs des knèzes et par leur concours , ils se retrouvèrent ainsi associés au pouvoir souverain , le kniaze ne fut plus que le président des knèzes. Les journaux d'Occident ont donc prétendu à tort que les deux cours auxquelles est due cette charte imposèrent les formes constitutionnelles à un peuple encore trop ignorant pour les comprendre. Cette constitution est loin sans doute de satisfaire aux légitimes exigences des Serbes, mais on y chercherait vainement des analogies avec la charte française ; on ne lui trouve de terme de comparaison que dans le système administratif des anciens Grecs, dont l'Orient conserve encore la précieuse tradition. L'Europe devrait s'apercevoir enfin que les peuples greco-slaves aspirent surtout à des institutions démocratiques; seulement ils comprennent la liberté autrement et plus profondément peut-être que les Occidentaux. La seule force des baïonnettes pourrait imposer à des peuples , animés encore de l'esprit de tribu , cette centralisation , ce despotisme de la majorité, qui caractérisent la démocratie française.

Parmi les innovations européennes introduites par Miloch pour soutenir son despotisme , il faut signaler l'installation d'une police princière dans les communes rurales, qui avaient eu jusqu'alors

350 LES SUVBS DOHIBMT-

la surveillance exclusive et la responsabilité des actes de leurs habitants* Foulant aux pieds ces traditions de solidarité orientale, Miloch établit, et ses successeurs ont laissé subsister, des bu-^ reaux d'enquête placés dans chaque nahia sous la direction immédiate du natchalnik (gouverneur militaire ) y et chargés de surveiller la conduite des citoyens. Ces chefs de police et ces gouverneurs ont pour conseillers des secrétaires instruits en Europe dans l'art d'opprimer au nom de la loi. Ce sont ces serviles agents qui prétendent civiliser les Serbes , et qui , étonnés de soulever la défiance des populations, écrivent aux journaux d'Europe pour décrier le pays où ils ont reçu Thospitalilé. Â les en croire , les dix-sept paysans qu'on appelle sénateurs devraient être envoyés comme écoliers en Allemagne, pour y étudier l'administration. Heureusement ces simples vieillards ont sous leurs yeux l'exemple des ridicules effets d'une importation prématurée des lois occidentales en Serbie : Davidovitj avait fait rédiger le code serbe en le modelant sur le code Napoléon. Après douze années de constants efforts , les traducteurs avaient terminé leur tâche , et le nouveau code put être enfin communiqué au sénat et à la diète. Ces pieux enfants de la nature furent indignés des articles relatifs aux cultes , au ma* riage, à la dot des femmes, à l'organisatiou des familles ; ils s'effrayèrent des germes d'aristocra* tie cachés dans les titres et les attributions dé-

LA PRIMGIPAOTÉ DB 8BBB1£ , BTG. 351

volus à la propriété, et Us n'en crurent pas leurs oreilles lorsqu'ils entendirent mentionner, parmi les obligations imposées aux possesseurs de mai-- SQUS y celle des servitudes.* — Quoi I s'écrièrent œs naïfs vieillards, même à Paris, chez la nation la plus libre du monde, encore tant de servitude ! — Beaucoup de travail avait été fait en vain; il demeura prouvé que le code français resterait longtemps encore incompréhensible aux Serbes. En effet, la politique, science purement expérimentale , doit toujours procéder des éléments simples aux éléments complexes; la France, quand elle s'élança du chaos féodal, n'arriva pas du premier bond à la centralisation monarchiqnej elle dut traverser lentement la période des grands vassaux et des grandes communes, dont chacune était comme une république à part dans l'état. Les tribus serbes actuelles aspirent au même genre de liberté que nos pères du treizième siècle. |1 faut savoir concilier l'établissement d'un pouvoir unitaire avec leur légitime besoin d'une large existence municipale. Bien des germes d'une oivganisation factice ont déjà été implantés dans ce pays; il faut qu'il sache s'en délivrer, ou qu'il craigne pour sa vie propre* Si la Serbie ne peut, à l'exemple de la Grèce, secouer l'influence occidentale, la sève de sa nationalité se retirera dans les montagnes, en Hertsegovineetau Monténégro. Déjà ce dernier pays se trouve dans une voie de développement bien plus normal, bien plus réel-

352 LES 8LAVB6 d'oRIENT.

lement serbe, que la principauté danubienne. L'organisation militaire de la Serbie ne présente pas moins d'anomalies que son état civil. En se contentant d'exercer la jeunesse dans les villages, sans l'arracher de ses foyers en temps de paix, ce peuple fournirait aisément soixante mille hommes bien disciplinés; mais il s'obstine à créer, au moyen de la conscription, une armée permanente à l'européenne, une garde du prince, au lieu d'une garde nationale, et le gouvernement n'a pu jusqu'ici obtenir plus de trois mille hommes de troupes régulières. Les soldats font l'exercice à la russe, portent l'uniforme vert à parements rouges, et reçoivent 5 francs de gratification par mois. Quelque restreinte que soit cette conscription, et quoique le temps de service n'excède pas six années, le gouvernement n'ose lever lui-même les recrues; il se décharge de cette tâche sur les knèzes : chaque knéjine, suivant les usages orientaux, choisit elle-même ses conscrits, ou leur achète à volonté des remplaçants.Une autre mesure non poins conforme au génie oriental est l'élection des officiers par les soldats, qui, rassemblés périodiquement, présentent leurs candidats à la ratification de l'étatmajor. Parmi les troupes d'élite, il faut signaler la cavalerie, qui , montée sur ses petits chevaux slaves, manœuvre admirablement. Quant à l'artillerie, elle ne se compose que d'une trentaine de pièces mal servies. Les soldats employés comme musiciens reçoivent leur congé au bout de trois

ans, et, en quittant le drapeau, em portent lur instrument, afin de répandre dans les campagnes legoût delà musique européenne. Dans lecas d'une levée en masse des citoyens, chaque knèze marche à la tête des gens de son district, et les grades civils deviennent des grades militaires. Cette levée de la masse a lieu spontanément chaque fois que la patrie est en danger; mais, dans aucun cas, elle ne pourrait être destinée à soutenir le sultan. Le seul et dernier signe de dépendance qui rattache, depuis 4833, les Serbes à la Porte, est le tribut annuel de i ,300,000 piastres, formant à peu près le quart du budget total de la principauté. Le commerce entre ce pays el la Turquie est entièrement libre ; les Serbes n'ont pas un centime à payer pour écouler leurs produits dans l'empire, tandis qu'au contraire les objets importés de Turquie chez eux payent un droit à la frontière, comme les marchandises européennes. Aussi la douane seule de Belgrad , affermée par le sultan au gouvernement serbe , rapporte-t-elle plus d'un demi-million de francs par année; ses tarifs, décrétés par le premier oukase de Miloch, du 20 décembre 4833, établissent que le bois envoyé de Serbie à Césaria (Vienne) doit payer 20 paras par toise, que les produits d'Europe destiués à la Romélie payent par chaque fesAeVe (bolette et plombage) 40 paras, et autant pour l'emmagasinage, droit élevé à deux piastres pour les marchandises qui vont directement et sans plus rien payer jus-

354 LES SLAVES d' ORIENT.

qu'à GoDstantinople. Ces dispositions si favorables au développement du commerce indigène, se complètent par la défense faite à tout étranger d'acquérir en son nom des biens immeubles dans le pays avant d'avoir reçu Vindigénat. Des consuls seriK» sont déjà accrédités à Boukarest, à Gonstantinople , à Vienne et dans d'autres villes allemandes, pour y veiller aux intérêts commerciaux de leur pays.

Quant aux agents diplomatiques des quatre grandes puissances, anglaise, russe, française et autrichienne en Serbie, ils se tiennent tous, excepté le consul moscovite, tellement en dehors du mouvement social des Serbes, que la plupart gèrent de la ville hongroise de Zemlin leur consulat de Serbie. C'est ainsi qu'on abandonne aux sourdes intrigues de ses ennemis une population généreuse et intelligente. Heureusement pour la Serbie, l'égoïste indifférence des grands états ne l'a pas encore ruinée sans retour. Sa position internationale est forte; l'Autriche, qui fera tout au monde pour empêcher la Russie de s'incorporer ce pays, n'oserait de son côté y toucher elle-même par crainte de la Russie. On peut dire que la plus sûre garantie de l'indépendance des Serbes se trouve dans la jalousie mutuelle des empires autrichien et russe. La nature a d'ailleurs assuré aux Autrichiens, maîtres de la Hongrie, une action puissante sur tous les pays traversés par le Danube, où leurs bateaux à vapeur versent sans

LA PIUKGIPAQTÉ DE SBBBIB y ETC. 355

cesse l'excédant de leurs fabriques. Aussi longtemps qu'un tel débouché leur sera garanti, ils ne convoiteront que médiocrement la Serbie. Il faut, disent lesdiplomatesautrichiensy qu'un peuple aussi turbulent que les Serbes reste démembré : nous en ayons déjà la moitié sous nos lois ; si le reste nous arrivait, tous réunis nous donneraient trop à faire ; sous un même sceptre, ils s'émanciperaient, ils deviendraient forts et menaçants. Laissons-les donc se diviser de plus en plus comme les Polonais; soutenons chez eux les pré tendants; que Mikhaïl ou Alexandre régnent, comme Poniatowski régnait à Varsovie, en attendant le dernier partage. Divide et impera.

S'il y a en Europe une puissance à qui ces partages de peuples soient odieux , elle peut agir ; la Serbie est encore un champ ouvert à tous ; quiconque voudra y conquérir de l'influence n'a qu'à s'assurer par des services réels l'amitié des chefs les plus populaires. Si le cabinet français craint d'agir publiquement, pourquoi n'essayerait-il pas au moins de provoquer par la presse les sympathies de l'Europe pour cinq millions d'hommes qui ne méritent pas sans doute un moindre intérêt que la petite peuplade des Maronites ? Au cas d'une rupture de la paix en Orient, les Serbes joueraient, après les Grecs, le rôle le plus important dans le grand drame du Bosphore. En intéressant l'opinion européenne au sort de ce peuple, notre cabinet se préparerait une intervention aisée pour le

356 LES SLAVES d'oRIBMT.

jour où TAngleterre et la Russie voudront eafiD se partager ce vieux monde oriental qu'elles couvent depuis si longtemps. Il est vrai que, pour intervenir avec autorité, il faut connaître la cause qu'on veut défendre, et la France, préoccupée d'autres soins, a trouvé commode jusqu'à ce jour d'adopter sans discussion, dans tous les débats greco* slaves, l'opinion de l'Angleterre ! Par suite de leurs instructions, nos consuls en Serbie ont dû constamment soutenir le parti anti-national, ce qui les a nécessairement placés en état d'hostilité vis-àvis des indigènes. Ces diplomates auraient un plus beau rôle à jouer, ils pourraient reprendre, en la modifiant, l'œuvre de Davidovitj, et enlever à l'agent du tsar la dictature civile qu'il prétend exercer en Serbie. Mais pour se faire les organes du peuple serbe vis-à-vis de l'Orient et de l'Europe, pour protester contre les envahissements russes dans un pays auquel des traités solennels reconnaissent ledroit dese régir librement, il faudrait que nos* agents connussent la langue des indigènes , qu'ils eussent pénétré par leurs études et une longue expérience dans ce qu'on pourrait appeler le mystère organique de ces peuples : à cette condition seulement ils pourraient s'aventurer dans le dédale politique du monde grecoslave, sans craindre d'en heurter les tendances, sûrs au contraire d'obtenir des populations un concours efficace.

Pour n'avoir point agi ainsi, on a laissé les di-

plomates russes, autrichiens et anglais, plonger la Serbie dans un triste chaos. Grâce à notre ignorance, ces agents ont pu entraîner dans une voie de faiblesse et de ruine une nation qui marchait rapidement à sa régénération. Ainsi nous laissons briser peu à peu en Orient tout ce qui se relève, tout ce qui pourrait contribuera sauver l'Europe des envahissements de la Russie, en opposant une digue à ses interventions multipliées. La Russie ne reculera en effet que devant des intérêts indigènes fortement organisés, et elle se réjouit de voir rOccident ne songer qu'à l'exploitation commerciale de ces peuples dont elle devient peu à peu la seule protectrice politique.

Page 1