Les socialistes indépendents
On sait comment à partir de 1879 s'organisait le Parti ouvrier en France et comment, en 1882, à la suite du congrès de Saint-Etienne, il se divisait en deux tronçons : possibilistes et guesdistes. De leur côté, les blanquistes, revenus d'exil, fondaient le Comité révolutionnaire central.
Ainsi, dès 1880-82, trois groupements socialistes se partageaient les militants ouvriers et cherchaient à conquérir le prolétariat français; mais à côté se créaient des groupes d'indépendants, sans relations entre eux, d'accord sur les données générales de la doctrine socialiste et sur le but de la transformation économique et sociale poursuivie et qui se refusaient à s'enrégimenter dans un parti au cadre trop rigide, à la méthode trop formaliste et possédant un programme conçu dans un esprit trop dogmatique et trop sectaire.
Contre ceux qui paraissaient vouloir donner au mouvement socialiste français l'allure d'un mouvement de secte et qui, trop enclins à imiter les socialistes d'outre-Rhin voulaient introduire dans l'organisation un caporalisme étroit, il y eut dès les premières années du mouvement ouvrier et socialiste, la protestation, la révolte de ceux dont l'indépendance ne pouvaient se plier à la méthode autoritaire du socialisme germanique.
En effet, c'était le caractère, c'était l'esprit allemand qui avaient procédé à l'élaboration du programme devant servir de base, à Marseille et au Havre, à la constitution du Parti ouvrier français. Evidemment il avait été rédigé par Guesde, mais aussi par Marx (ainsi qu'en fait foi une lettre d'Engels à Bernstein) et s'il convient d'en apprécier la précision scientifique, il n'est pas injuste de reconnaître que la forme théorique en est trop abstraite pour être aisément assimilable par des travailleurs à qui n'ont pas été permises les études d'économie politique. De plus, certains articles du programme indiqués comme minimum, présentés comme étant immédiatement réalisables, devaient plutôt être considérés comme le but final que le socialisme doit atteindre et il semblait à nombre de socialistes qu'un programme devait être rédigé plus en rapport avec les besoins immédiats de la classe ouvrière, plus approprié aux conditions politiques de l'heure présente. Enfin, en se constituant, le Parti ouvrier avait paru témoigner aux socialistes qui avaient été ses devanciers, à ceux de l'Internationale et de la Commune, quelque dédain de ce que leur doctrine n'était pas empreinte du socialisme « scientifique » de Marx.
Ces diverses considérations président à la naissance d'un nouveau groupement qui se fonde en 1880 et qui prend pour titre : Alliance Socialiste Républicaine. Il est formé surtout d'anciens membres et militants de la Commune, que l'amnistie, tout récemment votée, a ramenés à Paris. Parmi eux, citons : Alphonse Humbert, Theisz, Jaclard, Jourde, Amouroux, Avrial, Lucipia, Arnould, Urbain, etc.; à ceux-ci s'ajoutent des « nouveaux », comme Stéphen Pichon, Henry Maret, Abel Hovelacque, Louis Fiaux, Victor Gelez, etc. Leur déclaration de principes était ainsi conçue :
En présence de l'état de division qui réduit actuellement à l'impuissance le parti socialiste tout entier, et fait la joie et le jeu de ses adversaires, les soussignés ont résolu d'appeler à eux
tous les hommes de bonne volonté, — à quelque école qu'ils appartiennent, — qui jugeraient comme eux que, sans chercher une entente complète sur des questions de doctrine pure, il est utile, nécessaire, urgent, de s'unir sur le terrain de l'action politique et des réformes pratiques immédiatement réalisables.
Ils prennent donc l'initiative de former un groupe, ouvert à tous les socialistes, sans distinction d'école, groupe ouvert à tous ceux qui — sans attaches officielles, — acceptent comme minimum l'exposé des principes suivants :
Considérant que le but à atteindre est le triomphe de la justice sociale par la liberté ;
Considérant que ce but ne peut être atteint notamment que par la transformation du salariat, — expression moderne de l'antique sujétion de tous les travailleurs aux détenteurs exclusifs du capital — et par la participation de plus en plus directe de tous à l'action gouvernementale, au moyen du développement de l'autonomie départementale et communale, et du gouvernement corporatif ;
Considérant que tout homme, en naissant, apporte avec soi le droit de vivre et le devoir de travailler ;
Comprenant d'ailleurs que la révolution sociale peut s'accomplir par une succession d'évolutions graduelles et d'étapes progressives ;
Que, si elle a la justice pour but et la liberté pour moyen, elle doit avoir la science pour base et la raison pour guide ;
Les socialistes républicains dont les noms suivent se sont mis d'accord sur un programme qui, sans contenir toutes leurs aspirations individuelles, leur paraît être le minimum actuel des réformes immédiatement réalisables, immédiatement exigibles, tant sur le terrain politique que sur le terrain économique.
Ce programme se renferme donc dans les limites du possible, de ce qui pourrait être appliqué, dès l'année prochaine, avec une Chambre nouvelle. Une fois réalisé, il ferait place à un programme plus accentué, plus complet, marquant une nouvelle étape vers l'idéal poursuivi par le parti socialiste.
Il est temps de sortir de l'anarchie et de l'impuissance où nous nous débattons tous, anarchie et impuissance qui découragent ou exaltent, et de la période purement critique. Suivant le mot de Danton : « On ne détruit que ce que l'on remplace. »
Il s'agit de 1881, non de l'an 2000 !
Il n'est question, pour aucun des adhérents à ce programme, d'abdiquer aucune de ses conceptions particulières des transformations ultérieures de la société.
Les socialistes républicains sont conviés simplement à se grouper pour une action immédiate, afin de démontrer que le parti socialiste, uni par l'identité du but et des principes généraux, veut, et peut aussi, s'unir pour jeter les bases d'un grand parti politique, et prendre sa part d'influence et de direction dans le mouvement de l'évolution nationale.
Cette déclaration était suivie d'un programme minimum dont un certain nombre d'articles furent empruntés, soit au programme Acollas (i), soit au programme minimum du Parti ouvrier Français.
La partie politique de ce programme réclamait :
Les libertés de presse, de réunion et d'association ;
La suppression du budget des cultes et la nationalisation des biens de main-morte ;
Le service militaire de trois ans et la substitution progressive du système des milices à celui des armées permanentes ;
La suppression du Sénat et de la Présidence de la République, etc., etc.
La partie économique comportait :
La reconnaissance légale de la personnalité aux chambres syndicales ;
La réduction (sans en indiquer la proportion) de la journée de travail ;
Le crédit au travail ;
(i) Le professeur Emile Acollas fut candidat des républicains démocrates à tendance socialistesi, en 1875, à une élection complémentaire législative dans le vi'" arrondissement de Paris, contre le colonel Denfert-Rochereau. Il recueillit 2.000 voix.
La révision des contrats ayant aliéné la propriété publique: (mines, chemins de fer, etc.) ;
La création de caisses de retraites pour les vieillards et les invalides du travail, etc.
La vie de l'Alliance Socialiste Républicaine fut éphémère. Elle dura un peu plus d'une année. A sa disparition quelquesuns de ses membres adhérèrent au Parti radical dont ils constituèrent la fraction avancée ; d'autres entrèrent au Parti ouvrier ; d'autres, enfin, soucieux de conserver leur indépendance, restèrent à l'écart de toute organisation socialiste centrale ou nationale.
Vers la même époque, en 1881, eurent lieu les élections législatives générales qui firent entrer à la Chambre le premier élu socialiste.
C'est Clovis Hugues, condamné à trois ans de prison pour participation à la Commune de Marseille et qui est élu dans les Bouches-du-Rhône, au 2" tour de scrutin, par 5.288 voix contre 4.21 1 à M. Simonin. Le nouvel élu traverse un instant l'organisation du Parti ouvrier ; il assiste à ce titre, en 1882, au congrès de Saint-Etienne où il représente plusieurs syndicats et groupements socialistes marseillais.
Mais la rupture entre « possibilistes » et « guesdistes », si bien commencée au congrès de Reims, devient définitive au congrès de Saint-Etienne : Clovis Hugues prend parti pour Brousse contre Guesde ce qui ne l'empêcha pas de quitter quelques mois après le Parti ouvrier pour reprendre son indépendance.
Quand viendront les élections générales de 1885, Clovis Hugues se présentera comme socialiste indépendant sur la liste radicale des Bouches-du-Rhône, et il sera réélu. En 1881 il siège seul à la Chambre où il se signale par la véhémence de ses apostrophes et de ses discours et il défend violemment, âprement, avec tout son cœur de poète et son tempérament de méridional, les droits des travailleurs.
Dans l'année qui suivit la première élection de Clovis Hugues, en juin 1882, Gambon, le vieux Gambon popularisé par ses luttes contre l'Empire, est élu dans la Nièvre, dans l'arrondissement de Cosne, à une élection partielle, par 8.023 voix contre 7.984 à un conservateur M, Assézat de Bouseyre.
Le 20 mai 1884, Gambon dépose sur le bureau de la Chambre une proposition de loi tendant à « l'abolition de l'armée permanente et son remplacement par une armée nationale sédentaire ».
Le dispositif de la proposition est bref ; il ne comprend guère que quatre articles et il est plutôt une énumération de principes que l'exposé d'un système militaire ; cependant l'exposé des motifs compte une quinzaine de pages. Reprenant les idées qui avaient cours dans le Parti républicain à la fin de l'Empire et surtout celles que Blanqui avait développées dans sa brochure de 1880, L'armée esclave et opprimée, Gambon dénonce l'existence des armées permanentes comme « un danger pour les libertés publiques », comme « une insulte à la nation », comme « une cause de démoralisation et de dépopulation », comme « une cause de ruine ».
Cette proposition fut renvoyée à la Commission de l'armée, mais ne fut jamais ni discutée ni rapportée.
Au début de 1885, quand Benoît Malon fonde la Revue Socialiste, Gambon lui écrit :
J'approuve de tout cœur votre tentative d'union que je n'ai jamais cessé de poursuivre moi-même.
L'étude est toujours nécessaire, mais la démocratie a surtout besoin de résultats, de réaliser enfin tout ce qu'il y a de vrai dans les vieilles théories (i).
1(1) Gambon était né à Bourges le 19 mars 1820. Avocat à Paris, il se lia avec Félix Pyat et prit part, sous Louis-Philippe, à la propagande républicaine. Nommé juge suppléant à Cosne, il y organisa, en 1847, un banquet réformiste retentissant, ce qui lui valut d'être
C'est à cette même époque (1882-83) 1^^ remontent les premiers journaux socialistes quotidiens qui eurent quelque durée, quelque tirage et quelque influence : La Bataille et Le Cri du Peuple (i).
Dès 1882, Lissagaray fonde La Bataille qui, avec quelques interruptions, vécut jusqu'en 1890. « Les partis de réaction, l'Eglise et le dogme, n'avaient pas d'adversaire plus acharné que ce polémiste, redoutable entre tous, à la phrase brève, véhémente, vigoureuse, à l'emporte-pièce, plus démocrate au fond et plus jacobin que socialiste. Sa haine de l'Empire que, tout jeune, il avait combattu avec fougue, son culte pour la Commune qu'il avait vécue et dont il a laissé une histoire singulièrement émue et éloquente, sa passion pour les libertés
déféré à la Cour de cassation et d'être suspendu de ses fonctions pendant cinq ans. Le 23 avril 1848, il était élu par la Nièvre à la Constituante et le 13 mai 1849 à la Législative, et siégea à la Montagne. Condamné par la Haute-Cour pour avoir pris part à l'échauffourée des Arts et Métiers (13 mai 1849), il fut interné au pénitentier de Corte et amnistié en 1859.
Rendu à la liberté, il continua sa propagande contre l'Empire, prêcha le refus de l'impôt et laissa saisir par le fisc une petite ferme et une vache, qui, mise aux enchères, ne trouva pas d'acquéreur dans tout le pays. C'est l'histoire de la vache o Gambon, que les gazettes ont rendu populaire et qui fut rachetée par une souscription nationale organisée par Henri Rochefort. En 1871, il revient au Parlement, envoyé par les électeurs de la Seine ; élu membre de la Commune par le x^ arrondissement, le 26 mars 1871, puis membre du Comité du Salut public le 10 mai, il combattit sur les barricades et après la chute de la Commune gagna la Suisse, où il s'établit à Lausanne. Condamné à mort par conttnnace, puis amnistié en 1879, il revint en France, rédigea avec Félix Pyat le journal de la Commune et fut élu député de Cosne en 1882. Battu en 1885, il rentra dans la vie privée et mourut à Cosne le 16 septembre 1887.
(i) En 1880, Blanqui, avec Granger, Eudes, Gois, Breuillé, Marguerittes, Cournet, avait fondé un quotidien Ni Dieu ni maître, qui ne dura que quelques semaines. L'année suivante, Guesde fondait le Citoyen.
lO LES SOCIALISTES INDEPENDANTS
politiques de la démocratie, le rapprochaient fréquemment des blanquistes bien plus que des guesdistes, dont la terminologie économique lui convenait peu et dont aussi l'éloignait une inimitié personnelle et particulièrement vive pour Paul Laf argue » (i).
Parmi les collaborateurs de Lissagaray à La Bataille : Maës, Crié et plus tard Gérault-Richard.
C'est en 1883 que Jules Vallès, retour d'exil, fait paraître le Cri du Peuple, qu'à sa mort, en 1887, se disputeront les écoles socialistes rivales.
Vallès, grande et noble figure de la Commune, fut toute sa vie un Indépendant et il était trop jaloux de sa liberté pour accepter d'entrer dans une organisation socialiste, alors même qu'il y comptait de solides amitiés, comme au Comité Révolutionnaire Central.
Son amour de l'indépendance est d'ailleurs tout entier dans cette lettre qu'il adressait à son ami Benoît Malon (2) : « Depuis que nous sommes devenus camarades devant les juges de l'Empire, la famine du siège, le canon de Versailles, tu m'as toujours vu marcher avec le peuple ; mais toujours aussi tu m'as vu vivre près de lui, en soldat libre, sans numéro de régiment à mon képi: Libre je resterai aujourd'hui comme autrefois. Ne t'attends donc pas à m'entendre parler collectivisme ou anarchie. »
Du Cri du Peuple Vallès fit un journal d'union socialiste, il y appela Jules Guesde, Gabriel Deville et Emile Massard; des blanquistes comme Albert Goullé ; des indépendants comme Fournière, Lucien- Victor Meunier, Georges de Labruyère, etc., etc.
Les élections législatives des 4 et 18 octobre 1885 font entrer
(i) A. ZÉVAÈs, Le Socialisme en France depuis 1871 (p. 80). (2) Benoit Malon, Le nouveau Parti (Lettre-préface de Jules Vallès).
en ligne les socialistes indépendants — comme les socialistes des autres fractions — dans plusieurs départements.
Dans le département de la Seine, à côté de la liste possibiliste proprement dite, qui ne comprend comme candidats que des adhérents à la Fédération des Travailleurs socialistes de France, deux listes socialistes sont en présence : la liste de la Coalition socialiste révolutionnaire et la liste fédérative socialiste.
'Lai liste de Coalition est soutenue par le Cri du Peuple ; elle comprend, avec les guesdistes et les blanquistes, de nombreux socialistes indépendants (Gambon, Lissagaray, Benoît Malon, Fournière, Henri Brissac, etc.) ; la liste fédérative socialiste est formée de radicaux et de socialistes indépendants.
Camélinat, l'ancien militant de l'Internationale, l'intègre et vaillant directeur de la Monnaie, sous la Commune, et Basly, l'ouvrier mineur d'Anzin, sur qui la grève récente a appelé l'attention de l'opinion publique, figurent sur la liste de Vlntransigeant (i).
On se rappelle ce qui se passa au matin du ballottage, dans la Seine, comme d'ailleurs en maints départements: devant le péril réactionnaire, une liste de concentration républicaine est formée; elle comprend des républicains de toutes nuances: modérés comme M. Frédéric Passy; radicaux-socialistes comme MM. Clemenceau, Pichon, Tony-Révillon, Mathé, etc. ; intransigeants comme Henri Rochefort. Sur cette liste sont pris Basly et Camélinat comme représentants plus particuliers de l'élément ouvrier, de l'extrême-gauche avancée. Toute la liste est élue le 18 octobre et du même coup, deux socialistes indépendants pénètrent à la Chambre, envoyés par les électeurs de la Seine.
Dans sa lettre de remerciements à ses électeurs, Camélinat disait :
(i) Au premier tour de scrutin, ils obtiennent: Basly, 131.640 voix et Camélinat 121.095.
« Ancien militant de l'Internationale, ancien combattant de la Commune, je m'efforcerai d'être à la Chambre l'homme de mon passé, communaliste et socialiste. »
Il ajoutait qu'avec les radicaux-socialistes, il voterait le rappel des troupes du Tonkin, l'abolition du budget des cultes, l'impôt progressif sur le revenu, etc.; mais que de son côté, il proposerait une législation internationale du travail, la révision des contrats ayant aliéné la propriété publique, et d'une façon générale, « toute mesure pouvant hâter la substitution graduelle et rapide du travail associé au salariat ».
Dans les Bouches-du-Rliône, sont élus comme socialistes indépendants Clovis Hugues, député sortant, et Antide Boyer qui, en passant un instant par le Parti ouvrier, avait évolué de l'anarchisme théorique vers le socialisme.
D'autres candidatures ouvrières sont victorieuses : celle de Planteau dans la Haute-Vienne, inscrit sur la même liste que Georges Périn et les radicaux-socialistes ; celle de Numa Gilly, qui figure dans le Gard sur la liste radicale et radicale-socialiste avec Desmons et Crémieux.
Avec eux marchent également Brialou, élu dans la Seine aux élections complémentaires de décembre 1885, et Prudon, élu en Saône-et-Loire (i).
Ces divers élus se réclament du socialisme, mais n'appartiennent à aucune des fractions organisées. Bientôt, sur l'initiative d'Antide Boyer, ils forment un groupe au Parlement qu'on appelle alors le groupe ouvrier; s'y font inscrire :
1(1) Des listes socialistes indépendantes sont présentées dans quelques départements. Dans la Nièvre, une liste qui porte les noms de Gambon, Félix Pyat, Desmergès, Protot et Tillier, obtient de 5.570 à 2.800 voix. Dans la Somme les socialistes indépendants (Quesnel, Coûtant, Fournière, Avronsart, Lecat, etc.) obtiennent une moyenne de 1.200 voix.
Basly, Boyer, Brialou, Camélinat, Numa Gilly, Clovis Hugues, Planteau, Prudon.
Le 24 février 1886, ils envoient à Londres une adresse à leurs collègues ouvriers de la Chambre des Communes et leur demandent de se joindre à eux pour étudier un projet de législation internationale du travail.
Mais d'autres députés ne tardent pas à rejoindre le groupe ouvrier, ce sont : Calvinhac, Daumas, Franconie, Laguerre, Laisant, Michelin, Millerand, Simyan, de Susini, Théron.
Voici la déclaration de ce premier groupe parlementaire socialiste :
1° Liberté individuelle, autonomie communale ;
2° Fédération internationale des peuples ;
3° Solution de tous les différends entre nations comme entre individus ;
4" Transformation, dans la mesure des nécessités de la défense nationale, des armées permanentes en milices sédentaires composées de tous les citoyens majeurs ;
5° Abolition de la peine de mort ; droit de punir limité au droit de défense sociale ;
6° Souveraineté du peuple garantie par le suffrage universel, organisé de façon à respecter le droit des minorités ;
7" Emancipation progressive de la femme ; égalité de droit pour l'enfant naturel comme pour celui issu du mariage ;
8" Enseignement intégral, scientifique, professionnel et militaire gratuit pour tous et à tous les degrés ;
9° Séparation des Eglises d'avec les administrations publiques, les écoles, établissements de bienfaisance, etc. ; suppression du budget des cultes et des congrégations religieuses ;
10° Liberté absolue de penser, parler, écrire, se réunir, s'associer, contracter, travailler, etc.
Il" Transformation des monopoles en services publics gérés par les corporations respectives, sous le contrôle de l'administration publique ;
12° Nationalisation progressive de la propriété dont la jouissance individuelle soit accessible à tous les travailleurs ;
13° Réforme du système social, suppression des octrois, des
prestations et des contributions indirectes ; impôts progressifs sur les richesses personnelles et sur les successions, abolition de l'héritage en ligne collatérale ;
14° Etablissements publics de bienfaisance, crèches, écoles, caisses de retraites et contre les accidents, etc., à la charge de la société.
C'est en 1885 que Benoît Malon — « le plus large et le plus conciliant des théoriciens du socialisme avancé », comme le définit Georges Renard, — fonda un organe théorique mensuel, la Revue Socialiste, destiné à être le trait d'union entre les différentes organisations socialistes et surtout à être une tribune pour les socialistes indépendants.
Déjà, il songe au socialisme réformiste, et dans une lettre à Georges Renard il écrit : « J'aurai certes grand plaisir à y voir mon vieil et excellent ami Martine et mon autre ami Millerand que je considère, en même temps que Hovelacque, comme le trait d'union entre les radicaux et les socialistes réformistes. »
La Revue Socia'is.te paraît en janvier 1885. Dans son premier numéro, Malon en précise ainsi le caractère et le but :
Il est temps de dégager l'élaboration socialiste de tous les incidents de rivalités personnelles, d'ambitions particulières, de fanatisme, d'écoles, d'intrigues de sectes, de mêlée furieuse de partis qui l'ont tant entravée jusqu'ici...
N'est-il pas nécessaire d'ouvrir à tous les chercheurs actuels du socialisme, qu'ils soient modérés ou violents, autonomistes ou autoritaires, pacifiques ou révolutionnaires, mutualistes ou communistes, positivistes ou collectivistes, leur part de champ et de soleil dans ime revue d'élaboration collective ?...
En novembre 1885, sur l'initiative de la Revue Socialiste, se constitue la Société d'Economie Sociale qui, disait Benoit Malon, devait être, « au socialisme ce que la Société d'économie politique est à l'orthodoxie officielle et à l'optimisme bourgeois conservateur ».
La première réunion constitutive de la Société d'Economie sociale se tint le 7 novembre, 17, rue Béranger, chez Elie May qui la présida assisté de Camélinat et de Malon, Il est entendu que la société sera un groupe d'études ouvert à toutes les bonnes volontés socialistes sans distinction d'école. Ses statuts contiennent les déclarations suivantes :
Article II. — La société... a surtout pour but de mettre à l'ordre, du jour les réformes urgentes, d'élaborer des projets et de travailler à leur adoption et mise en pratique.
Article IV. — Groupe d'études, et non groupe militant, la société ne se livrera à aucune action politique proprement dite, ses adhérents restant d'ailleurs libres d'agir individuellement de ce chef comme ils l'entendront.
Parmi les premiers adhérents signalons : B. Malon, Jourde, Fournière, Mijoul, Bedouce, Cadolle, Georges Renard, Elie May, Camélinat, Ernest Roche, Auguste Chirac, D"' Combret, Christophe, René Vaillant, Reynaud, Francolin, Gaston Perthuis, Antide Boyer, Daumas, Louis Fiaux, etc., etc.
La Société d'Economie sociale ne vécut, d'une vie autonome, que deux ou trois années et se fondit dans la Revue Socialiste qui allait peu à peu réunir les socialistes non inféodés aux organisations rivales et créer le mouvement d'où devait sortir en 1899 un parti socialiste indépendant.
Survient la crise boulangiste (1888-1889), quelques-uns des députés qui durant la législature, avaient fait partie du groupe sociahste ouvrier : Laguerre, Laisant, Michelin, etc., suivent ceux des socialistes qui, avec Rochefort, Granger, Clovis Hugues, Eudes, Breuillé, Ernest Roche, vont au boulangisme sous prétexte de détruire l'opportunisme.
D'autres, au contraire, comme Basly, combattent avec vigueur le boulangisme, comme une tentative réactionnaire et rétrograde. Le 4 juin 1888, répondant au général Boulanger qui apportait à la tribune sa proposition de révision de la
Constitution, Basly lui reprochait violemment de retarder la discussion des lois ouvrières.
Dans la Revue Socialiste, Benoit Malon et ses collaborateurs prenaient également position contre le boulangisme. A Fournière, qui lui demande « si, quoique peu coutumière de se mêler aux débats de la politique courante, la Revue Socialiste publierait un article de lui donnant la physiologie du boulangisme )), Benoît Malon répond de Cannes, le 22 avril 1888:
La réponse ne peut qu'être affirmative. En effet aussi décidés que nous puissions être à nous tenir au-dessus des polémiques des politiciens, il ne nous est pas possible de rester indifférents ou hésitants devant une crise gouvernementale, si violente et si profonde qu'elle peut mettre en péril nos libertés républicaines et peut-être même l'intégrité de notre chère et grande patrie française...
Mais la crise actuelle n'a pas pour origine que la réclame à la fois savante et triviale dont nous voyons les merveilles depuis un an. Ce n'a été que l'étincelle jetée sur un amas de poudre. En réalité, nous sommes en présence de l'irruption torrentielle de tous les mécontents, de toutes les déceptions, de toutes les colères, de toutes les espérances qui fermentaient dans les masses.
Ce n'est pas en vain que, pendant dix-sept années, la République — qui pourtant a su nous donner la liberté politique — s'est refusée à toute modification démocratique, à toute réforme économique ; ce n'est pas en vain que pendant neuf ans, le wilsonisme a tout pourri, l'opportunisme tout stérilisé dans l'administration française et dans la vie politique...
Par suite, ce réveil, légitime et généreux dans son origine, a pris par certaines de ses manifestations et de compromettantes attenances, le désastreux caractère plébiscitaire et de certaines allures de chauvinisme étroit, de retour offensif d'un militarisme violent et rétrograde, qu'en souvenir des deux Bonaparte, dont nous payons encore si durement les crimes, nous ne saurions assez redouter, assez répudier.
(i) B. Malon, Revue Socialiste, mai 1888 {p. 507 et suiv.).
A la même époque, Millerand, qui, depuis 1885, s'était peu à peu éloigné du radicalisme et rapproché du parti socialiste, fondait La Voix, qui dura à peine trois mois (du 26 aoijt au 9 novembre 1889), avec Basly, Hovelacque, Alphonse Humbert, Jaclard, de Lanessan comme collaborateurs. La Voix, qui défendait une politique républicaine, avait pour devise : Ni l'un, ni l'autre ! Et Millerand écrivait :
Ni l'un ni l'autre ! ni Ferry, ni Boulanger, c'est-à-dire ni le despotisme d'un homme ni la domination d'une coterie; le peuple maître de ses destinées...
Nous ne A'oulons pas de Boulanger qui est l'empire.
Nous ne voulons pas de Ferry qui est la réaction bourgeoise.
Nous voulons la République démocratique et sociale.
Les élections de 1889 amenèrent l'échec de Basly et de Camélinat; à la perte de ces deux sièges socialistes indépendants, il faut joindre celui de Clovis-Hugues, qui était allé se présenter à Lyon, de Planteau qui était passé au boulangisme et avait été candidat à Paris; Numa Gilly ne s'était pas représenté. Laguerre et Laisant avaient été élus à Paris comme socialistes-révisionnistes (boulangistes), etc.
D'autre part, furent réélus : Millerand, qui avait eu contre lui deux candidats socialistes: Caumeau, de la Fédération des travailleurs socialistes de France, et Elie May, rallié au boulangisme; Antide Boyer, Ferroul, Franconie, Cluseret.
Quelques temps après, des élections partielles dans le Pasde-Calais envoyèrent au Palais-Bourbon Basly et Lamendin (1891).
Le Banquet et le Programme de Saint=Mandé
Au cours de la période qui va des élections de 1889 à celles de 1893, bien des événements se passèrent, auxquels les différentes fractions socialistes françaises se trouvèrent intimement mêlées.
Jusqu'alors, les socialistes s'étaient plutôt préoccupés de renforcer leurs cadres, de recruter des militants que d'organiser des manifestations au dehors et de faire appel directement au public.
Ils vont entrer dans l'action à propos de la fête du i" mai, décrétée par le congrès international tenu à Paris au mois de juillet précédent.
Cette manifestation fut imposante; elle permit aux socialistes de contempler avec orgueil le résultat de leur propagande en assistant, à Paris et dans les grandes cités françaises, au défilé pacifique de ces quatre cent mille travailleurs, chômeurs volontaires, qui prouvaient par là même que la classe ouvrière prenait définitivement conscience de sa personnalité.
Mais cette même année qui avait assisté à la glorification du monde du travail devait enregistrer une nouvelle scission des socialistes: en octobre 1890, le parti ouvrier possibiliste se divisa au congrès de Châtellerault. Trois des principaux dissidents, Allemane, J.-B, Clément, Faillet, fondèrent le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, qui groupa bientôt les membres les plus agissants des syndicats parisiens.
Vers la même époque, les syndicats s'organisent, des Bourses du Travail s'ouvrent dans divers centres ouvriers, favorisant ainsi les tendances de la classe ouvrière vers le socialisme qui gagne chaque jour du terrain et recrute des adhérents jusque dans les rangs de la bourgeoisie, pénétrant la jeunesse des écoles et l'organisant dans divers groupes d'étudiants socialistes et collectivistes.
Les Indépendants prennent contact, se groupent et fondent, en 1893, la Fédération républicaine socialiste de la Seine, avec Viviani, Millerand, Hovelacque, Le Grandais, J.-B. Morin, Blondel, vice-président du conseil municipal, Piperaud, conseiller municipal de Paris, etc., etc.
Cette nouvelle organisation réunit assez rapidement un certain nombre de comités de quartiers et d'arrondissements parisiens, désireux de participer à une action politique socialiste en dehors des querelles des organisations existantes, plus préoccupées de s'entre-déchirer que de répandre dans les masses la doctrine et les principes du parti.
La nouvelle fédération se définissait dans un manifeste qui déclarait: «Elle a pour objet de grouper les socialistes qui ne veulent pas enfermer leurs affirmations doctrinales dans une formule dont l'étroitesse ne pourrait contenir les aspirations multiples du monde moderne en plein essor de développement économique, politique, mental et moral. »
La même année, Millerand, qui, depuis 1885, s'était écarté peu à peu du parti radical et avait nettement adhéré au socialisme en 1891, prit la direction politique de la Petite République Française, qui devint peu après la Petite République.
Millerand, qui rêvait d'une union entre tous les socialistes, résolut de faire de la Petite République un organe ouvert à toutes les fractions du parti. II y appela Jaurès (qui à l'élection partielle du 22 janvier 1893 venait d'être réélu député du Tarn), René Viviani, Gérault-Richard, Alexandre Zévaès, Fournière, Guesde, Goullé, Vaillant, Paul Brousse, etc., etc.
« Les militants de toutes les fractions socialistes, écrivait Millerand, trouveront ici une tribune pour y dire, sous leur responsabilité, les théories qu'ils croiront utiles. »
Personnellement, c'était le socialisme parlementaire, le socialisme réformiste, dont Millerand défendait les principe*? et la méthode.
C'était le socialisme réformiste que dans sa profession de foi aux électeurs du xii* arrondissement, il affirmait en ces termes:
La Révolution Française trouva le serf courbé sur la glèbe ; elle le redressa, elle en fit un homme libre.
En 1848, la République fit de chaque Français un citoyen, en lui donnant le droit de vote.
Bénéficiaires des œuvres de nos frères, héritiers de leurs principes, nous avons pour devoir de poursuivre et de compléter leur tâche, en facilitant, au lieu de les contrarier, les transformations nécessaires.
La question sociale est la question des élections de 1893.
L'affaire de Panama a montré toutes les forces sociales de ce pays au service et sous les ordres de la haute finance. C'est contre elle qu'il faut concentrer nos efforts. La nation doit reprendre sur les barons de cette nouvelle féodalité cosmopolite les forteresses qu'ils lui ont ravies pour la dominer : la Banque de France, les chemins de fer, les mines.
En même temps, Millerand affirmait sa conviction d'une politique réformatrice, évolutionniste, et non révolutionnaire ou catastrophique.
Ce n'est pas d'un coup de baguette, par un miracle ni par un coup de force, que s'opérera la transformation sociale.
C'est par la volonté persévérante de tous ceux qui en sont victimes...
Les élections du 20 aoiit et du 3 septembre 1893 constituent une magnifique victoire socialiste.
Si le Parti ouvrier français enregistrait les succès de Jules Guesde, Chauvin, Jourde, Antide Boyer, Sauvanet, etc.; si les blanquistes avaient fait élire plusieurs des leurs : Vaillant, Baudin (du Cher), Chauvière, Walter, etc.; si les allemanistes étaient victorieux avec Avez, Dejeante, Fabérot, Groussier et Toussaint, et les broussistes avec Lavy et Prudent Dervillers; les socialistes indépendants, de leur côté, voyaient grossir considérablement leurs rangs ; une trentaine d'entre eux entraient à la Chambre : Millerand, René Viviani, Chassaing, Hovelacque, Clovis Hugues, Paschal Grousset, Coûtant, Rouanet, Marcel Sembat (i), dans la Seine; D"" Masson à Lyon; Girodet, Souhet, Charpentier, dans la Loire ; Jaurès, dans la 2^ circonscription d'Albi ; Desfarges à Bourganeuf ; Labussière à Limoges; Basly et Lamendin dans le Pas-de-Calais; Calvinhac à Toulouse ; D'' Desfontaines dans le Nord ; Franconie dans la Guyane, etc.
Des élections législatives partielles qui suivirent envoyèrent siéger au cours de la législature trois socialistes indépendants: Gérault-Richard, élu dans le 13" arrondissement, en remplacement d'Hovelacque, alors qu'il effectuait à Sainte-Pélagie une condamnation à un an de prison pour offenses au Président de la République, M. Casimir Périer; Sautumier, élu à Neuilly et mort prématurément quelques mois après; enfin Gabriel Deville, qui après avoir été, en des temps difficiles, de 1875 à 1880, un des fondateurs du Parti ouvrier français, s'était, depuis septembre 1889, séparé de l'organisation guesdiste.
Aux élus socialistes des divers groupements que nous venons de citer, se joignirent, de 1893 à 1896, un certain nombre de
(i) Marcel Sembat adhéra en 1891 au comité révolutionnaire central (parti blanquiste), mais il fut élu en 1893 comme socialiste indépendant avec l'étiquette républicaine socialiste, et c'est Millerand qui présida le banquet qui lui fut offert pour fêter son élection le 30 septembre 1893. >^ :'ly;'i'*'^l|'|
républicains avancés et socialisants venant des radicaux-socialistes et même des boulangistes : Salis, Goujat, Mirman, Compayré, Thierry-Cazes, Gendre, Turigny, Paulin-Méry, Pierre Richard, Ernest Roche, Argeliès, Goussot, etc.
Tous, au début de la législature, firent partie du groupe socialiste parlementaire qui s'était formé sur l'initiative de Millerand et que celui-ci avait conçu dans l'esprit le plus large. Tous menèrent ensemble la lutte contre le cabinet de réaction Charles Dupuy-Ribot ou contre la présidence de combat de Casimir Périer. Tous menèrent la campagne d'obstruction parlementaire contre les « lois scélérates » de 1894.
Les socialistes indépendants, grâce au talent de quelques-uns d'entre eux, jouaient les premiers rôles parlementaires, Jaurès, Millerand, René Viviani, etc.
Ce sont Millerand et Jaurès qui, le 21 novembre 1893, déposent et développent l'interpellation à la suite de laquelle le ministère Dupuy est renversé (i).
C'est Jaurès qui intervient dans le débat sur les douanes pour demander l'organisation d'un service public de l'achat et de la vente des blés étrangers.
(i) Dès que M. Charles Dupuy a terminé la lecture de sa déclaration violemment anti-socialiste, Jaurès et Millerand le saisissent d'une interpellation sur la politique générale, et Jaurès monte à la tribune. Il relève la déclaration de guerre faite par le gouvernement au Parti socialiste et montre l'impossibilité de combattre le socialisme sans déserter les principes républicains : « Vous allez être condamnés — s'écrie-t-il — dans tous les ordres, dans l'ordre politique, dans l'ordre fiscal et dans l'ordre syndical, à une œuvre de réaction. Eh bien ! faites-la, essayez-la ! Et pendant que vous userez ce qui peut vous rester de force à lutter contre le peuple en marche, dans les intervalles que nous laisseront vos persécutions impuissantes, nous apporterons les projets de réforme que vous n'avez pas apportés ; et puisque vous désertez la politique républicaine, c'est nous, socialistes, qui la ferons ici ! » Quatre jours après le ministère était renversé. (A. ZÉAVÈs, le Socialisme en France depuis 187 1, p. 155).
C'est Viviani qui développe un projet de transformation de la Banque de France en banque nationale.
C'est Millerand qui intervient en faveur du droit syndical des cheminots dans le débat qui précipite la démission de Casimir Périer (mai 1894).
C'est Jaurès qui développe son interpellatiton sur la crise agricole et c'est Gabriel Deville qui, dans ce même débat, réfute en termes décisifs M. Paul Deschanel.
C'est un peu plus tard Viviani qui prononce son réquisitoire véhément contre les complicités politico-judiciaires engagées dans l'affaire de Panama, dans lequel il flétrit « les deux visages de la magistrature ». Son argumentation est si serrée, son éloquence est telle que la Chambre, par 311 voix contre 174, vote l'affichage de son discours; ce fut le premier discours socialiste affiché.
C'est enfin l'éclatante et infatigable opposition faite par tous les élus socialistes, notamment Millerand, Viviani, Jaurès, Sembat, Paschal Grousset, Thierry-Cazes, Charpentier, etc., etc., à l'odieux projet des lois scélérates, rapportées par M. Maurice Lanevre et qui restera attaché aux noms de MM. Charles Dupuy, président du Conseil, et Guérin, garde des sceaux, comme une éternelle souillure.
Toutefois et précisément parce qu'il s'était placé sur le seul terrain d'opposition au gouvernement opportuniste et modéré, le groupe socialiste parlementaire se trouvait composé d'éléments divers, hétérogènes, entre lesquels manquait trop visiblement un lien théorique.
L'occasion de donner au groupe, à son recrutement et à son action générale une base doctrinale, fut fournie par les élections municipales de 1896 et la manifestation de Saint-Mandé à laquelle ces élections donnèrent lieu.
Les progrès du socialisme constatés aux élections législatives de 1893, allèrent en s'accentuant à la consultation municipale de 1876 et fournirent aux différentes fractions socialistes l'occasion de nouveaux succès.. De grandes cités sem-
blaient ainsi conquises et les socialistes conservaient ou gagnaient les hôtels-de-ville de Marseille, Dijon, Montluçon, Roanne, Toulon, Issoudun, Limoges, Denain, Nouzon, Commentry, Cette, Calais, Ivry-sur-Seine, Roubaix, Lille, Carmaux, Fumay, Firminy, Lunel, etc., etc. ; de plus, il faisait pénétrer d'importantes minorités dans les conseils municipaux de Lyon, Armentières, Castres, Perpignan, Agen, Cholet, Montpellier, Rochefort, Casteljaloux, Vendôme, Grenoble, Sainte-Florine, etc.
Et c'est pour célébrer ces divers succès (dont une grande partie revenait aux socialistes indépendants) que les comités républicains socialistes de la i" circonscription du xii* arrondissement (comité Millerand) et du quartier des Quinze- Vingts (comité Pierre Baudin) décidèrent d'organiser un grand banquet auquel seraient conviées toutes les municipalités socialistes de France (i).
Cette manifestation eut lieu le 30 mai 1896 dans les vastes salons du restaurant de la Porte Dorée, et a pris dans l'histoire politique et socialiste le nom de « Banquet de Saint-Mandé ». Le discours-programme que Millerand y prononça devint « le programme de Saint-Mandé ».
Ce fut une manifestation grandiose. A l'exception des allemanistes qui, au nom d'une conception outrancière de la lutte de classe, s'abstinrent d'y participer et refusèrent d'une manière générale leur adhésion à l'Union socialiste que préconisait Millerand et que représentait la Petite République, toutes les autres fractions socialistes étaient représentées: possibilistes (Fédération des travailleurs socialistes de France), guesdistes (Parti ouvrier français), blanquistes (Comité révolutionnaire central) et socialistes indépendants.
A la table d'honneur, à côté de Millerand qui présidait le
(i) Le banquet des municipalités socialistes, brochure éditée par la Petite République, 1896.
banquet, on remarquait Flaissières, maire de Marseille; Delory, maire de Lille; Pierre Baudin, alors vice-président du conseil municipal de Paris; Lucipia, alors président du conseil général de la Seine; Jules Guesde, Vaillant, Jaurès, Compayré, René Viviani, Paschal Grousset, Lecomte, Clovis Hugues, Santumier, Thierry-Gazes, René Ghauvin, Argeliès, Galvinhac, Jourde, Sembat, Gérault-Richard, Lavy, Goujat, Mirman, Prudent-Dervillers, Goûtant, Antide Boyer, Garnaud, députés ; Paul Brousse, Landrin, André Lefèvre, Fournière, Berthelot, Marsoulan, Adrien Veber, Puech, Fourcat, Gharles Gras, Alfred Moreau, Blondel, Piperaud, Navarre, conseillers municipaux de Paris; Roussel, maire d'Ivry; Dufour, maire d'Issoudun; Dumazet, maire de Gommentry; Bodin, maire de Vierzon- Village ; Dormoy, maire de Montluçon ; Dechaud, maire de Domérat; Bouchaud, maire de Bézenet; Gabriel Deville, Alexande Zévaès, J.-L. Breton, Albert Goullé, Henri Turot, D"" Thiercelin, Gabriel Farjat, Albert Dugué, adjoint au maire de Greil; Morin, Dandreux Pasquier, délégués de la Fédération républicaine socialiste de la Seine; D"' Rolland, adjoint au maire de Dijon; Galvignac, maire de Garmaux; Trouille, conseiller municipal d'Agen; Gadéot, adjoint au maire de Fleurance ; Marais, maire de Juvisy ; Krebs, maire d'Hellemmes; Auge, maire de Roanne; Krauss, conseiller municipal de Lyon ; Brunellière, conseiller municipal de Nantes; Lepers, adjoint au maire de Roubaix, etc., etc.
Des discours furent prononcés par Paschal Grousset, Flaissières, Lucipia, Delory, Pierre Baudin, Guesde, Vaillant, Prudent-Dervillers et Millerand.
Paschal Grousset salua l'union de la Gommune de Paris et des municipalités socialistes françaises et but « à la fédération des communes socialistes de France, symbole et avantcoureur de la Fédération des peuples ».
Lucipia exprima l'espoir que « l'exemple donné par les municipalités socialistes contribue puissamment à faire rendre à Paris les droits qu'on lui refuse ».
Delory expliqua les progrès de l'idée collectiviste dans le Nord : « Notre région, dit-il, est par excellence la région de la grande industrie, et comme le cerveau de l'homme se façonne selon le milieu, il arrive que vivant dans un milieu où l'industrie a revêtu la forme collective, on devient collectiviste. »
Pierre Baudin fit entendre une légère réserve : « En mon nom personnel, je félicite le Comité républicain socialiste d'avoir joint son initiative à celle du Comité de la i" circonscription pour organiser cette fête. Il a ainsi témoigné de son désir d'union. Bien qu'il n'enferme pas son idéal dans l'absolu d'un système, il a ainsi fait œuvre socialiste. »
Jules Guesde porta un toast à « l'union socialiste nécessaire ». Il leva son verre « à la première union socialiste, à l'union sans conditionSj dit-il, qui s'est imposée au lendemain des élections générales de 1893. Elle a permis de barrer la route à la pire des réactions et de briser l'homme aux 40 millions qui l'incarnait, Casimir d'Anzin et de l'Elysée. Pour cette besogne de défense républicaine, point n'était besoin d'accord théorique ».
Il but alors « à la nouvelle union socialiste, à l'union avec conditions, celle-là réclamée à la fois par le développement du Parti et par les responsabilités qui peuvent lui incomber demain. Pour que la victoire soit définitive, il est indispensable que nous soyons d'accord sur l'usage à en faire ; il faut qu'à l'avance les travailleurs sachent comment, dans quel sens, devra être résolu le problème de leur affranchissement ».
Vaillant, parlant au nom du Comité révolutionnaire central, déclara que l'on ne saurait « trop reconnaître les services éminents, incomparables, qu'on ne peut trop haut apprécier, qu'ont rendu au socialisme et que leur rendent chaque jour par leur talent, leur intelligence, leur popularité, Millerand et ses amis ».
Le député du XX' arrondissement ajouta qu'il était d'accord avec Millerand pour « tracer d'une façon plus nette la
frontière qui distingue et sépare les partis bourgeois du socialisme », mais qu'à gauche, « en avant, il ne peut y avoir ni frontière ni limite, car c'est là que prend position pour une action qui ne peut jamais être trop active et résolue, le parti de la Révolution, le Parti communiste révolutionnaire. »
Au nom de la Fédération des travailleurs socialistes de France, Prudent Dervillers, député du XIX" arrondissement de Paris, insista sur la nécessité d'un programme minimum, commun à toutes les fractions socialistes, permettant aux socialistes de se reconnaître entre eux, « Des hommes, dit -il, ne se réclamant d'aucun passé et n'ayant aucune conviction socialiste, ont passé cependant comme tels. Le lendemain, ils reniaient leur origine. Il ne faut plus qu'il en soit ainsi pour l'avenir. Ne permettons plus aux loups masqués sous la peau de l'agneau de pénétrer dans la bergerie socialiste. »
Le discours programme de Millerand mérite une analyse quelque peu détaillée. Il est l'un des documents les plus importants du socialisme politique et parlementaire, du socialisme français contemporain. L'orateur, écrit M. Ge'^'gcs Weill dans son Histoire du mouvement social en France, y présenta un programme qui allait devenir célèbre, parce qu'il renfermait un minimum de revendications propres à gagner de nouveaux adhérents et à rallier toutes les fractions socialistes.
Tout d'abord, Millerand, dans son discours, rend hommage aux efforts des premiers socialistes, à tous ceux qui, comme Jules Guesde, Vaillant, Paul Brousse, Benoît Malon, « ont depuis vingt ans incarné et incarnent encore les luttes et les espérances du prolétariat organisé. Ils ont connu les jours difficiles, les rancœurs des insuccès, l'amertume plus cruelle des divisions fratricides. Ils reçoivent aujourd'hui la juste récompense de leur inlassable persévérance. Le grain qu'ils ont jeté a germé; la moisson sera fructueuse ».
Mais les victoires récentes remportées font au Parti socialiste le devoir de resserrer ses rangs, de réaliser plus d'union, de faire trêve aux querelles d'école, d'oublier les dissensions
intestines : « contre l'ennemi commun, un seul cœur, un seul esprit, une seule action. »
Dès lors, un critérium est nécessaire, un programme minimum est indispensable dont l'acceptation s'impose à quiconque revendique le titre de socialiste. C'est ce minimum que Millerand va préciser.
Sons la double influence, dit-il, des progrès de la science, dont le développement du machinisme n'est que la traduction pratique, et de la concentration des capitaux, nous assistons à l'expropriation des petits propriétaires, à la dissociation du travail et de la propriété, à la constitution d'une féodalité nouvelle, qui, accumulant entre ses mains la propriété des instruments de production, deviendrait par une lente, mais implacable progression, la maitresse absolue de la vie économique, politique et morale, du peuple tout entier, réduit par elle à cette forme moderne de l'esclavage qui s'appelle le salariat.
Eh bien ! le collectivisme proclame que le salariat ne sera pas plus éternel que ne l'ont été ces modes antérieurs de la servitude et de l'exploitation humaines qui se sont appelés l'esclavage et le servage...
Après avoir caractérisé le processus de l'évolution économique contemporaine, aboutissant au collectivisme, Millerand formule ainsi le trait caractéristique du programme socialiste : « N'est pas socialiste, dit-il, quiconque n'accepte pas la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste. »
Et Millerand insiste sur les mots : substitution progressive.
Nul socialiste — continue-t-il — n'a jamais rêvé, en efïet, de transformer d'un coup de baguette magique le régime capitaliste, ni d'édifier sur une table rase une société toute nouvelle...
Si nous regardons haut, toujours plus haut, nous ne perdons point pied pour cela; nous gardons contact avec le sol résistant et solide.
Mais, pour commencer dans les conditions déterminées par la nature des choses la socialisation des moyens de production,
il est « nécessaire et suffisant » au socialisme de conquérir les pouvoirs publics. C'est par le suffrage universel que s'effectuera cette conquête, et Millerand écarte immédiatement l'hypothèse révolutionnaire du recours à la force.
Recourir à la force, s'écrie-t-il, et pour qui et contre qui? Républicains avant tout, nous ne nourrissons point l'idée folle de faire appel au prestige illusoire d'un prétendant ou au sabre d'un dictateur pour faire triompher nos doctrines. Nous ne nous adressons qu'au suffrage universel : c'est lui que nous avons l'ambition d'affranchir économiquement et politiquement, nous ne réclamons que le droit de le persuader.
Millerand s'explique enfin sur l'internationalisme.
Le socialisme ne saurait méconnaître « le caractère international que le développement même des connaissances et par suite des relations humaines a imprimé au problème social ». Mais cet internationalisme, conséquence même de la civilisation moderne, n'exclut pas le patriotisme.
A aucun moment, dit Millerand, nous n'oublierons qu'en même temps qu'internationalistes nous sommes Français et patriotes.
Patriotes et internationalistes, ce sont deux titres qu'avant nous les ancêtres de la Révolution Française ont su noblement allier.
Le discours de Millerand eut un retentissement énorme.
Au sein du groupe socialiste parlementaire il eut une vive répercussion.
Le citoyen Mirman, député de Reims, protesta qu'il ne pouvait donner son adhésion à la formule collectiviste ; et peu après une discussion qui se produisit au sein du groupe, se termina par le vote de deux ordres du jour.
Le premier était ainsi conçu :
Le groupe socialiste de la Chambre affirme sa volonté de continuer sa lutte de tous les jours contre les gouvernements de la réaction.
Il proposera ou soutiendra les réformes immédiates qui pourraient, même sous le régime capitaliste, améliorer la condition des travailleurs.
II n'entend lier par aucune formule étroite la liberté de ses membres et le développement même du socialisme.
Mais, pour dissiper des équivoques fâcheuses, il déclare nettement qu'en conformité avec la pensée essentielle des socialistes de tous les pays et avec la tradition socialiste française depuis la Révolution, il entend abolir le régime capitaliste lui-même et mettre un terme à l'exploitation de l'homme par l'homme, au moyen de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, de la substitution de la propriété sociale à la propriété capitaliste et de l'entente internationale des travailleurs.
Adhérèrent à cette déclaration : Eugène Baudin, Antide Boyer, Calvinhac, Carnaud, Thierry-Cazes, Chauvière, Chauvin, Coûtant, Couturier, Gabriel Deville, Franconie, Gérault- Richard, Paschal Grousset, Jules Guesde, Clovis Hugues, Jaurès, Jourde, Millerand, Prudent-Dervillers, Rouanet, Santurnier, Sauvanet, Sembat, Vaillant, Pierre Vaux, René Viviani, Walter.
Voici quel était le second ordre du jour:
Le groupe socialiste constate que l'attitude de ceux de ses membres qui se sont abstenus sur les questions de principe soulevées, ne porte aucune atteinte à l'union nécessaire de tous dans l'action parlementaire et politique et passe à l'ordre du jour.
Ce texte fut voté par l'unanimité des membres présents, c'est-à-dire par les votants du premier ordre du jour et par les abstentionnistes, parmi lesquels Mirman, Chassaing, Girodet, Goujat, etc.
Le citoyen Lavy, député de Paris, membre de la Fédération des travailleurs socialistes de France qui jusqu'alors avait refusé, en raison de la diversité des tendances, d'adhérer au groupe socialiste parlementaire, donna son adhésion par cette lettre adressée à Millerand :
Je n'ai jamais donné mon adhésion au groupe socialiste de la Chambre et cependant j'ai toujours été résolu à la lui offrir le jour qu'il ferait une déclaration analogue à celle que vous avez faite au banquet de la Porte-Dorée et que le groupe vient de ratifier. Ces deux actes déterminent mon adhésion...
Par contre, les cinq élus du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (allemanistes) : Avez, Dejeante, Fabérot, Groussier et Toussaint, persistaient dans leur hostilité à toute tentative d'union socialiste et restaient en dehors du groupe parlementaire.
Ainsi, en 1896, comme cela résulte des déclarations faites au banquet dit de Saint-Mandé par leur orateurs les plus qualifiés, comme cela résulte également de la lettre de Lavy et de l'initiative prise par Millerand à la suite de son discours, tous les éléments socialistes — guesdistes, blanquistes, possibilistes, indépendants — étaient d'accord sur un programme minimum commun.
C'est ce programme que Millerand venait de formuler à Saint-Mandé.
Il reçut l'adhésion de tous les militants socialistes présents et celle de la majorité du groupe parlementaire.
C'est ce programme qui est devenu depuis celui du socialisme réformiste, et dont se sont réclamés, d'une façon générale, tous les socialistes indépendants.
Mais, pendant le temps que les parlementaires cherchaient un terrain d'entente, les controverses et les discussions continuaient aussi âpres, aussi vives au dehors du Parlement.
C'est ainsi que peu après se déroula un incident à caractère assez aigu à propos de la Petite République, dont Jules Guesde et Millerand se disputèrent la direction. Après un petit jeu de bascule qui dura quelques semaines, l'avantage resta au dernier et le journal fut, à dater de ce moment, l'organe officiel des socialistes indépendants. En 1897, Gérault-Richard en prit la direction.
Mais des dissentiments plus graves allaient éclater à propos de l'affaire Dreyfus, dissentiments que l'entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau allait transformer en rupture complète et définitive entre éléments révolutionnaires et éléments réformistes.
Les Socialistes Indépendants, l'Affaire Dreyfus et le Ministère Waldeck = Rousseau = Millerand
Avant l'Affaire, qui créa en France deux courants d'opinion nettement opposés — l'un formé des éléments de réaction politique et sociale coalisés dans une action commune contre le régime républicain, l'autre cherchant à entraîner dans un élan irrésistible tous les citoyens avides de progrès et de justice — les organisations socialistes poursuivaient leur oeuvre de diffusion et de propagande et observaient l'une envers l'autre ime sorte de neutralité qui, sans aller jusqu'à la cordialité, témoignait tout au moins du désir de vivre en paix et de ne pas donner aux partis bourgeois le spectacle d'une guerre fratricide. La crise troubla cette belle harmonie.
Le 13 janvier 1898, VAurore publiait « J'accuse », le vibrant réquisitoire d'Emile Zola contre l'Etat-major, les généraux Mercier et de Boisdeffre, dans lequel le maître écrivain avait mis toute son ardeur, tout son souffle, toute sa passion pour la vérité et la justice.
« J'accuse » fut le point de départ de l'agitation populaire qui provoqua la révision du procès Dreyfus, mais qui, hélas ! devait en même temps agiter si violemment le pays, diviser les familles, briser de vieilles amitiés et bouleverser les partis politiques.
Le parti socialiste lui-même, qui aurait diâ rester uni devant le flot débordant de démagogie chauvine et nationaliste, fut
atteint par l'orage, et l'exemple en fut donné par le groupe parlementaire qui, dès le début, se trouva divisé. Certains de ses membres déclaraient que c'était là un conflit bourgeois dans lequel les socialistes n'avaient pas à intervenir et ils prêchaient l'abstention : de ce nombre étaient Millerand, Guesde, Viviani, Lavy etc.^ d'autres, dont Jaurès, voyant là une campagne menée contre le droit et l'équité et craignant qu'elle ne compromît la sécurité et l'existence de la République, se lancèrent avec impétuosité dans la bataille. Quelques jours après la publication de « J'accuse », le i8 janvier, le groupe parlementaire, convoqué spécialement, se réunissait et, après une discussion passionnée, rédigeait un manifeste dont voici le passage principal:
Dans la lutte convulsive des deux fractions bourgeoises, tout est hypocrisie, tout est mensonge.
Ils mentent, les cléricaux, quand ils appellent patriotisme leur honteux appétit des places et des traitements.
Ils mentent, les opportunistes, quand ils invoquent, pour se sauver, le droit humain, violé par eux la veille, contre vous.
Haut les cœurs, citoyens, au-dessus de cette ignominieuse mêlée! Prolétaires, ne vous enrôlez dans aucun des clans de cette guerre civile bourgeoise ! Ne vous livrez pas à des possédants, rivaux d'un jour, commensaux du même privilège, convives échauffés et gloutons qui se prennent de querelle dans le banquet et qui, demain, se réconcilieront contre vous, si vous forcez la porte de la salle.
Entre Reinach et de Mun, gardez votre liberté entière.
Le manifeste se termine ainsi :
Sus à vos ennemis, à tous vos ennemis ! ne vous laissez pas diviser par des mots d'ordre incomplets et contradictoires. Poussez votre triple cri de guerre :
Guerre au capital juif ou chrétien;
l'affaire DREYFUS ET LE MINISTÈRE 35
Guerre au cléricalisme ;
Guerre à l'oligarchie militaire.
Baudin, Antide Boyer, Carnaud, Chassaing, Chauvière, Chauvin, Coûtant, Couturier, Dejeante, Gabriel Deville, Fabérot, Gérault-Richard, Girodet, Goujat, Paschal- Grousset, Groussier, Guesde, Clovis Hugues, Jaurès, Lavy, Millerand, Renou, Rouanet, Sauvanet, Marcel Sembat, Colonel Sever, Toussaint, Turigny, Vaillant, Pierre Vaux, Viviani, Walter.
Dans le pays, les militants suivaient les indications de leurs chefs de file: le Parti ouvrier français, s'inclinant devant la pensée de Guesde, regardait les événements se dérouler sans y prendre part, alors que les socialistes indépendants applaudissaient aux efforts de Jaurès et le soutenaient dans son combat journalier pour le triomphe de la justice.
Hors du parti, le prolétariat prenait conscience de l'importance de la lutte entreprise contre tous les partis de réaction et il suivait avec un intérêt passionné les courageux citoyens qui inlassablement proclamaient, par la parole et par la plume, l'innocence du prisonnier de l'Ile du Diable.
Survinrent les élections législatives qui amenèrent la défaite de Guesde, Jaurès, Gérault-Richard, Lavy, Toussaint, Chauvin, Gabriel Deville, Fabérot, Franconie, Thierry- Gazes, colonel Sever, mais par contre le groupe parlementaire s'enrichissait de nouveaux venus, parmi lesquels des socialistes indépendants comme Charles Gras et Berthelot à Paris, Laloge à Boulogne, Fournière à Vervins, Zévaès à Grenoble, Colliard et Krauss à Lyon, Devèze et Pastre dans le Gard, etc.
Au lendemain des élections législatives, le cabinet Méline est démissionnaire; il cède la place à M. Henri Brisson, qui prend le pouvoir dans des circonstances particulièrement difficiles, à un moment où la France va vivre des heures tragiques.
La découverte du faux Henry amène à l'idée révision-
niste les plus timorés, oblige ceux qui par calcul s'étaient jusqu'alors tenus à l'écart du mouvement à prendre position, et met le gouvernement en demeure de procéder à la révision du procès Dreyfus.
Ce fut là le début d'une nouvelle agitation, qui mit, on put le craindre un instant, la République en péril. L'audace de la faction clérico-césarienne augmente, des bandes antisémites et militaristes, enhardies par la bienveillance maninifeste du président Félix Faure et par la faiblesse du président du Conseil Henri Brisson, qui se laissait gagner aux terreurs capitalistes et frappait les libertés ouvrières pour rassurer les gros possédants, encouragées par la police, prêtes à tout, prêtes aux pires violences, s'établissent dans les rues de Paris comme dans une ville conquise, sous l'œil approbateur des généraux rebelles. C'est l'armée au service des entrepreneurs de travaux publics, mettant Paris en état de siège et qui tente de noyer dans le sang des travailleurs la révolte de jour en jour grandissante; c'est la grève qui gagne les corporations, commençant chez les terrassiers pour s'étendre aux ouvriers du bâtiment, puis aux travailleurs de la voie ferrée.
Cependant, sous la poussée des événements, les organisations socialistes se ressaisissent.
Le 13 octobre, les élus socialistes se réunissent au Parlement et votent un ordre du jour de protestation « contre l'état de siège auquel Paris est arbitrairement soumis » et « blâment l'attitude du gouvernement mettant l'armée au service du patronat contre le prolétariat ». Deux jours après, Gérault-Richard, dans la Petite République, lançait un vibrant appel à l'union des socialistes en face du danger réactionnaire ; il terminait par ces mots : « Peut-être nos amis socialistes qui, à mon humble avis, restent bien éparpillés dans un moment oxx ils auraient le devoir de vivre côte à côte prêts pour le combat, jugeront-ils bon de se réunir. En tous cas, je leur soumets cette idée que beaucoup d'entre eux ont
eue, j'en suis certain, et je me mets à leur disposition pour provoquer le rassemblement ».
Cet appel fut entendu et le lendemain le Conseil national du Parti ouvrier français convoquait d'urgence les députés et les délégués des organisations socialistes, ainsi que les directeurs de journaux socialistes quotidiens, à assister à une réunion privée fixée au dimanche i6 octobre, salle Vantier, avenue de Clichy, pour examiner les mesures que comportait la situation.
Aucune organisation ne manqua au rendez-vous ; la séance, présidée par Jaurès assisté de Jules Guesde et de Paul Brousse, fut particulièrement émouvante.
On ne perdit pas son temps en discussions inutiles et après que Guesde, dans une courte allocution, eut exposé le but de la réunion qui, suivant son expression « doit donner au pays l'impression d'un parti socialiste uni décidé à faire face à toutes les éventualités », un délégué par organisation fit connaître l'opinion de ses mandants.
Puis l'assemblée clôtura ses travaux par le vote de cet ordre du jour adopté à l'unanimité:
Les organisations, les élus et les journaux socialistes réunis le 16 octobre, affirment, dans les circonstances troublées que traverse la République, que toutes les forces socialistes et révolutionnaires sont unies, décidées et prêtes à faire face à toutes les éventualités.
Le Parti socialiste tout entier proteste contre l'atteinte portée à la liberté des syndicats ouvriers et au droit de grève, et, malgré la faute des gouvernants bourgeois, il compte sur tout le Prolétariat pour défendre la République.
Il ne permettra pas à la conspiration militariste de toucher aux trop rares libertés républicaines et il ne laissera pas la rue à la réaction et à ses violences.
Dans ce but, il a constitué un Comité permanent de vigilance représentant toutes les forces socialistes organisées.
Vive la République sociale!
Parti Socialiste Révolutionnaire ; Parti Ouvrier Français; Fé-
dération des Travailleurs socialistes de France; Parti Ouvrier socialiste révolutionnaire; Alliance Communiste; Fédération Républicaine socialiste de la Seine; Fédération des Cercles départementaux socialistes révolutionnaires ; Ligue du Gouvernement direct du Peuple; Ligue pour la défense de la République; Coalition Révolutionnaire ; Parti d'action Révolutionnaire communiste ; les Groupes Socialistes de la Cltambre et du Conseil municipal de Paris; les Journaux socialistes : La Petite République, la Lanterne; le Réveil du Nord; le Peuple de Lyon; le Socialiste; le Parti Socialiste; le Parti Ouvrier.
Le comité de vigilance fut constitué à raison de deux délégués par organisation et par journal et se composait de: Maurice Allard, député ; Allemane, Barrât, Gabriel Bertrand, Pierre Bertrand, Aristide Briand, Paul Brousse, conseiller municipal ; Gaston Cagniard, Chaboseau, Jean Colly, conseiller municipal; Dejeante, député; Dubreuilh, Dulucq, Elie May, Gabriel Farjat, Fournière, député; Gérault-Richard, Guesde, Jaurès, Joindy, Krauss, député; John Labusquière, conseiller municipal ; Lenormand, Marchand, Mazelet, Millerand, député; Pierre Morel, Albert Orry, Pagèze, Pasquier, Pédron, Pèlerin, Renou, député ; Roussel, maire d'Ivry-sur-Seine ; Siauve-Evauzy, Henri Turot, Vaillant, député; Valéry, Viviani, député; Alexandre Zévaès, député.
Ce comité de vigilance, qui tint ses assises dans un sombre rez-de-chaussée du Marais, au fond d'une cour de la rue de Montmorency, fonctionna aussitôt: il décida l'affichage d'un manifeste et l'organisation de plusieurs meetings, dont le premier, à Belleville, donna lieu à des échauiïourées sanglantes (i) ; il en organisa un autre à la Villette, puis un
'(i) Les organisateurs avaient loué tout en haut de Belleville, pour tenir le premier meeting, une immense salle dont le propriétaire se refusa au dernier moment à ouvrir les portes. Une foule de plusieurs milliers de personnes, stationnant aux abords de l'établissement, fut brutalement chargée par la police, et dans l'obscurité un grand nombre de femmes et d'enfants furent blessés et foulés aux pieds.
troisième à Montparnasse. En même temps, la province suivait le mouvement et dans les grands centres, à Lyon, à Marseille, à Lille, des délégués du comité se rendirent et furent partout l'objet d'ovations enthousiastes.
Pour réaliser plus complètement l'entente socialiste, le 27 novembre 1898, les quatre groupements (blanquistes, guesdistes, allemanistes et broussistes) décidaient qu'il y avait lieu « de substituer à une représentation provisoire telle que le comité de vigilance, une représentation permanente des organisations nationalement constituées. » En même temps, ils invitaient la Fédération républicaine socialiste de la Seine et les socialistes indépendants à s'organiser nationalement afin de pouvoir participer aux travaux du comité qui allait succéder au comité de vigilance.
Un appel aux socialistes indépendants fut lancé et il amena la création de deux fédérations d'indépendants : l'une fondée le 4 décembre 1908, sous les auspices du citoyen John Labusquière, conseiller municipal, qui prit le titre de « Fédération des groupes socialistes révolutionnaires indépendants » et dont le programme était compris tout entier dans ces six articles:
1° Défense de la République, contre les manœuvres de la réaction conservatrice, cléricale et militariste.
2° République démocratique et sociale : gouvernement direct du peuple par le peuple.
3° Lutte de classes; conquête des pouvoirs publics.
4" Entente internationale des travailleurs.
5" Socialisation de tous les moyens de production et de tous les capitaux, seul moyen d'affranchir le prolétariat.
6° Nécessité d'une révolution sociale à laquelle doivent se préparer tous les socialistes de façon à être en situation de faire face à tous les événements.
En même temps et parallèlement, se fondait sous le patronage des députés socialistes indépendants et avec l'aide de
la Fédération républicaine socialiste de la Seine, la « Fédération des socialistes indépendants de France », qui compta aussitôt dans son sein des militants éprouvés et avertis : Millerand, Viviani, Jaurès, Fournière, Gérault-Richard, Paschal Grousset, Camélinat, Jaclard, Le Grandais, Octave Blondel, André Lefèvre, Adrien Veber, Alfred Moreau, Albert Orry, Pasquier, etc., etc.
Elle décida d'admettre tous les groupes acceptant au moins « la transformation de la propriété capitaliste en propriété sociale, la conquête du pouvoir politique par le prolétariat organisé et l'entente internationale des travailleurs », c'està-dire les trois points essentiels inscrits au programme de Saint-Mandé. De plus, afin de marquer son désir d'union étroite avec tous les socialistes indépendants du pays, elle décida d'entrer aussitôt en rapport avec la « Fédération des groupes socialistes révolutionnaires indépendants » et de rechercher les moyens d'amener la fusion entre ces deux organisations d'indépendants.
En attendant qu'elles se soient fusionnées, ces deux fédérations furent invitées à s'entendre pour nommer une délégation commune et c'est sous le titre de Confédération des socialistes indépendants qu'elles figurèrent au comité d'entente. Leurs représentants étaient les citoyens Blondel, Colly, Fournière, Heurtematte, Jaurès, Labusquière, Pasquier, auxquels furent adjoints les citoyens Albert Orry et Girard en qualité de suppléants.
Enfin, à l'Hôtel-de- Ville, les conseillers municipaux parisiens, voulant donner eux aussi leur contribution à l'entente, formèrent un groupe socialiste qui recueillit aussitôt vingt-six adhésions, parmi lesquelles seize indépendants, les citoyens Bernier, Octave Blondel, Brard, Colly, Hénaffe, John Labusquière, André Lefèvre, Le Grandais, Marsoulan, Alfred Moreau, Emile Moreau, Navarre, Piperaud, Ranson, Vaudet, Adrien Veber.
Pendant ce temps, de graves incidents se déroulaient à
Paris : ce furent tout d'abord les obsèques de Félix Faure, qui donnèrent l'occasion aux partis de désordre de provoquer une nouvelle agitation dont l'équipée de la caserne de Reuilly fut le prélude; ce fut ensuite l'agression du 4 juin, à Auteuil, contre le président Loubet, à laquelle le comité d'entente répondit en convoquant à Longchamp, le dimanche suivant, la population parisienne.
Tout le Paris des grands jours, le Paris républicain et révolutionnaire, fut exact au rendez-vous et l'on put voir de bonne heure, s'échelonner dans le bois de Boulogne, sous un beau ciel d'été, de longues théories d'hommes, de femmes et d'enfants se rendant à Longchamp, non pour assister au spectacle des courses, mais pour acclamer la République et imposer silence aux braillards de la « Patrie française » et de l'antisémitisme.
Au lendemain de cette grandiose manifestation républicaine, le comité d'entente, s'adressant au peuple de Paris, lui disait:
Citoyens, au cri de : Vive la République, vous avez reconquis hier la grande ville de la Révolution. Vous avez obligé les césariens et les cléricaux, si violents naguère, à se terrer. Vous avez dissipé l'équivoque réactionnaire des exploiteurs du peuple, devenus exploiteurs de l'idée de patrie. Désormais la rue est à vous comme le droit est à vous.
Vous êtes les gardiens de la République qui est pour vous la condition et la préparation du socialisme.
Vous ne permettrez plus à ses ennemis avoués ou masqués de s'insurger ou d'intriguer contre elle.
Demain, comme hier, vous ferez reculer toutes les réactions, tous les mensonges, tous les rêves de coup d'Etat.
Les brutalités policières qui, hier encore, s'exerçaient sur les vôtres au signal du réacteur et fourbe Dupuy, n'arrêteront pas demain l'élan populaire, comme elles n'ont pu l'arrêter aujourd'hui.
Vive le Prolétariat ! Vive la République sociale !
Le comité d'entente fonctionnait ainsi depuis six à sept mois, lorsque le cabinet Dupuy, qui avait succédé au ministère Brisson, fut renversé à la suite d'une interpellation du citoyen Edouard Vaillant sur les brutalités dont la police avait fait montre au cours de la journée de Longchamp.
La crise aboutit au ministère Waldeck-Rousseau, dans lequel le citoyen Millerand, membre de la Confédération des Lidépendants, avait accepté le portefeuille du Commerce.
Cet événement considérable fut le point de -départ d'une crise profonde dans le parti socialiste, qui provoquera pendant plusieurs années des discussions très vives au sein des organisations socialistes françaises.
La participation d'un socialiste au pouvoir n'était cependant que la conséquence du programme de Saint-Mandé et la manifestation éclatante que le parti socialiste était parvenu à un tel degré de maturité et de force, que le représentant le plus autorisé de la bourgeoisie faisait appel au concours d'un de ses membres pour collaborer à l'œuvre de défense républicaine. C'était enfin le triomphe de la politique réformiste et réaliste sur la politique intransigeante et la théorie du « tout ou rien ».
Dans le parti, les avis se partagèrent aussitôt: certains, comme Vaillant, comme Guesde, prétendaient que le principe de la lutte de classe empêche un socialiste de collaborer à un gouvernement défenseur des intérêts capitalistes et que d'autre part c'est interpréter assez singulièrement le sens de l'article visant la conquête des pouvoirs publics, que de la prendre dans le sens de la collaboration à un gouvernement bourgeois.
Ceci n'empêchait cependant pas l'un des amis de Guesde, Paul Lafargue, de reconnaître que « le fait était un éclatant hommage rendu à l'activité et à la force du parti socialiste ».
Les socialistes, écrivait-il, qu'on a dépeint comme des partageux, des gens de sac et de corde, des sans-patrie, des imbéciles.
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qu'on a emprisonnés pour avoir prêché le meurtre et le vol, on les appelle pour sauver la République; c'est l'un d'eux que l'organisateur du grand patronat choisit pour défendre -l'ordre bourgeois. Quel éclair illuminant un nouvel horizon à la pensée populaire !
Le terroriste russe au fond de son cachot de. Sibérie en apprenant cette nouvelle dira : « Il y a quelque chose de changé dans le monde ! (i).
Les Indépendants avec Jaurès, Briand, Viviani, Fournière, et les possibilistes avec Brousse, Heppenheimer, estimaient au contraire que ce n'était pas déserter la lutte de classe que d'engager le socialisme dans la voie gouvernementale et que le pouvoir fait partie des rouages politiques que le prolétariat est appelé à conquérir. Ils disaient que puisque les socialistes ont pénétré les assemblées communales, départementales et législatives, aucune raison ne s'oppose à ce qu'ils aillent jusqu'au bout de leur droit et de leur devoir.
Jaurès, au lendemain de la constitution du cabinet, écrivait dans sa joie débordante (2) :
La République est en péril. Si un ministre a le courage, pour la sauver, de frapper les factieux galonnés, peu nous importent les instruments dont il se sert. Ce sont des actes qu'il nous faut : la qualité des agents nous est indifférente.
Cela était destiné à faire accepter la présence du général de Gallifïet à la guerre, et, plus loin, il ajoutait :
Pour ma part, et sous ma responsabilité personnelle, j'approuve Millerand d'avoir accepté un poste dans ce ministère de combat.
Que la République bourgeoise, à l'heure oii elle se débat contre la conspiration militaire qui l'enveloppe, proclame elle-même
(i) Paul Lafargue, Le Socialisme et la Conquête des pouvoirs publics, pp. s, 6 et suiv.
(2) Petite République, 24 juin 1899.
qu'elle a besoin de l'énergie socialiste, c'est un grand fait ; quelle que soit l'issue immédiate, ce sera une grande date historique ; et un parti audacieux, conquérant, ne doit pas, à mon sens, négliger ces offres du destin, ces ouvertures de l'histoire.
Au comité d'entente la question fut posée le 23 juin et elle donna lieu à une discussion ardente, qui se termina par le vote d'un ordre du jour déclarant « que c'est seulement sous sa responsabilité personnelle qu'un élu du Parti est entré dans le ministère nouveau » ; un vague appel était fait à l'union nécessaire pour la défense de la République, mais c'était du bout des lèvres et pour la forme.
En effet, au lendemain de cette réunion, le Conseil national du Parti ouvrier Français déclarait : « Il n'y a rien de commun entre les représentants du Parti ouvrier et un ministère qui compte parmi ses membres le fusilleur de Mai » ; puis il décidait que ses représentants à la Chambre devaient abandonner le groupe socialiste et se former en un groupe distinct.
A la Chambre les élus socialistes se divisèrent sur le vote de confiance au nouveau ministère : la moitié du groupe vota pour la déclaration ministérielle ; l'autre s'abstint.
Ce fut le commencement de la division que vint accentuer encore le manifeste adressé « à la France ouvrière et socialiste » par le Parti ouvrier Français, le Parti socialiste Révolutionnaire et l'Alliance communiste. Ce manifeste était un vigoureux réquisitoire contre la politique de Jaurès et de ses amis au cours de l'affaire Dreyfus, en même temps qu'une opposition nette et formelle à la participation de Millerand au pouvoir :
Le Parti socialiste, disait ce manifeste, parti de classe, ne saurait devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n'a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l'Etat ne peut être qu'un instrument de conservation et d'oppression sociale.
l'affaire DREYFUS ET LE MINISTÈRE 45
Parti d'opposition nous sommes, et parti d'opposition nous devons rester, n'envoyant des nôtres dans les Parlements et autres assemblées électives qu'à l'état d'ennemis, pour combattre la classe ennemie et ses diverses représentations politiques.
Cette déclaration de guerre eut dans le pays un retentissement considérable ; mais elle reçut dans certains milieux socialistes un accueil sur lequel ses auteurs ne comptaient pas.
Des groupes, rattachés aux organisations signataires, protestèrent publiquement et donnèrent leur adhésion à la fédération des socialistes indépendants; d'autres, que le système fédéraliste attirait, reprirent leur autonomie et s'organisèrent régionalement. De ce nombre étaient les Ardennes, les Bouches-du-Rhône, la Côte-d'Or, l'Ain, le Doubs, la Seine-et-Oise, etc., etc.
Les Indépendants s'organisaient donc méthodiquement et rapidement. En moins d'une année ils avaient réuni, tant à Paris qu'en province, près de deux cents groupes, jeunes ou anciens, dissidents des diverses fractions socialistes ou de création récente, animés du même désir de collaborer à l'union de toutes les forces du Parti.
Avec les vieilles organisations, les indépendants avaient participé à toutes les manifestations du comité d'entente : anniversaire de la Commune, commémoration des sanglantes journées de Mai, journée de Longchamp, sans oublier la fête du triomphe de la République, cette formidable et inoubliable journée historique oii le prolétariat républicain tout frémissant d'enthousiasme donna l'impression qu'une République nouvelle était née.
Au cours de l'agitation provoquée pour la révision du procès Dreyfus, les socialistes indépendants avaient donné la mesure de leur énergie et de leur activité, et lorsque, à Rennes, au cours du jugement de révision, le défenseur du capitaine Dreyfus, M Labori, fut victime d'un criminel attentat
la Fédération des Socialistes Indépendants protesta en ces termes :
Citoyens :
En présence du lâche attentat commis sur l'un des défenseurs de Dreyfus dans le but évident d'empêcher la lumière d'éclairer les débats du procès et de montrer à nu les mensonges et les faux de l'Etat-Major.
Etant donné que le vol de lettres et de documents qui a suivi le crime prouve que l'assassin n'est ni un fou ni un illuminé, mais un misérable agissant en vertu d'un ordre et que les violences auxquelles se livrent journellement les bandits à la solde des Rochefort et des Drumont constituent un immense danger pour la République, la Justice et la Liberté.
Le Conseil fédéral vous engage à veiller sans repos et à vous tenir prêts à répondre aux attaques des faussaires, des voleurs et des assassins qui constituent le contingent des forces cléricales et nationalistes.
Vive la République sociale.
Vive la Liberté.
Survint le manifeste du 14 juillet qui donna à beaucoup l'idée de convoquer un congrès général de toutes les organisations socialistes françaises.
Cette idée avait d'ailleurs été présentée et développée par Jaurès, soit pour la première fois, au punch populaire organisé le 7 juin 1898 au Tivoli Vaux-Hall pour célébrer les victoires socialistes remportées aux élections législatives de mai, soit dans un certain nombre d'articles parus dans la Petite République.
Mais ce fut la Fédération des Travailleurs socialistes de France qui en prit l'initiative dans une lettre publique signée de Brousse, Blondeau, Pierre Morel, Rozier, conseillers municipaux.
Quelques jours après le Parti socialiste Révolutionnaire, le Parti ouvrier Français et l'Alliance communiste, puis les Indépendants et les Allemanistes adhéraient à ce projet, et le 3
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août 1899, chacune de ces organisations présentait au comité d'entente, spécialement convoqué, les conditions d'adhésion à ce congrès.
Les Indépendants indiquaient par cette motion, déposée sur le bureau du comité d'entente, les bases de la discussion de ces premières grandes assises du socialisme français.
La Confédération des socialistes indépendants déclare qu'il n'appartient à personne de limiter l'ordre du jour et les décisions du Congrès qui sera souverain, mais elle estime que pour la bonne marche des travaux il est utile de procéder à une entente préalable et amicale entre toutes les organisations sur l'ordre du jour du Congrès.
C'est dans cet espoir qu'elle propose d'insérer à l'ordre du jour les trois questions suivantes :
1° Quelle doit être l'attitude du Parti socialiste dans les conflits des diverses fractions bourgeoises ;
2° Quels doivent être les rapports du prolétariat socialiste avec les institutions et les pouvoirs de la société bourgeoise : Suffrage universel, Parlement, Municipalité, Ministère ;
3° De l'unité socialiste.
Les Secrétaires des deux Sections :
Albert Orry, Girard.
Ainsi toutes les fractions représentées au comité d'entente s'étaient mises d'accord sur la nécessité d'un congrès national ; elles s'entendirent également sur la formule à imposer à tous les groupes qui voulaient y participer.
L'ordre du jour du congrès fut ainsi fixé : i° La lutte des classes et la conquête des pouvoirs publics ; 2° de l'attitude du Parti socialiste dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, militarisme, cléricalisme, nationalisme, antisémitisme ; 3° de l'unité socialiste.
Ce fut le congrès qui se tint boulevard Voltaire, dans la salle du gymnase Japy, et appelé couramment, par abréviation, le congrès Japy. C'est le premier congrès général des organisations socialistes françaises.
De Japy à Amsterdam
Le 3 décembre s'ouvrit le congrès. Plus de huit cents délégués se pressaient dans l'immense salle du gymnase Japy, représentant quatorze cents groupements socialistes, syndicats et coopératives. La Confédération des Indépendants réunissait à elle seule deux cents délégués.
Les débats de ce congrès, fameux dans l'histoire du socialisme français, furent tumultueux et atteignirent à plusieurs reprises le summum de la violence ; les délégués étaient venus là, non pour assister à une joute oratoire, mais pour faire triompher la thèse qui leur était chère, et l'assemblée se trouva dès le premier jour divisée en deux camps rivaux animés l'un contre l'autre des sentiments les plus hostiles.
Quel est le spectateur de ce duel mémorable qui ne se souvient de la séance, tumultueuse entre toutes, au cours de laquelle indépendants, broussistes, allemanistes, délégués de syndicats, de coopératives, représentants des Fédérations départementales, se rassemblèrent sous leur pancarte portant leurs initiales et précédés de drapeaux rouges et de bannières déployées, enjambant les tables et les bancs, s'avancèrent menaçant vers les guesdistes et les blanquistes debouts, chantant l'Internationale, prêts à en venir aux mains ? Une collision semblait inévitable. Fort heureusement la sagesse reprit possession des cerveaux et le tumulte s'apaisa progressivement ; puis chacun reprit sa place.
DE JAPY A AMSTERDAM 49
Mais combien d'autres incidents illustrèrent ce congrès, lui enlevant le caractère de dignité dont il aurait dû ne pas se départir !
De toutes les questions inscrites à l'ordre du jour, ce fut la participation ministérielle qui domina ; chacune des deux thèses fut défendue vigoureusement et âprement.
Les ministérialistes, avec Jaurès, Viviani, Briand, Fournière, démontrèrent la nécessité pour le socialisme de conquérir le pouvoir ; les antiministérialistes, avec Guesde, Landrin, Vaillant, invoquèrent les principes fondamentaux du socialisme.
Ce fut Jaurès qui aborda la discussion en présentant, au nom des Indépendants, un projet de résolution qu'il commenta longuement. Voici ce texte :
Le Congrès déclare que le prolétariat doit s'appliquer surtout à conquérir, dans la commune, le département et l'Etat, la partie des pouvoirs publics qui relève directement de l'élection. Il met en garde la classe ouvrière contre les illusions que pourrait faire naître la participation d'un socialiste dans un ministère bourgeois, cette action partielle étant foi-cément limitée et dominée par les lois générales du système capitaliste et par les intérêts essentiels de la classe bourgoise, qui ne céderont qu'à l'expropriation totale, politique et économique. Le Congrès reconnaît en même temps qu'il est des cas oit la participation d'un socialiste au pouvoir bourgeois peut être favorablement examinée, soit lorsqu'une crise grave menace les libertés politiques, qui sont la condition essentielle du mouvement prolétarien, et que le concours direct du prolétariat dans la lutte contre la réaction est nécessaire ou utile, soit lorsque la propagande et l'action du Parti socialiste ont conduit à maturité une importante réforme, comme la journée de huit heures, l'institution des retraites pour tous les travailleurs agricoles et industriels, ou encore la substitution des milices populaires aux armées de caserne. Le Congrès reconnaît qu'il peut y avoir intérêt pour le Parti à donner sa marque et sa signature gouvernementale à la réforme préparée et imposée par lui.
Le Congrès déclare en outre que, pour que cette participation d'un socialiste au pouvoir bourgeois garde un caractère de classe
et se rattache à l'action générale du prolétariat organisé, il faut que l'élu socialiste ne participe au pouvoir qu'avec l'assentiment formel du parti, pour une œuvre et dans des conditions déterminées par le parti. Il faut, en outre, que le délégué au ministère rende compte personnellement de son mandat ministériel au congrès général du parti.
Le congrès ne vota pas sur ce texte ; il eut tout d'abord à se prononcer sur une résolution de Guesde, proclamant que « la lutte de classe interdit à un socialiste l'entrée dans un gouvernement bourgeois ». Elle recueillit 8i8 voix contre 634 ; la majorité était formée des guesdistes, des blanquistes et des allemanistes; la minorité, des socialistes indépendants, des broussistes et des représentants des fédérations autonomes.
Une motion transactionnelle admettant « des circonstances exceptionnelles dans lesquelles le Parti aurait à examiner la question d'une participation socialiste à un gouvernement bourgeois » fut adoptée par 1.140 voix contre 240.
Les autres questions inscrites à l'ordre du jour retinrent peu l'attention des délégués venus pour discuter le « cas Millerand » et le congrès se termina au milieu d'un embrassement général, plus apparent que réel, après avoir décidé la constitution d'un comité général composé de représentants des cinq organisations nationales, des fédérations départementales et des syndicats, qui serait chargé d'administrer le parti entre les congrès.
Ce congrès, en raison du nombre trop considérable de ses délégués et par suite de l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait de concilier les deux tendances, s'était terminé sur une formule transactionnelle qui ne pouvait donner satisfaction à tous; aussi de nouvelles difficultés surgirent-elles dès les premières séances du Comité général.
Le conflit entre ministériels et antiministériels s'aggrava à propos des événements du François à la Martinique et de Chalon-sur-Saône, au cours desquels des grévistes furent tués
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et un certain nombre blessés par les gendarmes et la troupe; les adversaires de la participation au pouvoir se retrouvèrent pour flétrir le cabinet Waldeck-Rousseau, qu'ils déclaraient responsable du sang versé, et comme ils ne trouvaient pas à la Petite République l'hospitalité suffisante pour donner de la publicité à leur politique, ils fondèrent, avec le concours financier d'Alfred Edwards, un organe quotidien, le Petit Sou, qui ne cessa, pendant les deux années de son existence, de critiquer la politique gouvernementale et d'attaquer les socialistes ministériels dans des termes qui dépassèrent souvent les limites de la polémique ordinaire (i).
C'est dans ces dispositions peu conciliantes que les socialistes français se rendirent d'abord au congrès international, puis au congrès national, qui se tinrent successivement à Paris, salle Wagram, dans le courant de septembre 1900.
Le congrès international fut, comme celui de la salle Japy, dominé par la question du ministérialisme socialiste; chacun des leaders des différents pays intervint dans le débat, qui se termina par l'adoption de la motion Kautsky, proclamant que l'entrée d'un socialiste isolé dans un gouvernement bourgeois ne peut être considéré comme le commencement de la conquête des pouvoirs politiques, mais seulement comme un expédient forcé, transitoire et exceptionnel.
Le lendemain de la clôture du congrès international, s'ouvrit le second congrès général des organisations socialistes françaises; mais dès le premier jour, à la suite d'un incident futile, les guesdistes quittèrent la salle en abandonnant leurs
(i) Le Petit Sou fut fondé en 1900 par Edwards, ancien directeur du Matin, et beau-frère de M. Waldeck-Rousseau, dans l'unique but de combattre le président du Conseil avec lequel il avait eu des différends d'ordre privé. Il rechercha ses collaborateurs parmi les guesdistes, les blanquistes et les allemanistes. Cet organe disparut en 1902, peu après la démission du cabinet.
alliés, les blanquistes, renouvelant le procédé déjà employé par eux dix-huit années auparavant, à Saint-Etienne.
Le départ du Parti ouvrier français, s'il réduisit le nombre des belligérants, n'affaiblit pas le caractère de violence que révêtirent les séances du congrès, au cours desquelles les invectives les plus graves, les injures les plus sanglantes furent échangées et le seul résultat de cette seconde rencontre des socialistes français fut d'augmenter encore leurs divisions.
Au début de la même année, les groupes socialistes de la Seine avaient pris part en commun, pour la première fois, à l'élection des sénateurs; ils présentèrent deux candidats, tous deux membres de la Confédération des socialistes indépendants, les citoyens Charles Longuet et Camélinat, qui réunirent, le premier 174 voix et le second 125 voix, sur un collège électoral comprenant 900 électeurs.
Pour la première fois que dans la Seine, le parti socialiste en son entier (sauf les allemanistes, mais ils étaient peu nombreux) recherchait les suffrages sénatoriaux, ils obtenait une minorité imposante assurément due au choix heureux des deux candidats, vétérans aimés et admirés de la démocratie. Malheureusement, ils ne firent dans l'avenir aucun nouvel effort auprès des électeurs du second degré en sorte que les élections qui suivirent donnèrent des résultats moins brillants.
Peu après les élections sénatoriales, le 24 mars, la fédération des socialistes indépendants de France tint son premier congrès national dans une salle de la rue Jean de Beauvais, toute proche du collège de France ; on s'occupa de préparer les élections municipales de mai et on examina également l'attitude des socialistes indépendants en présence des candidats des autres fractions.
Il fut décidé que pour Paris, où les élections ont lieu au scrutin uninominal, il ne serait pas opposé de candidats contre les socialistes sortants quelle que soit la fraction à laquelle ils appartiennent; pour la banlieue parisienne et la province,
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les groupes et fédérations adhérents au parti avaient toute latitude pour contracter des alliances même au premier tour et « chaque fois que le concours de toutes les forces républicaines sera reconnu indispensable pour écraser la réaction ».
Avant de se séparer, le congrès décida de tenter une démarche auprès de la fédération des socialistes révolutionnaires indépendants pour amener une fusion des deux groupements indépendants; ces pourparlers aboutirent et le 5 août suivant un congrès les unissait sous le titre de « Fédération socialiste révolutionnaire ».
Au mois de mai, les élections municipales à Paris s'étaient traduites pour les républicains par un échec sensible; la réaction nationaliste et militariste prenait possession pour quatre années de FHôtel-de- Ville en y envoyant quarante-et-un de ses représentants. Cette défaite, venant après le procès de Rennes, était le dénouement fatal de la campagne abominable menée par les partis de réaction contre la République ; c'était également la revanche des petits boutiquiers, de la petite bourgeoisie, du petit commerce, contre l'élément prolétarien de la grande ville. Cependant, les socialistes avaient gardé leurs positions, rattrapant d'un côté ce qu'ils avaient perdu d'un autre. Dans la bataille, les socialistes indépendants perdirent trois sièges: à la Sorbonne, André Lefèvre était battu par Jules Aufifray, l'avocat des congrégations. Aux Arts et Métiers, Dubuc, connu depuis peu par ses démêlés en Haute Cour, faisait échec à Octave Blondel, et à Clignancourt, jusqu'alors considéré comme la forteresse du socialisme républicain, le vieux lutteur Le Grandais devait céder son siège à l'ancien combattant de la Commune, Baillière, qui avait été touché par la grâce nationaliste.
Par contre, étaient élus ou réélus : Piperaud, dans le iv' arrondissement ; Labusquière et Colly, dans le xii" ; Alfred Moreau, dans le xiif; Adrien Veber, aux Grandes Carrières; Ernest Moreau à Grenelle et Poiry à Javel.
En province, les socialistes indépendants remportaient d'appréciables avantages et conquéraient les municipalités de quatre grandes villes, qui envoyaient à la mairie, à Lyon Augagneur, à Marseille Flaissières, à Saint-Etienne Ledin, à Limoges Labussière. Dans d'autres cités, les socialistes remportaient également des succès: dans les Ardennes, douze municipalités étaient conquises par le parti; à Carmaux dans le Tarn, à Sainte-Florine dans la Haute-Loire, à Guise dans l'Aisne, les indépendants vengaient les défaites de Paris.
Peu après les élections municipales, le troisième congrès des organisations socialistes françaises se tint à Lyon; il aboutit à une nouvelle scission provoquée cette fois par le parti socialiste révolutionnaire sur le cas Millerand. La lutte s'engagea sur une motion des blanquistes déclarant que Millerand s'était mis hors du parti ; Briand, au nom des Indépendants, défendit une autre motion, considérant qu'il était simplement en congé. Ce fut celle-ci qui recueillit la majorité, dans laquelle se rencontrèrent les broussistes, les indépendants et une grande partie des fédérations autonomes ; mais le parti socialiste révolutionnaire n'accepta pas sa défaite et il se retira avec quelques fédérations autonomes.
Les socialistes, qu'on avait pu croire un instant unis, étaient donc plus que jamais divisés. Après le congrès de Lyon, ils se groupèrent par affinités: d'une part, le Parti ouvrier français, le Parti socialiste révolutionnaire et l'Alliance communiste avec quelques fédérations ; de l'autre, les Indépen-, dants, la Fédération des travailleurs socialistes de France, les allemanistes et un grand nombre de fédérations départementales.
Ceux-ci, après le combat de Lyon, continuèrent au sein du Comité général leur besogne d'administration et de propagande; mais un nouveau départ se produisit; les délégués du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (allemanistes), prenant prétexte, pour recouvrer leur liberté, d'un acte religieux accompli dans la famille du citoyen Jaurès, se retirèrent.
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Pendant ce temps, les socialistes révolutionnaires dissidents (guesdistes, blanquistes, etc.) voulant mener une action commune, jetaient les bases d'une fusion, le 3 novembre 1901, au congrès d'Ivry-sur-Seine, et fondaient le « Parti socialiste de F"rance ».
Quelques mois plus tard, en mars 1902, la Fédération socialiste révolutionnaire (Indépendants), la Fédération des travailleurs socialiste de France (broussistes) et trente fédérations régionales ou départementales se réunissaient à Tours et créaient sur la base fédérative une organisation réformiste qu'ils nommèrent le « Parti socialiste français ».
A ce congrès, 94 délégués, représentant 174 mandats répartis sur 44 départements, prirent part; ils préparèrent la charte du parti et discutèrent un projet rédigé par le comité général fixant la déclaration de principes.
Un débat s'engagea à propos du mot « révolutionnaire », inclus dans le texte, et dont Gabriel Deville demandait la disparition. « Je ne connais pas, dit-il, dans la langue politique qui contient beaucoup de mots équivoques, un mot plus équivoque que le mot révolutionnaire. Je n'en connais pas à l'ombre duquel on ait fait plus de ces transactions que moi, qui passe pour modéré, n'en ai jamais faites. »
Jaurès se prononça, au contraire, pour le maintien du mot révolutionnaire. « Il ne nous est pas possible, répondit-il, de dire au peuple avec certitude si ce sera par la méthode réformiste ou, au contraire, par la méthode révolutionnaire, que se réalisera le passage de la société capitaliste en société communiste. Nous n'avons pas le droit d'exclure l'hypothèse des possibilités révolutionnaires dans un avenir que nul de nous ne peut sonder. »
Voici les principaux passages de la déclaration de principes élaborés par le congrès de Tours :
Le socialisme procède tout ensemble du mouvement de la démocratie et des formes nouvelles de la production. Historiquement
et dès le lendemain de la Révolution française, les prolétaires se sont aperçus que la Déclaration des Droits de l'Homme resterait illusoire sans une transformation sociale de la propriété. Comment, en effet, « la liberté, la propriété, la sûreté » pourraientelles être garanties à tous dans une société où des millions de travailleurs ne possèdent que leurs bras et sont obligés pour vivre de vendre leur force de travail à la minorité possédante ? C'est donc pour étendre à tous les citoyens les garanties inscrites dans la Déclaration des Droits que notre grand Babeuf a demandé la propriété commune, garantie du bonheur commun. Le communisme était, pour les prolétaires les plus hardis, l'expression suprême de la Révolution.
Entre le régime politique issu du mouvement révolutionnaire et le régime économique de la société, il y a une contradiction intolérable. Dans l'ordre politique la démocratie se réalise : tous les citoyens participent également, au moins en droit, à la souveraineté ; le suffrage universel est le communisme du pouvoir politique. Dans l'ordre économique, au contraire, c'est une minorité qui est souveraine. C'est l'oligarchie du capital qui possède, dirige, administre, exploite.
Les prolétaires sont reconnus aptes, comme citoyens, à gérer les milliards du budget national et communal. Comme travailleurs, dans l'atelier, ils ne sont qu'une m.ultitude passive qui n'a aucune part dans la direction des entreprises ; ils subissent la domination d'une classe qui leur fait payer cher une tutelle désormais inutile et arbitrairement prolongée. La tendance irrésistible des prolétaires est donc de faire passer dans l'ordre économique la démocratie partiellement réalisée dans l'ordre politique. De même que tous les citoyens possèdent et manient en commun, démocratiquement, le pouvoir politique, ils doivent posséder et manier en commun le pouvoir économique et les moyens de production.
Ils doivent nommer eux-mêmes les chefs du travail dans les ateliers comme ils nomment les chefs du gouvernement dans la cité et réserver à ceux qui travaillent et à la communauté tout le produit du travail.
Cette tendance de la démocratie politique à s'élargir en démocratie sociale a été fortifiée et précisée par toute l'évolution
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économique. A mesure que le régime capitaliste développait ses effets, le prolétariat prenait conscience de l'opposition irréductible de ses intérêts essentiels aux intérêts de la classe socialement dominante et, à la forme bourgeoise de la démocratie, il opposait de plus en plus l'entière et profonde démocratie communiste.
Tout espoir d'universaliser la propriété et l'indépendance par la multiplication des petits producteurs autonomes a disparu. La grande industrie est, de plus en plus, la loi de la production moderne. Par l'élargissement des marchés du monde, par la facilité croissante des transports, par la division du travail, par l'application grandissante du machinisme, par la concentration des capitaux, l'immense production concentrée ruine peu à peu ou subordonne les petits et moyens producteurs. Là même oi!i le nombre des petits industriels, des petits commerçants, des petits propriétaires paysans ne diminue pas, leur importance relative dans l'ensemble de la production décroît sans cesse. Ils tombent sous la dépendance du grand capital. Même les propriétaires paysans qui semblent avoir retenu un peu d'autonomie sont de plus en plus livrés aux forces écrasantes du marché universel que manie sans eux et contre eux le capitalisme...
Il n'y a qu'un moyen d'assurer l'ordre et le progrès continu de la production, la liberté de tous les individus et le bien-être croissant de tous les travailleurs, c'est de transférer à la collectivité, à la communauté sociale, la propriété des moyens capitalistes de production...
Le Parti socialiste défend dans la République un moyen nécessaire de libération et d'éducation. Le socialisme est essentiellement républicain. On peut dire qu'il est la République elle-même, puisqu'il est l'extension de la République au régime de la propriété et du travail.
Le Parti socialiste a besoin pour l'organisation du monde nouveau d'esprits libres, affranchis des superstitions et des préjugés. Il demande pour tous les êtres humains, pour tous les individus, et il leur garantit, la liberté absolue de penser et d'écrire, d'affirmer leurs croyances ; il oppose à toutes les religions, à tous les dogmes, à toutes les Eglises, aussi bien qu'aux conceptions de classe de la bourgeoisie, le droit illimité de la pensée libre, la conception scientifique de l'univers et un système d'éducation publique exclusivement fondé sur la science et sur la raison...
Le nouveau parti avait à sa base le système fédératif laissant à chaque fédération l'entière autonomie de son administration et le contrôle de ses militants et de ses élus; il était administré à Paris par un organisme central, le comité interfédral constitué à raison de un délégué de droit par fédération et un par dix mandats et fraction représentés au congrès national; le groupe parlementaire avait droit à un délégué par vingt-cinq membres.
Outre l'administration, le comité interfédéral avait la charge de régler la propagande du parti, mais il sortit plusieurs fois de son rôle en contrôlant les élus parlementaires; ce fut l'origine des divisions qui se manifestèrent au congrès de Bordeaux et de Saint-Etienne, affaiblissant le parti et le laissant sans force contre la petite fraction avancée qui, au lendemain du congrès d'Amsterdam, le jeta bien malgré lui dans l'unité socialiste.
Dès le congrès de Tours, le Parti socialiste français réunit trente-cinq fédérations départementales ou régionales, savoir: l'Ain, l'Aisne, F Anjou-Poitou- Vendée, l'Ardèche et Drôme, les Ardennes, l'Aube, l'Auvergne, la Basse-Normandie et Sarthe, la Charente, la Charente-Inférieure, le Cher, la Côte-d'Or, les Deux-Sèvres, le Gard, la Gironde, la Guadeloupe, l'Indre, l'Indre-et-Loire, le Jura, la Loire, la Martinique, la Nièvre, le Nord et Pas-de-Calais, l'Oise, le Rhône, la Savoie, la Seine, la Seine-Inférieure, la Seine-et-Oise, la Somme, le Tarn, le Vaucluse, la Vienne et Choletais, la Haute-Vienne, l'Yonne.
C'est sur les bases du congrès de Tours et avec les forces qui se groupèrent autour du Comité interfédéral que le Parti socialiste français engagea, deux mois après, la bataille électorale. Les élections législatives de 1902 apportèrent au nouveau parti un succès inespéré : six cent mille suffrages se groupèrent sur ses candidats, dont trente-sept pénétrèrent au Parlement, devançant de beaucoup le Parti socialiste de France qui n'avait pu — malgré les efforts combinés des
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blanquistes et des guesdistes — recueillir plus de quatre cent mille suffrages et faire élire plus de douze des siens.
Malheureusement, ce succès fut chèrement payé par la défaite de Viviani, de Charles Gras, de Chassaing à Paris, de Renou à Levallois-Perret, de Fournière dans l'Aisne, de Palix dans le Rhône, de Jourde à Bordeaux et de Légitimus dans la Guadeloupe ; par contre, Jaurès, Charpentier et Géravlt- Richard rentraient au Parlement après quatre ans d'absence, suivis de Briand, de Pressensé, Veber, Meslier, Piger, Camuzet, Bouhey-Allex, Cardet, Bagnol, Selle, qui, pour la première fois, franchissaient les grilles du Palais-Bourbon (i).
A la Chambre, le groupe du Parti socialiste français se constitua, trente-sept élus s'y firent inscrire, c'étaient les citoyens Albert Poulain, Aldy, Bagnol, Baron, Basly, Bouhey- Allex, Antide Boyer, J.-L. Breton, Aristide Briand, Cadenat, Calvinhac, Camuzet, Cardet, Carnaud, Charpentier, Colliard, Devèze, Gabriel Deville, Ferrero, François-Fournier, Gérault- Richard, Paschal Grousset, Clovis Hugues, Jaurès, Krauss, Labussière, Lamendin, Lassalle, Meslier, Millerand, Pastre, de Pressensé, Piger, Rouanet, Selle, Veber, Vigne.
Au lendemain des élections législatives, le cabinet Waldeck- Rousseau était démissionnaire; la question Millerand, qui avait si profondément agité le socialisme international et que le congrès de Tours avait solutionnée, cessait donc d'exister
(i) Les socialistes indépendants remportèrent d'autres succès aux élections partielles qui eurent Heu. pendant la législature 1902-06. Le 7 juin 1903, le citoyen Isoard est élu à Forcalquier. Le 13 mars 1904 est élu, dans la i''" circonscription de Grenoble, Zévaès, qui avait échoué dans la circonscription voisine, au renouvellement de 1902 et qui, depuis trois ans, s'était, avec de nombreux groupes de l'Isère, séparé du Parti ouvrier français. Le 26 juin 1904, Normand, maire d'Oullins, est élu dans la 9"" circonscription de Lyon. Le 30 juillet 1905, enfin, le citoyen Emile Favre était élu dans la Haute-Savoie (arr. de Bonneville).
6o LES SOCIALISTES INDÉPENDANTS
— elle devait revenir sous une autre forme, l'année suivante, au congrès de Bordeaux.
En juin, M. Combes succédait à Waldeck-Rousseau et à la déclaration qu'il lut à la Chambre, Jaurès répondit en exposant la tactique du groupe socialiste parlementaire vis-à-vis le nouveau cabinet; il indiqua comme base nécessaire à l'œuvre de la majorité républicaine, une collaboration étroite de tous les groupes de gauche de la Chambre, puis posant nettement le problème de l'abolition du salariat, il déclara poursuivre dans ce but la transformation de la propriété capitaliste en propriété sociale. Dans son discours, Jaurès citait comme réformes immédiatement réalisables : l'impôt progressif sur le revenu, l'organisation nationale de l'enseignement public, la séparation des Eglises et de l'Etat, les retraites ouvrières, le service de deux ans.
Sous l'inspiration du président du conseil, les groupes de gauche se réunirent et constituèrent la délégation des gauches
— le bloc — dans laquelle le groupe socialiste parlementaire fut représenté par trois membres ; le groupe révolutionnaire s'abstint et ce fut là l'origine d'une nouvelle querelle entre les deux organisations qui devait avoir son dénouement deux années plus tard au congrès d'Amsterdam.
Auprès des élus du P. S. F., M. Combes trouva un appui qui ne lui fit jamais défaut et pendant toute la durée de son ministère, ils le soutinrent sans défaillance. C'est à ce moment que Jaurès, qui avait pris sur la majorité républicaine une influence considérable, fut élu vice-président de la Chambre, mais il échoua en janvier 1904.
Cependant, au sens du Parti socialiste français, deux tendances s'accentuaient à la suite des événements; au Comité interfédéral, qui était son organe central, une minorité s'éleva contre la participation des élus du parti au bloc des gauches, les mêmes désapprouvaient Jaurès d'avoir accepté un fauteuil de vice-président; enfin, plusieurs votes de Millerand mirent le feu aux poudres et ouvrirent un nouveau conflit.
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Au congrès du Parti socialiste français, qui se tint à Bordeaux au mois d'avril 1903, quatre fédérations : l'Yonne, le Rhône, la Seine-Inférieure et la Nièvre, réclamèrent l'exclusion de Millerand.
Cette demande était basée :
1" Sur l'approbation des déclarations du gouvernement à propos des poursuites engagées contre le Manuel du Soldat, publié par la Fédération des Bourses du Travail ;
2° Sur un vote approuvant l'interdiction faite aux militaires de pénétrer dans les Bourses du Travail ;
3° Sur son abstention dans le vote d'un ordre du jour proposant le désarmement simultané;
4° Sur le vote du budget des cultes et du maintien de l'ambassade au Vatican.
Avant le congrès Millerand avait fourni à la Fédération de la Seine des explications sur ces différents votes et si elle avait adopté un ordre du jour de blâme, du moins s'étaitelle refusée à l'exclusion.
Le débat sur cette affaire prit à Bordeaux une ampleur considérable au point qu'il fut impossible d'aborder les autres questions — et elles étaient nombreuses — figurant à l'ordre du jour du congrès.
Pendant trois jours, ce fut un duel entre partisans et adversaires de l'exclusion; les premiers avaient pour porte-paroles Renaudel et Hervé, qui exposèrent leur thèse avec une véhémente opiniâtreté.
Millerand donna les raisons de son attitude dans les différents faits qui lui étaient reprochés. Il dit, à propos du budget des cultes, qu'autant il était utile d'en voter la suppression comme manifestation nécessaire quand on avait en face de soi un gouvernement qui résistait à la séparation, autant c<ïtte manifestation devenait inutile et contraire au but qu'on se propose lorsqu'elle se présente comme obstacle sur les pas d'un gouvernement qui prend la tête d'une action menant directement à la séparation des Eglises et de l'Etat.
Il fut également très net en parlant des Bourses du Travail, qui publient et répandent le Manuel du Soldat, objet d'excitation à l'indiscipline et à la désertion. Enfin, il légitima son abstention dans la motion du désarmement par son désir de ne pas vouloir protester contre les paroles du ministre des affaires étrangères, qui avait déclaré que la France ne pouvait pas, dans l'état actuel de l'Europe, prendre l'initiative de proposer le désarmement.
Il acheva son discours en déclarant que du moment que le congrès et lui étaient d'accord et sur les bases du parti et sur la participation au pouvoir, il ne voyait aucune difficulté à s'incliner devant les décisions prises, sur les questions quotidiennes d'application et à marcher la main dans la main avec ses camarades du groupe socialiste parlementaire.
Deux ordres du jour terminèrent ce long débat: l'un, de Renaudel, déclarant en substance : « que par ses votes, illustration de sa tactique personnelle, le citoyen Millerand s'est mis hors du parti socialiste ; et qu'il n'y a pas place dans le parti socialiste pour la tactique et la conception du citoyen Millerand. »
Le second ordre du jour, présenté par Jaurès, disait que « le Parti socialiste français est un parti de pensée libre et de perpétuelle enquête scientifique, mais que son devoir envers le prolétariat est d'exiger de tous les élus l'observation disciplinée des décisions collectives du parti réuni en congrès. Et prend acte des déclarations faites en ce sens par le citoyen Millerand. »
On passa au vote : le texte de Jaurès recueillit 109 voix contre 89 à celui de Renaudel.
Cette décision ne convint pas à certaines fédérations de la minorité, qui protestèrent auprès du Comité interfédéral, augmentant encore le désarroi. En eflfet, celui-ci était de plus en plus divisé à la fois sur la méthode et sur la tactique ; de plus, certains délégués voulurent contrôler quelques élus parlementaires dont l'attitude donnait prise aux critiques: les
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uns se refusant à toute propagande, les autres à cause de leurs votes peu conformes à la pure orthodoxie.
Un blâme fut infligé à Jaurès qui avait assisté au dîner ofïert par l'Elysée au roi d'Italie, bien qu'il arguât, pour sa défense, des nécessités inhérentes à ses fonctions de viceprésident de la Chambre. Le conflit entre les élus et le Comité Interfédéral s'aviva lorsque celui-ci demanda au groupe parlementaire de discuter avec lui la politique générale du Parti et de le consulter chaque fois que devait venir en discussion à la Chambre une loi d'intérêt ouvrier.
Le groupe parlementaire, jaloux de son autonomie, opposa un refus formel et l'affaire vint devant le congrès national de Saint-Etienne, qui se tint en février 1904, sous forme de modifications aux statuts.
Ce congrès ne fut, d'un bout à l'autre, qu'un réquisitoire contre les députés ; finalement l'on se mit d'accord sur la création d'un Conseil national composé en nombre égal de membres du groupe parlementaire et de délégués des fédérations.
Au retour de Saint-Etienne, Jaurès abandonnait la direction politique de la Petite République et fondait l'Humanité avec Briand, de Pressensé, Viviani, etc.
Quelques semaines après on votait dans toutes les communes pour des conseillers municipaux ; cette nouvelle consultation nationale permit aux républicains de reprendre les avantages que la coalition nationaliste et cléricale leur avait enlevés quatre années auparavent. Le Parti socialiste Français, dont les candidats étaient allés à la bataille avec le programme élaboré au congrès des conseillers municipaux socialistes tenu à Paris au mois de janvier précédent, remporta de réels succès.
A Paris, André Lefèvre, Heppenheimer, Le Grandais, rentraient à l'Hôtel de Ville en compagnie de treize de leurs camarades du P. S. F. du conseil précédent ; en province, plusieurs mairies de cités importantes étaient conquises de haute lutte : à Vierzon par Péraudin, à Brest par Aubert, à
Dijon par Barabant, à Saint-Quentin par le D'' Caulier, à Guise par Berdouillard, etc., etc., apportant ainsi de nouvelles victoires à celles des élections précédentes.
C'est donc en parti victorieux que le Parti socialiste Français se présentait tu aoiàt 1904 au congrès international d'Amsterdam oii allait être discutée la tactique politique qui, pendant plus de deux années, l'avait conduit au succès.
Le Congrès d'Amsterdam et ses conséquences
Le 14 août 1904, s'ouvrit à Amsterdam, dans la magnifique salle du Concertgehouw, le sixième congrès socialiste international.
444 délégués y représentaient 22 nationalités : la France en avait pour son compte 82, dont 31 pour le Parti Socialiste Français, parmi lesquels : Briand, Cardet, Gérault-Richard, Jaurès, de Pressensé, Bagnol, députés, Viviani, Albert Orry, secrétaire général, Amilcare Cipriani, Fleurot, Renaudel, Milhaud, etc.. etc.
A l'ordre du jour du congrès plusieurs questions importantes étaient inscrites, notamment la politique coloniale, la grève générale, les trusts et le chômage, mais celle qui domina le débat fut sans contredit la question relative « aux règles internationales de la politique sociale » dont Guesde et Vaillant avaient demandé l'inscription pour atteindre et faire condamner, si possible, la méthode du Parti Socialiste Français, qui allait du ministérialisme jusqu'à la collaboration avec les groupes de gauche du parlement, et à laquelle le Parti Socialiste de France s'était montré opposé.
Très habilement d'ailleurs, Guesde et Vaillant, qui avaient besoin pour triompher du concours des marxistes intransigeants, cherchèrent à se ménager des alliés dans la délégation allemande en présentant la résolution adoptée quelques semaine auparavant au congrès de la « Social Démocratie Allemande » à Dresde.
Cette résolution brutale, sèche, incisive, disait :
Le Congrès repousse de la façon la plus énergique les tentatives révisionnistes, tendant à changer notre tactique éprouvée et glorieuse basée sur la lutte des classes et à remplacer la conquête du pouvoir politique de haute lutte contre la bourgeoisie par une politique de concession à l'ordre établi.
La conséquence d'une telle tactique révisionniste serait de faire d'un parti qui poursuit la transformation la plus rapide possible de la société bourgeoise en société socialiste — d'un parti, par suite révolutionnaire, dans le meilleur sens du mot — un parti se contentant de réformer la société bourgeoise.
A ce texte comminatoire, Adler, délégué autrichien, et Vandervelde, délégué du Parti ouvrier belge, opposèrent une autre rédaction d'apparence plus conciliante, elle remplaçait les mots : « Le congrès repousse, etc. » par « Le congrès affirme de la façon la plus énergique la nécessité de maintenir sans fléchissement notre tactique, etc.. ».
La résolution de Dresde et la rédaction Adler- Vandervelde furent d'abord soumises à l'examen d'une commission des résolutions, où les hostilités s'engagèrent entre Jaurès et Guesde.
Jaurès défendit la politique socialiste réformiste du Parti Socialiste Français, nécessaire dans un pays de démocratie où les radicaux, ayant en mains le pouvoir, se trouvent d'accord avec les socialistes sur un certain nombre de réformes immédiatement réalisables. Il dit la part que cette fraction du socialisme français avait prise à la défense de la République au moment « où cléricaux, moines, généraux de coup d'Etat cherchaient à réveiller la guerre des religions, la guerre des races et préparaient en pleine rue et dans les prétoires un coup d'Etat insolent » ; il rappela sa collaboration « à l'œuvre d'émancipation intellectuelle, au développement de l'esprit laïque... ».
Jules Guesde lui répondit : « Jaurès n'a pas sauvé la République qui n'était pas en danger. Bien plus grave était la situa-
LE CONGRÈS D''aMSTERDAM 67
tion lors de Boulanger que les radicaux avaient porté aux nues et rendu populaire dans le peuple et dans l'armée. Et cependant il a suffi d'un Constans pour avoir raison du boulangisme... ».
Répondant à Jaurès lorsqu'il invoquait la nécessité d'une entente entre groupes républicains pour la conquête des réformes pratiques, Guesde déclare : « Quant à la victoire de la laïcité, dont s'est vanté Jaurès, elle est encore à venir. L'anticléricalisme dont on fait parade a surtout pour but de détourner les travailleurs de leur lutte contre le capitalisme. C'est une comédie !... »
Malgré les efforts de Jaurès, de Vandervelde, d'Adler, d'Anseele, la motion de Dresde était adoptée par 27 voix contre 3 et 10 abstentions par la commission, alors que par 24 voix contre 16 elle repoussait le texte transactionnel Adler- Vandervelde.
Le lendemain, devant le congrès, la lutte recommençait. Jaurès, avec vigueur et ténacité, défendait sa thèse :
Je ne me dissimule point, disait-il, que, lorsque après avoir prétendu inexactement, faussement, que nous désertions le terrain de la lutte de classes, je ne me dissimule pas que lorsque, après avoir prétendu cela, après des mois et des années de polémiques, ceux des socialistes français qui appartiennent à une autre organisation apportent devant vous la résolution de Dresde, espérant pouvoir persuader à notre pays qu'elle a été la condamnation de notre tactique et de notre politique. J'ai la conviction absolue que le prolétariat français verra et continuera à voir dans notre politique, non pas la désertion de la lutte de classes, mas le moyen le plus efficace de conduire cette lutte prolétarienne dans une démocratie républicaine.
Ce fut Bebel qui, au nom du marxisme révolutionnaire, répliqua à Jaurès. Puis l'on passa au vote. La motion transactionnelle Adler- Vandervelde, ayant obtenu 21 voix contre 21, fut rejetée conformément au règlement du congrès qui voulait
qu'à égalité de voix le vote soit nul. Votèrent pour :Angleterre, 2 voix ; République Argentine, 2 ; Auriche, 2 ; Belgique, 2 ; Colonies anglaises (Australie, Canada, Sud-Afrique), 2 ; Danemark, 2 ; France (Parti Socialiste Français), i ; Hollande, 2 ; Norwège, i ; Pologne, i ; Suède, 2 ; Suisse, 2. Votèrent contre : Allemagne, 2 voix ; Bohème, 2 ; Bulgarie, 2 ; Espagne, 2 ; Etats-Unis, 2 ; France (Parti Socialiste de France), i ; Hongrie, 2 ; Italie, 2 ; Japon, 2 ; Norwège, i ; Pologne, I ; Russie, 2.
La résolution de Dresde était par la suite adoptée par 25 voix contre 5 et 12 abstentions.
Ce vote, qui fixait les règles internationales de la politique socialiste, condamnait la tactique du Parti Socialiste Français. Il lui fallait se soumettre ou bien décider que la politique intérieure de chaque nation ne pouvait se résoudre par voie internationale et qu'il n'acceptait pas sur ce point spécial la décision du congrès.
Dans ce cas, c'était la rupture avec le bureau de Bruxelles et un schisme probable au sein de l'organisation. Jaurès ne voulut pas engager la lutte contre la motion d'Amsterdam et contre les révolutionnaires français et, bien qu'il se rendît parfaitement compte que le vote avait été truqué et que c'était bien plus sa personne que le Parti que Guesde et Vaillant avaient voulu atteindre, c'est à la première alternative qu'il se rangea.
D'ailleurs, il se croyait engagé par le vote unanime d'une motion présentée par Vandervelde et signée de Bebel, Kautsky, Ferri, Adler, Troelstra, ainsi conçue :
Le Congrès déclare : pour donner à la classe des travailleurs toute sa force dans sa lutte contre le capitalisme, il est indispensable que, dans tous les pays, en face des partis bourgeois, il n'y ait qu'un Parti socialiste, comme il n'y a qu'un prolétariat.
En conséquence tous les militants et toutes les fractions, ou organisations qui se réclament du socialisme, ont le plus impérieux devoir de travailler de toutes leurs forces à la réalisation
LE CONGRÈS d'aMSTERDAM 69
de l'unité socialiste sur la base des principes établis par les congrès internationaux et dans l'intérêt du prolétariat international, vis-à-vis de qui ils sont responsables des conséquences funestes de la continuation de leurs divisions.
Il ne restait plus qu'à appliquer la motion d'unité votée par le congrès d'Amsterdam.
Le 20 octobre 1904, le conseil national du Parti Socialiste Français se réunissait pour discuter une proposition du Parti Socialiste de France ayant pour objet « de donner immédiatement suite à la motion votée à l'unanimité à Amsterdam et à réaliser déjà cette unité socialiste sur la base des principes établis par les congrès internationaux en constituant une commission d'unification ayant pour objet unique de déterminer les voies et moyens de l'unité organique du Parti ». Par cette proposition, le Parti Socialiste de France posait comme condition préliminaire à cette fusion, l'abandon par le Parti Socialiste Français de la politique du bloc et le retrait de la délégation des gauches des représentants du groupe parlementaire. Cela signifiait que tous ceux qui avaient accepté cette politique ne seraient pas admis à négocier ou à délibérer sur l'unité et qu'ils étaient d'avance suspects, condamnés, exclus.
Ce fut sous cette forme que quinze délégués du conseil national du Parti Socialiste Français et quinze du Parti socialiste de France eurent une entrevue au cours de laquelle il fut décidé de faire appel au Parti Ouvrier Socialiste révolutionnaire et aux fédérations autonomes et de constituer ainsi une commission dont le mandat serait de préparer un texte devant servir de base à l'unification.
Chaque organisation nationale se fit représenter à cette commission par sept délégués et les fédérations autonomes, au nombre de sept (les Bouches-du-Rhône, la Bretagne, l'Hérault, le Nord, la Somme, le Var et l'Yonne), chacune par un délégué.
Le Conseil national du Parti Socialiste Français choisit
dans son sein, pour le représenter à cette commission d'unification, trois membres du groupe socialiste parlementaire : les citoyens Briand, Jaurès et de Pressensé, et quatre membres du Comité interfédéral, les citoyens Longuet, Orry, Renaudel et Révelin,
Pour permettre la rédaction d'une déclaration commune servant de base à l'unité, chacune des organisations contractantes fut invitée à apporter un projet de résolution dans lequel seraient formulées des revendications particulières.
Pour sa part, le Parti Socialiste Français apporta le texte ci-dessous, discuté et adopté à l'unanimité par le Conseil national dans la séance du ii décembre :
Le Parti Socialiste Français déclare qu'il est prêt à contracter avec le Parti socialiste de France, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire et les Fédérations autonomes, un pacte d'union entière, de fusion complète, d'unité définitive.
Le Parti Socialiste Français entend se conformer avec la plus entière bonne foi, à la motion du Congrès d'Amsterdam relative à l'unité. C'est ainsi qu'il a toujours observé les décisions des Congrès généraux des organisations socialistes de France et des Congrès de l'Internationale, comme des règles d'action obligatoires ; qu'il n'a jamais pour sa part aggravé les différends ; qu'il a toujours regardé l'entente, l'union cordiale de tous les socialistes, comme le plus sacré des devoirs.
En faisant valoir les revendications immédiates du prolétariat, en défendant les libertés publiques, les droits acquis des citoyens et des travailleurs, le Parti Socialiste Français n'a jamais mis les moyens et la tactique au-dessus des principes, du but et de l'avenir du mouvemenf ouvrier. Toujours, au contraire, le Parti Socialiste Français a regardé l'unité du parti comme une nécessité primordiale, comme un principe qui élimine toute divergence dans l'action, qu'on doit accepter comme une mesure de salut public.
C'est qu'en effet l'unité du prolétariat résulte de l'évolution même de la société moderne, de la socialisation croissante des moyens de production, de la lutte de classe qui oppose le prolétariat quelquefois à une fraction seulement de la bourgeoisie, mais le plus souvent à la classe capitaliste tout entière. Cette
LE CONGRÈS d' AMSTERDAM 7I
unité du prolétariat comme classe implique une action économique et politique collective, une résistance et une offensive d'ensemble, elle exige l'unité complète d'organisation.
Le Conseil national faisait suivre ce préambule des conditions dans lesquelles devait se faire l'unification socialiste : c'était l'abandon complet, absolu de toute la méthode du Parti Socialiste Français et le renoncement à la tactique qui lui avait valu dans le pays des succès appréciables. C'est ainsi que parmi les conditions énoncées figuraient le refus du vote du budget et le retrait des délégués au groupe des gauches.
Le Parti Socialiste de France aurait été bien exigeant s'il ne s'était déclaré satisfait de la bonne volonté des réformistes, allant jusqu'à anéantir leur propre parti, et s'il avait continué à bouder une organisation cependant plus riche en militants et en élus qui s'efïaçait avec autant de désintéressement pouT obéir aux injonctions du Congrès international.
En mars 1905 se tenait à Rouen le congrès national annuel du Parti Socialiste Français. Réuni un mois avant le congrès général d'unification, il limita, à dessein, son ordre du jour aux questions intéressant l'unité socialiste ; le débat fut néanmoins très vif entre ceux qui, avec Jaurès et Pressensé, acceptaient l'unité à n'importe quelles conditions et ceux qui, avec Augagneur, Briand, Viviani, demandaient qu'en entrant à l'unité il leur soit donné acte de certaines réserves sur l'interprétation de quelques formules de tactique.
Augagneur, au nom de la Fédération du Rhône, revendiqua pour le Parti Socialiste Français les avantages de sa tactique qu'il continuait à croire bonne, bien que condamnée par le socialisme international. « Je me demande, dit-il, au nom de quel intérêt supérieur on voudrait vous demander de renoncer à une tactique qui a assuré, en réalité, la prédominance de notre Parti dans notre pays à l'égard des autres organisations socialistes, et qui a assuré au socialisme, en général, un développement inconnu auparavant. »
Briand se déclara prêt à réaliser l'unité, mais à la condition que le contrat soit passé avec loyauté, sans arrièrepensées malveillantes, dans un sentiment unanime de concorde et de fraternité.
Certains d'entre vous, s'écria-t-il, vont à l'unité misérablement et bassement. Ils veulent nous jeter comme des tapis sous les pieds de nos adversaires d'hier, dans lesquels je suis, pour ma part, tout disposé à voir des frères de demain. Une unité ainsi réalisée, dans l'humiliation des uns et la haine triomphante des autres serait-elle une unité durable ?
Après Augagneur, après Briand, Viviani défendit la politique de collaboration républicaine. Jaurès, qui avant tout tenait à s'unifier, l'abandonna, cédant à la pression exercée par les révolutionnaires, renonçant ainsi à l'oeuvre de plusieurs années, oubliant les déclarations qu'il fit à Carmaux, au retour du Congrès international, dans lesquelles il vantait les beautés d'une tactique si féconde en heureux résultats, oubliant même ses discours d'Amsterdam au point qu'à Rouen il se déclara prêt à repousser l'ensemble du budget, bien qu'à ses yeux cela n'ait qu'une valeur de symbole, puis il salua l'unité « sans aucune réserve, sans aucune appréhension ».
La cause était entendue : le projet d'unification fut adopté à l'unanimité et, à peine un mois après le congrès de Rouen, le Parti Socialiste Français fusionnait avec les autres fractions socialistes, et c'est ainsi que sa méthode et sa conception furent livrées à la merci des révolutionnaires et immolées à l'utopie d'une unité pour laquelle les socialistes français, ils le prouvèrent par la suite, n'étaient pas encore prêts.
Du Congrès d'Amsterdam à 1911
En dépit de la décision prise par le congrès de Rouen et malgré les efforts de Jaurès pour entraîner avec lui dans l'unité tous les éléments socialistes indépendants et socialistes réformistes, tous ceux qui, avec lui, avaient constitué le Parti Socialiste Français, tous les groupes et élus de celui-ci ne suivirent pas. Il leur paraissait impossible de renoncer si brusquement à leur méthode d'action pour se rallier à une tactique que, la veille encore, ils estimaient dangereuse à la fois pour le régime républicain et pour le socialisme lui-même, compromis par des exagérations et des extravagances.
Dans une lettre adressée au citoyen Marius Devèze, secrétaire du groupe socialiste parlementaire, le citoyen Clovis Hugues déclarait qu'il se refusait à approuver « la thèse antirévolutionnaire de la grève des réservistes devant un assaut de l'étranger contre la France de 1789 et de 1870 ».
Paschal Grousset déclarait qu'il demeurerait fidèle au programme socialiste de 1893 et qu'il se refusait d'y rien changer.
Plus que jamais, écrivait-il, je suis pour le maintien du pacte adopté à l'unanimité en 1893 par le groupe socialiste parlementaire et que je considère comme intangible jusqu'à consultation nouvelle de mes électeurs. Par respect pour eux et pour mes
engagements, je ne puis pas le modifier arbitrairement sous prétexte d'unité. Je ne puis, d'ailleurs, pas admettre et je n'admettrai jamais que n'importe qui dispose de mon vote parlementaire et de ma conscience socialiste.
Je vote donc distinctement :
1° Pour le maintien de l'autonomie du groupe socialiste parlementaire correspondant à l'autonomie des groupes socialistes du pays et à leur libre concurrence dans la pleine lumière.
2° Pour la constitution d'un nouveau groupe socialiste parlementaire indépendant ;
s" Pour l'intervention systématique et permanente de ce groupe dans les délibérations de l'extrême gauche républicaine.
Dans une lettre adressée au secrétaire de la Fédération socialiste autonome du Rhône, les citoyens Augagneur et Colliard écrivaient :
Le groupe socialiste parlementaire formé par les adhérents de l'ex-parti socialiste français s'est dissous pour former avec les membres du groupe socialiste révolutionnaire le groupe de l'unité socialiste. Nous vous prions de porter à la connaissance de la Fédération du Rhône notre résolution de ne pas faire partie du nouveau groupe de l'unité.
La tactique propre du parti socialiste français nous paraît aussi logique, aussi utile, aussi nécessaire aujourd'hui qu'hier. Nous contintions à penser que les socialistes peuvent raisonnablement compter sur la Révolution, mais doivent s'attacher à poursuivre l'évolution socialiste par la réalisation de réformes toujours plus rapprochées de l'idéal, à assurer l'avènement de la justice sociale et la transformation de la propriété, non par des manifestations brutales, inutiles toujours, dangereuses souvent, mais par les efforts réfléchis et combinés de l'action parlementaire et syndicale et de la propagande.
En se fondant dans l'unité, le Parti socialiste français condamne tout ce qui était, non seulement sa raison d'être, mais tout ce qui faisait sa force au service du socialisme. Nous restons fidèles au programme tracé par nos électeurs. Si les dirigeants du Parti changent d'opinion, nous refusons de les suivre.