CHAPITRE IV Sociétés coopératives de consommation
Le champ exploité par ces associations peut s'étendre loin ; il n'a d'autres limites que celles des besoins de la consommation.
Les associés font en commun leurs achats et réalisent les ventes en détail, le plus possible au comptant. Ainsi, de tous les côtés du vaste champ d'exploitation des coop» rateurs émergent des sources d'épargne.
CLes associations coopératives de consommation qui y puisent avec sagesse et constance, ont devant elles un grand avenir. Ce sont de solides affaires. \
Celles au contraire qui jettent le poison d'une politique malsaine dans les sources pures de l'épargne, finiront par les troubler et peut-être par les tarir. Ces sociétés déclineront ; elles dégénéreront en clubs de combat et bientôt ne mériteront plus l'attention ni des économistes ni des hommes d'affaires. Ce sont des jouets aux mains des politiciens.
Ici apparaît de nouveau le mérite d'une direction sage et patronale. Assurément, nous ne souhaitons point voir les sociétés de consommation exclusivement aux mains des patrons; nous affirmons seulement qu'elles ont besoin, comme toutes les affaires sérieuses, d'être dirigées par des hommes, patrons ou ouvriers, qui aient en eux de quoi donner à leur direction les qualités séculaires et essentielles du patronage.
Les fondateurs de la célèbre association coopérative
'icsÈqiittahles pionniers de Eochdale, dont l'histoire est classique, étaient de pauvres ouvriers tisserands sans doute ; mais quel coup d'œil, quel esprit d'initiative, que de prudence, de dévouement, d'abnégation même, quelle constance dans la volonté, quelle sagesse dans le cœur et combien de clairvoyance dans l'esprit, pour élever en trente ans une affaire à laquelle collaboraient vingt-hui t hommes avec un capital de 700 francs, jusqu'à une hauteur en apparence inaccessible : plus de 8,000 riiembres et plus de 5 millions et demi d'épargne !
Ce n'est pas seulement la formule coopérative qui a fait cela; ce sont aussi et surtout les hommes qui l'ont mise en œuvre.
Depuis la fondation, en 1843, des Équitables pionniers de Bochdale, la coopération de ce type s'est développée dans de grandes proportions. Elle apparaît à l'observateur sous des aspects bien divers : magasins d'alimentation ; réfectoires coopératifs ; syndicats agricoles pour l'achat et la vente dans de bonnes conditions des engrais, des semences et des instruments aratoires; boucheries économiques; "boulangeries coopératives; pharmacies populaires, etc. En ce moment, les boulangeries coopératives jouissent de la vogue. :-^^
Bien administrées, vendant au comptant et au édtlrs ^ commercial du jour, elles donnent aisément un dividende " annuel s'élevant à 6 ou 8 p. c. du prix des quantités consommées. La boulangerie coopérative de Roubaix a même atteintes p. c. (1).
(1) Les Coopérateurs français, revue des sociétés de coopération
^let de mutualité, 15 ianvier 1887. — Mutualité et coopération, par
A. Fougerousse. .,
MU
. On comprend que de telles associations puissent ou accumuler de solides et fécondes épargnes, ou constituer des fonds destinés soit à servir des visées politiques soit à établir des œuvres sociales.
La boulangerie de la Société coopérative le Vooniit que nous avons visitée à Gand, est installée avec tous les perfectionnements modernes. Des ouvriers auxiliaires ou salariés y travaillent. Elle est la mère nourricière des ateliers typographiques, des journaux qui s'y éditent, d'un magasin d'approvisionnements, de diverses œuvres d'agrément, de plusieurs pharmacies populaires.
Les pharmacies de ce type deviennent assez nombreuses. Il est difficile d'en prévoir l'avenir. La pharmacie, qui est un art et une science puisqu'elle dérive de la chimie, a des tendances marquées à dégénérer dans notre pays en petit négoce. Il n'en faut point accuser les pharmaciens, mais plutôt la mode qui favorise les médicaments fabriqués en gros et sans grand contrôle, sous le nom de sjyécialités.
En Allemagne et dans les États Scandinaves, les officines de pharmaciens sont classées et limitées comme le sont en Belgique les études de notaires. On se figure làbas, peut-être avec raison, que la santé du corps vaut bien celle de la fortune.
Dans les conditions actuelles de la pharmacie en Belgique, les sociétés coopératives de ce type se multiplieront naturellement. Elles ont peu de chance de réussir dans les localités secondaires, comme l'a justement remarque M. Dethy, pharmacien à Namur, lors de l'enquête dans cette ville (1).
(1) Procès-verhaux des séances d* enquête, vol. II, section régionale C,p. 21.
Nous ne pouvons mieux terminer ces considérations générales qu'en reproduisant ce que M. Ern. Brelay écrivait au sujet des sociétés coopératives de consommation dans V Kconoutiste français du 13 novembre 188G :
" Le but des sociétés coopératives de consommation „ n'est pas celui que la plupart des gens leur assignent, à „ savoir la vente à bon marché. S'il n'y avait que cela, la „ concurrence individuelle s'en chargerait au moins aussi „ bien que l'association. Ce que l'on doit chercher à obte- „ nir, c'est : 1° la pureté des produits; 2° l'achat au cours „ le plus avantageux ; 3° l'économie des frais généraux ; „ 4° l'épargne réalisée au bout de l'exercice, acquise en „ vendant aux associés, rigoureusement au comptant, au „ même prix que les marchands ordinaires de la localité. Ces profits, qui peuvent être considérables,— les risques étant presque nuls, — forment le noyau d'un capital à employer en faveur de la prévoyance : secours mutuels, assurance ou retraite, noyau d'un patrimoine, contribution à l'achat d'un logis, outillage d'un atelier intime ou commun, etc. Si l'on ne s'écarte pas de ces pratiques, on acquiert non seulement des bénéfices, mais encore des habitudes administratives toujours 'utiles ; on apprend à débattre paisiblement ses intérêts, à comprendre une comptabilité et, par surcroît, à voir plus clair dans les affaires de la commune et dans celles de l'État. Un peu plus qu'auparavant, on a des droits justifiés au titre de citoyen. Voilà ce que la coopération doit être. Elle enseigne aussi l'harmonie sociale, moyennant qu'on en bannisse les sectaires politiques ou tout au moins qu'on les oblige à laisser dehors leur pharmacopée. Si l'on en fait autre chose, et particulièrement un instrument de guerre aux petits commerçants, on
SOCIETES COOPERATIVES O/
recueille ce que l'on a semé sans le vouloir : la haine et des conflits parfois sanglants. Certes, ce n'est pas nous qui méconnaîtrions les bonnes intentions des usiniers qui procurent à leur personnel dos denrées au cours le plus réduit du commerce en gros. Cependant, quand les grèves éclatent, on sait que ce procédé philanthropique est invoqué contre eux, et Ton ne veut y voir qu'un moyen d'exploiter les ouvriers et de les tenir enchaînés à la localité, au moyen du crédit et des retenues faites sur leurs salaires. „