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CHAPITRE I

Qu'est-ce qu'une Société coopérative de consommation?

En un sens large, il y a société coopérative de consommation toutes les fois que plusieurs personnes, ressentant le même besoin, s'associent par des moyens collectifs pour y donner satisfaction mieux qu'elles ne pourraient le faire par des moyens individuels'.

Il résulterait donc de cette définition que toute société de consommation a pour but la production,

1. Une définition très précise de la sociélé coopérative est presque impossible à donner à raison de la grande variété des buts visés. Il est en tout cas impossible, a notre avis, défaire rentrer sous une même délinition la société de consommation et la sociélé do production, car leurs buis sont plutôt antagonistes, comme nous le verrons ci-après. On trouvera cependant dans les livres des auteurs italiens, WoUemborg, Pantaleoni, Valenti, Mariani, etc., de subtiles et ingénieuses analyses pour tenter de formuler cette délinition.

LES SOCIKTES COOPERATIVES.

puisque pour pourvoir à un besoin quelconque il faut produire? El, en effet, c'est bien là la fin de la coopération de consommation, mais en fait elle n'y arrive qu'à un degré élevé de son évolution. Pour commencer elle se contente d'acheter ce qui est nécessaire aux besoins de ses membres : elle est commerçante long-temps avant d'être fabricante.

Généralement on commenc(vpar le plus important de tous les besoins, qui est celui de ralimentation, ou par une des catégories particulières de ce besoin général, telle que le pain, le vin, l'épicerie. Aussi, Mg-rvon Ketteler, l'archevêque de Mayence, disait-il que la question coopérative se résume en une pure question d'alimentation. La société de consommation n'aurait-elle point d'autre but que de permettre à la classe ouvrière ou peu aisée de se nourrir mieux et à meilleur marché que ce serait déjà beaucoup. Pour se convaincre que ce n'est point là un but mesquin, il suffit de réfléchir :

1" Que pour une fraction notable de la population ouvrière — que MM. Charles Booth et Rowntree évaluent pour les villes anglaises entre 27 et 30 p. 100, — le salaire minimum indispensable à l'entretien de la vie physique, le nombre de grammes d'aliments que les hygiénistes ont calculé être nécessaire à l'entretien du corps humain, n'est pas atteint;

2° Que les moyens d'acquisition dont dispose l'ouvrier, déjà si réduits par eux-mêmes, sont encore gaspillés par l'impossibilité d'en faire emploi économiquement. Il achète, par petites fractions, un sou de sucre ou de café, à de petits revendeurs qui lui passent des marchandises de troisième et de quatrième main, défraîchies de qualité et majorées de

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prix, chaque main ayant prélevé son profit au passage. Il a à supporter l'insolvabilité de ceux de ses camarades qui, achetant à crédit, ne paient pas. Il subit, soit par ignorance, soit par résignation quand il est obligé d'acheter à crédit, toutes les falsifications que l'àprelé de la lutte pour la vie impose à ces revendeurs aussi pauvres que lui. Ce sont des conditions si défavorables que, comme on l'a dit, dans un mot spirituellement ironique : < Il n'y a pas beaucoup de riches qui pourraient se payer le luxe d'acheter dans les mêmes conditions que les pauvres I »

La coopérative de consommation, .'-urtout lorsqu'elle s'appuie sur de puissantes fédérations d'achat, Ijalaye toutes ces m'isères. Elle peut d'abord, si elle ne vise que le bon marché, livrer la marchandise à des prix bien inférieurs à ceux du commerce. Et même si, ce qui est généralement le cas, elle les vend au même prix que le commerce, elle fait du moins bénéficier le consommateur d'un supplément de qualité — plus d'éléments nutritifs pour Taliment, plus de durée pour le vêtement — et aussi d'un supplément de quantité qui résulte du juste poids , pour le pain, pour la viande, pour tout. Elle constitue une institution d'hygiène sociale au premier chef et certainement n'a pas été étrangère à la diminution de la tuberculose si remarquable en Angleterre.

D'ailleurs mieux vivre n'est qu'un des buts de la coopération : il y en a bien d'autres '. Ce qui a fait le succès de la coopération de consommation, c'est que ces buts sont très variés : on peut lui demander ce

I. Voir au chapitre v une éuumération plus détaillée de ces divers avantages.

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qu'on veut : elle se prête avec une facilité merveilleuse à nimporte quelle fin sociale, même à des fins opposées! et par là est susceptible d'être employée par tous les partis. Non seulement ces buts sont divers, mais parfois ils sont antagonistes, en sorte qu'il faut opter entre eux; on peut, comme nous allons le voir, demander à la coopérative de consommation soit le bon marché, soit un supplément de revenu, soit une épargne individuelle, soit un moyen de constituer une mainmorte sociale, mais il est clair qu'on ne peut lui demander tout à la fois et qu'il est même malaisé de les cumuler deux à deux. De là vient qu'on peut voir les conservateurs ou révolutionnaires, bourgeois ou ouvriers, ruraux ou urbains, collectivistes ou anarchistes, protestants ou catholiques, prôner tour à tour la coopération, quoique dans des intentions très différentes. Les juifs dits « Sionistes » avaient créé à Londres une société de consommation dont les bénéfices, jusqu'à concurrence de 30 p. 100, devaient être consacrés à développer le mouvement sioniste, c'est-à-dire à préparer l'établissement du nouveau royaume de Jérusalem. C'est un but de la coopération assurément imprévu. Il en surgira d'autres.

ÎMais la coopérative de consommation est susceptible de s'étendre à tous les besoins de l'ordre matériel ^ tels que le vêtement, le mobilier, le loge-

1. Il y a aux Étals-Uiiis des centaines de villes où l'associalion coopérative de consommation a pour objet la création et l'exploitation d'un réseau de téléphones.

A New-York, Bruxelles, Berlin, Milan, se sont constituées des sociétés coopératives de propriétaires d'automobiles pour s'approvisionner d'essence, pneus, et autres accessoires pour ce sport dans lequel le consommateur est tout particulièrement exploité.

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ment surtout (catégorie si importante que les sociétés charg-ées d"y pourvoir sont généralement classées à part sous le nom de sociétés de construction), et non seulement aux besoins matériels mais à ceux d'ordre intellectuel et moral. On peut très bien imaginer, et en fait il existe déjà, des cercles coopératifs, des théâtres coopératifs, des journaux coopératifs et surtout des églises coopératives, je veux dire des institutions créées et entretenues par ceuxlà seulement qui veulent en profiter pour s'instruire, s'amuser ou s'édifier en commun.

En quoi la coopération dilTère-t-elle de la mutualité'^. Celle-ci n'a-t-elle pas pour but aussi de pourvoir à la satisfaction de certains besoins : soins en cas de maladies, retraites pour la vieillesse, frais funéraires, etc.? Sans doute toutes deux sont sœurs en ce qu'elles sont toutes deux filles de l'aide mutuelle et de la solidarité, mais pourtant elles ont des physionomies très dilîérentes. Les sociétés de secours mutuels ont pour rôle la lutte contre les risques qui menacent l'existence humaine, la maladie, la vieillesse et la mort; elles ont un caractère philanthropique; on les appelait autrefois des « fraternités ». Les sociétés coopératives ont poi*r rôle de pourvoir aux besoins de la vie quotidienne par des modes économiques nouveaux : elles constituent des " entreprises » dans le sens propre que comporte ce mot en économie politique. Et celle différence de rôle est si réelle que le législateur a dû créer pour les unes et les autres des moules différents : les sociétés de secours mutuels ont une législation spéciale, les sociétés coopératives en ont une autre : notamment pour celles-ci il faut le versement préa-

lable d'un certain capital, pour celles-là des cotisations périodiques suffisent '.

Le but immédiat de ces associations est de satisfaire aux besoins de leurs membres mieux et plus économiquement que ne le fait Torganisation actuelle : par exemple, s'il s'agit de pain, de fournir du pain de meilleure qualité, à plus juste poids et à meilleur marché que ne peuvent le fournir les boulangers.

Cette prétention est-elle fondée? Elle semble, à première vue, bien téméraire, car est-il vraisemblable que de simples consommateurs, qui par définition môme ne sont pas des spécialistes, puissent être en mesure de faire du pain ou de rendre tout autre service plus économiquement et plus parfaitement que des boulangers ou des gens du métier? Ne serait-ce pas là un démenti aux grandes lois de la division du travail et de l'échange et comme une rétrogradation à l'état barbare, à la vie d'un Robinson, ou de la famille féodale, qui étaient obligés de pourvoir eux-mêmes et par leurs propres moyens à tous leurs besoins?

C'est l'objection que beaucoup font encore aujourd'hui. Cependant une expérience renouvelée dans presque tous les pays depuis un demi-siècle, et consacrée par dix mille succès, démontre de la façon la plus indiscutable que cette prétention est parfaitement fondée. Sans doute le mode d'entreprise coopératif

1. Voir ci-après lo cliapilre sur « les caractèros juridi(iuos des sociétés de consommation ■•.

Cependant, quand il s'agit de sociétés d'assurances sur les biens, comme celles contre l'incendie ou la mortalité du bétail — ou même de sociétés de crédit, c'est-à-dire pour emprunter des capitaux, — on emploie presque indiiréremment les dénominations de « mutuelles » ou de « coopératives ».

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doit pâtir de graves inconvénients : d"abord du manque de capacités techniques, mais plus encore du manque d'une direction personnelle, de « lœil du maître »\ le stimulant du profit individuel fait défaut chez le gérant, que celui-ci soit un salarié ou un philanthrope. Mais, en revanche, l'association coopérative n'ayant à pourvoir qu'aux besoins de ses propres membres peut faire des prévisions à peu près certaines, surtout si ses membres sont consciencieux et fidèles dans leurs achats, et de ce chef elle n"a pas à courir les risques de spéculations erronées et de stocks superflus qu'il faudra liquider à perte. De plus l'entreprise coopérative n'ayant aucun besoin de réclame ni de luxe d'étalage, puisqu'elle ne s'adresse pas au public, et ne courant aucun risque d'insolvabilité, puisqu'elle ne vend généralement pas au public, se trouve déchargé par là des deux plus lourdes charges qui pèsent sur l'entreprise commerciale ordinaire.

Enfin la société coopérative peut souvent se procurer les services de directeurs capables, honnêtes et dévoués, à des prix très inférieurs à ceux que devraient payer des entreprises capitalistes. Le directeur du Magasin de Gros d'Ecosse, qui l'a dirigé pendant bien des années et l'a conduit à un si haut degré de prospérité (près de 200 millions de francs de vente, plus que le Bon Marché ou le Louvre) et qui vient de se i-etirer, touchait 3oO livres, soit 8 750 francs de traitement. Un des anciens directeurs du magasin de Gros anglais, Mitchell, touchait moins encore, et à un économiste américain, M. Graham Brooks, qui lui demandait comment il se contentait d'un si modeste salaire, il répondait : « Je crois jouir de la considé-

ration de mes collègues. Je dispose d'un pouvoir considérable. J'ai une grande foi dans Tidéal coopératif. Cela me suffit {Thèse tliings saiisfy Jiie). » Par là la coopération apporte dans Tordre économique et met au service de l'industrie un facteur nouveau et très puissant : l'énergie désintéressée.

Ces avantages peuvent suffire pour compenser tous les préjudices résultant de Tinexpérience des administrateurs et, dans la lutte contre les marchands, pour rendre l'avantage à la coopérative. En fait, et contrairement à ce qu'on croit généralement, on ne compte pas plus d'échecs et de faillites dans les sociétés coopératives que chez les commerçants et même, là où des statistiques ont pu être établies, on en constate beaucoup moins K

Quant à dire que l'organisation coopérative supprime la division du travail et nous ramène au temps où chacun était contraint de produire lui-même tout ce qui était nécessaire à ses besoins, comme dans la tribu primitive — il faut s'entendre I Oui, en un sens, on peut dire que la société coopérative de consomma-

1. La Revue Coopérative de llainbourg- {KonsuuKjcnossenschafl Rundschau), dans son numéro du 18 janvier 1908, commentait les résultats d'une statistique ofllciellc des faillites dans l'Empire Allemand pour 1905-1906. Pour les entreprises capitalistes sous forme de sociétés par actions, il y avait eu 24 faillites sur 4 952 sociétés, ce qui donne une proportion de 4,85 p. 1000 — et pour 25 714 sociétés coopératives il y avait eu 27 faillites, ce qui ne donne qu'une proportion de 1,43 p. 1 000.

Il est vrai que la majeure partie de ces 25 714 sociétés coopératives sont des sociétés de crédit et non des sociétés de consommation, ce qui peut rendre la moyenne plus favorable; mais, d'autre part, il faut remarquer que le cliiiïre recensé des entreprises capitalistes ne comprend que les grandes entreprises et non les petits commerçants, et que c'est précisément chez ceux-ci que les faillites sont les plus nombreuses.

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lion c'est la famille agrandie, que, comme autrefois et comme aujOurd"hui encore dans certaines fermes, elle fait chez elle le pain, la confiture, le filage et le tissage, le blanchissage, etc. Mais cependant ce n'est point le consommateur lui-même qui fait tout cela : ce sont des ouvriers spéciaux, peut-être membres de la société. Si la division du travail est supprimée au point de vue économique elle subsiste tout entière au point de vue technique, et cela suffit pour assurer le progrès.

On pourrait dire plus exactement que l'association coopérative se borne à transformer la coopération inconsciente, qui existe déjà dans toute société, en coopération consciente et organisée. C'est un des thèmes favoris des économistes que de montrer comment le jeu des initiatives individuelles conspire involontairement à une harmonie d'ensemble, malheureusement les faits prouvent que cette harmonie n'est très souvent qu'une affreuse cacophonie. Hé bien! la société coopérative s'ciforcc de faire jouer chacun en mesure, elle est le chef dorchestre.

La fonction que nous venons d'indiquer comme caractéristique de la coopérative de consommation — satisfaire plus économiquement à tous les besoins de la vie — suffit à la plupart des sociétés existant à ce jour dans le monde. Et à elle seule, d'ailleurs, elle serait très suffisante pour faire de la coopération un facteur de première importance dans l'évolution économique et pour lui recruter un nombre de l)lus en plus grand d'adhérents, non seulement parmi les ouvriers dont les salaires sont juste suffisants pour vivre, mais aussi dans la classe bourgeoise, fonctionnaires, employés ou petits rentiers, étranglés

qu'ils sont entre l'accroissement de leurs besoins par suite du développement du luxe et la diminution de leurs revenus par suite de l'accroissement des impôts et des conversions de rentes.

Mais il est par tous pays une élite de coopérateurs qui ont de plus vastes ambitions. Ils ne se contentent pas de demander à la coopération un accroissemeiit de confort pour les classes peu aisées, « la poule au pot » promise par le roi Henri IV, ils veulent en faire un instrument de transformation économique, non seulement dans la sphère de rechange, mais aussi dans celle de la production et de la répartition des richesses : — de la production, car une organisation coopérative de la distribution des richesses qui aurait pour fondement une organisation compétitive de la production constituerait un édifice bien instable et peut-être inhabitable; — de la réparlition, car puisque les coopérateurs garderont pour eux tout le produit de l'entreprise il faudra bien qu'ils adoptent une certaine règle de répartition. Ainsi espèrent-ils établir de haut en bas un régime économique nouveau destiné à succéder au régime capitaliste, de môme que celui-ci a succédé au régime familial.

Nous verrons plus loin par quel élargissement de l'association coopérative ils espèrent lui faire produire ces grandes choses. Mais nous pouvons dire tout de suite que c'est en demandant aux coopérateurs do renoncer à tout ou partie des économies individuelles résultant pour eux de la coopération, ou toul au moins do laisser dans ses caisses on dépôt les épargnes réalisées annuellement, et d'employer les capitaux collectifs ainsi constitués à créer des fabriques, à acheter des terres, à bâtir des maisons,

Qi'esT-CE qu'une société COUl'ÉUATIVE? H

dont les revenus appartiendraient naturellement à la coopération — en sorte que celle-ci, faisant boule de neige, absorberait peu à peu les instruments de production et avec eux les profits et renies qui sont à ce jour appropriés sous le régime de l'entreprise individuelle. Il s'agit non point d'exproprier le capital déjà approprié par les capitalistes, mais de créer un capital nouveau.

Les socialistes objectent qu'il est cliimérique de croire que la classe salariée soit jamais en mesure de prélever sur ses salaires, déjà insuffisants pour vivre, de quoi reconstituer un capital nouveau. Mais pourtant puisqu'ils admettent (non sans exagération d'ailleurs, mais peu importe dans l'espèce) que tout le capital existant n'est que le produit du travail ancien et a été prélevé sur lui, alors pourquoi ne pas admettre que le travail nouveau, en déployant le même effort, pourra reproduire un capital égal et le garder pour liii'l Et si le travail abandonne désormais le capital ancien pour s'employer à vivifier seulement le capital nouveau qui est sien, alors le capital ancien deviendra peu à peu inutile, vide et desséché comme le cocon d'une chrysalide après que le papillon a pris son vol.

On attend aussi de l'association coopérative un progrès moral. On espère qu'en supprimant la poursuite du profit, seul moteur actuel de l'activité économique, pour lui substituer la seule préoccupation des besoins à satisfaire, en abolissant la réclame, le mensonge, la falsification, ou tout au moins l'incitation à la dépense, elle réussira à établir dans l'échange le règne de la vérité et de la justice. Mais il faut avouer qu'il y a loin de cet idéal à la réalité

et que la coopération n'a pas beaucoup réformé les mœurs commerciales. La poursuite du boni {divihunting, la chasse aux dividendes, disent les Anglais) n'est guère moins âpre que la course au profit, et il y a même des sociétés où les pires vices bourgeois, y compris le pot-de-vin, se sont introduits. IMais cela prouve simplement que la société, au lieu de réformer le milieu, s"est laissée pénétrer par lui.

INIalgré ces cas d'infidélité et de trahison, la coopération n'en conserve pas moins cette physionomie caractéristique d'être en même temps très idéaliste et très pratique. Elle est à fois Marthe et Marie, Don Quichotte et Sancho Panca. Elle poursuit aussi l'Oiseau bleu, mais au lieu de le chercher dans des îles chimériques elle Icnferme dans une boutique. Elle se propose bien de réformer le monde, mais commence pour cela par faire de son mieux le ménage. Elle marche à léloile, mais regarde où elle pose le pied '.

On entend discuter assez souvent cette question un peu scolastique : la coopération est-elle une fin ou simplement un moyen'l — Cela dépend.

Pour l'immense majorité de ceux qui se rallient à la coopération, à la coopération bourgeoise, comme on dit souvent, elle n'est, nous venons de le dire, qu'un moyen : un moyen de mieux vivre sans dépenser plus, ou, comme nous le verrons ci-après, d'épargner sans se priver.

1. L'éminent économisle de Cambridge, le professeur Marshall, disait dans son discours de président au Congrès d'Ipswich en 18vS9 : « Ce ([ui distingue la Coopération de tous les autres niouvfinenls, c'est qu'elle esl à la fois une grande, sage et prudente affaire et une forte, fervente et prosélylique foi. »

QL""EST-t;i': QL'lXE société COOPÉPxATlVE? 13

Pour les socialistes collectivistes ou les anarchistes qui se rallient à la coopération, elle nesl aussi qu'un moyen : — un moyen de préparer l'avènement du régime collectiviste ou anarchiste en entraînant et en armant le peuple pour la lutte des classes, en lui procurant des forteresses, des munitions, des cadres, et l'instruction technique nécessaire pour qu'au lendemain de la Révolution triomphante le peuple se trouve en mesure d'assurer le service de production et de distribution'.

Mais pour ceux qui aiment la coopération pour ellemême, les vrais coopératcurs, ceux qui s'appellent eux-mêmes « les coopératistes », mais que leurs critiques qualifient ironiquement de mystiques, la coopération est une fin en soi : non point qu'ils soient disposés à se contenter des résultats déjà obtenus, mais parce qu'ils croient que la coopération est créatrice et que les réalisations actuelles contiennent déjà toutes les possibilités désirables pour l'avenir, comme la graine contient à l'état latent le fruit — ou. pour parler sans métaphore, que chaque société coopérative, obéissant aux lois qu'elle s'est ellemême données, constitue déjà un petit monde organisé conformément à la justice et à l'utilité sociale, et qu'il suffira de les laisser se développer spontanément, tant par voie d'accroissement que par voie de reproduction imitative, pour réaliser dans un avenir plus ou moins éloigné le meilleur monde possible.

Et aux économistes qui raillent ces prétentions

1. Pour les différence» entre la coopération dite bourgeoise et celle dite socialiste, se reporter au dernier chapitre de ce livre.

« palingénésiqucs ' », on poarraiL faire remarquer qu'il n'y a là en somme qu'une tentative de réaliser un principe cher à l'école économique classique, celui que Bastiat exprimait, quelques heures avant de rendre le dernier soupir, en ces mots : « Il faut traiter l'économie politique au point de vue du consommateur )). Le programme coopératiste, c'est précisément l'exaltation du consommateur.

Il est vrai que l'opinion publique — notamment celle des protectionnistes et des socialistes — estime que le producteur est un personnage beaucoup plus utile économiquement et beaucoup plus noble moralement que le consommateur, parce que celui qui produit produit presque iouiours poiii' autrui, tandis que celui qui consomme consomme toujours pour soi et que, par conséquent, ce serait un grand tort de sacrifier le premier au second. C'est ce que disait à la Société d'Économie politique, en 1867, Duval l'économiste, précisément pour critiquer les sociétés de consommation.

Mais c'est un jeu de mots de prétendre que dans l'organisation économique actuelle le producteur vit pour autrui. Sans doute le boulanger fait le pain pour ses clients, mais son but est de faire des profits, et s'il les nourrit c'est parce que c'est pour lui le seul moyen de réaliser ces profits. C'est seulement dans l'association coopérative que la production est organisée uniquement en vue de la satisfaction des besoins. Au reste il ne s'agit pas de sacrifier le producteur au consommateur, mais de remettre chacun à sa place hiérarchique. Or, il est évident que le

I. Par exemple M. Paul Leioy-Beaulieu dans son grand Traité d'Économie Politique, tome IV.

qu'est-ce qu'une société coopérative? lo

producteur n'existe que pour le consommateur — le boulanger pour ceux qui ont faim — non l'inverse. C'est cette vérité, trop souvent faussée dans Tordre économique actuel, que la société de consommation vient restaurer.

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