CHAPITRE II
Historique de la coopération de consommation.
Tout le monde connaît la date et le lieu de naissance de la coopération de consommation — le i21 décembre 1844, à Rochdale (près de Manchester) ' — et le nom de la Société qui a été et est encore aujourd'hui l'aïeule vénérable de Tinnombrable famille de sociétés engendrées par son esprit et à sa ressemblance, « les Équitables Pionniers de Rochdale ». C'étaient des tisserands dont quelques-uns étaient disciples d'Owen, c'est-à-dire socialistes, d'autres chartistes, c'est-à-dire, comme nous dirions aujourd'hui en France, simplement du parti radical, mais tous ayant la vigoureuse confiance des Anglais dans le self-help, ou plutôt dans le miitiial help. Ils mirent toute une année de pénibles efforts à rassem-
1. C'est la date de l'ouverlure du Magasin, pauvre boutique, dans la ruelle du Crapaud {Toad Lanc), mais la date de l'enregistrement de la société est le 24 octobre 1844. La maison oii fut ouverte la première boutique existe encore à Rochdale, mais ce qu'on aurait peine à croire c'est qu'elle n'appartient jilus à la Société et qu'il ne s'est trouvé encore aucune coopérative anglaise ou étrangère pour racheter pieusement cette relique.
bler le petit capital qu'ils jugèrent indispensable et, après beaucoup de délections, ils se trouvèrent au nombre de 28 avec 28 livres de capital (700 francs). Tel fut le point de départ d'un mouvement qui aujourd'hui, après 65 ans seulement, englobe plus de 30 millions d'hommes et leur procure pour 3 ou A milliards de francs de marchandises.
On donne souvent le titre de père de la Coopéralion au socialiste Robert (^wen, qui vivait encore au temps des Pionniers et dont quelques-uns étaient ses disciples. 11 est vrai que ce socialiste (qui fut en même temps un grand patron) a défini admirablement la coopération par cette formule : « 11 faut que vous deveniez vos propres marchands et vos propres fabricants... pour vous fournir vous-mêmes avec les marchandises de la meilleure qualité et au plus bas prix ». Il est vrai aussi qu'il a rendu populaire ce mot de Coopération. Mais Owen, préoccupé de réaliser dans ses Cités d'Harmonie la coopération intégrale sous forme de communisme et notamment de la communauté de la terre, s'est toujours montré assez dédaigneux des magasins coopératifs {stores) : tout essai de réalisation partielle sous forme de boutique lui apparaissait comme plus propre à discréditer son sj'stème qu'à en préparer Tavènement.
Cependant ce serait une erreur de croire que Rochdale ait été la première société. Dès la fin du xviir siècle on peut en citer plusieurs'. En 1820 une « Ligue pour la propagande de la coopération » fut
1. On a décuuvert re.xislence d'une société coopénitive de consommation en 1704 dans un village du comté d'Oxford, à Mongewell, où elle aurait été créée par l'initiative de l'évèque de Durham.
LES SOCIKTÉS COOPÉRATIVES.
créée, et jusqu'à 1840, sous Tinfluence d'Owen et de ses disciples, le mouvement de propagande pour la coopération fut très actif : ligues, journaux, congrès*, petits traités distribués à millions d'exemplaires, rien ne manquait. Des centaines de sociétés furent fondées à la suite de cette campagne ; en 1832 on en comptait 300. Et même à cette date un magasin de gros (Wholesale) fut établi à Liverpool. Même quelques-unes des sociétés actuellement existantes, une dizaine, dont notamment celle de Liverpool en Angleterre qui date de 1830, sont plus anciennes que celle de Rochdale.
Mais toutes ces sociétés de consommation (on les appelle en anglais distributiue societies) étaient affectées d'un vice qui arrêtait leur développement et finissait par entraîner leur mort : elles étaient des œuvres philanthropiques, de patronage, presque d'assistance. Elles étaient nées d'un sentiment de pitié, du désir de porter remède aux misères de la classe ouvrière et à la dépression des salaires, si terrible dans la première moitié du xix^ siècle où le machinisme fauchait le travail manuel, et aggravée par la cherté du pain que les droits protecteurs sur les grains ne cessaient d'élever au profit des landlords — droits que la vaillante campagne de Cobden et de John Bright (de Rochdale lui aussi) allait bientôt abolir — et il en résultait quelles ressemblaient, par leur origine comme par leur but, aux
1. Il y eut plusieurs Congrès de Sociétés coopératives dans la période 1830-1833 : le 4 octobre 1831 à Birmingham, où la création d'un magasin de gros fut discutée et décidée et où le devoir de l'éducation fut imposé aux coopératives — et un autre à Londres l'année suivante.
économats. Il est vrai que tandis que les économats n'avaient pas tardé à devenir un remède pire que le mal et un instrument d'exploitation des salariés, les sociétés de consommation étaient restées désintéressées. Elles Tétaient trop. Fondées avec les capitaux de philanthropes qui ne jouaient dans la société que le rôle de membres honoraires et ne se servaient pas pour eux-mêmes du magasin soidisant coopératif, ne visant quau bon marché, ne cherchant point les bénéfices ou, si elles en faisaient, les répartissant aux actionnaires et non aux acheteurs, ou bien encore les consacrant tout entiers à un fonds de réserve inaliénable qui ne devait servir qu'aux générations futures, elles n'attiraient point de clients et, n'ayant pas de clients, elles ne pouvaient se développer mais tournaient perpétuellement dans un cercle vicieux. On essaya plus tard d'un autre mode d'emploi des bonis qui fut la répartition égale entre tous les sociétaires, mais il ne donna pas de résultats plus heureux et, en efl'et, ce système égalitaire mettait sur le même pied les sociétaires zélés qui faisaient consciencieusement tous leurs achats au magasin social et les indifférents qui n'y venaient jamais.
Or l'idée vraiment féconde des Pionniers de Rochdale — de Charles Howarth, puisque c'est bien le moins que parmi ces anonymes l'histoire retienne un nom — ce fut de répartir les bénéfices non plus au prorata des apports en argent, des actions, non pas davantage par parts égales entre tous les sociétaires, mais au prorata des achats effectués par chaque sociétaire, achats contrôlés de la façon la plus simple par la remise de Jetons d'une valeur numérale égale
à celle de l'argent reçu à la caisse. L'idée paraît bien simple. Il paraît même que d'autres l'avaient eue auparavant et même l'avaient appliquée en 1827 dans un économat, mais les conséquences en furent incalculables : nous verrons tout à l'heure par quelles raisons. Ce fut la chiquenaude qui mit en branle tout ce mécanisme jusqu'alors inerte '.
Évidemment par ce nouveau mode de répartition la Coopération prenait un caractère plus individualiste que celui qu'elle avait eu jusqu'à présent. Elle n'était plus communiste ou égalitaire comme l'avait rêvée Owen, puisqu'elle donnait à chacun selon les services rendus. Tout au plus conservait-elle une part de communisme en ce qu'elle invitait les sociétaires à laisser leurs bonis individuels en dépôt dans le fonds commun pour qu'ils fissent masse et fussent employés au développement de la société, et aussi, pour le plus grand bien de tous les hommes, à l'extension de la coopération. Et il faut reconnaître que de ces deux tendances quelque peu antagonistes du mouvement coopératif, cest la dernière en date, celle individualiste, qui s'est le plus développée. Mais on fait effort aujourd'hui pour revivifier la tendance primitive.
C'est donc à bon droit que l'histoire a décerné aux 28 tisserands qui constituèrent la société des Equitaliles Pionniers de Rochdale le nom de Pères de la Coopération. Ils l'ont mérité à un double titre.
D'abord par la façon grandiose et prophétique
1. Uhistoire des Pionniers de Rochdale lui écrile et publiée en 1857 par Jacob Holyoake, et cette bistoire merveilleuse, rééditée et traduite dans luutes les langues, n'a pas peu contrihué au déveliippenieiit de la co<i|)éiati(ui dans le rnoiide.
dont ils formulèrent le programino de la coopération pour leur temps et pour tous les temps. Voici ce manifeste fameux ' :
La société a pour but de réaliser un avantage pécuniaire et d'améliorer la condition domestique et sociale de ses membres en réunissant un capital, divisé en actions de une livre, et suffisant pour mettre en pratique le plan suivant :
Ouvrir un magasin pour la vente de denrées alimentaires, vêtements, etc. :
Acheter ou construire des maisons pour ceux de leurs membres qui désireront s'aider mutuellement pour améliorer les conditions de leur vie domestique et sociale;
Entreprendre la fabrication des articles que la Société jugera convenable de produire pour fournir du travail à ceux de ses membres qui seraient en état de chômage ou qui souffriraient d'une réduction continue du salaire;
Acheter ou affermer des terres qui seraient cultivées par SCS membres sans travail ou dont le salaire serait insuffisant.
Sitôt qu'il sera possible la Société procédera à l'organisation de la production, de la distribution et de l'éducation, dans son sein et par ses propres moyens, ou, en d'autres termes, elle se constituera en colonie autonome {self-supporting) où tous les intérêts seront solidarisés [iinited] et elle viendra en aide aux autres so(;iétés qui voudraient fonder de semblables colonies.
Afin de propager la tempérance, la Société ouvriia dans un de SCS locaux un établissement de tempérance.
Eu second lieu, parce qu'ils ne se sont pas contentés de formuler le programme et l'idéal de la coo-
I. Tfl du moins (ju'il a ùLé reproduit dans VAlmaiiach des Pionniers de 1854. Il paraît cependant, d'après M""= 1?. Potter, que ce pro.^rnmmo avait été lormiilé déjà eu 1827 par des coopéra- Ipur-s do lîrighton. En tout cas les Pionniers ont eu le mérite, sinon do le formuler, du moins de le réaliser dans la mesure du possible.
22 LKS SOCIETES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
pération et de lui montrer de loin le but dont elle se rapproche lentement, mais parce qu'ils ont trouvé les moyens pratiques de le réaliser. Et si Ton songe que les statuts de leur société, que nous allons donner tout à l'heure, ont été du premier coup si définitivement établis par ces quelques ouvriers tisserands en flanelle que l'expérience de plus d'un demi-siècle n"a rien trouvé à y ajouter et que les milliers de sociétés créées depuis eux se sont bornées à les copier presque textuellement, on nhésitera pas à voir là le phénomène le plus remarquable peut-être de l'histoire économique. Le système coopératif n'est pas sorti du cerveau d'un savant ou d'un réformateur, mais des entrailles même du peuple.
Les événements les plus saillants de l'histoire de la coopération en Angleterre après les Pionniers furent :
En 1852 et 1862 le vote des lois, dites Industriul and Providenl SocietiesAcls. La première surtout, qui fut la grande Charte de la coopération, donna la consécration légale aux sociétés jusqu'alors sans garanties et sans personnalité civile et dont les biens auraient pu être appropriés par le premier des sociétaires qui aurait voulu s'en emparer. Cette loi fut due en grande partie aux etforts d'un petit groupe d'hommes religieux connus sous le nom de « socialistes chrétiens », dont le plus célèbre fut le prédicateur et romancier Charles Kingsley, et avec le concours du grand économiste Stuart Mill — quoique d'ailleurs ceux-ci eussent mis leur idéal plutôt dans l'association coopérative de production que dans l'association de consommation et qu'ils cherchassent leur idéal moins chez les Pionniers de Rochdale que chez les
HISTORIQUE Ui: LA COOPÉRATION DE CONSOMMATION 23
socialistes français de 1848. Pour les socialistes chrétiens anglais, comme pour les français, le mal à combattre c'était le salariat tandis que pour Owen et son école c'était le profit'. Néanmoins, grâce à eux, la coopération sous toute ses formes gagna lappui non seulement d'une législation positive, mais aussi de l'opinion publique.
En 1864 notons la création à IManchester de la Fédération d'achats en gros, dite Coopérative Wholesale Socielij ou plus familièrement la C. \V. S., dont l'action sur le mouvement coopératif anglais a été si puissante et le devient de jour en jour davantage (voir ci-après). Elle fut due surtout à l'initiative de l'un des survivants des Pionniers de Rochdale, Abraham Greenwood. Elle représente le côté économique et pratique de la coopération -.
En 1869, la création de l'Union Coopérative, représentée par un Conseil permanent, Central Board, qui est comme le gouvernement (gouvernement qui n'a d'ailleurs qu'une autorité toute morale) de tous les coopéra leurs anglais, et par des Congrès annuels qui sont comme les sessions du Parlement
1. Sans doute salariat et profit sont comme la face et le revers d'une même pièce et impliquent l'un et l'autre la subordination du travail au capital; mais tandis que l'association de production apparaît comme la seule route vers l'abolition du salariat, c'est l'association de consommation qui conduit plus directement à l'abolition du profit.
2. Ce ne fut qu'après des échecs réitérés que cette institution, qui devait être si féconde, réussit à vivre. Des magasins de gros avaient déjà été créés, à la suite du premier congrès de Birmingham en 1831, et plus tard en 1850 par l'initiative des socialistes chrétiens, mais le terrain n'était pas encore suffisamment préparé et ils échouèrent. D'ailleurs, jusqu'à la loi de 1862 de telles Fédérations de sociétés étaient légalement inexistantes.
24 Li:s SOCIÉTIÎS COOPliR.VTIVES DE CONSOMMATION
coopératif. Elle est à la Wholesale ce que l'âme est. au corps.
A partir de cette date la coopération anglaise n'a plus d'histoire — pas plus que les peuples heureux — car elle va d'elle-même en vertu de la vitesse acquise. Aujourd'hui la coopération est une des forces vives du pays : un Etat dans l'État (a Slaie wilhin the State), disait lord Roseberry au Congrès coopératif de Glascow en 1890. Comme nous le verrons dans le chapitre suivant, elle enrôle près d'un quart de la population de la Grande-Bretagne. Il est vrai que beaucoup craignent qu'elle ne dégénère à mesure qu'elle s'étend. Ils se plaignent de ce que l'attente d'une société nouvelle qui, comme celle du Millenium pour les premiers chrétiens, exaltait les âmes des Pionniers, se borne aujourd'hui à la recherche de plus de confort ou à l'attente de gros bonis, en un mot que la coopération, au lieu d'être une religion, ne soit plus qu'une affaire (business). En effet il est inévitable que les vertus originelles ne se diluent dans la masse toutes les fois qu'un mouvement s'étend; néanmoins l'éducation, pour laquelle les coopérateurs anglais font des sacrifices considérables, suffit pour entretenir le patriotisme coopératif dans les générations nouvelles.
Si nous avons donné ces détails, très sommaires d'ailleurs, sur les origines de la coopération en Angleterre, c'est que ces institutions ne sont pas spéciales à l'Angleterre mais se trouvent reproduites telles quelles dans tous les autres pays, au fur et à mesure que ceux-ci entrent dans le mouvement coopératif.
Pourtant tandis que la coopération anglaise au type de Rochdale poursuivait son évolution, en face d'elle, en Belgique, un autre type se constituait avec une physionomie tout à fait spéciale. C'est à la Belgique ou plutôt à quelques leaders. César de Paepe d'abord, après lui Anseele, Bertrand, Vandervelde ', que revient le mérite d'avoir ramené en partie à la coopération le parti ouvrier et l'école socialiste qui, comme nous le verrons tout à l'heure, s'en étaient détachés.
Ce n'est point que le mouvement coopératiste y ait pris des proportions aussi grandioses qu'en Angleterre, — d'abord parce qu'il est de date beaucoup plus récente et ne remonte guère qu'à 1880, ensuite parce qu'ayant pris tout de suite un caractère socialiste et politique, il s'est trouvé enrayé par l'antagonisme des autres partis politiques, le catholique et le libéral, qui dressent dans les mêmes villes des sociétés rivales. Mais, d'autre part, cette lutte des partis a agi comme un stimulant pour la coopération, chacun d'eux s'en faisant un moyen d'action sur le peuple. Et le trait caractéristique de la coopération belge c'est que l'action coopérative s'y confond avec l'action politique, ce qui n'est point le cas dans les autres pays, jusqu'à présent du moins. Le parti socialiste surtout a fait du magasin coopératif, non seulement, comme le disait Anseele dans une phrase souvent répétée, « une forteresse pour bombarder '"' la société capitaliste à coups de pommes de terre et de pains de (juatre livres », mais, mieux que cela, « une Maison du Peuple » pour lui servir de centre
I. Voir les cilaliuiis que nous donuoiis au dernier cliapitre de ce livre.
crapprovisionnemenl, de ralliement, d'instruction, de récréation, de moralisation, une sorte de patronage opposé au patronage capitaliste mais employant les mêmes procédés — et même, peut-on dire, des procédés qu'aucun patron n'oserait aujourd'hui se permettre : ainsi, le sociétaire doit payer son pain d'avance chaque semaine en achetant des jetons, ce qui fait que la société emprunte aux ouvriers son fonds de roulement; et, de plus, il doit payer ce pain avec une majoration d'un tiers sur son véritable prix ! Mais l'ouvrier supporte de sa société ce qu'il ne supporterait d'aucun patron. Il se laisse avec amour lier par un réseau d'œuvres d'assistance, de prévoyance, de mutualité, qui l'enveloppent tout entier de sa naissance à sa mort et le suivent dans tous les actes de sa vie domestique professionnelle et politique. On lui apprend à bien voter et à ne pas boire d'alcool. C'est afin de garder avec lui un contact quotidien et de pouvoir contrôler plus exactement son assiduité que toutes les sociétés coopératives belges prennent la vente du pain comme base de leurs opérations.
La France n'est venue que tard à la coopération de consommation parce qu'elle a cherché d'abord sa voie dans les autres domaines de la coopération : — au début, en 1848, sous l'inspiration du socialisme associationniste de la première moitié du siècle, dans Vassociation coopérative de production; — plus tard, de 1863 à 1866, dans Vassociation coopérative de crédit, mais considérée comme étape vers l'association de production. Puis, découragée de ses insuccès, la classe ouvrière s'était détournée de la coopération
HISTORIQL'K Di: LA COOPERATION DE CONSOMMATIHN 27
SOUS toutes ses formes. Elle continuait pourtant à la saluer comme solution de la question sociale dans ses congrès, jusqu'à celui de Lyon en 1878 '. Mais ce. l'ut le dernier coup de chapeau quelle lui donna. Dès l'année suivante, au congrès de Marseille, sous la poussée du collectivisme marxiste alors à ses débuts en France et dont Jules Guesde était lïnitiateur, elle fit volte-face, déclara que les sociétés coopératives « ne peuvent aucunement être considérées comme des moyens assez puissants pour arriver à l'émancipation du prolétariat » et vota la socialisation des instruments de production.
Cependant il se formait çà et là des associations coopératives de consommation. La plus ancienne de celles qui figurent dans VAlnianach de la Cooptralion est la Ruche Slephanoise de Saint-Étienne, qui date de 1855. Mais il y en a d'autres de date plus ancienne, depuis longtemps disparues et qui n'ont même pas laissé de traces. L'idée de s'associer pour quelques achats en commun est trop simple pour ne pas s'être présentée souvent à l'esprit et pour n'avoir pas été parfois réalisée. On a signalé dès 1828 l'existence d'une boulangerie coopérative dite Caisse du Pain, en Alsace, à Guebwiller.
Le grand élan coopératif de 1848, s'il se dépensa presque tout entier en associations de production, engendra cependant quelques sociétés de consommation : à Lyon surtout, qui était à cette époque
1. « Considérant que le salariat n'est qu'un état transitoire entre le servage et un état innommé, les Chambres i?yndicales devront mettre tout en œuvre pour rétablissement de sociétés générales de consommation, de crédit et de production... », tel fut l'ordre du jour voté à Lyon.
un grand foyer daclivité sociale, notamment la Société des CastorsK Dans la période de 1867-1883, quoique Fenthousiasme se portât surtout sur l'association de crédit-, cependant une centaine de sociétés de consommation se fondèrent aussi, entre autres la Revendication de Puteaux, par l'initiative de Benoît Malon^, V Abeille Suresnoise, avec Clavel, et la Société du XVII t arrondissement de Paris; mais ce fut à Lyon encore que leur natalité fut la plus forte. On en compta 23. Dans celte période, la coopération fut soutenue par des économistes comme Léon Say, Jules Simon, Walras, mais avec un programme plus modeste que celui de Piochdale, et la loi de 1867, que nous étudierons plus loin, fut due à ce mouvement. Jules Simon prononça dans la discussion de cette loi un discours chaleureux.
Ce ne fut qu'en 1885, grâce à l'initiative d'un petit
1. Plusieurs études ont été faites sur l'histoire de la coopéralion à Lyon : — par M. Flotard, dans un Annuaire de VAssociatlon public en 1867, plus récemment par M. Godard, Les orijines de la Coopération lyonnaise (1904, Lyon). Un magasin coopératif, avec des caractères assez curieux, fut créé dès 1835 sous le titre Commerce vériJique et social et fut menacé de poursuites par les autorités, comme devait l'élre, sept ans plus tant, la belle initiative de Leilaire. quand il organisa la participation aux bénéfices.
2. A Paris, en 1807, on comptait seulement o à 6 sociétés de consommation pour 50 sociétés de production et plus de lOU sociétés de crédit. Les unes comme les autres se rattachaient à trois établissements, de crédit populaire : Le Crédit au Travail, la Caisse des Associations coopératives, la Caisse d'Escompte des Associations populaires.
3. Benoit Malon était un socialiste de l'école française, c'est-àdire pas très sympathique au marxisme et plutôt sympathique à l'idéal coopératif quoique d'ailleurs il dénonçât en termes véhéments « les roublards de l'ortliodoxie économique qui avaient égaré les ouvriers dans les voies sans issues de la Coopération ". {Manuel d'Économie Sociale.)
HISTOHIQUI". [)K LA COOPKRATION IJE CONSOMMATIU.N 29
groupe de coopérateurs de Ximes, de Boyve, Fabre % et quelques ouvriers, que la coopération de consommation prit conscience d'elle-même et sa marche depuis lors a été sinon très rapide du moins interrompue. Le premier congrès réuni à Paris en 1885 jeta les bases d'une organisation à peu près semblable à celle que nous avons indiquée pour l'Angleterre. Une Union Coopérative avec un Comilé Central permanent, une fédération d'achats, des congrès annuels, un journal, furent constitués.
Pendant une dizaine d'années les sociétés qui avaient adhéré à l'Union Coopérative restèrent unies sur le programme de Rochdale. Le Comité Central trouva un secrétaire général plein de ferveur et d'expérience dans la personne de Charles Robert, Tapùtre de la participation aux bénéfices. Mais un essai prématuré et malheureux pour constituer une Fédération d'achat en commun (voir ci-après au chapitre Unions et Fédérations) jeta le trouido et un certain découragement dans l'Union.
Sur ces entrefaites l'exemple des sociétés coopératives belges et les conseils de leurs chefs avaient ramené à la coopération, sinon comme solution sociale, tout au moins comme moyen d'action, un certain nombre de socialistes français, et ceux-ci commençaient à fonder des sociétés de consommation. Mais ces coopératives à tendances socialistes de Paris, qui avaient d'abord adhéré avec sympathie à l'Union Coopérative, s'en détachèrent bientôt parce qu'elles la trouvèrent à la fois trop bourgeoise dans ses tendances et trop provinciale dans son petit par-
I. Auguste Fabre o>t un disciple de Fourier el avait travaillé pendant quel(|ue lem|is au Familistère de Guise.
30 LES SOCIKTES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
lement et, en 1895, un autre groupement, composé surtout de sociétés parisiennes, fut fondé sous le nom de « Bourse coopérative des sociétés socialistes de consommation ».
Les socialistes prétendent, non sans quelque ingratitude, que cette scission a marqué l'ère nouvelle de la coopération en France. A partir de cette date seulement elle aurait cessé d'être mercantile pour s'inspirer d'une large conception sociale. Nous verrons dans le dernier chapitre [Les diverses écoles coopératives) dans quelle mesure cette prétention est justifiée. Ils n'en ont pas moins porté un grave préjudice au développement de la coopération en France en brisant son unité. D'autant plus que, même en se plaçant au point de vue socialiste, ils auraient pu avoir plus d'action en demeurant dans l'organisation déjà créée qu'en en sortant pour en créer une nouvelle. Il leur eût été facile, en restant dans le Comité Central, d'y devenir peu à peu les maîtres et d'en changer le gouvernement à leur image, car, quoiqu'ils n'eussent point la majorité numérique, ils n'auraient pas tardé à exercer le pouvoir de fait parce que les représentants des sociétés de Paris sont presque les seuls qui puissent assister aux séances mensuelles et qui prennent part à l'élection du bureau. Au reste cette scission tint moins à des divergences réelles sur les principes qu'à certaines incompatibilités d'humeur.
En Allemagne on ne croyait pas à l'efficacité de la coopération de consommation parce qu'on était imbu de la théorie de la loi d'airain, comme l'appelait Lasalle, c'est-à-dire de la théorie classique qui
enseigne que toute réduction dans le coùt de la vie entraîne fatalement une réduction égale dans le taux des salaires, et que, par conséquent, tel devait être leiTet de la société de consommation. Aussi le mouvement coopératif s'est-il orienté d'abord, sous la direction de Schulze-Delitzsch, dès 1851, dans le sens de la coopération de crédit, et dans cette branche il a pris un développement prodigieux, plus grandiose encore que la coopération de consommation en Angleterre. On compte en etïet 16 000 sociétés coopératives de crédit, tant urbaines que rurales. Comme c"est de toutes les formes de la coopération la plus conservatrice, elle a rallié le parti libéral et bourgeois, et même les petits commentants qui y ont trouvé de grands avantages. Elle a même joué longtemps le rôle de paratonnerre contre le socialisme de Lassalle et de Karl Marx. Aussi sociétés de crédit et de consommation et autres se groupaient-elles pêle-mêle dans les fédérations, notamment dans la plus importante fondée par Schulze-Delitzsch, « l'Union Générale » de Berlin. — les sociétés de consommation n'ayant guère d'autre rôle, dans la pensée des chefs de l'Union, que de servir à faciliter l'épargne des ouvriers et à alimenter les sociétés de crédit. Mais les petits commerçants, qui constituaient le gros de l'armée des sociétés coopératives de crédit, ne tardèrent pas à s'émouvoir du jour où ils constatèrent que les coopératives de consommation, en se développant, visaient à les éliminer. De plus l'Union Générale qui, toujours inspirée de l'esprit de Schulze- Delitzsch, représentait le libéralisme bourgeois et défendait les classes moyennes, ne pouvait accepter le programme socialiste ouvrier de rénovation sociale
que les coopératives de consommation, en Allemagne comme en France, commençaient à enseigner. Aussi, au Congrès de Kreuznach, en 1902, sous la présidence du D"" Cruger, disciple et successeur de Schulze-Delitzsch, un ordre du jour de l'Union Générale condamna ce programme comme trop socialiste '. Et à la suite de ce vole la plupart des sociétés de consommation se séparèrent pour se constituer en Union indépendante dont le siège est à Hambourg. Cette Union n'est pas cependant socialiste, comme le groupement Belge ou celui de la Bourse Socialiste en France; il n'a pas d'alliance avec le grand parti Social-Démocrate , mais, comme les successeurs des Pionniers de Rochdale et comme l'école de Nimes, il se place exclusivement sur le terrain coopératif.
Aujourd'hui TAllcmagne, qui avait été lente à entrer dans la coopération de consommation -, y marche à pas de géants : dans ce domaine, comme dans le domaine industriel, elle vise à dépasser l'Angleterre et, du pas dont elle va, il est probable qu'elle y arrivera. Les qualités propres à la race germanique, ses aptitudes à l'association, à lorganisation, à la hiérarchie, à la discipline, et cet instinct grégaire qui la pousse aux grandes agglomérations, ce sont là tout autant de conditions admirablement favorables au succès de la coopération en Allemagne. Comme nous le verrons dans le
1. -M(!"iue 97 sociéLés furent iiominativemeiU exclues de l'Union, lii plupart appartenant à la Saxe.
2. La plus ancienne société de consommalion créée sur le type de Rochdale paraît avoir été celle de Xeustadt, près Magdeboiirg, en IS64.
chapitre suivant on y trouve quelques-unes des plus grandes coopératives de consommation du monde entier.
Arrêtons-nous là. Nous ne pouvons faire ici l'histoire de la coopération de consommation dans tous les pays durant la seconde moitié du xix'' siècle. Elle serait d'ailleurs très monotone, car dans tous les pays, sauf l'exception de la Belgique, on s'est borné à reproduire assez fidèlement le type de Rochdale. Ce qui serait plus intéressant serait de prolonger cette histoii'e dans l'avenir en cherchant quels sont les pays où cette forme de la coopération a le plus de chances de succès. Il nest pas sûr que cette graine importée d'Angleterre doive réussir dans tous les pays : en tout cas il est certain que son développement y est très inégal. On le constatera mieux dans le chapitre suivant.