OUO
Il faut ajouter eucore quelques centaines de coopératives de consommation pour les États des Bal-
1. Les chiflres de lu Russie (dus à M. Totomiantz), de l'Italie, de l'.\utriche, sont très incertains.
2. La statistique belge ne porte que sur les sociétés socialistes. '■>. En Danemark il n'y a que la moitié des sociétés qui aient
envoyé leurs statistiques à FL'nion. Les chiflres des deux dernières colonnes doivent donc être fortement majorés — quoique pourtant pas doublés, car les sociétés qui ne répondent pas aux questionnaires sont généralement les sociétés les moins importantes. — On évalue à 150 000 membres et à 70 millions de fr. de ventes les chiffres réels.
4. En Suède et Norvège, hpauçou|) de sociétés dites cdopératives sont commerciales en réalité.
3tî LES SOCIETES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
kans et le Portugal, et, hors d'Europe, un millier environ aux États-Unis, au Canada, au Japon, au Cap, aux Indes, dans les Antilles — et d'ailleurs les chitïres que nous donnons dans ce tableau remontent déjà pour quelques-uns de ces pays à deux ou trois ans, en sorte qu'on peut évaluer de 12 à 13 000 le nombre des sociétés de consommation existant dans le monde entier', à 7 millions environ le nombre de leurs membres et à 3 milliards de francs le chiffre de leurs ventes.
En évaluant le nombre des coopérateurs il ne faut pas oublier que chaque coopérateur représente généralement une famille (caries célibataires n'ont guère d'intérêt à entrer dans une coopérative) et que les familles ouvrières sont généralement nombreuses,
1. D'ailleurs cette liste ne comprend pas les catégories suivantes d'associations coopératives qui ne sont pas pour la consommation à proprement dire, quoiqu'elles rentrent pourtant dans la définition que nous en avons donnée, à savoir :
1° Les sociétés coopératives de construction, au nombre de plus de 10 000 (dont 6 000 aux États-Unis, 2 300 en Angleterre, 700 en Allemagne. 150 en France, 100 en Hollande, le reste éparpillé un peu partout), que nous étudierons plus loin;
2° Les sociétés coopératives agricoles et urbaines pour l'achat des cmjrais ou matières premières, qui sont au nombre au moins d'une douzaine de mille (dont 4 000 en France);
3° Ni même les sociétés coopératives de crédit, rurales ou urbaines, environ 30 à 35 000 (dont 16 000 rien qu'en Allemagne), ([uoique celles-ci aussi aient pour but de satisfaire à un besoin 1res pressant de leurs membres, le besoin d'argent.
En tout donc, 60 000 à 70 000 sociétés (36 623 en 1901 d'après la statistique publiée par le secrétariat de l'Alliance Coopérative Internationale), réparties dans le monde entier, se réclament de la coopération de consommation. Et encore ne comptons-nous pas dans ce recensement les associations coopératives de production, plus de 20000 (surtout des laiteries), parce que, malgré leur titre de sociétés coopératives, elles relèvent, selon nous, d'un principe très différent de celui de la coopération de consommation.
en sorte que ces 7 millions de coopéra teurs représentent une population de 30 à 35 millions de personnes, l'équivalent d'un grand État,
Quant au chitlre des ventes, ce n'est évidemment qu'une proportion infinitésimale relativement au mouvement déchanges de la population de la terre qui représente des centaines de milliards — puisqu'il ne dépasse pas 5 francs en moyenne par tète d'Européen. Pourtant, si Ton pense que le mouvement coopératif ne date guère que d'un demi-siècle et combien c'est peu de chose qu'un demi-siècle, moins d'une vie d'homme, dans l'histoire du monde, ces résultats ne paraîtront pas méprisables mais plutôt de nature à justifier les espérances des coopérateurs.
Quelques mots sur les principaux pays coopératistes. Ils marchent d'un pas très inégal dans la voie coopérative ^
1. Voici comme indice du développement de la coopération dans chaque pays le rapport entre le nombre des coopérateurs et celui de la population de chaque pays. Toutefois nous avons multiplié par 4 le nombre des sociétaires, chacun d'eux représentant une l'amille. Les chifTres se rapportent à 1908.
Ecosse 301 i)ar 1 000 habitants.
Angleterre 235 — —
Danemark 231 — —
Suisse 230 — —
Finlande 130 — —
Allemagne 86 — —
France "77 — —
Belgique 70 — —
Hollande 39 — —
Pologne 3J — —
Autriche 31 — —
Hongrie 18 — —
Russie 9 — —
On remarquera que les petits pays occupent dans celte liste un rang beaucoup plus honorable que les grands. Et encore ceu.\-ci seraient-ils plus humiliés si nous avions fait figurer les États-Unis dans ce tableau !
Au premier rang, et de beaucoup, figure TAnglcterre, et cette constatation n'est pas pour nous surprendre après Ihistoire de la coopération que nous venons de donner.
D'abord par le nombre de ses coopérateurs — 2 400000 familles. Cela représente (en déduisant rirlande où la coopération de consommation n'existe presque pas) près d'un tiers de la population de la Grande-Bretagne. Il y a certains comtés où la proportion s'élève à la moitié et même aux trois quarts : il y a telle grande ville, comme celle de Leeds, ou telle petite ville, comme celle de Kettering, où la coopération embrasse la presque totalité des habitants.
Toutes ces sociétés sont fortes par le nombre de leurs membres, car leur effectif moyen est presque de 1700. II y a 47 sociétés qui comptent plus de 10 000 membres et une, celle de Leeds, qui en compte 50 000 avec 42 millions de francs de ventes'.
Et non moins par le chiffre de leurs affaires. Les ventes faites par les sociétés à leurs membres ont atteint en 1908 plus de 1 760 millions de francs, ce qui représente plus de 1230000 francs par société et une moyenne de 730 francs d'achats par tête ^, très supérieure à celle de tout pays. Cette moyenne très
1. Celle du Civil Service (c'esL-à-dire des fonctionnaires) à Londres f'M compte 74U00, mais elle n'est pas considérée comme vraiment coopérative par les motils que nous indiquerons plus loin.
Quant à la vénérable aïeule, les Pionniers de Rochdale, elle a été dépassée de beaucoup par ses filles ; elle ne compte que 16000 membres.
2 II est vrai que les sociétés anglaises vendant non seulement il leurs membres, mais au public, il faudrait défalquer le chiffre de la vente au public de celle faite aux sociétaires, mais c'est peu de chose, 5 p. 100 eiivinm. Voir ci-aprés, p. 61.
élevée implique deux choses : en premier lieu, que ces sociétés ne sont pas seulement des magasins d'épicerie mais fournissent toute espèce de marchandise; en second lieu, que les membres sont très assidus à se servir au magasin social, qualité rare et qui est un des critériums les plus sûrs du zèle coopératif. Il est certain quMl y a des ouvriers en Angleterre qui portent tout leur salaire au magasin social et ne dépensent presque point d'argent en dehors.
Dans ce chiffre d'affaires ne sont pas comprises les ventes faites parles Fédérations d'achats d'Angleterre et d'Ecosse à leurs sociétés adhérentes qui se chitTrent par plus de 800 millions de francs (puisqu'elles feraient double emploi avec les précédentes) ; ni le chitTre d'alTaires de la Banque Coopérative qui fait plus de 1 1/2 milliard de francs d'encaissements et autant de paiements, ni celui de la société coopérative d'assurance qui assure pour oOO millions de francs de risques. Si l'on additionnait le tout on arriverait à un total de plus de 6 milliards de francs.
L'Allemagne, nous l'avons dit, est surtout le pays des sociétés coopératives de crédit (16 000 avec plus de 2 100000 membres), mais pourtant même pour la coopération de consommation elle marche au second rang et s'avance à grands pas. Le nombre des sociétés de consommation est très supérieur à celui des sociétés anglaises; il est vrai que le nombre de leurs membres n"est guère que la moitié et le chiffre de leurs affaires pas même le quart', cependant il y
1. Les seuls chifTres certains sont ceux des sociétés adhérentes aux deux jrrandes Fédérations constituées : — la nouvelle, celle de Hambourg, qui ne compte presque exclusivement ([ue des sociétés de consommation, avec 1068 sociétés, 950 000 membres et
a beaucoup de sociétés très importantes : notamment une de Dresde avec 23 000 membres, une de Leipzig avec 34000, et surtout celle de Breslau, qui est la plus grande du monde avec ses 85 000 membres. Seulement, comme celle-ci ne fait que la boulangerie et les denrées coloniales, le chiffre de ses ventes est inférieur à celui de la société de Leeds : 32 millions de francs seulement.
D'une façon générale d'ailleurs, la moyenne des achats par sociétaire est beaucoup plus faible en Allemagne qu'en Angleterre, 320 francs seulement, ce qui s'explique par le fait que ces sociétés ne vendent que l'épicerie, comme à Breslau, plutôt que par le manque d'assiduité des membres au magasin.
La France, nous l'avons déjà vu, est au premier rang par le nombre de sociétés ', mais elle n'a pas à
350 millions francs de ventes; — Tancienne, celle de Schulze- Delitzsch, qui compte surtout des sociétés coopératives de crédit mais aussi 285 sociétés de consommation (beaucoup de fonctionnaires et d'employés) avec 253 000 membres et 76 millions de francs de ventes.
1. En ce qui concerne la France il n'y a eu pendant longtemps que les statistiques faites par les soins du Secrétaire de TL'nion Coopérative, M. Daudé-Bancel, et publiées depuis 1892 dans l'Almanack de la Coopération française. Très incomplets au début, les tableaux sont devenus d'année en année mieux remplis.
De son côté rOffice du Travail (d'abord au Ministère du Commerce, aujourd'hui au Ministère du Travail) dressait une statistique d'après les renseignements demandés aux préfets. Et, depuis 1907, il publie une statistique annuelle contenant des chiffres assez complets.
Les chiffres exprimant le nombre des sociétés dans le tableau de la page 42 ne comprennent ((ue les sociétés dont le nombre des membres est connu : ils sont donc un peu inférieurs aux chiffres réels; celui de 1908 est de 2 491.
Ce chiffre de 2 491, donné par la statistique de la Direction du Travail pour les sociétés existant au l" janvier 1909, est le
s'en glorifier car ce grand nombre de sociétés n'est pas un signe de supériorité mais au contraii-e de faiblesse : il signifie simplement Téparpillement des, sociétés.
Voici comme démonstration deux tableaux comparatifs de l'accroissement du nombre des sociétés de consommation en Angleterre et en France.
Pour l'Angleterre d'abord, voici la progression parallèle du nombre des sociétés et du nombre de leurs membres :
Nombre Nombre Moyenne de sociétés. de membres. par société.
On voit que depuis 1902, date qui a marqué le maximum, le nombre des sociétés a diminué lentement tandis que le nombre des coopérateurs a augmenté de 511 000, soit 27 p. 100. Et, môme si l'on remonte à 1892 on voit que le nombre des sociétés n'a augmenté que de 8 unités, tandis que le nombre des membres a beaucoup plus que doublé.
En France, voici le même tableau. Seulement nous ne pouvons remonter au delà de 1900, aucune statistique digne de foi n'existant jusqu'à cette date :
même ijul' celui donné par la slalistique non officielle de rAlmanach de l'Union Coopérative pour Tannée 1908. C'est une coïncidence assez rare.
Nombro Nombre Moyonno
de sociétés, de membres. par société.
On voit que depuis 1900 le nombre des sociétés s'est élevé de 939 à 2 412, c'est-à-dire a beaucoup plus que doublé, tandis que le nombre des sociétés anglaises, dans la période correspondante, restait stationnaire. Rien de plus significatif qu'un tel parallèle et qui mette mieux en lumière la tendance des Anglo-Saxons à l'agglomération si opposée à la tendance dispersive des Français. Il montre avec évidence qu'en France l'accroissement du nombre des membres est beaucoup moins rapide que celui des sociétés, ce qui revient à dire que les sociétés sont de plus en plus petites comme on voit au tableau '. En sorte que chez nous la multiplication est synonyme de division! Voilà pourquoi nous trouvons dans certaines villes des douzaines de sociétés. Sans parler même de Paris, nous en trouvons 59 à Lyon, 21 au Creusot, 21 aussi à Montceau-les-Mines, 16 à Roubaix, 10 à Tourcoing, 7 à Lorient, etc., etc.-.
Ce n'est pas seulement comme nombre de membres que les sociétés françaises sont faibles, c'est aussi comme ventes ^ et chiffre d'achat par membre, et ceci
1. Cependant cette diminution progressive du nombre moyen des membres peut s'expliquer en partie par le fait qu'au fur et à mesure que l'enquête statistique s'étend, elle englobe de plus petites sociétés.
2. Près d'un tiers des sociétés françaises (32 p. 100) comptent moins de 100 membres (il y en a môme 57 qui comptent moins de 25 membres!) Et 11 p. 100 font moins de 10 000 francs d'affaires par an, ce qui représente moins de 30 francs do vente par jour!
3. Le cil i lire total des ventes (pour les 2 208 sociétés qui l'ont
est un symptôme plus j^rave encore du manque d'esprit coopératif, car il dénote un faible zèle de la part des sociétaires, comme nous le verrons (p. 71).- Cependant il y a une autre cause, c'est que la plupart des sociétés en France ne font que l'épicerie et par conséquent les achats que les sociétaires peuvent faire au magasin sont très limités aussi. 11 y a plus du tiers des sociétés qui ne font même que la boulangerie et le débit de celles-ci est forcément limité*. Rares sont celles qui vendent tout. Chez nous les moyennes des ventes par tête sont très inférieures à celles de TAUemagne, mais c'est comme nombre moyen de membres que nous sommes très inférieurs. 300 au lieu de 900 (moyenne des deux grandes Unions allemandes). Nous n'avons pas les sociétés colossales de l'Allemagne : 3 sociétés françaises seulement dépassent 10 000 membres.
La Suisse tient un rang très honorable parmi les pays coopératistes, car elle compte 300 sociétés de consommation avec 185 000 membres ''sans compter encore 300 coopératives diverses, mais surtout agricoles), ce qui est énorme pour une population qui ne dépasse guère 3 millions d'habitants. C'est une proportion qui n'est pas très inférieure à celle de l'Angleterre. Et si le chiffre des ventes (81 millions de fr.) n'est proportionnellement que les 2/3 de celui
t'ait connailre) est de 228 millions, ce qui représente une moyenne de iOÛ 000 francs par société, tandis qu'en .\njrleterre la moyenne est lie 1 230 000 francs, douze fois plus!
Même en Suisse la moyenne est bien supérieure : 274 000 francs de ventes par société.
1. 11 est impossible à une boulangerie coopérative, si zélés que puissent être les sociétaires, de vendre plus d'un pain de 4 livres a. chacun par jour, ce qui ne fait que 220 francs par an environ.
de l'Angleterre, il est pourtant très supérieur à celui de TAUemagne et de la plupart des autres pays. Elle a 5 sociétés qui comptent 10 000 membres et plus, dont celle de Bâle qui en compte 30 000 (c'est-àdire la presque totalité de la population de la ville puisqu'elle n'est que de 125 000 âmes) avec 20 millions de francs de ventes. Cependant ce mouvement est de date récente. Il ne s'est vraiment accusé que depuis la constitution de l'Union Coopérative de Bâle en 1890, qui rallie aujourd'hui près de 300 sociétés et fait plus de 17 millions de francs d'affaires. C'est un des traits caractéristiques de la coopération suisse que la solidarité avec laquelle presque toutes les sociétés se serrent autour de l'Union et lui apportent un concours pécuniaire et moral absolu. C'est que la Suisse est elle-même une démocratie fédérative qui porte sur son écusson la devise « Un pour tous, tous pour un » et qui se trouve par conséquent tout spécialement entraînée vers la coopération d'ordre économique.
En Italie aussi, quoique par des traits dliférents, le mouvement coopératif est remarquable : c'est de tous les pays celui dans lequel la collaboration des trois grandes formes d'associations ouvrières — syndicats, sociétés de secours mutuels et sociétés coopératives de consommation — paraît le mieux réalisée. A Reggio Emilia notamment, elles se groupent en faisceau très puissant. Il y a peu de sociétés à gros effectifs, sauf quelques sociétés professionnelles comme VUnione Mil i tare de Rome, ou d'employés et petits bourgeois comme VUnione Cooperativa de Milan, mais l'évolution économique de l'Italie est en retard sur son évolution politique : elle n'a pu réa-
STATISTIQUE nr MOrVF.MF.NT COOPERATIF iri
liser son unité. Elle est le seul des pays coopératifs qui n'ait pu créer encore une Fédération générale d'achats; elle y travaille en ce moment. Le manque de statistique rend impossible toute comparaison de chiffres avec les autres pays.
La Belgique est le seul pays où le mouvement coopératif ait pris une forme vraiment originale et une couleur socialiste et politique, mais nous nous référons ù ce que nous en avons dit dans le chapitre précédent.
11 est un petit pays où la coopération a pris un développement extraordinaire, supérieur à celui de tout autre pays, même de l'Angleterre, c'est le Danemark. On y compte 1 300 sociétés coopératives de consommation, ce qui est énorme pour un pays de 2 millions 1/2 d'habitants : cela représenterait plus de 20 000 sociétés pour la France ou l'Angleterre. 11 est vrai qu'elles sont très petites, le nombre total de leurs membres étant évalué à 150 000', soit guère plus de 100 par société. Cela tient à ce qu'elles sont surtout rurales. C'est dans les campagnes, en effet, contrairement à ce qui se passe dans les autres pays, que la coopération sous toutes ses formes y a pris le plus de développement.
Rien de particulier à dire des autres pays. En Autriche-Hongrie il y a un assez grand nombre de sociétés coopératives de consommation, mais la diversité des races et l'inégalité de leur développement économique ne permettent pas d'arriver à une organisation d'ensemble. L'Autriche proprement dite suit de
1. Nous avons fait remarquer ci-dessus que le chilfre ofdciel de 90 000 ne s'appliquait qu'à 660 sociétés sur 1.300, c'est-à-dire à la moitié seulement, les autres n'ayant pas répondu.
loin l'exemple de l'Allemagne. La Hongrie, sous l'impulsion de la grande société de Budapest la Fourmi [Hangya). commence à grouper un assez grand nombre de coopératives de consommation. Et les Tchèques à leur tour ont constitué à Prague une Union qui compte déjà plus dune centaine de sociétés avec 14 000 membres,
La Russie, la Pologne et les pays des Balkans, après avoir commencé par la coopération agricole, mieux adaptée à leur condition économique, abordent aujourd'hui la coopération de consommation. Et même la Serbie vient de créer une école, presqu'une Faculté! pour l'enseignement de la coopération.
Hors d'Europe il est un grand pays qu'on s'étonnera de ne pas voir figurer au premier rang dans cette rapide revue : ce sont les États-Unis. La coopération y a été jusqu'à présent presque insignifiante, de même d'ailleurs que dans les autres pays neufs et colonies. Cela s'explique. Dans les pays où les ouvriers largement payés dédaignent les petites économies et où ils mènent généralement une vie quasi nomade, les conditions économiques et sociales sont tout à fait défavorables au succès des associations coopératives. Cependant quelques foyers coopératifs sont en train de se constituer : — d'une part dans la Californie, mais là ce sont plutôt des sociétés coopératives de production agricole, — et d'autre part dans un des plus vieux États où les conditions d'existence commencent à se rapprocher de celles de nos pays d'Europe, dans le Massachusetts.
^ d. — Vente au prix courant.
La règle générale suivie dans toutes les sociétés de consommation pour la vente de leurs marchandises *, c'est de les vendre au même prix que les marchandises de la localité, au prix courant, c'est-à-dire au prix du détail.
Cette règle de vendre au prix du commerce paraît à première vue peu conforme à l'idée qu'on se fait de la coopération de consommation, car l'économie sur
1. A vrai dire, le iiiul « venle ■■ n'est pas ici à sa place, parce qu'il s'agit d'une association qui vend à ses propres membres ou plutôt de personnes qui se vendent à elles-mêmes : le mot de réporlilioii ou de distribution serait plus correct : aussi les Anglais appellent-ils ces sociétés distributive societies, et en France les employés chargés du service de la vente sont-ils désignés souvent sous le nom de ■■ répartiteurs «.Nous verrons plus loin qu'en général la loi et le fisc ne considèrent pas la société de consommation comme un marchand qui achète pour revendre.
Cependant le mot de vente est consacré par l'usage et il est même exact juridiquement, puisijue la Société coustilue une itersonne murale dislincte de celle de ses membres.
les dépenses constituant le premier but de ce mode de coopération, ainsi que nous l'avons vu, il semblerait plus naturel d'aller directement au but en vendant au plus bas prix possible, au prix de revient. Il en est en. effet qui, infidèles à la règle de Rochdale, procèdent ainsi. Il est à remarquer que celleslà se recrutent aux deux extrémités de l'échelle :
a. — Parmi les bourgeois, fonctionnaires ou employés touchant des traitements assez élevés, mais obligés de soutenir un certain train de maison et qui ne demandent à la coopération rien de plus qu'un moyen de satisfaire au plus de besoins possible avec le moins d'argent possible, et nullement de réaliser une transformation sociale quelconque. C'est à cette catégorie qu'appartiennent généralement les grandes coopératives de fonctionnaires et de militaires telles que le Civil service et le Army and Navy Store, qui sont les plus grands magasins de Londres. Mais, comme nous le verrons plus loin, elles sont considérées par les coopérateurs anglais comme en dehors de la coopération;
b. — Parmi les ouvriers très pauvres, pressés par le besoin, dont les salaires sont insuffisants pour le minimum d'alimentation : en pareil cas il serait impossible et d'ailleurs inhumain de ne pas leur procurer le plus d'aliments possible pour l'argent dont ils peuvent disposer : il s'agit pour eux de donner à chaque sou le maximum d'utilité. En Russie, par exemple, où les salaires sont très bas généralement, les sociétés de consommation vendent à très bas prix.
Mais le système de la vente au prix de revient a de graves inconvénients :
1° Il exaspère les marchands de la localité par une
concurrence au rabais qu'ils ne peuvent soutenir. Et cela bien inutilement, car si les coopérateurs ne se proposent d'autre but qu'une diminution de leurs dépenses, ils feraient mieux de ne pas se donner la peine de constituer une société de consommation, mais de s'entendre tout simplement avec les marchands de la localité pour obtenir d'eux un rabais sur leurs prix courants, d'autant plus important que le nombre des acheteurs serait plus considérable. Ce système très simple a été d'ailleurs assez souvent employé, et surtout il a été chaleureusement recommandé par tous ceux qui espèrent par là procurer au public les avantages de la coopération sans porter préjudice au commerce (voir, ci-après, La lutte contre les commerçants).
2° Il enlève à la société la faculté de vendre au public, car il serait absurde de sa part de conférer bénévolement aux étrangers le même avantage qu'à ses membres, celui de la vente au prix coûtant — et pourtant il lui est bien difficile pratiquement d'avoir deux prix différents étiquetés sur chaque article.
Il est vrai que la vente au public n'est pas pratiquée par toutes les sociétés coopératives et est même, comme nous le verrons, généralement déconseillée. Mais si la société ne vend qu'à ses membres, la vente à bas prix a alors cet autre inconvénient d'inciter les sociétaires à acheter pour le compte de leurs amis ou voisins et peut-être même à se faire quelques profits comme intermédiaires.
3° Surtout il ne laisse guère à la société de moyens pour atteindre aucun des buts que nous examinerons ultérieurement, ni l'épargne individuelle ou collective, ni l'assurance, ni la production, ni les œuvres
LES SOCIÉTÉS COOPÉHATlVta. 4
de solidarité ou de propagande. Tous ces buts, c'està-dire en somme tout le programme coopératif, se trouvent sacrifiés au bon marché. Les sociétés qui pratiquent ce système coupent leur blé en herbe. Elles ne diffèrent pas beaucoup des économats patronaux et n'ont pas plus d'ambition que ceux-ci : permettre à l'ouvrier de mieux vivre avec son salaire *.
Voilà pourquoi, par tout pays, presque toutes les sociétés suivent la règle de Rochdale et vendent, non au prix de revient, mais au prix courant. L'excédent ainsi réalisé sur chaque achat est inscrit au compte du sociétaire acheteur pour lui être restitué à la fin de l'année ou, plus généralement, à la fin du semestre.
En procédant ainsi ces sociétés renoncent à procurer à leurs membres l'avantage d'une économie quotidienne afin de pouvoir leur offrir un autre avantage, celui d'une somme ronde payable une ou deux fois par an, une sorte de coupon de rente : cela revient au même sans doute, mais l'effet produit sur le consommateur est beaucoup plus grand. En fait, ce système est extraordinairement apprécié par les ouvriers et plus encore par leurs femmes. On peut même dire qu'il l'est trop 1 car sur les 6 ou 7 millions
1. Un autre grief qu'on faisait valoir autrefois contre ce système de la vente à bas prix, c'est qu'il risquait en se généralisant d'avilir les salaires. C'était même le plus gros grief invoqué par les socialistes contre la coopération et qui, pendant la seconde moitié du xix' siècle, les en a détournés. Ils posaient en loi que tout abaissement durable du prix des objets de consommation devait entraîner un almissement proportionnel des salaires : c'est ce qu'on appelait la loi d'airain, .aujourd'hui ce grief est considéré comme chimérique parce qu'on ne croit plus à la loi d'airain. Et d'ailleurs, si même elle était vraie, elle s'appliquerait aussi bien au cas de vente au prix courant avec ristourne.
de coopérateurs qui existent dans le monde, les 9/10'' ne sont venus à la coopération que pour cela.
Partout où Ton trouve des ouvriers assez bienpavés pour pouvoir dépenser largement, assez instruits des choses de la coopération pour en attendre de grands résultats, assez prévoyants pour préférer à l'avantage immédiat d'une économie de quelques sous par jour l'avantage futur d'un supplément de revenu pour eux-mêmes ou d'un supplément de forces pour leur société — là on appliquera sans hésiter la règle de Kochdale, la venl(,' au prix courant'.
Et même il est à noter qu'en Angleterre et en Belgique bon nombre de sociétés, afin d'augmenter la répartition des bonis, majorent leurs prix de vente au-dessus des prix du commerce. Certaines sociétés en arrivent ainsi à répartir des bonis de 20, même 25 p. 100 sur les achats (4 à 5 schellings par livre comme comptent les Anglais). Et les coopérateurs, bien loin de se plaindre de cet artifice qui consiste à leur prendre un sou de plus dans leur poche pour leur restituer le même sou six mois après, y applaudissent eux-mêmes et y poussent parfois dans les assemblées générales. C'est qu'ils trouvent là, comme nous le verrons plus loin, un mode d'épargne obligatoire^.
1. Au reste cette prati(iue n'a pas été inventée par les Pionniers de Rochdale : elle avait été votée déjà par le Congrès Coopératif de 1833.
2. A propos des sociétés belges, .M. Variez, dans un Rapport sur l'Economie Sociale en Belgique pour l'Exposition de Paris de 1900, écrit : « Le système bizarre qui consiste à faire payer 30 centimes un objet que chacun sait ne valoir que 20 centimes (le pain) est tellement entré dans les mœurs, que la classe ouvrière de certaines villes ne veut plus y renoncer. On a proposé il diverses reprises aux membres des sociétés coopératives de baisser le prix du pain : elles s'y sont énergiquement refusées : elles trouvent ce mode d'épargne agréable et efficace. »
b2 LES SOCIETES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
Néanmoins ce système de majoration des prix a de sérieux inconvénients que nous indiquerons plus loin, notamment celui de fermer laccès de la coopération à la classe la plus pauvre. Dautre part il faut reconnaître que cette exagération du principe rochdalien implique une haute éducation coopérative, j entends par là une foi robuste dans la puissance de la coopération. Dans les pays où cette foi n'existe guère, comme en France, une société coopérative qui essaierait de vendre au-dessus du prix du commerce ne trouverait aucun adhérent, quels que puissent être d'ailleurs les bonis qu'elle restituerait.
Aussi beaucoup plus nombreuses sont les sociétés, en France surtout, qui pratiquent un système mixte, c'est-à-dire qui vendent à un prix un peu inférieur au prix courant afin d'attirer des adhérents, mais pourtant suffisant pour laisser une certaine marge de bénéfices dont on pourra faire un des emplois indiqués plus loin.
Le point essentiel est de faire comprendre aux coopérateurs qu'ils doivent opter et qu'ils ne sauraient cumuler les avantages du bon marché et ceux des gros dividendes.
S'ils veulent étendre leur action à la classe pauvre, il faut qu'ils renoncent aux gros dividendes et vendent à bon marché, tout en laissant cependant la marge d'un petit boni, de 5 p. 100 par exemple. On se plaint en Angleterre que la coopération de consommation ne s'adresse qu'à la classe ouvrière aisée et reste inaccessible à la plus intéressante ' et « la Ligue
1. Un Anglais a écrit celte sentence un peu sévère : « La vérité, c'est que la Coopération ne sauve (juo ceux qui sont déjà sauvés ».
Coopérative de Femmes » dont mous parlerons ciaprès, s'efforce d'orienter le mouvement coopératif vers en bas. Mais ce n'est pas aisé, car il ne suffit. pas pour attirer la clientèle pauvre de tenir les prix bas : il faut aussi se résigner à vendre des denrées de qualité inférieure, parce que ce sont malheureusement celles-là seulement que les ouvriers très pauvres, les travailleurs intermittents (les casual et les unskilled), peuvent consommer, étant données leurs ressources. Or les sociétés coopératives tiennent à honneur de n'avoir que des marchandises de premier choix.
Il est utile aussi, si elles veulent attirer la clientèle pauvre, qu'elles s'adjoignent une Caisse de prêts (voir ci-après, p. 56).
^2. — Vente au cojiptaxt.
La seconde règle en fait de vente, c'est la rente au comptant.
Il y a ici une raison économique et une raison morale.
liaison économique, car toute maison qui vend à crédit est obligée de majorer ses prix, sinon elle court le risque de se ruiner. En effet, d'une part il est certain qu'elle perdra une partie de ses créances, et d'autre part se trouvant obligée, puisqu'elle revend à crédit, d'acheter elle-même à crédit à ses fournis-
Peut-rtro, mais il ne faut pas iinii plus faire de la Coopération une œuvre de « sauvetage >• : ceci c'est de l'assistance. Il y a pour les institutions sociales, comme entre individus, une loi de la division du travail qu'il faut respecter.
seurs, elle achètera dans de moins bonnes conditions. Une société coopérative ne doit pas se mettre dans ces conditions d'infériorité.
Raison morale, car il est très immoral de faire supporter aux bons payeurs, c'est-à-dire aux associés les plus scrupuleux, sous forme de majoration de prix, rinsolvabilité de ceux qui ne paieront pas leurs dettes. Et d'ailleurs, l'habitude d'acheter à crédit constitue, pour la famille ouvrière qui s'est laissée prendre dans cet engrenage, une véritable servitude : le mot n'est pas exagéré, car celui qui doit à son épicier ou à son boulanger ne peut plus discuter ni les prix, ni le poids, ni la qualité, ni aller ailleurs : il est obligé de tout accepter sous peine de voir « arrêter son compte ». Et si, ce qui arrive fréquemment, l'ouvrier voit qu'il ne réussira jamais à se libérer, il en est réduit à déménager furtivement.
Même pour les consommateurs qui sont à Taise et finissent toujours par payer, l'achat à crédit est une détestable habitude, car rien ne provoque aux dépenses inutiles comme la faculté d'acheter sans argent. Les marchands le savent bien et c'est pourquoi ils favorisent l'achat à crédit. 11 est vrai qu'ils sont souvent eux-mêmes les victimes des habitudes qu'ils ont données à leurs clients. On a vu souvent des modistes, des couturières, des restaurateurs, obligés de fermer boutique parce qu'ils ne parvenaient pas à faire rentrer l'argent de leurs factures, même avec de très riches clients '.
1. Les grands magasins de nouveautés ont pour règle de vendre toujours au complant: — mais les petits ne peuvent retenir les clients qu'en leur oITrant précisément l'appât de la vente à crédit.
Ce n'est donc pas seulement dans son propre intérêt, c'est dans Tintérêt de la population ouvrière, comme moyen d'éducation et pour l'émanciper d'une vilaine forme de dépendance, que la société de con- ' sommation doit prendre pour règle la vente au comptant. C'était aux yeux de Gladstone, l'illustre homme d'État, la plus grande des vertus de la société de consommation.
Cependant il faut dire que cette règle n'est pas toujours observée et qu'un trop grand nombre de sociétés, même en Angleterre, vendent à crédit et même leur nombre va augmentant. Il y en avait moins de 60 p. 100 il y a vingt ans, et aujourd'hui c'est plus des 3/4 des sociétés qui pratiquent ce système! Il faut dire que la tentation est grande. C'est d'une part l'humanité qui rend difficile à une société de refuser impitoyablement du pain à celui de ses sociétaires qui se trouve dans le besoin. C'est d'autre part l'espoir de mieux lutter contre les marchands en attirant leurs clients par les mêmes avantages. Mais c'est un mauvais moyen de vaincre son adversaire que de lui emprunter ce qu'il a de mauvais : en tout cas cest là une tactique qui peut être commerciale mais qui n'est pas coopérative. Et le pis cest quand une société coopérative emploie la vente à crédit pour débaucher les sociétaires d'une coopérative qui, elle, vend au comptant! Cela se voit. En Belgique, au contraire, non seulement les sociétés ne font pas crédit à leurs membres, mais ce sont au contraire ceux-ci qui leur font crédit en payant d'avance les jetons qui serviront à acheter le pain durant la semaine ou la quinzaine. Excellent moyen de forcer les ouvriers à être prévoyants!
Si réellement la population ouvrière de la localité en est réduite à vivre tellementau jour le jour qu'elle ne puisse trouver quelque argent d'avance pour faire ses achats et qu'elle doive attendre la paye de quinzaine pour pouvoir payer elle-même ses aliments, en ce cas il vaut mieux créer à côté de la société de consommation une société de prêt — soit philanthropique, soit mutuelle, ce qui vaut mieux — qui fera des avances aux ouvriers besogneux. Ces avances pourront être faites en prenant pour gage le livret-action du sociétaire, ou en demandant la caution d'un ou deux de ses camarades, ou même tout simplement comme prêt d'honneur, si le sociétaire est digne d'assez de confiance. Quelques sociétés ont essayé de ces systèmes.
Si la société entre dans la voie périlleuse de la vente à crédit, il faut du moins qu'elle s'impose certaines règles :
soit de limiter le crédit à une certaine somme, généralement au montant des actions possédées par le sociétaire et qui servent alors de gage ;
soit de ne pratiquer le crédit que pour certaines catégories de marchandises, par exemple les meubles. Ici la vente à crédit ou du moins le paiement par fractions successives peut se justifier, la dépense étant plus considérable. On sait qu'il y a en France une grande maison qui pratique la vente à terme pour le mobilier, et les abus n'y sont pas aussi grands qu'on le dit.
En ce qui concerne le pain mieux vaut peut-être pour la société le donner gratuitement que le vendre à crédit — à la condition de s'en tenir à certaines circonstances spécifiées parles statuts : chômage, infor-
lune imprévue, etc. C'est ce que font les sociétés belges : elles donnent des quantités de pain proportionnelles à la valeur des achats faits par le sociétaire antérieurement.
;^ 3. — Vente au public
La troisième question qui se pose à propos de la vente est celle de savoir s'il faut vendre seulement aux sociétaires ou à tout venant, au public?
Il est certain que la vente au public fait sortir la coopération de sa sphère et. peut-on dire, de sa définition même, puisque quand l'association vend au public on ne peut plus dire qu'elle a pour but de ' pourvoir aux besoins de ses membres ». Aussi la législation allemande, estimant que la vente au public est incompatible avec le caractère essentiel de la coopérative, la prohibe-t-elle sous des peines sévères (Lois du 1^'- mai 1889 et du iï> août 1896j. La loi doit même être affichée dans les magasins de la société *.
Cependant les Pionniers de Rochdale pratiquaient la vente au public. Seulement, comme ils ne voulaient pas quon pût leur reprocher de faire précisément ce qu'ils reprochaient eux-mêmes au commerce, c'est-à-dire d'exploiter le public en prélevant sur lui des bénéfices, ils avaient pris pour règle de restituer aux acheteurs étrangers à la société la moitié des bonis répartis aux sociétaires et de verser
1. A vrai dire cello sévérité de la loi allemande tient moins au respect scrupuleux d'un principe qu'au désir de protéger les marchands contre la concurrence des coopératives.
l'autre moitié au fonds de réserve'. Peut-être dirat-on : pourquoi ne pas restituer au public la totalité des bonis prélevés sur ses achats ou du moins une quotité égale à celle des sociétaires? En ce cas toute exploitation serait abolie? — Il est vrai, mais en ce cas aussi le public ayant les mêmes avantages que les sociétaires sans en avoir les charges (versement d'actions, administration, responsabilité, etc.) aurait tout intérêt à ne pas entrer dans la société! et ainsi le but de la coopération, qui est d'attirer à elle le plus de monde possible, serait ridiculement interverti.
Cette règle ingénieuse de, Rochdale, vente au public avec participation pour celui-ci aux bonis, a été adoptée par la plupart des sociétés de consommation anglaises. Sur le continent on est plus divisé. La vente au public est généralement pratiquée en Russie, en Espagne, en Suisse-, en Belgique, en Hollande, en Italie — et en France depuis que les sociétés coopératives ont été assimilées aux marchands en ce qui concerne l'imposition de la patente (Voir ci-après, p. 20G, ch. xiii, Les lois fiscales) •■•.
1. Cette règle n'est pas d'ailleurs absolue. Certaines sociétés n'accordent à l'acheteur non sociétaire que le quart des bonis. D'autres, au contraire, les trois quarts. Il en est même (tout au moins celle de Darwen) qui accordent aux acheteurs étrangers le même dividende qu'à ses sociétaires, libéralité tout à fait déraisonnable, ainsi (|ue nous le disons dans le texte ci-dessus.
2. Cependant il faut dire qu'en Suisse les sociétés tendent à abandonner la vente au public, mais, par contre, en Italie les chefs du mouvement coopératiste cherchent à la développer.
:L En France l'administration fiscale traitait d'une façon différente les coopératives selon qu'elles vendaient ou ne vendaient pas au public, les ])remieres étant scuiinises à l'impôt de la patente.
On préfère généralement le système de la vente au public ' : d'abord parce qu'on estime que la vente au public constitue le plus efficace des moyens de propagande pour la coopération; en second lieu, parce que, dans la mesure où elle accroît le chiffre d'affaires de la société, elle lui permet de réduire ses frais généraux, de renouveler plus vite ses fonds de magasins et en fin de compte d'accroître ses moyens d'action. Si la coopération a pour ambition de remplacer le commerce, il faut bien quelle engage la bataille en se portant sur le terrain de ses adversaires.
D"autre part, les sociétés qui sont hostiles au système de vente au public ne manquent pas d'excellents arguments. D'abord elles peuvent dire quelles ne veulent pas être confondues avec les marchands et que. pour cela, elles ne doivent pas faire ce qu'ils font. Et elles craignent que Ihabitude de vendre au public n"ait pour résultat de développer chez les coopérateurs l'esprit mercantile et le désir du lucre auquel ils ne sont déjà que trop enclins.
Beaucoup de coopérateurs craignent même que la vente au public ne tue complètement l'esprit coopératif en transformant tous les coopérateurs en
les secondes étant exemptées. Mais, comme nous le verrons tout il l'heure, elles sont aujourd'hui assimilées devant le fisc — tout au moins toutes celles qui ont des magasins de vente.
1. En France et en Suisse cette question de la vente au public a fait l'objet de discussions interminables. En France les deux opinions se balancent. Le Congrès des sociétés de l'Union Coopérative à Limoges, en 1907, a admis la vente au public, mais plutôt comme tolérance et sous la condition que les bénéfices provenant de la vente au public ne seraient pas répartis entre les sociétaires, mais employés a la propagande, à l'éducation nu à toute autre onivre d'intérêt général. Dans le camp des coopéra-
simples marchands. Ces appréhensions seraient justifiées sans doute si les coopérateurs s'habituaient à se partager les bénéfices provenant de la vente au public; elles le sont moins s'ils restent fidèles à la règle de Rochdale, c'est-à-dire s'ils restituent aux acheteurs non sociétaires une part des bonis perçus sur eux et versent l'autre part dans le fonds de réserve et de développement. Mais pourtant il ne faut pas oublier que le fonds de réserve appartient aux sociétaires et doit leur revenir en cas de dissolution de la société et que par conséquent tout ce qui est versé au fonds de réserve leur profite indirectement. Pour écarter toute apparence d'exploitation du public par la société, on pourrait affecter les bénéfices perçus sur les acheteurs étrangers (ou du moins la partie qui ne leur est pas restituée) à quelque œuvre d'utilité sociale générale, éducation, propagande, etc. Mais encore faudrait-il qu'il y eut entente pour cela, car si chaque société verse pour une œuvre d'utilité sociale différente, cet éparpillement ne donnera pas de grands résultats '.
En somme il ne faut admettre la vente au public que comme mode de recrutement, comme un moyen
tives socialistes, le secrétaire de la Bourse, M. Giiillemin, s'est fait l'avocal de la vente au public, mais avec les iiK'^mes restrictions, semble-t-il (Bullelin de la Bourse do mai 1909.)
D'après l'enqucte faite par la Direclion du Travail la proportion des sociétés qui vendent au public est de 38 p. lUÛ. Et pour ces sociétés la proportion des ventes faites au public est de 21 p. 100 contre 79 p. 100 de ventes aux sociétaires.
1. Ce système d'ailleurs entraîne une assez grande complication dans la comptabilité, puisqu'il faut en tenir deux, l'une pour les sociétaires, l'autre [tour les non-sociétaires, et ouvrir un compte pour clia((ue acliat, dùt-il même rester unique.
de faire connaître la société au public, non comme un régime permanent.
Du reste il ne faut pas se faire d'illusions sur limportance de la vente au public. L'expérience des sociétés où elle est en usage montre qu'elle est ordinairement de peu d'importance, 4 àop. 100 du chiffre total des affaires en Angleterre. En effet les acheteurs, s'ils sont satisfaits, ne tardent pas à passer de la catégorie des étrangers dans celle des sociétaires. Et c'est précisément ce passage qui est souhaitable et qu'il faut faciliter : soit en accordant tout de suite à l'acheteur étranger une part réduite de bénéfices en attendant la part entière quand il sera devenu plein associé ; soit môme en le faisant devenir sociétaire, en quelque sorte malgré lui, par la retenue et l'inscription à son crédit des bénéfices auxquels il a droit.
Cependant il peut arriver que l'indifférence aux avantages et au but visé par la coopération, comme aussi la répugnance à s'enrôler dans une association quelconque, soient telles que le client préfère rester étranger à la société et n'adhère jamais. Alors la vente au public peut atteindre un pourcentage considérable. Tel est le cas malheureusement de beaucoup de sociétés en France et en Espagne. A Bordeaux, les sociétés coopératives comptent que près d'un tiers de leurs ventes vient du public. En Espagne, à Barcelone, il y a des sociétés où l'on voit des sociétaires ouvriers toucher chacun 300 à 360 francs par an de dividendes provenant des ventes faites à leurs camarades non sociétaires, mais qu'ils font venir au magasin comme clients.
Afin de s'accommoder à cette fâcheuse inertie du
public bon nombre de sociétés ont créé une catégorie intermédiaire entre les étrangers et les sociétaires, celle des adhérents. On désigne sous ce nom une catégorie spéciale d'acheteurs qui ne sont pas sociétaires, qui ne souscrivent pas d'actions et qui néanmoins touchent les mêmes bonis que les acheteurs sociétaires. Ces adhérents se distinguent du public seulement en ce qu'ils doivent payer un petit droit d'entrée. Néanmoins cette distinction est si mince ' que généralement la jurisprudence administrative considère les coopératives qui ont des adhérents comme vendant au public et les a, comme telles, soumises à la patente.
1. Voir ch. XIII, Les lois Jiscalcs (p. 200). Il y a des sociétés où les adhérents sont des sociétaires stagiaires et même deviennent sociétaires automatiquement au bout d'un certain laps de temps. En ce cas on ne doit pas les confondre avec le public. Mais il y a aussi certaines sociétés où les adhérents ne deviennent jamais sociétaires, par e.xemple celle des « Employés civils de la Seine >•