CHAPITRE V
La répartition des bénéfices.
Puisque, d'après la règle précédente, la société coopérative, en vendant au prix courant, doit réaliser des bénéfices, il faut savoir quel sera le meilleur emploi possible de ces bénéfices? C'est une des questions capitales de la coopération. Nous avons dit déjà (p. 19) que le coup de génie des Pionniers de Rochdale a été d'avoir trouvé précisément le mode d'emploi qui a fait le succès de la coopération de consommation, à savoir la répartition des bénéfices entre tous les associés proportionnellement à l'importance de leurs achats'.
En elTet, il faut reconnaître que c'est l'application de cette règle qui a assuré le développement des
1. L(> principe de la vente au prix courant et par cunséquent du bénéfice ù réaliser avait été proclamé avant les Pionniers par un des Congrès coopératifs de la période owenisle, celui de 1833. Mais les bénéfices ainsi réalisés par la société devaient être gardés par elle et consacrés exclusivement au développement de la société elle-même. L'idée originale fut de la restituer aux sociétaires et de faire appel par là à l'intérêt personnel. (Voir Mrs Catherine Webb, Industrial Coopération.)
sociétés de consommation, en donnant à chaque membre une rémunération proportionnelle à son zèle, à son assiduité à se servir au magasin. Elle se fonde d'ailleurs sur une loi économique très certaine : c'est que le facteur du succès dans une entreprise commerciale c'est moins le capital que la clientèle. Il est donc juste que les profits appartiennent à ceux qui par leur fait assurent la prospérité de la société.
Mais cette règle n'en constitue pas moins un principe tout nouveau, une véritable révolution dans notre organisation économique, car ce n'est pas peu de chose, ni comme fait ni comme principe, de déclarer que le capital n'a plus droit aux profits! * Ce n'est rien moins que proclamer sa déchéance, ou tout au moins sa subordination en tant que facteur de la production : car décider que tous les profits qu'il touchait naguère comme sa part légitime seront restitués à ceux sur qui ils avaient été prélevés, et que lui, capital, sera réduit à une rémunération fixe, au taux minimum auquel on pourra se procurer ses services, c'est dire qu'il sera traité identiquement comme lui-même traitait naguère le salarié.
Il y a plus encore. Ce n'est pas simplement une dépossession des uns au profit des autres, un transfert des bénéfices du capitaliste au consommateur, c'est l'élimination même du bénéfice. Car dire qu'il sera restitué à ceux à qui il avait été pris, c'est évidemment l'abolir. Et cette conséquence se trouve très clairement exprimée par le terme français qui sert à désigner ces prétendus bénéfices : jamais on ne leur donne ce nom, ni celui de profits, ni celui
1. D'autant plus dur que le capital se trouve privé par là de profits véritablement énormes (Voir ci-après p. 93).
(lo dividendes (usité seulement en Angleterre), mais seulement celui de rislournes ou, mieux encore, de Irop perças. C'est une façon de dire au sociétaire consommateur : « Nous aous avions fait payer un peu trop, c'est-à-dire plus que le juste prix, par diverses raisons — soit pour vous ménager à la fin de l'exercice une agréable surprise, soit pour faciliter l'épargne — mais ce que nous vous avons pris en trop nous vous le restituons maintenant : le voilà! » Or l'élimination du profit c'est la réalisation d'un état social où tout produit serait vendu à son prix de revient, c'est-à-dire à une valeur exactement représentative de la somme de richesses et de maind'œuvre qu'il aurait absorbée : ce ne serait donc rien moins que la réalisation du rêve de tous les socialistes, à commencer par celui qui fut l'initiateur de la coopération, Owen. Et ce serait aussi, pourrait-on dire, la réalisation de l'idéal de tous les économistes de l'école libérale, car ceux-ci aspirent à un état de libre concurrence parfaite, laquelle ne pourrait avoir d'autre résultat que de réduire lo taux du profit à zéro. En effet, loulo concurrence tend à rapprocher le prix de vente du prix de revient et par conséquent à réduire les profits. Les producteurs en savent quelque chose! Cette loi ne peut jouer pleinement dans l'état économique actuel parce que mille obstacles, sous forme de monopoles de fait ou de droit, s'y opposent : mais si, sous un régime hypothétique de libre concurrence absolue, tous ces obstacles étaient supprimés, la coïncidence entre le prix de vente et le prix de revient serait réalisée. En sorte que, si paradoxale que puisse paraître une telle assertion, on peut dire que le régime de la coopérâtes SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES. 6
tien généralisée atteindrait précisément le but vainement visé par la libre concurrence *.
Pour calculer la part revenant à chaque sociétaire il faut préalablement savoir exactement le montant de ses achats. Pour cela — ou bien on ouvre un compte spécial à chaque sociétaire: — ou bien on inscrit tous ses achats sur un livret qu'il doit par conséquent apporter chaque fois et remettre au moment de la clôture du compte; — ou bien on remet à chaque acheteur des jetons représentant le montant de ses achats ou un ticket sur lequel une machine a imprimé le prix total. Nous ne pouvons discuter la valeur technique de ces divers procédés.
Le montant des achats étant connu, reste à calculer le boni. Généralement on prend le rapport entre le chiffre brut des ventes et le chiffre du bénéfice net réalisé et on applique ce pourcentage au montant des achats de chaque sociétaire. Si la société a fait 1 million de francs de vente et 150 000 francs de bénéhces nets, soit lo p. 100, au sociétaire qui a acheté pour 1 000 francs on donnera loO francs de boni. Mais comme les bénéfices varient considérablement selon les articles vendus, que pour certains ils sont nuls (comme le sucre), pour d'autres parfois convertis
t. Un tel résultat est visé expressément par les économistes de l'école mathématique, notamment par M. Walras. Celui-ci dit formellement que Tétat-limite du profit, sous un régime de libre concurrence, c'est zéro.
Il y a cependant cette différence entre les socialistes et les économistes, en ce qui concerne l'abolition du profit, que les premiers englobent dans cette abolition Vintérét tandis que les économistes le considèrent comme un élément nécessaire du coût de production, qui doit survivre à l'abolition du profit. Et en ceci les coopératistes sont généralement d'accord asec les économistes.
en perles (comme souvent pour la boucherie), et pour d'autres très élevés (comme les conserves), il en résulte que le sociétaire qui n'aurait acheté que les articles vendus sans bénéfice, ou à perte, se trouverait très avantagé dans la répartition des bonis.
Pour éviter cet inconvénient, certaines sociétés (telle « la Société du 18* arrondissement de Paris ») prennent pour règle de fixer le prix de chaque article à 20 p. 100, par exemple, au-dessus du prix de revient, de façon à réaliser sur tous le même bénéfice. Mais alors les prix, étant fixés par une règle automatique, se trouvent, les uns très au-dessus, les autres très au-dessous de ceux du commerce local, et il en résulte pour les sociétaires peu scrupuleux la tentation de n'acheter à la coopérative que les articles vendus au-dessous du prix courant et de lui laisser sur les bras ceux tarifés au-dessus, parce que, ceux-ci, on ira les acheter chez le marchand.
D'ailleurs y a-t-il lieu de chercher à corriger l'inégalité des avantages que les sociétaires peuvent retirer de la répartition des bonis? Nous ne le croyons pas : cette apparente injustice est au contraire une application touchante de la loi de solidarité qui doit régir ces sociétés. En effet, c'est généralement sur les denrées de luxe que les bénéfices sont le plus élevés et sur celles de première nécessité qu'ils sont le plus réduits. Ainsi les sociétaires pauvres se trouvent bénéficier des achats des sociétaires riches : cela est très bien ainsi.
C'est en argent que, d'après la règle de Rochdale presque partout suivie, sont répartis les bonis aux sociétaires. Cependant les sociétés belges ont mis en pratique un autre système qui est de répartir ces
bonis sous forme de bons échangeables en marchandises au magasin coopératif. L'avantage de ce système c"est que le sociétaire ne peut aller dépenser au dehors, peut-être chez les concurrents de la société ou chez le débitant de boissons, l'argent gagné à la société; et c'est aussi que le chiffre de vente de la société grossit forcément chaque année de tout le montant des bonis répartis.
Néanmoins ce système ne nous paraît pas à recommander * : — ni au point de vue économique, car il pousse à la consommation, le sociétaire ne pouvant utiliser ses bonis qu'en augmentant ses dépenses; — ni au point de vue moral, car il ressuscite, au profit des coopératives, les procédés qu'on avait si fort blâmés dans les économats patronaux, comme aussi chez les marchands qui distribuent à leurs clients des timbres-rabais convertibles en marchandises dans leurs propres magasins. Il contraint l'ouvrier à dépenser tout son salaire au magasin social et ne lui laisse pas la satisfaction de pouvoir disposer librement d'une pièce d'argent. Or l'argent, c'est la liberté dans la dépense : on peut sans doute en mésuser, mais, comme toute liberté, elle ne peut s'apprendre que par l'exercice et non par une sorte de mise en tutelle.
Ce dividende semestriel constitue pour la famille ouvrière un supplément de revenu très apprécié par la ménagère et en effet très appréciable. Je sais bien que ceux qui dénigrent la coopération et raillent ses ambitions disent : Qu'est-ce que cela?
1. Une loi allemande de 189G défend aux coopératives — lout comme aux économats et aux commerçants d'ailleurs — de délivrer des bons ou jetons payables en luarcbandises.
Comptez ce que peuvent donner, même dans le milieu où la coopération a eu le plus de succès, en Angleterre, les 270 millions de bonis répartis entre 2 millions et demi de coopérateurs : une centaine dé francs par famille! Ce n'est pas cela qui changera la condition de la classe ouvrière. Une élévation de salaire conquise par une bonne organisation syndicale ou par des contrats collectifs pourrait en donner autant.
j\Iais ce chilïre de cent francs n'est qu'une simple moyenne, c'est-à-dire purement fictif. Il n'est pas surprenant que la moyenne soit modeste si l'on pense : 1" que parmi les sociétés de consommation, il en est beaucoup qui ne se proposent nullement pour but d'augmenter le revenu de leurs membres, mais visent simplement le bon marché ou l'un quelconque des buts que nous verrons ci-après ; 2° que parmi les 2 millions de coopérateurs il en est beaucoup qui ne le sont que de nom et, n'allant jamais au magasin, ne touchent pas de bonis. C'est le caractère et l'honneur des institutions sociales libres de ne pouvoir être utiles qu'à ceux qui veulent et qui savent s'en servir, et on ne peut leur demander de rendre des services considérables à ceux qui ne s'en soucient pas. Mais si, au lieu d'une moyenne générale, nous cherchons ce que peut être ce supplément de revenu dans certaines sociétés et pour certains membres, nous constatons des résultats qui sont loin d'être négligeables.
C'est ainsi que, d'après une enquête faite en Angleterre il y a quelques années, nous voyons dans la Société de Perth un membre recevoir en vingt-six ans 6 GOO francs, ce qui représente 254 francs par an.
un autre dans la môme société 5 200 fr. pendant ving-t-six ans aussi, ce qui fait 200 fr. par an.
Dans la Société de Manchester et de Salford un membre a même reçu en dix-huit ans 9 000 francs, ce qui fait 430 francs par an; probablement c'était un employé supérieur et non un ouvrier, mais il n'importe.
Il faut néanmoins avouer qu'en France, par les raisons que nous allons indiquer, les bonis répartis sont bien inférieurs : il n'arrive presque jamais que la part atteigne 100 francs : généralement elle ne dépasse guère 30 ou 40 francs, souvent moins. Telle quelle cependant elle rend des services dans les petits ménages, à preuve la déception et le mécontentement des sociétaires sil arrive qu'une année elle soit supprimée '.
L'importance du supplément de revenu réparti aux membres dépend de conditions assez complexes :
1. Un actuaire, M. Barrial, vient de publier des calculs particulièrement sufigestifs. 11 s'agit des approvisionnements d'une famille de coopérateurs. Le total des dépenses de cette famille, affiliée à une Coopérative parisienne, a été de 2 400 francs. Aux prix marqués sur le catalogue de la maison Potin, tous les articles de ce budget familial atteindraient un total de 2 700 francs.
L'économie réalisée par cette famille a donc été de 300 francs. Si on ajoute les 5 p. 100 de ristourne distribuée par cette Coopérative, soit 120 francs (et, si l'on veut, les 3 p. 100 encaissés par les oiuvres sociales de cette même Coopérative, soit 72 francs), c'est une économie de 492 francs réalisée par ce ménage de coopérateurs.
La différence serait bien plus élevée si. au lieu de prendre pour terme de comparaison les prix de la grande maison d'épicerie parisienne, on prenait ceux des épiciers des quartiers ouvrier?. Il est vrai qu'il s'agit évidemment ici (le cbilTre énorme de 2 400 francs d'acbats, plus de 8 fois la moyenne, le prouve) non d'une famille ouvrière, mais d'une famille bourgeoise ou d'employés bien payés.
LA Iii:PAIlTIÏIO.\ bES BENEFICES 71
1" D'abord, cela va de soi, de la bonne administralion et de la prospérité de la société. Il est bien évident que si elle est mal gérée elle subira le sort de toutes les entreprises industrielles ; elle ne fera ' pas de bénéfices et par conséquent n'aura rien à distribuer. Quand une société ne distribue point ou que de très maigres dividendes, il se peut que ce soit par principe, comme nous allons le voir tantôt, mais il se peut aussi que ce soit par pure incapacité et cela est le plus fréquent : mauvais contrôle, mauvaise comptabilité, inexpérience pour les achats aggravée par labsence de Magasins de gros, malversation des employés, exagération des frais généraux, etc. (voir, p. 172, le chapitre sur les causes de succès et d'insuccès des sociétés).
2° De l'exactitude du sociétaire à se servir au magasin coopératif. Or, cette exactitude est très variable chez les coopérateurs et surtout chez leurs femmes qui en fait ont seules la charge de faire les achats. Même dans les sociétés les plus ferventes il est un grand nombre de membres qui n'achètent que rarement, par des raisons d'éloignement ou d'apathie, ou tout simplement, c'est le motif le plus fréquent, parce que leurs femmes préfèrent faire leurs achats chez l'épicier du coin '.
1. D'après un calcul fait par M. Cernesson en ce qui concerne les sociétés parisiennes {Revue des Deux Mondes, io octobre 1908), la moyenne des achats par sociétaire n'est que de 268 francs, ce qui ne représente guère que la 8° ou la 10'= partie du salaire d'une famille ouvrière à Paris. Et pourtant les sociétés de Paris sont celles qui offrent l'assortiment le plus varié. Si les membres remplissaient leurs devoirs de sociétaire, ils pourraient doubler ou tripler le montant de leurs achats.
Dans les coopératives professionnelles ou d'employés le chilîre
72 LES SOCIKTES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
Il est des sociétés qui chorchenl à rendre l'assiduité obligatoire en excluant tout membre qui n"a pas fait, dans l'année ou le semestre, un chiffre minimum d'achats. Mais cette mesure est rarement appliquée en fait et n'est guère à recommander. L'assiduité chez le sociétaire est affaire d'éducation, non de coercition.
3° De l'aptitude du magasin à fournir tout ce qui est nécessaire aux besoins du sociétaire. S'il ne lui fournit que du pain, ou que des denrées coloniales, il est clair que le sociétaire aura beau être zélé et acheter jusqu'au maximum de sa consommation, le montant de cette consommation, et par suite celui des bonis, sera très limité. Si, au contraire, le magasin coopératif vend tous les articles possibles, il est clair que le sociétaire zélé pourra y dépenser presque tout son revenu et par conséquent étendre à tous les chapitres de son budget le bénéfice du revenu supplémentaire.
moyen des achats par membre est considérable, d'abord parce qu'ils ont des revenus plus élevés et aussi parce qu'ils sont plus réguliers dans leurs achats. Le record est tenu par l'L'nion Coopérative de Milan, avec une moyenne de 1200 fr. d'achats par tète. Voici la moyenne d'achats par sociétaire dans quelques pays :
Angleterre 130
Finlande , MO
Suisse 438
Danemarlv 42-2
Allemagne 320
France 308
Ces chiffres étant obtenus en divisant le montant des ventes par le nombre des sociétaires, il en résulte que dans les pays où la société vend au public la moyenne d'achat par sociétaire se trouve grossie de la part vendue au public, puisque nous ne pouvons la distinguer. Ces moyennes ne sont donc pas exactement comparables.
LA IlKl'AUTITIOX IIKS BENEFICES 73
(Test en i)arlie à cette cause que rAni^lelerre doit daniver à une moyenne d'achats par sociétaire très supérieure à celle de tout autre pays, tandis que nous savons qu'en France près de la moitié des' sociétés ne vendent que du pain et l'autre moitié rien que de répicerie (voir p. 43),
4° De l'absence de concurrence. S'il n'y a dans la localité d'autre magasin que celui de la société coopérative — ce qui est le cas quelquefois pour les coopératives annexées à de grandes usines ou à des mines — il est clair que Fouvrier y achètera tout ce dont il a besoin. C'est ainsi qu'à la Société d'Anzin le chiffre moyen d'achats est de 1 000 francs, avec 150 francs de bonis, l'équivalent d'un mois de salaire.
'■'y Du but que vise la société et qui détermine le taux de la répartition des bonis. Car, si la société ne vise qu'au bon marché, elle vendra au prix de revient ou peu au-dessus et par conséquent n'aura point ou presque point de bonis à distribuer. Si elle a des visées socialistes, elle consacrera la totalité ou la plus grosse part des bonis à la constitution d'une propriété collective ou à des œuvres de solidarité et ne laissera rien ou presque rien à la répartition individuelle. Si, au contraire, la société veut développer chez ses membres le goût et la possibilité de l'épargne, elle majorera exprès les prix des denrées afin de pouvoir distribuer des bonis très élevés dont elle se fera gloire.
C'est une question souvent débattue en Angleterre, que celle de savoir ce qu'il faut entendre par un «. bon dividende » et à quel étalon il faut le mesurer? — 11
faut répondre qu'un bon dividende est celui qui est obtenu uniquement par une bonne administration et quau contraire, si élevé qu'il soit, il est mauvais s'il n'est obtenu que par l'un des trois expédients suivants : majoration des prix au-dessus du prix courant; — abaissement des salaires au-dessous du tarif syndical ; — élimination de toute contribution à des œuvres d'utilité générale.
Que fera le sociétaire de ce supplément de revenu?
Il est possible qu'il le dépense et n'en retire en ce cas d'autre avantage qu'un supplément de consommation gratuite — on pourrait citer des sociétés de Paris où ce boni, aussitôt touché, a été employé à faire « une petite noce » ; — mais cependant, si la somme est un peu ronde, quelques billets de banque ou au moins quelques pièces d'or, et si la mentalité des coopérateurs est suffisamment développée, il est vraisemblable que cette somme ne sera pas portée au cabaret, mais qu'elle sera affectée à quelque dépense extraordinaire, telle que l'achat d'un meuble (c'est l'emploi le plus fréquent chez les coopérateurs anglais épris de leur home '), le remboursement de quelque vieille dette, le paiement de la note du médeciri en cas de maladie, le mariage des enfants, etc.
1. En visitant les immenses magasins de la Société de Gros de Manchester nous avons été frappés de voir des meubles relativement élégants et d'un prix élevé, tels que armoires à glace, cabinets de toilette, baignoires chnufTées au gaz, pianos même. Comme nous nous étonnions que ces meubles fussent accessibles au budget d'un ouvrier, on nous répondit qu'ils étaient souvent achetés avec les bonis. Parfois aussi, il est vrai, ils le sont par les employés supérieurs ou par des acheteurs étrangers à la société.
Dans loute existence, même la plus modeste, il se présente des dépenses extraordinaires, comme dans les finances publiques, et il faudrait pour y faire face, à côté du budget des recettes ordinaires, un budget des recettes extraordinaires. Comme celles-ci font généralement défaut à l'ouvrier, il s'endette. Hé bienl la coopération lui apporte, sous forme de boni, précisément ce budget extraordinaire.
S'il a la chance de n'avoir pas à parer à des dépenses extraordinaires, alors il pourra consacrer ce supplément de revenu à V épargne '. Il le trouvera tout préparé pour cela et voici précisément un but important de la cooi)ération, celui que les économistes louent de préférence; et même pendant longtemps, en France aussi bien qu'en Angleterre, ils ont recommandé de ne pas en chercher d'autre.
Remarquez que cette épargne a ceci de merveilleux qu'elle n'a coûté aucune privation. C'est le seul mode dépargne dont on puisse en dire autant. L'épargne est désignée par les économistes sous le nom « d'abstinence » et, en effet, il semblait contradictoire que Ton pût épargner sans se priver. Telle est pourtant la quadrature du cercle que la coopération a résolue de la façon la plus élégante, par cette solution qu'on a appelée spirituellement « l'épargne par la dépense ».
Et remarquez que non seulement cette épargne est facile, mais encore elle devient obligatoire et même automatique toutes les fois que les bonis,
1. C'est ce que ne manquent pas fie faire en Angleterre les coopéraleurs sages. Parmi ceux que nous avons cités (p. 69-10), celui qui avait reçu 6 000 francs en avait laissé 2 200 à la société, et celui i)ui (Ml avait rctii 9 000 on avait laissé ! oOO.
76 LliS SOCIETES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
au lieu d'être remis comptanl au sociétaire, sont retenus et inscrits à son compte jusqu'à concurrence d'une certaine somme. Or telle est précisément la règle suivie dans presque toutes les sociétés coopératives vis-à-vis des sociétaires qui n'ont versé en entrant qu'un dixième de leur action ou des adhérents qui nont versé qu'un droit d'entrée. Leurs parts de bonis sont retenues de semestre en semestre jusqu'à ce qu'elles aient atteint une somme égale à la valeur des actions souscrites ou à souscrire'. Et quand le sociétaire a pris ainsi l'habitude de voir ses bonis retenus dans la caisse sociale, il prendra plus aisément l'habitude de les y laisser de bon gré, même après complète libération de ses actions et alors que la retenue n'est plus obligatoire. Par là la société de consommation fonctionne comme Caisse d'épargne.
Un des modes d'épargne les plus appréciés par les coopérateurs c'est l'acquisition par annuités d'une maison, mais nous en parlerons plus loin (voir ch. VIII, § G, p. 119).
Il est un autre mode d'épargne particulièrement indiqué pour les travailleurs : c'est l'assurance
1. Ce mode d'ép.u-gne obligatoire opère ;ivec hien plus d'énergie encore dans les sociétés coopératives de crédit du type Sciiulzc- Delitzsch et dans les sociétés coopératives de construction anglaises et américaines {binldimj societies), parce que la valeur des actions y est fixée généralement à un chilTre élevé, 500 ou 1 000 francs, précisément dans cette intention.
Ajoutez d'ailleurs qu'un grand nombre de sociétés de consommation en Angleterre, en Belgique et surtout en Allemagne, fonctionnent comme Caisses d'épargne, recevant l'argent de leurs membres sons forme de dépôt pu d'emprunt, — en dehors de celui, qu'elles re(.'oivent sous forme de souscriptions d'actions, lequel, généralement, ne peut dépasser une somme assez minime.
contre la maladie, la vieillesse ou le chômage, — je ne dis pas contre les accidents puisque cest le patron qui, dans la plupart des pays, est tenu de les réparer. L'ouvrier qui veut parer à ces risques doit s'affilier à une société de secours mutuels ou à un syndicat, si ce n'est aux deux à la fois, et verser à chacun d'eux des cotisations qui constituent une assez lourde charge pour un budget d'ouvrier. Hé bieni les bonis touchés à la société de consommation seront là, plus que suffisants pour y faire face, car. par une heureuse compensation, tandis que toutes les autres formes d'associations coûtent, celle-ci rapporte. M. Gheysson a fait le compte que les primes à payer pour les assurances contre les cinq risques qui menacent la famille ouvrière, maladie, invalidité, vieillesse, chômage, décès prématuré, ne dépassent pas un total de 50 francs. Or cette somme de 50 francs peut aisément être obtenue par l'affiliation à une société de consommation, si l'ouvrier s'y sert avec ponctualité, car cela ne représente qu'un boni de 5 p. 100 sur un chiffre d'achat de 1 000 francs. Aussi M. Gheysson préconise-t-il depuis longtemps cet emploi des bonis, dans lequel il voit le salut de la mutualité. Et nous ne pouvons que l'approuver en effet, si on laisse au coopérateur le soin d'alVecter lui-même ses bonis à cette destination, mais si c'est la société coopérative qui, par défiance dans l'esprit de prévoyance de ses membres, veut verser d'office les bonis dans la caisse des sociétés de secours mutuels, alors nous aurions de sérieuses objections à ce .système, comme nous le verrons plus loin (ch. XVI, p. 250), car en ce cas les sociétés coopératives ne seraient plus que les vaches à lait des sociétés de
78 LRS SOCIETES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
secours mutuels. La coopération a le droit de chercher en elle-même ses propres fins et non de servir d'instrument aux fins d'autres organisations.
Il est d'ailleurs curieux de noter que, sur ce point, les économistes de l'école de la prévoyance se rencontrent avec les socialistes qui condamnent aussi la répartition individuelle des bonis et veulent les consacrer à des fins sociales (voir ci-après : ch. xvi, Les diverses écoles, p. 250).
Quand une société répartit entre ses membres la totalité de ses bénéfices, sauf la réserve imposée par la loi, il est permis de penser qu'elle donne un peu trop aux intérêts individuels et qu'elle ne se distingue pas assez des sociétés purement capitalistes. On attend d'elle quelque satisfaction donnée à un but plus élevé, plus social. Les Pionniers, de Rochdale l'avaient bien compris : aussi, par un geste admirable, avaient-ils pris pour règle de consacrer 2 1/2 p. 100 de leurs bonis à l'éducation. Si toutes les sociétés anglaises s'étaient conformées à cette règle, cela eût constitué un budget de l'instruction populaire non négligeable, car, sur un total de 270 millions de francs de bonis, ce taux eût donné près de 7 millions de francs par an'. En réalité aucune société anglaise n'a eu le courage d'appliquer le tarif des Pionniers,
1. Il est vrai que lorsque les Pionniers ont établi ce budget de rinstruction, l'instruction publique n'existait pas en Angleterre : elle n'était donnée que par des établissements privés et surtout religieux. Aujourd'hui les dépenses d'instruction sont moins urgentes parce qu'il y est pourvu par l'État. Mais il ne s'agissait pas seulement, dans la pensée dos Pionniers, de l'instruction générale, mais surtout de l'instruction coopérative, c'est-à-dire de former les nouvelles générations de coopérateurs. Or ce besoinlà est plus urgent que jamais, en Angleterre et ailleurs.
LA Ri;PARTITR».\ DE? BENEFICES 70
— les 2.5 p. 100 — pas même la société des Pionniers de Rochdale'l La somme totale consacrée à l'éducation par les coopérateurs anglais n'atteint pas 1 p. 100. Dans tous leurs congrès et leurs journaux les coopérateurs anglais se plaignent de la faible part que les sociétés consacrent à l'instruction et qui, au lieu d'aller grandissant, va plutôt se réduisant '. L'un d'eux déclarait que le dividende réparti aux sociétaires ne devait pas dépasser G ou 7 p. 100 et que tout le reste (donc en moyenne 7 à 8 p. 100) devrait aller au fonds d'éducation. L'éducation, a dit Holyoake, est la base de tout notre progrès. Néanmoins c'est beaucoup à côté des autres pays et notamment à côté de la France où l'instruction ne figure que pour zéro dans toutes les sociétés.
L'éducation coopérative commence par les enfants mais s'adresse aussi aux adultes : elle a pour objet la coopération proprement dite — organisation, histoire, services rendus — mais aussi l'instruction générale : pour former de bons coopérateurs il faut d'abord former des hommes ^.
1. Une des sociétés qui consacre la plus forte part à l'instruction e<t celle de Leeds (prés de 40 000 fr.). C'est, il est vrai, la plus grande de toutes, mais c'est peut-être parce qu'elle dépense beaucoup pour son instruction qu'elle est devenue la plus grande!
2. Cette accusation ne paraît pas justifiée. Voici les chiffres : En 1S97-18U8. les dépenses d'éducation s'élevaient à 1320000 fr.
(et encore en y comprenant beaucoup de dépenses qui n'y rentrent que très indirectement, comme celles de récréation), ce qui. sur un chiffre de bénéfices de 170 millions de francs, représentait 0.78 p. 100.
En 1908. les dépenses d'éducation s'élèvent à 2 246 000 fr., ce qui, sur un chiffre de bénéfices de 270 millions, représente 0,8-3 p. 100.
Il n'y a ([ue 622 sociétés sur 2 400 qui inscrivent l'instruction à leur budget.
3. « Il ne faut pas réduire l'éducation à enseigner l'histoire
80 LES SOCIICTKS COOPERATIVES DE CONSOMMATION
Des concours avec prix sont organisés entre les enfants et les meilleures compositions sont publiées dans les journaux coopératifs. Des comités d'éducation sont créés parles sociétés ou par PUnion Coopérative avec des bourses permettant de suivre les cours de vacances {summer meetings) à Oxford, Cambridge ou Edimbourg- (environ 125 à 1 50 francs pour un séjour d'une quinzaine), comportant des séries de 10 à 12 leçons sur un sujet donné. Il y a aussi de nombreuses conférences et, cela va sans dire, des bibliothèques, d'autant plus utiles que les livres coûtent très cher en Angleterre.
Il est vrai que la récréation, dont les frontières avec l'éducation sont un peu indécises — par exemple les concerts, ou même le théâtre et les voyages, peuvent être classés sous Tune ou l'autre rubrique — absorbent une part un peu trop forte du fonds d'éducation, notamment sous forme de thés et piqueniques. Mais ces dépenses elles-mêmes contribuent à développer chez les sociétaires le sentiment d'une certaine confraternité, et à rendre la coopérative aimable pour la femme et les enfants qui seront les coopérateurs de demain.
Quant aux autres emplois, assistance, solidarité, ils figurent dans le budget de la coopération anglaise
et les principes de i;i coopération. Ce serait un point de vue étroit et égoïste de dire que l'arpent dépensé pour l'éducation doit être employé uniquement pour le développement de la coopération et pour faire de bons coopérateurs... Il faut que nos membres deviennent des hommes et des femmes honorables et utiles et alors nous n'aurons plus besoin de chercher des représentants spéciaux pour nous défendre dans les corps publics. » (Conférence de M. Taylor. membre du Comité d'éducation à Leeds, dans les Coopérative Ax'w.s du 21 octobre 1899.)
pour des chilYres moins considérables (1186 000 fr. de dépenses de chanté). Ce n'est pas dureté d'âme, c'est application de la division du travail et parce que , d'autres institutions, telles que les friendly societies ou les trade-unions en sont chargées. Cependant on peut citer la belle Maison de convalescents établie par la Wholesale anglaise dans son domaine de Roden. En France, l'Union Coopérative a créé une Ligue Nationale d'éducation et d'instruction coopératives qui s'adresse non pas seulement aux coopérateurs pratiquants mais à tous ceux qui s'intéressent à l'idée coopérative. Quelques sociétés ont créé des bibliothèques, parfois des salles de fête, théâtres \ salles de conférences, salles de consultations et dispensaires, et alors on les appelle des Maisons du Peuple. Dans ces dernières années quelques-unes ont accordé des subventions aux Universités Populaires, mais les résultats que certains espéraient de l'alliance de ces deux mouvements ne se sont pas produits. En Espagne, fait curieux à constater, les sociétés de consommation, quoique peu développées, ont créé de préférence des écoles pour enfants qui sont remarquablement tenues et suppléent à Ijnsuffisance de l'enseignement laïque dans ce pays — de même qu'en Angleterre au temps des Pionniers.
Chez les sociétés belges, l'éducation tient aussi une grande place : ce n'est pas qu'une grande part
1. En France, les sociétés coopératives subventionnent assez volontiers des sociétés chorales ou de musiciens qu'elles utilisent dans leurs fêtes.
Une magnifiiiuc collection de vues photographiques pour projections (plus de mille vues de tous pays) a été réunie par M. Fahre, un des fondateurs de l'École de Nîmes, et est mise par lui au service des conférenciers.
des bonis y soit consacrée, mais c'est une influence générale exercée sur la vie des sociétaires — réunions, journaux, conférences, caravanes d'excursion pour les enfants des sociétaires avec réception dans les centres socialistes de l'étranger, etc. — et aussi, c'est là un des traits intéressants de la coopération belge, la propagande antialcoolique. On ne vend pas d'eau-de-vie ni de boissons distillées dans les débits des coopératives belges. On ne saurait malheureusement en dire autant de celles de France : elles n'ont pas le même courage. Elles font valoir comme excuse que si elles supprimaient la vente de l'alcool, l'alcoolisme n'en serait nullement réduit, mais leurs sociétaires iraient l'acheter plus cher et plus toxique chez le débitant et s'en trouveraient plus mal pour leur santé et pour leur bourse : peutêtre même seraient-ils perdus pour la Société. Peutêtre ! mais c'est dégrader et tuer le mouvement coopératif que de subordonner ainsi son action morale et éducative à un intérêt commercial '.
1. Les Congrès de l'Union Coopérative, à diverses reprises, et notamment celui de Limoges en 1906, ont émis le vœu •< que les Sociétés et Fédérations Coopératives fassent tous leurs etTorts pour supprimer la vente de l'alcool :
« Que les buvettes où l'on vend de l'alcool soient supprimées;
" Que, conformément au vœu de M. de Boyve sur l'éducation coopérative, vœu adopté par notre Congrès, les Comités d'éducation aient pour premier soin d'expliquer aux coopérateurs les motifs de la prohibition de l'alcool. »
Malheureusement les décisions de ces Congrès n'ont pas de sanction effective.
En Hongrie, l'eau-de-vie constitue, paraît-il, un des principaux articles de vente des coopératives : et c'est ce qui leur permet de lutter contre la concurrence des marchands juifs. Cependant elles ne la vendent qu'au litre et au comptant, ce qui écarte un peu les ivrognes.
L'éducation coopérative, pour être efficace, doit d'abord porter sur les femmes, non seulement par cette raison générale que ce sont elles qui font réducation des hommes, mais par cette raison spéciale ici que les femmes sont naturellement peu sympathiques à la coopération et que, pourtant, la coopération ne peut vivre sans elles. Il n'y a presque jamais de célibataires parmi les membres des sociétés coopératives : ceux-là mangent au débit. 11 importe donc de convertir la femme. C'est elle qui dirige le ménage, qui fait les achats, qui porte le panier aux provisions. Comme on Ta dit spirituellement, « la Femme et son panier » est un des grands types de l'Humanité, aussi bien que le laboureur avec sa charrue ou le forgeron avec son marteau. Or elle préfère généralement le marchand du coin au magasin coopératif, non seulement parce qu'il est plus à proximité, ce qui n'est pas de peu d'importance pour une ménagère souvent fatiguée ou n'ayant que peu de temps libre entre ses travaux et ses corvées — mais aussi parce qu'elle y trouve un accueil plus empressé, et parfois quelques petits bénéfices personnels que le livret coopératif rend impossibles.
Aussi les Anglais ont-ils créé en 1884 une Ligue coopérative des ïemmes(Brilish M'ojnens Coopérative Guild) qui compte aujourd'hui 28 000 membres (et 34000 avec d'autres sociétés sœurs), tient des congrès annuels et occupe une feuille spéciale dans le journal Coopérative News. Elle se consacre à une active propagande, surtout pour lutter contre les tendances individualistes et mercantiles et pour faciliter aux pauvres l'accès de la coopération. Elle réclame
aussi pour les femmes une plus large part dans le gouvernement des sociétés '.
En Hollande et en Hongrie des ligues semblables ont été créées, non sans succès, mais en France une tentative faite sous les auspices de l'Union Coopérative échoua. Dans le groupement socialiste une tentative faite récemment paraît mieux réussir.
1. Au Congrès de l'Alliance Coopérative Internationale de Delft en 1897, la résolution suivante a été votée par acclamation :
« Le Congrès, considérant que la femme a autant d'intérêt que l'homme à la coopération : qu'il y a des associations coopératives où la femme n'est pas admise comme sociétaire, et que, dans d'autres où elle est admise comme sociétaire, elle ne peut pas être nommée membre du bureau ;
« Emet le vœu que toutes les associations coopératives qui se formeront dans l'avenir devront être justes envers la femme, et que toutes celles (jui, actuellement, interdisent son admission comme sociétaire ou son élection comme membre du bureau, fassent disparaître cette interdiction lors de la prochaine modification de leurs statuts ■■
Parfois, pourtant, les journaux coopératifs s'expriment avec amertume sur son compte, à preuve cette citation cueillie dans l'un d'eux : « La femme est à la fois la force et la faiblesse du mouvement coopératif. Elle n'a pas plus d'idée du but véritable de la coopération que ne l'a la plus individualiste des créatures, le chat ».