CHAPITRE XVI
Les diverses écoles coopératives.
Les règles exposées dans les chapitres précédents, et qui sont presque universellement suivies, constituent le type classique de la société de consommation dite type de Rochdale, parce que c'est celui-là môme que ces humbles ouvriers ont tracé de leurs mains inexpérimentées et pourtant avec une sûreté si admirable que soixante ans d'expérience de tous les pays n'ont pu y apporter que des retouches insignifiantes.
Rappelons, en les résumant, ces règles fondamentales :
a) Vente au prix courant et au comptant;
b) Restitution des bénéfices aux acheteurs au prorata de leurs achats;
c) Prélèvement d'une partie des bénéfices pour l'éducation;
J) Emploi à la production industrielle ou agricole des capitaux qui ne sont pas indispensables à Texploitation commerciale ;
e) Égalité de tous les associés dans le gouvernement de la société et pleine liberté pour chacun d'entrer et de sortir.
Cependant on entend souvent parler, en France surtout, de coopératives bourgeoises et de coopératives socialistes, voire de coopératives Jaunes et de coopératives rouges, de l'école de Nimes ou de l'école de Saint-Claude, et à lire les polémiques de nos petits journaux coopératifs on pourrait croire qui! y a là diverses formes ou diverses conceptions de la coopération de consommation séparées par un abîme. En réalité il n"y a entre les unes et les autres que des différences de tempérament, mais très peu de différences sur les principes et les règles essentielles. Cherchons toutefois, puisqu'il faut apprendre à les reconnaître, les traits caractéristiques de ces diverses tendances, que nous pouvons appeler l'école individualiste, l'école socialiste et l'école coopércdisle.
§ 1. — École ixdividu.\liste.
On l'appelle aussi en France coopération bourgeoise. Que faut-il entendre par là? Le plus souvent ce qualificatif est décerné par les socialistes à certaines sociétés tout simplement parce qu'elles comptent dans leurs rangs ou dans leurs conseils d'administration des bourgeois, fonctionnaires, petits rentiers, employés, ou parce que leurs membres appartiennent au parti politique modéré ou professent une certaine foi religieuse, — par exemple les coopératives fondées par les Sillonistes, — ou parce qu'elles ne souscrivent pas de secours en cas de grèves], etc. ; en somme c'est un procès de tendance qu'on leur fait.
Cependant on peut donner à ce qualificatif une signification plus scientifique en l'appliquant aux sociétés qui se rapprochent plus ou moins de la
société à forme capitaliste et ne visent pas autre chose qu'à l'avantage individuel de leurs membres.
Il en est à forme tout à fait capitaliste en ce sens que les bénéfices sont attribués exclusivement au capital, c'est-à-dire répartis entre les sociétaires au prorata de leurs actions. Telle la société des employés civils de Londres {Civil service Store). Cette société, qui est d'ailleurs la plus grande des sociétés anglaises comme nombre de membres et comme chitîre d'affaires, ne distribue ses bénéfices qu'entre ceux de ses membres qui sont actionnaires'. Et quoiqu'elle ait pour règle de vendre très bon marché, comme le chiffre de ses ventes est énorme et le nombre de ses actionnaires très restreint, elle peut distribuer à ceux-ci de gros dividendes et ses actions sont cotées à haut prix. Il y a à Londres d'autres sociétés constituées sur ces mômes bases — une pour les fonctionnaires de rang supérieur, une pour les militaires, etc. Mais elles ne sont pas comptées dans les sociétés coopératives proprement dites et ne font pas partie de l'Union Coopérative. Alors, dira-t-on, pourquoi portent-elles le nom de coopératives? Parce qu'elles ont tout de même pour but de satisfaire aux besoins d'une catégorie intéressante de consommateurs, quelles leur procurent l'avantage de vivre à meilleur compte — aussi les désigne -t- on sous le nom de siipply socieiies, sociétés d'approvisionnement — et parce que c'est par l'initiative des intéressés euxmêmes qu'elles ont été créées.
Il en faut dire de même des sociétés qui, sans réserver aux actionnaires la totalité des bénéfices,
1. Les simples adhérents paient seulement un petit droit d'entrée pour avoir droit d'aciieter.
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leur en distribuent une part quelconque : si minime soit-elle, elle suffit pour leur enlever, juridiquement et moralement, le caractère coopératif, à moins qu'il ne s'agisse de cette part fixe qui s'appelle l'intérêt et qui ne peut être comptée comme une part des bénéfices puisque, au contraire, elle est comptée dans le coût de production.
Il en est de même, quoique à un moindre degré, de sociétés qui, tout en répartissant le bénéfice à tous les acheteurs, ont deux catégories de meml^res : les actionnaires en nombre limité qui seuls gouvernent la société et les adhérents qui ne participent pas aux assemblées générales. Telle la Société des Employés civils de la Ville de Paris et du département de la Seine K Les adhérents ne peuvent devenir actionnaires t[ue lorsqu'un des actionnaires leur cède sa place et leur vend son action. Ces actions sont donc recherchées et peuvent être cotées au-dessus du pair tout comme les actions des sociétés capitalistes (146 fr. à ce jour, au lieu de 50 fr.). Sans doute leur valeur ne peut s'élever aussi haut que leurs similaires d'Angleterre, puisque les actionnaires sont assimilés aux adhérents au point de vue du dividende, mais tout de même elles ont une plus-value due au fait que les actionnaires ont seuls droit au fonds de réserve qui va grandissant et aussi au fait que la
1. La Société des Employés de la Ville de Paris et du département de la Seine compte 20 000 meiiibres (dont 7 000 actionnaires et 11 000 simples adhérents) et le cliiiïre de ses ventes s'élève ù 7 millions de francs — en comptant celles faites par les magasins avec lesquels elle a traité (comme la Belle Jardinière pour les vêtements) et qui s'enjragent à faire une ristourne à ses sociétaires, mais c'est là aussi une déviation du principe coopératif (voir ci-dessus, pp. 167-lC8'i.
Il y a des sociétés semblahlement constituée-: en Italie.
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demande des aclions est supérieure à Toffre. Cette grande société, comme celles de Londres, vit à Técart des autres et a toujours été considérée, même par des arrêts du Conseil d'État, comme commerciale.
Et de même encore de celles qui attribuent une part des bénéfices aux membres du conseil d'administration. Du moins le Conseil d'État Ta jugé ainsi à diverses reprises'. C'est une question de mesure. Des jetons do présence peuvent très bien être admis. Peut-être auraient-ils ce bon elïet d'affaiblir la tentation à percevoir des commissions illicites, c'està-dire des pots-de-vin. Ils peuvent d'ailleurs être considérés comme le salaire d'un véritable travail et, fût-ce même une part de bénéfice, on pourrait la considérer comme aussi légitime que la participation aux bénéfices qu'une société coopérative peut accorder à ses employés sans se disqualifier, bien au contraire.
Mais les sociétés dont nous venons de parler ne forment qu'une infime minorité par tout pays. Le plus grand nombre assurément se conforment aux règles classiques, mais parmi elles il en est qui les appliquent dans un esprit plus ou moins égoïste ou plus ou moins solidariste. Celles qui se préoccupent uniquement de distribuer à leurs membres les plus gros dividendes possibles et se refusent à tout prélèvement qui pourrait avoir pour effet de les réduire, fût-ce au nom de la solidarité ou même de l'intérêt
1. Précisément en ce qui concerne la grande Société des Employés de la Ville de Paris, qui allouait au Conseil d'administration l'énorme pari de 12 p. 100 sur les bénéfices, et 3 p. 100 à la Commission de surveillance (taux qui ont été réduits depuis, croyons-nous).
supérieur du mouvement coopératif, qui non seulement suppriment toute contribution à l'instruction et à la propagande coopérative ou à un fonds de développement, mais encore qui refusent d'adhérer aux Unions de sociétés en disant qu'elles n'en ont nul besoin pour elles-mêmes et que si d'autres en ont besoin c'est leur affaire, ou ne votent qu'en rechignant les contributions nécessaires pour faire vivre ces Unions, — toutes celles-là évidemment peuvent être qualifiées de bourgeoises au sens défavorable de ce mot. Et combien elles sont nombreuses, hélas! même dans les pays les plus avancés au point de vue coopératif, comme en Angleterre, et en France même parmi celles qui s'intitulent socialistes! La chasse au dividende, divi-hunting comme disent les Anglais, a pris de telles proportions qu'il n'y a guère de numéro du journal Coopérative \eivs où l'on ne trouve lettres et comptes rendus de réunions consacrés à cette peste, comme disent quelques-uns '.
1. En Angleterre, dans le Rapport de lOUS, nous relevions 429 sociétés qui distribuaient de l.j à 20 p. lOU de dividendes, 83 qui donnaient de 20 à 2a p. 100 et 4 qui donnaient de 2.j à 32 1/2 p. lOU! Dans le Rapport de 1909 nous en trouvons 454 qui donnent de 15 a 20 p. 100, mais il n'y en a plus que 78 qui donnent de 20 à 25 et 1 seulement plus de 25 : il semble donc qu'il y a quelque progrés. Dans les Congrès on demande que le taux maximum soit de 12 1/2 p. 100 (les Anglais disent de 2 schellings 0 pences par livre, comme on compte 20 schellings ù la livre et 12 pences au schelling. cela fait bien 12 1/2 p. 100) et qu'il soit uniforme pour les sociétés d'une même ville.
En France, la Société de consommation des mineurs d'.\nzin distribue 20 p. 100 de dividendes, celle de Saint-Remy-sur-Avre 15 p. 100 régulièrement tous les ans, celle de Genève 13 p. 100 depuis vingt ans, etc.
Certaines sociétés de consommation socialistes, en Belgique et en France dans le département du Nord, distribuent des dividendes encore plus élevés (28 p. 100 pour la Paix de Uoubaix,
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Sans doute, la majoration des dividendes dénote une société bien administrée, commercialement parlant; elle peut aussi se justifier dans une certaine mesure, nous l'avons fait remarquer plus haut (p. 51), comme stimulant à l'épargne. Mais les vrais coopérateurs ont au cœur d'autres ambitions et ne sauraient admettre qu'une société coopérative vive égoïstement dans sa sphère g'rande ou petite et ne consente pas certains sacrifices pour le but supérieur, qui n'est rien moins que la transformation de l'ordre économique actuel et, tout au moins, pour commencer, la création d'Unions puissantes par le moyen desquelles les grandes sociétés aideront les petites. D'autre part, la préoccupation des gros dividendes a pour conséquence nécessaire la vente à haut prix et par là rend la coopération inaccessible aux classes les plus pauvres, à celles qui pourraient le plus en bénéficier, pour la réserver à la catégorie des ouvriers les mieux payés et à celle des employés. Elle a souvent aussi pour efîet de susciter entre les coopératives d'une môme ville une concurrence, une surenchère déplorable, chacune s'efTorçant d'attirer à elle des adhérents par l'appât d'un plus gros dividende. Et enfin elle pervertit l'esprit coopératif par l'esprit de lucre et va ainsi à contre-fins de toute éducation coopérative.
R8 p. 100 pour le Vooruit de Gand). Néanmoins celte majoration ne provoque pas ici les mêmes critiques, car elle est corrigée par de larges contributions aux œuvres de solidarité, comme nous allons le dire tout à l'heure; et en ce qui concerne le Vooruit, les dividendes sont distribués non en argent, mais en bons échangeables contre marchandises au magasin social, ce qui fait qu'ils retournent à la société et n'ont pas au môme degré le caractère individualiste.
Enfin peut-être peut-on encore qualifier de bourgeoises, quoique ici cela soit un peu sévère, les sociétés de consommation qui ne visent qu'à donner à leurs membres le goût et la pratique de l'épargne. Nous avons déjà fait remarquer (p. 75) que c'était là précisément le rôle que féconomie politique libérale assignait aux sociétés coopératives en général. Telle était la conception que Schulze-Delitzsch se faisait de la coopération de crédit et de la coopération de consommation et à laquelle l'Union Centrale qu'il a fondée est restée fidèle, ce qui a provoqué le schisme dont nous avons déjà parlé (p. 32). Et telle était celle que s'en faisait aussi Léon Say. Dans une discussion sur ce sujet à la Société d'Économie Politique (novembre 1866). il définissait la société coopérative (consommation, construction, crédit, etc.) : « des caisses d'épargnes perfectionnées dont les fonds sont employées par et pour le déposant • ». Et, reprenant cette définition dans une conférence du 27 novembre 1866, il ajoutait : « Si le mouvement coopératif est moralisateur, c'est par l'action moralisatrice de l'épargne : s'il est libérateur, c'est par l'action libératrice de l'épargne ». Mais il prévoyait que « ce point de vue paraîtra, je n'en doute pas, manquer d'élévation à un certain nombre de personnes engagées dans le mouvement coopératif. Pour elles, le but n'est pas la constitution de l'épargne : c'est l'aftranchissement des travailleurs. »
1. C'était aussi la conception de Léon Walras, qui à cette époque faisait campagne avec Léon Say. La coopération était pour lui : « l'avènement du travailleur à la propriété du capital jinr l'épargne ».
LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES. i '
En effet, sans méconnaître la portée économique de la coopération en tant qu'instrument d'épargne — nous y avons déjà suffisamment insisté — nous ne saurions cependant borner le programme coopératiste à ce but unique. Et il nous suffît de voir que le mouvement coopératif n'a pris de proportions grandioses que là où il a su le dépasser, à commencer par les Pionniers de Rochdale. Si leur société n'eût été qu'une caisse d'épargne perfectionnée, assurément elle n'aurait pas attiré à elle des millions d'hommes.
§ 2. — École socialiste.
A en croire les socialistes, du moins ceux de France, le mouvement coopératif ne daterait que du jour où ils y sont entrés : jusqu'alors il se traînait dans l'égoïsme et n'avait que des visées mercantiles de nulle utilité pour la classe ouvrière. En réalité nous avons vu déjà que les socialistes ne s'étaient convertis que très tardivement à la coopération et qu'en fait de doctrine ils n'avaient rien ajouté aux principes essentiels posés par les Pionniers de Rochdale et enseignés en France par l'Union Coopérative depuis sa fondation en 1885 '. Mais il est juste de reconnaître qu'en portant la coopération sur le terrain de la lutte de classe, ils lui ont donné une plus vigoureuse impulsion et qu'ils ont pu obtenir
1. Dans son livre Coopération at home and abroad, M. Fay dit : « Dans leurs dernières créations, les sociétés socialistes ont mis le doigt sur la ligne de l'évolution coopérative suivie dans les autres pays et n'ont fait par là qu'apporter un nouveau témoignage à l'uniformité essentielle de ce mouvement ».
de leurs membres plus de discipline et plus de sacrifices. Cela est bien naturel : en effet, dans tous les domaines et de tout temps Tesprit de combativité et l'esprit de solidarité vont de pair, et ceux qui sont eng^agés dans une lutte quelconque sont plus disposés à serrer les rangs et à consentir des sacrifices que ceux qui poursuivent seulement un idéal plus ou moins lointain; on peut penser que ceux qui se battent pour le drapeau rouge seront vraisemblablement plus ardents que ceux qui marchent à Tétoile — étoile qui n"est visible dailleurs qu'à un petit nombre.
Mais en ce qui concerne leur constitution et leur fonctionnement, les sociétés socialistes ne ditïèrent pas essentiellement de celles dites bourgeoises. En ce qui concerne les systèmes de vente, celles-là se montrent peut-être un peu plus favorables que celles-ci à la vente à crédit, à la vente au public et à la vente à bon marché. En ce qui concerne Tadministration elles suppriment généralement la présidence et se contentent d'un secrétaire. Elles accordent, en théorie tout au moins, un traitement plus favorable à leurs employés non seulement comme salaire, mais comme participation à l'administration (voir ci-dessus, p. -l'iH).
Mais voici quelques traits un peu plus précis qui permettent de les reconnaître :
1" Elles n'accordent généralement pas d'intérêt au capital-actions, mais sont bien obligées d'en accorder un au capital emprunté quand elles y ont recours;
2° Elles sont généralement fermées, c'est-à-dire n'admettent que des ouvriers ou tout au moins que des salariés; il en est même qui n'admettent que des
syndiqués. Et même toutes celles qui adhèrent au groupement dit de « la Bourse des Coopératives Socialistes » n'admettent, comme nous allons le voir, que ceux qui font acte d'adhésion au programme du parti socialiste, en principe tout au moins, car en fait la plupart des sociétaires ne se doutent pas de cette adhésion. Cette attitude est intolérante mais logique; on comprend en effet que ces sociétés, plaçant la coopération sur le terrain de la lutte des classes, ne veuillent pas admettre dans leurs rangs des membres appartenant à la classe précisément contre laquelle ils luttent et dont la présence ne pourrait avoir pour elTet que d'aiïaiblir leur action;
3° Elles sont beaucoup plus rigoureuses pour la socialisation de la production, c'est-à-dire n'admettent les entreprises de production qu'à titre de dépendances des sociétés de consommation, de simples ateliers, mais non sous forme d'associations autonomes (voir ci-dessus, p. 230).
■\° C'est surtout en ce qui concerne la répartition d es bonis qu'elles se différencient des coopératives du type de Rochdale. En principe elles condamnent toute répartition individuelle des bonis comme infectée de capitalisme et d'égoïsme et déclarent que ces bonis doivent être consacrés tout entier aux œuvres d'utilité sociale générale, que nous allons indiquer. A quoi sert-il, disent-elles, de déclarer que le profit est aboli et de le déguiser hypocritement sous le nom de « ristournes » ou de « trop perçus »? On n'en développe pas moins chez les coopéra teurs la mentalité capitaliste et le désir du lucre. En fait, cependant, cet idéal n'est réalisé que par un bien petit nombre de sociétés (notamment par la Fraternelle de
LES DIVERSES ECOLES COOPERATIVES 20l
Saint-Claude, qui est considérée comme le type parfait de la société coopérative socialiste), mais limmense majorité des coopératives socialistes distribue à ses membres la plus grosse part des bonis, parce qu'elles savent bien que si elles ne faisaient pas cette concession à Tégoïsme humain elles ne recruteraient presque point d'adhérents. Tout au plus s'elTorcent-elles de rendre hommage au principe en réduisant la répartition individuelle au minimum nécessaire pour retenir les associés, surtout pour retenir la ménagère, — généralement en la limitant à 5 p. 100 sur le chiffre des ventes — et en élevant au maximum la part réservée aux utilisations collectives.
Ces modes d'emplois collectifs, dits socialistes, sont assez variés :
a) Emploi au profit collectif des sociétaires, sous forme de caisses de secours pour maladie, de chômage, de retraite pour la vieillesse, de prêts, de consultations médicales ou juridiques, et toutes autres œuvres qui sont désignées sous le nom d'œuvres de solidarilé. Ce sont les sociétés coopératives de Belgique qui ont donné l'exemple. Grâce à ces avantages multiples qu'elles offrent aux ouvriers, elles peuvent attirer à elles et retenir un grand nombre d'adhérents, plus efficacement que ne le ferait la répartition de bonis en argent (on sait d'ailleurs que même la part de bonis distribués individuellement l'est, non en argent, mais en marchandises)'.
1. Le Vooruit de Gand, comme exemple, pieud sur ses bénéfices de quoi fournir aux services suivants :
1" Pain gratuit (G pains par semaine) en cas de maladie pendant six semaines, à la condition toutefois que le sociétaire ait
Les grandes coopératives françaises du département du Nord ont suivi leur exemple.
L'organisation d'un service médical gratuit est un
acheté régulièrement une quantité au moins égale de pain : sinon il n'a droit gratuitement qu'à une quantité égale à celle qu'il achetait. C'est un stimulant à l'exactitude;
2° Secours médicaux et pharmaceutiques gratuits en cas de maladie pendant six mois, à la condition que les médicaments soient pris dans les pharmacies du Vooruit;
3" Pension de retraite en cas de vieillesse sous des conditions assez nombreuses : âge de soixante ans, vingt ans au moins de sociétariat, achat du pain en totalité et de 31)00 francs au moins d'autres marchandises, au cours de ces vingt ans, dans les magasins de la Société. La pension est de 120 francs au minimum mais peut être majorée de 1 franc pour chaque année de sociétariat et de 1 franc aussi pour chaque centaine de francs en plus au delà des minima de vingt ans d'âge et de .3 000 francs d'achats obligatoires;
4" Don de 10 pains, avec gâteaux et épiceries, à chaque naissance;
5" Indemnité de 10 francs en cas de décès allouée au plus proche parent;
6° Caisse d'épargne donnant 4 p. 100 des fonds déposés;
7" Instruction professionnelle, subventions aux sociétés de musique, de gymnastique, théâtre, voyages, etc.
Toutes ces œuvres réunies représentent de 30 000 à 40 000 francs par an, qui sont prélevés sur les bénéfices proprement dits, ceux-ci restant, au point de vue de la comptabilité, distincts des ristournes qui sont faites aux membres et «jui, pour le pain, résultent simplement d'une majoration des prix.
UUnion de Lille a organisé à peu près les mêmes services :
1° Pain gratuit pour les familles indigentes (13 000 francs);
2" Prêt gratuit (18 800 francs);
3" Propagande coopérative (20 000 francs);
4" Subvention à la Fédération du parti socialiste (10 765 francs).
lui tout environ 05 000 francs d'emplois de solidarité sur .300 000 francs de bénédces réalisés (tous ces chilfres sont pour 1908).
Assez fréquemment d'ailleurs, les sommes consacrées à ces œuvres de solidarité sont prélevées sur les recettes des fêtes, concerts, amendes, etc., ce qui permet de réduire à peu de chose le prélèvement à faire sur les bonis.
des traits intéressants de la coopération socialiste et a frappé les délégués anglais quand ils sont venus en visite. Généralement nont droit à ce service que les sociétaires qui ont un an de sociétariat et qui font un chiffre minimum d'achats au magasin social — 3 à 40U francs pour un ménage, 180 à 200 francs pour une femme seule. On évalue à 4 ou 5 francs par famille le coût de ce service pour la société, à la condition bien entendu d'employer des médecins qui auront accepté le tarif fixé par la société et de recourir plus souvent à la consultation au dispensaire qu'à la visite à domicile.
6) Emploi au profit des sociétaires présents et du prolétariat à venir, par la constitution d'un fonds commun impartageable, inaliénable et qui, même en cas de dissolution de la société, ne reviendra pas aux sociétaires, mais sera attribué à la Commune ou à quelque œuvre d'utilité générale. Nous trouvons ici une résurrection intéressante de la mainmorte sous une forme laïque. C'est dans la Fraternelle de Saint-Claude que se trouve cette disposition intéressante ', mais dont la généralisation est peu probable, car elle demande à la génération présente un peu trop de désintéressement — et au profit de qui? au profit des générations futures qui, vraisembla-
1. Ce fut en I89G que La Fraternelle de Saint-Claude fit voter non sans peine, une modification à ses statuts d'après laquelle tous les bonis seraient dorénavant versés à la caisse sociale, savoir : — 50 p. 100 à un fonds de réserve inaliénable, destiné à organiser ultérieurement la production; — 30 p. 100 à une caisse de retraite; — 20 p. 100 à une caisse de secours et do prévoyance. — En cas de dissolution de la Société, le fonds reviendrait il la commune de Saint-Claude, sans que la majorité pu s'y opposer. Sur la légalité de cette clause, voir ci-dessus, p. 202.
blemeiit, seront beaucoup mieux en situation de se tirer d'affaire que celles d'aujourd'hui !
c) Emploi au profit du développement du mouvement coopératif lui-même, parla propagande et l'éducation. Rien à ajouter sur ce point qui constituait déjà, nous le savons (voir p. 78), un article essentiel du programme deRoclidale.
(7) Emploi au profit de la classe ouvrière en général, en l'aidant dans la lutte de classes, soit par des secours en nature ou en argent en cas de grève, soit par des subventions dans les campagnes électorales. C'est ce que font les coopératives de Belgique et celles du département du Nord'. Mais par là ces sociétés se placent ouvertement sur le terrain de la politique et, ce faisant, elles se trouvent exclure nécessairement de leurs rangs tous ceux qui n'ont pas le même drapeau.
t^ 3. — Ecole goopératiste.
Nous désignons par cette dénomination l'école qui ne veut pas se servir de la coopération comme d'un simple moyen pour procurer à ses membres des avantages individuels, ni comme d'un instrument pour préparer l'avènement du collectivisme, qui ne voit en elle ni une caisse d'épargne, ni une machine de guerre sociale, mais qui lui demande de préparer un ordre économique nouveau qui sera la coopération elle-même élargie, la grande Fédération coopé-
1. Par exemple pour les élections de l'JOl, la Maison du Peuple de Bruxelles versa 30 000 francs et la coopérative de Joliment 12 000 francs.
Quant aux coopératives socialistes du département du Nord, voir la nolo de la page 261 ci-dessus.
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rative embrassant la société tout entière. En France cette école est désignée généralement sous le nom d'école de Nîmes. Mais en réalité elle prétend seulement revenir à la pure doctrine de Rochdale, avec les modifications que l'évolution sociale a pu suggérer : elle se pose vis-à-vis des Pionniers, un peu, toutes proportions gardées, comme le faisaient les Réformateurs du XVI" siècle vis-à-vis des apôtres.
Elle lutte de son mieux contre la coopération individualiste en s'efforçant de faire de Tassociation coopérative une petite société modèle, un petit monde, un microcosme comme on dit, oii tous les intérêts, même ceux antagonistes, seront conciliés dans la mesure du possible, où le parasitisme sera éliminé, où chacun sera rétribué selon les services rendus. Elle ne prétend point supprimer la répartition individuelle des bonis, se rappelant le mot de Pascal que qui veut faire Tange fait la bête, et d'ailleurs estimant que le fait de ne plus allouer de profits au capital constitue déjà une suffisante révolution, mais elle compte sur le progrès de Téducation coopérative pour déterminer les sociétaires à consentir à une réduction croissante de leurs bonis, afin d'étendre la coopération au profit de tous.
En attendant le jour lointain où les coopérateurs seront disposés à faire l'abandon do la totalité de leurs bonis, elle se contente de les engager à en réserver une part — la plus forte part possible — à des œuvres d'utilité collective et qui sont pour partie les mêmes que celles recommandées par les socialistes.
Voici les trois emplois d'utilité collective essentiels pour elle :
a) Education coopérative, conformément à la doctrine de Rochdale, afin de préparer les générations nouvelles de coopérateurs sans lesquelles la réalisation de la grande société coopérative sera impossible, et cela par tous les moyens, conférences, coui's, journaux, publications, etc., dont nous avons déjà parlé (voir ci-dessus, pp. 81-82).
6) Création d'Unions coopératives, de Fédérations d'achat et d'Alliances coopératives internationales, destinées à maintenir la solidarité entre toutes les sociétés, surtout au profit des plus faibles, et à donner par là au mouvement coopératif dans chaque pays et dans le monde entier une force irrésistible.
c) Formation d'un fonds de réserve et de développement, destiné principalement à l'organisation delà production, but ultime de la coopération de consommation; soit que cette production se fasse par les sociétés de consommation directement par leurs propres moyens, soit qu'elle se fasse par des associations de production autonomes, mais commanditées et contrôlées par les sociétés de consommation.
Elle estime que ces trois destinations sociales sont suffisantes ' et que les autres préconisées par les coopératives socialistes, pour essayer de se faire un
1. La Société d'où est sortie l'École de Nîmes, V Abeille de Nîmes, prélève 30 p. 100 des bonis pour le fonds collectif et 2 1/2 p. 100 (le taux fixé par les Pionniers de Rochdale) pour l'instruction et la propaj^ande — donc en tout pres(|ue exactement le tiers, sans compter 10 p. 100 de participation aux bénéfices pour les employés et une caisse de prêts aux sociétaires dans la gêne.
La Fédération des coopératives des employés de Paris-Lyon- Méditerranée, que les socialistes qualifient de jaune, a une caisse de solidarité pour les veuves et les orphelins, alimentée par une contribution de 10 centimes par sociétaire, plus 15 p. 100 sur
programme original, sont ou inutiles ou dangereuses pour le développement de la coopération.
S'agit-il des œuvres dites de solidarité, maladie, chômage, retraite, etc., elle fait remarquer qu'il existe déjà des associations créées spécialement à cet effet et que ce n'est pas une bonne méthode de demander à la société de consommation de s'adapter à toutes fins : les, institutions, tout comme les entreprises, doivent se conformer à la loi de la division du travail. Que l'on conseille aux membres des sociétés de consommation d'employer la part des bonis qu'ils auront touchée à payer leurs cotisations à des sociétés de secours mutuels, à des caisses de chômage ou à des syndicats, rien de mieux. Ainsi ils apprendront par la liberté la pratique de la solidarité ; mais ils ne l'apprendront guère si c'est la société qui, d'office et sans les consulter, fait pour eux les versements. Cela ne veut point dire quelle condamne les coopératives qui créeront dans leur propre sein des œuvres de solidarité, mais elle n'admet nullement que ce soit là le critérium qui
les achats aux fournisseurs en gros, mais payés par ceux-ci.
Les sociétés coopératives suisses n'ont pas beaucoup d'œus'res de solidarité, mais elles manifestent une solidarité admirable dans leurs rapports avec leur Union ('coopérative. Elles abonnent d'ofllce tous leurs sociétaires au journal coopératif de l'Union, ce qui lui vaut une circulation de 140 000 exemplaires en trois langues; elles souscrivent pour elle un capital proportionnel au nombre de leurs membres et en plus viennent toutes de répondre à l'appel qui leur a été fait de se porter cautions de ses opérations jusqu'à concurrence d'un chilTre proportionné à leurs ressources.
Ces exemples, et bien d'autres que nous pourrions citer, n'empêchent pas d'ailleurs les rapporteurs dans tous les Congrès socialistes, de répéter ijue toutes les coopératives qui ne sont pas de leur parti sont de pures boutiques et ■■ embourbées dans l'égoïsme le plus honteux >■.
distingue la vraie coopération de la coopération bourgeoise, comme l'affirment les socialistes.
S'agit-il de prendre parti entre les divers programmes sociaux ou politiques, de soutenir la lutte de classes ou de subventionner les campagnes électorales, en ce cas un tel emploi des bonis va contre la coopération elle-même, car il a nécessairement pour effet d'exclure de la coopération tous ceux, alors même qu'ils seraient d'excellents coopérateurs, qui à raison de leurs opinions politiques ou religieuses — ou môme simplement à raison de la neutralité que leur impose leur caractère professionnel, par exemple les employés des grandes Compagnies ou de l'Etat ou des villes — ne sauraient l'accepter. Ou du moins cet emploi met les coopérateurs dans la nécessité de s'associer séparément, et par là il ne peut qu'aggraver l'état déplorable de division et de morcellement des sociétés françaises. Nous savons bien que l'on dit — et non pas seulement les socialistes mais aussi les catholiques, les Sillonnistes, par exemple — que la neutralité est un mal pire que li division parce qu'elle est synonyme de stérilité', et nous ne méconnaissons pas en effet la force que donne à un groupe d'hommes une idée fixe et simpliste, surtout quand elle se confond avec leurs intérêts corporatifs ou de classe. Cependant les faits sont là pour montrer que c'est seulement dans les pays où la neutralité coopérative est respectée que la coopération fait la conquête des villes. Les
1. « La Coopération neutre n'a pas d'idéal; elle n'élève pas le niveau intellectuel et moral de ses membres et par conséquent ne peut jouer aucun rôle social. » (L'Humanité, citée et approuvée par le Sillon du 10 décembre 1906.)
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seuls pays où les coopéralives aient pris une couleur politique sont la France et la Belgique : or Texemple de la première, qui est presque au dernier rang dans le mouvement coopératif, suffirait pour nous avertir du danger de cette tactique. Et, en Belgique même, le Vooruit de Gand ou la Maison du Peuple, malgré leur réputation méritée, sont bien loin d'avoir groupé une fraction de la population aussi grande que les sociétés à couleur plus modeste, couleur neutre, telles que celles de Bâle, Leeds ou Breslau *.
Au reste ce qualificatif de « neutre » est très impropre : il suggère une idée déplaisante d'impuissance et par là semble justifier les sarcasmes des coopérateurs qui se font gloire de n'être pas neutres, et
1. Dans sa brochuer La théorie de la Lutte des Classes, M. Muller fait remarquer que la Coopérative de Bâle compte près de 30000 membres sur une population de liioOOO habitants, soit 24 p. 100. La coopérative do Bruxelles, dite Maison du Peuple, compte 20 000 membres sur une population de 650 000 habitants, soit seulement 3 p. 100. Si Ton multiplie le nombre des coopérateurs par 4 pour tenir lomiite des familles, les pourcentages deviennent respectivement 96 p. 100 et 12 p. 100; peu importe d'ailleurs pour la comparaison.
Ce principe de la neutralité est d'ailleurs adopté non seulement en Angleterre, mais dans tous les pays (sauf la Belgi(iue et la France). En Suisse, au Congrès coopératif de Bâle de 1900, pour répondre à une motion de quelques coopérateurs socialistes, le Congrès décida à une majorité de 60 voix contre 16, que •• les coopératives doivent rester neutres en matière politi(iue et religieuse ». Et les coopératives allemandes de la Fédération de Hambourg, dont les membres appartiennent pourtant en grand nombre au parti • social-démocrate ■■, ont proclamé à maintes reprises le principe de la neutralité dans les coopératives, tout en maintenant le principe de la lutte de classe dans les syndicats.
L'Alliance Coopérative Internationale l'a proclamé à maintes reprises dans ses Congrès, malgré les elTorts du groupe d'extrême gauche (au Congrès de Crémone notamment de 1907) pour la faire revenir sur cette décision.
semble prêtera ceux-ci par contraste je ne sais quelle virilité imaginaire. Le seul mot qui convienne pour désigner cette attitude c'est celle de coopération « ouverte », ouverte à tous, à tous ceux qui se réclament du titre le plus général et le plus compréhensif qui soit, à savoir le titre de consommateur. La coopération doit rester accessible à tous, aussi librement que la lumière du soleil ou Teau des fontaines et nul n'a le droit de l'accaparer au profit de sa corporation, de son parti, de sa classe ou de son église.
Il est bien remarquable, d'ailleurs, que les mêmes socialistes qui raillent la neutralité politique et religieuse dans les coopératives soient les premiers à la préconiser quand il s'agit des syndicats.
Est-il besoin de dire que si nous pensons que la politique doit être éliminée de la coopération, il n'en résulte nullement que nous méconnaissions l'importance de l'action politique pour le progrès social, ni même que l'avènement du régime que nous avons appelé il y a longtemps déjà la République Coopérative n'implique comme condition préalable la réalisation complète du gouvernement démocratique dans la nation et dans la cité? Mais cette action politique doit être poursuivie par la libre initiative individuelle ou par des organisations distinctes des coopératives.
Il n'en résulte point non plus que les coopératives n'aient le droit et même le devoir d'agir auprès des pouvoirs publics pour obtenir les lois favorables à leur développement ou combattre celles qui sont de nature à leur nuire. Les sociétés coopératives anglaises ont un « comité parlementaire » qui est précisément chargé de cette tâche. L'action de ce
comité n"esl nullement incompatible avec la neutralité politique, alors même que ce comité serait pris parmi les membres du Parlement, car on les choisirait non en raison de leur couleur politique, mais en raison de leur sympathie pour la coopération. Quelques coopérateurs anglais, estimant l'action de ce comité insuffisante, ont demandé que la coopération eût des représentants directs dans le Parlement, mais cette proposition a provoque de vives discussions entre coopérateurs. Quoique repoussée à une forte majorité elle sera probablement reprise*. Ce qui Ta fait écarter jusqu'à présent, c'est précisément la crainte de voir la politique entrer dans les coopératives, car pour élire les députés il faudrait bien prendre parti et ces députés euxmêmes, une fois dans le Parlement, seraient bien obligés de s'asseoir à droite ou à gauche; or nul doute — c'est en tout cas la pensée des promoteurs de ce vœu — qu'ils ne fissent cause commune avec le Labour parti/ qui correspond à notre parti socialiste parlementaire.
Malgré ces légères divergences en ce qui concerne l'emploi des bonis et celle plus importante concernant la neutralité politique, il est certain que le programme des coopératistes se rapproche beaucoup de celui des socialistes : et la preuve c'est qu'il a maintes fois encouru les foudres de l'économie politique libérale. Le but est le même : organiser la démocratie dans l'ordre économique comme elle l'a été déjà
1. Voir le petit livre de MM. Alfassa et Barrault, Coopération et Socialisme, qui donne l'opinion des principaux coopérateurs et syndicalistes anglais sur cette question.
dans l'ordre politique. Et même l'article essentiel du programme socialiste, à savoir la socialisation des instruments de production, peut être accepté par le coopératisme, car que fait-il d'autre quand il vise à mettre successivement les entreprises commerciales, l'industrie manufacturière, et éventuellement même la production agricole, entre les mains des consommateurs associés'? Il est vrai que les coopératistes veulent réaliser cette socialisation au profit de tous les consommateurs, c'est-à-dire de tous les hommes, tandis que les socialistes ne veulent la réaliser qu'au profit de la classe ouvrière — et pour le moment seulement des ouvriers ayant fait acte d'adhésion à un parti déterminé, dit socialiste.
1. Cependant il ne faudrait pas croire que l'on soit nécessairement collectiviste parce qu'on se rallie au coopératisme fédéraliste. Car, même en supposant celui-ci intégralement réalisé, néanmoins il y aurait entre lui el le collectivisme proprement dit certaines dllférences essentielles :
La première, c'est que ce coopératisme serait absolument libre el laisserait à tous ceux qui ne seraient pas convertis la faculté de rester en dehors, précieuse garantie! car, étant donnée la faillibilité humaine, il est dangereux d'engager dans une même voie, et de force, tous les hommes.
La seconde, c'est que les grandes catégories économiques — propriété individuelle, intérêt du capital, concurrence même — ne seraient pas abolies, ni révolulionnairement, ni légalement, (luoicjue d'ailleurs profondément modiliées, comme nous l'avons vu dans les chapitres précédents.
La troisième c'est que l'expropriation serait inutile, puisque les coopérateurs ne visent pas à confisquer les richesses déjà existantes et appropriées, mais à créer des richesses nouvelles qu'ils garderont pour eux. 11 est vrai que si leur plan se réalise, les capitaux anciens engagés dans le commerce ou l'industrie deviendront sans valeur puis(iuc sans utilisation possible. Quelques coopérateurs veulent voir là une expropriation et même expropriation sans indemnité. Si l'on veut! mais il faut dire alors que ce n'est pas une expropriation autre que celle qui s'accomplit
En France l'Union Coopérative a pour règle la coopération ouverte ' : elle n'impose d'autres conditions à ceux qui désirent en faire partie que cette condition négative de ne pas répartir de profit au capitalaction, car celles qui le font ne sont plus coopératives. Mais elle admet d'ailleurs pleine liberté pour l'emploi des bonis et par conséquent n'exclut point les sociétés qui voudront consacrer ces bonis à des œuvres de solidarité ou même à la propagande socialiste, quoique d'ailleurs elle ne le conseille point.
La Bourse des coopératives socialistes, au contraire, exige des sociétés adhérentes l'adhésion au programme socialiste, manifestée par un versement de 10 centimes par membre et par an « pour la propagande socialiste^ ».
Voilà pourquoi la coopération en France se trouve coupée en deux au grand préjudice de son développement ^ Toutefois la divergence entre les deux programmes est-elle telle que toute entente soit impossible? Cette entente a été souvent proposée par
tous les jours par le jeu de la libre concurrence, des inventions nouvelles ou de l'ouverture de nouveaux marchés.
1. En cela aussi elle se montre fidèle au programme de Rochiialc, car il <• déclarait qu'il n'y aurait i)as à s'enquérir des opinifins po|iiii[ues ou religieuses de ceux qui demandaient leur admission dans la société ••. (Cité par Fay, Coopération, p. 282.)
2. Le -Mafrasin de Gros, créé et dirigé avec succès par ,M. Héliès, impose à toute société qui veut devenir actionnaire l'adhésion préalable à la Bourse et par consécjuent au socialisme, mais il ne l'impose point aux sociétés qui se contentent d'acheter.
3. Ce qui nous vaut de sévères appréciations [de l'étranger, comme celle que formulait récemment M. .Mac innés, membre du Comité central de l'Alliance Coopérative Internalionale : « La France est le seul pays où ne se manifeste pas le progrès désiré, mais quiconque est au courant du mouvement coopératif dans ce pays sait combien il est divisé par la politique et la religion. »
rUnion Coopérative et a semblé plus d'une fois sur le point d'aboutir. Tous les coopérateurs étrangers, et même les coopérateurs socialistes belges, s'étonnent qu'elle ne soit point encore réalisée. S'il ne s'agissait que de concilier les programmes, ce ne serait pas très difficile. Il est à remarquer en effet que le seul article du programme de la Bourse qui paraisse élever une barrière infranchissable, à savoir l'obligation des versements pour la propagande socialiste, se prête en fait à de nombreux accommodements. Le dernier Congrès des coopératives socialistes à Monthermé en 1909 nous a appris que des œuvres ouvrières telles que salles de réunions, bureaux de syndicats et groupes d'étude, bibliothèques, conférences éducatives, brochures, journaux, dispensaires, etc., sont œuvres de propagande socialiste au même titre, sinon mieux, que les versements d'argent au parti politique ou aux campagnes électorales '. Hé bien! ce sont là précisément les emplois que préconise l'Union Coopérative. Le seul emploi qu'elle exclut absolument, c'est le versement au profit d'un programme socialiste déterminé, ou d'un parti politique, ou d'une caisse électorale (et encore qu'on le remarque bien, seulement si cet emploi est obliga-
1. Parmi les coopératives socialistes, il nV a que les coopératives du département du Nord qui fassent de la politique à proprement parler. Encore ne font-elles point comme certaines coopératives belges qui ont alloué des subventions à des caisses électorales pour faire passer tel ou tel député : elles versent à la caisse du • Parti Socialiste -, autrement dit « parti guesdiste » (environ 30 000 francs par an). Néanmoins ce n'est qu'une nuance, puisque ce parti se consacre ardemment à la lutte [lolitique et a pour programme, à la différence du parti syndicaliste, la conquête des pouvoirs publics par la classe ouvrière.
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toircment imposé aux sociétés, car s'il est facultatif pour celles qui l'adoptent, elle respecte leur liberté). Or la plupart des coopérateurs socialistes réprouvent aussi cette obligation : « Quant à être obligatoirement membre du parti socialiste unifié, c'est une autre affaire. Nous ne nous posons pas en adversaire du parti, mais nous pensons que ce serait jeter un brandon de discorde dans nos sociétés que d'accepter cette motion qui ne tend à rien moins qu'à créer deux catégories parmi les camarades coopérateurs ». Ainsi s'exprimait l'un des rapporteurs au Congrès socialiste de Monthermé : nous n'avons jamais dit autre chose.
Mais le réel obstacle à la fusion entre les deux groupements tient moins à des questions de principe qu'à des questions de rivalité envenimées par de fréquentes polémiques. Les directeurs de la Bourse espèrent que les sociétés adhérentes à l'Union passeront tôt ou tard de leur côté et que l'Union mourra ainsi petit à petit : il est donc bien inutile de contracter mariage avec elle puisqu'on recueillera son héritage.
Cette « espérance » ne dénote pas un grand esprit de solidarité coopérative et dailleurs ne repose que sur des prévisions erronées. Il est très vrai qu'un certain nombre de sociétés se détachent de l'Union pour adhérer à la Bourse, mais un plus grand nombre d'autres les remplacent, en sorte que le nombre des adhérents à l'Union progresse assez régulièrement. Si l'Union venait à mourir, il n'y a qu'un petit nombre de ses sociétés adhérentes qui iraient à l'organisation socialiste. Et même si la fusion s'opérait entre les deux groupements, il est à prévoir
qu'un certain nombre de sociétés de droite adhérentes à rUnion se refuseraient à adhérer au nouveau groupement. Il n'y a pas d'illusion à se faire : jamais l'unité coopérative ne sera complètement réalisée en France. Mais la fusion entre les deux principaux groupements serait néanmoins désirable parce qu'elle donnerait sans doute une vive impulsion au mouvement coopératif et déterminerait un grand nombre de sociétés — qui aujourd'hui prennent pour prétexte l'existence de deux groupements rivaux, pour n'adhérer à aucun — à sortir de leur passivité et à faire acte de solidarité coopérative ^
1. On a proposé (et même nous avions pu faire adopter par le Congrès de 1900, voir p. 152) une solution intermédiaire qui consisterait dans la fusion des deux organes commerciaux, c'est-à-dire de la Fédération d'achat dite Office coopératif et du Magasin de Gros, en respectant l'autonomie des deux organes de direction générale et de propagande : à savoir le Comité Central et la Bourse. Mais cette solution est de réalisation difficile parce que chacun des deux organes de gouvernement vit en partie de l'organe commercial qui lui est annexé : c'est grâce à ceux-ci surtout et aux services pratiques rendus par leurs Fédérations d'achats que les deux Unions recrutent des adhésions : et c'est aussi d'elles que vient une partie des ressources nécessaires à leur fonctionnement. Réduits à leur seule autorité morale ils craindraient, non sans motifs, d'être un peu délaissés. — Mais pour éviter ce danger, il suffirait que le nouveau Magasin de Gros résultant de la fusion partageât ses subventions entre les deux organisations rivales si elles devaient continuer à subsister.
Peut-être pourrait-on essayer aussi du système de représentation proportionnelle qui fait tant de bruit en ce moment dans le monde politique. C'est ce que vient de faire la Société Coopérative de Zurich dans l'élection de son conseil d'administration qui compte 20 000 membres : le scrutin a donné 6 délégués au parti " bourgeois », 3 au parti « ouvrier » (11 septembre 1909).
REXSEIGXEMEXTS BIBLIOGRAPHIOUES
Les Sociétés coopératives demandent fréquemment de leur indiquer des livres traitant de la coopération. Une bibliographie complète, comprenant .'i 761 numéros de publications en toutes langues et formant un gros volume, a été publiée en 1000 par lAlliance Coopérative Internationale. Toutefois la coopération de consommation proprement dite n'y occupe que 630 numéros dont une soixantaine seulement pour la France. Mais la littérature coopérative française s"est fort enrichie en ces derniers temp:v Voici une bibliographie plus modeste mais qui peut suffire pour constituer une bibliothèque coopérative qui devrait être annexée à chaque société.
Tous ces livres, du moins ceux de langue française, se trouvent au secrétariat de l'Union Coopérative 1. rue Christine, Paris, V^j, ainsi que beaucoup d'autres publications coopératives.